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La France du Nord/01

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La France du Nord
II  ►
LA FRANCE DU NORD

LA PICARDIE.

I.
LA COTE ET SES ASPECTS,

L’ENSABLEMENT DES PORTS, UN CHATEAU DE LA FÉODALITÉ

ET LES RUINES DE L’INVASION.

On nous a souvent reproché de ne point connaître les peuples qui nous avoisinent ; ne pourrait-on pas avec autant et plus de raison peut-être nous reprocher de ne pas nous connaître nous-mêmes? L’histoire de nos villes a été l’objet de nombreuses études, mais l’érudition localisée borne ses perspectives les plus lointaines aux limites de la préfecture, et le seul pays de l’Europe où les Français ne voyagent pas pour observer et pour s’instruire, c’est la France. Sauf les personnes que des affaires de commerce, des relations de famille, des déplacemens administratifs, les bains de mer ou les eaux font circuler d’une frontière à l’autre, il en est bien peu qui montent en wagon dans le seul dessein d’étudier nos antiquités nationales, notre industrie, notre agriculture, les incomparables ressources de notre sol; on ne s’arrête guère que dans les grands centres, — et cependant que de choses à voir et à noter, même dans les plus obscurs villages ! Que de souvenirs intéressans pour l’histoire générale dans les petites villes, communes ou seigneuries des vieux temps, que les révolutions ont fait passer sous l’uniforme niveau de la sous-préfecture ou du chef-lieu du canton ! Que de trésors cachés dans les bibliothèques et les musées! Les belles études de M. Emile Montégut sur la Bourgogne en sont la preuve; elles nous encouragent à visiter à notre tour l’une de nos plus anciennes provinces, l’une de celles qui ont le plus glorieusement contribué à fonder notre unité nationale, la colérique Picardie, comme l’appelle M. Michelet, quoique les habitans soient aussi calmes et aussi froids que leurs voisins d’Angleterre, avec lesquels ils ont évidemment une origine commune. Nous serons là en pleine langue d’oïl, sur une terre qui diffère autant de la Bourgogne que la Bourgogne elle-même diffère de l’Allemagne, sur la terre classique des trouvères, des communes [1], du droit féodal, de l’industrie et de la guerre.


I. — HISTOIRE ET STATISTIQUE.

Antérieurement à la conquête de César, six grandes peuplades gauloises, les Bellovaques, les Suessiones, les Veromanduens, les Ambianais, les Britanni et les Morins, occupaient la région désignée au moyen âge sous le nom de Picardie. C’était là que les anciens plaçaient les bornes du monde, extremi hominum Morini, avant que Germanicus les eût reculées par la victoire jusqu’à la mer des Suiones! Comprise sous les empereurs dans la seconde Belgique, rattachée tour à tour sous les Mérovingiens aux royaumes de Neustrie et d’Austrasie, la Picardie, à l’avènement de la troisième race, appartenait, comme le dit Du Gange, l’un de ses plus illustres enfans, à cette portion de la Gaule qu’on appelait proprement la France. Ses limites géographiques changèrent souvent, mais elle a toujours eu pour principal centre les quatre subdivisions territoriales connues sous le nom de Vimeux, Ponthieu, Amienois et Santerre. Ces petites provinces ont formé au moment de la révolution le département de la Somme, et c’est ce département que nous allons plus particulièrement étudier. Nous y retrouverons de grands souvenirs, et, à défaut des magnificences de la nature, quelques-uns des plus beaux monumens du génie religieux de nos ancêtres.

Comme l’Artois et la Flandre, le département de la Somme est un pays plat; les plus hautes collines s’élèvent à peine à 150 mètres, les rivières y coulent dans des vallées étroites, plantées de saules, d’aulnes et de peupliers, et coupées de tourbières qui forment comme autant de petits lacs où flottent sur des eaux dormantes les larges feuilles des nénufars. Les plaines, riantes en été sous les flots mouvans des moissons, prennent en hiver une teinte de profonde tristesse; les perspectives sont généralement monotones, et les larges horizons ne s’ouvrent qu’aux approches de la mer. Cette terre d’un si vulgaire aspect porte en elle tous les élémens de la richesse. Elle n’a point la houille, qu’on a vainement cherchée sous les couches crayeuses de ses collines, mais elle a en plus grande quantité qu’aucune autre région de la France la tourbe, qui donne en moyenne par année 1,500,000 quintaux métriques. Elle n’a point le fer, mais elle a toutes les cultures du nord, les céréales d’hiver et de printemps, les plantes fourragères, de nombreux pâturages, le lin, le chanvre, le colza, le pavot, la navette, de magnifiques cultures maraîchères aux abords des villes; elle a la betterave, cette source inépuisable de richesse, qui alimente de nombreuses sucreries, et dont les palpes fournissent une abondante nourriture aux bêtes à cornes [2]. Elle n’a point la vigne, mais elle a le houblon, et, comme la Normandie, qu’elle égale par quelques-uns de ses crus, le pommier, qui lui donne le cidre, cette fraîche et piquante boisson que Charlemagne préférait à la bière des Francs, si l’on en juge par les instructions qu’il adressait aux ciceratores chargés de la préparer dans ses domaines. L’industrie n’est pas moins productive que l’agriculture. Le Santerre fabrique chaque année 200,000 douzaines de bas de laine et une foule d’autres objets de bonneterie. Amiens et son arrondissement sont connus dans tout le monde commercial pour les velours, les satins; des filatures de lin, des ateliers de serrurerie, de corderie, de toiles à matelas, de tapis, de linge ouvré, des teintureries, des huileries, la pêche côtière font vivre, dans l’arrondissement d’Abbeville, une nombreuse population ouvrière et maritime, et la mer, plusieurs lignes de chemin de fer, un canal intérieur, une magnifique viabilité, favorisent l’activité de la production par la facilité des transports. On peut donc dire, comme les gens du pays, que le département de la Somme est un bon département ; placé dans d’excellentes conditions économiques entre les deux plus grands centres attractifs de l’Europe, Paris et Londres, il est habité par une population robuste et laborieuse qui produit plus qu’elle ne consomme, et chez laquelle le sentiment de l’ordre et de l’épargne est très développé. Cette population ne brille ni par le sentiment des arts, ni par l’imagination; elle est loin d’avoir, au même degré que les Normands, le génie des affaires; mais elle est pleine de bon sens, honnête et loyale, et par cela même elle a conservé pour les intrigans politiques, tout en se laissant quelquefois duper par eux, un mépris souverain. Au XVIe siècle, elle a donné le signal de la ligue, parce qu’elle était catholique fervente et qu’elle sentait, par une sorte d’instinct patriotique, que la réforme mettait en péril l’unité du royaume, pour laquelle elle avait versé son sang; mais depuis cette époque elle s’est toujours préservée des excès politiques. Les cahiers qu’elle a présentés aux états-généraux de 1789 sont des modèles de raison et de patriotisme, et quoiqu’elle ait embrassé avec ardeur les principes de la révolution, elle n’a pris part à aucun de ses égaremens. La sagesse des majorités contenait les instincts féroces des terroristes. L’échafaud révolutionnaire ne fut dressé qu’une seule fois dans le département, le 9 octobre 1795, pour l’un des plus grands scélérats qu’ait produits le jacobinisme, pour Joseph Le Bon, le hideux proconsul d’Arras. On l’a dit avec raison, les populations de la Picardie n’ont jamais exercé sur la France une puissance dominatrice; elles ne lui ont pas fourni de grands hommes d’état; mais, quand on parcourt le bassin de la Somme, ce terrain si ouvert où la nature a tout fait pour l’invasion et rien pour la défense, on ne peut se rappeler sans un profond sentiment de reconnaissance les services rendus par les Picards au salut national, depuis Bouvines jusqu’à notre temps même. Aucune autre province peut-être n’a plus cruellement souffert des dévastations de la guerre, aucune autre n’a opposé aux envahisseurs un courage plus obstiné, une résistance plus tenace. Nous y rencontrerons partout les ruines qu’ont laissées derrière eux les soldats d’Edouard III, de Talbot, de-Henri V, de Charles-Quint, du duc de Parme, de Jean de Werth, de Piccolomini, les Poméraniens de Gœben et les Rhénans de Manteuffel, mais ces ruines elles-mêmes nous apprendront que la France possède en elle une vitalité qui défie tous les désastres, et qu’elle se relève plus vite encore qu’elle ne tombe.


II. — LE LITTORAL DE LA BRESLE A LA CANCHE. — LES FALAISES ET LES DUNES. — LA BAIE ET LE CANAL DE LA SOMME. — UN PORT ANGLAIS SUR LA TERRE FRANÇAISE.

Les côtes du département de la Somme présentent un développement de 65 kilomètres et non pas de 37, comme il est dit dans la plupart des géographies récemment publiées. Au sud, sur la rive gauche, à partir de la Bresle, se dressent comme une gigantesque muraille des falaises à pic, hautes de plus de 100 mètres, où viennent nicher les cormorans. A peu de distance en avant de Cayeux, ces falaises font place à un énorme banc de galets roulés qui se prolonge jusqu’à la pointe du Hourdel [3]. A l’extrémité de ce banc s’ouvre l’échancrure de la baie, vaste plaine de sable à marée basse, vaste nappe d’eau à marée hauts. Au nord, sur la rive droite, s’élèvent, couvrant un espace de 3,000 hectares, les dunes de Saint-Quentin et du fort Mahon. « Les falaises, a dit ici même M. Baude dans ses Etudes sur les côtes de la Manche [4], sont pour les habitans du plateau un long précipice au bord duquel s’étendent des moissons. Aucune ondulation de terrain n’avertit de leur voisinage; tout à coup l’abîme se découvre, et cet abîme c’est l’océan. » Dans les tempêtes, les vagues se brisent au pied des falaises avec une telle violence que l’écume retombe en pluie fine et salée à plusieurs centaines de mètres dans les champs qui s’étendent sur leur sommet. Chaque flot qui vient heurter ce rempart crayeux en emporte une parcelle, et quand la base est minée, des blocs de terre marneuse et de silex s’en détachent et roulent sur la grève. La mer poursuit d’année en année son œuvre de destruction, et depuis deux siècles elle a fait disparaître, par des éboulemens périodiques, la moitié d’un ancien port de pêche, le bourg d’Ault, imprudemment bâti, sur un sol toujours croulant.

Sur la rive droite, ce sont non plus des falaises, mais des dunes, c’est-à-dire des monticules de sable séparés entre eux par des ravins étroits ou des bas-fonds marécageux qui servent de pâturages pendant l’été et disparaissent en hiver sous les amas des eaux pluviales. Ces dunes, larges de 4 à 6 kilomètres, se déplacent sous l’action des vents, et pourraient submerger des villages entiers, comme elles l’ont fait au dernier siècle en Angleterre, dans les comtés de Norfolk et de Suffolk, si l’industrie des riverains n’en arrêtait pas la marche envahissante par des plantations de hoyas, d’euphorbes, de saules nains, de genêts, de joncs marins, de pins maritimes et d’arbousiers. Ces essences réussissent très bien, et l’on peut juger de la plus-value qu’elles ont donnée à ces terrains, si longtemps improductifs, par ce seul fait qu’en 1820 deux mille hectares ne trouvaient point d’acheteurs au prix de 12,000 francs et qu’aujourd’hui les propriétaires en refusent 300,000.

Malgré leur tristesse, les dunes sont d’une grande et sévère beauté. Rien n’y rappelle la présence de l’homme; c’est le désert à quarante lieues de Paris, mais le désert avec l’éternel murmure de la mer et les aspects changeans d’un climat où les variations atmosphériques sont continuelles. Lorsque le temps est calme et le soleil clair, les sables, immobiles sous les rayons qui les échauffent, brillent comme de la limaille d’argent; quand le vent fraîchit, des trombes de poussière siliceuse tourbillonnent autour des monticules, et l’on dirait que le sol va s’envoler. Les animaux les plus divers, et surtout les oiseaux, abondent dans ces solitudes; on y trouve des perdrix, des lièvres, des renards, des lapins [5], comme dans les plaines et les bois, — des vanneaux, des bécassines, des râles d’eau, des poules d’eau, comme dans les marais, — des avocettes, des barges, des pluviers, des combattans, des cavaliers à pieds rouges et gris, comme sur les rivages de l’Océan. L’aigle pêcheur vient s’y repaître des poissons qu’il a enlevés à la surface des flots. Le canard tadorne y fait son nid dans les terriers; la mouette y dépose ses œufs, et, comme l’autruche, elle les laisse couver dans les Beaux jours par le sable et le soleil. Le cri plaintif du courlis de terre s’y mêle au cri rauque et guttural du héron, et dans les froids de l’hiver des cygnes, des eiders, des oies, des volées de canards, chassés par les glaces des mers polaires, viennent s’abattre dans les bas-fonds. Quelquefois même les vents d’est et de sud y poussent des oiseaux inconnus, et c’est ainsi que des perdrix de l’Himalaya sont venues, il y a dix ans, s’y faire tuer par des braconniers picards.

Dunes ou falaises, ces côtes à l’aspect grandiose et sauvage sont également redoutables aux navigateurs dans les calmes et les tempêtes, et le nom sinistre d’anse des Morts, donné à l’une des criques du Hourdel, ne rappelle que trop les épaves humaines que les flots ont rejetées sur leurs bords. Il suffit pour échouer, même dans les plus beaux temps, d’une fausse manœuvre à travers des passes étroites qui changent d’une nuit à l’autre, et l’échouement est presque toujours la perte du navire, car il est vite démoli par les lames, et plus souvent encore, quand le reflux le laisse à sec, il se creuse par son poids une fosse dans les sables mouvans, et sa coque s’y engloutit tout entière. La mer, qui gagne continuellement sur la terre entre le Tréport et Cayeux, s’en éloigne depuis Cayeux jusqu’à la baie d’Authie, et l’on a tout lieu de craindre que la baie de Somme, déjà si dangereuse par suite des atterrissemens, ne soit complètement perdue pour la navigation dans un avenir prochain. M. Baude explique avec l’autorité d’une science irréfutable les causes multiples de ce phénomène hydrographique et géologique, et ces causes il les trouve non-seulement dans des accidens purement physiques, mais encore dans l’insuffisance ou la mauvaise direction des travaux entrepris pour améliorer la baie. Le mal date de loin, et la création du canal d’Abbeville à Saint-Valery n’a fait que l’aggraver encore. Ce qu’a dit M. Baude sur ce sujet nous dispense d’y revenir ici, et nous nous bornerons à constater que depuis 1848, époque à laquelle fut publié son travail, on a dépensé des sommes considérables pour n’arriver à aucun résultat. On avait commis une première faute en dérivant la Somme dans un canal parallèle à son ancien lit, qui est aujourd’hui entièrement comblé[6] et livré à la culture depuis Abbeville jusque près de Noyelles ; on en a commis une seconde non moins grave en s’obstinant à suivre les plans primitivement adoptés. Trois nouveaux projets avaient été mis en avant ; ils offraient tous d’incontestables avantages sur ce qui s’est fait jusqu’ici. Des trois, il fallait choisir le meilleur ; on a trouvé plus simple de n’en choisir aucun. Au lieu d’un remaniement général qui allait droit au but, on a fait des travaux partiels qui ont coûté fort cher et n’ont rien produit. On a doté Le Crotoy d’un bassin à flot, et quand le bassin a été construit, on s’est aperçu que ses pertuis trop étroits ne permettaient pas d’y élever les eaux au niveau des marées, ce qui fait dire aux gens du pays que l’on ferait bien pour l’utiliser d’y planter des pommes de terre. On a doté Saint-Valery d’une très belle digue pour reporter les eaux du canal et les courans vers le nord, tandis que les forces mêmes de la nature les portent vers le sud, et aujourd’hui des ingénieurs fort distingués pensent qu’il serait peut-être bon d’établir des digues submersibles pour refouler vers le sud la masse liquide que la grande digue refoule vers le nord.

Chose vraiment remarquable, l’un des projets discutés aujourd’hui, celui de la dérivation de l’Authie dans la baie de Somme, a été mis à l’étude en 1275, sous l’administration du comte de Ponthieu, Jean de Nesle, et c’est précisément à ce projet que M. Baude donne la préférence. Se réalisera-t-il ? Nous n’osons point l’espérer ; mais dans tous les cas il est urgent d’aviser dans le plus bref délai, car la loi fatale de l’ensablement des ports de la Manche ne permet pas d’attendre. Saint-Valery, Boulogne, Calais, Dunkerque, ne répondent plus aux besoins nouveaux créés par la navigation à vapeur et les chemins de fer. L’Angleterre est aujourd’hui l’entrepôt du monde entier, et c’est en partie par la France qu’elle communique avec l’Europe occidentale et l’Orient. La route de Londres à Marseille est la plus grande route commerciale du monde, et tout ce qui peut rendre sur cet important parcours les communications plus sûres, plus rapides et plus économiques, a un intérêt de premier ordre qui s’impose à tous les peuples et à tous les gouvernemens. Depuis trente ans, l’Angleterre s’est occupée de cette grave question; le gouvernement français n’y est pas resté non plus étranger, et ce n’est pas seulement le commerce qui a éveillé son attention, c’est aussi la sécurité des navigateurs et la nécessité d’assurer à nos vaisseaux, en cas de guerre maritime, un port de refuge, que l’on cherche en vain depuis Cherbourg jusqu’à Ostende. En 1853, des études furent commencées pour l’établissement de ce port entre Boulogne et Ambleteuse. Il s’agissait de construire deux digues sur le banc nommé la bassure de Bars, qui s’étend le long de la côte par le travers de Wimereux ; la dépense était de 100 millions, et l’entreprise fut ajournée. En 1863, M. le vice-amiral de Chabannes, préfet maritime de Cherbourg, mit en avant un nouveau projet auquel il ne fut pas donné suite, car il est de règle chez nous que les travaux les plus utiles sont toujours ceux dont on s’occupe en dernier lieu. Enfin en 1869 des capitalistes anglais, des railway contractors, comme on dit au-delà du détroit, MM. Waring frères, de Londres, offrirent d’établir à leurs frais, sans réclamer aucune subvention de la France, un port de refuge et de commerce sur la plage d’Audresselles, entre Boulogne et Calais. Ils se proposaient d’établir sur cette plage un terre-plein de 200 mètres de largeur et deux jetées, l’une de 1,200 mètres au sud, l’autre de 800 mètres au nord. Ces deux jetées devaient abriter une rade présentant une superficie de 75 hectares et pouvant recevoir à marée basse de grands steamers calant de 6 à 8 mètres. Ils devaient en outre construire des docks et un embranchement de chemin de fer se reliant avec le chemin du Nord. Les navires dans les gros temps pouvaient aborder dans le port sans payer aucun droit, mais MM. Waring s’y réservaient le monopole des opérations commerciales, et comme prix de ce monopole ils s’engageaient à construire des forts, à recevoir une garnison française, des employés français, et se soumettaient, en cas de guerre, à l’embargo quelques jours après la déclaration. Le projet était grandiose; les plans étaient dressés, la dépense, supportée tout entière par MM. Waring, s’élevait à 15 millions, et la demande d’une concession de quatre-vingt-dix-neuf ans avait été adressée au gouvernement français, qui se montrait disposé à l’accueillir favorablement, lorsque Boulogne et Calais, oubliant leurs vieilles rivalités, se réunirent dans un effort commun pour s’opposer au projet de MM. Waring.

Nous n’entrerons point dans le détail de l’ardente et très habile polémique que les deux villes ont soutenue pour démontrer, à leur point de vue exclusif, que la création du port d’Audresselles ne remplissait aucune des conditions que les capitalistes anglais faisaient valoir, qu’elle constituait un attentat à notre dignité nationale, qu’elle les menaçait d’une ruine complète, et qu’enfin le gouvernement n’avait pas le droit de faire la concession [7]. La polémique durait encore lorsque la guerre vint brusquement y mettre un terme. Aujourd’hui d’autres projets sont à l’étude, projets trop gigantesques peut-être pour être réalisés, car il s’agit soit d’un tunnel, soit d’un pont qui traverserait le détroit. Les gens pratiques pensent qu’il serait beaucoup plus sage de s’en tenir au plan proposé en 1865 par l’un des ingénieurs les plus distingués de l’Angleterre. « Ce plan, a dit M. Cucheval-Clarigny dans une lettre adressée aux journaux du Pas-de-Calais, prolongeait les jetées de Boulogne de manière à avoir un quai accessible à toute heure de la marée pour des bâtimens tirant 22 pieds d’eau; à droite, une rade marchande aurait offert un abri sûr aux navires de commerce ; à gauche, une rade militaire pouvait recevoir une flotte de bâtimens cuirassés. La dépense était évaluée à 20 millions et pouvait être réduite par l’ajournement ou la simplification de certains travaux, » Mais ces 20 millions, il fallait les trouver, et cette fois encore ce fut une compagnie anglaise qui vint les offrir. Comme les compagnies de Liverpool, de Glasgow et de Bristol, elle serait rentrée dans ses avances au moyen des droits de tonnage et d’ancrage, et en cas d’insuffisance l’état lui aurait complété un revenu de 5 pour 100. Il s’agissait, on le voit, du système de garantie d’intérêt appliqué à un port, comme il est appliqué aux chemins de fer, et c’est là, nous le pensons, la solution la plus rationnelle du problème, qui n’a été jusqu’ici abordé que sur le papier, et qui n’intéresse pas moins la France que les autres nations de l’Europe, car sur la côte inhospitalière qui s’étend de Dunkerque à Cayeux il se perd chaque année plus de soixante navires, bateaux côtiers, caboteurs ou trois-mâts.

III. — CAYEUX. — SAINT-VALERY. — LE CHATEAU DE RAMBURES.

Pour peu que l’on se soit occupé de la géographie de la France, on a lu dans les ouvrages les plus sérieux mêmes que l’arrondissement d’Abbeville correspond à l’ancien comté de Ponthieu ; il n’en n’est rien. Toute la partie de cet arrondissement située sur la rive gauche de la Somme formait une circonscription territoriale complètement distincte de ce comté; c’était dans la Gaule franque le pagus Vinemacensis. Ce fut plus tard une grande terre fieffée qui tenait dans sa mouvance un certain nombre de villages et une grande quantité de terres aux champs. Aujourd’hui c’est une région très laborieuse et très productive, qui fabrique des toiles et des serrures, se livre à la pêche, cultive un sol d’une remarquable fécondité, élève des chevaux que des agens anglais et des juifs viennent acheter pour le compte de l’intendance prussienne, en choisissant de préférence les pouliches, pour nous mettre hors d’état dans un avenir prochain de remonter notre artillerie avec des chevaux de trait légers. Elle forme un large plateau borné au sud par la vallée de la Bresle, au nord par la vallée de la Somme, à l’ouest par l’Océan. Chaque maison dans les villages a son enclos entouré d’arbres de haute futaie qui l’abritent contre les vents de mer, et ces villages seraient pris pour des bois, si des clochers pointus n’indiquaient de loin qu’il y a là un curé, un maire, un instituteur et des pompiers, c’est-à-dire tout ce qui représente la civilisation dans les campagnes.

Entre les falaises et le banc de galets dont nous avons parlé s’étend parallèlement à la mer le bourg de Cayeux, une des localités les plus pittoresques de la Basse-Picardie. Ce bourg, irrégulièrement bâti dans une plaine de sable, est en même temps un important atelier de serrurerie et un port de pêche. On y compte dix-sept bateaux côtiers de 40 à 50 tonneaux, et soixante petits canots montés par d’intrépides marins qui laissent tous les ans quelques-uns des leurs à la mer. Dans la seule nuit du 9 au 10 mars 1852, cinq de ces bateaux et les 42 hommes qui formaient leurs équipages ont été engloutis par un ouragan furieux, et c’est le souvenir des désastres dont cette bourgade a été si souvent frappée qui a inspiré à M. Victor Hugo l’une de ses plus belles pièces, lorsqu’il bornait son ambition à n’être qu’un grand poète :

O flots ! que vous savez de lugubres histoires !

Perdu dans les sables et les galets, Cayeux est resté étranger aux événemens du moyen âge; il ne se rattache aux grands souvenirs du passé que par le nom de l’un de ses seigneurs, Anselme ou Anseau, qui épousa vers 1239 Eudoxie, fille de l’empereur Lascaris, et gouverna comme régent l’empire latin de Constantinople après la mort de Jean de Brienne.

Cayeux existait déjà au VIe siècle ; la ville de Saint-Valery, sa plus proche voisine sur le littoral de la baie, remonterait beaucoup plus haut, si l’on s’en rapporte aux conjectures d’un érudit picard, M. André de Poilly, qui avait amassé des trésors de science pendant une longue vie consacrée tout entière à l’étude. Dans le nom de Leuconaus, sous lequel Saint-Valery est primitivement désigné, M. de Poilly a cru reconnaître les deux mots grecs qui se traduisent par blanc et vaisseau, et de là il a conclu à l’existence d’une colonie massilienne sur les bords de la Somme. Cette hypothèse n’a rien que de très vraisemblable, car les Massiliens et même les Carthaginois faisaient le commerce avec les îles Cassitérides. Ils naviguaient en suivant les côtes, et, comme la baie de Somme n’est séparée de l’Angleterre que par 18 lieues marines, on peut supposer qu’ils avaient fait de cette baie un point de relâche avant de traverser le détroit. Ils seraient même, dit-on, remontés plus haut dans l’intérieur du pays, et la découverte de monnaies grecques et de monnaies carthaginoises dans la vallée de la Somme donne une certaine autorité à cette hypothèse. La question ne sera sans doute jamais résolue; mais il n’est pas moins intéressant de la poser, pour ajouter une indication de plus à celles que donne Heeren dans les Idées sur le commerce des peuples de l’antiquité. Quoi qu’il en soit, les plus anciens documens écrits ne vont pas au-delà du VIIe siècle ; ils nous apprennent qu’un moine de Luxeuil, Walaric, vint en 613 dans le pays de Vimeux fonder une abbaye sur une colline que lui avait donnée le roi Clotaire, aux bords de la Somme, « fleuve tiède et abondant en poissons. » Là, comme sur les autres points de la France, une ville s’éleva sous la sauvegarde des immunités ecclésiastiques, et cette ville en 931 quitta le nom de Leuconaus pour prendre celui du saint qui l’avait vue naître. Ce nom nouveau devait bientôt se trouver mêlé à l’un des plus grands événemens du moyen âge.

En 1053, Harold, comte de Kent et frère d’Edith, femme d’Edouard le Confesseur, fut jeté par la tempête sur les côtes de la Somme. La coutume du lagan donnait alors aux seigneurs riverains le droit de réduire les naufragés en servitude, lors même qu’ils appartenaient à des nations amies. Gui II, comte de Ponthieu, conformément à cette coutume barbare, se saisit d’Harold, l’enferma d’abord dans l’une des tours qui défendaient l’enceinte de Saint-Valery, et le vendit ensuite à Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, qui songeait à se faire roi d’Angleterre, et craignait de trouver dans le prince anglais un compétiteur redoutable. Guillaume lui fit promettre de renoncer à la couronne, mais Harold n’en prit pas moins le titre de roi à la mort d’Edouard, et ce fut là pour Guillaume un prétexte de guerre. En moins de huit mois, cet héroïque aventurier fit construire 400 grosses barques, 1,000 petits navires de transport, et rassembla à l’embouchure de la Dive une armée de 60,000 hommes. L’expédition cinglait vers l’Angleterre, lorsque les vents tournèrent subitement à l’ouest et la forcèrent de relâcher à Saint-Valery. Ce contre-temps excita dans l’armée une grande surprise, car elle comptait, pour obtenir une bonne traversée, sur le cheveu de saint Pierre que le pape Alexandre II avait envoyé au chef dont elle allait partager la fortune. Des symptômes de révolte commençaient à se manifester, lorsque Guillaume eut l’heureuse idée de faire promener sur le front de son armée les reliques du patron de la ville. Aussitôt le vent souffla vers la rive anglaise, et le lendemain, 29 septembre 1066, la flotte franchissait les passes de la Somme; quelques heures après, elle abordait sur la plage d’Hastings. La rade où s’étaient abrités les 1,400 navires normands, depuis le cap Cornu jusqu’au Hourdel, lentement abandonnée par la mer, s’est transformée en une belle plaine arable que la charrue sillonne depuis deux siècles; mais au pied de la falaise qui domine la baie on montre encore aujourd’hui la base d’une tour dont les premières assises, formées de galets, s’élèvent à peine d’un mètre au-dessus du sol, et cette ruine, c’est la tour d’Harold, la prison du naufragé.

Saint-Valéry suivit au XIIIe siècle le mouvement d’affranchissement qui s’était propagé à cette date jusque dans quelques villages de la Basse-Picardie; mais les habitans furent à diverses reprises frappés d’excommunication par les abbés, avec lesquels ils étaient continuellement en lutte. Ils résolurent de se venger, et ils se-livrèrent, en 1232, envers les moines à des violences qui ne sont pas sans analogie avec celles de la commune de 1871. Ils s’assemblèrent en armes sous la conduite du maire et des échevins, car alors comme aujourd’hui les maires se rangeaient parfois du côté des émeutiers, et ils menacèrent les religieux de les brûler dans leur église, en les privant pendant trois jours de toute nourriture. L’abbé, qui mourait de soif, supplia le maire de lui donner à boire : celui-ci lui présenta dans un casque une boisson que le pape Grégobe IX, dans la bulle fulminée contre les habitans, appelle par euphémisme une eau impure de dérision, et, tandis que quelques-uns des bourgeois cherchaient à incendier la porte du presbytère, et jetaient dans les flammes les statues de la Vierge et de saint Jean-Baptiste, d’autres, revêtus d’étoles de paille, promenaient dans la ville le cadavre d’un enfant et lui donnaient la sépulture en parodiant les cérémonies de l’église. A la suite de ces scènes de désordres, la commune fut abolie, comme si la perte de la liberté devait toujours être le châtiment de la violence.

Vers le même temps, Saint-Valéry fut le théâtre d’une aventure qui rappelle la tragique histoire de la dame de Coucy, et sur laquelle il n’est pas sans intérêt de donner quelques détails, parce qu’elle est très inexactement racontée dans la plupart des livres modernes. Le puissant seigneur qui le tenait en fief avait épousé Adèle, fille de Jean II, comte de Ponthieu. Des brigands, s’étant emparés d’elle au moment où elle traversait un bois avec une faible escorte, lui firent subir les derniers outrages, et le comte Jean, croyant effacer l’affront fait à sa race dans la personne de sa fille, la fit jeter à la mer. Voilà le fait historique. Cette fin terrible d’une femme jeune et belle fit une vive impression sur les contemporains; les romanciers du temps travestirent le fait réel en légende, et dans le Voyage d’outre mer du comte de Ponthieu ils racontèrent qu’Adèle fut trouvée, flottant à la merci des flots, par des marchands flamands qui se rendaient en terre sainte pour accomplir un pèlerinage. Ces marchands la vendirent au sultan d’Aumarie, qui l’épousa et fit avec elle, tout musulman qu’il fût, un excellent ménage; mais tandis que, comme Zaïre, elle oubliait son Dieu, son père et son mari étaient en proie aux plus vifs remords ; ils résolurent de se rendre à Jérusalem, et la tempête les poussa sur la terre du sultan, qui les fit jeter dans un cachot. Ce jour-là, il célébrait par une grande fête l’anniversaire de sa naissance, et suivant la coutume du pays, le peuple vint au palais demander un captif chrétien pour le mettre à mort. Le choix tomba sur le comte de Ponthieu. — Seigneur, dit Adèle au sultan son époux, donnez-moi, je vous prie, ce captif; il sait jouer aux échecs et aux dames. — La demande fut accordée. — Donnez-moi encore celui-là, dit-elle en montrant son mari; il sait de beaux contes, et je m’amuserai de ses récits. — Volontiers, dit le sultan. — On devine le reste. La reconnaissance suivit de près l’entrevue; Adèle, sous prétexte d’une promenade en mer, s’éloigna avec les deux captifs pour se diriger vers la baie de Somme, où elle aborda peu de temps après. Malgré l’intérim qu’elle avait fait auprès du prince musulman, le seigneur de Saint-Valery lui rendit sa tendresse ; le pape lui imposa une pénitence, parce qu’elle avait eu commerce avec les infidèles, et depuis ce temps elle vécut en grande piété dans son fief. La fille qu’elle avait donnée au sultan fut belle comme elle, et de son mariage avec un baron du pays d’Aumarie naquit le grand Saladin, le Charlemagne de l’Orient.

Malgré l’invraisemblance de ces données romanesques, les fictions dont les conteurs du XIIIe siècle avaient enguirlandé la tragique aventure d’Adèle de Ponthieu ont été prises au sérieux par quelques érudits naïfs ; elles ont fourni à un poète justement oublié du XVIIIe siècle, à Saint-Maur, le sujet d’un opéra en cinq actes qui fut joué en 1771 à l’occasion des noces du comte de Provence, et qui obtint un succès prodigieux, parce que l’auteur, dit Sainte-Beuve, y avait pour la première fois remplacé par les fêtes de la chevalerie les ingrédiens de la magie mythologique.

Placé dans une position militaire très importante, Saint-Valéry est l’une des villes du nord qui ont le plus cruellement souffert des guerres du moyen âge. Pris par Richard Cœur-de-Lion, par Charles-le-Mauvais, par les Anglais, les Bourguignons, les Espagnols, et toujours repris par les Français, il a vu vingt fois sa population égorgée, ses navires incendiés dans le port [8] ; mais il s’est toujours relevé de ses ruines, parce qu’il trouvait dans son commerce les élémens d’une prospérité toujours renaissante, et que les rois, pour l’aider à réparer ses pertes, lui accordaient après chaque désastre l’exemption du ban, de l’arrière-ban, de la taille et surtout de la gabelle, ce qui lui permettait de se livrer en grand à l’industrie des salaisons, industrie aujourd’hui complètement perdue sur le littoral de la Somme.

À part la tour d’Harold, quelques arcades gothiques de l’abbaye et deux ou trois belles tours de la vieille enceinte sous lesquelles s’étendent de vastes souterrains, Saint-Valery n’offre rien de remarquable à la curiosité de l’archéologue. L’église, bâtie en galets et en pierres noirâtres rongées par le vent de mer, s’élève sur une plate-forme du haut de laquelle l’œil embrasse un horizon magnifique ; elle date des premières années du XVe siècle, et ne contient que quelques tableaux de médiocre valeur, mais il serait facile d’illustrer ses murailles d’un noble et patriotique monument. Il suffirait de deux tables de marbre noir : on y inscrirait les noms des vaillans marins qui, nés à Saint-Valery, ont tenu si haut notre pavillon pendant les guerres de la république et de l’empire : Ricot, Blavet, Lambert, Darras, Ravin, Châtelain, Malingre, Lejoille et Perrée. Sur les huit vaisseaux de haut bord que nous avons enevés aux Anglais [9] pendant ces guerres, Lejoille eut l’honneur d’en prendre un, le Berwick, de 74 canons, qu’il contraignit, avec une seule frégate, d’amener ses couleurs le 7 mars 1795. En 1798, au combat d’Aboukir, il parvint à percer la ligne anglaise, et non-seulement il sauva son vaisseau, le Généreux, qui avait vaillamment lutté pendant la bataille, mais il captura, en revenant à Toulon, le Léander, de 50 canons, que Nelson avait envoyé en Angleterre porter la nouvelle de sa victoire. Le contre-amiral Perrée, d’abord simple mousse dans la marine marchande au début de sa carrière, fut appelé en 1793 au commandement de la Proserpine, et dans une seule croisière il s’empara d’une frégate de 32 canons, coula ou brûla 63 navires de commerce; en 1795, il alla détruire les établissemens anglais sur la côte d’Afrique, et prit ensuite la part la plus active à l’expédition d’Egypte. Ce fut lui qui commanda sur le Nil la flottille chargée d’appuyer les opérations de l’armée de terre, et Bonaparte, pour reconnaître les services qu’il avait rendus pendant la campagne, lui décerna un sabre d’honneur qui portait le nom de Chebreiss, inscrit sur l’un des côtés de la lame. Le 10 février 1800, il appareilla de Toulon pour ravitailler Malte ; mais il trouva cette île bloquée par une flotte anglaise. Après avoir fait aux bâtimens de la division le signal de prendre chasse, il eut à lutter avec un seul vaisseau, le Généreux, contre quatre vaisseaux anglais, dont l’un, le Foudroyant, était monté par Nelson. Blessé au-dessus de l’œil gauche au commencement de l’action et frappé bientôt d’un boulet qui lui emporta la cuisse droite, Perrée ne voulut point quitter son banc de quart, et rendit le dernier soupir entre les bras de ses officiers, au moment où les débris de son équipage, menacés de couler bas, allaient amener leur pavillon. Nelson ne voulut pas que les restes de ce glorieux vaincu fussent jetés à la mer, et ils furent inhumés par les Anglais eux-mêmes dans l’église des dominicains de Syracuse.

Saint-Valery-était au moyen âge la capitale du Vimeux : dans ce petit pays, comme dans le Ponthieu, plusieurs villages, dont quelques-uns n’avaient pas plus de 400 à 500 habitans, étaient érigés en commune dès la fin du XIIe siècle, et partout où il y avait une charte d’affranchissement les plus modestes hameaux eux-mêmes prenaient le nom de ville, parce qu’ils s’élevaient par la liberté au même niveau que les grands centres. Si faible que fût leur population, les communes rurales [10] du Vimeux, comme toutes celles de la Picardie, formaient de petits états, ou plutôt des républiques qui avaient chacune une assemblée législative sous le nom d’échevinage, un chef du pouvoir exécutif sous le nom de maïeur, un budget sous le nom de compte des deniers de la ville, et une petite armée sous le nom de milice communale. Ce n’est pas l’un des côtés les moins curieux de notre histoire que de voir, par leur exemple, comment de petites villes et de simples paroisses rurales, perdues au milieu de l’immense morcellement du moyen âge, ont contribué à la fondation de l’unité française, et combien était libre et fortement organisé, dans la monarchie absolue du droit divin, le gouvernement des citoyens par eux-mêmes.

Malgré ses fueros, le Vimeux était une région profondément féodale, et on y trouvait à côté des communes un grand nombre de seigneuries qui jouissaient de la haute justice, c’est-à-dire du privilège de faire pendre les manans pour des délits qui entraîneraient à peine aujourd’hui quelques jours de prison, et d’une foule d’autres droits qui rappelaient les plus tristes jours de la servitude, y compris le honteux droit de marquette, que les sires de Gamaches s’étaient réservé dans le village de Laleu, près d’Airaines, comme l’avaient fait d’autres seigneurs picards, entre autres les bers d’Auxy et le sire de Drucat [11]. Un seul témoignage de la puissance féodale est resté debout dans ces plaines fertiles que le champart, le terrage, le vif herbage, le service à ronsin, les corvées et d’autres redevances oppressives ont stérilisé pendant tant de siècles ; ce témoignage, c’est le château de Rambures. On trouverait difficilement dans toute la France un spécimen de l’architecture militaire des premières années du XVe siècle dans un plus parfait état de conservation. Quatre énormes tours de briques s’élèvent aux angles de cette forteresse quadrangulaire que surmontent encore les anciennes toitures en poivrières. Dans les murs, qui ont une épaisseur de plusieurs mètres, sont percées des embrasures qui ne présentent sur la campagne qu’une ouverture étroite, mais qui dans leur évidement intérieur donneraient facilement place à un homme à cheval.

Un donjon octogone se dresse dans l’un des angles de la cour, et la disposition générale révèle une remarquable entente des choses de la guerre. Tout y est préparé pour une longue défense ; des souterrains où se trouvent des écuries, des boulangeries, des puits, des magasins capables de contenir des approvisionnemens considérables, descendent profondément sous les tours, les courtines et le donjon, et dans le sol même de ces sombres et froides excavations s’ouvrent des oubliettes où le seigneur du lieu pouvait, sans autre forme de procès, jeter les mainmortables lorsqu’ils n’allaient pas faire moudre leur blé à ses moulins banniers, cuire leur pain à ses fours, ou qu’ils refusaient de moissonner ses terres et de payer les cens. Le château de Rambures, habité aujourd’hui par MM. de Fontenille, est la grande curiosité archéologique de Vimeux. C’est là que se portent de préférence les touristes que les bains de mer attirent à Saint-Valery et à Cayeux ; mais il est aussi dans les mêmes cantons deux villages que l’on ne saurait oublier dans une excursion historique, Mons et Saucourt.

En l’an 881, un chef normand, Guaramond, débarqua sur les côtes de la Manche, brûla Boulogne, Térouanne, Arras, et livra le Vimeux et le Ponthieu aux plus sauvages dévastations. Louis III, qui se trouvait alors occupé au siège de Vienne en Dauphiné, laissa devant cette place son frère Carloman, et malgré la distance il se hâta d’accourir pour porter secours à ses sujets du royaume de Neustrie. Au bruit de son approche, les Normands, qui suivaient le littoral pour rester à portée de leur flotte, prirent position auprès du hameau de Saucourt, situé à 16 kilomètres d’Abbeville, sur la droite de la grande route de cette ville à Eu. Louis III, posté sur le plateau qui longe la petite vallée de la Trie, n’était séparé d’eux que par une faible distance ; il franchit cette vallée et se déploya parallèlement à leur front, en avant du village de Franleu (Francorum locus). Le choc fut terrible. ; 9,000 Normands restèrent dans la plaine, et la victoire de Saucourt fut célébrée par les poètes dans une espèce de chanson de geste [12] qui est comme le prélude de la Chanson de Roland. Dieu y parle à Louis III, comme dans la Bible il parle à Moïse : « Louis, mon roi, lui dit-il, porte secours à mon peuple que les Normands ont si durement opprimé. » Et Louis répond : «Mon Dieu, j’obéirai à tes ordres, et, à moins que je ne périsse, ta volonté sera faite. » Les Francs tombés dans la bataille furent inhumés sur un coteau voisin du village de Miannay, et de ce coteau, où dorment depuis mille ans les antrustions et les leudes du royaume de Neustrie, on découvre un autre champ de carnage, le plateau de Mons, où Xaintrailles et les défenseurs de la cause nationale furent battus par le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, le 29 août 1421.

Le Vimeux est au reste de la Picardie ce que la Béotie était à la Grèce. C’est le pays des vieilles traditions, des vieux usages et des toits de chaume. Les habitans sont très laborieux; cependant ils sont loin de faire rendre au sol fertile qu’ils cultivent tout ce qu’il pourrait donner, et ce n’est point par esprit de routine, comme on pourrait le croire à première vue, mais avant tout par une fausse direction économique. Au lieu d’employer leurs épargnes à l’amélioration de leur culture et de leur matériel d’exploitation, ils l’emploient à acheter de petits coins de terre qu’ils se disputent à prix d’or; sauf le Marquenterre, le même fait se reproduit dans la plupart des communes rurales de la Picardie, et c’est là dans la province l’une des causes qui s’opposent le plus directement au progrès, et que méconnaissent trop souvent les spécialistes qui dissertent théoriquement et a priori sur les questions agronomiques. Du reste, quand on compare ce qui se fait et s’écrit à ce qui devrait se faire, on est étonné de voir avec quelle légèreté sont traitées chez nous les questions les plus importantes. Ainsi on parle beaucoup de l’instruction agricole, et l’on croit avoir résolu le problème en faisant cultiver à la bêche par les élèves des écoles quelques coins de jardin, en leur faisant planter en ligne quelques grains de blé, et l’une des premières choses qu’il faudrait introduire dans les campagnes, la comptabilité rurale, est précisément celle que l’on n’y enseigne pas. Dans le Vimeux, comme dans les autres cantons du département, les cultivateurs ne tiennent aucun livre de culture; ils se trouvent souvent en perte sur certains produits là où ils se croient en bénéfice. L’un des plus grands services que l’on pourrait rendre aux jeunes générations, ce serait de leur apprendre à ouvrir pour chaque pièce de terre un compte exact du doit et avoir, intérêt du capital engagé, loyer de la terre, journées de travail, labours, travail des animaux, détérioration du matériel, ce serait en un mot de faire pénétrer dans l’agriculture le système des inventaires commerciaux. L’illustre Mathieu de Dombasle a tracé le programme de cet enseignement. L’appliquera-t-on? Nous osons à peine l’espérer, car le combat qui se livre autour de l’instruction gratuite et obligatoire nous fait craindre que l’esprit de parti cette fois encore ne l’emporte sur l’esprit pratique.

Ce que nous venons de dire au sujet de l’instruction agricole, nous pouvons le dire avec bien plus de raison encore au sujet du suffrage universel appliqué dans son organisation actuelle aux conseils municipaux, aux conseils départementaux et aux élections des députés à l’assemblée nationale. Nous l’avons vu fonctionner dans le Vimeux et dans le département de la Somme, et, nous n’hésitons point à le dire, le pays est exposé aux plus graves dangers, si, tout en respectant le principe, on n’avise pas au moyen d’en réprimer les crians abus. Bouteilles de vin, tasses de café, petits verres, toutes les influences alcooliques sont mises en usage, et nous avons entendu de braves paysans dire qu’ils ne voulaient plus voter, parce que c’était le suffrage du cognac universel. Dans les élections municipales des campagnes, les braconniers, les maraudeurs, les voleurs de récoltes, qui trouvent dans les certificats d’indigence une sauvegarde contre la répression, s’unissent et cabalent pour faire arriver au conseil quelque individu taré qui les protège au besoin contre les procès-verbaux des gardes champêtres, et leur idéal est d’avoir un maire qui soit à leur niveau moral. C’est qu’en effet avec ceux-là on en est quitte pour un café, quand on fait manger par ses moutons le blé du voisin, ou qu’on va couper des fagots dans les bois. Une propagande profondément démoralisatrice, dont les funestes effets ne se font que trop sentir, s’exerce jusqu’au sein des villages les plus dévoués aux principes d’ordre et de sage liberté, et c’est surtout en vue des prochaines élections que le parti ultraradical travaille ceux qu’il y a trois ans à peine il appelait dédaigneusement les ruraux. Il compte beaucoup pour le succès sur le concours des instituteurs, et il n’est pas d’avances qu’il ne leur fasse, d’adulations qu’il ne leur prodigue. Tel est d’ailleurs l’étrange fonctionnement du suffrage universel dans les conditions présentes, que des villages très conservateurs de la Somme ont voté pour des candidats radicaux, uniquement parce qu’on leur avait fait croire que, s’ils n’étaient point nommés, l’assemblée de Versailles rétablirait la dîme et les droits féodaux, ce que quelques-uns de ces candidats eux-mêmes n’ont pas manqué de dire dans leurs professions de foi.

IV. — LE MARQUENTERRE. — LE CROTOY. — JEANNE D’ARC ET SA FAMILLE. — RUE ET LA CHAPELLE DU SAINT-ESPRIT. — LE CHAMP DE BATAILLE DE CRECY.

En face du champ de bataille de Mons et du pagus Viiiemacensis, sur la rive droite de la Somme, nous entrons dans ]e pagus Pontivus, qui forma au moyen âge le comté de Ponthieu, l’un des plus anciens fiefs héréditaires de la monarchie française. Au pied des dunes qui bordent le littoral jusqu’à la baie d’Authie s’étend une vaste plaine, lentement reconquise sur la mer, comme les polders de la Hollande, au moyen d’endiguemens successifs. Cette plaine, l’une des plus fertiles de la région du nord, c’est le Marquenterre, et nous engageons les agronomes qui se lamentent sur l’état de notre agriculture à la visiter au mois de juillet; ils y trouveront, à côté de magnifiques pâturages qui peuvent rivaliser avec ceux de la vallée d’Auge, des blés gigantesques, des avoines plus hautes que ceux qui les moissonnent; mais la mer, refoulée par une population. industrieuse, qui s’enrichissait en lui disputant son domaine, s’est vengée en ensablant le chenal de la Somme et l’un des ports de commerce les plus importans du moyen âge.

Quelques groupes de maisons entourées par le sable, un clocher massif et des barques de pêcheurs forment ce que les habitans s’obstinent à nommer la ville et le port du Crotoy. Les restes d’une vieille enceinte, sur laquelle on voyait encore, il y a quelques années, un canon au millésime de 1381, indiquent que là, comme à Saint-Valéry, la guerre a exercé ses ravages. Le Crotoy en effet a été pris, repris et brûlé vingt fois, et chaque siège a coûté bien du sang, car, après avoir franchi les remparts, il fallait s’emparer du château, que Charles l’avait fait bâtir sur le plan de la Bastille de Paris. Un douloureux souvenir se rattache à cette forteresse aujourd’hui disparue. Jeanne d’Arc y fut enfermée en 1430, et l’on voyait encore en 1657 la chambre qui lui servit de prison. Un prêtre de la cathédrale d’Amiens, maître Nicolas de Gueville, dit un vieil annaliste du Ponthieu, lui administrait le sacrement de confession et de la très sainte eucharistie, et disait beaucoup de bien de cette vertueuse et très chaste fille. Quelques dames de qualité et des bourgeoises d’Abbeville l’allaient voir comme une merveille de leur sexe. La pucelle les remerciait de leur charitable visite, et les baisait amiablement. « Que vescby un bon peuple! disait-elle en pleurant. Pleust à Dieu, quand je fineray mes jours, que je puisse estre enterrée dans ce pays. » Hélas! ce n’était point la terre qui attendait l’héroïne d’Orléans et de Patay, et les Anglais, après un séjour de quelques semaines, la conduisirent à Rouen pour commettre, comme le dit un chroniqueur, le plus grand crime que les hommes aient commis depuis la mort du Christ. Le souvenir de Jeanne est encore vivant au Crotoy. Les femmes n’en parlent qu’avec un profond respect; elles l’honorent comme une sainte, et par une singulière rencontre la dernière branche de sa famille est venue s’établir parmi ce bon peuple qu’elle aimait. Cette branche, autorisée par lettres patentes à porter le nom de du Lis et des fleurs de lis dans ses armes comme Henri de Bourbon, végète aujourd’hui dans la misère, et l’administration française a cru faire assez pour elle en lui ouvrant l’accès de la douane active, où ses membres les plus favorisés de la fortune sont arrivés au grade de brigadier.

Le Crotoy, aux XIIIe et XIVe siècles, n’était pas seulement une forteresse de premier ordre, c’était aussi le centre d’un commerce très actif et une étape, c’est-à-dire un entrepôt pour les vins du midi, les laines d’Espagne et les plantes tinctoriales, guède et pastel, qui alimentaient les villes drapantes du nord. Sous les rois d’Angleterre Edouard II et Edouard III, dont il relevait féodalement, les péagers y touchaient chaque année pour les droits d’arrivage et de transit une somme équivalente à 3 millions de notre monnaie, et c’est à peine si le péager moderne qui leur succède sous le nom de receveur des douanes arrive à verser aujourd’hui 700 ou 800 francs dans les caisses de l’état, La pêche côtière est la seule ressource des habitans, et certes ils méritaient d’être mieux traités par la fortune, car ils sont honnêtes, hospitaliers, vaillants à la mer, et la seule chose qui puisse les effrayer, c’est de rencontrer sur leur route, quand ils vont s’embarquer, un chat ou un curé. Ses pilotes n’ont jamais marchandé leur vie pour porter secours aux navires en détresse, et dans les plus mauvais jours de la révolution, c’est l’un d’entre eux, Vandenthun, qui, avec l’aide de MM. Du Bellay, d’Abbeville, et Delahaye, du Crotoy, conduisit en Angleterre le duc de Larochefoucauld-Liancourt [13], l’un des membres de la haute noblesse qui se sont montrés le plus dévoués à la personne de Louis XVI et aux intérêts de la nation. Avant de monter sur le bateau qui devait le conduire en exil, le duc de Larochefoucauld remit à M. Delahaye la moitié d’une carte à jouer, l’as de cœur. « Lorsque Vandenthun vous rapportera cette carte, dit-il, je serai sauvé. Faites-moi le plaisir, je vous prie, de la faire passer aussitôt au château de Crèvecœur à Mme de Larochefoucauld. » Vandenthun rapporta la carte, et depuis cette époque jusqu’en 1823, date de sa mort, il allait chaque année passer quinze jours avec le duc, qui le traitait d’une façon princière, le plaçait à table à ses côtés, et ne l’appelait que mon sauveur. La population du Crotoy, en voyant arriver M. de Larochefoucauld, avait reconnu, malgré son déguisement, que c’était un noble qui cherchait à quitter la France, mais elle lui savait gré d’être venu chez elle comme en un lieu de sûreté, et elle l’aurait au besoin défendu par les armes, car les hommes qui affrontent la mort pour sauver les naufragés ne sont pas de ceux qui livrent les proscrits.

A deux lieues du Crotoy, au nord-est, nous rencontrons la petite ville de Rue, fondée suivant les hagiographes en l’honneur du Saint-Esprit. C’est encore une épave abandonnée par la mer, une forteresse démantelée devant laquelle les Anglais, les écorcheurs, les impériaux, les ligueurs et les Espagnols ont laissé bien des morts, une de ces vieilles communes picardes avec beffroi, cloche, échevinage et fourches patibulaires. Elle avait pour patron saint Wulphy, dont elle conservait précieusement les reliques ; mais ces reliques ayant été enlevées par des seigneurs voisins, qui en attendaient de grandes faveurs, saint Wulphy se crut obligé de dédommager les habitans, et Dieu, sur sa demande, fit pour eux un miracle. Des ouvriers de Jérusalem qui travaillaient auprès des ruines de la porte du Golgotha trouvèrent dans la terre, en 1100, un crucifix sculpté par Nicodème. Ce crucifix fut exposé dans le port de Jaffa à la merci des flots sur une barque sans rames, sans voiles, sans gouvernail et sans pilote, et le premier dimanche d’août de la même année elle vint échouer sur la plage de Rue. On s’empressa de bâtir une église pour y déposer la sainte image; les papes accordèrent des indulgences à ceux qui la visiteraient, et de tous les points de la France les pèlerins accoururent pour abréger leurs stations en purgatoire. L’église fut rebâtie en 1440 par Philippe le Bon, duc de Bourgogne et comte de Ponthieu, et sa femme, Isabeau de Portugal. Les pèlerins vinrent s’agenouiller plus nombreux encore que par le passé devant le crucifix de Nicodème; Louis XI, qui avait de bonnes raisons pour se mettre en quête d’indulgences, le visita souvent, et tout économe qu’il fût, il lui fit à chaque visite de riches présens. Le pèlerinage de Rue, qui avait fait une rude concurrence à celui de Saint-Jacques de Compostelle, resta en grande vénération jusqu’à la fin du XVIIIe siècle; mais en l’an III de la république des dragons vinrent enlever le crucifix miraculeux. Le riche trésor de la sacristie fut mis au pillage, et aujourd’hui, des largesses de Louis XI et de l’église de Philippe le Bon, il ne reste qu’une chapelle, véritable chef-d’œuvre d’architecture et d’ornementation. Le fantastique voyage de la barque sans voiles et sans rames est représenté dans le tympan, et sur la façade les statues de Philippe le Bon, d’Isabeau de Portugal, de Louis XI et de Louis XII offrent des modèles achevés de la sculpture de la renaissance.

Si maintenant de Rue et des bas champs de Marquenterre nous montons dans les plaines qui s’étendent sur la rive droite, entre Abbeville et les dunes, nous découvrons dans le lointain une vaste forêt, et là encore se réveillent des souvenirs de guerre, car sous l’ombre même des grands arbres qui noircissent l’horizon s’élève le bourg de Crécy, qui fut le théâtre de l’un des plus grands désastres de notre histoire.

En 1346, Edouard III débarqua en Normandie avec une armée de 40,000 hommes, composée principalement de gens de pied, et dans laquelle figuraient un grand nombre des redoutables archers qui se vantaient de percer d’un coup de flèche trois hommes de file et de tirer du sang à une girouette. Il marchait, ravageant tout sur son passage, égorgeant et incendiant, comme il s’en vante lui-même dans ses bulletins [14]; mais les populations, exaspérées par ce système de dévastation, s’armèrent de toutes parts : elles attaquèrent les Anglais sans trêve ni repos, et ceux-ci, perdus au milieu d’un immense échiquier féodal et municipal, où chaque village avait sa forteresse, chaque ville son enceinte murée, s’épuisaient dans la plus redoutable des guerres, la guerre de détail, lorsque Philippe de Valois se mit à leur poursuite avec une centaine de mille hommes. Edouard alors se replia sur le Ponthieu, où il espérait, en sa qualité de comte, trouver des partisans; il n’y trouva que des ennemis. Après avoir tenté vainement de forcer le passage de la Somme à Pont-Remy et à Abbeville, il se voyait acculé à la mer et à des marais impraticables où Philippe, qui s’avançait à marches forcées, pouvait le rejeter par une brusque attaque. Pour échapper à ce danger, il demanda aux prisonniers qu’il traînait à sa suite si l’un d’eux ne pourrait pas lui indiquer un endroit où la Somme fût guéable. Un valet de ferme de Mons en Vimeu, Gobin Agache, séduit par l’appât de sa liberté et de 100 pièces d’or, s’offrit de le conduire à La Blanque-Taque, « là où les bêtes du pays, dit Froissart, soûlaient passer quand la mer était retraite. » L’armée anglaise, guidée par Agache, arriva au moment de la morte eau devant le gué fatal, dont on reconnaît encore la place au rideau crayeux qui longe le chemin de fer d’Amiens à Boulogne, à 2 kilomètres en avant de la station de Noyelles. La Blanque-Taque était fortement gardée; mais au lieu de rester postés sur la falaise, qui présentait aux assaillans une escarpe très haute, les Français, par une de ces imprudences si fréquentes dans notre histoire militaire, descendirent sur la grève, et furent écrasés par les soldats d’Edouard, qui s’avançaient en colonne serrée à travers le gué, où coulaient à peine 2 pieds d’eau. Philippe ne put atteindre que quelques traînards de leur arrière-garde, car la marée montante rendait le passage impossible. Il fut forcé de rétrograder vers Abbeville, où il entra le 23 août. Le lendemain, il assembla un parlement d’armes, et comme il connaissait les rivalités des chevaliers rangés sous sa bannière, il leur recommanda « qu’ils fussent l’un à l’autre courtois et amis, sans envie, sans haine et sans orgueil. » Les ponts sur lesquels devait passer son armée furent réparés à la hâte, et le vendredi 25 au matin tout était prêt; mais le vendredi était un jour de funeste augure, c’était aussi la fête de saint Denis, patron du royaume, et, de peur de mécontenter ce grand saint, Philippe ne se mit en marche que le 26 au point du jour. Ce retard lui fut fatal.

Edouard, dans sa jeunesse, était venu souvent dans le Ponthieu, au château du Gard-les-Rue, qui appartenait à sa mère Isabelle; il avait chassé dans le pays, et, grâce à l’exacte connaissance des localités, il savait sur quel terrain il devait offrir le combat. Après avoir brûlé Noyelles, Ponthoiles et Le Crotoy, où 400 personnes furent égorgées sans pitié, il se dirigea sur Crécy, et, comme il l’a dit lui-même, « il y prit place de terre. » Cinq cent vingt-quatre ans nous séparent de ce jour funeste, mais le souvenir en est toujours vivant dans le pays, et l’on peut se rendre un compte très exact de la bataille et des causes de notre désastre en complétant les chroniques du XIVe siècle par les traditions locales et l’étude attentive des lieux [15].

Quand on arrive dans les champs de Crécy par le chemin qui s’embranche sur la route d’Abbeville à Hesdin, on découvre devant soi un coteau crayeux, large environ de 3 kilomètres, sur lequel s’élève un moulin aux murailles épaisses et massives; c’est là que se rangea l’armée anglaise. Sa droite était appuyée au bourg de Crécy, sa gauche s’étendait vers la ferme de Wadicourt, dont les arbres se détachent au milieu du paysage comme un bouquet de verdure. Cette position, très forte par elle-même, domine sur son front une petite vallée, dite la Vallée des Clercs. Pour monter de cette vallée sur le plateau, il faut gravir plusieurs rideaux de 4 à 5 mètres de hauteur, étagés les uns au-dessus des autres comme les marches d’un escalier. La pente est plus douce du côté de la ferme de Wadicourt, mais Edouard l’avait barricadée avec les chariots de son armée et ceux qu’il avait fait ramasser dans les villages voisins. Un petit bois et des abatis protégeaient ses derrières, et quelques ouvertures ménagées de distance en distance permettaient à ses troupes de sortir de leurs lignes pour marcher contre les assaillans, et d’y rentrer dans le cas où elles auraient été repoussées. L’armée anglaise occupait ainsi un vaste camp retranché, et ses divers corps, massés à peu de distance, pouvaient au moindre échec se porter rapidement au secours les uns des autres. Edouard avait pris ces habiles dispositions dans la journée du 25, en profitant de l’inaction de Philippe; le lendemain, il s’habilla d’un pourpoint de velours vert tressé d’or, et parcourut les rangs de ses soldats un bâton blanc à la main, en les exhortant à faire leur devoir et à garder leurs rangs. La revue terminée, il leur fit « mangier un morsiel, » sage précaution que les Anglais n’ont jamais négligée, et il alla se placer, pour embrasser d’un coup d’œil le théâtre de l’action, dans le moulin qui s’élève sur le plateau.

Philippa de son côté était parti d’Abbeville le 26 au lever du soleil; mais, faute de s’éclairer, il avait complètement perdu la trace des Anglais. Il ne savait pas même de quel côté les chercher, et il avait déjà fait deux lieues au hasard, quand les sires d’Aubigny, de Beaujeu, des Noyers et de Basèle, qui s’étaient portés à la découverte, vinrent lui annoncer qu’ils étaient à Crécy en bel ordre de bataille. Il ordonna de faire halte pour prendre quelque repos; mais le comte Charles II d’Alençon, qui se croyait dispensé d’obéir en sa qualité de cousin du roi, continua sa marche; les troupes le suivirent; l’armée française, accablée par la chaleur, le poids de ses armures et la fatigue d’une marche de huit lieues, arriva en face des Anglais vers trois heures de l’après-midi, en suivant un chemin vert, que l’on nomme encore le chemin de l’armée. Une violente pluie d’orage, comme celle qui détrempa le vallon de Waterloo, avait retardé sa marche, et, quand la pluie fut passée, le soleil vint la frapper de face, au grand désavantage des archers, car on sait combien il est difficile de tirer juste quand on a le soleil dans les yeux. Les Génois qui formaient l’avant-garde reçurent l’ordre de commencer l’attaque, et ils avaient à peine lancé leurs premiers traits qu’un bruit semblable à celui du tonnerre éclata sur le front de la ligne ennemie. Un nuage de fumée s’éleva lentement dans les airs, et l’on vit au loin tomber des hommes et des chevaux; c’était le canon qui grondait pour la première fois en rase campagne. Les Génois reculèrent; le comte d’Alençon, hors de lui, s’écria : « Tuez cette ribaudaille ! » Les chevaliers tombèrent à coups de lance sur les mercenaires italiens, qui se mirent à éventrer les chevaux avec leurs coutelas. Le Prince Noir sortit des retranchemens et rejeta la première ligne française à plusieurs centaines de pas en arrière. La seconde ligne fut forcée de s’arrêter devant les masses qui se repliaient sur elle, et ce fut en vain qu’un brave chevalier, Jacques d’Estracelles, essaya de faire comprendre au comte d’Alençon qu’il fallait suspendre le combat, attendre l’arrivée du roi, qui s’avançait avec l’arrière-garde, et reformer les lignes pour une attaque générale. Le comte d’Alençon ne voulut rien écouter. D’Estracelles, qui étouffait sous son bassinet de fer, l’avait ôté pour respirer plus à l’aise. « Remettez votre bassinet, lui dit le comte, et marchez ! — Puisqu’à la bataille nous sommes venus, répondit d’Estracelles, je le remettrai, mais jamais il ne sera ôté par moi. » A ces mots, il se lança avec les hommes de sa bannière contre les Anglais, et renversant tout sur son passage, il arriva au pied du coteau; mais les archers placés sur les rideaux palissades ou derrière les chariots n’avaient qu’à lancer leurs flèches dans les masses confuses qui venaient s’entasser devant eux, en se pressant les unes sur les autres. Ils tuaient à coup sûr, et bientôt les assaillans s’arrêtèrent devant les cadavres d’hommes et de chevaux qui encombraient le vallon. Les Anglais prirent l’offensive à leur tour, et c’est alors que le plus fidèle allié de la France, le vieux roi de Bohême, Jean Luxembourg, qui était aveugle, ordonna au sire de Basèle et à ses deux écuyers, Henri de Rosemberg et Jean de Leustemberg, de prendre les rênes de son cheval et de le conduire au plus fort de la mêlée pour y faire un bon coup de lance. Les écuyers obéirent; ils tombèrent avec lui à deux mille pas environ en avant du coteau, et quand on demande aux gens du pays : Quelle est cette vieille croix de grès qu’on voit près du chemin vert? ils répondent : Elle est là depuis la bataille, juste à l’endroit où l’on a trouvé le corps du roi de Bohême.

Le jour commençait à baisser. L’armée de Philippe était en pleine déroute et le massacre continuait toujours, car Edouard avait donné à ses soldats l’ordre de ne faire aucun quartier. Des chevaliers allemands qui servaient sous sa bannière le supplièrent de révoquer cet ordre cruel, non par pitié, mais par calcul, parce que, disaient-ils, en tuant les prisonniers on leur faisait perdre les belles rançons qu’ils en auraient pu tirer; Edouard fut inflexible, et le lendemain quand il envoya ses hérauts d’armes compter les morts et reconnaître leur blason, ceux-ci trouvèrent sur la poussière sanglante le roi de Bohême, son fils Charles, roi des Romains, dom Jayme d’Aragon, roi de Minorque, 1 évêque, 80 bannerets, 1,200 chevaliers, sans compter la pédaille. On porte généralement le nombre des tués à 30,000, mais c’est là une évidente exagération, et c’est faire à la mort une part déjà très large que de le réduire à 10,000, d’après l’autorité même de Michel de Northburg, l’un des officiers d’Edouard. Quant aux Anglais, ils perdirent environ 1,200 hommes, parmi lesquels Paul et Hubert Byron, aïeul et oncle en ligne directe de l’auteur de Childe-Harold.

On peut maintenant, nous le pensons, se rendre un compte exact des causes qui ont amené le désastre de 1346. L’indiscipline des troupes et le défaut de commandement y sont sans doute entrés pour une bonne part, mais c’est avant tout la magnifique position des Anglais qui leur a donné la victoire. Il était matériellement impossible à la cavalerie d’escalader les rideaux, lors même qu’ils n’auraient point été palissadés, et les attaques par les pentes douces n’offraient pas plus de chances de succès, parce qu’elles étaient obstruées par des abatis et des chariots. Les chevaliers français avaient d’ailleurs à combattre avec des armes de main contre des armes de jet à tir rapide, et les archers anglais pouvaient lancer à 200 mètres de 5 à 6 flèches par minute et viser juste, car ils n’étaient point gênés comme aujourd’hui par la fumée de la poudre. Crécy fut donc bien moins une bataille qu’un assaut livré par des chevaux fourbus et des fantassins dont la plupart n’avaient que des bâtons ferrés et de mauvais coutelas à des retranchemens où le canon seul aurait pu faire une trouée.

Les noms de diverses pièces de terre, tels que le marché à carognes, c’est-à-dire la place où l’on marche sur des cadavres, indiquent encore les endroits où le carnage fut le plus terrible. Le matin, quand les champs sont couverts de rosée, on reconnaît de loin les vastes fosses où furent jetées les victimes de cette fatale journée, car la terre y reste plus longtemps humide que dans les sillons voisins. En foulant ces champs funèbres où dorment tant de morts oubliés, nous songions à ces autres champs de bataille arrosés d’un sang fraîchement répandu que nous allons rencontrer bientôt sur la vieille terre picarde, Longpré, Villers-Bretonneux, Dury, Boves, Pont-Noyelles, et nous nous sommes demandé si Dieu, pour être grand, a besoin d’hécatombes humaines.


CHARLES LOUANDRE.

  1. Nous n’insisterons point ici sur l’histoire détaillée des communes picardes, parce qu’il faudrait à chaque instant revenir sur les mêmes faits. Cette histoire se trouve d’ailleurs dans toutes les monographies locales, et M. Augustin Thierry l’a résumée et en a publié tous les titres dans les quatre volumes des Documens inédits de l’histoire du tiers-état.
  2. Il faut connaître les départemens du nord pour se faire une idée de l’influence que la betterave exercé sur la production de la viande. Ainsi, pour ne citer qu’un seul exemple, l’arrondissement de Cambrai, qui nourrissait à peine 700 bœufs avant l’introduction de cette précieuse racine, en nourrit aujourd’hui 11,000.
  3. Les galets du Hourdel fournissent d’excellens élémens pour la fabrication de la porcelaine. Les fabriques anglaises, allemandes et bohèmes en enlèvent des quantités considérables. Les industriels français sont les seuls qui n’en usent pas.
  4. Voyez la Revue du 15 juin 1848.
  5. Les lapins pullulent tellement, que l’on a pu, sans dépeupler, en abattre 1,400 dans une seule ouverture de chasse au chien d’arrêt.
  6. Le projet de l’établissement d’un canal entre Abbeville et Saint-Valery remonte aux premières années du XVIIIe siècle ; mais ce canal ne fut commencé que sous Louis XVI. Le comte d’Artois, depuis Charles X, était alors apanagiste du Ponthieu ; il avait grand besoin d’argent, et en pressa l’exécution, parce que les lais de mer que devait produire la dérivation de la Somme représentaient environ 3,000 hectares, qui faisaient retour aux domaines de l’apanage. La révolution interrompit les travaux, et, comme on n’est toujours en France que trop disposé à suivre les vieux erremens, ces travaux furent repris sous la restauration. L’ensablement de la baie, qui en a été le résultat, a donné les 3,000 hectares, et Napoléon III les a cédés à la compagnie du chemin de fer du Nord, à la charge par elle de construire la petite ligne de Noyelles à Saint-Valery.
  7. Cette polémique, dont nous avons eu toutes les pièces sous les yeux, grâce à l’obligeance de M. Gérard, le savant bibliothécaire de Boulogne, est résumée dans les deux brochures suivantes : Rapports faits à la chambre de commerce de Boulogne-sur-Mer, sur un projet de création par une compagnie étrangère d’un nouveau port au sud du cap Gris-Nez, in-4°, 1869; — l’Angleterre au cap Gris-Nez, Calais 1869, in-8°.
  8. Pour faire juger de ce que fut la destinée de certaines villes picardes, nous donnons ici les dates des sièges que Saint-Valery eut à soutenir : 1197, — 1338, — 1339, — 1417, — 1421, — 1422, — 1433, — 1434, — 1435, — 1436, — 1471, — 1472, — 507, — 1589, — 1592, — 1593.
  9. Il est triste d’avoir à constater un chiffre aussi minime; mais ce chiffre est exact. Les Anglais de leur côté nous ont pris 106 navires de haut bord, de 74 à 110 canons; cependant, lorsqu’il s’agit des prises faites de part et d’autre sur la marine marchande, la proportion se renverse complètement. Du 1er février 1793 au 31 décembre 1795, les Français ont enlevé au commerce anglais 2,099 navires, et les Anglais, durant le même laps de temps, ne nous en ont enlevé que 319, soit, au profit de la France, 1,461 navires représentant une somme de 400 millions. Quant à nos désastres maritimes, ils ont tenu, comme dans la dernière guerre, à l’infériorité de notre armement. Ainsi que l’a dit le capitaine Lejoille, nos vaisseaux, au lieu d’être montés par des marins, étaient montés par des paysans. Les exercices de canonnage étaient complètement négligés. L’amiral Linois, qui battit une flotte anglaise devant Algésiras, fut à peu près le seul de nos amiraux qui ait prêté une attention soutenue à cette branche si importante du service. Grâce à sa prévoyante sollicitude, il a pu, dans le combat que nous venons de citer, mettre en canelle, comme nous l’avons entendu dire à un matelot qui avait servi sous ses ordres, six vaisseaux anglais avec trois vaisseaux seulement. Napoléon, en fait de guerre maritime, a commis les mêmes fautes que M. Gambetta en fait de guerre continentale ; il a cru que l’on pouvait remporter des victoires avec des mobilisés sur un ennemi dont l’organisation était de beaucoup supérieure.
  10. L’existence des petites communes rurales est un fait exceptionnel dans notre histoire; il ne se rencontre guère que dans la Picardie.
  11. Le droit de marquette, dit aussi droit du seigneur, a donné lieu dans ces dernières années à une vive polémique. Quelques écrivains, entre autres M. Veuillot, ont prétendu qu’il n’avait jamais été mis en pratique, et qu’il était purement comminatoire; mais il est hors de doute que dans une dizaine de localités de la Picardie les seigneurs l’ont rigoureusement exercé.
  12. Cette chanson a été retrouvée par Mabillon, qui en a publié le texte avec une traduction latine. Voyez Recueil des historiens de France, t. IX, p. 99.
  13. Oh trouvera l’intéressant et dramatique récit de l’évasion du duc de Larochefoucauld dans l’Histoire de cinq villes, de M. Ernest Prarond, IIe partie, p. 183.
  14. « En traversant avec notre armée le royaume de France, nous avons fait détruire et brûler une grande quantité de châteaux, manoirs et villages où nous éprouvions de la résistance. » Rymer, t. II, IVe partie, p. 20.
  15. On s’est efforcé de donner ici, avec le plus d’exactitude possible, une vue générale de la bataille, car il faut contrôler plusieurs des récits contemporains pour démêler la vérité. Les manuscrits de Froissart offrent des variantes souvent contradictoires, et les histoires générales publiées de notre temps ne fournissent sur ce grand événement que des détails incomplets et souvent fautifs.