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La France dans l’Océan-Pacifique - Tahiti

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La France dans l’Océan-Pacifique - Tahiti
Revue des Deux Mondes3e période, tome 44 (p. 390-414).
LA FRANCE
DANS L’OCÉAN-PACIFIQUE

TAHITI

Le 8 mars 1843, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, président du conseil des ministres, recevait les deux lettres suivantes :


« Monsieur le maréchal,

« Voici une communication étrange que je reçois confidentiellement par un négociant qui promet de la tenir secrète jusqu’à nouvel ordre. Je ne l’ai reçue d’aucune autre source, et je n’ai nul moyen de l’expliquer. M. du Petit Thouars aurait tout à fait pris l’initiative de ce procédé. — Recevez, je vous prie, monsieur le maréchal, l’hommage de ma haute et respectueuse considération.

« Baron ROUSSIN. »


A Monsieur Chaucheprat.


« Monsieur,

« Je reçois à l’instant, par voie de Lima et de Londres, des lettres de Valparaiso, 30 octobre, et Lima, 14 novembre. Elles contiennent des nouvelles fort importantes et que M. le ministre de la marine sera probablement content, sinon d’apprendre, du moins de savoir.

« L’amiral du Petit-Thouars était arrivé le 29 octobre des îles Marquises; outre ces îles, il avait pris possession des îles de Tahiti. Il paraît avoir été entraîné à cette mesure par l’avis qu’il avait reçu que d’autres devaient s’en emparer. L’amiral du Petit-Thouars préparait de nombreuses dépêches pour le gouvernement, et elles ont dû partir par le navire le Vicomte de Chateaubriand. Ma correspondance de Lima, qui m’est parvenue par Panama, a devancé ce navire.

« Je comprends toute l’importance de la nouvelle que je vous transmets, et, si nul autre que moi ne l’a reçue, vous pouvez assurer M. l’amiral Roussin que je ne la communiquerai à nulle autre personne que vous.

« Recevez, etc.

« Roux DE CLAUSAY. »


La nouvelle était exacte. Après avoir pris possession, au nom de la France, le 1er mai 1842, de l’île Touata et du groupe sud-est des îles Marquises, le 2 juin suivant de l’île Nukahiva et du groupe nord-ouest, le contre-amiral du Petit-Thouars s’était rendu à Tahiti, Pomaré IV s’y débattait au milieu d’inextricables difficultés. Née le 28 février 183 3, elle avait épousé, en 1834, Ariifaité, le plus bel homme de son royaume, mort en 1873. Son autorité, mal assise, était con testée par quelques-uns des chefs principaux; à ces embarras intérieurs s’ajoutaient les querelles religieuses et les convoitises inavouées des grandes puissances maritimes. L’occupation par la France des archipels voisins décida la reine à recourir à une mesure extrême qu’elle considérait comme une mesure de protection. Le septembre 1842, elle adressait à l’amiral du Petit-Thouars la lettre suivante :

« Parce que nous ne pouvons continuer à gouverner par nous-mêmes dans le présent état de choses, de manière à conserver la bonne harmonie avec les gouvernemens étrangers, sans nous exposer à perdre nos îles, notre autorité et notre liberté, nous, les soussignés, la reine et les grands chefs de Tahiti, nous écrivons les présentes pour solliciter le roi des Français de nous prendre sous sa protection aux conditions suivantes :

« 1° La souveraineté de la reine et son autorité et l’autorité des chefs sur leurs peuples sont garanties;

« 2° Tous les règlemens et lois seront faits au nom de la reine Pomaré et signés par elle;

« 3° La possession des terres de la reine et du peuple leur sera garantie. Les terres leur resteront. Toutes les disputes relativement au droit de propriété ou des propriétaires des terres seront de la juridiction spéciale des tribunaux du pays;

« 4° Chacun sera libre dans l’exercice de son culte ou de sa religion; « 5° Les églises existant actuellement continueront d’être, et les missionnaires anglais continueront leurs fonctions sans être molestés; il en sera de même pour tout autre culte : personne ne pourra être molesté ni contrarié dans sa croyance.

« A ces conditions, la reine Pomaré et ses grands chefs demandent la protection du roi des Français, laissant entre ses mains et aux soins du gouvernement français ou à la personne nommée par lui et avec l’approbation de la reine Pomaré, la direction de toutes ses affaires avec les gouvernemens étrangers, de même que tout ce qui concerne les résidens étrangers, les règlemens de port, etc., et le droit de prendre telle mesure qu’il pourra juger utile pour la conservation de la bonne harmonie et de la paix.

« Signé : POMARE,

« PARAITA, REGENT. — UTAMI, HITOTI, TATI. »


L’amiral du Petit-Thouars acceptait la demande de protectorat ainsi formulée, sous réserve de la décision de son gouvernement, qu’il avisait des faits accomplis et des mesures prises.

Le 25 mars 1843, le roi Louis-Philippe ratifiait dans un document contre-signé par M. Guizot, ministre des affaires étrangères, l’acceptation conditionnelle de l’amiral; le 14 octobre, M. Bruat, alors capitaine de vaisseau, débarquait aux îles Marquises en qualité de gouverneur des établissemens français de l’Océanie et de commissaire du roi près la reine des îles de la Société.


I.

L’Angleterre ne voyait pas sans ombrage la France prendre pied dans l’Océanie. L’entente cordiale n’excluait pas la méfiance, et le cabinet de Londres la poussait loin quand il s’agissait d’occupations maritimes. A cette époque, prévoyant peut-être par une sorte d’intuition secrète, devançant en tous cas les rapides développemens de la navigation, l’Angleterre visait à acquérir dans l’Océan-Pacifique des ports de relâche et des points stratégiques. Maîtresse du continent australien, elle tenait en échec Sumatra, Java, Bornéo, les îles de la Sonde et l’entrée du golfe de Bengale. Sa colonie du Cap lui assurait libre accès dans l’Atlantique sud et la mer des Indes. Dans le Pacifique, deux points importans éveillaient ses convoitises : les îles Sandwich, dans l’hémisphère nord; les îles Marquises et l’archipel des Pomotou dans l’hémisphère sud. Séparés par une étendue de mer de 800 lieues sans port d’atterrissement, l’archipel des Sandwich et ceux des Marquises et des Pomotou sont les deux clés du Pacifique. Au nord des Sandwich, 900 lieues de mer libre s’étendent jusqu’à la presqu’île d’Alaska. Des Pomotou au continent américain, dans l’est, on compte 1,200 lieues; dans le sud, quelques îlots déserts, la mer libre et le pôle.

Aucun océan ne présente d’aussi vastes solitudes. Les jours, les semaines s’écoulent sans que le navigateur relève une terre à l’horizon. Entre ces archipels affleurent çà et là quelques athols, îlots madréporiques que des insectes invisibles édifient patiemment, gagnant quelques pieds en des siècles, poursuivant silencieusement une œuvre mystérieuse et confondant l’imagination par le calcul des temps qu’il a fallu pour dresser du fond de l’océan ces inébranlables assises qui défient les efforts des flots et lentement s’exhaussent. A ce travail continu des infiniment petits de la création se joignent les efforts puissans des plus effrayans phénomènes naturels. Par un étrange contraste, les volcans créent en quelques heures ce que des insectes édifient en des siècles. Les archipels du sud aussi bien que ceux du nord sont d’origine volcanique, et l’on peut suivre d’une île à l’autre les phases diverses de cette création, depuis celles où les éruptions sévissent encore jusqu’à celles où la lave, désagrégée par l’action continue des pluies et du soleil, s’est convertie en un sol fertile que recouvre une exubérante végétation.

Ces archipels sont-ils les cimes d’un continent englouti ou bien les assises récentes d’un continent naissant? La première supposition a rencontré de nombreux adhérons. Nous n’hésitons cependant pas à nous prononcer pour la seconde. Un séjour prolongé dans l’Océanie nous a permis de constater la marche régulière des phénomènes volcaniques, de les étudier de près et de noter l’accroissement constant des îles où ils se produisent. Pour être plus lent, le développement des athols n’en est pas moins soumis à des lois invariables. Dans l’archipel madréporique des Pomotou, des groupes d’îlots nouveaux apparaissent, et il n’est pas douteux que dans un avenir éloigné ces îlots ne se soudent et ne forment une seule île.

C’est surtout dans l’archipel des Sandwich, où le plus grand volcan connu, celui de Kilauea, est en pleine activité, que l’on peut suivre les phases diverses de la création volcanique. Chaque année la grande île de Havaï gagne sur l’océan, dont elle repousse les flots, élargissant sa ceinture de récifs et projetant au large ses puissantes coulées de lave, véritables fleuves de feu et de matières incandescentes. Nous avons vu, lors des grandes éruptions, des torrens de lave qui mesuraient près de 3 kilomètres de large, descendre des flancs des montagnes, comblant les ravins et les vallées, plongeant dans la mer avec le sifflement d’une barre de fer rouge, la refoulant lentement, accumulant les scories jusqu’à une hauteur de 300 mètres et formant un cap noir et menaçant là où peu de jours avant se creusait un golfe profond. On ne peut, sans y avoir assisté se figurer la puissance de ces feux souterrains, l’amoncellement de matières qu’ils rejettent au dehors. Un fait seul en donnera une idée. L’île de Havaï compte deux montagnes, toutes deux supérieures en élévation au Mont-Blanc et toutes deux uniquement composées de laves et de scories. Si l’on lient compte qu’elles surgissent, non comme le Mont-Blanc, d’un plateau élevé et du centre d’un continent, mais de l’océan même, et qu’avant d’affleurer au niveau des flots il a fallu combler le fond de la mer, on se fera une idée de la quantité prodigieuse de matière en fusion que représente une pareille masse et de la puissance des forces mises en œuvre pour l’élever à une telle hauteur.

A 800 lieues de distance de l’archipel des Sandwich, les mêmes forces ont fait surgir de l’océan l’île de Tahiti et l’archipel des Marquises. Le terrain, de nature volcanique, est formé de laves poreuses, dont les cavités renferment des cristaux zéolithiques, des conglomérats en couches stratifiées composées de roches et de scories entremêlées de corail. On ne trouve pas trace de cratères récens. Tout semble indiquer que, depuis la dernière convulsion qui a donné naissance au Diadème, montagne basaltique, l’effort volcanique s’est déplacé et, son œuvre terminée, a laissé la nature accomplir la sienne.

Sous l’action combinée du soleil et des pluies, les scories désagrégées, les strates d’argile calcinée délayées par l’eau et entraînées dans les vallées ont formé un sol d’une richesse et d’une fertilité incomparables, envahi par une végétation puissante. Toutefois des siècles ont dû s’écouler avant d’assurer définitivement la conformation actuelle des archipels du Sud. A de longs intervalles, les volcans ont plus d’une fois bouleversé ces îles, incendié ces forêts, dévasté ces plaines, modifié la configuration du sol. Ou retrouve encore dans les débris de lave des branches d’arbre à l’état de charbon, des empreintes de fougères et même de coléoptères.

Quels furent les premiers habitans de ces archipels? S’il est vrai, comme l’affirment quelques savans, que l’existence de l’homme se soit manifestée simultanément sur les divers points du globe, cette manifestation n’a pu se produire que sur ceux de ces points où se trouvait un sol définitivement assis et réunissant les conditions nécessaires au maintien et à la continuation de l’espèce. Or nous avons constaté que, dans le Pacifique, ce sol est encore, en partie du moins, en voie de formation, et que les archipels sont comparativement de date récente. La conclusion qui s’impose est qu’ils ont dû être peuplés tardivement et par voie d’immigration.

A quelle race appartenaient les premiers occupans ? On l’ignore, et les traditions de leurs successeurs ne nous apportent à ce sujet que des données confuses au début, et qui deviennent plus obscures chaque jour. Ici, comme ailleurs, les légendes remontent à des antiquités fabuleuses, à des dieux dont les tribus aiment à se dire issues.

Dans un livre récent et dont il a été rendu compte ici même [1], M. le marquis de Nadaillac examine les diverses hypothèses auxquelles a donné lieu le peuplement de l’Amérique et de l’Océanie. On l’a attribué tour à tour aux Sibériens, aux Chinois, aux Indiens, Égyptiens, Phéniciens, Celtes, Scandinaves, Juifs même. Pour l’expliquer, on a ressuscité du fond des mers cette terre mystérieuse, l’Atlantide, abîmée dans les flots. Elle s’élevait, dit-on, au-delà des colonnes d’Hercule et s’étendait au loin dans l’Océan-Atlantique. Anéantie en une seule nuit par un déluge tel que les hommes n’en virent jamais de pareil, il ne subsisterait plus de ce vaste pont jeté entre l’Europe et l’Amérique que des cimes isolées, les Canaries, les Açores, les îles du Cap-Vert et Madère. C’est ce que racontèrent à Solon des prêtres égyptiens qui assignaient à ces événemens une date antérieure de neuf mille ans à sa venue en Egypte. Quoi qu’il en soit de ces hypothèses qui attribueraient à l’Europe et à l’Afrique le peuplement de l’Amérique et, par une supposition plus hardie et plus inadmissible encore, celui de l’Océanie, l’étude des temps présens nous atteste la disparition complète de ces premiers habitans et leur remplacement par une race bien différente. Les habitans actuels, les Kanaques, comme ils s’appellent eux-mêmes, du mot kanaka, qui dans leur langue signifie « homme, » les Kanaques n’ont occupé ces îles que vers la fin du XIIe siècle. Nous avons toute raison de les croire originaires de Sumatra.

On n’ignore pas que, dans la seconde moitié du XIIe siècle, les vastes plateaux de la Haute-Asie ont, à la suite d’épouvantables famines et de guerres sanglantes, déversé sur le monde alors connu ces terribles avalanches humaines qui, conduites par Tchingis-khan, ont envahi les Indes, la Perse, la Syrie, la Moscovie, la Pologne, la Hongrie et l’Autriche. Sur le versant opposé, le même phénomène s’est accompli. Ainsi qu’un flot pousse l’autre, l’émigration est descendue jusqu’à la presqu’île de Malacca, refoulant tout devant elle, acculant à la mer les populations éperdues qui n’ont plus trouvé d’abri que sur leurs bateaux. Le choc dut être terrible pour entraîner ainsi des millions de fuyards et pour les jeter sur les côtes de Bornéo, des Célèbes, des Nouvelles-Hébrides. Ils étaient si nombreux que les plus aventureux durent céder la place sur ces îles et gagner comme ils purent les îles des Fijis, des Navigateurs, Hervey, Tahiti enfin. Un dernier reflux en poussa quelques-uns aux îles Sandwich. Au-delà, il n’y avait plus rien que le continent américain ; les vents contraires opposaient une barrière à leurs frêles embarcations.

Ainsi, d’une part, un vaste courant qui poussa, au XIIe siècle, les Tartares Mongols de l’est à l’ouest, et un courant en sens inverse qui se dirige de l’ouest à l’est. Le premier envahit l’Europe, le seconde inonda les Indes et refoula la population sur l’Océanie. Il y aurait une étude curieuse à faire sur ce double mouvement dont l’impulsion subsiste encore aujourd’hui, sur cette marche plus lente, mais constante, qui entraîne l’Europe vers l’Amérique, l’Amérique vers l’Océanie, le Japon et la Chine; puis, en sens inverse, on pourrait suivre les étapes successives du Chinois, qui envahit peu à peu l’Océanie, peuple une partie de la Californie, franchit la Sierra-Nevada, et dont l’avant-garde vient enfin s’implanter à New-York, Boston, Cincinnati, en dépit des efforts de la législation et des haines de race.

La théogonie tahitienne n’offre qu’un médiocre intérêt. Nous y retrouvons, comme dans toutes les îles de l’Océanie, le pouvoir absolu du chef confirmé ou tenu en échec par le pouvoir théocratique représenté par un grand-prêtre, sacrificateur, devin et prophète. Çà et là quelques légendes curieuses, telle que celle de Hanai, demi-dieu, sorte d’Hercule auquel on attribue des travaux gigantesques. A l’aide d’une ligne, il fit surgir de l’Océan les îles Gambier et les îles Marquises. Nouveau Josué, il contraignit le soleil à s’arrêter sur Tahiti, le saisit par un de ses rayons et l’attacha à un arbre au moment où il se levait à l’horizon.

Les premiers documens sérieux que nous possédons sur Tahiti sont dus au célèbre circumnavigateur anglais, Cook, qui relâcha quatre fois dans cette île, en 1769, 1773, 1774 et 1777. Trois chefs absolus se disputaient le pouvoir. Il finit par échoir entre les mains de l’un d’eux qui fit proclamer roi son neveu, Otuu, se réservant la régence (1770).

Otuu fut le chef et le fondateur de la dynastie actuelle. Parti en expédition une nuit, surpris par le froid, il contracta une bronchite dont il guérit partiellement, tout en conservant une toux opiniâtre. En souvenir de cette campagne, ses courtisans l’appelèrent Po-maré, la nuit de la toux. Otuu adopta ce sobriquet, qui devint le nom de sa dynastie [2].

A la naissance de son fils, Otuu, se conformant aux usages, abdiqua en faveur de son héritier, qu’il fit reconnaître sous le nom de Pomaré II, et continua à exercer le pouvoir en qualité de régent. Son fils et lui accueillirent avec faveur les missionnaires anglais et se convertirent au christianisme. Cette conversion faillit leur coûter la couronne. Défaits deux fois par les partisans du paganisme, ils ne durent qu’à l’intervention de l’Angleterre de l’emporter enfin en 1815. Le paganisme fut supprimé, les idoles brûlées, les maraes détruits et la religion chrétienne proclamée religion de l’état.

La fin du règne de Pomaré II ne répondit pas aux espérances que l’Angleterre avait conçues. A Tahiti, comme dans toutes les îles conquises à la civilisation, le débitant d’eau-de-vie suivait de près le missionnaire et n’y faisait pas moins de recrues. L’ivrognerie se propageait d’une façon effrayante. Pomaré II y succomba en 1821.

Son fils lui succéda sous le nom de Pomaré III. Sa tante était régente. Femme énergique, autoritaire et absolue, elle rappelle par plus d’un côté la veuve de Kaméhaméha Ier aux îles Sandwich. Elle aussi entreprit de relever l’autorité despotique, de résister aux empiétemens des missionnaires, qui rêvaient à Tahiti, comme aux Sandwich, l’organisation d’un gouvernement théocratique, seul capable à leurs yeux de tenir en échec les progrès de l’ivrognerie et l’influence désastreuse des aventuriers européens, dont l’exemple et les mœurs contrariaient leurs enseignemens. A huit cents lieues de distance, nous voyons des faits identiques aboutir aux mêmes conséquences. Une race douce et malléable, accessible aux influences extérieures, semble offrir à la civilisation une conquête facile et pacifique, et pourtant c’est par milliers que se comptent les victimes. Il semble que, par une loi fatale de l’humanité, le progrès ne puisse s’accomplir que lentement; partout où sa marche est violentée, comme le char de Jaggernauth, il écrase les retardataires. L’histoire nous montre, en Europe, la civilisation grandissant péniblement, rejetant à chaque étape successive, sous forme de débris, les préjugés qui entravent sa marche, les institutions mêmes dont elle s’est servie pour avancer. Ici, nous la voyons parcourir en quelques années plus d’espace qu’ailleurs en un siècle, ne rencontrant devant elle aucune résistance, appelée, désirée de tous. Le paganisme avait vécu; il s’écroulait de toutes part?. L’abus atroce provoquait la réaction violente. On avait soif de vivre, de respirer, de secouer ce joug écrasant.

Les missionnaires trouvent la voie ouverte. Ils sont bien accueillis par une population lasse des excès d’une théocratie sans règle morale, d’un despotisme sans frein. Il semble qu’ils n’aient qu’à semer pour récolter. En peu d’années, les habitans passent d’une nudité presque complète à l’usage des vêtemens européens. Détail tout extérieur ; mais dans ces quelques années la dépopulation fait des ravages effrayans. Les sauvages, aussitôt vêtus, contractent des maladies inconnues parmi eux; la pneumonie, la bronchite font des milliers de victimes. En 1774, Cook estimait la population tahitienne à 240,000 âmes. Son calcul se fondait sur le chiffre des guerriers que le chef Toouha embarquait sur une flotte de deux cent dix pirogues de guerre destinées à opérer une descente sur l’île Moorea. En 1797, les missionnaires anglais portent à 50,000 la population de l’île. Elle n’est plus que de 10,000 en 1838 [3], lors du séjour des corvettes l’Astrolabe et la Zélée. Le dernier recensement l’évalue à 9,551 [4].

Le contact avec les blancs amène les maladies vénériennes. L’eau-de-vie, le plus terrible des poisons pour ces races des climats chauds, les décime. C’est une grande erreur de croire que la civilisation se présente aux races barbares uniquement par ses bons côtés. Il n’en est rien. Elle pénètre autant par ses vices, que le sauvage greffe sur les siens propres, que par ses vérités élevées et ses théories morales.

Nous avons vu la vraie lutte s’engager moins entre le Kanaque réfractaire et la civilisation envahissante qu’entre le missionnaire blanc et l’aventurier blanc, entre la religion et l’eau-de-vie se disputant l’indigène. Les missionnaires l’emportent. Instructeurs du peuple, n’est-ce pas à eux de l’initier à cette civilisation nouvelle dont ils sont évidemment les représentans les plus autorisés? Pour bien juger leur œuvre, il importe de se rendre compte des obstacles dont ils avaient à triompher. D’une part, le paganisme vaincu, mais tenant encore par mille racines, les appétits sensuels comprimés, mais non éteints; et de l’autre, leurs compatriotes, avides de gain, impatiens de tout contrôle, bien autrement redoutables pour eux que les Kanaques. Plus religieux que politiques, plus croyans qu’expérimentés, les missionnaires voient dans leur propre domination le saint de la race qu’ils convertissent; ils taillent dans la Bible une sorte de gouvernement théocratique; ils empruntent aux lois de Moïse un code civil; ils croient pouvoir réformer les mœurs à coups de décrets.

C’est ce que tentaient les missionnaires américains aux îles Sandwich. Aux Sandwich, comme à Tahiti, ils se trompèrent; mais une partie de leur œuvre subsiste encore aujourd’hui, et de leurs fautes il ne reste que le souvenir.

Pomaré III vécut peu. Sa sœur Aimata lui succéda, en 1825, sous le nom de Pomaré IV. Elle avait alors douze ans. C’est sous son règne que s’accomplirent les événemens dont nous avons parlé et que, par l’acceptation du protectorat, la France prit pied dans l’Océanie. Les missionnaires et les résidens anglais ne pouvaient voir sans inquiétude et sans dépit le protectorat de la France s’étendre sur un archipel civilisé et colonisé par eux. Ils avaient mis à profit le long délai exigé alors par les communications avec l’Europe; les actes de l’amiral du Petit-Thouars étaient subordonnés à la ratification du roi et n’avaient jusque-là qu’un caractère essentiellement provisoire, ils s’en autorisèrent pour agir sur l’esprit mobile de la reine et des principaux chefs, leur démontrer que l’établissement du protectorat n’était autre chose que l’aliénation et la perte de leurs droits de souveraineté. Pomaré, jusqu’alors de leur part l’objet d’une considération passablement dédaigneuse, devint tout à coup une reine, sœur, par le rang, de la reine d’Angleterre, investie de droits et de responsabilités sacrés. Les bâtimens anglais lui rendirent les honneurs dus aux souverains, et on n’eut pas de peine à la faire revenir sur sa détermination première. Quittant Tahiti, elle se réfugia aux Iles sous le vent, attendant les événemens.

En France, le gouvernement regrettait que l’amiral n’eût pas purement et simplement arboré le pavillon français au lieu du pavillon du protectorat. On estimait l’attitude prise comme dangereuse, en ce sens qu’elle compromettait la France vis-à-vis de l’Angleterre sans lui donner une compensation réelle par une prise de possession définitive. Ces regrets, connus ou devinés par l’amiral, le décidèrent à profiter des circonstances nouvelles que lui offraient le revirement de la reine et la résistance des grands chefs.

En arrivant à Tahiti, le commandant Bruat se trouva en présence d’un désaveu de l’acte du 9 septembre 1842 et d’une résistance à main armée, soutenue et encouragée par les Anglais. La lutte s’engagea avec vigueur; des rencontres sanglantes eurent lieu à Mahauta, à Punaauia, et les hostilités ne cessèrent que par la prise du fort de Fautaua, emporté par les Français.

En France, l’opinion publique s’émut. Le gouvernement, qui comptait sur une occupation pacifique et qui redoutait des complications avec l’Angleterre, manifesta hautement son déplaisir. L’amiral du Petit-Thouars fut désavoué et son rappel décidé.

Nous trouvons dans la Revue rétrospective une dépêche de l’amiral qui prouve bien que la passion de parti faisait fausse route en affirmant qu’il n’avait fait qu’exécuter des instructions secrètes en prenant possession des états de Pomaré, et que son désaveu, bien ou mal entendu, n’était pas une lâche contradiction du cabinet du 29 octobre, ni une comédie à laquelle l’amiral n’eût pu se prêter sans compromettre son honneur. Cette dépêche est datée du Callao, 6 juillet 1844.

«... J’espère dans la justice du roi et de son gouvernement. S’ils ont été prompts à me frapper, ils me réhabiliteront sans doute lorsqu’ils connaîtront toute la vérité, lorsqu’ils auront sous les yeux le tableau des intrigues mises en jeu pour rendre illusoire le protectorat de la France, lorsqu’ils verront que, si je laissais subsister le pavillon couronné que l’on avait fait hisser par Pomaré, l’autorité protectorat eût été plus tard un pouvoir subalterne aux yeux des étrangers, hérissé de difficultés et d’embarras pour la France, dont le gouvernement n’eût pas tardé à se fatiguer. Ils reconnaîtront enfin, je l’espère, que dans une position aussi difficile qu’inattendue, livré à moi-même à 4,000 lieues de France, je ne pouvais agir autrement sans forfaire à l’honneur et sacrifier indignement les intérêts du roi et du pays. »

« On a dit que j’ai outre-passé mes instructions ; mais Votre Excellence sait fort bien que je n’en avais d’aucune espèce, et je n’ai donc pu les suivre et encore moins les outre-passer. Je n’avais pour guide que cet invariable et antique mandat de tout chef d’escadre : protéger les intérêts français, et faire respecter notre pavillon. Je m’y suis religieusement attaché et je n’en ai point forcé l’interprétation; dans l’isolement où je me trouvais, pour bien me pénétrer des intentions du gouvernement, je priai M. le commandant Bruat de me communiquer ses instructions, qu’il mit officieusement à ma disposition pendant trois heures.

« La lecture de ces documens m’apprit le regret éprouvé par le gouvernement de ce que je n’eusse pas mis d’abord le pavillon français au lieu du pavillon du protectorat; je crus dès lors remplir ces instructions en mettant à profit des circonstances que l’intrigue et la mauvaise foi avaient fait naître pour prendre mon premier arrêté par lequel j’ai placé le pavillon français sur tous les points de protection et de défense des îles de la Société et réservé le pavillon du protectorat pour tous les monumens civils d’un usage commun; j’ai suivi en cela la pratique observée par les Anglais à Corfou et dans les îles Ioniennes. »


II.

La question religieuse compliquait singulièrement la question politique. Le 4 mars 1797, les premiers missionnaires protestans avaient débarqué à Tahiti et commencé, dans des conditions exceptionnellement favorables, leur œuvre de propagande religieuse. En 1798, cinq nouveaux missionnaires anglais étaient venus les rejoindre, huit autres arrivaient en 1801. En 1805, ils adoptaient, d’accord avec Pomaré II, l’alphabet tahitien et faisaient imprimer à Londres le premier livre destiné aux écoles, dont le nombre croissait chaque année. Des résistances partielles, des révoltes locales entravaient, sans l’arrêter, l’œuvre de propagande. Lorsque, en 1824, le commandant Duperrey visita Tahiti abord de la corvette la Coquille, il fut frappé des changemens survenus. « L’île de Tahiti, écrivait-il dans son rapport officiel, est aujourd’hui bien différente de ce qu’elle était du temps de Cook. Les missionnaires ont totalement changé les mœurs et les coutumes de ses habitans. L’idolâtrie n’existe plus parmi eux, et ils professent généralement la religion chrétienne. Les femmes ne viennent plus à bord des bâtimens; elles sont d’une réserve extrême lorsqu’on les rencontre à terre. Les mariages se font comme en Europe, et le roi lui-même est assujetti à n’avoir qu’une épouse. Les femmes sont admises à la table de leurs maris. La secte infâme des Arreoys n’existe plus; les guerres sanglantes que ces peuples se livraient et les sacrifices humains n’ont plus lieu depuis 1816. Tous les naturels savent lire et écrire ; ils ont entre les mains des livres de religion traduits dans leur langue et imprimés soit à Tahiti, à Uljéta ou à Eiméo. De belles églises ont été construites, et tout le peuple s’y rend deux fois par semaine avec une grande dévotion pour entendre la prédication. L’on voit souvent plusieurs individus prendre note des passages les plus intéressans des discours. »

A la même époque, un mouvement identique se produisait aux îles Sandwich sous l’impulsion des missionnaires américains. En Europe, on suivait avec une curiosité sympathique cette initiation de peuples barbares à la civilisation; on rendait publiquement hommage aux efforts heureux des missions protestantes. En 1826, M. Guizot, faisant ressortir les caractères qui distinguent des missions catholiques les missions protestantes, s’exprimait ainsi :

« Le premier de ces caractères, celai qui me frappe d’abord, c’est que nos missionnaires ne vont point faire de conquêtes au profit d’une église déjà puissante; ils n’étendent point la domination d’un gouvernement ecclésiastique; ils n’importent pas même, chez les peuples qu’ils s’appliquent à convertir, une discipline extérieure déjà réglée, un gouvernement ecclésiastique tout fait. Ils leur portent seulement la foi et la morale de l’évangile; ils prêchent une doctrine pour les esprits, une règle pour les actions; ils travaillent à réformer l’homme intérieur, l’homme moral, l’homme libre: c’est à Dieu seul et à l’évangile qu’ils lui demandent de se soumettre; ils laissent ensuite à la parole qu’ils ont semée le soin de faire le reste et d’organiser la société chrétienne selon les lieux, les circonstances, les possibilités. J’en pourrais citer de nombreux exemples : le plus récent est celui qu’a offert l’île Tahiti, où la société tout entière, religieusement et moralement réformée par les missions évangéliques, a réformé à son tour son organisation extérieure et civile spontanément et comme il lui convenait. Les missions catholiques ont porté aux païens la foi et un maître, tandis que les missions évangéliques leur portent la foi et la liberté [5]. »

L’établissement du protectorat devait fatalement modifier cet état de choses, non par le fait du gouvernement français d’alors, peu soucieux de propagande religieuse, mais par l’impossibilité matérielle et morale de dénier libre accès dans l’archipel aux missionnaires catholiques impatiens de se mesurer avec leurs rivaux et de leur disputer leurs conquêtes. Déjà Chateaubriand avait prêché la croisade nouvelle et signalé au zèle de la société des missions ces terres peu connues : « Tahiti, écrivait-il dans la préface de son Voyage en Amérique, a perdu ses danses, ses chœurs, ses mœurs voluptueuses. Les belles habitantes de la nouvelle Cythère sont aujourd’hui, sous leurs arbres à pain et leurs élégans palmiers, des puritaines qui vont au prêche, lisent l’Écriture avec des missionnaires méthodistes, controversent du matin au soir et expient dans un grand ennui la trop grande gaîté de leurs mères. On imprime à Tahiti des bibles et des ouvrages ascétiques ! »

On sent percer dans ces appréciations le déplaisir que lui causent les progrès du protestantisme et la nonchalante insouciance avec laquelle il juge les faits religieux qui ne répondent pas à son sentiment du beau. L’auteur du Génie du christianisme ne va pourtant pas jusqu’à regretter ouvertement les changemens survenus, mais d’autres affirmaient ce qu’il ne disait pas et reprochaient aux missionnaires anglais d’avoir substitué au paganisme antique des mœurs sévères. Un des compagnons de voyage de Duperrey, M. Lesson, correspondant de l’Institut et chirurgien en second à bord de la Coquille, appréciait ainsi les résultats obtenus :

« Le cachet qui caractérisait ces peuplades a disparu sous un vernis de dissimulation que leur a porté la ferveur du rigorisme des prêtres protestans. Si les missionnaires, de quelque couleur qu’ils soient, sont aujourd’hui un vrai non-sens parmi les populations civilisées, que pense-t-on que doivent être ces hommes sans talent, sans élévation dans l’âme, à idées rétrécies et bigotes, agissant comme des énergumènes au milieu des peuplades de la mer du Sud, leur portant, disent-ils, le pain de l’évangile, pain lourd et indigeste pour des estomacs qui n’y sont pas préparés? Combien je regrette, pour ma part, la physionomie native des peuplades océaniennes que gâte chaque jour le contact des Européens ! Certes, cette vie molle et efféminée des Tahitiens, ce libertinage qu’on leur reproche, étaient encore loin de celui de nos villes et de la corruption de notre civilisation. Chez eux l’habitude convertissait en un cérémonial de politesse cette prostitution dont on a exagéré les résultats! »

Si les uns reprochaient aux missionnaires protestans d’ennuyer les indigènes et de substituer au libertinage commode et facile d’un passé regretté l’austérité des mœurs présentes, d’autres, au nom d’intérêts privés, se disaient lésés et réclamaient une règle moins sévère. Le commerçant suivait le missionnaire et trouvait fort mauvais que l’observance du dimanche, les services religieux, la fréquentation des écoles, empêchassent les indigènes de se consacrer au travail qu’il attendait d’eux et qu’il rétribuait peu. A Tahiti, comme aux îles Sandwich, la vie est facile; l’indigène trouve en abondance et sans labeur ce qui est nécessaire à son existence. La douceur du climat l’affranchit de toute prévoyance. Les besoins limités et facilement satisfaits n’éveillent point en lui d’idées de convoitise, d’ambition, de richesses; aussi borne-t-il ses efforts à s’assurer le strict nécessaire et comprend-il peu la nécessité d’un travail rémunérateur. Il a fallu éveiller en lui des besoins nouveaux, créer des exigences matérielles, élargir son horizon borné à la satisfaction des appétits pour l’amener à défricher la terre, à cultiver le sol, à planter, récolter, à quitter ses îles pour s’embarquer à bord des navires baleiniers, pour aller fabriquer sur des îlots déserts l’huile de noix de cocos. Ce fut l’œuvre du temps; elle est loin d’être achevée, à Tahiti surtout ; au début, elle fut lente, difficile, et les commerçans impatiens se joignaient à ceux qui regrettaient les mœurs faciles pour accuser et dénigrer l’œuvre des missionnaires.

Ces accusations, ces dénigremens étaient de nature à encourager les missionnaires catholiques, dont le zèle n’avait d’ailleurs pas besoin d’être stimulé. Une première tentative faite en 1826 aux îles Sandwich avait échoué. Le gouvernement local s’était refusé à laisser débarquer les missionnaires catholiques. Le 2 juin 1833, un décret de la propagande, confirmé par le pape Léon XII, confiait à la maison mère de Picpus la tâche gigantesque de convertir au catholicisme toutes les îles de l’Océan-Pacifique, depuis les îles Sandwich jusqu’au tropique antarctique et depuis l’île de Pâques jusqu’à l’archipel Roggewein, dont Kotzebue et Krusenstern avaient cependant déjà démontré la non-existence.

A la fin de 1833, les missionnaires catholiques s’embarquaient à Bordeaux pour le Chili et de là gagnaient les îles Gambier, première étape sur la route de Tahiti. En 1836, ils abordaient à Papeité et sollicitaient une autorisation de séjour qui leur fut refusée. Contraints de s’éloigner, ils réclamaient et obtenaient l’intervention de la France. Le capitaine du Petit-Thouars, commandant la frégate la Vénus, imposait en 1838 une convention en vertu de laquelle les missionnaires catholiques devaient être admis à Tahiti et traités sur le même pied que les missionnaires protestans.

A Tahiti et aux îles Sandwich, la situation était la même. L’année précédente (1837), le commandant du Petit-Thouars avait exigé et obtenu du roi Kaméhaméha III la libre admission des missionnaires catholiques. Dans les deux archipels, la lutte s’engageait entre les missions protestantes et les missions catholiques, qui se disputaient la suprématie. Elle atteignait promptement un degré de violence qui mettait en péril les institutions et le gouvernement lui-même. La question religieuse se compliquait d’une question commerciale dont la France avait pris l’initiative et qui menaçait d’une dépopulation rapide les îles de l’Océanie. En 1830, le commandant Laplace exigeait en effet du gouvernement des Sandwich d’admettre les eaux-de-vie à un droit d’entrée qui ne pouvait excéder 5 pour 100 de la valeur.

En agissant ainsi et en engageant son gouvernement dans cette voie, le commandant Laplace croyait-il, de bonne foi, ouvrir aux produits français un débouché de quelque importance? S’il le crut, et c’est sa seule excuse, il se trompa fort. Imposer par la force l’admission des missionnaires catholiques et la libre introduction des eaux-de-vie, c’était créer dans l’esprit de ces populations une choquante confusion d’idées, mettre une arme redoutable dans les mains des missionnaires protestans et prendre l’initiative d’une mesure fiscale dont la honte était pour la France et le profit pour l’étranger. Nous avons pu constater par nous-même les tristes résultats obtenus, l’impopularité qui en rejaillit alors sur notre pays, et qui subsiste encore. En vertu des traités conclus avec l’Angleterre et les États-Unis, toute concession faite à la France devait s’étendre de droit à leurs nationaux. Il en résultait que les spiritueux anglais et américains, tels que le genièvre, l’eau-de-vie de grain, antérieurement prohibés, entraient dans la consommation après avoir acquitté le droit de 5 pour 100 de la valeur. La France n’ayant aucun commerce direct avec les îles, le traité restait lettre morte en ce qui la concernait; mais il n’en était pas ainsi pour l’Angleterre et surtout pour les États-Unis. Chaque année, plusieurs centaines de navires baleiniers américains relâchaient dans le port de Honolulu et débarquaient des spiritueux dont la consommation, partout et toujours dangereuse pour les indigènes, le devenait plus encore par l’abus résultant du bon marché et par l’excessive chaleur d’un climat intertropical. Si la France s’était proposé pour but de développer le commerce de ses rivales, de hâter la dépopulation de l’archipel et d’assurer la prédominance des États-Unis aux îles Sandwich, elle n’eût pu adopter une mesure d’une réussite plus prompte et plus infaillible. En peu d’années, la mortalité fît des progrès tels que force fut bien de se rendre à l’évidence et de résilier cette clause du traité. Mais, aujourd’hui encore, dans toute l’Océanie, les adversaires de l’influence française ont constamment à la bouche le dicton de : French priests and french brandies, prêtres français, eaux-de-vie françaises.

La question religieuse à elle seule soulevait déjà bien assez de difficultés et, en apparence, d’insurmontables complications. On le vit par le retentissement de l’affaire Pritchard, dont les discussions passionnées, en France et en Angleterre, mirent un moment en péril l’entente cordiale des deux pays et le trône du roi Louis-Philippe. A la distance où nous sommes du théâtre des événemens et de ces événemens eux-mêmes, on s’étonne que de si petites causes aient pu produire de si grands effets, et qu’une rivalité religieuse dans un coin perdu de l’Océanie ait soulevé des passions si vives. Pour le comprendre, il faut tout d’abord se rendre compte que la lutte n’était pas circonscrite à l’île de Papeité, mais qu’elle s’engageait simultanément sur les principaux points de l’Océanie. Aux îles Sandwich, les missionnaires américains avaient évangélisé l’archipel, fondé des temples, des écoles, converti la totalité de la population. A Tahiti, les missionnaires anglais avaient fait de même. Le protestantisme s’était implanté dans l’Océanie, il y était maître, partant jaloux d’une suprématie conquise par de rudes labeurs, des sacrifices considérables et un dévoûment auquel on ne saurait trop rendre hommage. Appelé, accepté par ces populations alors barbares, il avait introduit la civilisation, prêché la religion chrétienne, converti les chefs et le peuple, substitué des lois sages à d’atroces coutumes, triomphé de mœurs dissolues, proclamé la sainteté du mariage, du serment, le respect de la vie humaine, fait cesser les guerres de tribus à tribus et régner l’ordre et la paix. Leur œuvre achevée, sur ces terres par eux conquises, initiées à la civilisation, les missionnaires protestans se voyaient tout à coup menacés par des concurrens qui proclamaient hautement leur œuvre mauvaise, leurs doctrines fausses, leurs dogmes impies et qui prétendaient tout détruire pour tout reconstruire à nouveau. Ils eussent été plus que des hommes, ils eussent douté d’eux-mêmes et de leur foi en n’opposant pas une résistance vigoureuse à ces tentatives. Les chefs et le peuple leur étaient acquis ; les uns et les autres repoussaient ces nouveau-venus qu’on leur imposait par la force, et qui se présentaient à eux sous de fâcheux auspices. Ils encouragèrent ces dispositions hostiles. Abrités derrière les droits incontestables des chefs ou du roi, ils opposèrent une résistance sourde à l’admission des missionnaires catholiques, et quand la force eut triomphé de cette résistance, ils luttèrent avec énergie pour entraver une propagande active.

On a souvent agité la question de savoir si la rivalité religieuse n’a pas eu pour résultat d’aviver la foi et de hâter la conversion au christianisme des peuples de l’Océanie. Témoin pendant quatorze années de ces luttes, nous dirons en toute sincérité ce qu’il en est. Appelé à prendre une part active, en qualité de ministre dirigeant, dans le gouvernement de l’archipel le plus important de l’Océanie, de celui où ces luttes ont eu le champ le plus vaste, nous exposerons le résultat de notre expérience et de nos observations. Cela nous sera d’autant plus facile que nous comptions dans les deux camps des amis sérieux, des hommes dont le zèle et la foi nous ont laissé des souvenirs d’estime et d’admiration.

Les Kanaques sont facilement accessibles aux idées religieuses. Isolés pendant des siècles du reste du monde, perdus au centre de l’Océanie, face à face avec les plus terribles phénomènes physiques dont leur ignorance leur cachait les lois, sur ces terres vierges d’une admirable beauté, sous ce climat incomparable, ils créèrent de toutes pièces une théogonie cruelle et barbare. Comparativement simples au début, leurs rites religieux n’offrirent bientôt plus qu’un mélange confus de pratiques bizarres dont la signification se perdait dans la nuit du passé. Des dieux tyranniques et capricieux gouvernaient sans merci une population sans règle morale. La terreur tenait lieu de foi. Des cérémonies sanguinaires, des restrictions imposées par les chefs et les prêtres au gré de leur fantaisie, formaient un ensemble religieux qui ne reposait que sur l’aveugle superstition du peuple et le despotisme non moins aveugle de ceux qui le gouvernaient. Les Kanaques croyaient à une autre vie, si c’est y croire que de redouter un pouvoir toujours malfaisant attribué aux morts.

Un Dieu naissait de chacune de leurs frayeurs. La déesse des volcans engloutissait leurs villages, dévorait leurs récoltes, semait sur son passage la stérilité et la mort. On retrouve dans leurs traditions des notions vagues de la création du monde, d’un déluge, mais ils n’avaient ni la croyance simple et nette des Indiens de l’Amérique à l’existence d’un grand Esprit, maître souverain des deux et de la terre, ni l’idée païenne d’un dieu, maître des dieux, trônant, comme le Jupiter antique, dans l’Olympe soumis à ses lois. Aucune idée philosophique ne se dégageait da chaos informe de leurs superstitions.

A Tahiti, la secte odieuse et grotesque des Arreoys protestait à sa manière contre un culte sanguinaire, érigeait la débauche en loi, l’infanticide en droit, et promenait de tribus en tribus ses triomphales orgies et ses vices dégradans. Mais, en dépit de ces revendications insensées de la chair contre des pratiques superstitieuses et cruelles, le fond religieux subsistait sévère et dur pour tous. La forme, en revanche, s’effondrait de toutes parts. Chefs et peuple étaient las de ces croyances et de ces rites; ils accueillirent comme des libérateurs les premiers missionnaires qui leur révélèrent une religion de paix et d’amour. Si austère dans la forme, si dogmatique dans le fond que puisse paraître le protestantisme aux races méridionales de l’Europe, il fut avidement reçu par ces races indigènes, plus frappées de la simplicité de son culte, de l’ensemble de ses prescriptions que de son manque de cérémonies et de pompes extérieures. Les missionnaires américains et anglais débarquaient sur ces îles avec leurs familles; leurs femmes secondaient leurs efforts et promptement conquéraient par leur exemple, par leur douceur et leur charité, les femmes indigènes réduites à un indescriptible état d’abjection. Elles les relevèrent à leurs propres yeux et à ceux de leurs maîtres; elles leur enseignèrent le respect d’elles-mêmes, la sainteté du mariage, leurs devoirs et aussi leurs droits, qu’elles ignoraient. En peu d’années, tout était changé. Il n’en fallut pas dix pour convertir les Sandwich et les archipels du Sud.

Des succès si rapides n’étaient pas sans danger. Les missionnaires protestans, quelques-uns du moins, ne s’en tinrent pas là. Ils avaient converti, ils voulurent gouverner. La confiance des chefs et du peuple leur rendait la tâche facile, mais ils ne surent pas résister à la tentation naturelle de fonder un gouvernement théocratique. Ils rêvèrent, eux aussi, leur Paraguay. Ce fut leur faute. Derrière eux marchait l’avant-garde de la civilisation, négocians aventureux, matelots sans aveu, émigrans de toute classe et de toute condition, pour qui toute terre nouvelle est une Golconde ; acharnés à la poursuite du lucre, spéculant surtout sur les vices des indigènes, âpres au gain et le demandant à tous les métiers, ils s’irritaient des restrictions imposées par les missionnaires, dénigraient leur œuvre et leurs prétentions à gouverner, lesquelles, par des fautes inévitables, affaiblissaient leur prestige religieux.

En agissant comme ils le firent, en donnant à leur propagande, au fond très désintéressée, l’apparence de convoitises politiques, les missionnaires protestans s’engagèrent dans une voie dangereuse. On le vit bien aux îles Sandwich où, menacés par le catholicisme au point de vue religieux, par l’immigration européenne au point de vue politique, ils en furent amenés par une série de fautes à se poser en champions de l’annexion aux Etats-Unis et en adversaires décidés du gouvernement auquel ils n’avaient plus part. On le vit à Tahiti, où, sous l’empire des mêmes influences, ils revendiquèrent l’intervention de l’Angleterre et suscitèrent sous main des résistances qui aboutirent à une guerre civile. Reconnaître leurs torts, ce n’est pas condamner leur œuvre. Elle eut deux phases. La première mérite l’admiration, la seconde impose des réserves.

Est-ce à dire que l’importation du catholicisme dans ces îles, déjà converties à la foi chrétienne, fut un bien? Non, à n’examiner que le côté religieux. Quatorze années de notre vie se sont écoulées parmi ces peuples, et nous devons dire que la foi parmi eux a été s’affaiblissant, que les missionnaires catholiques ont bien réussi à ébranler leur confiance dans le protestantisme, mais que, sauf dans un petit nombre de cas exceptionnels, ils n’ont pas substitué une croyance à une autre. Année par année, nous avons pu constater cet affaiblissement de la foi, ce détachement des idées religieuses, cette facilité à admettre, du protestantisme, ce qu’en disaient les prêtres catholiques et du catholicisme, ce qu’en disaient les pasteurs protestans. En voyant les hommes de race blanche en qui, pendant de longues années, ils avaient eu une confiance absolue, se combattre, se dénigrer, s’accuser réciproquement d’ambition et de convoitises déguisées sous le masque de la religion, les Kanaques en sont venus à ne plus les croire que dans le mal qu’ils disent les uns des autres et à donner créance à ces aventuriers qui, enveloppant dans une même haine la religion et ses ministres, leur prêchent de parole et d’exemple le mépris de l’une et des autres

Lorsqu’en 1860 l’Angleterre, jalouse de la suprématie commerciale des États-Unis aux îles Sandwich, entreprit de la combattre, elle crut bien faire en envoyant à Honolulu une mission anglicane dirigée par l’évêque Staley. La reine Emma appartenait à l’église anglicane, le roi s’y ralliait; leur exemple entraîna l’adhésion des principaux chefs et d’une partie de la population indigène, toujours prête à suivre l’impulsion venue de haut. Dans ces symptômes significatifs d’indifférence religieuse et d’engoûment passager, l’évêque Staley et son clergé ne virent que des conversions nombreuses, qu’un signe des temps, qu’un éclatant triomphe remporté sur l’austérité méthodiste et sur l’église catholique. La presse religieuse anglaise retentit de chants de victoire. Qu’en advint-il? Après la mort de Kaméhaméha IV, les églises anglicanes se vidèrent ; on prêcha dans le désert, et les Kanaques revinrent à l’indifférence dont la rivalité des sectes est la principale cause. A quelque point de vue que l’on se place, on admettra qu’il eût mieux valu pour ces peuples rester protestans, mais chrétiens, que de cesser d’être protestans sans devenir catholiques, et que les faibles recrues ainsi faites ne compensent pas le détachement des masses.

III.

En 1866, l’auteur de ces lignes reçut une intéressante communication du gouverneur de nos établissemens dans l’Océanie. Frappé des progrès rapides da commerce et de l’agriculture aux îles Sandwich, le gouverneur nous écrivit pour nous demander de le renseigner sur les mesures prises par nous. A huit cents lieues de distance, tous deux, compatriotes, appelés à gouverner des populations de même race, sous des climats identiques, nous pouvions et nous devions nous prêter un mutuel concours. Il se heurtait aux difficultés que nous avions rencontrées au début; mais alors qu’aux îles Sandwich nous entrions dans une voie de prospérité commerciale, à Tahiti tout languissait. L’immigration était nulle, les bras manquaient aux plantations péniblement fondées, les capitaux faisaient défaut, et les efforts les plus persévérans aboutissaient à des résultats nuls. L’examen auquel nous dûmes nous livrer alors nous permit de constater les causes d’infériorité et d’impuissance qui pesaient et pèsent encore lourdement sur notre colonie. En les signalant ici, non pas au nom de théories préconçues, mais au nom d’une expérience acquise par quatorze ans de travail, d’études et de tâtonnemens, nous pensons faire œuvre utile. Pourquoi les moyens qui ont porté si haut la prospérité des îles Sandwich, rétabli leurs finances, créé un mouvement commercial, agricole et maritime important, attiré l’émigration, seraient-ils inefficaces dans nos archipels du Sud? La race est la même, le sol est le même, mêmes aussi le climat et les productions.

Le budget des recettes et des dépenses de Tahiti se soldait en 1879 par un chiffre de 900,000 francs. Ce chiffre est presque décuplé aux Sandwich. L’exportation de sucre atteint à peine 20,000 fr., elle dépasse 8 millions à Honolulu. On compte dans l’île de Tahiti trois usines à sucre et deux machines à égrener le coton ; aux Sandwich, il y en a plus de cent, et nombre de plantations sucrières donnent un bénéfice net de 200 à 300,000 francs par année. Et cependant, aux îles Sandwich, le gouvernement local a dû tout faire par lui-même, résister aux convoitises américaines, maintenir son indépendance, éviter de donner prise par une mauvaise administration à des plaintes, à des conflits qui mettaient en danger l’autonomie; pour cela, assurer la sécurité des biens et des personnes, créer une police, une armée, une magistrature, encourir de grosses dépenses, tandis qu’à Tahiti, le protectorat résolvait toutes ces questions, assurait ces services et permettait de faire concourir toutes les forces vives au développement matériel du pays, assuré de son indépendance garantie par une grande puissance. Que de fois avons-nous vu, aux îles Sandwich, nos efforts entravés, contre-carrés par les représentans de l’Angleterre et des États-Unis, par les réclamations des gouvernemens étrangers prétendant s’immiscer dans des questions d’administration intérieure, désireux d’exercer leur influence et de faire prévaloir leurs idées. Quand, au nom du gouvernement, nous affirmions hautement notre volonté bien arrêtée de nous tenir en dehors des questions religieuses, de limiter le rôle de l’état à l’impartialité la plus stricte, la France nous reprochait de ne pas encourager le développement de la mission catholique; les États-Unis nous accusaient d’entraver l’œuvre de propagande des missionnaires protestans, l’Angleterre réclamait pour les anglicans des privilèges et des droits nouveaux.

A Paris, on s’irritait de nos résistances à la libre admission des eaux-de-vie et au droit élevé qui les frappait; à Londres et à Washington, on réclamait la prohibition absolue ; les journaux américains entretenaient une agitation annexionniste, mettaient leur gouvernement en demeure d’agir et de s’emparer d’un archipel civilisé par leurs missionnaires et où leurs comptoirs, leur commerce, leurs capitaux et leur immigration primaient tous les autres. C’est au milieu de ces difficultés chaque jour renaissantes qu’il fallait diriger, gouverner, imprimer l’impulsion, développer les ressources matérielles d’un pays dont la prospérité croissante éveillait les convoitises étrangères, et dans lequel on chercherait vainement aujourd’hui un adulte ne sachant pas lire, écrire et compter. Nos établissemens de l’Océan-Pacifique du Sud n’ont pas eu à traverser ces épreuves. Le champ était libre. On pouvait agir sans crainte et sans entraves. Le problème était autrement simple. Pourquoi et comment n’a-t-on abouti qu’à de si médiocres résultats?

Une première faute a été de confier au début l’administration de la colonie naissante à des hommes mal préparés par leur éducation première à cette tâche délicate. Nous prions ici nos lecteurs de ne pas s’y méprendre : nous n’attaquons personne, nous discutons un principe. Nul n’a plus que nous le respect des admirables qualités de notre marine, mais nous tenons pour certain que ces qualités mêmes ne sont pas compatibles avec l’administration d’une colonie. Elevés dans le respect d’une discipline sévère, d’une hiérarchie très marquée, dans le sentiment d’une responsabilité absolue et du droit à une obéissance passive de la part de leurs inférieurs, nos officiers de marine ne sauraient, du jour au lendemain, s’affranchir d’une tradition qui fait leur grandeur et leur force morale. Dans quelque situation que vous les placiez, ils y apporteront les idées, les habitudes, la discipline dont ils sont imbus depuis leur enfance, et ces qualités admirables dont, à l’époque de nos revers, ils ont donné dans Paris assiégé l’étonnant spectacle. Ceci dit, rendons-nous compte de ce qu’est une colonie et de ce qu’est Tahiti.

Situés à plus de 3,000 lieues de distance de la métropole et en dehors des grands courans commerciaux, les archipels de la Société sont habités par une race molle, indolente, vivant sans besoins sur un sol sans culture. Une terre riche, fertile, un climat tropical tempéré par les brises de l’Océan, des mœurs faciles, l’oisiveté, bercent et endorment l’activité humaine. La population, rare et clairsemée, trouve sans efforts à sa portée tout ce qui est nécessaire à une existence d’où le froid et la faim sont bannis. Nuls besoins de luxe; la nature seule en fait les frais; l’air, la lumière, la chaleur, les beaux sites, les fleurs éclatantes et leurs parfums, les fruits savoureux sont à tous sans labeur et sans peines. Tout est facile, sauf le travail ; tout est simple, hormis l’effort. Transporté dans ce milieu, l’Européen lui-même sent son énergie faiblir, les ressorts de sa volonté se détendent; volontiers, lui aussi, il s’abandonnerait à cette influence molle et dissolvante, n’était que d’autres besoins, d’autres ambitions, le stimulent et le pressent. L’homme civilisé ne revient jamais à l’état de nature; il peut retomber à l’état de bestialité, ainsi le font ces matelots déserteurs, ces écumeurs de mer jetés par le hasard des vents et des flots sur les îles de l’Océanie, vivant avec les sauvages, plus sauvages et plus cruels qu’eux, mais il n’est pas d’exemples de l’homme civilisé retournant à l’état simple, d’ordinaire contemplatif, des races primitives. Au milieu d’elles, il est meilleur ou pire qu’elles, mais il est autre.

Dans ces archipels dépeuplés par le contact avec la civilisation, — nous en avons dit la cause, — la population décroît chaque année. On peut, par des mesures énergiques, ralentir, arrêter pour un temps cette dépopulation ; nous en avons fait l’expérience aux îles Sandwich, mais il n’est, croyons-nous, au pouvoir de personne d’en supprimer les causes. Cette loi fatale suit son cours; en Afrique, en Amérique, en Océanie, nous la retrouvons la même. L’immigration seule comble les vides, superposant lentement une race à l’autre en attendant l’heure de la substitution absolue. On sait comment se recrute l’immigration sur ces terres lointaines. Les aventureux de toute classe, les déclassés de toute origine, les impatiens, ceux que la civilisation comprime, ceux à qui une organisation sociale savante et compliquée mesure l’air, la place et l’espace, ceux-là forment l’avant-garde. Derrière eux, les spéculateurs hardis, les négocians en quête de débouchés nouveaux, les émigrans maîtres d’un petit capital, désireux de le convertir en grandes propriétés, les gens de métier alléchés par la perspective de gros salaires et de petites dépenses.

Tels sont les élémens dont se compose une colonie naissante, élémens hétérogènes et disparates dont il s’agit de tirer le meilleur parti possible, qu’il faut diriger dans leur voie et réunir dans un effort commun : le développement moral, intellectuel et matériel du pays. Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas là de l’emporter de haute lutte, de lancer à l’assaut de la barbarie toutes ces forces brutales et impatientes, d’abattre l’Indien à coups de fusils comme dans le Far-West, pour s’approprier son champ, ou l’Inca pour lui ravir son or. L’œuvre est autre, bien autrement compliquée, mais aussi bien autrement humaine: protéger l’indigène contre la violence ou la fourberie, tout en faisant leur place à ces nouveaux venus; entraîner dans la lutte contre la nature ces forces violentes qui sont un danger dans une civilisation comme la nôtre parce qu’elles y restent souvent sans emploi et que la discipline militaire leur répugne, mais qui deviennent une bonne fortune pour une colonie. Ce sont les rôdeurs de prairies qui, les premiers, s’enfonçant dans les plaines de l’Ouest, ont découvert et colonisé le Kansas, l’Arizona, conquis le Texas et annexé la Californie aux États-Unis. Ce sont les rudes bûcherons du Maine qui ont peuplé la région des grands lacs, de même que l’écume de Londres a envahi l’Australie et donné un continent à une île. Qu’étaient ces Espagnols, compagnons de Balboa, aventurier lui-même, qui, les premiers, franchissant le Darien, découvraient le Pacifique et en prenaient possession au nom de la couronne d’Espagne? et les soldats de Pizarre, les matelots de Magellan, tous ou presque tous soldats ou matelots d’aventure, qui dépensaient au loin et au profit de leur pays une énergie sans emploi dans leur pays même?

Étant donnés ces élémens divers, et ce sont invariablement les mêmes que l’on retrouve à la naissance de toutes les colonies, on peut se former une idée juste des mesures générales à prendre et des aptitudes multiples de ceux appelés à les mettre en œuvre. Il n’y a rien là qui ressemble au mécanisme savant d’un état social tout organisé, dont les rouages fonctionnent sans choc et sans heurt, en vertu d’une impulsion partie de haut et par l’intermédiaire d’une hiérarchie où chacun a son rôle, sa place assignée. Il faut créer, il faut gouverner, mais sans faire, sentir trop lourdement la main; il faut laisser une large part à l’initiative individuelle, accepter les ennuis qu’elle cause en compensation des services qu’elle rend, éviter les conflits, détendre autant que possible les liens d’une discipline trop rigoureuse, tolérer beaucoup, s’effacer souvent, n’intervenir qu’en cas d’absolue nécessité et alors avec une énergie proportionnée aux résistances. Ce n’est là le fait ni d’un soldat, ni d’un marin, et l’histoire de nos colonies le prouve. Esclaves de la discipline, exécuteurs fidèles des ordres qu’on leur transmet, ils ont administré nos colonies avec zèle et dévoûment, avec une intégrité absolue, mais sous eux et par eux nos colonies sont restées stationnaires; or, toute colonie qui ne progresse pas recule. Le repos, le statu quo sont l’apanage des nations parvenues à leur apogée, et qui n’ont plus qu’à descendre.

Pénétrons plus avant dans le détail des faits. Pourquoi l’immigration affluait-elle aux Sandwich et faisait-elle défaut à Tahiti? Aux Sandwich, on l’encourageait, on l’appelait, on la facilitait. L’émigrant n’avait pas, en débarquant, à demander de permis de séjour, à justifier de ses moyens d’existence. Il pouvait aller, venir, sans être entravé dans sa liberté d’action. Les règlemens de police étaient simples ; du moment qu’il s’y conformait, il était en règle. A Tahiti, on exigeait de lui des formalités sans nombre. Il n’était que toléré au début; de là à être surveillé il n’y a pas loin. Il devait justifier de ses moyens d’existence, expliquer d’où il venait, ce qu’il entendait faire, à quel genre d’industrie il comptait se livrer. J’assistais un jour sur les quais de Honolulu au débarquement d’une goélette arrivant de Tahiti. Parmi les passagers je reconnus à ses allures un compatriote; je l’interrogeai en français; tout heureux de trouver quelqu’un qui parlât sa langue, il me raconta son histoire. Après un séjour au Chili, il s’était rendu à Papeité. A peine débarqué, on lui demanda entre autres questions s’il avait des capitaux. « Si j’en avais, je ne viendrais pas ici. » Cette brusque réponse parut un peu séditieuse. On l’accueillit assez mal; ennuyé des formalités qu’on exigeait de lui, il se lassa; quinze jours après, il partait pour Honolulu. Je le revis deux ans plus tard. Il avait gagné une assez jolie somme pour un ouvrier, environ 25,000 francs, et possédait en outre un terrain qu’il plantait en cannes à sucre, à la suite d’un contrat passé avec une plantation voisine qui lui achetait ses produits. Il me dit qu’il espérait dans cinq ans avoir assez d’argent pour établir un moulin.

Ce n’est pas là un fait isolé. Une petite île dépendant de l’archipel Havaïen est louée à bail, pour un long terme, par une famille anglaise précédemment établie dans l’archipel de la Société. Le chef de cette famille disposait de capitaux assez considérables et voulait se livrer à l’élevage du bétail. Il faut pour cela de grands terrains. Promené pendant six mois de l’un à l’autre, découragé par les exigences méticuleuses de l’administration tahitienne, il avait, lui aussi, quitté notre colonie pour émigrer aux Sandwich.

On a cru bien faire, en effet, en transportant dans notre colonie les traditions et les prescriptions administratives de la métropole. Elles ont, dans une certaine mesure, leur raison d’être en France, elles ne l’ont pas là-bas. Ces rouages sont trop compliqués ; il y aurait avantage à les simplifier et à diminuer du même coup le nombre des fonctionnaires. Sauf un très petit nombre, il y aurait avantage aussi à les recruter parmi les colons eux-mêmes, plus directement intéressés aux progrès commerciaux et au développement agricole du pays, dont le sol est admirablement approprié à la culture du coton et de la canne à sucre. En 1875, Tahiti exportait pour plus d’un million de francs de coton égrené, dont 247,000 en France. Dans le premier semestre de 1878, l’exportation était tombée à 31,000 francs pour la France. L’industrie sucrière ne produit presque rien, alors qu’aux îles Sandwich elle est une des principales sources de la prospérité du pays et que chaque année on crée des plantations nouvelles. Les bras et les capitaux font défaut à l’agriculture; l’immigration seule peut amener les uns et les autres. C’est elle qu’il importe d’encourager, et c’est elle que nos prescriptions méticuleuses, nos exigences bureaucratiques tiennent le plus souvent à distance. Le sol n’est pas plus riche, le climat n’est pas plus doux, la vie n’est pas plus facile aux Sandwich que dans notre colonie nouvelle. Si l’immigration s’y porte de préférence, si les capitaux y affluent, si l’exportation grandit chaque jour, la cause en est moins dans le traité de réciprocité conclu avec les États-Unis et qui assure aux sucres havaïens la libre admission sur le marché de San-Francisco que dans une législation très simple, des impôts modérés, la mise en valeur des terres et des lois de naturalisation qui permettent à l’émigrant de s’identifier avec la population et de prendre part, comme électeur et comme éligible, sous certaines conditions de cens électoral, à la vie politique du pays. Les lois ne créent pas l’immigration, elles l’attirent ou la repoussent. A Tahiti, on n’a rien fait pour l’attirer. Redoutait-on, dans l’état précaire que constituait le protectorat, l’introduction d’un élément étranger hostile à son maintien? Peut-être. Ces préventions doivent disparaître aujourd’hui. La France n’a plus rien à redouter de ce côté. Ces archipels sont terres françaises ; il dépend de nous qu’ils deviennent riches et prospères. Abandonnons, parmi nos anciens erremens, ceux que l’expérience a condamnés, empruntons aux pays voisins les mesures qui leur ont si bien réussi. Un champ nouveau s’ouvre à notre activité et à nos efforts; il est de nature à tenter de nobles ambitions.


C. DE VARIGNY.

  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1880.
  2. G. Cuzent, Tahiti, p. 48.
  3. Ellis, Polynesian Researches.
  4. Annuaire de Tahiti, 1879, p. 147.
  5. Troisième rapport à la Société des missions évangéliques. (Assemblée générale du 14 avril 1826. Discours de M. Guizot.)