La Forme abdominale de la typhose dans Vaucluse

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ÉCOLE NATIONALE VÉTÉRINAIRE DE TOULOUSE

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LA FORME ABDOMINALE
DE LA TYPHOSE
DANS VAUCLUSE



RÉFLEXIONS
SUR CETTE MALADIE ET SUR SON TRAITEMENT
par
Marius LUNEAU
Né à Avignon (Vaucluse)



THÈSE
Pour le Diplôme de Médecin-Vétérinaire

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TOULOUSE
Imprimerie Louis & Jean-MATTHIEU DOULADOURE
Rue Saint-Rome, 39
1877





À MON PÈRE, À MA MÈRE


Ô vous qui m’avez élevé, vous dont les peines et les sacrifices ont été si nombreux, vous qui m’avez donné l’éducation qui ennoblit l’âme, l’instruction qui fait l’homme et la science qui le grandit ; recevez aujourd’hui ce premier fruit de mes labeurs comme un faible témoignage de mon amour filial et de ma reconnaissance profonde et éternelle.

À MES FRÈRES, À MES SŒURS
dévouement sans bornes


À TOUS MES PARENTS
gage d’affection


À MES PROFESSEURS


À MES AMIS




À LA FAMILLE BENT


Veuillez accepter cette dédicace comme preuve de ma reconnaissance et de mon dévouement.




INTRODUCTION





Si nous présentons aujourd’hui sous forme de thèse quelques réflexions sur la forme abdominale de la typhose ou gastro-entérite épizootique et sur le traitement de cette maladie, c’est afin de nous conformer à un usage établi depuis bien des années dans l’école à laquelle nous appartenons.

Pourquoi avons-nous choisi ce sujet ? Quelles sont les raisons qui nous ont fait accepter le titre que nous donnons à notre travail ? Voilà ce qu’il nous faut expliquer tout d’abord.

Depuis bon nombre d’années, mais surtout depuis deux ans, on constate en automne, aux environs d’Avignon et dans la majeure partie du département de Vaucluse, une maladie que la généralité des vétérinaires reconnaît être une des formes épizootiques les plus communes de la typhose, la forme abdominale compliquée le plus souvent de la forme cérébrale. Le nombre des animaux frappés a été tellement considérable, que la Société d’agriculture de Vaucluse s’est émue, et, sur sa demande, des rapports sur la maladie régnante ont été présentés et lus dans la séance du 6 février de cette année.

Afin de se conformer aux intentions de M. le Ministre de l’agriculture et du commerce, ces rapports ont été réunis et publiés dans un recueil ayant pour titre : Les maladies épizootiques dans Vaucluse.

C’est dans cet extrait du bulletin de la Société d’agriculture de Vaucluse que nous les avons lus. Plusieurs points ont attiré notre attention d’une manière spéciale et nous ont suscité plus d’une réflexion. L’idée nous est alors venue de chercher à tirer quelques conclusions de ces écrits.

Nous avons pensé qu’un travail qui aurait pour but de recueillir les faits exposés et soumis à la Société d’agriculture, de les examiner, de les discuter et de les comparer à ceux que nous avions observés à l’école où nous sommes, serait un travail profitable et ayant un certain intérêt non-seulement pour notre médecine, mais encore et surtout pour notre malheureux département. Nous avons cru qu’il serait bon aussi de dire quelques mots sur les désidérata des observations déjà faites, sur la méthode qu’il faut employer et sur l’esprit qui doit présider dans toutes les recherches et dans toutes les observations cliniques afin que le travail du praticien soit utile et fructueux. Tel est le plan qui nous a paru bon et que nous adoptons dans cette étude.

On ne croira pas, je pense, que nous venons ici nous poser en juge ! Nous ne sommes pas aussi hardi. Nous ne prétendons certes pas non plus faire la critique de ces rapports. N’est-ce pas là le travail d’hommes plus âgés que nous, de praticiens habiles et distingués qui ont pour eux l’expérience du temps ? Quels seraient nos droits et notre autorité ? Ne serait-ce pas afficher des prétentions que notre jeunesse et notre présence sur les bancs de l’école ne nous permettent pas d’avoir ?

Nous croyons pouvoir être utile en écrivant ces lignes et ce sont là toutes nos prétentions. C’est peut-être encore trop préjuger de nos efforts et de notre travail ; mais on nous pardonnera en pensant que nous avons fait tout notre possible pour remplir nos intentions et nous conformer à l’esprit qui nous a guidé.

En abordant notre sujet, nous nous sommes demandé quelle serait notre méthode, et immédiatement il nous est venu à l’esprit qu’il serait bon de rejeter toutes les hypothèses qui, lorsqu’elles ne sont pas étayées par des observations précises ou l’expérimentation, sont plutôt nuisibles qu’utiles à la recherche de la vérité. « Lorsque les sens de l’homme, dit Cl. Bernard, lui ont permis de constater certains phénomènes, son esprit s’en fait une idée et bâtit d’abord une hypothèse sur leur cause. Mais l’esprit scientifique ne saurait se contenter de cette hypothèse ou de cette interprétation prématurée ; il faut en donner une démonstration immédiate à l’aide d’expériences ou l’attendre du temps quand les moyens de la produire n’existent pas encore[1]. »

Nous avons surtout cherché à nous pénétrer de ce principe que la médecine, pour le praticien, est avant tout une science d’observation. Une pareille science a pour but d’observer les phénomènes qui se passent dans l’organisme malade, de les étudier, de les classer et de les caractériser afin de pouvoir arriver à en prévoir le cours naturel. C’est alors qu’elle fait intervenir la thérapeutique afin d’agir sur ces phénomènes, de les modifier, de les enrayer dans leur marche et de permettre à l’organisme de réagir, éliminer et faire disparaître les causes directes de la maladie.

« Le véritable but de la médecine, c’est le traitement et la guérison des maladies. L’observation seule ne peut suffire pour atteindre scientifiquement ce but ; il faut nécessairement recourir à l’expérimentation[2]. » M. Cl. Bernard, dans ces lignes, ne fait-il pas ressortir involontaire ment le rôle qui incombe à chacun de nous ? À l’homme de science, au professeur, la médecine expérimentale ; au praticien, la médecine d’observation. La première sera le critérium de la seconde ; elle viendra l’éclairer surtout dans la thérapeutique, en lui faisant connaître le mode d’action sur les éléments organiques des médicaments et partant du plus grand nombre des causes morbifiques qui ne sont, comme les premiers, que des agents perturbateurs. « Tous les phénomènes de la vie s’accomplissent dans les éléments organiques, les agents extérieurs ne peuvent agir sur l’organisme qu’en faisant pénétrer leur influence jusqu’à eux. C’est là que se produisent toutes les actions physiologiques, pathologiques, toxiques ou thérapeutiques, et ces actions sont en rapport avec les propriétés de tel ou tel élément qui les expliquent[3]. »

Nous n’avons qu’un regret en entreprenant ce travail, c’est de sentir combien il sera incomplet et insuffisant.

Les conclusions que nous tirons sont bien peu de choses en face de toutes les inconnues qui entourent encore aujourd’hui cette question. Le fruit que nous cueillons est bien maigre et bien chétif. Nous nous sommes si peu fait d’illusions à ce sujet, que, mainte fois nous avons été tentés de nous arrêter et d’abandonner notre travail. Cependant, nous avons persévéré et nous ne nous sommes pas découragés pour deux raisons : la première, parce que nous avons osé croire à son utilité pour les éleveurs et les agriculteurs de notre département ; quant à la seconde, c’est justement ce résultat auquel nous arrivons ; c’est surtout ce résultat si mesquin qui nous a engagé à persister et qui nous a décidé entièrement à présenter notre travail pour servir de thèse au diplôme de médecin-vétérinaire.

Laisser entrevoir ce que les observations de la plupart des praticiens ont d’incomplet et de non profitable ; montrer la marche à suivre, la méthode à employer dans l’étude journalière des maladies, tel a été en partie notre but dans cette étude. C’est peut-être plus que nous ne pouvons faire ; néanmoins, nous ne chercherons pas à nous excuser davantage.

Il ne nous reste plus qu’à prier notre excellent père, M. Henri Luneau, de vouloir bien nous excuser de ce que, dans ce travail, nous nous sommes permis de réfuter une partie de son opinion sur la maladie qui nous occupe. Nous avouons que c’est bien malgré nous que nous avons agi ainsi ; mais il nous fallait aller à la recherche de la vérité et nous ne pouvions que faire taire tout sentiment naturel, pour apprécier à leur juste valeur les arguments présentés en faveur d’une opinion scientifique.

I

Quelle est la maladie qui a régné d’une manière épizootique sur les chevaux dans le Vaucluse ?


Une question que nous devons tout naturellement nous poser et qu’il importe de résoudre en abordant notre sujet, est la suivante : Quelle est la maladie qui a régné d’une manière épizootique sur les chevaux dans le Vaucluse ?

De prime abord, tous les vétérinaires de notre département qui ont étudié cette maladie ne paraissent pas s’accorder ; mais si nous lisons attentivement chacun des rapports présentés à la Société d’agriculture, nous constatons que cette divergence d’opinions existe bien plus sur la nature supposée de la maladie que sur la maladie elle-même. Si pour les uns ce n’est qu’une gastro-entérite avec complication de vertige (M. Henri Luneau), pour les autres c’est la typhose. Nous allons, d’ailleurs, faire connaître l’opinion de chacun d’eux.

M. Henri Luneau, vétérinaire à Avignon, s’exprime ainsi dans son rapport :

« S’il est une maladie qui ait donné lieu à de nombreuses recherches de la part des vétérinaires qui nous avoisinent, c’est assurément celle que l’on désigne sous le nom de typhose. Bien qu’elle ait sévi avec beaucoup d’intensité dans ces dernières années, elle n’est pourtant pas nouvelle, car je l’ai observée quelquefois, le plus souvent d’une manière isolée, il est vrai, depuis plus de trente ans. Cependant, depuis deux ans surtout, elle fait beaucoup de ravages, et sa présence sur un grand nombre d’animaux à la fois a fait supposer qu’elle avait un caractère épizootique et contagieux…

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» Une expérience déjà bien longue m’a démontré que la prétendue typhose n’est rien autre qu’une gastro-entérite, compliquée le plus souvent de vertige. L’étude parfaite de cette maladie et la réussite du traitement employé m’ont amené à soutenir cette opinion…

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» … Dans le cas que nous traitons, la maladie, qu’elle soit ou ne soit pas mortelle, est toujours de courte durée, la convalescence des malades est à peu près nulle et la rechute n’est pas à craindre ; je n’en ai point encore vu. Dans les affections typhoïdes, les choses ne se passent pas ainsi. Sans m’arrêter à des symptômes généraux que l’on n’observe jamais dans le cas présent, je dirai que, dans les maladies de ce dernier genre, c’est-à-dire celles dans lesquelles il y a altération de sang, la durée en est longue, la marche incertaine, la convalescence très-lente et les rechutes nombreuses et presque toujours mortelles. »

Telles sont les raisons qui portent M. Henri Luneau à ne pas admettre la nature typhoïde de la gastro-entérite qui sévit dans le département. Ces raisons sont-elles suffisantes ? C’est ce que nous allons examiner.

Mais avant, limitons notre terrain et voyons ce que l’on entend, en médecine vétérinaire, par nature typhoïde d’une maladie. Y a-t-il vraiment un état typhoïde ? Nous croyons qu’à l’heure actuelle il serait difficile de répondre d’une manière précise à cette question. « D’après Signol, la diathèse typhoïde du cheval ne serait autre chose qu’une maladie caractérisée par un ensemble de symptômes généraux graves, causant la mort à la suite d’accidents pulmonaires, abdominaux, hémorrhagiques ou paraplégiques, etc. En médecine humaine, on donne le nom d’affections typhoïdes à diverses maladies aiguës, dans le cours desquelles on observe souvent un ensemble de phénomènes généraux, qui ont les plus grandes ressemblances avec ceux du typhus[4]. » Or, ce qui domine surtout et qui caractérise le typhus, ce sont les troubles nerveux, c’est un certain état de stupeur (τυφος) qui commence et finit avec la maladie.

Cet état se retrouve dans les maladies typhoïdes des animaux, et c’est sans doute ce qui a fait donner à celle du cheval le nom de typhose, par notre savant professeur de pathologie, M. Lafosse.

Voilà tout ce qu’on peut dire de général sur l’état typhoïde du cheval. Rien n’est plus vague que cette acception ; cependant nous sommes forcés de l’admettre à cause de la manière d’être tout à fait particulière, qui donne un cachet spécial aux maladies groupées sous cette dénomination. Quelles sont les causes ? Quelle est la nature intime des maladies typhoïdes ? C’est ce que nous ignorons encore, mais que nous dévoileront tôt ou tard les recherches scientifiques modernes.

S’il nous est impossible aujourd’hui de connaître la véritable nature des affections typhoïdes, nous connaissons du moins les caractères particuliers aux maladies de ce groupe. Leurs symptômes, leur marche, leur terminaison et les lésions les plus habituelles et les plus apparentes nous sont dévoilés chaque jour par l’observation clinique. Il nous sera donc assez facile de reconnaître, par un examen comparatif, si la maladie qui nous occupe est vraiment de nature typhoïde.

Nous avons fait connaître les raisons qui portent M. Henri Luneau à ne pas admettre cette nature typhoïde dans l’épizootie de Vaucluse. Certainement M. Henri Luneau a raison s’il rejette d’admettre la gastro-entérite épizootique comme l’identique de la fièvre typhoïde de l’homme, et c’est ce qu’il a en vue lorsqu’il fait ressortir la longue durée, la marche incertaine, la lenteur de la convalescence, les rechutes nombreuses et presque toujours mortelles des affections typhoïdes.

En médecine vétérinaire, il existe aussi des maladies typhoïdes, mais elles ne se présentent pas avec les mêmes caractères. La typhose, qui est de toutes les maladies du cheval celle où l’on trouve les plus grandes analogies avec la fièvre typhoïde de l’homme, présente cependant des différences considérables. Notre professeur, M. Lafosse, fait très bien ressortir ces différences dans son traité de pathologie[5]. On peut donc nier l’identité de ces deux maladies, mais on est forcé d’admettre qu’il y a de l’analogie entre elles.

La seule erreur commise par M. Henri Luneau est de ne pas avoir reconnu les caractères particuliers de la maladie typhoïde du cheval. C’est évidemment aller trop loin que de chercher, pour accepter la typhose, à l’assimiler et à l’identifier avec la fièvre typhoïde de l’homme.

N’admettant pas la typhose, il ne voit dans cette maladie qu’une gastro-entérite, compliquée le plus souvent de vertige. L’efficacité du traitement qu’il lui a opposé ne nous paraît pas une raison suffisante pour appuyer cette opinion, et pour que les lésions anatomiques puissent lui servir de base, il faudrait démontrer qu’elles sont plutôt primitives que secondaires.

Cependant M. Henri Luneau reconnaît que ce n’est pas là une simple gastro-entérite : « Lorsqu’elle est devenue générale (l’irritation), les fonctions du foie, de l’estomac et de l’intestin sont interverties ; la bile ne donne plus dans la formation du chyle tous ses éléments, et le sang devient jaune, c’est ce qui fait que tous les tissus de l’économie prennent cette couleur. » Il y a donc en outre une certaine modification dans le sang ; mais c’est peut-être s’avancer un peu trop que de prétendre qu’elle a pour point de départ l’irritation gastro-intestinale. Nous avouons qu’il n’est pas toujours facile de reconnaître si les désordres constatés dans les organes des sujets qui succombent à certaines affections sont la cause ou la conséquence de la maladie. On ne saurait donc être trop prudent avant de se prononcer, surtout « lorsque la physiologie nous montre que, dans un grand nombre de cas, les lésions anatomiques sont les effets de l’état morbide, au lieu d’être les sources latentes qui lui ont donné naissance[6]. »

Au reste, la description qu’il fait de cette maladie dans son rapport est bien celle de la forme abdominale de la typhose.

M. Soumille, vétérinaire à Avignon, reconnaît que la maladie régnante est bien celle qui « a été désignée sous le nom de typhose, sans doute par analogie avec les maladies typhoïdes. »

M. Laugier, vétérinaire de l’arrondissement d’Orange, est du même avis.

Quant à M. Maucuer, vétérinaire à Bollène, il dit tout d’abord que l’épizootie du Vaucluse est due à la typhose, et il décrit, avec beaucoup de science, cette maladie qui, pour lui, n’est pas autre chose qu’une septicémie. Il n’a peut-être qu’un tort, c’est de s’étendre un peu trop sur une hypothèse émanant de notre professeur de pathologie, M. Lafosse. Comme tout le monde, M. Maucuer est frappé de la manière dont cette hypothèse satisfait l’esprit et il ne lui en faut pas davantage pour l’admettre sans preuves et sans faits à l’appui.

« N’en doutez plus, monsieur le Président, tous nos produits régionaux ont leur parasite, la vigne a le phylloxera, le ver à soie les corpuscules, les porcs les bactéridies, les moutons le virus claveleux, le cheval un germe organique, et ce ne sera qu’en comptant avec ces parasites que notre agriculture pourra se relever.

» Plus mystérieux que tous les autres, le parasite de la typhose nous cache encore son origine ; nous ne pouvons pas le faire poursuivre par la loi, comme nous l’avons fait pour la clavelée ; mais nous emploierons contre lui d’autres armes puissantes, nous l’isolerons, nous le forcerons à l’inaction, nous le détruirons dans le sang des individus qu’il aura attaqués. »

On voit dans ces lignes combien M. Maucuer est penétré de cette idée que la cause déterminante de la maladie qui nous occupe est un parasite. Il peut se faire que cet honorable praticien ait raison ; mais il nous faut des preuves et c’est ce qui manque. Voilà pourquoi M. Lafosse se demande si l’on est autorisé à faire intervenir dans cette maladie l’hypothèse d’un germe organique : « Pour que cette théorie pût être admise, dit-il, il faudrait avoir constaté, dans les humeurs ou dans les tissus des animaux, le microphyte ou le microzoaire provocateurs de la maladie[7]. »

Voilà ce qu’il faut trouver, et telle est la sanction nécessaire à cette hypothèse pour qu’elle devienne une vérité.

« Quoique ce soit une voie périlleuse, les hypothèses ne doivent pas être rejetées de la science. La science s’en sert au contraire comme d’un instrument de recherche, comme d’un moyen de parvenir à la vérité. Ce qui est illégitime, c’est L’hypothèse stérile qui ne cherche pas sa sanction dans l’expérience, qui croit se suffire à elle-même, mais non celle qui se fait investigatrice, promotrice de vérifications, provocatrice de recherches et d’expérimentation et qui n’est, suivant l’expression de Bacon, qu’une idée anticipée[8]. »

Enfin, M. Mathieu, vétérinaire à Sorgues, a reconnu que cette maladie était bien celle qui lui avait été professée en 1845, par Rainard, sous la dénomination de gastro-entéro-hépato-encéphalite (typhose).

Pour nous, il nous a été permis d’accompagner maintes fois notre père M. Henri Luneau, dans ses visites quotidiennes. Nous avons donc pu suivre toutes les phases de cette affection et nous en rendre compte. Il nous a été facile de constater que nous avions observé à l’École vétérinaire de Toulouse de nombreux cas semblables, et que la maladie qui régnait dans le Vaucluse était la typhose ; mais c’était la forme abdominale qui y existait d’une manière épizootique et qui était la plus fréquente. La forme nerveuse n’intervenait que comme complication et c’est elle qui amenait le plus ordinairement la mort.

II

description de la forme abdominale de la typhose.


Nous allons décrire la maladie telle qu’elle s’est présentée dans notre département ; mais nous nous permettrons d’y ajouter le résultat de nos observations à l’École vétérinaire de Toulouse.

Symptômes. — Le premier symptôme de la maladie est l’inappétence. Le dégoût n’est pas toujours complet, mais il l’est souvent. L’envie de boire est nulle.

L’animal est triste, accablé, nonchalant, il a l’air hébété, semble dormir et reste immobile, insensible aux excitations les plus énergiques. La locomotion s’exerce difficilement, il arrive quelquefois que l’on est obligé de le pousser pour le faire marcher, souvent même il semble ivre. La colonne dorsale est raide.

Les yeux presque constamment fermés semblent ne s’ouvrir qu’avec peine et laissent écouler des larmes. Toutes les muqueuses présentent une teinte jaune capucine plus ou moins foncée. Les conjonctives, les lèvres, les gencives sont remarquables sous ce rapport.

Le pouls est lent, mou ; l’artère est flasque, bien rarement il y a fièvre[9]. La respiration est à peu près naturelle, plutôt ralentie qu’accélérée. La peau et les extrémités sont généralement froides. « J’insiste sur ce symptôme, dit M. Henri Luneau, parce qu’il arrive souvent que les propriétaires s’y trompent ; en trouvant la température du corps abaissée, ils s’imaginent qu’ils ont affaire à un simple refroidissement, et ils perdent leur temps alors à réchauffer leurs bêtes et à leur donner bien souvent des breuvages qui leur font plus de mal que du bien. »

Les défécations sont le plus souvent nulles. Quelquefois l’animal paraît expulser avec peine quelques rares crottins, d’apparence grisâtre, durs, secs, bien moulés, exhalant une odeur forte et fortement coiffés.

L’urine peu abondante est jaune foncé, visqueuse. La miction peut être accompagnée de douleurs que le malade témoigne par des plaintes. Des coliques d’intensité plus ou moins grande peuvent aussi être constatées.

Tels sont les symptômes que présente la forme la plus ordinaire et la plus bénigne.

Dans la forme grave, les symptômes se succèdent avec une telle rapidité et une telle violence que quelques heures à peine séparent la mort du début. La prostration des forces se prononce davantage et l’animal qui se tient debout avec peine se laisse tomber assez souvent.

Il éprouve alors une stupeur complète, et bientôt des signes ataxiques d’une violence extrême se déclarent. Il butte à la mangeoire, pousse de la tête en avant contre le ratelier, se cabre, cherche à mordre, et, dans les mouvements désordonnés qu’il exécute, s’abat sur la litière. Enfin on reconnaît là tous les symptômes du vertige qui le plus ordinairement a pour conséquence une mort rapide[10].

Complications. — La plus fréquente est la forme cérébrale qui suit ou accompagne la forme abdominale. « Assez souvent on observe un commencement de paralysie du train postérieur, ou bien des signes d’une affection des voies respiratoires, ce qui fait dire que cette maladie se déclare sous trois formes différentes : encéphalique, pectorale ou abdominale. La forme encéphalique est presque toujours mortelle ; sous les deux autres formes il y a plus de chances de succès pour la guérison. »

Une complication assez remarquable est celle d’anasarque et d’ophtalmie que nous avons constatée sur un animal auquel nous donnions nos soins à l’école.

Observation I. — Le 13 novembre 1876, on amène à la clinique externe de l’École une jument poitevine hors d’âge. L’animal présentait tous les symptômes d’une gastro-entérite compliquée d’un léger état typhoïde.

Le 17, cette bête est ramenée à l’École dans l’état suivant : État typhoïde très-prononcé, marche chancelante, état comateux grave. De plus, on constate un engorgement aux quatre membres et aux lèvres. L’œdème montait presque jusqu’au grasset et aux coudes. Les paupières et la conjonctive étaient infiltrées. Il y avait un peu d’albugo et de troubles dans les yeux qui étaient larmoyants. La bouche était chaude, la langue fuligineuse, les reins raides, la respiration un peu agitée, les flancs cordés, le pouls faible. On diagnostique la forme abdominale de la typhose avec commencement d’œdème général et ophtalmie.

Traitement. — On fait prendre au sujet, en trois doses, un électuaire composé de crème de tartre soluble (32 gr.), camphre (4 gr.), poudre de réglisse (40 gr.) et miel (300 gr.). On administre de plus quatre lavements avec sulfate de soude (200 gr.). Enfin, on fait sur la poitrine une friction avec 1 kilog. de moutarde et sur les œdèmes une friction avec du liniment ammoniacal au 1/3.

Le 18, l’œdème des lèvres est plus fort, celui des membres paraît avoir un peu diminué. L’animal rejette souvent, par l’anus relâché, des matières liquides et muqueuses de couleur brunâtre. On fait quatre mouchetures aux lèvres. Nouvelle friction de liniment ammoniacal au 1/3. Lavements au sulfate de soude et continuation de l’électuaire.

Le 19, 20, 21, l’état de l’animal s’améliore. L’œdème des lèvres, des membres et des paupières disparaît peu à peu. On suspend les frictions de liniment ammoniacal.

Le 22, 23, l’amélioration se soutient. Le sujet a retrouvé son appétit, les muqueuses ont presque repris leur teinte normale. Le traitement est suspendu.

Dans ce cas et tous ceux qui sont analogues, la présence de l’œdème est plutôt une circonstance heureuse qu’une malheureuse complication.

« Des éruptions exanthémateuses, pustuleuses, des œdèmes des parties génitales, des membres, se surajoutent parfois à la maladie, surtout lorsqu’elle revêt la forme abdominale ; nous les avons vus plusieurs fois en modifier sensiblement le cours ; lorsqu’ils ne l’enrayent pas dans sa marche, ils en modifient au moins l’intensité ; ce sont donc des signes favorables. Il n’en est pas de même des diarrhées épuisantes, qui surviennent au déclin, des aphthes et des ulcérations qui se manifestent, surtout à propos des formes muqueuses et abdominales dans la bouche et au voile du palais[11]. »

Enfin, toutes les formes de la typhose peuvent se présenter successivement sur le même individu ou bien deux d’entre elles peuvent exister simultanément.

3° Marche et durée. — La marche de cette maladie est rapide dans la variété grave ; sa durée est alors courte et l’animal meurt généralement du troisième au quatrième jour, quelquefois plus tôt.

Dans la variété bénigne, surtout si l’on intervient avant l’apparition des symptômes graves, la guérison s’obtient presque toujours et la maladie a une durée de 10, 12 à 15 jours au plus.

Quant à la marche et à la durée de l’épizootie elle-même, rien n’est plus irrégulier, rien n’est plus bizarre. M. Maucuer trouve l’explication de cette marche facile en admettant l’existence du parasite de la typhose. « Sans cette existence, à quelle influence attribuerait-on la marche de cette affection, qui abandonne un point déterminé pour porter ses ravages ailleurs, qui laisse sur sa route, facile à reconnaître, des traces ruineuses de ses étapes, avant de fixer sa résidence dans une ville, son séjour préféré ? À quelle influence attribuerait-on la disparition soudaine de l’épizootie, sa réapparition imprévue ? »

En attendant que la science démontre la véracité de cette explication, nous sommes forcés de mentionner simplement et sans commentaire la marche curieuse de l’épizootie. Les animaux placés dans les meilleures conditions hygiéniques, comme ceux qui sont mal logés, mal nourris, débilités par le travail, donnent prise à la typhose. Cependant, en étudiant les causes, nous ferons ressortir, pour être vrai, qu’elle éclate et sévit beaucoup plus fréquemment chez les seconds que chez les premiers. La typhose chez ceux-ci est l’exception[12].

4° Pronostic. — Le pronostic doit avoir évidemment pour base la forme que revêt la maladie. « La guérison est beaucoup plus difficile à obtenir quand le malade présente des symptômes nerveux ; cependant, on arrive encore à ce résultat, lorsqu’il est possible d’administrer un bon purgatif. Si le remède a le temps d’agir, l’animal guérit ; si au contraire aucun effet ne se produit, il est perdu. » (M. Henri Luneau.)

« C’est toujours de bon augure quand elle se prolonge au delà du troisième jour ; on voit alors le pouls se relever, les sens revenir. Quand le malade commence à boire seul, on peut en quelque sorte considérer la guérison comme certaine, à moins qu’une maladie chronique dont on n’a nullement soupçonné l’existence ne vienne compliquer cette dernière ; toujours est-il que la typhose est guérie. » (M. Soumille.)

Le rétablissement des sécrétions cutanées, les exanthèmes, les pustules, les abcès, sont des signes salutaires. Les perturbations atmosphériques, les lieux bas et humides donnent de l’intensité à la maladie et font prédominer l’ataxie ou l’adynamie et poussent aux accidents gangréneux. Une douce température, un air sec rendent l’affection bénigne et hâtent la guérison.

La rapidité avec laquelle se succèdent les symptômes, l’apparition des désordres nerveux sont toujours des signes de mauvais augure.

Enfin, le rassemblement des animaux dans une écurie peu vaste favorise le développement et l’extension de la maladie, tandis que la dissémination, l’exposition à l’air produisent des effets salutaires.

5° Lésions. — Ce qui frappe surtout en examinant les cadavres des chevaux morts d’une affection typhoïde sous une forme quelconque, c’est la promptitude avec laquelle ceux-ci se décomposent. Peu de temps après la mort, la peau étant enlevée, on trouve généralement les veines sous-cutanées gorgées d’un sang noir, poisseux ; tous les tissus ont une teinte jaunâtre, les muscles sont plus pâles, moins consistants et parfois ecchymosés à leur surface et même dans leur épaisseur.

Lorsqu’on ouvre le cadavre, on remarque aussitôt des suffusions sanguines passives sur les séreuses pectorales et abdominales, sur la membrane séreuse interne du cœur, parfois aussi sur les enveloppes mêmes de l’encéphale. Ces suffusions sanguines, dans les cas très-graves, sont assez souvent entourées d’une zone citrine constituée, sans doute, par une infiltration de sérosité.

Le foie est volumineux, d’une couleur jaunâtre plus claire et d’une consistance moindre. La rate est généralement gonflée et a acquis au moins le double de son poids et de son volume ordinaires ; elle est gorgée d’un sang noir, boueux, semblable à celui trouvé dans les grands vaisseaux. Le système ganglionnaire général est aussi sensiblement altéré, les ganglions mésentériques surtout sont noirs, hypertrophiés, et souvent ramollis à leur centre. Le bassinet des reins contient une urine épaisse et dans la vessie on trouve des pétéchies.

Le sang est profondément modifié dans ses caractères physiques et probablement aussi dans sa constitution élémentaire. Dans les cas graves il n’y a pas séparation de ses éléments, il est noir foncé, épais, demi-liquide, comme sirupeux. En s’écoulant des vaisseaux il charrie de nombreuses bulles de gaz et un nombre considérable de points huileux. Aussitôt qu’il est répandu en nappe, il ne tarde pas à se former à sa surface une couche d’une matière graisseuse, grise, plomblée, irisée. Dans les cas moins graves, le sang qu’on trouve dans les cavités du cœur et les troncs aortiques présente deux parties distinctes : un caillot jaune-rougeâtre, peu consistant et une partie demi liquide noire, épaisse, ayant tous les caractères du sang signalé plus haut[13].

Examiné au microscope, le sang a toujours offert les caractères suivants : les globules rouges, au lieu d’avoir une forme régulièrement ronde, d’affecter cet arrangement fréquent en piles de monnaie qu’on remarque chez les globules du sang provenant d’animaux sains ou atteints de maladies inflammatoires, sont pour ainsi dire confondus, sans forme déterminée et régulière, crénelés, adhérents par leurs bords, comme s’ils étaient composés d’une matière visqueuse, et ils sont, en outre, disposés en îlots plus ou moins isolés, au milieu d’un sérum reflétant une teinte rougeâtre.

Quelques auteurs ont signalé la présence dans le sang d’un grand nombre de bactéridies, qui ne sont pas sans quelque analogie avec celles trouvées dans le sang des animaux charbonneux (Signol, Salle, Bollinger, Semmer, Zürn). Les mycologistes sont presque unanimes aujourd’hui pour contester leur spécialité et pour les considérer comme les analogues des bactéries qui se forment normalement dans le sang qui se décompose ; seulement, tandis que dans le sang sain on n’en trouve que douze, vingt-quatre et même quarante-huit heures portant. Voici ce que nous avons obtenu, l’hématomètre étant toujours le même :

HAUTEUR. POIDS.
SANG TYPHOÏDE. S. NORM. SANG TYPHOÏDE. S. NORM.
1re observ. 2e observ. 3e observ. 1re observ. 2e observ. 3e observ.
Masse totale 65 divis. 70 d7/20 70 5/20 64 gr. 78 gr. 78 gr.
Caillot blanc 10 d»ivi. 30 12/20 35 5/20 2 gr 30 gr 8 gr
Caillot noir 35 d»ivi. 35 d5/20 35 5»iv. 32 gr 35 gr 22 gr
Sérum i»di»iv. » » 30 gr 13 gr 48 gr

Dans la première et la seconde observation il s’est produit avec la rétraction latérale ordinaire, une rétraction longitudinale des caillots qui n’a pas eu lieu pour le sang normal (3e observation). De là proviennent les différences que l’on constate en additionnant, pour chaque observation, la hauteur des caillots et comparant chacun des produits avec la masse totale respective. après la mort, et cela suivant la nature même de cette mort (Signol), on en trouve chez les typhoïdes de suite et même déjà avant la mort[14].

Telles sont les lésions générales et communes à toutes les affections typhoïdes.

Les lésions spéciales à la forme abdominale montrent combien justes sont les raisons qui la font désigner sous la dénomination de gastro-entérite typhoïde.

Outre les aphthes ou ulcérations superficielles de la bouche, il existe une coloration rouge violacée, uniforme ou en plaques sur la muqueuse du pharynx, dont les cryptes muqueux sont gonflés, en même temps que leurs orifices sont sensiblement dilatés. La muqueuse de l’estomac est épaissie et offre une teinte rouge foncée, non pas toujours dans toute son étendue et d’une manière continue, mais par taches d’autant plus nombreuses et foncées, qu’on se rapproche davantage de l’ouverture pylorique ; c’est aussi sur ces taches que s’opère un travail de décomposition, d’où résulte, d’après quelques observateurs, de véritables ulcérations. — L’ouverture pylorique, légèrement tuméfiée, est entourée d’un cercle rougeâtre.

Dans l’intestin grêle, les lésions sont analogues à celles de l’estomac. La muqueuse est ordinairement recouverte d’une couche épaisse de mucus glaireux et grisâtre, il n’est pas rare de la trouver ramollie et comme pigmentée de rouge. Outre les glandes de Brunner, celles de Peyer ont augmenté de volume, les orifices des glandules qui les forment sont dilatés, grisâtres et bordés d’un liséré rouge ; mais elles ne présentent pas ces plaques rouges, molles (plaques molles de Louis), ces plaques blanches, dures (plaques dures de Louis), ces ulcérations, ces performations si caractéristiques de la fièvre typhoïde de l’homme.

La coloration rouge existe aussi dans le gros intestin qui, notamment dans ces dernières portions, contient des matières desséchées.

M. Henri Luneau appelle l’attention sur cette dernière particularité à laquelle il attache une grande importance. « Une chose que je prie mes confrères de remarquer, c’est que, quatre fois sur cinq, j’ai observé des pelotes stercoraires volumineuses et dures, tassées dans le gros intestin, et presque toujours des crottins secs et coiffés, c’est-à-dire enveloppés d’une couche de matière graisseuse plus ou moins épaisse, dans le côlon flottant. »

Qu’on nous permette d’appuyer cette remarque par deux observations. La première nous a été envoyée par M. Henri Luneau ; la seconde a été recueillie par nous à la clinique de l’école.

Observation II. — Le 6 janvier 1877, à sept heures du matin, le loueur de voiture Bourelly vint me chercher pour me montrer une jument qui paraissait malade depuis le matin seulement.

À mon arrivée, je constatai les symptômes suivants : Tristesse très-grande ; l’animal a les yeux à demi fermés et semble dormir ; le pouls est petit et lent, la respiration est naturelle, un peu plus lente peut-être. La peau est froide, le dégoût est complet.

Ce malade, de race limousine, est vieux, en mauvais état, et fait un service pénible, il est constamment attelé soit à un fiacre, soit à un omnibus.

Je le fais détacher afin de l’amener au jour pour mieux l’examiner ; il refuse de marcher, on insiste, il tombe alors comme une masse et ne se relève plus. Il reste ainsi couché toute la journée sans faire beaucoup de mouvements, et n’essaie jamais de se lever.

On lui administre le purgatif ordinaire (voir plus loin au traitement de la maladie). On lui donne des lavements au sulfate de soude, et on applique sur les surfaces découvertes de larges sinapismes. Malgré tous les soins donnés, il meurt à 6 heures du soir.

L’autopsie fut faite le lendemain. La première remarque que je fis, c’est que tous les tissus étaient d’une couleur jaune très-prononcée. L’estomac contenait peu d’aliments, sa muqueuse était rouge et fortement injectée, surtout vers le sac droit. Cette coloration était encore plus grande sur plusieurs points de l’intestin grêle. Dans plusieurs endroits, elle offrait des pointillations en assez grand nombre, et sa substance était ramollie. Dans le gros intestin, les matières étaient dures, consistantes, comme desséchées ; la muqueuse de ce viscère était encore plus rouge, elle était même noire en plusieurs endroits, et semblait ecchymosée dans d’autres. Le foie me parut un peu plus volumineux que dans l’état normal, ses vaisseaux étaient gorgés de sang. Les poumons étaient sains, quoique le liquide contenu dans le thorax semblât s’y trouver en plus grande quantité. Le cœur me parut plus volumineux, la surface du péricarde était infiltrée d’un liquide très-jaune, elle portait les traces d’une vive inflammation. La substance du cœur était peu consistante, elle se déchirait avec facilité. Je ne fis pas l’ouverture de la cavité crânienne.

Observation III. — Le 24 janvier de cette année, on amène à la clinique de l’école un cheval du pays, âgé de 7 ans et reconnu malade depuis deux jours.

L’animal est triste, abattu, et pousse au mur avec assez de violence. La marche est titubante. On l’attache au poteau, autour duquel il tourne lentement ; il chancelle et tombe quelquefois. — Tremblement dans les muscles de l’abdomen, du grasset et des coudes. Teinte ictérique des muqueuses ; pouls petit, battements du cœur forts, bouche chaude, langue sédimenteuse, reins raides. — Diagnostic : typhose avec forme cérébrale.

Traitement. — On donne un électuaire composé de crême de tartre soluble (32 gr.), camphre (8 gr.), poudre de réglisse (32 gr.), miel (300 gr.) Friction de moutarde sur tout le corps. Lavements avec essence de térébenthine et eau tiède. Capote sur la tête avec de la glace.

Vers les quatre heures du soir l’animal semblait éprouver de violentes coliques. Les muscles abdominaux se contractaient violemment et l’animal se regardait le flanc.

Le lendemain, 26, l’animal reste couché, il n’a pas la force de se lever. Convulsions dans presque tous les muscles. L’animal meurt vers les 9 heures du matin.

À l’autopsie faite une heure après, on constate une teinte jaune de tous les tissus. L’estomac et le gros intestin sont bourrés de matières alimentaires mal digérées, desséchées. Le côlon flottant est en grande partie occupé par des crottins durs, secs et de couleur brunâtre. — La vessie fortement distendue, contient 5 à 6 litres de liquide, la muqueuse est fortement ecchymosée ; il en est de même de la muqueuse intestinale. — On remarque quelques stases dans les poumons, on en constate également sur les replis du ventricule gauche. — Les globules rouges du sang, examinés au microscope, présentent des crénelures sur les contours et se massent d’une manière irrégulière en îlots plus ou moins considérables. On ne constate pas de bactéries ni de bactéridies.

Si nous avons insisté d’une manière particulière sur les lésions présentées par les animaux morts de la typhose, c’est afin de mettre au jour tout ce que l’on sait de plus positif sur cette maladie, et pour bien faire connaître les bases sur lesquelles nous appuyons le traitement qui nous paraît le plus rationnel à l’heure actuelle.

Étiologie. — Les causes déterminantes de la typhose sont encore entièrement inconnues. Nous ne parlerons pas de toutes les hypothèses qui ont été émises à ce sujet. Elles sont trop nombreuses et sont loin d’élucider la question d’une manière satisfaisante. Notre professeur, M. Lafosse, les examine une à une dans son traité de pathologie, et il fait ressortir l’insuffisance de chacune d’elles[15].

Nous nous contenterons de dire que tous les vétérinaires s’accordent sur ce point que, parmi les causes prédisposantes ou occasionnelles de la maladie on trouve : les refroidissements, les exercices violents, un travail débilitant joint à une mauvaise nourriture, à l’usage de fourrages altérés, moisis, ou bien provenant de prairies artificielles d’une manière exclusive, enfin les habitations basses, humides et malsaines.

Il est bon de noter que c’est presque toujours en automne que cette épizootie éclate et fait le plus de ravage. En outre, elle atteint principalement l’espèce chevaline, plus rarement l’espèce mulassière, et jamais on ne l’a observée sur l’espèce asine.

Nature. — Si les causes de cette maladie sont inconnues, il en est de même de sa nature, et le champ des hypothèses est encore ouvert aux imaginations.

Nous avons dit plus haut ce que l’on devait penser des affections typhoïdes chez le cheval, et nous avons montré combien nous étions peu avancé sur ce sujet. Les inconnues y dominent, et tout ce que nous devons faire maintenant, c’est de résoudre cet important problème. Comment y arriverons-nous ? C’est ce que nous essayerons de montrer dans un paragraphe spécial ; cependant nous pouvons dire, dès maintenant, que c’est à l’aide d’observations exactes et complètes, et par l’étude sérieuse des lésions, des faits et des phénomènes constatés.

Il est bien évident que ce qui domine dans la forme abdominale de la typhose, c’est la gastro-entérite. Les symptômes que nous avons décrits et les lésions que nous avons fait connaître nous le prouvent. Nous pouvons donc dire avec M. Lafosse : « Si la phlogose gastro-intestinale ou autres ne sont pas l’altération immédiate tenant tous les phénomènes de la maladie sous leurs dépendances, toujours est-il que les lésions de l’estomac et de l’intestin sont constantes, que beaucoup d’autres peuvent s’y associer, et qu’il faut les prendre en sérieuse considération à propos de la thérapeutique[16]. »

Dans le département de Vaucluse cette maladie a le plus ordinairement débuté par des symptômes de gastro-entérite, qui, dans les cas bénins ont seuls existé, et qui dans les cas graves ont fait place aux symptômes particuliers et effrayants de la forme cérébrale. De plus, lorsque la marche de la maladie a été pour ainsi dire foudroyante, alors que l’on n’avait observé que des symptômes nerveux, on a toujours trouvé à l’autopsie les lésions gastro-intestinales caractéristiques de la forme abdominale. Est-on alors en droit d’avancer, comme l’a fait M. Henri Luneau, que la typhose aurait pour point de départ une inflammation de l’estomac et des intestins due à la présence trop longtemps prolongée des matières alimentaires dans l’appareil digestif ? Cette inflammation, par suite des troubles apportés dans la nutrition du sujet, serait-elle la cause de l’altération du liquide nutritif par excellence, le sang, le milieu intérieur ? Nous ne le pensons pas ; cependant nous sommes forcés d’admettre qu’il y a quelque chose de fondé dans cette assertion.

Tout ce que l’on peut avancer de précis sur la nature de cette maladie, c’est que l’état du sang dès le début de la forme la plus grave est primitivement altéré. À quoi est due cette altération ? C’est ce qu’il faut trouver.

M. Lafosse pense qu’on peut l’attribuer à un agent morbide. « Mais cet agent est-il un miasme ou tout autre ferment ? ou bien est-ce un être animé ? Il nous est impossible de nous prononcer sur ce point. Toutefois, à supposer que ce soit un être animé, comme nous inclinons à le croire, il ne parcourt pas toutes les phases de son existence chez les solipèdes, puisque la contagion de la maladie qu’il engendre n’est pas démontrée[17]. »

M. Henri Luneau croit que cette altération provient de l’action délétère de la bile sur le sang. La bile agit d’une manière spéciale sur les globules rouges du sang. Mise en contact avec ceux-ci, elle les gonfle d’abord, puis les décolore et tout à coup les fait disparaître.

D’après les expériences de MM. Feltz et Ritter il résulterait que « les sels biliaires qui ont une action des plus néfastes sur le sang, déterminent le ralentissement du pouls, la diminution de la respiration et l’abaissement de la température et de la tension artérielle[18]. » Or, si nous considérons les symptômes que l’on observe le plus souvent dans la maladie qui nous occupe, nous sommes forcés de reconnaître qu’ils paraissent s’accorder quelque peu avec ceux qui ont été constatés dans ces expériences[19].

Nous avons donc cherché à découvrir la présence de la bile dans le sang des animaux atteints de la typhose.

Dans une première recherche, nous avons examiné comparativement le sérum provenant du sang d’un animal malade et celui d’un animal sain.

Le sérum de l’animal malade avait une couleur jaune brun café clair ; le poids d’un volume donné V, de ce sérum était de 7 grammes 357 milligrammes. Traité par l’acide nitrique, l’albumine précipitée a pris une teinte verte, puis bleue et enfin jaune.

La couleur du sérum de l’animal sain était jaune citron ; le poids du même volume V était de 7 gr. 413. Traité par l’acide nitrique l’albumine s’est précipitée avec sa couleur blanche qui a, peu à peu, passé au jaune.

Le sérum malade, comme le sérum sain, traité par le réactif de Pettenkofer, l’albumine ayant été préalablement coagulée, n’ont donné aucune coloration caractéristique.

Nous avons procédé avec beaucoup plus de soins et d’une manière plus minutieuse, dans notre recherche sur le sérum, provenant d’un autre animal atteint de typhose (forme nerveuse). Voici le détail des manipulations que nous avons faites d’après les conseils de notre professeur de chimie M. Bidaud :

Après avoir chauffé à l’ébullition le sérum en question, nous avons ajouté quelques gouttes d’acide acétique, afin de coaguler les matières albumineuses ; ensuite, ayant évaporé presque à siccité, nous avons repris le résidu par de l’alcool à 95° et nous avons filtré. Ce liquide alcoolique filtré a été ensuite évaporé à sec au bain-marie, et le résidu a été repris avec un peu d’eau distillée. C’est sur cette liqueur que nous avons essayé la réaction de Pettenkofer.

Pour cela, nous l’avons évaporé dans une petite capsule, jusqu’à ce qu’il ne resta plus que quelques gouttes de cette solution aqueuse. Nous avons alors ajouté deux à trois gouttes d’acide sulfurique étendu pur (4 parties d’eau pour 1 partie d’hydrate d’acide sulfurique), et une trace de solution sucrée, et nous avons évaporé sur une toute petite flamme, à une très-douce chaleur. Au lieu d’avoir la coloration violet-pourpre caractéristique, nous avons eu une simple coloration noire.

Après avoir, à trois reprises différentes, essayé de produire la réaction, et en présence du résultat constamment négatif, nous avons conclu à la non existence des acides biliaires dans le sérum examiné.

Il nous restait à rechercher la présence des pigments biliaires, à l’aide de la réaction de Gmelin, et c’est à quoi nous avons procédé.

Dans cette intention, nous avons placé dans un verre à réactif un échantillon du sérum, auquel nous avons ajouté, avec précaution, à l’aide d’une pipette, de l’acide azotique contenant de l’acide azoteux. Il s’est formé alors sur le précipité albumineux une zone colorée qui a passé du vert au bleu et au jaune. Quant à la coloration violette et rouge, nous ne l’avons pas constatée ; malgré cela, la réaction était caractéristique et suffisante pour conclure à la présence des pigments biliaires dans le sérum, qui était l’objet de nos recherches. Inutile d’ajouter que nous avons reproduit plusieurs fois la réaction, laquelle a toujours été la même.

En face de ces conclusions, il est permis de se demander si la matière colorante, constatée dans le sang, vient directement de la transformation de l’hémoglobine, par suite de la présence de la bile, comme l’a prétendu Kühne, ou si elle provient simplement de la résorption de la bile. La réponse à cette question nous paraît assez difficile. Il ne faudrait rien moins qu’une série d’expériences tentées dans ce but, et nous ignorons si elles ont été faites.

Quoi qu’il en soit, on est forcé de reconnaître que l’hypothèse émise par M. Sanson et M. Henri Luneau n’est pas sans fondement. Cependant il ne faudrait pas lui accorder une trop grande importance. Il est bon de lui laisser sa juste valeur, l’altération du sang pouvant être due à des causes multiples, comme l’a si bien démontré M. le professeur Vulpian dans l’ictère grave de l’homme[20].

Contagion. — De nombreux faits prouvent que cette contagion n’existe pas. Nous nous contenterons de citer ce que nous observons assez fréquemment à l’école vétérinaire de Toulouse. Des animaux atteints de typhose y sont soignés, et on les place dans des écuries où se trouvent quelquefois des animaux plus ou moins débilités et souffrants. Dans ces conditions, on ne peut plus favorables à la contagion, nous pouvons assurer qu’elle n’a jamais été constatée.

On ne l’a également jamais observée dans le département de Vaucluse, et M. Henri Luneau ne craint pas d’avancer que, s’il fallait prouver cette assertion, les preuves à l’appui ne lui manqueraient pas[21].

« La meilleure preuve, nous dit-il dans une note qu’il nous a fait parvenir, est celle-ci : pendant les mois de novembre, décembre et janvier derniers, mon cheval a vécu, pour ainsi dire, au milieu d’animaux atteints de typhose, il a mangé et bu souvent leurs restes, et jamais il n’a eu la moindre indisposition. »

Il suit de là que l’hypothèse des germes organiques, comme cause première de la typhose, perd la majeure partie de sa valeur, à moins que l’on ne suppose, « que cet être animé ne parcourt pas toutes les phases de son existence chez les solipèdes (M. Lafosse). »

III

Traitement de cette maladie.


Avant d’aborder le traitement de la maladie qui nous occupe, on nous permettra d’émettre quelques principes généraux de thérapeutique qui, à nos yeux, doivent toujours guider le médecin.

Le but final des soins médicaux est, d’une part, de ramener la santé s’il existe déjà des troubles morbides (traitement thérapeutique), d’autre part, de prévenir le développement de ces troubles (traitement prophylactique).

Dans bien des cas, il peut arriver qu’une guérison naturelle ait lieu. Ce retour des malades à la santé ne se produit pas, comme on le croyait autrefois, sous l’influence d’une force spéciale que l’on nommait force médiatrice de la nature. Il est toujours le fait d’actes régulateurs conformes aux actes physiologiques, et il se produit d’autant plus facilement que les conditions présentées par les propriétés individuelles des organes sont plus favorables au rétablissement des conditions normales.

« La force médiatrice des anciens n’est rien autre chose que la manifestation du principe physiologique lui-même.

» On ne saurait nier que les forces physiologiques qui régissent les fonctions de la vie ne possèdent une grande puissance de résistance à l’action des causes extérieures ; toutes les fois que l’ordre a été renversé, elles tendent à le rétablir.

» Cette force médiatrice, si longtemps considérée comme une sorte de pouvoir mystérieux résidant au sein de nos organes, n’est après tout que le simple résultat de ces propriétés physiologiques, que la maladie vient masquer, pour ainsi dire, mais qui ne continuent pas moins à subsister, et qui, dans les cas de guérison, finissent par reprendre le dessus. Ainsi, lorsque la mort arrive, au lieu de dire que la vie s’est éteinte, il serait plus exact de dire que l’état physiologique qui régénère les organes a cessé d’exister.

» Quant au rôle du médecin dans ce combat, il consiste à surveiller attentivement les efforts de la nature pour en tirer parti, dès qu’une occasion favorable se présente. Or, les agents par lesquels il peut exercer son influence sont les médicaments[22]. »

Si la guérison naturelle se produit quelquefois, le plus souvent il est nécessaire que le médecin intervienne.

« C’est par l’intermédiaire des agents médicamenteux que l’homme intervient dans le but de modifier le cours des maladies ; grâce à l’emploi de ces moyens, il en accélère, en retarde, en modifie la marche. Le praticien qui ne veut point rester esclave d’un empirisme aveugle ne saurait donc se dispenser d’étudier le mécanisme des maladies ; il lui faut, en outre, connaître à fond les effets des substances médicamenteuses, afin de les employer dans les cas où elles peuvent rétablir la santé[23]. »

Traitement thérapeutique. — Dans le traitement thérapeutique deux voies s’offrent au médecin ; celle de l’empirisme et celle du rationalisme. Quelle est celle que nous devons préférer ? C’est évidemment la seconde qui a pour base la connaissance des causes et de la nature de la maladie, des troubles fonctionnels ou anatomiques, de la marche naturelle et des dangers qui surviennent ordinairement dans son cours. Malheureusement ces bases n’existent pas toujours, et bon nombre de maladies ne sont pas encore suffisamment connues pour que cette méthode soit applicable d’une manière absolue.

« Il est bon alors d’avoir recours à un empirisme rationnel, c’est-à-dire à l’utilisation raisonnée des faits acquis par l’observation, quant aux moyens qui se sont montrés efficaces pour faire cesser ces troubles morbides. La méthode empirique et rationnelle doit donc toujours marcher de pair dans la vie pratique[24]. »

Ces principes étant posés, nous allons examiner attentivement la gastro-entérite typhoïde, afin de rechercher quelles sont, dans cette maladie, les indications ou les motifs rationnels qui doivent nous guider dans son traitement.

L’indication causale est celle qu’il faudrait remplir en premier lieu ; mais nous avons dit, en parlant de l’étiologie de cette maladie, que nous ignorions ses causes déterminantes.

Les partisans des nombreuses hypothèses émises sur elles ont tous opposé un traitement particulier en rapport avec leur manière de voir. C’est ainsi que M. Maucuer préconise l’acide phénique comme anti-ferment pour tuer le germe organique qu’il croit être la cause première de la typhose.

Pour M. Henri Luneau, « la cause première essentielle de son développement étant la présence trop long-temps prolongée des matières alimentaires dans une portion quelconque de l’intestin, l’indication naturelle qui se présente est de chercher à expulser le plus tôt possible ces matières. On fait disparaître ainsi la cause permanente du mal. »

Il a recours aux évacuants et administre à l’animal, dès qu’il a reconnu l’existence de la maladie, un purgatif composé de sulfate de soude (200 à 250 grammes) et aloès, 20, 30 à 40 grammes, suivant la force des animaux. « Je fais fondre ce purgatif, dit-il, dans un litre ou un litre 1/2 d’une infusion chaude de camomille. Comme la purgation est un peu longue à se prononcer, je fais boire peu à peu, pour l’aider, le plus souvent de l’eau tiède dans laquelle je mets de la crême de tartre soluble, environ 100 grammes dans les 24 heures, et pour que les animaux prennent ce liquide plus facilement, je leur ajoute de la farine d’orge et du son en petite quantité. Enfin, je donne des lavements émollients (un toutes les trois heures), dans lesquels je fais fondre du sulfate de soude[25]. »

Obtenir la purgation, voilà ce qu’il faut chercher avant tout, d’après M. Henri Luneau, et c’est surtout la réussite de ce traitement qui l’a engagé à soutenir cette opinion.

« Dès que la purgation se produit, les symptômes diminuent rapidement d’intensité et, avec peu de soins, les animaux reviennent vite à la santé. Si, au contraire, cet effet ne peut avoir lieu, la mort arrive rapidement, toujours accompagnée ou plutôt précédée de désordres nerveux plus ou moins violents. »

Nous pourrions citer un nombre considérable de faits à l’appui de cette thèse. Nous nous contenterons de deux observations assez remarquables que M. Henri Luneau nous a fait parvenir :

Observation IV. — Le 12 décembre 1876, le sieur Bourelly, loueur de voitures, me fit appeler pour voir un cheval hors d’âge faisant le service des fiacres et des omnibus. La veille il avait travaillé comme les autres jours et rien dans ses habitudes, soit au travail, soit à l’écurie, ne pouvait faire supposer qu’il fût malade. Le matin on s’était aperçu qu’il ne mangeait pas et qu’il avait la peau un peu froide.

Le sieur Bourelly avait déjà perdu quatre chevaux dans l’espace d’un mois lorsqu’il vint me chercher pour la première fois.

J’arrivai dans son écurie vers huit heures du matin et je vis un cheval bai en assez mauvais état, présentant les symptômes suivants : tristesse très-grande, somnolence, appui des mâchoires dans le fond de la mangeoire, peau et extrémités froides, dégoût complet, pouls petit, plutôt lent que rapide. L’animal étant à l’obscurité, je le fis amener au grand jour. Il eut beaucoup de peine à parcourir les 4 à 5 mètres qu’il avait à franchir avant d’arriver à la lumière : il chancelait et il fallait presque le soutenir des deux côtés pour l’empêcher de tomber. Je pus alors constater la couleur jaune capucine des muqueuses, surtout de la conjonctive.

En présence de ces symptômes, il était facile de diagnostiquer la typhose, aussi je me hâtais de soumettre le malade au traitement suivant : administration immédiate de 200 grammes de sulfate de soude et 30 grammes d’aloès dans une infusion de camomille ; lavement, toutes les trois heures, d’eau de mauves, contenant toujours du sulfate de soude, et pour aider, le plus vite possible, à la purgation, administration, toutes les trois heures, d’un litre de camomille ou, à défaut, de tilleul contenant 20 grammes de crême de tartre soluble.

Comme le sujet paraissait dans un état comateux qui indiquait un commencement de congestion cérébrale, je fis appliquer de larges sinapismes aux quatre membres. — Enfin je fis tenir l’animal chaudement au moyen de couvertures.

Vers les 6 heures du soir, j’allais voir de nouveau mon malade. Son état avait empiré et les désordres nerveux avaient augmenté d’intensité. Il appuyait avec tant de force son poitrail et la base de son encolure sur la crèche, que par moments la respiration lui manquait. Son corps était couvert de sueur, la tête était appuyée de front sur le râtelier et les parties les plus saillantes des orbites étaient excoriées. Je crus l’animal perdu, cependant je fis mettre un large sinapisme sur toute la poitrine.

Le lendemain, 13 décembre, vers les 11 heures du matin, je le trouvai un peu mieux ; les symptômes ataxiques s’étaient amendés, et quoique l’animal eût encore la tête appuyée dans le fond de la crèche, il y avait, aux yeux mêmes des personnes qui le soignaient, une amélioration notable. Le purgatif avait agi, et 24 heures après son administration une quantité assez considérable de crottins formant une masse anormale était sortie. Depuis, après chaque lavement, il y avait rejet de matières fécales un peu graisseuses, ce qui n’avait pas lieu auparavant. Les sinapismes avaient également produit leur effet. J’ordonnai de faire boire l’animal souvent avec de l’eau tiède contenant de la farine d’orge, du son et 20 grammes de crême de tartre soluble, de manière à en donner 100 grammes dans les 24 heures. — Continuation des lavements émollients avec sulfate de soude.

Le soir, à huit heures, le mieux continuait et la diarrhée commençait à arriver.

Enfin, le lendemain, le mieux était de plus en plus sensible, la diarrhée était complète et les symptômes nerveux avaient disparu.

Au bout de huit jours, au moyen de soins hygiéniques, l’animal était tout à fait revenu à son état normal.

Observation V. — Le 15 décembre 1876, le sieur Castre, cultivateur et camionneur, vint me chercher pour voir son mulet qui, disait-il, était depuis quelques jours sans force et sans courage. Je me rendis à la ferme et je vis un fort mulet entier, sous poils gris clair, âgé d’environ douze ans, d’un embonpoint médiocre, qui me parut abattu.

Cet animal faisait un service pénible ; non-seulement il était employé pour les travaux de la campagne, mais de plus, à temps perdu, il était attelé au camion pour le transport des vins. Il était sans cesse sous les harnais.

Au dire du propriétaire, depuis deux ou trois jours, son mulet était mou et ne craignait plus le fouet, il avait moins d’appétit et buvait encore assez bien ; mais comme il craignait qu’il eut la maladie régnante, il s’était empressé de me le montrer.

De prime abord, examinant l’animal d’une manière superficielle, je ne trouvai rien d’extraordinaire, on aurait dit qu’il était dans son état normal. La peau n’était pas sensiblement froide, le facies n’était pas très-triste, le pouls était fort, un peu rapide, il y avait même un peu de fièvre, il obéissait au commandement et la locomotion paraissait facile. Cependant, en l’observant attentivement, on trouvait un léger balancement dans la marche, les flancs étaient cordés et le ventre un peu tendu.

Les symptômes observés n’auraient certainement pas pu me faire diagnostiquer la typhose, si l’examen des muqueuses ne m’avait pas permis de reconnaître l’ictère à un haut degré. La couleur des muqueuses était d’un jaune citron foncé. Je le fis remarquer au propriétaire qui me répondit que, depuis quelques jours, il avait observé que son mulet urinait très-jaune et qu’il n’avait pas fienté. — Aucun symptôme de vertige.

Traitement. — Administration d’un litre et demi d’une infusion chaude de camomille dans laquelle on avait fait fondre préalablement 250 grammes de sulfate de soude et 40 grammes d’aloès. L’animal buvant bien de lui-même, on lui donna, toutes les trois heures, un demi-seau d’eau tiède, contenant 20 grammes de crême de tartre soluble, un peu de son et de la farine d’orge. À part ces barbotages qu’il prend facilement et volontiers, diète complète. — Lavements au sulfate de soude. Couvertures afin d’entretenir un peu la transpiration.

La campagne de mon client étant un peu éloignée de la ville, je ne pouvais me rendre chez lui qu’une fois par jour. Le lendemain 6, j’allai donc de nouveau voir mon malade. Son état était à peu près le même, il buvait bien, aurait mangé si on lui avait donné ; mais pas de purgation encore. Toujours de la constipation.

Le 17, l’animal paraît plus triste, il est très-chaud à la périphérie (cette chaleur est un phénomène anormal, car chez tous les autres la peau et les extrémités étaient toujours froides). La fièvre est plus forte ; les muqueuses, quoique bien jaunes, sont injectées. Il boit toujours bien. J’avais envie de le saigner, mais je préférai attendre et continuai le même traitement. Je fis administrer encore une fois le purgatif primitif et appliquer des sinapismes aux quatre membres.

Le 18, l’état général est le même que celui de la veille. Le ventre est toujours tendu, pas de purgation encore. Ce qui m’inquiète, c’est que les signes de vertige apparaissent. La tête est lourde, elle appuie sur la mangeoire, la locomotion est pénible, chancelante. — Continuation du même traitement, c’est-à-dire crême de tartre à l’intérieur, lavements et application nouvelle de moutarde.

Le 19, les symptômes de vertige ont augmenté d’intensité. L’animal a cassé le râtelier à plusieurs endroits, il a fallu l’enlever ; il s’est meurtri et excorié la tête sur plusieurs points. Il tire sur le licol d’une manière très-forte et tombe quelquefois en forçant contre le mur et la crèche. Dans cet état il est difficile de l’approcher. Cependant son propriétaire, sur mes instances, le fait boire assez souvent, lui donne des lavements et lui renouvelle les sinapismes. Comme on le voit, le mal était devenu plus grave et tout devait faire supposer que le sujet était perdu. Malgré cela, je conservai quelque espoir à cause de la facilité avec laquelle il buvait tout ce qu’on lui donnait. — Pas de vraie purgation encore. L’animal n’avait rendu avec les lavements que quelques crottins qui devaient se trouver dans la portion d’intestin la plus voisine du rectum.

Le 20, pas de changement notable. L’animal s’est tellement tourmenté que le licol lui est entré dans les chairs au point qu’il a fallu l’enlever. — Même traitement. Application de sinapismes sur la poitrine.

Le 21, le vertige continue, la tête, à force d’appuyer et de frotter contre le mur, est dans un état affreux, elle n’est pour ainsi dire qu’une vaste plaie. Les lavements rendus ne contenaient encore que quelques parcelles d’excréments. — Même traitement.

Le 22, il y a du calme ; les symptômes vertigineux qui durent depuis cinq jours sont bien moindres, et ce qui donne beaucoup d’espoir, c’est que la diarrhée s’est enfin produite. L’animal fiente souvent et rend passablement d’excréments plus ou moins liquides. — Le ventre est moins tendu.

Le 23, tout signe de vertige a disparu, la diarrhée existe toujours, les flancs sont affaissés et le ventre dans son état normal.

Le 24, l’animal est aussi bien que possible, il est relativement gai, cherche à manger de tous côtés, sa tête est hideuse à voir, à cause des plaies nombreuses qu’elle porte, les muqueuses sont toujours jaunes. Je prescris quelques soins hygiéniques et une très-légère alimentation.

Le 25, je ne retournai pas auprès de mon malade ; le propriétaire vint m’en donner des nouvelles qui étaient fort bonnes.

Le 26, il était presque dans son état normal ; la couleur jaune des muqueuses était moindre.

À partir de ce jour, je cessai mes visites. Le propriétaire venait me voir de temps en temps et me rendait compte de l’état du convalescent. — Rien à noter ne survint. — Pas de rechute. Guérison complète.

À la suite de cette observation, M. Henri Luneau fait remarquer que, si son traitement a un côté défectueux, c’est de ne pas toujours produire la purgation avec assez de rapidité. Ainsi, dans ce cas, au lieu de se produire au bout de 24 heures comme d’habitude, elle n’est arrivée que vers le cinquième jour, et ce n’est qu’à partir de ce jour que le mieux a commencé. Or, pendant ce laps de temps, les désordres nerveux peuvent être tellement graves que la guérison ne soit plus possible[26].

M. Henri Luneau à une telle confiance dans cette crise favorable, la diarrhée, qu’il n’hésite pas à avancer que : « s’il était permis d’administrer un purgatif dont l’action fût immédiate, c’est-à-dire dont les effets se fissent sentir une heure ou deux après son arrivée dans l’estomac et l’intestin, les malades guériraient presque tous[27]. »

Malheureusement, l’organisation elle-même des solipèdes s’oppose à cette action prompte et immédiate que l’on observe chez les carnivores et les omnivores. En outre, l’inflammation intestinale qui, dans la forme abdominale de la typhose, existe toujours avec plus ou moins d’intensité contre indique l’emploi de purgatifs violents, tels que les drastiques.

Après l’indication causale, nous devons nous occuper de l’indication capitale essentielle. Nous savons que l’altération du sang est le processus morbide principal auquel sont dues le plus grand nombre des manifestations anormales dans la typhose ; mais, comme nous l’avons déjà dit, nous ne savons rien encore de bien précis sur les causes de cette altération. Que ce soit un miasme, un effluve, un microzoaire, un microphyte ou quelqu’un des éléments de la bile, c’est toujours un corps étranger qui vient influencer d’une certaine manière le fluide circulatoire. Il faut donc chercher à en débarrasser au plus vite l’organisme. Or, quelle médication remplit mieux ce but que celle qui, entre autre effet, produit une hypersécrétion des glandes intestinales ? « La purgation, dit M. Mialhe, entraîne les principes putrides, éléments fermentescibles, sans aucun doute, qui, dans certain cas, infectent l’économie et déterminent l’altération du sang lui-même. C’est ce qui explique l’heureuse influence des purgatifs dans toutes les affections typhoïdes[28]. »

Le purgatif remplit donc la seconde indication. On peut l’aider néanmoins à produire son action dépurative en activant toutes les autres sécrétions ; la sécrétion urinaire au moyen de la crême de tartre soluble ; la sécrétion cutanée, en tenant chaudement les animaux avec de bonnes couvertures, et en administrant des sudorifiques tels que le tilleul, la fleur de sureau en infusion. On obtient ainsi une action éliminatrice complète dans tout l’organisme du sujet malade.

Cette altération du sang se produit en outre à la suite de certaines circonstances, qui sont mieux connues et qu’il est bon de prévoir, d’écarter et de faire disparaître. C’est ce dont nous nous occuperons en parlant du traitement prophylactique.

Il nous reste à rechercher les indications fournies par les symptômes. Ce sont évidemment les plus faciles à connaître, puisque elles ressortent naturellement des signes extérieurs que l’on observe. Il ne faut s’occuper tout d’abord que des symptômes les plus dangereux, et, dans le cas qui nous occupe, ils sont entièrement nerveux.

Le vertige, s’il n’emporte pas les animaux, produit au moins des désordres très graves dans l’organisme ; c’est pour obvier à cela que l’on doit chercher à amener une excellente dérivation, à l’aide de larges sinapismes que l’on applique aux quatre membres et sur la poitrine. Il est bon d’insister sur cette médication lorsque les phénomènes nerveux continuent, et que la moutarde n’a pas produit beaucoup d’effets après une première application. On peut même la remplacer, si l’on ne craint pas de tarer les animaux, par un bon vésicatoire.

À ce traitement on ajoute de l’eau fraîche ou de la glace sur la nuque et le front.

Enfin M. Lafosse dit que : « si trois ou quatre jours après l’invasion il n’y a pas eu purgation, et que le vertige, le délire s’aggravent, on doit recourir aux frictions d’huile de croton tiglium, 60 ou 80 centigrammes en frictions sous le ventre ou au plat des cuisses[29]. »

Après les symptômes nerveux, c’est l’inflammation gastro-intestinale qui doit attirer notre attention. On a recours alors aux boissons blanches nitrées, aux breuvages, lavements émollients de décoction de mauve, guimauve, de graines de lin.

S’il se produit des coliques d’une certaine intensité, on administre des tisanes de tilleul, de pavot, de feuilles d’oranger, de laitue, dans lesquelles on peut mettre quelques gouttes de laudanum. On peut faire de fortes frictions sèches sous le ventre, des frictions avec de l’eau chaude sinapisée, avec de l’essence de térébenthine sur les extrémités. Ces frictions peuvent également être employées lors du refroidissement intense, lorsque la peau et les extrémités ne reprennent pas leur chaleur normale, malgré les couvertures dont on a eu le soin de couvrir les animaux.

Tel est le traitement à employer contre les symptômes les plus habituels et les plus généraux de la gastro-entérite typhoïde. Mais il peut se manifester d’autres symptômes dus, soit à des complications, soit à des phénomènes accessoires ou simplement consécutifs à la maladie. Il faut, dans ces cas, recourir au traitement spécial et, particulier qu’ils paraissent réclamer et qu’il est inutile que nous fassions connaître ici.

Nous ferons remarquer cependant qu’il serait bon de ne pas négliger la médication tonique qui donne d’excellents résultats, surtout lorsque l’altération du sang a été assez profonde pour affaiblir considérablement l’individu malade[30].

Qu’on nous permette, en terminant, de rapporter le jugement de M. Soumille sur la valeur du traitement que nous préconisons à l’instar de M. Henri Luneau. Après avoir employé le traitement phéniqué et avoir reconnu son peu d’efficacité, il a employé les purgatifs et il n’a eu qu’à se vanter de leurs bons effets ; mais laissons-le parler : « Je dois dire, pour être juste, que je ne mis ce traitement purgatif en usage qu’après une consultation que j’eus avec mon vieux confrère et ami, M. Luneau, qui m’assura en avoir obtenu beaucoup de succès ; il m’engagea vivement à suivre cette méthode, ce que je fis et continue à faire. Depuis cette époque, j’ai eu quatre chevaux à traiter, deux étaient presque morts quand je fus appelé ; les deux autres, dont la maladie était moins avancée, guérirent ; sept à huit jours après, tous signes maladifs avaient disparu, sauf la couleur jaune des yeux[31]. »

Traitement prophylactique. — Le but de ce traitement est de rendre l’invasion de la maladie plus difficile et plus rare, et de sauvegarder d’une affection imminente tous les animaux susceptibles d’en être atteints.

La prophylaxie diététique, la seule applicable ici, consiste simplement à tenir éloignées les causes capables de favoriser le développement de la maladie. On arrive à un pareil résultat en mettant strictement en pratique tous les préceptes qui nous sont enseignés par l’hygiène. Nous allons simplement indiquer et résumer ces préceptes sous forme de règles à suivre, qui sont :

1° Éviter de soumettre les animaux à des travaux trop pénibles et pendant un temps trop long, surtout lorsqu’ils sont jeunes ou débilités ;

2° Leur donner une nourriture suffisante, alibile, légèrement tonique, composée de fourrages de bonne nature, de paille, de grains et de farine ;

3° Maintenir l’intégrité des fonctions de la peau par tous les moyens connus ;

4° Placer les animaux dans des écuries convenablement aérées, tenues proprement et munies d’excellentes litières.

IV

conclusions.


Que résulte-t-il de l’examen que nous venons de faire ? Quelles conclusions pouvons-nous tirer de ces considérations ? Nous croyons pouvoir les résumer de la manière suivante et dire :

1° Que la maladie épizootique qui a sévi dans le département de Vaucluse est la forme abdominale de la typhose se compliquant quelquefois de la forme nerveuse ;

2° Que les causes occasionnelles les plus fréquentes de cette maladie sont les seules connues. Qu’il reste encore à rechercher et à découvrir avec la cause déterminante la nature intime de cette affection ;

3° Qu’il y a une altération du sang évidente, dont le point de départ, sans doute complexe, pourrait bien être, au moins en partie, la présence de quelqu’un des principes de la bile dans ce liquide ;

4° Que si la médication dépurative, éliminatrice et dérivative est la seule rationnelle à l’heure actuelle, il est bon d’employer, en outre, un traitement approprié à l’état particulier dans lequel se trouve le sujet malade ;

5° Que la pratique a sanctionné ce traitement d’une manière vraiment remarquable ;

6° Que la prophylaxie doit simplement consister dans la stricte application des principes d’hygiène les plus généraux.

On voit donc que nous étions dans le vrai, lorsque dans notre introduction, nous craignions que le résultat de notre travail fût bien minime. Combien, malgré nos efforts, nous laissons encore d’inconnues dans ce problème ! Que de points à élucider ! D’où cela provient-il, si ce n’est de ce que les observations sur cette maladie, sont loin d’être complètes ? Pourrait-il en être autrement, lorsque nous sommes obligés de reconnaître que le temps et les moyens nécessaires pour arriver à ce but, manquent le plus souvent au patricien ?

Nous ne saurions cependant oublier que, dans la limite de nos forces, nous nous devons à la recherche de la vérité, et pour cela, voici croyons-nous, la méthode à suivre :

Le médecin qui se trouve en présence d’une maladie dont la cause déterminante lui est inconnue, comme c’est le cas ici, doit suivre avec la plus grande attention tous les phénomènes qui se passent dans l’être malade et autour de lui. Il doit d’abord noter toutes les circonstances qui interviennent, toutes les conditions au milieu desquelles sont placés les malades et enfin tous les symptômes dans l’ordre de leur succession. Puis, si la mort arrive, faire le plus tôt possible une autopsie minutieuse, reconnaître les lésions des divers organes appareil par appareil et, si cela se peut, chercher la véritable nature de ces lésions soit à l’aide du microscope, soit au moyen des analyses chimiques.

Lorsqu’il a rassemblé tous ces faits, il doit procéder à leur classement en ayant bien soin d’établir, autant que possible, les relations exactes qui existent entre les causes, les symptômes et les lésions constatées. Ensuite il doit subordonner tous ces faits afin de bien reconnaître et de pouvoir distinguer d’une manière parfaite les faits primitifs ou essentiels des faits secondaires dépendant soit des relations directes, soit des relations sympathiques des organes entre eux, et enfin discerner si c’est l’affection locale qui se développe sous l’influence des causes générales, ou si c’est l’affection générale qui est la conséquence des lésions locales.

Il n’est pas toujours facile d’établir ce que nous nous permettrons d’appeler le classement naturel des faits ; on attend alors du temps et des recherches scientifiques la lumière qui manque pour que ce classement soit possible, ou bien, on fait intervenir les hypothèses les plus rationnelles dont on doit reconnaître la véritable valeur au moyen d’expériences précises et appropriées à chacune d’elles. C’est alors seulement que l’on peut arriver à la détermination des lois qui régissent le phénomène observé : la maladie.

On comprend la rectitude d’un jugement porté sur de pareilles bases. Malheureusement, en médecine, il est le plus souvent impossible, surtout dans l’état actuel de cette science, d’arriver à cette perfection. La part des inconnues y est encore trop grande. Aussi, nous ne craindrons pas d’avancer que le médecin ne saurait trop s’inspirer des recherches de la médecine expérimentale créée par M. Claude Bernard, professeur au collège de France :

« La médecine expérimentale, dit cet éminent professeur, poursuit le mécanisme caché des phénomènes morbides. Elle cherche à en pénétrer les causes ; non sans doute les causes premières, car les causes premières sont en dehors de notre portée, mais les causes prochaines, c’est-à-dire les conditions qui déterminent les phénomènes morbides. Et le jour où ces conditions sont connues, ou le déterminisme du phénomène est fixé, nous nous arrêtons satisfaits ; le but est atteint. Car, devenant maîtres de ces conditions, nous serons maîtres du phénomène lui-même et nous pourrons le reproduire à notre volonté et le faire cesser à notre gré[32]. »

Mais ce que l’homme de science, le professeur peut faire, le praticien ne peut le réaliser. Son rôle doit donc se borner dans l’observation exacte, parfaite et complète de tous les phénomènes morbides qu’il doit consigner afin d’éclairer le premier dans ces recherches et de l’aider dans la découverte de la vérité.

Connaître la vérité des faits, c’est connaître de quelle manière ces faits se produisent ; c’est en déterminer les causes, les conditions et les lois. Pour parvenir à ce résultat, il faut observer, beaucoup observer et surtout expérimenter ; mais il est une partie de l’observation et de l’expérimentation qu’il ne faut pas négliger à cause de sa grande importance, ce sont les circonstances et les conditions nécessaires à la production des faits, c’est ce que M. Claude Bernard appelle le déterminisme du phénomène.

Marius LUNEAU.



  1. Cl. Bernard, 2e leçon sur la chaleur animale, p. 18.
  2. Cl. Bernard, Leçon sur la médecine d’observation et la médecine expérimentale, p. 459.
  3. Cl. Bernard, Leçon sur l’histoire de l’expérimentation physiologique, p 532.
  4. Typhoïde. — Dictionnaire de médecine de Littré et Robin.
  5. Tome iii, 2e partie, page 790.
  6. Cl. Bernard, 10e leçon sur la pathologie expérimentale, page 102.
  7. M. Lafosse, Traité de pathologie, tom. iii, 2e partie, page 788.
  8. Cl. Bernard, 2e leçon sur la Chaleur animale, page 20.
  9. D’après M. A. Zundel, il n’y aurait pas d’affection typhoïde sans fièvre ; seulement l’état peut paraître apyrétique à cause de l’extrême collapsus. (Dictionnaire de médecine et de chirurgie, d’Hurtrel d’Arboval, édition revue par A. Zundel, tome iii, page 664.)
  10. Rapports de MM. Soumille, Mathieu, Laugier, Maucuer et Henri Luneau.
  11. M. Lafosse. Traité de Pathologie, tome iii, 2e partie, p. 782.
  12. M. Henri Luneau nous fait remarquer à ce sujet que dans ces deux dernières années, malgré le nombre considérable d’animaux atteints de la typhose, il ne l’a observée que deux fois sur des chevaux de luxe (chevaux placés dans les meilleures conditions hygiéniques) ; les autres chevaux fournissaient presque tout le contingent des malades.
  13. Nous avons recueilli du sang sur deux chevaux atteints de typhose (forme cérébrale), au moyen d’une saignée faite à la jugulaire, et nous avons examiné la manière dont il s’est comporté dans l’hématomètre comparativement avec du sang provenant d’un cheval bien
  14. Affections typhoïdes. — Dictionnaire de médecine et de chirurgie, d’Hurtrel d’Arboval, édition revue par A. Zundel, p. 676.
  15. Traité de pathologie, tome iii, 2e partie, p. 786.
  16. Traité de pathologie, tome iii, 2e partie, p. 789.
  17. Traité de pathologie, tome iii, 2e partie, p. 793.
  18. Comptes rendus de l’Académie des sciences, n. 10 (6 mars 1876) p. 567.
  19. D’ailleurs cette hypothèse n’est pas aussi nouvelle que nous l’avions cru tout d’abord. Notre ancien professeur de chimie, M. Larroque, avait déjà reconnu, avec M. Lafosse, la présence des matières colorantes de la bile dans le sang d’animaux atteints de vertige par altération du sang. En outre, M. Sanson l’avait déjà émise lors de la discussion sur la diathèse typhoïde qui eut lieu en 1859 à la Société centrale de médecine vétérinaire.
    La seule objection qui lui est faite est due à M. H. Bouley. « Si les quelques molécules de bile, dit-il, qui circulent avec le sang dans l’état typhoïde étaient la raison des graves symptômes par lesquels cette maladie se traduit, pourquoi donc l’ictère du cheval, qui s’accuse par une coloration en jaune très-foncé de toutes les muqueuses, du sérum du sang, de l’urine et du pus des sétons, pourquoi cet ictère est-il la plupart du temps une maladie si bénigne ? »
    Nous n’avons pas la prétention de répondre à cette objection ; mais on nous permettra de faire la remarque suivante :
    La présence de la bile dans le sang n’implique pas forcément l’état typhoïde, car s’il en était ainsi la simple injection de bile dans le sang d’un animal devrait produire cet état et c’est ce que l’on ne constate pas. Les résultats sont négatifs (Hertwig), ou bien il ne se développe qu’une cholémie ordinairement peu grave (Vulpian. Leçons publiées dans l’école de médecine, 8 octobre 1874). Il nous semble que, pour donner naissance à la typhose, il faut non-seulement la présence de quelqu’un des éléments de la bile dans le sang, mais encore et surtout, il faut qu’une foule de circonstances se produisent et qu’un assez grand nombre de conditions soient réalisées. C’est làce que l’on pourrait appeler le déterminisme nécessaire à la production de la maladie. Nous avons fait connaître quelles étaient ces conditions en traitant de l’étiologie de cette affection, il nous reste à parler de la constitution médicale, c’est-à-dire, du rapport qui existe entre la constitution atmosphérique et les maladies régnantes, qui pourrait bien être prise en sérieuse considération, surtout lorsque la typhose sévit d’une manière épizootique.
  20. Cornil et Ranvier. — Manuel d’histologie pathologique, 3e partie, p.893.
  21. Les maladies épizootiques dans Vaucluse, p. 60.
  22. Cl. Bernard. — Leçons de pathologie expérimentale, 6e (p. 65 et 69.)
  23. Cl. Bernard. — Leçons de pathologie expérimentale, 7e (p. 71.)
  24. F. M. Röll, Manuel de pathologie et thérapeutique des animaux domestiques, I. (p. 169.)
  25. Les Maladies épizootiques dans Vaucluse, p. 59.
  26. Cette résistance à la purgation ne serait-elle pas due au peu d’action qu’a l’aloès comme purgatif sur le mulet et l’âne ? M. Tabourin, dans son Traité de matières médicales, nous dit que : « Si les chevaux sont facilement purgés par l’aloès, il n’en est pas de même de l’âne et du mulet qui, en raison de leur constitution sèche et irritable, cèdent difficilement à l’action de ce purgatif ; à dose ordinaire pour le cheval l’aloès purge rarement ces deux solipèdes. »
  27. Note communiquée.
  28. Tabourin. — Traité de matières médicales, tome iii, page 304.
  29. Traité de pathologie, tome iii, p 795.
  30. Nosographie sur la diathèse typhoïde du cheval, par M. A. Sanson, in Recueil de médecine vétérinaire, 1856.
  31. Les maladies épizootiques dans Vaucluse, p 25.
  32. Claude Bernard. 1re Leçon sur la chaleur animale, p. 2.