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La France devant l’Europe après le débat de l’adresse

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La France devant l’Europe après le débat de l’adresse
Revue des Deux Mondes, période initialetome 17 (p. 740-763).


LA


FRANCE ET L'EUROPE


APRES LE DEBAT DE L'ADRESSE.




Deux questions grandes par elles-mêmes, plus grandes encore par leurs conséquences éventuelles, étaient soumises cette année aux délibérations des chambres ; deux parlemens paraissaient devoir se répondre, et, si la tribune française avait déjà touché à d’aussi redoutables intérêts, elle n’avait jamais rencontré devant elle des susceptibilités aussi vives et des situations aussi délicates. Je voudrais constater le résultat politique de ce débat ; je voudrais faire comprendre, sans les exagérer et sans les amoindrir, les conséquences de la protestation anglaise, contre les mariages espagnols et de la protestation émanée de la France contre la violation des traités de Vienne. Après avoir apprécié chacun de ces deux faits en eux-mêmes, j’essaierai de caractériser, comme je la comprends, la position qu’ils ont donnée à la France devant l’Europe.

S’il est un axiome dans la politique européenne, c’est la nécessité pour la France d’avoir en Espagne un gouvernement ami, et d’écarter à tout prix de la cour de Madrid une influence étrangère qui serait un embarras en temps de paix, un péril en temps de guerre. Ce principe fut universellement accepté dans le dernier siècle, et l’on comprit que la France ne pouvait trouver quelque sécurité du côté de l’Allemagne qu’en étant pleinement rassurée du côté de la Péninsule. Mais à ce motif aussi permanent que la situation géographique elle-même sont venues se joindre, depuis vingt ans, des raisons plus impérieuses encore. La France ne peut abdiquer toute pensée d’extension territoriale que sous la réserve de devenir puissance colonisatrice et maritime, et l’Algérie est désormais pour l’Europe la plus sérieuse garantie des traités qui nous ont fait rentrer dans nos anciennes limites. Or, l’amitié de l’Espagne est la condition même du développement de la France dans ses possessions d’Afrique. Si cette amitié est utile en temps de paix pour notre établissement agricole, qui tire ses meilleurs travailleurs des Baléares et de l’Andalousie, elle devient indispensable en cas de guerre maritime, car l’Espagne peut seule assurer le ravitaillement de l’Algérie, et son intervention rendrait impossible le blocus de ses côtes. L’alliance espagnole n’existât-elle pas à titre de principe, il faudrait donc l’inventer : lorsque la France, pour s’asseoir solidement à Alger, est contrainte de s’appuyer sur Tunis et de peser sur le Maroc, lorsque son vieux patronage au Liban et le devoir de maintenir la liberté commerciale du monde l’appellent à intervenir si souvent dans les affaires d’Égypte et de Syrie, il faut qu’en respectant l’indépendance intérieure de l’Espagne, elle puisse en toute occasion compter sur elle. Elle ne saurait fonder sa politique dans la Méditerranée sans le concours de la puissance qui possède Cadix, Algésiras, Ceuta, Barcelone et Mahon : mieux vaudrait mille fois renoncer à des espérances qui suffisent pour nous consoler de tant d’autres désormais perdues, que d’en poursuivre l’accomplissement sans une condition manifestement nécessaire à notre sécurité et à notre succès. L’instinct public a compris la connexité de ces grands intérêts ; aussi aurait-il considéré l’établissement à Madrid d’un gouvernement soumis à une influence rivale comme une trahison envers la France.

Rarement politique a rencontré au sein des pouvoirs publics et de la nation une plus vive adhésion que la politique suivie par le cabinet dans l’affaire de la succession espagnole. Le principe posé dès 1842 par M. le ministre des affaires étrangères et notifié par lui aux grandes cours était à la fois tellement français et tellement européen, si conforme à nos intérêts et à l’équilibre général du monde, qu’il ne pouvait soulever au-delà des frontières aucune objection sérieuse. Aussi l’Angleterre ne se refusa-t-elle pas à l’admettre, quoiqu’elle réservât par l’organe de lord Aberdeen le droit et la pleine liberté de la reine d’Espagne. Le mariage de cette princesse avec un descendant de Philippe V était devenu, grace à la bonne attitude prise par la France, une idée acceptée de tous, parce que tous comprenaient qu’aucune transaction n’était possible sur un point où l’intérêt de ce pays et l’honneur de sa maison régnante étaient si étroitement engagés. Pendant quatre années, l’accomplissement de ce projet a été poursuivi de concert par le cabinet français et par le cabinet tory : à l’avènement du ministère whig, au mois de juillet dernier, la France a demandé avec insistance à continuer la même politique, et ce n’est qu’après un silence de quarante jours, et sur la divulgation d’une action isolée exercée à Madrid, qu’elle s’est crue libre d’agir seule et d’aviser.

La conduite du ministère dans cette occasion décisive a reçu l’approbation de l’opposition presque tout entière, comme elle avait obtenu celle de l’opinion publique. Le principe du mariage d’Isabelle Il avec un descendant de Philippe V a été universellement admis, et le mariage de l’infante avec un prince français a seul été attaqué par l’honorable président du ministère du 1er mars, comme ne compensant par aucun avantage constaté les périls qu’il pourrait susciter un jour. On voit donc que, dès l’ouverture de la discussion, le terrain en a été singulièrement rétréci. Encore faut-il rappeler que ni M. de Montalembert, ni M. le duc de Noailles à la chambre des pairs, ni M. Billault, ni M. Berryer à la chambre des députés, n’ont établi de distinction entre les deux parties de la négociation ; aussi nettement que M. le duc de Broglie lui-même, ils ont couvert les deux mariages de la même approbation, dominés par cette pensée que, la succession d’Espagne pouvant sortir par deux portes de la maison de Bourbon, il importait que la France fût maîtresse de l’une comme de l’autre.

On a quelque peine à s’expliquer comment un esprit aussi élevé que celui de M. Thiers n’a pas admis l’association intime des deux questions, et comment, après avoir reconnu la nécessité politique d’unir la reine à un descendant de Philippe V, le chef du centre gauche eût voulu voir adopter une conduite qui livrait la main de l’héritière du trône aux poursuites de prétendans étrangers. Pour échapper à cette difficulté, M. Thiers a insinué qu’il y aurait eu avantage à provoquer le mariage des deux royales sœurs avec leurs deux cousins, combinaison qui assurait à l’Angleterre une demi-satisfaction, puisque dans cette hypothèse don Henri, son candidat, en admettant que le prince de Cobourg ne méritât pas mieux ce titre, aurait eu la certitude de partager le trône ou de s’asseoir sur le premier degré. J’ai éprouvé, je le confesse, quelque étonnement en voyant l’illustre orateur faire si complètement abstraction des sentimens trop connus de la reine-mère, dont il avait cru pouvoir, dans la session précédente révéler au public les antipathies et les haines. Je n’ai pu comprendre qu’un esprit aussi pratique ne tînt pas compte, d’une part, des répugnances fort légitimes qu’éprouvaient les deux reines pour un jeune prince qui s’était fait chef de parti, et, de l’autre, du besoin que ressentait le gouvernement espagnol de consolider l’état de choses établi dans la Péninsule par l’appui d’un mariage étranger. L’union de la reine avec l’un des fils de don François de Paule enlevait toute espérance aux nombreux partisans de la branche exclue du trône ; pour qu’une telle combinaison’ ne devînt pas périlleuse, il fallait donc qu’elle fût contrebalancée par le concours instantané et par le patronage public d’une grande puissance. L’Espagne avait un intérêt capital à vouloir que la France ou l’Angleterre donnât un prince à sa maison royale : ceci a décidé en même temps et l’association des deux mariages et leur simultanéité. Aussi l’appréciation de cette négociation, indivisible dans toutes ses parties quant au fond des choses aussi bien que quant au terme de leur accomplissement, se réduit-elle à ceci : le double mariage, avec ses difficultés éventuelles dans l’avenir, vaut-il mieux pour la France que le mariage du prince de Saxe-Cobourg avec ses périls certains dans le présent ? La question ainsi posée est résolue, car qu’aurait dit l’opposition, si, au lieu d’annoncer à la France à l’ouverture de la session la double union royale consacrée à Madrid, la couronne s’était trouvée dans la nécessité de lui apprendre le mariage des deux filles de Ferdinand VII avec le chef du parti anglais et avec le cousin du prince Albert ?

Peu de questions ont trouvé l’opinion nationale plus décidée et se réfléchissant au sein des chambres avec plus de chaleur. Si M. Guizot n’avait eu à parler que pour ses compatriotes, il n’y avait guère de débat à engager, car le seul souvenir du 15 juillet 1840 l’aurait dispensé de traiter à fond la question des procédés ; mais, indépendamment de l’importance politique de la négociation qu’il fallait constater devant la France, il avait la loyauté de sa propre conduite à défendre devant l’Europe. On sait comment cette double tache a été accomplie. A l’éclatante lumière qui s’est faite, les actes de chacun seront jugés, et l’Angleterre ne verra qu’un échec grave sans doute, mais amené par une politique différente de celle qui avait prévalu jusqu’alors, dans une affaire où un ministre, compromis par sa propre faute, voudrait associer son pays à ses déceptions personnelles et à ses colères. Déjà séparés dans les affaires de la Péninsule par le concours que nos voisins prêtent aux progressistes et que nous accordons aux modérés, nous le serons en outre par un point de droit constitutionnel que la France entend comme l’Espagne, et qu’il appartient à celle-ci de résoudre souverainement. C’est un embarras de plus entre deux gouvernemens qui en ont déjà d’autres, niais ce n’est point une cause de guerre. Cette extrémité suprême dût-elle sortir un jour de la question, il faudrait l’accepter sans hésiter ; car il s’agirait, ce jour-là, de défendre l’indépendance de la péninsule, l’inviolabilité de la loi de succession émanée de ses cortès, et de ne pas subir la ridicule interprétation d’un traité à laquelle a résisté le bon sens de toutes les chancelleries, malgré leurs dispositions peu bienveillantes.

En résumé, si la question ne disparaît pas par la naissance d’héritiers directs de la reine Isabelle, elle restera sans doute un grand embarras entre la France et l’Angleterre ; mais elle vaut pour nous toutes les difficultés qu’elle pourra nous susciter ; enfin l’on peut compter qu’elle ne deviendra pas une cause de rupture, du moment où l’on nous saura irrévocablement décidés à en aborder toutes les chances, car l’Angleterre ne déviera pas en Europe de la politique qui lui a fait accepter au-delà des mers l’annexion du Texas, et lui donnera la résignation nécessaire pour subir un jour celle de la Californie. Quant aux complications récentes que les situations personnelles ont ajoutées aux difficultés, la presse française me paraît s’en exagérer singulièrement la portée. L’Angleterre ne fera pas pour une question d’hommes ce qu’elle n’entend pas faire pour une question de choses. Il n’est personne d’assez solidement établi à Londres dans les conseils de la couronne et de la nation pour faire dévier, au gré de ses susceptibilités, la politique de son pays du cours nécessaire qui lui est en ce moment tracé par l’attitude des États-Unis et par la situation de l’Irlande. La Grande-Bretagne ne fait pas plus une politique de colère qu’une politique d’enthousiasme, et si, comme il faut s’y attendre, elle cherche quelque part une revanche, ce sera beaucoup plus pour son profit politique que pour la satisfaction personnelle d’un ministre.

Dans l’affaire de Cracovie, les devoirs de la France n’étaient pas moins impérieusement tracés, et elle les a remplis dans la mesure imposée par la prudence. L’une des dispositions les plus formelles de l’acte de Vienne a été insolemment enfreinte, et cette insigne violation du traité qui régit l’état territorial de l’Europe a été aggravée par un commentaire qui, s’il était accepté, ne laisserait pas debout un seul article des conventions de 1815. Le gouvernement français a signalé la violation de la foi jurée ; il a pris des réserves à valoir pour l’avenir ; la chambre, répétant les paroles même de M. le ministre des affaires étrangères, a déclaré qu’aucune puissance ne pouvait enfreindre les traités « sans en affranchir en même temps les autres. »

Un débat des plus regrettables s’est engagé sur ce paragraphe, qu’une rédaction différente aurait utilement remplacé. M. Barrot s’est attaché à prouver que toutes les dispositions d’une convention diplomatique sont indivisibles, et, s’il n’avait dit que cela, il aurait proclamé un principe incontestable. Lorsqu’une partie s’est affranchie d’une clause écrite, quelque minime qu’en soit d’ailleurs l’importance, l’autre partie rentre ipso facto dans son entière indépendance, sauf à n’en faire usage qu’avec opportunité et selon la mesure de son propre intérêt. Ceci est rigoureusement vrai en droit abstrait, parce que les nations, n’ayant pas de supérieur commun pour arbitrer leurs différends, n’ont d’autre moyen de contraindre à réparer la violation d’un pacte que de rentrer l’une envers l’autre, afin d’obtenir cette réparation, dans l’état de nature, c’est-à-dire de déclarer la guerre ; mais obliger un cabinet à dire une telle chose en face du monde, lorsque d’un consentement unanime on est résolu à ne pas tirer l’épée, se complaire à argumenter contre un ministre ou contre un rapporteur, comme s’il s’agissait de faire passer une thèse à un licencié en droit, et d’éprouver leur sagacité sur des questions délicates, c’est là un procédé tout au moins irréfléchi. En Angleterre, le parlement aurait décliné un tel débat.

D’ailleurs, le droit strict, reconnu par les publicistes, ne dégagerait la France qu’envers les trois gouvernemens qui ont abrogé l’article 6 de l’acte principal de Vienne ; or, cet acte a été signé par huit puissances, dort une proteste aussi vivement que nous-mêmes. Peut-on prétendre dès-lors que les traités de 1815 sont infirmés dans ce qui se rapporte à la fixation des limites territoriales, et ne voit-on pas qu’en soutenant une pareille doctrine on soulèverait contre soi tous les états dont les titres y sont consignés, depuis les monarchies du premier ordre jusqu’au duché de Lucques et à la principauté de Waldeck ? Professer d’un côté le respect de toutes les nationalités et maintenir de l’autre que les traités de Vienne n’existent plus, ce serait faire, qu’on y prenne garde, deux choses contradictoires. C’est par l’effet de ces traités que la Belgique, la Westphalie, l’Allemagne rhénane, le royaume d’Italie, et généralement tous les pays réunis par Napoléon, ont échappé à la France. Nous tenir pour affranchis des conventions de Vienne serait donc remettre en question des faits irrévocablement accomplis et rendre à la calomnie les armes qu’il nous importe tant de lui ôter. Ces traités ont consacré sans doute de vieilles usurpations et en ont consommé de nouvelles : il suffit de rappeler la Pologne, la Saxe, la Norwége, Gênes, Venise ; mais, en ce qui concerne la France, leur effet a été de la faire rentrer dans ses anciennes limites, et c’est le sens principal que leur attribue l’Europe du moins par rapport à nous. Prenons donc garde d’alarmer les peuples en voulant nous venger des cabinets, et sachons, tout en protestant dans des termes dont les événemens fixeront la mesure, conserver un milieu également éloigné de la faiblesse et de la témérité.

Quoi qu’il en soit, cette incorporation secrètement préparée semble un épisode de la politique du dernier siècle furtivement transporté dans le nôtre : il s’est accompli au mépris d’assurances réitérées et contrairement à l’intérêt de deux des cours, qu’il a contraint à la fois au mensonge et à la violence. Comment, pour échapper à l’embarras de Cracovie, moins sérieux pour eux que ne l’a été pour la France l’agitation du département de l’Indre, que ne l’est pour l’Angleterre la moindre insurrection de l’Irlande, ces trois gouvernemens ont-ils pu blesser aussi profondément la conscience publique et réveiller l’odieux souvenir des partages de la Pologne, en allant remuer les reliques d’un grand peuple jusque dans la tombe où la piété de l’Europe les avait enfermées ? Comment l’Autriche n’a-t-elle pas eu présent à la mémoire le mot récent de lord Palmerston que, si les traités sont détruits sur la Vistule, ils n’existent plus sur le Pô ? Pourquoi la Prusse, abdiquant une fois de pins devant la Russie, lui a-t-elle fourni le meilleur des argumens pour préparer l’incorporation des principautés danubiennes, et a-t-elle infirmé la valeur du seul titre en vertu duquel elle-même possède la moitié de la Saxe et les provinces rhénanes ? Comment enfin tout cela s’est-il consommé au moment où l’état intérieur de la Suisse semblait commander de ménager le bon vouloir de la France, et d’où vient qu’on a fait une pareille réponse aux efforts tentés depuis si long-temps par celle-ci pour faire prévaloir dans toutes les grandes affaires la doctrine de l’entente et du concert européen ?

Pour répondre à ces questions, il faut se rendre un compte exact de la situation de la France vis-à-vis des grandes cours continentales et du besoin qu’éprouvent celles-ci de maintenir entre elles, en toute circonstance et à tout prix, la plus étroite solidarité.

Il est pénible sans doute d’être amené à constater l’isolement de la France, après d’aussi longs efforts pour se rapprocher des puissances continentales, et d’avoir à envisager les conséquences d’une collision possible avec l’Angleterre, lorsqu’on a si long-temps posé en principe que des rapports d’intimité avec le cabinet britannique pouvaient seuls assurer la paix du monde ; mais des assurances plus ou moins fondées, des formules plus ou moins exactes, n’empêchaient pas la France d’être en réalité à peu près aussi isolée dans son action par le passé qu’elle pourra l’être dans l’avenir, et les deux faits qui viennent de se produire ont dissipé des illusions plutôt qu’ils n’ont créé des périls nouveaux ils ont révélé la situation plutôt qu’ils ne l’ont changée.

La conférence de Londres, au sein de laquelle siégeait un représentant de la France, s’était efforcée, il est vrai, d’amortir par une action commune le contre-coup et la portée du mouvement de juillet ; mais de ce qu’on mit, après 1830, de l’empressement à enlacer la révolution dans un réseau diplomatique, il n’en faudrait pas conclure que l’Europe fût disposée à se rapprocher de nous et à confondre ses efforts avec les nôtres. Ce qui est vrai du continent ne l’est guère moins de l’Angleterre. L’alliance anglaise, toute sincère qu’elle fût entre les deux maisons royales et même entre les deux peuples, n’empêcha jamais les deux gouvernemens de différer profondément sur les principales questions de la politique contemporaine. Le ministre éminent qui considère comme un titre d’honneur sa persévérance de seize années dans la pensée de l’alliance, M. Guizot, a toujours reconnu que les intérêts des deux ; pays n’étaient pas moins opposés en Grèce, en Syrie, au Maroc, en Espagne, que dans les lointaines contrées, où notre influence religieuse et commerciale est allée heurter l’influence de la Grande-Bretagne. Dans toutes ces questions qui sont les plus grandes, pour ne pas dire les seules du temps, nous étions donc déjà contraints de marcher seuls, sous peine d’abdiquer les intérêts nationaux, et l’alliance ne consistait guère qu’à masquer par de bons procédés ce désaccord profond. Suppléer par des mots calculés à la réalité des choses, tel fut ce labeur utile sans doute devant l’Europe, à laquelle il imposait des ménagemens, mais qui n’était pas sans inconvénient devant la France, dont le sens droit et l’oreille juste étaient froissés par un défaut de diapason entre la politique et le langage.

En Syrie, nous aspirons à maintenir dans sa nationalité et dans ses croyances une population que les agens de l’Angleterre ont traitée en ennemie ; en Grèce, nous entendons compléter l’œuvre à laquelle, depuis la guerre de l’indépendance, le cabinet anglais ne s’est jamais associé qu’à contre-cœur ; aujourd’hui aussi bien qu’il y a vingt ans, nous appelons un jour de délivrance la journée de Navarin, déplorée par le premier ministre de la Grande-Bretagne, et nous saluons avec une joie plus naturelle à Toulon qu’on ne le fait à Plymouth le nouveau pavillon qui se montre sur les mers ; en Espagne, nous venons en aide à la liberté qui féconde, et non pas à l’anarchie qui stérilise, et nous souhaitons que la patrie du Cid et de Cortez n’abdique ni son génie maritime ni son activité commerciale aux mains d’un nouveau Méthuen ; partout enfin en Europe aussi bien qu’en Océanie, nous rencontrons cet antagonisme de vues et d’intérêts reconnu par le cabinet français, lors même qu’il professait pour l’alliance un dévouement justifié par les loyales intentions des collègues de sir Robert Peel.

Si tel est l’état des choses depuis seize années, et si la langue politique est plus modifiée dans la phraséologie que la situation n’est changée dans sa réalité même, il devient plus facile d’envisager de sang-froid ce qui se passe et de ne pas s’exagérer la portée des faits nouveaux.

La France a marché seule dans le monde depuis longues années, et ce n’est ni lord Palmerston par ses protestations, ni M. le prince de Metternich par l’incorporation de Cracovie, qui ont amené cette position, qu’on proclamait hautement devant la France, lorsqu’on arrachait aux chambres les fortifications de Paris. Ce n’est pas aux derniers mois de 1846, ce n’est pas même à la révolution de 1830 qu’il faut remonter pour la comprendre dans ses causes primordiales : elle date de 1814 et surtout de 1815 ; elle nous a été préparée lorsque l’Europe s’est coalisée à Chaumont et qu’elle nous a vaincus à Waterloo.

Les actes diplomatiques qui suivirent nos désastres ont scellé peut-être pour un demi-siècle cette attitude de méfiance et d’inquiète observation. Le sens moral de la France s’est soulevé contre les traités de Vienne beaucoup moins à raison des conquêtes dont ils nous imposaient l’abandon, que par suite du systématique mépris professé dans ces traités pour la volonté des peuples. Partager les nations comme une vaste ferme à cheptel, à raison du nombre des ames et de l’étendue des territoires, ce fut là un grand attentat dont le peuple, noble gardien du droit, devait se montrer profondément blessé. A ces susceptibilités générales et désintéressées, les malheurs des cent jours vinrent bientôt en associer de plus directes et de plus vives encore. Le traité de paix du 20 novembre 1815 entama la France dans son vieux territoire, il fit tomber les remparts d’Huningue et ouvrit systématiquement notre frontière pour laisser passer l’Europe lorsqu’il lui conviendrait de revenir faire la police à Paris. Celle-ci, dans sa colère, nous imposa ce traité moins comme une garantie que comme une vengeance.

Comment s’étonner dès-lors si elle est inquiète sur la durée de son propre ouvrage et si elle éprouve les besoins de s’unir étroitement pour le défendre ? Cette pensée a été un lien entre tous les cabinets étrangers depuis trente ans ; elle a dominé dans tous les congrès, dans toutes les conférences, depuis la réunion d’Aix-la-Chapelle jusqu’à celle de Munchen-Graetz ; en elle seule se résume toute la politique européenne, et la restauration la rencontrait devant elle aussi bien que la monarchie de juillet.

Sur ce point, on se fait souvent des illusions qu’il est utile de dissiper. On dit et l’on croit que la jalouse méfiance de l’Europe continentale contre la France a sa cause principale, sinon unique, dans le désaccord des principes, et que les formes représentatives, mises en regard de celles des gouvernemens absolus, constituent un antagonisme aggravé par le fait de 1830 et par l’expulsion de la branche aînée des Bourbons. Je ne méconnais pas le malaise qu’un tel désaccord dans les doctrines politiques peut entretenir dans le monde, mais je crois qu’on s’en exagère singulièrement la portée, et que les cabinets du Nord n’ont pour le dogme de la légitimité qu’un culte des plus platoniques et des moins compromettans. Les preuves abonderaient au besoin. La France n’est pas la seule contrée qui, de nos jours, ait changé sa dynastie ; la Suède l’avait précédée dans cette voie, sans que le patronage de l’Europe ait manqué au soldat heureux devenu roi à Stockholm. Pourquoi les cours du Nord se montreraient-elles si inflexibles pour la substitution d’une branche à une autre au sein de la même maison royale, lorsqu’on les voit unir leur sang à celui de l’étranger qui a remplacé les Vasa ? Veut-on attribuer cette antipathie permanente de l’Europe continentale contre la France actuelle au désaccord des institutions ? Mais comment expliquer alors l’intimité si longue des cours de Vienne et de Londres, et les efforts de la Russie pour attirer l’Angleterre ? comment comprendre que l’Europe accepte au-delà de la Manche ce qui lui répugne si vivement de ce côté-ci ? Le gouvernement représentatif n’est-il pas aussi bravant, aussi hardi dans ses manifestations à Westminster qu’au Palais-Bourbon’ ? L’empereur Nicolas n’a-t-il pas été marqué en plein parlement, par la main d’O’Connell, de stygmates qu’aucun orateur français ne se serait permis de lui infliger, sans ; s’exposer à un énergique rappel à l’ordre ? Pourquoi donc tant de susceptibilité à Paris, lorsqu’on montre tant de tolérance à Londres ?

Veut-on une autre preuve de la facilité avec laquelle l’Europe accepte les faits accomplis et les institutions les plus contraires aux siennes, lorsqu’elle y est déterminée par le soin de ses propres intérêts ? Qu’on songe à la Belgique, qui a répondu au mouvement de juillet par le mouvement de septembre, et qui, après avoir renversé l’œuvre chérie des négociateurs de Vienne et la plus européenne des dynasties, s’est donné les institutions les plus libérales de l’ancien monde. Tout cela n’a pas empêché la Belgique et sa jeune royauté d’être promptement acceptées ; tout cela n’arrête pas les cours allemandes dans leurs efforts pour attirer autant qu’elles le peuvent vers la sphère de leur action le gouvernement de Bruxelles, et, n’était la clause de neutralité perpétuelle stipulée par l’acte qui le constitue, celui-ci n’aurait en fait d’alliances que l’embarras du choix. Ceci ne constate-t-il pas qu’il y a autre chose dans la question élevée entre nous et le reste du continent que ce que les partis prétendent y trouver, et ne faut-il pas reconnaître que nous sommes moins séparés de l’Europe par des doctrines que par des intérêts ?

Ce qui creuse cet abîme, c’est la conscience des blessures qu’on nous a faites et la croyance générale que nous n’attendons qu’une occasion favorable pour reconquérir tout le terrain perdu. D’aussi pénibles sacrifices que ceux du dernier traité de Paris, tout justifiés qu’ils pussent paraître aux yeux des gouvernemens étrangers par les souvenirs de l’oppression impériale, ne sont jamais imposés à la plus guerrière des nations sans qu’il soit naturel d’appréhender une réaction dans l’avenir, et lorsque cette nation, un moment écrasée sous les efforts du monde, a doublé sa population et décuplé ses richesses, lorsqu’elle est en mesure d’ajouter à sa puissance matérielle une puissance morale non moins formidable, il est fort simple qu’on redoute de lui voir reprendre la liberté de ses mouvemens, et qu’on se serre étroitement pour lui résister. Voilà tout le secret de l’union des cours signataires des traités de paris.

Nous répétons, pour la justification de la royauté de 1830 comme pour l’honneur de la restauration elle-même, que celle-ci rencontrait devant elle des obstacles analogues à ceux qui sont aujourd’hui semés sous nos pas. Aux premiers jours de son avènement, le gouvernement des Bourbons ne pouvait pas, sans doute, avoir une politique à lui, car pendant que cent cinquante mille étrangers occupaient nos places de guerre, une conférence européenne traitait chez nous de nous et sans nous ; mais, sitôt que le territoire fut libre et que la France put vivre de sa propre vie, elle eut à lutter contre l’alliance formée en haine de sa résurrection tant redoutée. Après lui avoir imposé la guerre d’Espagne en 1823, l’Europe s’efforça de lui arracher tous les profits de cette expédition, car ceux-ci étaient grands au point de vue militaire et politique. Plus tard, dans les affaires de Grèce, la France rencontra, de la part des grandes cours, des difficultés également inspirées par une appréhension commune ; en ce qui se rapporte à l’Angleterre en particulier, personne n’ignore que, dominé dès cette époque par la pensée qu’il poursuit : aujourd’hui au-delà des Pyrénées comme en Afrique, le cabinet de Londres prit de menaçantes réserves, lorsque la France entra en Espagne aussi bien que lorsqu’elle descendit sur le rivage d’Alger. Il n’y a donc rien de nouveau dans le mouvement général de la politique européenne, et ce ne sont pas les révolutions qui l’ont suscité.

La restauration avait, il est vrai, une chance perdue pour le gouvernement qui l’a remplacée ; elle pouvait espérer de s’unir à la Russie, et, quoique cette alliance n’ait jamais existé qu’en projet, elle était de nature à se réaliser un jour et à influer d’une manière considérable sur les destinées du monde. Cette association d’intérêts était en effet très naturelle, car de toutes les grandes puissances la Russie est celle qui attend le plus de l’avenir, et dont les espérances dépassent le plus constamment les stipulations actuelles des traités. Il était donc naturel qu’aspirant à s’étendre sur le Bosphore, elle laissât entrevoir à la France la perspective d’un agrandissement sur le Rhin, et il n’y avait pas à s’étonner si les développemens possibles de celle-ci inspiraient à Pétersbourg des appréhensions beaucoup moins vives qu’à Vienne et à Berlin.

C’était par ces motifs qu’une alliance franco-russe paraissait alors, chose naturelle ; mais, depuis cette époque, il s’est passé un fait qui a dérangé toutes ces combinaisons, et qui a dû peser près du cabinet impérial d’un poids beaucoup plus lourd que ne peut l’être à ses yeux la substitution d’une branche régnante à une autre. En 1831, la Pologne a soulevé la pierre de son sépulcre, et ses spoliateurs ont entendu retentir à leurs oreilles la parole dite à la jeune fille ressuscitée : Non, mortua est, sed dormit. Vainement a-t-elle été refoulée une fois de plus dans sa tombe : la certitude que la Pologne n’est point morte est entrée dans tous les esprits ; cette conviction générale a modifié pour de longues années la politique européenne et rendu toute intimité impossible entre la Russie et la France. Si, durant la restauration, on songeait sérieusement, à Pétersbourg, à réaliser les projets de Catherine II, il a fallu, depuis la formidable guerre de Pologne, abandonner ce point pour poursuivre un objet plus important encore. On a dû ajourner Constantinople pour s’occuper de Varsovie, car ce n’est pas quand on se sent si gravement menacé en Europe qu’on peut songer à se porter vers l’Asie.

Dans la situation nouvelle que fait au cabinet impérial sa constante appréhension pour la Pologne, il n’a plus qu’un rôle de longue expectative à jouer dans l’empire ottoman. Il suffit aux intérêts de sa politique qu’il y fasse de temps en temps acte d’héritier présomptif, comme à Unkiar-Skelessy, et nul n’est plus intéressé que lui à retarder l’ouverture de la succession. D’ailleurs, depuis vingt ans, la catastrophe qui menace l’empire ottoman est devenue moins imminente, et il est naturel que, sans abdiquer son avenir en Orient, la Russie l’ait ajourné pour se préoccuper spécialement de l’Europe. La France a donc perdu le point qui pouvait la rapprocher de la Russie, elle n’est plus en contact avec elle que par celui qui l’en éloigne, et tout rapprochement entre les deux cabinets demeurera impossible tant qu’à Pétersbourg on sera contraint de s’occuper des événemens imminens sur la Vistule plutôt que des éventualités qui peuvent naître sur le Bosphore. Lorsque l’on disserte à perte de vue sur l’alliance russe, on entretient donc le pays d’une chimère véritable, car cette idée ne peut avoir quelque consistance que dans un passé qui n’est plus ou dans un avenir que rien ne peut aujourd’hui faire pressentir. Un grand peuple immolé élève la plus infranchissable des barrières entre ses oppresseurs qui épient son dernier souffle et la France qui attend sa renaissance. L’obstacle est là beaucoup plus que dans la révolution de 1830. La maison impériale de Russie ne saurait avoir, relativement au droit de successibilité au trône, aucun de ces scrupules qu’on lui prête avec tant de complaisance, car il n’est guère de règne dans son histoire dont l’origine ne cache des faits plus irréguliers que celui contre lequel on lui suppose une invincible antipathie.

Ainsi l’isolement de la France parmi les grandes puissances continentales est un fait qui persistera tant que la situation du monde n’aura pas été violemment changée. L’Autriche et la Prusse redoutent tout ce qui serait de nature à modifier les stipulations sur lesquelles repose l’état territorial de l’Europe, et la Russie ajourne des desseins qu’en face de la Pologne encore vivante la France ne saurait seconder sans abdiquer l’honneur. Elle est donc seule dans le monde avec le sentiment de sa force et le souvenir des traitemens sévères qui lui ont été infligés. Entre elle et le continent, l’antagonisme est inévitable.

Comment la paix générale a-t-elle résisté si long-temps à cette violente épreuve ? Il faut sans doute attribuer une grande part dans ce résultat aux appréhensions des uns, à la prudence des autres et à la constante pression exercée sur les cabinets par les intérêts financiers qui les dominent ; mais il est juste de l’attribuer surtout à la situation prise par l’Angleterre entre la France et les trois grandes cours continentales, et à ce qu’on est convenu d’appeler, depuis seize ans, l’alliance anglaise.

La Grande-Bretagne est placée dans une position singulièrement propre au rôle d’intermédiaire que les événemens lui ont départi entre la France de 1830 et l’Europe coalisée de 1815. Par l’analogie des institutions et le principe d’une royauté consentie, elle tient à la France et sympathise avec elle ; par la puissance de ses intérêts et celle de ses souvenirs, elle verse vers les cours continentales, dont ses subsides ont, durant un quart de siècle, soudoyé les armées. S’il y a deux tribunes sur les bords de la Tamise comme sur ceux de la Seine, les triomphes de la coalition contre la France sont célébrés à Londres avec non moins d’enthousiasme qu’à Berlin, et le culte théorique qu’on professe à Westminster pour les droits et les libertés des peuples n’empêche pas d’y rappeler avec orgueil et à tout propos le souvenir des actes de Vienne, négociés sous l’influence prédominante de l’Angleterre, et par suite desquels cette puissance a complété sa prise de possession du monde maritime.

Ainsi, s’appuyant tour à tour sur le continent et sur la France, offrant pour gage à l’une ses inclinations libérales, tandis qu’il se trouvait associé avec l’autre par la solidarité des avantages conquis et des périls courus en commun, le cabinet britannique a joué, depuis seize ans, le premier rôle dans les affaires européennes et a été maître de la paix du monde. Il a proclamé l’alliance avec la France, vers laquelle l’entraîna le cours de l’opinion publique après le mouvement de juillet, et il a été sincèrement dévoué à cette combinaison toutes les fois que les intérêts de son pays ne se sont pas trouvés en désaccord avec ses sympathies politiques : lorsque ce désaccord s’est produit, celles-ci ont été sacrifiées sans hésiter, selon l’esprit invariable d’un peuple qui croit à la patrie avant de croire à l’humanité.

Tant qu’il s’est agi de patroner en Europe la dynastie sortie, comme la maison de Hanovre, de la volonté populaire, le loyal concours de la Grande-Bretagne n’a pas manqué. Il n’a pas fait défaut lorsque la France, demeurée maîtresse d’elle-même au milieu de l’effervescence révolutionnaire, acceptait les traités de 1815, refusait la Belgique et contemplait avec une douloureuse résignation l’agonie de la Pologne et les agitations de l’Italie. On a pu s’entendre également en 1834 pour régler en commun les affaires de la Péninsule, parce que là où la France ne poursuivait que le triomphe des idées libérales, la Grande-Bretagne profitait de la chance redoutable ouverte par l’abolition de la succession masculine ; mais, lorsque la France s’est proposé, soit d’appuyer en Grèce un gouvernement libre, soit de concilier en Espagne le traité de la quadruple alliance avec le maintien de l’œuvre de Louis XIV, soit de protéger en Syrie les malheureuses victimes que l’imprévoyance de l’Europe a livrées à leurs bourreaux ; lorsqu’elle a eu l’innocente fantaisie d’aller promener son drapeau dans les solitaires profondeurs de l’Océan Pacifique, l’appui de l’Angleterre s’est aussitôt retiré, et la France a vu son alliée de la veille accepter une autre alliance toujours offerte avec bonheur par le continent, attentif à épier le désaccord des deux grandes nations constitutionnelles.

C’est ici que se révèle l’infirmité de la combinaison sur laquelle a pivoté depuis la révolution de 1830 toute notre politique extérieure. Dans l’alliance anglo-française, les deux situations ne sont malheureusement point égales ; car, tandis que la France ne peut se séparer de son alliée sans se rejeter dans l’isolement, celle-ci, en se séparant d’elle, trouve l’Europe toujours prête à l’accueillir, toujours empressée à provoquer une rupture. L’Angleterre a contre nous une alliance de rechange, tandis que nous n’en avons point contre elle. Un désaccord s’élève-t-il entre la Grande-Bretagne et la France de 1830, la première peut avec confiance en appeler à l’Europe de 1815, certaine de trouver les cours du Nord toujours disposées à renouer la vieille alliance.

Les preuves abondent, et je ne sais guère d’année qui n’en apporte de nouvelles. Lorsqu’en 1840 lord Palmerston et M. de Brunow négocièrent le traité du 15 juillet, l’Autriche et la Prusse n’hésitèrent pas à l’accepter : quoique la première de ces puissances eût donné son adhésion publique aux vues de la France dans les affaires de Syrie, elle entra avec empressement dans un accord dont elle avait prévu les déplorables conséquences relativement à la question spéciale à propos de laquelle il s’était formé. Quand, en 1845, sir Robert Peel, sortant un jour de son caractère et de sa modération habituelle, fit entendre de menaçantes paroles et songea à renvoyer à son poste, sur un vaisseau de guerre, un agent brouillon et compromis, il avait présente à la pensée, croyons-le bien, cette situation de l’Angleterre qui lui assure des alliés dans toutes ses entreprises et jusque dans toutes ses colères, et son excellent esprit fléchit un moment sous cette tentation perpétuelle. Si aujourd’hui la ligue européenne ne s’est pas reformée à la voix de lord Palmerston à l’occasion des mariages espagnols, cette réserve peu habituelle s’explique par trois motifs : l’attitude, ferme et prudente du cabinet français, l’antipathie personnelle qu’inspire le noble lord à l’Europe et dont M. Thiers est venu témoigner, enfin la perpétration de l’attentat de Cracovie, quia été pour les trois cours le produit net de la rupture survenue entre les deux gouvernemens constitutionnels. M. le ministre des affaires étrangères a déclaré d’ailleurs avec une habile franchise qu’il était loin de croire lord Palmerston découragé par l’attitude des cours du Nord dans la question espagnole et par la fin de non-recevoir qui lui a d’abord été opposée. A chaque phase de cette question, des tentatives seront infailliblement reprises, et nous voudrions pouvoir espérer avec lui qu’il suffira de tenir une conduite prudente pour les faire avorter. Déjà même, si l’on en croit des bruits qui paraissent fondés, un cabinet aurait cédé aux efforts, pour ne pas dire aux obsessions du Foreign-Office. Il est naturel que le prince qui n’entend pas démordre de l’école historique et du teutonisme, même lorsqu’il subit l’influence des idées modernes, ait voulu se séparer de la France au lendemain du jour où il proclamait ce que l’Europe persiste à nommer une constitution. Quoique la Russie et l’Autriche n’aient pas de telles velléités de libéralisme à expier, on peut craindre qu’elles ne suivent un tel exemple. Sans anticiper sur l’avenir, il est permis de dire que le passé justifie toutes les inquiétudes à cet égard, et nous ajouterons que l’alliance de l’Angleterre est d’un si haut intérêt pour les trois cours, qu’elles n’estimeront jamais la payer un trop grand prix. Aussi espérons-nous davantage du sens droit de l’Angleterre que des résistances de l’Europe, et comptons-nous plus sur le discrédit qui peut atteindre au sein de son propre pays un ministre inquiet et remuant que sur les refus persévérans des trois cours de se joindre à la Grande-Bretagne. Séparer en toute occasion l’Angleterre de la France est l’axiome de la politique du Nord ; c’est pour cela que, dans l’alliance anglo-française, l’un des cabinets a cet immense avantage, de pouvoir rompre impunément les bons rapports, tandis que l’autre ne saurait le faire sans péril. C’est là ce qui donne au cabinet anglais des allures si confiantes et parfois si hautaines. Il sait trop qu’il aura un point d’appui contre la France toutes les fois que les intérêts politiques du royaume-uni viendront à différer d’avec les siens. Or, si ce désaccord est constaté de nos jours relativement aux affaires d’Espagne, d’Afrique, de Grèce et de Syrie, qui sont les plus grandes questions du moment, il est assurément fort à craindre qu’il ne se maintienne également dans l’avenir, à raison des tendances parallèles affectées par les deux pays dans leurs développemens respectifs.

La France aspire, comme sa grande rivale, à devenir puissance maritime ; le vœu des pouvoirs législatifs a fini par prévaloir sur ce point, et c’est avec une joie qui ne sera certes pas partagée à Londres que la nation tout entière a accueilli la solennelle déclaration émanée de M. Guizot relativement à l’équilibre des forces navales dans la mer redevenue la grande route du monde. La Providence nous a envoyé en Afrique un vaste empire à fonder, et le flot de la Méditerranée baigne des deux côtés des rives à jamais françaises. De plus, durant cette longue période de paix, la nation a dû appliquer à l’industrie le génie et l’ardeur qu’elle avait si long-temps consacrés à la guerre. Elle a donc entrepris deux choses auxquelles elle tient avec obstination, et qu’aucun gouvernement ne saurait l’empêcher de réaliser sans y jouer son existence : la première de s’assurer le bénéfice de son marché national, la deuxième de faire, pour certains produits du travail français, concurrence à l’industrie britannique sur les marchés étrangers or, cette double tentative, quelque légitime qu’elle soit, est une double énormité aux yeux d’un gouvernement qui ne peut contenir les tempêtes sur son propre sol qu’en monopolisant le commerce du monde. Les doctrines de protection auxquelles adhère en France la grande majorité des intérêts sont un obstacle plus sérieux peut-être que les difficultés politiques à toute intimité avec l’Angleterre.

Le reste de l’Europe est, il est vrai, placé, sous ce rapport, vis-à-vis de la Grande-Bretagne, dans une situation peu différente de la nôtre. Les prédications du libre échange n’ont guère plus de succès dans l’Allemagne que dans la France industrielle. Cependant l’Angleterre est, après tout, plus en mesure d’obtenir des concessions commerciales de certaines cours absolutistes que d’un gouvernement constitutionnel, où tous les intérêts représentés parlent si haut et se plaignent si vite ; et si un conflit éclatait jamais dans le monde, le cabinet britannique, dont l’intervention pourrait y devenir décisive, ne manquerait pas assurément, pour prix de son concours et de ses subsides, de stipuler la consécration de ses nouveaux principes d’économie politique. Le libre échange deviendra désormais pour la. Grande-Bretagne ce qu’était pour elle l’abolition de la traite des noirs en 1815, l’annexe obligée de toutes les stipulations diplomatiques consenties par ses ministres. Dans la situation nouvelle de l’Europe, l’Angleterre considère avec raison l’admission à droits réduits de ses cotons ou de ses fers comme une conquête plus importante que celle d’une province. Or, de bons traités de commerce s’obtiendront plus facilement, au jour des grands périls, de la Russie, de l’Autriche, et même du Zollwoerein que de la France, fort résolue à se défendre aussi intrépidement contre les cotonnades que contre les flottes de ses voisins. Il est donc évident que rien n’autorise à prévoir pour l’avenir un rapprochement d’intérêts qui n’existe pas dans le présent, et que la ferme volonté d’éviter la guerre, volonté qui existe heureusement et au même degré chez les deux peuples, ne suffit pas pour constituer une étroite alliance et créer des rapports d’intimité. La paix trouvera, on peut l’espérer, des garanties nouvelles dans cette situation bien comprise : on se ménagera d’autant plus que l’on connaîtra davantage les causes naturelles de désaccord et de collision ; la langue officielle se mettra en harmonie avec les faits, et les mots cesseront de contraster avec les choses.

Que la France comprenne donc sa position véritable et qu’elle sache l’accepter avec résolution et de sang-froid. Elle est séparée des trois cours du Nord par de vives appréhensions et par le souvenir d’une commune résistance. Quant à l’alliance anglaise, en l’acceptant avec empressement toutes les fois qu’elle est possible, la France doit la pratiquer toujours dans la pensée que cette alliance peut soudainement lui échapper, puisqu’une combinaison différente est constamment offerte au cabinet britannique, et que celui-ci a dès-lors, dans ses rapports avec nous, une liberté qui nous manque dans nos rapports avec lui.

Ces difficultés ont leurs racines dans un passé beaucoup plus vivant en Europe qu’il n’est en France, et dont tous nos efforts devront consister à effacer le déplorable souvenir. Elles sont grandes sans doute, mais elles sont loin d’être insurmontables. Les connaître et les confesser hautement, c’est le plus sûr moyen d’en triompher. En comprenant bien la nature des obstacles qui la séparent de l’Europe, la France acceptera sans appréhension un isolement qui n’est pas le résultat d’une théorie, mais l’expression d’un fait trop manifeste : elle s’efforcera de le faire cesser en temps utile sans s’alarmer outre mesure d’une situation dont elle ne porte point la responsabilité aux yeux du monde ; elle n’adressera pas aux trois grandes cours continentales des avances qui demeureraient vaines, et, tout en s’efforçant de rétablir de bons rapports avec l’Angleterre, elle n’aspirera point à une intimité sujette à d’aussi brusques reviremens. La situation des deux peuples en deviendra plus vraie, et la paix du monde n’en sera pas peut-être plus compromise.

Mais faudra-t-il donc que, dans l’isolement temporaire qui lui est fait par un fatal concours de circonstances, la France renonce à toute action en dehors de ses frontières, et, faute de pouvoir afficher l’alliance anglaise on l’alliance russe, sera-t-elle condamnée à abdiquer toute influence dans les affaires du monde ? Ce serait peu comprendre l’état vrai des esprits et le besoin que ressentent les peuples de rompre le cercle tracé autour d’eux depuis 1815 par les grandes cours qui, en exploitant les méfiances contre la révolution et surtout contre la France, ont fini par confisquer toutes les libertés de l’Europe.

Cinq puissances, dont quatre réunies par une pensée commune, ont assumé, depuis le congrès d’Aix-la-Chapelle, la dictature politique du monde. En 1831, la conférence de Londres a modifié les traités de Vienne dans plusieurs de leurs principales dispositions, sans qu’une seule observation s’élevât de la part des huit signataires de ces traités, et la France a consenti, dans un esprit de modération et de paix, à prêter son concours à un système qui n’a pour base que la haine qu’elle inspire. Les souverainetés secondaires ont cessé de compter en Europe par la faiblesse des uns et l’imprévoyance des autres : on a vu disparaître en quelque sorte de la carte politique la Suède et le Danemark dans le Nord, l’Espagne et le Portugal au Midi ; l’Autriche a régné aussi souverainement en Italie que si la Sardaigne et les Deux-Siciles avaient appartenu à des archiducs, comme Modène et Parme ; et, au sein de cette vieille Allemagne, si agitée depuis la réforme, naguère si jalouse de son indépendance, on a vu les plus nobles peuples de la souche germanique, les Saxons et les Bavarois, abdiquer sans résistance devant l’Autriche, qui est à peine allemande, et devant la Prusse, cette dernière venue dans le monde. On a si habilement entretenu, au sein des petits gouvernemens d’au-delà du Rhin, les jalousies contre la France, qu’ils ont tacitement consenti à déléguer, pour ainsi dire, tous leurs droits de souveraineté extérieure pour ne conserver qu’une sorte de souveraineté municipale. Le grand corps germanique a disparu sous la pression des cabinets de Vienne et de Berlin sans essayer même de se défendre. Pendant que les électeurs de l’empire échangeaient leur titre contre le titre royal, ils descendaient à une dépendance que le dernier margrave de l’antique Allemagne aurait repoussée avec indignation, et, en évoquant le fantôme de la France, M. le prince de Metternich a gouverné aussi souverainement les pays de Souabe que les états héréditaires d’Autriche.

Cette abdication s’est opérée dans les circonstances même qui semblaient devoir en écarter jusqu’à la pensée ; c’est lorsqu’un antagonisme aussi profond que celui qui avait divisé l’Allemagne au XVIe siècle paraissait devoir séparer les états constitutionnels des gouvernemens absolus qu’on a vu les premiers s’effacer obscurément devant les seconds, et, pour la première fois peut-être dans le monde ; la liberté, au lieu d’élargir et de fixer son lit, est allée se perdre dans les sables sans porter avec elle la vie et la fécondité. N’est-il pas déplorable de voir des gouvernemens qui ont eu l’honneur, après la crise de 1815, de tenir leurs engagemens envers leurs peuples, effacés et comme anéantis par ceux qui les ont méconnus ? Comment s’expliquer que la pratique des institutions constitutionnelles, tout incomplète qu’elle ait pu être, n’ait pas rendu aux états allemands du second ordre le sentiment de leur indépendance extérieure, si compromise, et de leur souveraineté, si ouvertement outragée en tant de circonstances ?

Si la France s’était moins inquiétée des grands gouvernemens et qu’elle se fût plus sérieusement occupée des petits ; si elle avait consacré à agir sur les chambres législatives, sur les universités, sur, la presse et sur les peuples allemands une partie de l’activité stérilement dépensée pour se concilier les cours de Vienne et de Berlin, elle recueillerait déjà peut-être le fruit de ses efforts, au lieu d’aboutir à l’attentat de Cracovie, comme dernière expression du concert européen.

Ce qu’elle n’a pas fait, il faut qu’elle le fasse ; il faut qu’elle devienne au XIXe siècle, en Allemagne, l’appui de la liberté constitutionnelle, comme elle a été au XVIIe l’appui de la liberté religieuse. Qu’au lieu de resserrer les liens de la pentarchie européenne, elle ne s’oppose donc pas au cours naturel des idées qui tend à les relâcher ; que sa propagande d’indépendance s’adresse moins aux peuples qu’aux petits gouvernemens eux-mêmes, qu’elle parle moins aux passions qu’aux intérêts, mais qu’en même temps ses agens ne concentrent pas toute leur action et toutes leurs pensées dans la sphère officielle où ils sont appelés à vivre ; que, fière de la grande idée qu’elle représente, elle ait la conscience de sa dignité et de sa force morale en présence de l’Autriche se débattant sous les souvenirs de la Gallicie, de la Prusse à laquelle les longues oscillations de son gouvernement ont enlevé une partie de son importance et de son crédit ; qu’elle fasse enfin comprendre à l’Allemagne que la Russie et la France sont les deux pôles du monde politique, et qu’il n’existe aucune situation intermédiaire, aucune influence sérieuse et durable entre les deux idées qu’elles expriment.

Personne n’ignore qu’un seul motif s’oppose à l’action de la France au-delà du Rhin, qu’une seule cause paralyse sa politique naturelle de patronage auprès des petits gouverne mens constitutionnels. On croit chez les peuples, on affecte de croire dans les cabinets, que nous aspirons à recommencer les courses héroïques de l’empire, et que la conquête de la rive gauche du Rhin et des provinces belgiques est une sorte d’idée fixe pour la France. Ni le cours pacifique imprimé à nos idées, ni la transformation de nos mœurs, ni le mol égoïsme qui nous domine, ne suffisent pour rassurer les scribes condamnés au dur métier d’injurier la France et de louer l’Autriche, de calomnier la liberté constitutionnelle et d’exalter la gloire du despotisme paternel. Pourtant, après la discussion solennelle à laquelle vient d’assister la France, ce métier va devenir impossible à continuer au-delà du Rhin. Tous les orateurs qui y ont pris part au sein de nos deux chambres se sont accordés sur ce point, qu’il fallait avant tout rassurer l’Europe et abdiquer toute pensée attentatoire à l’indépendance des peuples. Le principe des nationalités a été posé d’un commun accord et avec un assentiment unanime comme la base même d’une politique de réparation et de justice. M. de Montalembert, organe de cette grande opinion au sein de la chambre des pairs, voyait la pairie tout entière applaudir à sa parole, et son discours, accepté comme le commentaire même de l’adresse, devenait un grand acte. M. Odilon Barrot se faisait, au nom de la gauche, l’éloquent interprète de la même pensée, il répudiait à jamais toute solidarité avec les espérances conquérantes de 1831 et les imprudentes manifestations de 1840. M. Billault proclamait la nécessité de rassurer les peuples et de venir en aide aux états secondaires, si justement alarmés par l’incorporation de Cracovie ; M. Berryer enveloppait la même pensée des larges plis de sa parole magnifique ; enfin M. le ministre des affaires étrangères acceptait hautement pour la France le fécond patronage que l’accord de tous les partis lui défère.

Il appartenait à l’opinion conservatrice, au début d’une législature nouvelle destinée à s’empreindre de son esprit, il appartenait au cabinet devenu l’expression nécessaire de ce grand parti, d’inaugurer cette politique du droit et de répéter après plus d’un demi-siècle d’usurpations et de violences la déclaration de la première de nos assemblées délibérantes, que « la France, plus jalouse d’influer sur les peuples par ses idées que par ses armes, ferait la guerre pour défendre son indépendance et jamais pour attaquer celle des autres. » Lorsque cette pensée proclamée à la tribune et répandue par la presse sera devenue un lieu commun, lorsqu’elle sera acceptée en France par toutes les consciences, en Europe par toutes les convictions, alors l’isolement de la France aura cessé, et l’heure des grands changemens sera près de sonner pour le monde.

Cette politique de patronage au profit des états du second ordre peut donner lieu dès à présent à des applications nombreuses. Si en Allemagne il est nécessaire d’y préparer l’opinion, et si le travail de la France doit y conserver encore un caractère plus théorique que pratique, il n’en est point ainsi en Italie, où l’impulsion nationale est déjà vivement imprimée, et où notre concours peut devenir nécessaire d’un jour à l’autre. Le gouvernement sarde, qui, plus que tous les autres gouvernemens secondaires, a conservé le sentiment de sa dignité et de son indépendance, est chaque jour froissé, malgré sa prudente réserve, par le mauvais vouloir d’un grand cabinet. Ce mauvais vouloir devient de la haine contre l’auguste chef de la chrétienté, qui, placé entre le double péril d’une révolution imminente et d’un protectorat plus redoutable encore, poursuit avec persévérance son œuvre de redressement et de salut. Un spectacle qu’elle n’avait pas vu depuis bien des siècles est donné à l’Italie : un pape guelfe est assis dans la chaire d’Innocent III, et toutes les populations italiques portent ses couleurs et répètent son nom. Il est difficile qu’un aussi grand ébranlement donné à un peuple n’amène pas des conséquences imprévues, et l’attitude de la France doit se dessiner dès aujourd’hui d’une manière nette et décidée en face de ces éventualités. L’état alarmant de la Suisse lui impose plus impérieusement encore une politique arrêtée, et l’on doit s’étonner que, dans le cours de la longue discussion à laquelle la France vient d’assister, l’opposition n’ait pas provoqué de la part de M. le ministre des affaires étrangères, pour protéger le territoire de la confédération, une déclaration analogue à celle de M. le comte Molé, qui, après 1830, fit respecter par la Prusse en armes le sol de la Belgique. Il faut qu’on sache bien que toute intervention militaire en Suisse provoquerait au même instant l’intervention de la France.

Lorsqu’un rôle si efficace lui est préparé, quel si grand intérêt aurait donc la France à reprendre le système d’agrandissement territorial qui, après l’avoir conduite à Rome et à Hambourg, a eu pour dernier résultat de faire camper les Cosaques dans la cour du Louvre ? Quel motif si puissant pourrait l’amener à cette monstrueuse contradiction de confisquer la nationalité belge et d’attenter, dans les provinces rhénanes, à la nationalité allemande, lorsqu’elle proclame le droit imprescriptible des peuples de disposer de leurs destinées ? La théorie des frontières naturelles est quelque chose de si peu sérieux topographiquement et politiquement, qu’il n’y a pas même à la discuter ; ce n’est pas quand la Providence nous envoie en Afrique une immense mission colonisatrice et militaire, ce n’est pas quand elle prépare l’adjonction à notre territoire d’un littoral de deux cents lieues, que la France peut éprouver le besoin d’étendre ses frontières pour conserver son rang entre les nations. Mieux vaut notre drapeau aux cimes de l’Atlas qu’aux bords du Rhin, car l’Algérie nous assure la Méditerranée, et la rive gauche reconquise élèverait entre la France et l’Allemagne une barrière insurmontable. La France, vouée à la liberté et au travail, est dans des conditions industrielles et politiques qui la séparent des traditions de Napoléon comme de celles de Louis XIV, et je ne sais guère que M. l’abbé Genoude qui veuille aujourd’hui conquérir la Belgique, par dévouement sans doute pour l’ancienne constitution de la monarchie.

Félicitons-nous d’avoir vu l’esprit de violence et de conquête solennellement répudié par tous les orateurs qui ont abordé la tribune durant le grand débat qui vient de finir. Cette unanimité est, sans contredit, le plus grand résultat politique de la discussion de l’adresse. Elle change complètement notre situation dans le monde ; en modifiant le caractère de l’isolement qui nous est fait, elle le rend sans péril pour nous, parce qu’il cesse d’être une menace pour l’Europe. Nous conquérons ainsi dans la confiance des peuples le terrain qu’on nous refuse encore dans les chancelleries ; lorsque les gouvernemens auront compris que l’arme de la calomnie est devenue impuissante, ils inclineront davantage vers des sentimens d’équité et de bienveillance. La France parle si haut à toutes les sympathies des peuples, elle est, par ses institutions et par ses mœurs, l’expression si éclatante de leurs vœux les plus chers et de leurs plus vagues espérances, que du jour où les susceptibilités nationales seront pleinement rassurées, les nations viendront à elle en entraînant leurs gouvernemens. La France, en effet, ne représente pas seulement le droit abstrait dans le monde, elle le représente réalisé à tous les degrés de la vie sociale. Chez nous, l’égalité règne dans la famille par le droit civil, dans les mœurs par la souveraineté du talent ; la liberté règne dans la sphère politique par les lois, dans celle de la conscience et de la foi par les garanties les plus solennelles ; l’existence sociale est douce, parce que toutes les conditions s’y confondent, que tous vivent d’une vie commune, et que la France ne doit à personne ces grandes réparations séculaires si difficiles à octroyer, si redoutables à refuser. Ni l’Italie irritée, ni la Pologne sanglante, ni l’Irlande affamée, ne s’attachent à ses pas comme un péril et comme un remords ; elle est libre dans ses allures ; libre dans la spontanéité de ses pensées, et c’est pour cela qu’elle est investie de cette initiative morale qu’on lui envie sans la lui contester.

Les dangers de l’Europe font sa propre sécurité, et un jour pourra venir où cette nation tenue à l’écart avec tant d’obstination, où ce gouvernement tant insulté à raison de son origine, deviendront la garantie de la stabilité des états et les intermédiaires d’une grande et nécessaire transaction. Ce n’est pas appeler les tempêtes que de voir les nuages qui chargent l’horizon ; ce n’est pas ébranler l’ordre européen que de constater que l’Autriche n’est pas parvenue à s’assimiler l’Italie, que la Pologne n’a pas expiré sous ses chaînes, que l’empire ottoman s’affaisse sous l’ascendant croissant des races chrétiennes, et que dans l’est de l’Europe les populations s’agitent sous l’impulsion qui les pousse vers des destinées inconnues ; ce n’est pas insulter les gouvernemens que de montrer la Russie contrainte de peupler ses solitudes de martyrs, la Prusse en suspicion à un tiers de ses sujets catholiques et conduite, par l’irrésistible entraînement de l’opinion non moins que par les nécessités financières, à des concessions qui en préparent tant d’autres ; ce n’est pas provoquer les révolutions que de contempler la tache indélébile appliquée au front de l’Autriche et d’observer le relâchement progressif de toutes les parties de cet empire, où quatre nationalités s’agitent dans un froissement continu. Puisque l’Europe refuse de nous admettre dans sa communion politique, et qu’aux efforts loyalement tentés par un gouvernement pacifique pour se rapprocher des trois puissances, celles-ci ont répondu par l’acte de Cracovie, il faut bien que la France s’enquière de la situation véritable des autres gouvernemens et qu’elle l’expose au grand jour, ne fût-ce que pour demeurer calme et maîtresse d’elle-même dans l’isolement qu’on lui impose. Qu’elle ne s’alarme en effet ni pour sa propre sûreté, ni pour la paix du monde : les périls de tous sont sa plus sûre garantie, et, si la France ne peut pas compter sur la sympathie des cabinets, « elle peut compter sur leur sagesse, leur intelligence et leur intérêt bien entendu. » Cette parole de M. le ministre des affaires étrangères est le mot suprême de la situation.

S’il fallait donc résumer les impressions produites par le grand débat qui vient de se terminer, on pourrait dire qu’aucune des difficultés diplomatiques en ce moment pendantes entre les cabinets européens ne semble de nature à amener une guerre, bien que toutefois, pour les esprits doués de quelque prévoyance, le repos du monde soit moins assuré qu’il ne l’a été jusqu’ici. Les gouvernemens resteront maîtres, on petit le croire, des questions qui les divisent ; mais triompheront-ils également des agitations intérieures qui semblent annoncer une crise prochaine ? On peut assurément en douter. Il est impossible de méconnaître le vaste travail qui s’opère sous le soleil ou dans l’ombre, et qui, en plaçant les peuples dans une condition différente de celle que leur a faite, pendant trente ans, le souvenir de la domination française, tend à leur rendre l’entière conscience de leurs destinées et de leurs droits. Pendant que la France, du haut de ses deux tribunes, répudie solennellement les traditions de l’empire et qu’elle aspire à reprendre dans le monde la mission désintéressée à laquelle l’a préparée sa noble histoire, l’Italie palpite sous une pacifique parole, et pour la première fois le volcan jette autre chose que des cendres et des flammes. Les grandes municipalités de l’Helvétie terminent dans l’anarchie le cours de leur vie historique pour en recommencer une autre, dont les conditions échappent encore à toutes les prévisions humaines. Remuée jusque dans les dernières couches sociales par les doctrines politiques les plus diverses, agitée par une réaction religieuse en même temps que par le hideux fanatisme de la matière et du néant, l’Allemagne s’éveille à l’action par la pensée, échappant de plus en plus aux faibles gouvernemens qui la régissent sans la dominer. La Prusse est entraînée par l’irrésistible puissance de l’opinion dans des voies où son gouvernement entre avec trop de timidité pour demeurer long-temps le maître du mouvement qui l’emporte. De Stuttgart à Berlin, entre les constitutions de 1819 et celle de 1847, va s’engager une rivalité d’efforts qui élargira bientôt pour tous les états allemands la base sur laquelle s’élève au-delà du Rhin l’édifice de la liberté politique.

Ainsi se brise, au souffle de l’esprit nouveau, le faisceau de la grande alliance scellée aux champs de Leipsig, et le génie allemand reprend ses capricieuses allures, si long-temps contenues par la haine de l’étranger et par les susceptibilités d’une nationalité pédantesque. Pendant que la Germanie a le clair pressentiment de ses destinées nouvelles, les races slaves s’agitent du fond de la Bohême au détroit des Dardanelles, sous l’impulsion de leurs propres instincts et sous celle des idées françaises ; enfin, à tous ces craquemens d’un monde qui chancelle, l’empire ottoman menace de joindre le bruit de sa ruine immense.

L’oeuvre qui s’élabore ne s’accomplira pas sans une crise pour laquelle le premier devoir de la France est de se préparer. S’imaginer que la face des sociétés sera renouvelée sans que notre pays sorte de son repos, croire que les diplomates et les banquiers resteront les maîtres des événemens, parce qu’ils les ont dominés long-temps, c’est faire la part des hommes trop grande et celle de Dieu trop petite. Un rôle actif nous est réservé dans les péripéties diverses de ce grand drame ; gardons-nous de le répudier par avance ! Continuer, en présence des signes qui s’annoncent, à fonder toute la politique de la France sur l’utopie de l’abbé de Saint-Pierre, serait à la fois une folie et un crime. Sachons prolonger la paix par notre modération, sans nous y river par notre imprévoyance ; que, par une bonne gestion financière, le pays acquière la prompte disponibilité de ses forces et de ses ressources ; qu’on termine, fallût-il les restreindre, les travaux en cours d’exécution sur tant de points du territoire ; qu’on résiste surtout avec obstination aux entraînemens et aux influences auxquels les chambres comme le gouvernement ont trop long-temps cédé : ce sont là les premiers devoirs d’une administration conservatrice et les vœux désormais unanimes des représentans du pays. Qu’aucune inquiétude démesurée, qu’aucune agitation fébrile ne nous saisisse ; ne provoquons ni par des concessions qui seraient vaines, ni par des avances qui seraient honteuses, le changement d’une situation à laquelle le cours des événemens et des idées prépare un terme naturel et prochain. Consacrons le présent à assurer l’avenir, et comprenons bien que les destinées de la France sont étroitement engagées dans celles du monde. Elle peut répudier les conquêtes territoriales, mais elle ne saurait renoncer à une action extérieure efficace et continue, car ce pays a une autre mission que de vivre pour lui-même. Que la monarchie de 1830 comprenne tout ce qu’il y a de puissance dans le double principe d’ordre et de révolution dont elle est l’expression combinée ; qu’elle sache faire appel à toutes les forces morales, aujourd’hui qu’elle a groupé autour d’elle la presque totalité des intérêts ; qu’après avoir enfin largement assis sa base, elle ose s’élever dans toute sa hauteur pour embrasser l’avenir : alors ses destinées seront assurées, et, dans toutes ses fortunes, elle pourra compter sur la France.


L. DE CARNÉ.