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La France à l’exposition de San Francisco

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La France à l’exposition de San Francisco
Revue des Deux Mondes, 6e périodetome 29 (p. 109-125).
La France à l’exposition de San Francisco


I

Bâtie sur les fortes ondulations de sable des dunes qui prolongent, en les accentuant, les faibles ondulations de la mer dans la coupe profonde de la baie, San Francisco élève, puis abaisse, en pentes raides, sous un ciel terne, ses maisons, — ses basses maisons de cinq étages, — ses villas fleuries, blanches, roses ou brunes, au style indécis ; puis, de colline en colline, ses faubourgs espacés vers l’Ouest et le Sud. Par les jardins du Presidio, nom que l’Espagne laisse en souvenir aux postes occupés par les troupes américaines, accourent deux haies de verdure. La route s’enfonce en creux de vague, se relève, tourne, recommence. Et, brusquement, la vue s’élargit. Au-dessus de la falaise, au pied de laquelle les phoques s’ébattent librement, le Pacifique apparaît ; plus grand que toute autre mer, et cependant réduit, comme toute autre mer, au cadre de l’horizon. La large échancrure d’une anse courbe entre deux caps, son rivage de sable blanc, tandis qu’au large, sur un moutonnement jaune et vert, strié de blanc d’écume, de petites voiles s’approchent, La fumée d’un vapeur s’éloigne, Plus près, entre la mer et la baie, s’entr’ouvre la « Golden Gate. » Décevant les promesses de lumière enfermées dans la splendeur de son nom, cette « Porte d’Or, » aujourd’hui, se voile de brume. Tapis dans les hautes herbes, pour en garder l’accès, les canons veillent. Un tir réel répercuté de proche en proche dans toutes les profondeurs du rivage, ébranle lentement le majestueux silence de l’Océan, dont les vagues courtes s’immobilisent sous le ciel gris. Des soldats, en tenue de corvée, passent. Bientôt, plus d’Océan, mais de multiples vallonnemens. Voici des oasis de verdure gardées par des eucalyptus, au fût svelte, couronné de panaches feuillus. Le genêt de Californie alterne avec le mimosa. Des palmes apparaissent. Sans être aussi ardente qu’à la frontière du Mexique, dans la baie de San Diego, sous l’intensité bleue d’un ciel éclatant, ni aussi chaude, aussi caressante que sur la rive parfumée de les Angeles, la terre est semi-tropicale. Mais la mer qui la prolonge, le ciel qui la domine, ne lui répondent pas sur le même ton. Entre cette terre et ce ciel, pas d’entente ; entre cette terre et cette mer, pas d’harmonie, La terre vibre de joie, le » ciel et la mer sont pénétrés de mélancolie : ciel et mer de Bretagne. Comment les regarder sans penser à la France ?

Entre les hauteurs de la ville, étagée de colline en colline, et la surface égale de la baie, c’est maintenant la surprise d’une cité de fantaisie, improvisation délicate et fragile de coupoles, de minarets, de rotondes et détours. L’essor des victoires s’ouvre au sommet des colonnes. Des bassins offrent au front des palais leur miroir liquide. Des jardins les enserrent, des avenues s’ouvrent, et les palmiers, qui les jalonnent, se gainent de fleurs. Près de la ville, l’Exposition devient exhibition. C’est la gaieté frivole de la « zone des attractions, » des villages mexicains, hawaïens, japonais. Mais cette concession faite aux amateurs de plaisirs bruyans, l’Exposition, discrète, cherche avec tact une note élégante et simple. Pas d’exagération architecturale. Nul audacieux défi au sens de la ligne et de la couleur. Plus de gratte-ciel peints, comme à New-York, ou sculptés, comme à Chicago. Ni géans de pierre, ni monstres de couleur ; mais une harmonieuse combinaison des proportions, des tonalités et des formes. Ni blanc, ni noir, mais un indéfinissable mélange de jaune, de bleu, de rose, broyés, pulvérisés, dans la pâte dorée qui, pétrifiée, recouvre le bois des façades ; puis du jaune, du bleu, du rose, du vert, des couleurs tendres ; enfin, au soir, la douceur des clartés artificielles, versées de loin par des astres cachés. Jamais l’architecture américaine ne s’était montrée, sous une inspiration plus classique, plus habile dans la combinaison des lignes, plus discrète dans celle des couleurs.

L’Exposition n’occupe pas une grande surface. Ni colossale, ni grandiose, ni vaste, — ce qu’elle ne peut ou ne veut, — elle se contente d’être belle. Sans chercher à étonner ni à surprendre, elle se propose de plaire, de charmer. Et elle y réussit.

Le caprice de l’art a-t-il seul disposé pour la joie des yeux ces jardins et ces palais, ces fontaines et ces dômes ? L’architecte le dit, mais le rêveur proteste. Dans la combinaison des eaux, des jardins et des pierres, il veut que les Etats-Unis adressent un message au monde. Dans cette Exposition, qui ne célèbre pas quelque grande date, une Indépendance, comme, en 1878, à Philadelphie, une expansion territoriale, comme en 1904, à Saint-Louis, mais un fait contemporain, la jonction transcontinentale de deux Océans, l’esprit imagine que les Etats-Unis cherchent, par l’ampleur de leur pensée dans l’espace, à en racheter l’insuffisance de perspective, dans le temps. Des deux Océans rapprochés, ils élèvent leur regard sur les deux grandes terres qui, des deux côtés, leur font face, et, demandant à l’avenir, pour multiplier la minute présente, le prolongement qui d’habitude se demande à l’évocation du passé, ils célèbrent la jonction des Océans, en rêvant à l’Union des Peuples du Monde.

Centre de l’Exposition, la Cour de l’Univers en explique la pensée. Dominant l’eau chantante des fontaines, deux colonnes reçoivent, l’une, la lassitude éteinte du soleil couchant, l’autre, la fierté svelte du jeune Dieu, maître du jour. Deux arcs élevés à la gloire des races de l’Occident et de l’Orient soulignent et prolongent d’une opposition de monde à monde le contraste du soir au matin. Sur leur socle géant, les nations s’avancent. A l’Occident, sur le timon d’un char tiré par deux grands bœufs placides, une paysanne exprime, debout, la joie de la moisson finie, tandis qu’au sommet de l’amoncellement des épis, deux enfans jouent près du génie de l’Entreprise, divinité supérieure et protectrice qui, le genou ployé pour un dernier effort, lève, en se redressant, le pacifique trophée d’une gerbe victorieuse. Houe sur l’épaule ou branche à la main, deux laboureurs accompagnent le char que précèdent deux cavaliers, l’un Indien, l’autre Européen, maîtres successifs de la prairie vierge, peu à peu soumise à la culture occidentale, dans l’avance américaine vers l’Ouest.

Face au groupe occidental, un éléphant, trompe baissée, défenses inclinées, porte une tour symbolique, d’où, sous le turban de l’Inde, sort l’esprit de l’Orient contemplatif et mystique. Chamelier et cavalier l’escortent sous le double signe du triangle et du croissant, entre des esclaves noirs à la tête crépue, chargée de corbeilles. L’ancienne civilisation, dont les paroles de sagesse, — chinoises, hindoues, japonaises, — s’inscrivent sous le groupe de l’esprit, de l’éléphant, des animaux et des esclaves, est-elle à sa place à la suite de l’élan jeune et fier d’un soleil levant ? Indiscrète question. L’essentiel est que les nations de l’Ouest et de l’Est comprennent qu’elles sont ici conviées par une nouvelle République, qui se donne pour mission de rapprocher les peuples, dont son jeune sang fusionne les vieilles races. Pourquoi les convier, sinon pour un message de paix, d’union, de bonheur ?

Ce message de prospérité, l’Exposition le délivre au monde. Des deux côtés des arcs de triomphe, elle ouvre de cour en cour la promesse des fécondités : à l’Occident, la Cour d’Abondance ; puis la Cour des Saisons ; enfin, le palais de l’Horticulture, au dôme vitré, treillage de verdure, dans le style des jardins français du XVIIe siècle ; à l’Orient, après le flamboiement, à la Gustave Doré, d’un gothique espagnol, hommage rendu au passé hispanique de la Californie, la Cour des Palmes. Après avoir dressé sur la berge marine la colonne du Succès, figuré par un archer qui tend vers un but invisible sa flèche rigide sur la corde ployée, les Etats-Unis élèvent, à l’autre extrémité de l’avenue du Progrès, le signe éblouissant et dominateur de la Richesse, but suprême de l’effort, aspect sensibilisé de la joie. De degré en degré, la Tour des Pierreries élève la succession de ses plates-formes, appuyées sur l’élégant et ferme soutien de colonnes dont le jet hardi exprime l’Idéal. Cette tour des trésors et du bonheur, au pied de laquelle veille, à cheval, le conquistador, Pizarro ou Cortez, aventurier de la grande époque des découvertes, ne saurait, pour l’opinion américaine, être espagnole qu’au début et le caballero reste à la base. Pour aider l’ascension plus haut, vers les sommets, des aigles de pierre apparaissent. A l’extrémité de la tour qui, par sept fois, s’élève, et six fois s’amincit, la Fortune passe une étincelante écharpe autour du Globe. Ici, les Etats-Unis ont, sous le signe visible de la richesse, tente de matérialiser le bonheur. Par la sagesse de ses aigles, pacifiquement assis près des colonnes qui montent d’étage en étage, la grande République dont le jeune sang fusionne les vieilles races offre à ses citoyens la promesse scintillante d’un avenir doré. Mais en l’élevant entre les arcs de triomphe de l’Est et de l’Ouest, à l’extrémité de la Cour de l’Univers, elle se garde bien de faire pour elle seule, égoïstement, le rêve splendide. Ce n’est pas pour les États-Unis, c’est pour toutes les nations qu’elle noue la ceinture de pierreries autour du Globe du monde, couronne et sommet de la Tour des Joyaux.


II

Pour qu’une pareille pensée pût s’exprimer dans toute sa force, ce n’était pas assez qu’une République fédérale réunît ici, de palais en palais, ses quarante-huit États, et d’État en État les résultats de son effort pacifique : il convenait qu’à son appel amical, les autres nations répondissent : celles, surtout, qui, par leurs découvertes, leur civilisation et leur sang, avaient aidé puissamment les États-Unis dans leur marche vers l’indépendance nationale, l’expansion territoriale, le développement économique et moral. Aussi, dès qu’à la fin de 1911, un Comité local composé de notabilités américaines et présidé par un grand ami de la France, le banquier Crocker, eut lancé l’idée de célébrer, à San Francisco, l’achèvement du canal par une Exposition, et qu’une loi du 15 février 1911 eut donné à ce grand projet la sanction fédérale, le gouvernement des États-Unis ouvrit des négociations en vue de la coopération à l’Exposition des différentes nations. Mais, ici, de multiples obstacles se présentèrent.

De nombreuses Puissances industrielles, l’Angleterre, l’Allemagne, d’autres encore, se plaignaient que, dans les Expositions américaines, si les dessins et modèles ne pouvaient être reproduits, les objets fabriqués, d’après ces dessins et ces modèles, pouvaient être directement copiés. De plus, la sévérité des taxes américaines, les procédés vexatoires de la Douane aux États-Unis, ses indiscrètes enquêtes en pays étranger inquiétaient le commerce, mécontentaient l’industrie, bref les détournaient l’un et l’autre de toute participation à une exposition que boudait la mauvaise humeur des intérêts particuliers. L’Italie, le Japon donnaient assez promptement leur adhésion ; l’Allemagne, l’Angleterre, examinaient plus lentement la question. La France, dont le gouvernement avait accueilli avec empressement l’invitation américaine, semblait dans les milieux commerciaux, un peu hésitante. Cependant le gouvernement persista dans son dessein : le 10 mai 1912, il avait accepté l’invitation fédérale ; le 29 novembre 1913, M. Tirman est nommé commissaire général ; le 31 janvier 1914, le gouvernement dépose un projet de crédit de deux millions de francs. Le 10 mars 1914, le président du Conseil confirme les intentions du gouvernement et, dans les séances du 13 juillet 1914, M. Gaston Thomson, ministre du Commerce, de l’Industrie et des P. T. T., soutient devant la Chambre et le Sénat le projet de l’ouverture des crédits de l’Exposition.

Mais les protestations, qui gagnaient de proche en proche les groupemens industriels ou commerciaux, recevaient, à la Chambre de Commerce de Paris, un grave écho. Le nouveau régime douanier des Etats-Unis était, dit-on, particulièrement dur pour la France ; il ne comportait aucun dégrèvement pour les produits de luxe exportés par elle. Les commerçans français se plaignaient des indiscrétions, en France, de la douane américaine. Les porcelainiers de Limoges avaient des démêlés avec le Trésor américain. Ils reprochaient à la douane américaine d’avoir, en dépit d’accords d’août 1908 et de septembre 1912, entre la Chambre de Commerce de Limoges et le département des Finances des Etats-Unis, réclamé un arriéré de taxes, dont le total n’était pas inférieur à vingt-cinq millions de francs. Les fabricans de plumes critiquaient la prohibition absolue qui atteignait, à l’exclusion des plumes d’autruche et d’oiseaux domestiques, les plumes brutes ou travaillées. D’une façon générale, le commerce se plaignait que les exposans n’eussent pas, pour l’Exposition, les facilités douanières indispensables et la garantie de leur propriété industrielle. La loi, qui avait été votée pour l’Exposition de Saint-Louis, ne conférait de protection, en termes explicites, qu’aux œuvres littéraires, artistiques et musicales. Au fond, le commerce, en s’abstenant, gardait obstinément l’espoir d’amener le gouvernement fédéral à des concessions, législatives ou douanières.

Prétentions inopportunes et protestations exagérées.

Si le nouveau tarif était sévère pour la France, c’est que, dans sa nouvelle loi douanière, issue de préoccupations sociales, le gouvernement fédéral avait entendu dégrever les objets de première nécessité et maintenir les charges qui grevaient les objets de luxe : or, les importations françaises aux États-Unis consistant en produits de luxe, notre commerce était ainsi frappé, à raison, non de sa nationalité, mais de sa nature, par l’effet indirect d’une disposition conçue contre la richesse, non contre la France. D’ailleurs, aux États-Unis, une charge douanière qui frappe une industrie de luxe n’exerce aucune influence sur la vente ; l’objet de luxe est désiré pour lui-même, indépendamment de sa cherté, et même, parfois, plus il est cher, plus, à raison de la psychologie de l’acheteur, il est, aux États. Unis, recherché. Entre le Trésor américain et la Chambre de Commerce de Limoges, l’ambassadeur de France multipliait à Washington des tentatives de conciliation qui devaient bientôt donner aux porcelainiers toute satisfaction. Sur les observations du gouvernement français, l’examen inquisitorial des livres de l’industriel français par les agens secrets de la douane avait cessé. Pour assurer la protection de la propriété industrielle, une loi du 18 septembre 1913 avait accordé, non-seulement aux inventions brevétables, aux dessins, aux modèles et aux marques de fabrique, mais encore aux objets manufacturés une protection efficace pendant la durée de l’Exposition et pour une période de trois ans, à compter de sa clôture. Cette même loi prescrivait l’admission en franchise de tous les objets destinés à l’Exposition. Enfin une décision du ministre américain des Finances, du 16 mars 1914 devait bientôt autoriser l’emploi d’un fil scellé pour identifier les modèles de toilettes de femmes et déclarer que les échantillons, sans valeur commerciale, entreraient en franchise sans être assujettis à caution.

Non seulement les objections, exagérées, du commerce et de l’industrie, s’atténuaient ou tombaient, mais, de plus en plus, l’âpreté de la question révélait que de nombreuses raisons appelaient la France à San Francisco.

Raisons économiques. La France est un des principaux cliens et des plus grands fournisseurs des États-Unis. Recevant des États-Unis les matières premières nécessaires à l’industrie, notamment le coton, le cuivre, les huiles, le bois, les graisses et, pour une faible part, les objets fabriqués, machines, automobiles et cycles, elle leur envoie des objets manufacturés et de luxe, sans parler de ceux, que, voyageant en Europe, l’Amérique achète en France et rapporte dans ses malles.

Or, le commerce français avec les États-Unis était, sous le double rapport de l’importation et de l’exportation, en progrès constant. Les importations américaines s’étaient élevées de 484 millions de francs en 1902, à 874 millions de francs en 1912. D’autre part, les exportations françaises aux États-Unis avaient passé de 248 millions en 1902 à 424 millions en 1912. La France, seule parmi les grands États européens, avait eu ce privilège de doubler en une dizaine d’années le montant de ses transactions commerciales avec les États-Unis. D’ailleurs, les nations de l’Amérique du Sud ne devaient-elles pas se rendre à San Francisco ? Or, l’Amérique du Sud est le seul marché du monde où la France, partout ailleurs dépassée par ses rivaux, les distance à son tour depuis quelques années : son commerce, de un milliard 800 millions en 1905, s’avançait à 3 milliards 46 millions en 1912.

Plus encore que les motifs économiques, les raisons politiques invitaient la France à venir à San Francisco. La gloire commune de l’Indépendance, la participation américaine au Centenaire de 1789, le rôle, dans l’avance vers l’Ouest, des pionniers de l’ancienne France et des ingénieurs de la France moderne en qui les États-Unis, constructeurs du canal, en saluent l’architecte, la perspective de navigation ouverte par l’achèvement d’une telle œuvre aux lignes françaises, la présence, fidèle, à San Francisco, de 10 000 Français, tout ici conviait notre gouvernement à répondre à l’appel américain, sans plus permettre à son commerce de bouder ses intérêts qu’à la politique française, étonnée de la non-adhésion des États-Unis au protectorat marocain, de bouder son histoire.

Après avoir laissé vaguement annoncer l’envoi à San Francisco d’une flotte de guerre, commandée par le Kronprinz, l’Allemagne finissait, dans l’attente d’autres événemens, par s’abstenir définitivement ; l’Angleterre, représentée par ses colonies, décidait, comme métropole, de ne point paraître, Mais, suivant l’exemple de l’Amérique du Sud, du Danemark, de la Grèce, de la Norvège, de l’Italie, la France s’apprêtait à venir à San Francisco, laissant ainsi clairement voir à la République sœur qu’au-dessus de menues chicanes de commerce ou de politique, planait, conciliante et cordiale, une historique et durable amitié.

Puis la France attaquée dut se défendre. Debout, en armes pour la sauvegarde de sa substance patrimoniale et morale, elle avait tant de soucis, de douleurs et d’épreuves que les Américains se demandèrent si le dessein heureux qu’elle avait conçu dans la paix pouvait encore s’exécuter dans la guerre, si le péploiement à l’étranger des ressources fécondes de son génie pacifique pouvait encore se manifester, quand tout l’effort de la nation ne devait plus avoir qu’un seul but : rendre au pays ses frontières. Un instant les Américains craignirent que la France ne s’abstint de prendre part à l’exposition de San Francisco. Et déjà ils s’en désolaient. Ils avaient trop compté sur la venue de la France pour ne pas s’émouvoir à la seule pensée qu’elle pût leur manquer. Ils l’aimaient trop pour ne pas souhaiter qu’elle leur offrit l’occasion de lui témoigner, en marge de la politique, dans le domaine des arts, du commerce et de l’industrie, des sympathies qui, après avoir accueilli l’éclatante manifestation de son génie pacifique, s’étendraient, discrètement, jusqu’aux justes fiertés et aux légitimes espérances de son activité militaire. L’Amérique souhaitait que la France de la guerre tînt la parole donnée par la France de la paix. Et la France, émue d’une si délicate pensée, n’hésita pas à répondre à l’appel de l’Amérique, d’un même esprit et d’un même cœur.

Dans la guerre moderne, les nations qui, tour à tour, y pénètrent pour la provocation ou pour la défense, ne combattent pas seulement avec les forces de leur préparation militaire, mais avec la patience, l’endurance et la fermeté d’une race, l’appui financier d’un crédit économique et l’appui historique d’un crédit moral. Dans ces guerres où le neutre ne saurait demeurer longtemps spectateur impassible, les belligérans sont d’autant plus- forts que, fermes et résolus, en paix avec leur conscience devant eux-mêmes, ils sont en règle avec le jugement de l’histoire. Même quand elle est armée pour la défense de son intégrité territoriale et morale, la France ne saurait s’abstenir de continuer à paraître devant les nations du monde comme rayonnante de génie pacifique et d’idéal humain. Dans le combat pour la défense de sa substance vitale, elle ne pouvait, sans contradiction, s’interrompre d’élever, au loin, le flambeau qu’elle n’avait historiquement cessé de garder comme idéal dans le monde. S’abstenir de laisser, même pendant la plus terrible épreuve, rayonner jusqu’au de la de ses frontières les puissances généreuses de son esprit et de son cœur, c’eût été de sa part se défigurer, quand, au contraire, cette guerre, exaltant toutes ses forces, la transfigurait. Les commerçans le comprirent ; secondant l’action du gouvernement, ils décidèrent avec un patriotisme éclairé de participer à l’Exposition de San Francisco, sous l’égide du Comité français des expositions à l’étranger.

La France, déjà fière des premières victoires, pouvait venir à San Francisco, sinon encore dans l’allégresse de la paix, du moins dans la gravité mélancolique et confiante de l’épreuve noblement supportée.


III

Dans cette Exposition qui, par la gaieté lumineuse de la Tour scintillante de bijoux, exprime, sous le signe brillant de la richesse, l’intraduisible allégresse d’une ascension vers la prospérité, une nation satisfaite de son œuvre célèbre de pacifiques triomphes. Mais, à l’extrémité, vers le Presidio, la note de joie s’atténue ; l’harmonie générale des couleurs et des lumières, sans jamais cesser, diminue. Des constructions de types variés joignent, aux limites du terrain, sur la frontière de l’Exposition, des styles différens et des pensées étrangères. C’est le quartier des Nations, le carrefour où, après s’être rencontrées symboliquement aux sommets des arcs de triomphe, elles se retrouvent dans la libre émulation de leur goût et de leur art, sous l’abri de pierre que chacune s’est construit à l’image des demeures, châteaux ou palais, de son pays. Ici, des drapeaux flottent, qui s’élèvent au loin dans l’ardente mêlée des armes. Et, parmi tant d’autres couleurs, entre celles d’Italie et du Japon, s’animent et palpitent, au mouvement pressé d’une brise rapide, celles de France.

Là, plus de place pour le scintillement des brillans, la fantaisie des lignes ou la joie des couleurs. Fidèle à la grande tradition nationale de l’Art classique, la France qui, à Saint-Louis, en 1904, évoquait la grâce tendre et frivole du Trianon, garde la même harmonie des lignes, la même élégance de décors, la même pureté de style. Mais elle passe de Louis XV à Napoléon, des Coquilles aux Aigles, des Nymphes aux Victoires, du Palais de l’Amour au Temple de la Gloire. Car, sous le drapeau d’étoffe qui dresse fièrement les trois couleurs, s’étend, comme un drapeau de pierre, la fidèle reproduction du délicat Palais de la Légion d’honneur. Les Parisiens n’en connaissent guère que la façade extérieure sur le quai d’Orsay. Ici, la façade principale de la cour intérieure, dissimulée dans l’étroitesse de la rue de Lille, prend dans le recul du terrain, à l’extrémité de la pente montante d’un classique parterre français, sa véritable valeur. Honneur et Patrie, ces deux mots qui brillent sur les drapeaux, s’inscrivent dans la cour intérieure, au fronton des deux ailes, tandis qu’au centre, dans la perspective de l’Arc de Triomphe, le nom « France » se détache au-dessous du drapeau dans l’encadrement d’une voûte symbolique où planent déjà des victoires. Au centre de la cour médite le Penseur de Rodin. Le perron franchi, voici la Gallia d’Alfred Boucher. Celle qui ne veut, pour l’annoncer au monde, d’autre héraut que l’effort nu de sa pensée, garde assise, sous la cuirasse, le casque et le cimier, l’épée calme sur les genoux fermes, l’attitude grave et résolue d’une Force confiante dans son droit : force à laquelle des fleurs amies, pieux hommage d’Américaines, promettent doucement la victoire. En quatre tapisseries, passe, aux murailles, avec la vérité de l’Histoire et la poésie de la légende, la quadruple apparition d’une simple fille de France : « Fille au grand cœur, il le faut, » disent les voix à Jeanne qui, la quenouille aux mains, près des roses trémières, s’épouvante des horreurs de la guerre. « Il y a des ennemis sur mon chemin ; mais j’ai Dieu, mon Seigneur, qui saura m’ouvrir une voie pour aller jusqu’au Dauphin, car je suis née pour le sauver. » Sainte Catherine, victorieuse du dragon, montre le chemin à l’enfant dont le visage est déjà résolu, ferme, presque dur. Et maintenant la voilà sous les murs d’Orléans. Des hommes d’armes l’entourent. A cheval, face à la ville, légèrement renversée dans le geste d’épée qui la désigne, Jeanne s’avance sans laisser voir son visage, car elle ne regarde même pas si sa troupe la suit : « S’ils étaient pendus aux nues, nous les aurions… Je suis sûre de la victoire, » dit-elle avec une confiance qui devient en ce moment, par l’allusion, un doux présage auquel, près d’elle, saint Georges acquiesce. Pas de victoire sans sacrifice, et Jeanne offre le sien : plus amère que dans l’active mêlée, la glorieuse fin des combats, l’ingrate mort des injustices à forme légale attend la courageuse jeune fille, qui, tenant, accablée, son frôle visage dans ses mains, n’ose lever sur l’hostilité des juges la muette accusation d’un regard d’innocence. Simplicité dans l’héroïsme, indestructible confiance dans l’avenir, dévouement poussé jusqu’à l’immolation, ces traits de la vie de Jeanne disent comment s’est faite, se fait et se fera l’Histoire de la Nation qui ne se dresse, l’épée haute, que pour reprendre, assise et le glaive au repos, la fierté calme de la Gallia.

L’ancienne France n’était pas seulement guerrière, mais savante et lettrée. Une autre tapisserie s’inspire du livre d’Heures du duc de Berry, frère de Charles V, dont on a le portrait par Holbein au Musée de Bâle, et représente sa cour : en dehors de la ville, son fou près de lui, le duc accueille une caravane du Levant, qui, amenée par des soldats, lui porte des livres d’Orient, des tapis, des autruches, des paons.

L’Amérique était encore inconnue que l’ancienne France était déjà riche, savante, lettrée : discrètement, ce panneau le rappelle. Si la France moderne garde, à cet égard, les traditions de celle d’autrefois, elle n’a plus le dédain funeste des colonies, mais cherche à remplir son devoir d’éducation vis-à-vis des races inférieures. La France africaine du Maroc, du Sénégal et du Congo, ne saurait être oubliée. Une tapisserie, charmante fantaisie de Rochegrosse, ne permet pas cette injustice. Dans l’encadrement d’une amusante bordure de singes qui gambadent au contact de la lumière électrique, dont les lampes forment un agréable motif, des noirs dressent, avec plus d’étonnement que de frayeur, sous l’éclat d’ornemens bizarres, leurs faces promptement rassurées. Vers eux s’avance, la robe ornée de broderies curieusement faites de poteaux télégraphiques et de roues dentées, une femme qui, la branche d’olivier et le livre de la loi à la main, symbolise, savante et pacifique, la civilisation : image énorme que traduisent en un plus clair langage les hommes vêtus de blanc qui, débarqués entre les cactus et les palmiers nains, s’approchent, cependant que, de l’autre côté, sous les lianes, l’éléphant et le buffle profilent leur front et leur mufle.

La Vérité et la Justice entourent les armes de la Ville de Paris dans une allégorie plus classique. L’histoire d’autrefois illustre les contes de Perrault sous le point lent et sûr d’un de ces ouvriers d’art auxquels il faut un an pour achever un mètre carré d’une de ces tapisseries qui sont au mur : fantaisie du créateur et patience de l’exécutant s’unissent dans ces Gobelins où l’interprète de la pensée des maitres élève jusqu’aux sommets l’effort d’un artisan qui sait être un artiste, rappelant qu’en France, à tous les degrés, c’est le même sentiment du beau, le même goût délicat et pur. Ceux qui trouveraient un peu crues les tonalités ardentes des tapisseries neuves goûteront la douceur fanée des quatre tapis de la série d’Alexandre, d’après les cartons de Lebrun et des quatre tapis de la Savonnerie du temps de Louis XIV.

Une heureuse idée fut celle de l’Exposition rétrospective, de 1870 à 1900. Les années de grandes guerres sont des dates mémorables, non seulement dans l’histoire des armes, des institutions et des mœurs, mais dans celle des arts. 1870, date de défaites, marque le point de départ d’étapes de progrès et de victoires : progrès politique du régime républicain, victoire sociale de l’idéal démocratique, retour artistique à l’expression de la vie contemporaine, non seulement dans ses apparences extérieures, mais dans ses aspirations propres, qui constituent l’idéal du temps. Dans la ruche artistique qui, dès la première heure, se remet au travail, le magnifique labeur des trois premiers quarts du siècle se fond et se condense en expressions nouvelles hautement significatives : l’imagination aboutit, avec Paul Baudry, Puvis de Chavannes, à la grande peinture monumentale ; l’observation, devenue plus affinée, plus attentive, s’aiguise dans l’impressionnisme de Manet et de Degas de Claude Monet, de Renoir. En 1830, avait commencé le romantisme, en 1848, le réalisme, en 1870 débute l’impressionnisme. Un professeur d’outre-Rhin, il y a quelques années, à propos d’une exposition de peintures patronnée par leur Empereur, à Chicago, s’évertuait à prouver que l’Ecole française, quel qu’eût pu être son passé de vieille culture, avait fini son rôle d’éducatrice et que cette mission revenait à la nouvelle Ecole germanique, plus saine, vigoureuse, d’une vitalité plus énergique. Comme l’a bien vu, et montré, le Commissaire des Beaux-Arts, M. Guiffrey, les héritiers et continuateurs des Puvis de Chavannes et des Rodin relèvent le défi. Maîtres et disciples sont ici : les maîtres dans l’Exposition rétrospective, au Palais de la France, les disciples près d’un de ces miroirs liquides où se reflètent les délicates couleurs et, les sobres lignes d’une architecture romaine ou grecque, entre les Japonais et les Italiens, au Palais des Beaux-Arts.

A l’Exposition rétrospective, l’allusion artistique a pieusement groupé d’illustres toiles : dans la série des réalistes en voie de transformation, Monet, dont l’impressionnisme, traitant les paysages par série de sujets, de motif identique, mais différens de lumière et d’atmosphère, offre, dans la série des cathédrales, la basilique de Rouen. L’observation réaliste des peintres militaires ramène ici, du Salon de 1881, le Cimetière de Saint-Privat et la Défense du Bourget d’Alfred de Neuville, tandis qu’Edouard Détaille, après avoir, comme son maître Meissonier, peint des soldats d’autrefois, et, comme son ami de Neuville, des sujets contemporains, unit les deux genres dans le Rêve. L’ayant vu, au Salon, en 1885, le revoir à San Francisco, en 1915 : quelle émotion ! Couchés dans la vaste plaine au pied des fusils en faisceaux, des fantassins suivent, dans leur sommeil, que visite l’Aurore, l’apothéose des armées d’autrefois : elles passent, étendards claquant, devant les jeunes troupes, dont le drapeau roulé s’apprête à se déployer en victoires. Mais l’idéalisme de Puvis de Chavannes dépasse, par la simplicité du moyen et la puissance de l’effet, la poésie militaire du Rêve.

Entre deux cimetières, près de décombres, vient s’asseoir l’Espérance, jeune enfant aux yeux bleus, innocente et frêle, appuyée sur la terre fraîchement remuée d’une tombe, un brin d’herbe à la main. Que de temps passé depuis qu’en 1872, Puvis de Chavannes espérait, qu’en 1885, Edouard Détaille rêvait. La gracile Espérance de Puvis de Chavannes peut voir fleurir enfin le timide brin d’herbe qui verdoyait entre ses doigts. Les fantassins, étendus près du drapeau roulé sur les fusils, ont maintenant réalisé leur rêve. Ils sont, suivant le juste mot d’un de leurs capitaines, historien des guerres de l’Empire, actuellement au front, redevenus, comme leurs ancêtres, « les soldats de la Grande Armée. »

Après les maîtres, leurs disciples et continuateurs. Ils ne sont pas au Palais de la France, mais au Palais des Beaux-Arts, où, sauf les architectes (pour l’Américain, l’architecture, ramenée à l’industrie, n’est-elle donc pas un art ? ), les artistes contemporains de toute nationalité se trouvent uniformément rassemblés. Ici ne flotte plus le drapeau tricolore. Ici, l’art de la France pourrait être plus détaché de toute préoccupation patriotique ou guerrière. Et cependant, la vraie pensée, la pensée fière, forte, grave, résolue, humaine de la France, se traduit ici sous les formes les plus diverses par maintes allusions à l’épreuve présente, en même temps que par la plénitude et la variété du tempérament artistique.

Sur un siège drapé de rouge, gravement vêtue de noir, une épée mince et droite à plat sur les genoux serrés, cette femme qui s’érige, droite et fière, sur la toile d’Agache, ne procède-t-elle pas de la même pensée que la Gallia d’Alfred Boucher ? Pro justitia tantum. Que de crimes attendent en ce moment l’heure de la justice ! De son crayon léger, trop frivole pour de telles tristesses, Willette en traçait, dès 1908, l’évocation allégorique : une voiture de misère ; sous la bâche à demi défoncée, un coffre de métal, aux gros clous, ouvert et vide ; entre les brancards abattus, à demi renversée, la symbolique victime du suprême outrage ; un guerrier, farouche, casqué, la lance au poing, près d’un arbre, dont les basses branches laissent passer les jambes d’un pendu, regarde, stupide, ses crimes, tandis qu’au bord d’un fossé, un enfant épargné, une fleur à la main, sourit, sans comprendre, au barbare. Et ces mots : « C’est la guerre, » la guerre telle du moins qu’on l’imaginait en 1908, imagination bien inférieure, hélas ! à la réalité. Témoin ce dessin de Belgique, où, sous une forme discrètement imprécise, passe l’accent tragique, direct, des réalités vues avec une telle violence, une telle intensité, que, pour les ramener à l’art, il faut les laisser entrevoir, deviner, plutôt que les montrer clairement : deux formes grises, indiquées par Roll dans la rapidité d’une exécution qui se voile d’horreur : une femme morte serrant dans ses bras un enfant, et au-dessous : 1914.

Avec ces touches, s’accentue douloureusement, de place en place, une note de gravité, d’émotion, indispensable, pour rappeler que, fût-ce dans la féerie de ces palais et de ces jardins, sous le signe doré du bonheur de la Tour des Joyaux ; à douze mille kilomètres de Paris, la France n’oublie pas. Son esprit est venu jusqu’ici, mais son cœur est resté là-bas. Les Américaines qui passent ont promptement saisi cette nuance. C’est de tout l’élan de leur cœur qu’elles accueillent ces manifestations de notre esprit. Devant « l’Effet de neige » de Bonneton, dont elles savent qu’il vient d’être tué, elles pensent que peut-être c’est dans un décor semblable à celui de son tableau qu’il fit à la Patrie le double sacrifice de sa vie et de son art. Devant ces Bigoudens, assises au bord d’une mer non aperçue, mais que le vent, rapide et brusque, indique prochaine, d’autres pensent que Le Mordant est grièvement blessé. Combien d’artistes, actuellement au front, exposent ici, qui peut-être en ce moment l’ignorent ! C’est des mains de leurs amis venus en pèlerinage à l’atelier désert, que les commissaires de l’Exposition ont le plus souvent reçu ces toiles, œuvres de jeunes hommes qui auront réalisé tous les rêves : celui de l’esprit et celui de l’action.

La France nouvelle, la France mystique, de l’Idéal, du dévouement et de l’effort, s’exprime ici dans tout l’élan de sa pensée. S’inspirant des primitifs italiens, de Puvis de Chavannes, de Corot, le délicieux illustrateur des Fioretti de saint François d’Assise, Maurice Denis, évoque doucement les communiantes, innocentes figures laissées par la délicatesse de son pinceau à la pureté de leur rêve d’enfant, puis dans une teinte plus crue aux couleurs plus vives, si ce n’est trop vives, un paysage florentin, inspiré de Benozzo Gozzoli.

Après les impressionnistes, qui n’ont pas de composition ni de perspective, qui ouvrent simplement une fenêtre pour peindre sans relief, sans plans successifs, ce qu’ils voient, une figure, une cathédrale, un bord de l’eau, voici des peintres qui reprennent la grande tradition française de la composition, avec une nuance de poésie, mythologique chez les uns, chrétienne chez les autres. Des soldats à l’artiste, de l’action au rêve, la France retourne en ce moment aux grandes époques.

Venant en Amérique avec la fierté de ses œuvres et la mélancolie de ses douleurs, l’invitée, pour faire honneur à l’hôte, s’efforce de sourire.

Sachant, combien les Etats-Unis ont le culte de leur indépendance et des souvenirs qui s’y rattachent, elle leur porte des reliques de Rochambeau et de La Fayette : les meubles de la chambre de la marquise de La Fayette à la naissance du héros ; un portrait du général en civil, calme et railleur, un peu gros : son jeu de dames ; son grand portefeuille rouge ; un drapeau qui lui a été donné à son retour en Amérique, un simple drapeau fixé avec trois clous de tapissier a une hampe de bois, alors qu’au ciel constellé de l’Union ne brillaient encore qu’une vingtaine d’étoiles. Voici, très authentiques, des souvenirs de Rochambeau, un fauteuil du maréchal, un portrait du fils de La Fayette, le grand cordon de l’ordre de Saint-Louis ; enfin un mortier donné au Royal-Auvergne dont Rochambeau était le colonel. Entre cette pièce démodée, rude et primitive aboyeuse de mitraille, et l’élégance de notre 75, dont le Creusot expose, aux Manufactures, le dernier modèle à l’usage des nations étrangères, la défense militaire a perfectionné ses moyens ; mais les soldats de Joffre ont, comme ceux de La Fayette et de Rochambeau, dans les plis de leur drapeau, — astres ou couleur, étoiles ou ciel, — des reflets d’Idéal. Même lorsqu’elle lutte pour la reconstruction de son intégrité territoriale, la France tire l’épée pour d’autres que pour elle. Son « soixante-quinze » est, à San Francisco, au pied d’un pylône où se lisent les mots : Pax. Jus. Labor. Combattant pour la Justice et pour l’Humanité, pour le respect du Droit et pour la Liberté des peuples, son génie peut, sans rien abdiquer du devoir présent, rejoindre la pensée américaine. Unies par tant de souvenirs communs, les deux républiques le sont aujourd’hui, plus que jamais, par leur dévouement aux principes d’honneur, de morale internationale et d’altruisme d’Etat à Etat, qu’un orgueilleux défi n’aura pu qu’outrager, sans l’ébranler. Dans la petite médaille où le jeune maître Ovide Yencesse commente la parole de Michelet « au XXe siècle, la France déclarera la paix au monde, » s’affirme, à l’Exposition, le même vœu de bonheur universel, généreusement ouvert à tous les peuples, que dans la Tour des Joyaux. Mais la neutralité des Etats-Unis le sert par les négociations et le promet par la richesse, tandis que la France attaquée, obligée de se défendre, le cherche par les armes, dans l’épreuve, et, comme la mère antique, ne veut d’autre parure, d’autres « joyaux, » que l’héroïsme de ses enfans, libérateur du monde.


A. DE LAPRADELLE.