La Franc-maçonnerie des femmes/33

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Bourdilliat (p. 313-329).

CHAPITRE XXIV

Dans un arbre.


Philippe était adossé à un arbre au tronc épais et aux rameaux gigantesques, un arbre évidemment oublié par la civilisation. Tout à coup il entendit au-dessus de sa tête comme un bruit de branches cassées ; quelques feuilles tombèrent sur ses épaules et à ses pieds. Il leva les yeux et ne vit rien.

— Ce n’est pas le vent, dit-il ; l’air est calme.

Le même bruit se reproduisit ; cette fois, Philippe distingua un mouvement dans l’arbre.

Aussitôt, une voix, prévenant son inquiétude et devançant son interrogation, laissa tomber (c’est le mot) ce mystérieux monosyllabe :

— Chut !

— Comment, chut ? interrompit Philippe en se révoltant sous cet ordre invisible.

— Regardez et taisez-vous ! dit la voix.

Philippe obéit malgré lui. Il aperçut une autre femme, rasant le mur du boulevard des Invalides.

— Cinquante-quatre ! dit la voix de l’arbre.

— Vous les comptez donc ?

— Depuis une heure.

— Qui êtes-vous ? demanda Philippe.

— Comment ! vous ne m’avez pas reconnu ?

— À cette hauteur ? et par la nuit qu’il fait ?

— Vous ne devinez pas ?

Les branches recommencèrent à craquer d’une façon qui inspira des craintes à Philippe. Il recula de quelques pas.

— Cherchez bien, monsieur Beyle, continua la voix.

— Vous me connaissez ? dit Philippe de plus en plus surpris.

— Parbleu !

— Descendez, alors.

— Soit ; mais auparavant assurez-vous qu’il ne vienne personne.

— Personne, non, il n’y a personne ! dit Philippe, impatient de voir les traits de ce témoin.

— En êtes-vous bien certain ?

— Oui, descendez.

— Plus bas, donc !

Une masse agita les rameaux, glissa et arriva jusqu’à terre. Philippe s’approcha vivement.

— M. Blanchard ! s’écria-t-il.

— Mais taisez-vous donc, encore une fois ! dit celui-ci en lui saisissant le bras ; il n’est pas prudent de parler si haut dans ce quartier.

— C’était vous !

— Eh ! qui vouliez-vous donc que ce fût ?

— Vous ici ?

— Il n’y a rien d’étonnant à cela, puisque je vous y rencontre.

— Moi, c’est bien différent.

— Comment ?

Philippe comprit qu’il venait de dire une imprudence.

Quelles que fussent ses relations avec M. Blanchard, il éprouvait une répugnance naturelle à prononcer les paroles suivantes, qui eussent d’ailleurs parfaitement résumé sa situation :

« Je suis à la recherche de ma femme, qui vient d’entrer, seule, à neuf heures du soir, dans un jardin d’une maison du boulevard des Invalides. »

Ce sont de ces choses qu’on ne se dit qu’à soi-même, selon l’observation judicieuse de Brid’oison. Heureusement que M. Blanchard, très préoccupé pour sa part, n’avait pas fait grande attention à cette parole de Philippe.

— Vous ne comptiez donc plus sur moi ? reprit-il.

— Pourquoi cela, monsieur Blanchard ?

— Puisque vous venez faire vos affaires ici.

— Mais… je…

— Au fait, trois semaines se sont passées depuis notre dernière entrevue : vous avez pu croire que j’avais oublié ma mission ou que je n’avais pas réussi auprès de Guédéonoff. Rassurez-vous.

Ce nom éclaira Philippe.

— Guédéonoff est gagné à notre cause, reprit M. Blanchard ; grâce à mes dithyrambes, il ne jure plus que par la Marianna ; ajoutez à cela que précisément l’empereur lui demande une cantatrice ; tout est donc pour le mieux.

— Pour le mieux, oui.

— Il ne s’agit que de mettre la main sur Marianna ; mais la Marianna se méfie sans doute. L’avez-vous vue entrer ce soir ?

— Non, répondit Philippe rendu attentif.

— Elle aura passé par la rue Plumet ou par la rue de Monsieur.

— Vous croyez ?

— Elle n’entre jamais deux fois de suite par la même porte, affirma M. Blanchard.

— Elle vient donc souvent ici ?

— Deux fois par semaine, comme les autres.

— Comme les autres ! répéta Philippe en réprimant un mouvement ; quelles autres ?

— Vous les avez bien vues : des femmes de toutes les conditions, des grandes dames, des ouvrières, des lorettes. Il y en a qui arrivent à pied, d’autres que leur équipage attend à quelque distance. Vous avez pu rencontrer de ces voitures, ou même de simples remises, arrêtées dans les rues voisines.

— Non, balbutia Philippe, je n’ai rien remarqué.

— Rien du tout ?

— Je vous assure…

— C’est incroyable ! Quel pitoyable espion vous feriez !

— Je suis de votre avis. Mais, dites-moi, monsieur Blanchard, n’avez-vous jamais vu aucun homme escorter ces femmes ?

— Aucun, mon cher monsieur.

— C’est étrange, murmura M. Philippe Beyle.

— Ah çà ! vous ne savez donc rien !

— Peu de chose.

— C’est peut-être la première fois que vous venez ici ?

— La première fois, vous l’avez dit.

— Alors, je comprends votre stupéfaction : je l’ai éprouvée.

— Vous y venez donc souvent, vous, monsieur Blanchard ?

— Tous les jours.

— Et vous êtes sur la voie de quelque mystère ? dit vivement Philippe.

— Parbleu !

Philippe essaya de contraindre son émotion. Mais quel abîme de pensée s’ouvrait devant lui : deux fois par semaine, en cet endroit se réunissaient Amélie, Marianna, Pandore, la marquise de Pressigny ! À quelle œuvre inexprimable pouvaient s’adonner des femmes si divisées de haine, d’intérêts et de rang ? C’était à douter de sa raison et de ses yeux.

— Ainsi, monsieur Blanchard, vous venez chaque soir dans ce faubourg ? reprit Philippe d’une voix saccadée.

— Le matin aussi.

— Le matin !

— Et quelquefois dans la journée.

— Vous avez cette patience ?

— Cela ne m’ennuie pas ; au contraire. Les découvertes que j’ai faites m’intéressent considérablement, et celles que je ne puis manquer de faire me promettent une source d’émotions toutes nouvelles.

— Des découvertes ! vous avez interrogé les gens du quartier ?

— D’abord naïvement, niaisement. Les uns n’ont rien compris à ce que je leur demandais, les autres m’ont regardé de travers et renvoyé à la préfecture de police.

— Vous n’avez pas suivi ce conseil, au moins ? dit Philippe Beyle, frémissant à l’idée d’une dénonciation capable de compromettre son nom et celui de sa femme.

— C’eût été trop vite fini, répondit M. Blanchard ; lorsque je cours les aventures, je me garde bien de me faire accompagner par un commissaire. Ensuite, à quel titre, sous quel prétexte aurais-je été déranger la justice ? De quel grief avais-je à me plaindre ? Quel dommage me faisaient ces personnes, entrant plus ou moins mystérieusement dans un logis ?

— Aucun, évidemment.

— Une telle démarche eût donc été maladroite à coup sûr, dangereuse peut-être.

— Je le crois ; qu’avez-vous fait ?

— J’ai réfléchi.

— Bien entendu ; mais après ?

— Je me suis piqué au jeu.

— Voyons !

— Mon but, qui n’était d’abord, comme vous savez, que de retrouver Marianna et de connaître sa retraite, mon but s’est modifié, ou plutôt s’est agrandi. Le spectacle nocturne dont j’ai été témoin a excité ma curiosité. J’ai entrevu des mondes, et j’ai voulu les découvrir.

— Très bien !

— Premièrement, il me fallut lever le plan de ce bloc de maisons enfermées dans une seule enceinte. Mais où établir mon poste d’observation ? Rue de Babylone, c’est impossible, à cause des murailles du Sacré-Cœur ; impossible également rue Plumet, occupée par l’école des Frères. Restaient la rue de Monsieur et le boulevard.

— Vous allâtes rue de Monsieur ?

— Oui ; j’y louai une mansarde dans l’une des maisons les plus élevées d’en face, et, armé d’un grand nombre d’instruments d’optique, je commençai mes études.

— Ah !

— Elles furent fort incomplètes, car mes regards ne pouvaient embrasser que des échappées. Les arbres et de grands murs tapissés de lierre, semblables à de gigantesques cloisons, me dérobaient le reste. Nonobstant, j’acquis la conviction que toutes ces habitations communiquaient entre elles ; je vis aller de l’une à l’autre les mêmes personnes : entrées par la rue de Monsieur, elles sortaient indifféremment par le boulevard ou par la rue Plumet. Avez-vous remarqué la foule de petites portes qui criblent ce carré ? Il y en a plus de trente.

— Continuez, monsieur Blanchard.

— Maîtres et domestiques, ce ne sont que des femmes. En fait d’hommes, je n’ai vu entrer que des fournisseurs et des ouvriers. D’ailleurs, rien de frappant dans le mouvement intérieur : c’est celui de toutes les grandes maisons de Paris. Seulement, la nuit venue, il y fait noir comme dans un four, et je ne sais où se réfugient alors toutes les lumières.

— Au centre de la place, sans doute.

— Je le suppose. Mais je serais resté dix ans à ma fenêtre de la rue de Monsieur que je n’en aurais pas surpris davantage.

— Vous redescendîtes ?

— Je redescendis, décidé à pénétrer dans cet archipel de pierre de taille et de feuillage.

— C’est là que je vous attends.

Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de s’étonner d’un entretien aussi librement poursuivi en plein air, nous les inviterons à se rendre en personne, à neuf heures du soir, sur le boulevard des Invalides ; ils y acquerront la conviction qu’il n’est guère d’endroit où l’on soit plus à l’aise pour causer de ses affaires, et même des affaires publiques. Nous prierons en outre ces mêmes lecteurs de vouloir bien considérer que ce dialogue avait lieu il y a quinze ans, et qu’il y a quinze ans le boulevard des Invalides était encore moins fréquenté que de nos jours, ce qui le rendait tout à fait propre aux scènes du genre de celle dont nous nous sommes fait l’historien.

Fier d’exciter à un si haut point l’intérêt de son auditeur, M. Blanchard s’arrêta, se caressa le menton et parut hésiter.

— Voyons ! dit Philippe, dont le système nerveux était développé outre mesure.

— À ma place, comment auriez-vous procédé ? demanda M. Blanchard.

— De grâce…

— Non ; je suis curieux de connaître quelle eût été votre conduite.

— Je n’en sais rien.

— Convenez qu’il fallait déployer une imagination à la Mascarille, une souplesse à la Sbrigani ; qu’il fallait fourber comme un valet de l’ancien répertoire, avoir l’œil au guet, l’oreille au vent, le pied alerte et la bourse d’Almaviva dans la main de Figaro !

— D’accord.

— C’était mon premier début, et je vous serai obligé de vouloir en prendre acte, monsieur Beyle.

Philippe Beyle ne répondit pas. M. Blanchard avait épuisé toutes ses coquetteries de narrateur. Il reprit :

— Je n’employai d’abord, que les ruses ordinaires. Je choisis pour commencer la maison qui est précisément vis-à-vis de nous : elle me parut la plus modeste et la plus accessible. J’y frappai. Une concierge m’ouvrit, et m’examinant de haut en bas, elle me demanda ce que je voulais. Avant de lui répondre, il me sembla conforme aux droits de la politesse de placer mes indiscrétions sous la protection d’une pièce de vingt francs. La portière grommela, prit ma pièce, la regarda et rentra dans sa loge.

— Sans vous remercier ?

— Sans mot dire. Surpris de ce procédé, j’allais essayer d’une timide protestation, lorsqu’elle reparut apportant quatre pièces de cent sous qu’elle me mit dans la main, en proférant ces paroles mémorables : « Une autre fois adressez-vous ailleurs : il y a un changeur dans la rue du Bac. » Et elle me ferma la porte sur le dos.

— C’était mal commencer.

— J’en conviens : mais pensant que la race des concierges n’était pas généralement modelée sur ce type en bronze, j’allai sonner un peu plus loin, à cet hôtel orné de colonnes, coquet, mais défendu par une grille en fer de lance. Cette fois, ce furent des chiens qui me répondirent.

— Des chiens ?

— De véritables molosses en chair et en…

— Comment ! cela vous charmait ?

— Infiniment. C’était pour moi une comédie d’intrigue, un imbroglio espagnol ; je recommençais Lope de Vega, Beaumarchais, la Précaution inutile ; je changeais d’habits et de dialectes, je faisais le siège en règle de la maison de Rosine.

— Oui, mais vous restiez à la porte.

— Écoutez donc, je n’en étais qu’au premier acte, dit M. Blanchard.

— Enfin, vous imaginâtes quelque chose ?

— J’avais fini par remarquer un jardinier aussi occupé d’arroser son gosier que ses fleurs. Ce jardinier venait chaque matin et s’en retournait chaque soir, car son sexe le faisait tomber sous l’ostracisme commun. Il demeurait à Grenelle, mais son domicile était chez un marchand de vin de la rue de la Comète. Mon rôle était tout tracé dans le répertoire de l’Opéra-Comique. Je n’avais qu’à consulter les Visitandines, emploi des Juliet, première basse comique, les grimes au besoin.

— Vous liâtes connaissance avec cet homme ?

— Un soir, je le suivis et j’entrai au cabaret avec lui. J’avais eu soin de me composer un extérieur qui ne lui imposât pas : une blouse et un chapeau de paille. Mon jardinier accepta une bouteille et riposta par un litre, qui ne furent que le prélude d’une série de libations qui nous égalèrent bientôt aux Suisses les plus renommés, aux Templiers et aux trous.

— Diable ! dit Philippe.

— Je le grisai, mais je ne sus rien. Le drôle était bouché comme un flacon de Château-Margaux. Il était doux, indifférent et craintif ; l’espèce humaine ne se représentait à ses yeux que composée de jardiniers et de buveurs. Sa naïveté me fit comprendre la confiance dont il était l’objet dans la cité féminine, où il allait et venait sans qu’on le regardât, sans qu’on lui parlât. On lui eût pris sa montre, qu’il eût cru bonnement que c’était pour la mettre en terre comme un ognon de tulipe. Plus beau, ce rustre eût entièrement réalisé le type de Mazet de Lamporecchio.

— Après ?

— Quand nous sortîmes du cabaret, mon jardinier était hors d’état de distinguer une scabieuse d’un potiron. Moi-même, je dois l’avouer…

— Avouez, monsieur Blanchard.

— Je ne me rendais pas un compte satisfaisant des dimensions de la rue de la Comète ; heureusement j’étais protégé par mon idée fixe. Je m’empressai d’aller confier le lourdaud à mon valet de chambre, à qui je recommandai de le tenir sous clé pendant quarante-huit heures.

— Je vous devine.

— Le lendemain au point du jour, exactement vêtu comme lui, chargé, en outre, d’un faisceau d’arbrisseaux qui cachaient une partie de mon visage et m’obligeaient à me tenir courbé, je franchissais les portes du mystérieux séjour.

— Est-il possible, monsieur Blanchard ? s’écria Philippe ; quoi ! vous êtes entré là-dedans…

— J’y suis entré.

— Et vous ne me l’avez pas dit plus tôt !

— La narration a ses lois. Mes principaux effets eussent été perdus.

— Oh ! vous vous faites un jeu de mon anxiété.

— Patience, patience, dit tranquillement M. Blanchard.

— Mais alors, puisque vous êtes entré, vous avez vu…

— Personne, pour commencer.

— Personne !

— Peu de chose ensuite.

— C’est impossible !

— Ah çà ! vous ne me croyez donc pas ?

— Ce n’est pas ce que je veux dire, excusez-moi. Mais après tant de soins et de traverses, quel mince résultat !

— N’importe, j’étais dans la place. Ah ! monsieur Beyle, quel moment délicieux, quelle joie souveraine ! Si je ne m’écriai pas : Merci, mon Dieu ! comme dans les pièces du boulevard, c’est que l’idée ne m’en vint pas, car ce cri m’eût soulagé. J’étais dans la place. Ô triomphe ! Qu’il est bon de respirer cet air encore tout chargé des odeurs du danger et du souvenir des obstacles ! Je ne marchais pas, je rasais la terre, je glissais sous les arbres comme une vapeur ; je n’étais plus un jardinier, j’étais un sylphe. Dès ce moment, je formai une résolution je fis un serment solennel.

— Quel serment ?

— Je jurai d’aller en Turquie.

— C’est facile. Mais dans quel but ?

— Eh ! peut-il y en avoir désormais d’autre pour moi que celui de pénétrer dans le sérail, de m’introduire dans les jardins de Sa Hautesse ; de déjouer la surveillance des icoglans, des bostandjs, des eunuques ? J’irai en Turquie, monsieur Beyle, je vous en réponds !

— À votre aise, repartit Philippe, peu touché par cet enthousiasme ; mais, jusque-là, ne soyez pas ingrat envers ce pauvre boulevard des Invalides, qui vous donne aujourd’hui un avant-goût si piquant des intrigues orientales… Reprenez votre récit au point où vous l’avez laissé.

M. Blanchard reprit :

— Le pas que j’avais fait était immense, mais il ne m’avançait guère. Je ne pouvais aborder le corps de logis sans risquer d’être reconnu, et par suite chassé. En conséquence, je dus me résoudre exclusivement à prendre une connaissance parfaite des jardins et à me ménager les moyens d’y revenir à la nuit, car je voyais bien que c’était seulement à la nuit que le drame s’agitait.

— Parfaitement conçu.

— Je fis discrètement le tour des murs, examinant les endroits mal défendus, notant les pièges, et j’arrêtai définitivement mon attention aux alentours de cette petite porte.

— De celle-ci ?

— Oui. La muraille y est plus dégradée que partout ailleurs et offre plus de point d’appui pour l’escalade ; le sommet en est moins garni de tessons et de pointes de fer ; en outre, une des grosses branches de cet orme, sur lequel vous m’avez vu perché tout à l’heure, s’incline complaisamment vers le jardin, comme un pont lancé dans l’espace, et semble solliciter l’observateur aérien.

— Alors votre dessein ?

— Mon dessein… mais vous le verrez bientôt. Laissez-moi continuer mon récit.

— Je n’en perds pas une syllabe.

— Assez embarrassé de l’emploi de mon temps jusqu’au soir, je me décidai à ratisser consciencieusement les allées. Cette occupation m’amena à remarquer une foule de petits pas, des pas de femme incontestablement ; qui émaillaient le sable a certaines distances ; une nuée de brodequins mignons s’y était abattue la veille, une armée de bottines avait passé par ces chemins.

— De tels indices contrastent étrangement avec la solitude apparente de ces habitations, murmura Philippe Beyle.

— Ce fut la réflexion que je fis aussi, et je me mis à rechercher et à suivre la trace de ces pas. Ils partaient de divers points, particulièrement des petites portes que vous savez, et ils se rejoignaient tous dans une allée commune, d’où ils se dirigeaient d’un unanime accord vers une serre.

— Une serre ?

— Oui, adossée au bâtiment qui doit porter le n° 4, dans la rue Plumet.

— Cette serre est le point de réunion !

— Ou du moins elle y conduit ; voilà qui n’est pas douteux, dit M. Blanchard.

— Avez-vous essayé d’y entrer ?

— Elle était fermée. Le diamant que je porte d’habitude au doigt m’eût été d’un grand secours dans cette circonstance : il m’aurait servi à détacher une glace ; mais je m’en étais dessaisi par excès de fidélité dans mon déguisement. D’ailleurs ; il n’était pas prudent de m’aventurer en plein jour si près des maisons ; je le compris, et je remis la suite de mon examen à ce soir.

— À ce soir, dites-vous ?

— Oui. Cela se passait ce matin.

— Vous voulez retourner là ce soir ? s’écria Philippe.

— Avant dix minutes.

Philippe se tut. Il avait la fièvre.

— Mais, reprit-il, pourquoi n’y êtes-vous pas resté pendant que vous y étiez ? N’était-ce pas beaucoup plus simple ?

M. Blanchard haussa les épaules.

— C’est cela ! pour qu’on me cherche partout, pour qu’on donne l’alarme, pour que douze ou quinze concierges, femmes de chambre et cuisinières se mettent à mes trousses ! Perdre ainsi tout le fruit de mon travestissement pour n’en garder que le ridicule ! Non, non ! Je suis sorti au crépuscule, comme j’étais entré, par la grande porte, en murmurant même quelques paroles de bonsoir.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je vous l’ai dit. La serre doit être pleine, c’est le moment d’aller y coller les yeux. J’allais descendre sur la fameuse branche quand je vous ai aperçu et reconnu ; je n’ai pu résister au désir de causer avec vous. Vous m’avez un peu retardé, c’est vrai, mais je ne vous en veux pas. L’occasion est on ne peut plus propice ; l’assemblée est au grand complet : cinquante-quatre femmes !

— Cinquante-quatre !

— Si cachées qu’elles soient, je les défie bien d’échapper entièrement à mes investigations. Cinquante-quatre femmes, cela s’entend, si cela ne se voit pas. Et si elles se réunissent, c’est pour parler, je suppose. Adieu !

— Vous êtes décidé ? dit Philippe.

— Belle demande !

— Prenez garde !

— Garde à quoi ? à qui ? ’’Je connais les êtres’’, dit M. Blanchard en riant.

— Mais… si l’on vous surprend, par exemple ?

— Eh bien ?

— On peut vous faire arrêter comme malfaiteur.

— Non.

— Cette présomption…

— Est parfaitement justifiée, croyez-m’en. Ce matin, lorsque je m’introduisais par le même stratagème dans un logement particulier… et habité, comme dit la loi, je courais des dangers réels. Mais ce soir, c’est autre chose ; je suis le maître de la situation.

— Je ne vois pas cela.

— C’est bien naturel pourtant. Le jour, je me cache, on me surprend ; j’ai tout à craindre, en effet. La nuit, c’est le contraire : la nuit, on se cache, et c’est moi qui surprends ; j’ai le beau rôle. Voyez-vous, à présent ?

— Pas trop.

— Imaginez qu’il y ait un secret.

— Eh bien ?

— Eh bien ! on achètera mon silence, dit M. Blanchard.

— Ne vous y fiez pas.

— Que peut-on faire de plus ? nous sommes au dix-neuvième siècle.

— Mais nous sommes aussi au boulevard des Invalides.

— Et puis… des femmes !

— Oui, des femmes ! répéta Philippe avec un accent où perçaient l’amertume et la rancune.

— Monsieur Beyle, il faut que je me hâte.

— Vous partez ?

— Tout de suite.

— Seul ?

M. Blanchard regarda Philippe avec surprise.

— Est-ce que par hasard vous auriez l’intention de m’accompagner ?

— Mais…

— Répondez.

— Eh bien ! quand ce serait mon intention, monsieur Blanchard ?

— C’est qu’alors les choses changeraient singulièrement de face.

— Que voulez-vous dire ?

— Je me verrais dans la douloureuse nécessité de m’opposer, par tous les moyens, à l’accomplissement de votre projet.

— Oh ! oh ! monsieur Blanchard !

— C’est comme j’ai l’honneur de vous l’affirmer.

— Et pourquoi vous opposeriez-vous à mon projet ? demanda Philippe stupéfait.

— Vous ne comprenez pas pourquoi ?

— Non.

— Vous ne comprenez pas qu’ayant, depuis des jours, des nuits, des semaines, couru seul tous les périls, passé seul toutes les inquiétudes, usé seul toutes les combinaisons, vous ne comprenez pas pourquoi je veux recueillir seul le bénéfice de mes entreprises et de ma témérité ? Au moment de toucher le but, vous voulez que j’aille m’adjoindre un compagnon ? Pour quoi faire ? pour me regarder et me suivre ? Ce n’est pas la peine.

— Je ne voudrais que partager vos dangers.

— Non pas ! non pas !

— Cependant…

— Monsieur Beyle, ne m’obligez pas de vous dire que ce serait mal reconnaître les peines que je me suis données pour vous.

— Je sais tout ce que je dois à votre dévouement.

— Soyez raisonnable, alors ; ne m’enlevez pas la gloire de mes découvertes ; ne vous faites pas mon Améric Vespuce.

Philippe demeurait indécis. Ce n’était pas l’éloquence de M. Blanchard qui le touchait ; M. Blanchard ne l’occupait que secondairement. Ce qui intéressait Philippe avant tout, c’était le soin de son honneur conjugal, c’était le souci de son repos. Devait-il poursuivre sa femme jusqu’au bout, c’est-à-dire jusque dans cette enceinte particulière ? Était-il bien certain, en donnant ainsi le spectacle public de sa jalousie, de ne pas rencontrer le ridicule sur son passage ? Le ridicule ! Ce mot devait arrêter Philippe Beyle, en effet. Le ridicule était peut-être derrière cette muraille, le guettant, lui croyant guetter, et prêt à le couvrir de confusion au premier pas. Dans ce cas, mieux valait rebrousser chemin. Mais, cette résolution prise, une autre considération se présentait à son esprit, aussi grave, aussi embarrassante.

Jusqu’à quel point devait-il permettre que M. Blanchard vît ce que lui, Philippe, ne voulait ou n’osait pas voir ? N’était-il pas de sa dignité d’époux d’empêcher que M. Blanchard pût se trouver face à face avec Amélie ? Pourquoi diriger ce témoin vers un scandale appréhendé ?

Pourtant, sans M. Blanchard, sans ce confident que le hasard met dans sa route, Philippe ne saura rien ; il restera plus que jamais plongé dans la nuit des soupçons accumulés et épaissis autour de lui. Que faire ? que ne pas faire ?

Dans ce carrefour de l’incertitude, Philippe demeurait immobile.

Il résolut de laisser agir la Providence.

— Partez donc, dit-il à M. Blanchard en soupirant, partez, Haroun-al-Raschid, qui ne voulez pas de Giafar.

— À la bonne heure !

— Que tous mes vœux vous accompagnent !

— Merci.

M. Blanchard se disposait à l’escalade.

— Un mot encore, lui dit Philippe Beyle.

— Le dernier ?

— Le dernier.

— Voyons, et hâtez-vous.

— Eh bien ! un pressentiment me dit que vous allez assister à des choses bizarres.

— J’y compte bien.

— Importantes, peut-être.

— Qui sait ?

— Quelles qu’elles soient, donnez-moi votre parole d’homme d’honneur que vous ne les révélerez à personne avant de me les avoir révélées à moi.

— C’est infiniment trop juste.

— Votre parole, monsieur Blanchard ?

— Je vous la donne, répondit celui-ci, frappé de l’insistance et de l’accent de cette dernière recommandation.

Les deux hommes échangèrent une poignée de main.

— Est-ce tout ce que vous avez à me dire ? demanda M. Blanchard.

— C’est tout.

— Adieu donc, mon cher monsieur Beyle.

— Adieu, et bonne chance !

M. Blanchard s’aida des anfractuosités du mur pour le franchir. Il disparut. Philippe Beyle resta pendant quelques instants encore sur le boulevard des Invalides, prêtant l’oreille et ne distinguant aucun son, regardant et ne voyant que l’ombre des arbres, découpée par les jets vacillants d’un bec de gaz lointain.