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La Fortune de Gaspard/VIII

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Librairie Hachette et Cie (p. 93-99).


VIII

AMENDE HONORABLE DU PÈRE THOMAS.


La mère Thomas profita de la joie de son mari, quand il eut retrouvé et ramené la génisse, pour lui représenter l’injustice de sa conduite envers ses deux enfants.

« Tu n’aimais pas Gaspard, tu le grondais, tu le battais, parce qu’il aimait l’école et qu’il voulait toujours y aller ; et, à présent, tu bourres Lucas, tu le menaces sans cesse de la corde ou du bâton, parce qu’il n’aime pas l’école, que le travail de la ferme lui plaît ; tu l’accuses de paresse, lorsque tu sais tout comme moi qu’il n’y en a pas de plus actif, de plus laborieux, de plus empressé à faire le travail qui répugne aux autres ou qui les fatigue. Tu l’accuses depuis longtemps de t’avoir fait manquer la vache bringée pour n’avoir pas pu lire la lettre, et tu sais pourtant que c’est toi-même qui le détournais de l’école, qui l’encourageais à travailler aux champs ; tu lui as fait saigner le cœur bien des fois avec tes injustes reproches ; il a tout supporté avec courage, avec douceur. Hier, tu l’emmènes pour une course qui t’a fatigué, toi, homme vigoureux ; tu lui fais traîner la génisse quatre ou cinq heures durant, qu’il en a les mains toutes meurtries, et, pour sa récompense, tu le menaces de la corde ! Et tu crois que je te laisserai faire ? que je te laisserai maltraiter mon pauvre Lucas sans mot dire ? Que je te laisserai te livrer à tes brutalités et à tes injustices, sans oser prendre la défense de mon enfant ? »

Le père Thomas l’avait interrompue plus d’une fois, tantôt pour s’excuser, tantôt pour la faire taire. Mais la mère Thomas était montée ; elle avait le cœur trop plein, elle voulait défiler son chapelet, et elle ne s’arrêta que lorsqu’elle eut tout dit, et que le père Thomas, réduit forcément au silence, lui parut vaincu et repentant.


Thomas.

Eh bien ! oui, je te dis que tu as raison, que j’ai tort ! Es-tu contente ? Est-ce ça que tu veux ?


La mère.

Non, je veux mieux que ça ; je veux que tu rassures Lucas, que tu lui mettes du baume dans le cœur par quelques bonnes paroles, que tu le laisses travailler à la ferme jusqu’à midi, que tu ne l’obliges pas à aller à l’école dès le matin, et que tu lui fasses entendre que la vache bringée n’est pas de sa faute, mais de la tienne.


Thomas.

Diantre ! ce n’est pas agréable ce que tu veux me faire faire ! S’humilier devant son garçon, un enfant de douze ans !


La mère.

Ce n’est pas s’humilier que reconnaître ses torts ; au contraire, c’est se relever. C’est d’être mauvais et injuste qui vous met à terre ; c’est d’être bon et juste, qui vous grandit. Fais ce que je te dis, va ; tu te sentiras toi-même le cœur léger et tranquille.


Thomas.

Je verrai, je verrai ; je ne dis pas non ; c’est la manière de s’y prendre qui n’est pas facile.


La mère.

Pas facile ? Attends, je vais t’aider. Tout juste, voici Lucas, mon garçon, ton père est bien fâché…


Thomas.

Qu’est-ce que tu dis donc ? Comment, fâché ?


La mère.

Tais-toi, tu n’y entends rien ; laisse-moi dire… Ton père est bien fâché d’avoir été si injuste et si méchant pour toi depuis bientôt huit mois ; il convient que la vache bringée n’est pas de ta faute, que c’est pour avoir été paresseux dans sa jeunesse, qu’il n’a pas su lire la lettre de Guillaume. Il sait…


Thomas.

Ah çà ! mais, auras-tu bientôt fini, toi ? Laisse-moi parler tout seul. Mon Lucas, tu es un brave garçon et tu l’as toujours été, tu es travailleur, obéissant ; et moi, j’ai été pour toi un mauvais père, un vrai gredin, et je t’ai chagriné, tourmenté. Mon pauvre garçon, j’en suis tout désolé ; Je me battrais volontiers ; tiens, donne à ta mère la corde neuve, et dis-lui de me mener à l’étable.

La mère Thomas, désarmée à son tour par l’humble aveu de son mari, se mit à rire.

« Non, dit-elle, tu n’iras à l’étable que pour faire la litière de la génisse. Regarde donc l’air étonné de Lucas. Tu ne dis rien, mon ami ; c’est pourtant vrai ce que dit ton père. Il a reconnu qu’il t’avait accusé, grondé, maltraité injustement.


Lucas.

Oh ! mon père, vous êtes trop bon ! Certainement que j’ai été paresseux pour l’école ; mais voici que je m’y mets un peu. J’espère bien savoir lire dans un an et écrire aussi ; mais si vous me permettiez de travailler un petit peu à la ferme, je serais bien content.


Thomas.

Tu travailleras tant que tu voudras à la ferme, mon ami, et tu iras à l’école quand tu voudras. Je ne t’y oblige plus, entends-tu bien ? Tu feras comme tu voudras.

— Merci, mon père, merci ! s’écria Lucas tout joyeux. Soyez tranquille, je comprends qu’il est bon de savoir lire, écrire et compter, et j’irai à l’école toutes les fois que vous n’aurez pas d’ouvrage pressé. »

La paix fut ainsi conclue, et Thomas, se sentant pardonné par sa femme et ses enfants, perdit son air bourru, reprit sa bonne humeur, but moins de cidre, n’entra plus si souvent en colère à propos de rien, rendit un peu de calme à toute la ferme, et ne se vit plus toujours entouré de visages craintifs, tristes et mécontents. Lucas reprit sa gaieté ; Gaspard resta sérieux, car il l’était par nature, mais il perdit une partie de la crainte que lui inspirait son père.


Lucas reprit sa gaieté ; Gaspard resta sérieux.