La France et le Mouvement anti-esclavagiste au XIXe siècle

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La France et le Mouvement anti-esclavagiste au XIXe siècle
Revue des Deux Mondes4e période, tome 160 (p. 132-166).

LA FRANCE


ET


LE MOUVEMENT ANTl-ESCLAVAGISTE


AU XIXe SIÈCLE


__________


Le cardinal Lavigerie, en entreprenant l’œuvre de la rédemption des esclaves, ne faisait que reprendre une glorieuse tradition, catholique et française, fondée par les Pères de la Mercy, les Trinitaires et les Lazaristes : la mort l’empêcha d’accomplir le dessein conçu par son grand cœur et qui avait reçu la consécration de l’Europe à la conférence de Bruxelles (1890). La traite, ce trafic de « marchandise humaine, » a été abolie par le concert des nations chrétiennes et même par deux puissances musulmanes : l’empire Ottoman et le royaume de Perse. Mais l’esclavage subsiste encore dans ces derniers pays, en Égypte, à Tripoli, au Maroc, au Siam, au Laos, à l’intérieur de l’Afrique et dans les possessions continentales du sultan de Zanzibar. Bien plus, la servitude a revêtu, depuis 1835-36, une forme nouvelle, celle du travail par contrat des coolies (coolies indentured labour), imaginer d’abord par les planteurs de Maurice et de la Guyane anglaise et, depuis, imitée par plusieurs de nos colonies, et qui est d’autant plus dangereuse qu’elle se présente sous le masque de la liberté. Les apologistes de ce système d’enrôlement de travailleurs immigrans et prétendus libres font valoir les mêmes argumens économiques que les partisans de l’esclavage aux Antilles, il y a soixante ans ou plus récemment en Amérique, lors de la guerre de Sécession. Ils objectent qu’interdire l’importalion de travailleurs hindous, chinois ou polynésiens, ce serait ruiner celles de nos colonies où les ouvriers européens ne peuvent supporter le travail sous le soleil des tropiques. On a souvent aussi invoqué l’honneur du drapeau et par là gêné le contrôle de la traite, afin d’empêcher le droit de visite à bord des navires suspects d’être négriers. Ainsi, les partisans intéressés de ce trafic barbare sont aussi tenaces qu’ingénieux.

Il ne faut donc pas que les amis de l’humanité désarment et s’endorment sur les lauriers cueillis après les premières victoires. La France républicaine et démocratique ne peut pas faire, pour l’émancipation des derniers esclaves, moins que n’a fait la France monarchique et aristocratique. Qu’était-ce après tout que les colonies laissées à la France aprèa le grand désastre de l’Empire ? Peu de chose. Aujourd’hui, par suite des expéditions heureuses de Charles X et de Louis-Philippe en Algérie, de Napoléon III et de la troisième République en Indo-Chine, en Tunisie et à Madagascar, ce domaine est devenu on empire peuplé d’au moins 30 millions d’âmes. Notre responsabilité envers les races exotiques s’est accrue avec notre empire colonial. Qui ne s’indignerait à la pensée que des hommes gémissent dans les chaînes, à l’abri du pavillon qui a été depuis un siècle le symbole de la fraternité et de l’espérance des nations ? La France s’est associée à l’œuvre de cette Conférence de Bruxelles dont M. Jamais, sous-secrétaire d’État aux colonies, disait avec raison « que c’était l’effort le plus considérable, qui ait encore été fait par les nations civilisées, contre une des pires formes de la barbarie[1]. » Mais rien n’est fait, tant qu’il reste encore des esclaves ou des travailleurs forceps sur un territoire français. C’est donc avec raison que la Société anti-esclavagiste de France a convié tous les adversaires de cette lèpre sociale à un congrès international, qui doit avoir lieu les 6, 7 et 8 août prochain à Paris.

« On y fera, dit le programme, l’histoire des progrès accomplis depuis la fondation des sociétés anti-esclavagistes et par l’action des missionnaires et explorateurs ; on exposera l’état actuel de l’esclavage et de l’alcoolisme et on étudiera les moyens de remédier à ces deux fléaux de la population noire. » Nous voudrions écrire, pour ainsi dire, la préface des travaux de ce Congrès. Nous examinerons d’abord les causes de la servitude et les différentes formes qu’elle revêt dans nos colonies ; ensuite nous dirons quels efforts la France a faits depuis la Révolution pour abolir la traite et l’esclavage ; et nous terminerons en indiquant les moyens qui pourraient, selon nous, être employés pour en venir à bout.


I. — CAUSES DE LA SERVITUDE ET DIFFÉRENTES FORMES QU’ELLE REVÊT DANS NOS COLONIES


L’esclavage n’est pas un mal accidentel et local, résultant de certains troubles dans l’état social et inhérent à des races particulières. C’est un mal chronique et qui, il y a un demi-siècle à peine, était encore considéré comme une institution nécessaire et légitime de plusieurs grandes nations civilisées, toiles que les États-Unis de l’Amérique du Nord, le Brésil, la Russie. Il ne faut pas oublier qu’en France même, l’esclavage des noirs aux colonies et le commerce des négriers ont eu des partisans jusqu’à la Révolution de 1848. C’est donc que la servitude a des causes générales : les unes d’ordre politique, les autres d’ordre économique et social.

Les deux plus anciennes sont la guerre et les dettes. Aujourd’hui comme jadis, les vaincus, à la suite d’une guerre, sont faits prisonniers. Chez les peuples chasseurs, on les tue, parce que leur entretien serait trop dispendieux. Mais, chez les peuples agriculteurs et pasteurs, on les garde pour les employer aux travaux les plus pénibles. La guerre n’est pas la seule cause de servitude. Dans certains États vassaux de l’Inde anglaise, au Laos, au Siam, comme chez les anciens Romains, l’homme qui n’a pu acquitter ses dettes devient la propriété de son créancier, lequel se récupère en l’employant comme domestique ou cultivateur. Ou bien, si le débiteur est invalide ou trop âgé pour fournir un travail utile, il engage à sa place ses propres enfans. Cette cause tend à disparaître, au fur et à mesure que les Européens font pénétrer la civilisation dans ces pays.

En voici deux autres, qui sont plus particulières à l’Amérique du Sud et à l’Afrique ; c’est la nécessité d’avoir un grand nombre d’hommes, endurcis à la chaleur, soit pour cultiver de vastes plantations sous le soleil des tropiques, soit pour porter les articles de commerce sur les marchés, à de grandes distances, dans des régions encore dépourvues de chemin de fer. « L’abolition de l’esclavage n’est pas réalisable actuellement, dit un administrateur colonial[2], parce qu’elle entraînerait de trop grands dommages au point de vue économique. En effet, la culture des terres est principalement dans la main des esclaves : elle serait presque entièrement abandonnée, s’ils étaient rendus à la liberté. » C’est pour la même raison que le gouvernement anglais n’a pas osé étendre au territoire continental du sultan de Zanzibar le bénéfice du décret d’abolition, tant que le chemin de fer de Mombasa vers l’Ouganda ne sera pas terminé, de peur de désorganiser le travail des plantations exécuté par des esclaves qui, s’ils étaient libérés, iraient s’embaucher pour le travail. Beaucoup de noirs sont aussi employés à l’exportation des produits de l’intérieur : à défaut de véhicules et même souvent d’animaux de bât, ce sont eux qui transportent l’ivoire, la ferronnerie, les noix de kola et surtout les briques de sel gemme, tirées des bas-fonds d’idjil et de Taodéni (Adrar). Ce sel est troqué par les Maures contre des esclaves, qui sont appelés en plusieurs lieux du nom méprisant de « prix du sel » (gemt-el-melka), Aussi le colonel Hinger a-t-il observé, avec raison, que « lorsque les Européens pourront faire parvenir le sel à un prix raisonnable au cœur de la bourle du Niger, non seulement on aura rendu un réel service aux hnbitans en faisant baisser considérablement le prix du sel des Maures, mais encore on diminuera la traite. »

Enfin, la polygamie et le besoin d’avoir une sorte de monnaie humaine sont aussi des causes qui maintiennent l’esclavage. La multiplicité des femmes, en Afrique, comme dans plusieurs archipels de l’Océanie, n’est pas seulement une affaire de luxe ; c’est un besoin du ménage et une conséquence des égards que le nègre a pour la femme mère et nourrice. Les soins du ménage sont si nombreux, qu’une seule femme ne pourrait suffire à toute la besogne. Tandis que les unes allaitent leurs enfans jusqu’à l’âge de trois ans, d’autres vont chercher l’eau, manipulent la farine et préparent les alimens. Or beaucoup de ces femmes sont esclaves : ce qui a fait dire à Serpa-Pinto, que « l’abolition de l’esclavage dans l’Afrique australe n’aura lieu que lorsque la polygamie aura cessé chez les noirs. » Aussi les jeunes négresses sont-elles recherchées de préférence pour être vendues dans les harems. D’ailleurs il faut à un chef, à défaut de revenus ou de contribution régulière de ses sujets et vassaux, une masse d’esclaves ; ils lui servent de monnaie de réserve, au moyen de laquelle il se procure, suivant les cas, des chevaux, des armes et des munitions de guerre. Dans le Mossi, une belle monture vaut quatre à cinq esclaves ; pendant les guerres contre Samory et Tieba, les chevaux se payaient de 10 à 24 captifs[3].

On a coutume de ranger l’Islamisme au premier rang des causes qui entretiennent l’esclavage. Cela est peut-être vrai pour les femmes, puisque le Coran consacre la polygamie, s’il ne l’a pas inventée. Mais on oublie que cette même loi de Mahomet n’admet pas la réduction en esclavage d’adorateurs d’Allah. Aussi les marchands arabes n’avaient-ils aucun souci de convertir les malheureux noirs, dont ils faisaient le trafic ; sans quoi leur devoir de bon musulman les eût obligés de les traiter en frères. En revanche, les « vrais croyans, » chaque fois qu’un esclave mâle entre à leur service, commencent par lui faire faire des ablutions et puis le mènent à la mosquée ou à ce qui en tient lieu, pour lui apprendre à prier Allah. Au bout de quelques mois, l’esclave est converti et sa situation devient celle d’un « captif de case. » Mais il en est des musulmans comme des chrétiens : beaucoup observent mal les préceptes de leur livre saint, ceux-ci maltraitent leurs esclaves et ne font rien pour améliorer leur sort. S’ils se conformaient au Coran, ce ne serait pas un paradoxe d’avancer que « l’Islam constituerait l’agent le plus puissant et le plus prompt pour la suppression de l’esclavage. »

Voyons maintenant les formes que revêt la burxitude dans nos colonies ou les régions du Hinterland[4], soumises à notre influence. Commençons par l’Afrique. Si l’esclavage a été aboli de droit en Algérie (1830), il existe en fait chez les tribus nomades et dans les oasis au sud du Maroc et d’Algérie. Ainsi les Beni-Mzab et les Beni-Isguen reçoivent chaque année 2 à 3 000 esclaves nègres amenés soit par les Arabes de Tidi-Kelt, soit par ceux du Touat ou du Tafilet, qui les ont achetés au Soudan.

Chez les Wolofs voisins de notre colonie du Sénégal et chez les Wolofs du Fouta-Djallon, la traite des captifs se faisait couramment. Il a fallu prendre des mesures énergiques pour supprimer l’achat et la vente des enfans, qui était le cas le plus usuel. Le gouveraeur français a édicté des peines, qui consistent en fortes amendes et en plusieurs années de prison et ce sont les chefs indigènes qui font office de juges et sont chargés de les appliquer. On a même conclu des traités, en vertu desquels les esclaves de toute origine ont été assimilés aux captifs de case. Or ceci est la forme la plus adoucie de la servitude, le captit de case étant une sorte de serf héréditaire ou de tenancier, que le mattre est tenu de nourrir et d’entretenir, même quand il est devenu invalide ; en certains cas, il peut être affranchi au bout d’un certain nombre d’années de travail ou contre le paiement d’une rançon. La traite n’existe plus à l’intérieur de la Guinée française ; ou, s’il y a encore des cas, ils ne peuvent être que clandestins, et, quant à la traite maritime, elle est rendue presque impossible par un règlement, qui oblige tous les étrangers à déclarer à leur arrivée ou à leur départ au port, leur changement de résidence et la provenance ou destination des gens de leur suite.

Mais, s’il est relativement facile au Sénégal et sur la côte de Guinée d’empêcher l’importation et l’exportation des esclaves, cela est très difficile au Soudan français. En effet, cette province, par sa grande étendue et par sa proximité des pays de l’intérieur, qui approvisionnent les marchés d’esclaves, constitue un débouché pour les marchands d’hommes. Ainsi, il y a quelques années, les caravanes qui font le trafic des esclaves entre le Haut-Niger et le bassin du Sénégal suivaient la ligne de Bammakou, Kondou, Kita, Bafoulabé, Kayes, sous la protection de nos postes militaires y établis, et, dans chacun de ces postes, on prenait note de la valeur des choses transportées par la caravane.

Au Dahomey et surtout dans les royaumes de Porto-Novo et au Lagos, la servitude s’est toujours présentée sous la forme de « l’esclavage domestique, » coutume en vigueur chez la plupart des peuples primitifs et qui subsiste aussi dans le Hinterland où l’influence française n’a pu encore pénétrer. Dans cette région, qui s’étend de la côte jusqu’au Niger et qui est peuplée par des tribus très belliqueuses, il faudrait surveiller de très près les chefs indigènes pour les forcer à renoncer à une coutume séculaire, qui est la principale source de leur fortune.

Dans le Congo français, si l’on en croit les rapports officiels, il n’existerait que des « captifs de case ; » c’est-à-dire que les indigènes aisés ou riches attachent à leur service, par une sorte d’adoption, des noirs pauvres qui deviennent partie intégrante de la maison (domestici ou clientes). Mais, d’après les missionnaires, on y pratiquerait encore, sous Fœil trop fermé de nos administrateurs, la traite des noirs et spécialement des jeunes négresses. De jeunes filles, sortant des écoles, à qui l’on a appris à blanchir, coudre, tenir une plume et parler la langue française, seraient encore l’objet d’un trafic odieux. Les colonies voisines, par exemple, celle du Cameroun, envoient des intermédiaires acheter une à une ces jeunes femmes à moitié éduquées et, lorsqu’elles ont quitté la région dont elles sont originaires, elles sont rassemblées par troupeaux de vingt à trente, payées, embarquées et expédiées. On aurait payé successivement par tête de femme exportée un droit de 21 fr. 25, puis de 20 francs et actuellement ce droit serait de 100 francs[5]. Si ces faits sont exacts, — et jusqu’ici ils n’ont pas été démentis, — n’est-il pas révoltant de penser que la culture européenne et l’instruction chrétienne reçue par ces pauvres filles n’auront servi qu’à augmenter leur valeur marchande, et n’auront été qu’un appât de plus pour la cupidité des acheteurs de chair humaine ?

Pour terminer la revue de nos possessions continentales d’Afrique, il nous reste à parler d’Obock et du protectorat de la côte des Somalis. Or ce protectorat comprend le port de Tadjourah par lequel se faisait, il y a quelques années, une exportation assez considérable d’esclaves provenant du pays de Gallas, à destination de l’Arabie, et une importation d’armes et munitions achetées par l’Abyssinie chrétienne. Jusqu’en 1889, il se tenait, sur le territoire du sultan de Loïtah, de Tadjourah et de Djibouti, des marchés où l’on vendait de 19 à 20 000 esclaves par an. Et, le golfe de Tadjourah se trouvant sur une grande route d’exportation vers l’Arabie, il est probable qu’elle s’est continuée clandestinement jusqu’en ces dernières années.

Quant à Madagascar, la condition des esclaves y était, de longue date, semblable à celle des captifs de case dont nous venons de parler. La traite avait été abolie. Les esclaves avaient peu à travailler et leur nourriture était à peu près la même que celle de leurs maîtres. Ils étaient rarement punis, et il était interdit aux patrons de les frapper avec un bâton ferré[6]. Le propriétaire seul avait le droit de vendre son esclave et devait le vendre lui-même ; quiconque achetait un esclave pour le revendre, en d’autres termes, tout spéculateur était déféré aux tribunaux. En outre, comme, au partage d’une succession, la mère esclave pouvait se trouver séparée de ses enfans, une loi des Hovas ordonnait qu’une femme esclave et sa progéniture seraient attribuées au même héritier. Ainsi, placés sous la double tutelle du maître intéressé à les bien nourrir et de l’État chargé de les protéger contre les exactions du maître, les esclaves jouissaient d’une situation analogue à celle du client antique et l’avaient vu améliorer par l’influence des missionnaires chrétiens[7]. À l’époque de l’occupation par la France, il y avait en Empire 300 000 esclaves, au Betsileo, 100 000, et dans les autres provinces soumises aux Hovas : 100 000, total 500 000, dont 1/4 seulement étaient valides et employés à l’agriculture ou comme porteurs.

Tandis que la traite des noirs était supprimée par la reine des Hovas, elle était rétablie par des colons français de la Réunion. Ceux-ci, ne pouvant plus importer pour la culture de leurs plantations des « coolies » hindous, par suite de l’arrêt du vice-roi des Indes anglaises interdisant leur émigration (1886), ne rougirent pas de faire acheter à Madagascar et à Zanzibar des esclaves noirs. Ce trafic, il est vrai, signalé par les missionnaires, fut de soite réprimé sévèrement par ordre de M. Plourens, alors ministre des Affaires étrangères (1887). Le dernier fait de traite qui soit parvenu à notre connaissance prouve que, si ce mal est opiniâtre, du moins la justice française se montre inflexible. Vingt jeunes noirs ayant été trouvés le 4 mai 1899 à bord du boûtre Fath el Kheir, battant pavillon français, le capitaine et le subrécargue du boûtre ont été déférés à la cour de la Réunion, qui les a condamnés le 2 août, le premier à trois ans de prison et le second à deux ans.

Alors les planteurs de la Réunion se sont retournés vers les « coolies » et, sur leurs instances, M. Barbey, alors ministre de la Marine, a fait signer par le président Grévy un décret assurant la protection aux travailleurs hindous, afin d’obtenir du vice-roi des Indes la levée de la susdite interdiction (27 août 1887)[8].

La Réunion n’est pas la seule de nos colonies, qui ait eu besoin de travailleurs exotiques et « engagés par contrat, » pour des travaux agricoles et qui, pour les obtenir, ait eu recours à des pratiques qui, sous une apparence légale, ressemblent au fond à la traite. Telle est la Nouvelle-Calédonie. Depuis 1890, des commerçans de Bordeaux se chargèrent de recruter au Tonkin des indigènes, soit parmi les Annamites libres, soit parmi les condamnés, pour les transporter dans d’autres colonies françaises. Ce furent des Chinois qui firent le métier d’agens de recrute- ment : ils promettaient monts et merveilles aux indigènes et leur faisaient signer un papier, rédigé en français, par lequel ils s’engageaient à partir pour un pays qui serait spécifié ultérieurement et à y travailler pendant 5, 6, 10 ans, à raison de 7 francs par mois. Une fois transportés à la Nouvelle-Calédonie ou à la Réunion, on les offrait aux agriculteurs, qui payaient à la maison de commerce une prime variant de 150 à 500 francs ; mais, comme ce n’étaient pas les planteurs qui avaient signé le contrat, ils se dispensaient souvent de leur payer la mensualité convenue ou, à l’expiration du terme de l’engagement, ne les faisaient pas rapatrier. Cependant la maison de commerce avait fait un bénéfice de 85 et 435 francs par tète. Au bout de cinq ans, aucun de ces premiers immigrans n’avait reparu ; plusieurs condamnés, graciés par le Président de la République, étaient morts en exil, sans avoir été avisés de leur libération[9]. Il y eut alors, de la part des familles Annamites un tel concert de plaintes, que le gouverneur de rindo-Chine, M. de Lanessan, ordonna le rapatriement de 84 de ces malheureux, dont 30 moururent en route. Après une enquête faite par M. Chavassieux, gouverneur général par intérim et par M. Rodier, chef du service, on interdit absolument ce recrutement. Mais, sur les instances des agriculteurs de Nouméa et les réclamations des traitans de Bordeaux auprès du ministère des Colonies, le nouveau gouverneur général, M. Doumer, eut la faiblesse d’autoriser ladite maison à traiter ces affaires d’immigration (14 mars 1898). Et l’on décore cet abominable trafic du titre d’opération nécessaire pour la mise en valeur de notre empire colonial ! Tels sont les divers genres de servitude qu’on rencontre sur le territoire de nos colonies ou dans les pays soumis à notre protectorat.

On a pu voir, par ce rapide exposé des causes de l’esclavage et des formes diverses qu’il revêt dans nos colonies ou les pays soumis à notre protectorat, combien le mal est vivace et profondément enraciné. Voilà, en effet, plus d’un siècle que la France a entrepris de le combattre ; tous les gouvernemens qui se sont succédé chez nous et l’élite de nos hommes d’État et publicistes se sont efforcés à l’envi de le supprimer et ils ne sont parvenus qu’à l’enrayer.


I. — EFFORTS TENTÉS POUR L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE


C’est à la France républicaine que revient l’honneur d’avoir fait (Mitendrc, la première, l’appel des esclaves à la liberté, et, après un intervalle de cinquante-quatre ans, d’avoir réalisé leur émancipalion. En effet, la Convention avait aboli l’esclavage des nègres dans toutes les colonies et décrété que les hommes, sans distinction de couleur, qui y étaient domiciliés étaient citoyens français (1). Mais, c’est seulement le 4 mars 1848, que le gouvernement provisoire, sur la proposition de F. Arago, considérant « que nulle terre française ne peut porter d’esclaves » institua la commission, présidée par Victor Schœlcher, qui prit les mesures pour assurer l’abolition effective de l’esclavage. On va voir que de résistances, que de préjugés, que d’intérêts coalisés, il fallut vaincre dans l’intervalle !

Voici d’abord le premier consul Bonaparte qui, désireux de rallier à son pouvoir les planteurs et sans doute sous l’influence des Beauharnais, imbus des préjugés des créoles contre les noirs, révoque le décret libérateur de la Convention et rétablit l’esclavage dans toutes les colonies restituées à la France par le traité d’Amiens et dans les autres (30 floréal an X). Il ne rougit même pas d’autoriser la traite des noirs et leur importation dans nos colonies, suivant les lois antérieures à 1789. Cette mesure, publiée à Saint-Domingue à l’époque d’une situation déjà troublée, fournit à Toussaint Louverture une arme redoutable pour soulever la population noire, très nombreuse, contre tout ce qui était français et, après avoir fait couler des flots de sang, le résultat en fut de nous faire perdre la possession de cette perle de nos Antilles. Il est vrai qu’aux Cent-Jours, Napoléon, mieux avisé, abolit la traite des noirs. Mais, il était trop tard. Par sa réaction sur ce point, il avait laissé prendre l’avance à l’Angleterre. Ce fut sur les instances de lord Castlereagh que le congrès de Vienne abolit le commerce des esclaves et c’est à la suite de Sa Majesté britannique que Louis XVIII s’engagea dans la voie de la répression des négriers[10]. L’Angleterre a le mérite d’avoir été la première à abolir l’esclavage dans toutes ses colonies (1833).

À défaut de rois ou d’empereurs, la France du moins peut citer avec fierté des citoyens qui dénoncèrent, sans se lasser, le fléau de l’esclavage et de la traite à l’indignation de l’opinion et des pouvoirs publics. L’abbé Grégoire, par ses écrits sur la littérature des nègres (1810), sur la traite des noirs et des blancs et sur les peines infamantes à infliger aux négriers (1816) contribua largement à rendre populaire la cause de l’abolition. Puis le duc Victor de Broglie, pair de France, entra en scène et fut le premier qui, dans un Parlement européen, éleva la voix en faveur des esclaves. Dans la séance du 23 mars 1822, il présenta à la Chambre des pairs une proposition tendant à « supplier le Roi de se faire représenter les traités, en vertu desquels la France s’était engagée à abolir le commerce dit « traite des noirs » aussi bien que les lois et ordonnances à cet effet ; de se faire rendre compte des faits qui prouvaient que, malgré ces lois, ce commerce se continuait sous pavillon français ; et, enfin, de faire préparer dans ses conseils les mesures et projets de loi propres à mieux assurer l’exécution des traités sus-énoncés. » Quelques jours après, il prononçait un discours, à l’appui de sa proposition. Après avoir constaté, d’après des documens officiels, plusieurs faits de traites commis à l’abri de notre pavillon de 1816 à 1820, il s’écriait : « Les engagemens pris au nom de l’État ne sont point accomplis, les lois rendues par vous n’ont pas atteint leur but. Il faut maintenir l’honneur de la France aux yeux de l’étranger, il faut faire respecter vos volontés. » Le duc de Broglie aboutit à cette double conclusion. Il faut, à tout prix, mettre un terme à la traite, source de l’esclavage. Quant à ce dernier, on ne peut songer à l’abolir immédiatement ; il faut engager les colons à traiter les esclaves avec douceur, à favoriser entre eux les mariages, à les assister dans l’éducation de leurs enfans et à préparer, par une gradation volontaire, les nouveaux rapports, qui doivent exister quelque jour entre maîtres et esclaves (séance du 28 mars).

Mais telles étaient encore les désillusions et les amertumes causées par le désastre de Saint-Domingue, telle était la force dos préjugés contre la race noire, que dans cette assemblée où le duc de Broglie comptait tant d’amis, quatre ou cinq pairs seulement[11] firent écho à sa voix : les ministres de la Marine et des Finances parlèrent contre le projet et tirent voter l’ajournement.

Le duc de Broglie fut plus heureux sur un autre terrain, il réussit à intéresser à cette cause la Société de morale chrétienne, qui avait pour but de rapprocher des hommes de toute confession sur le domaine pratique et qui comptait parmi ses membres Auguste de Staël, Guizot, Stapfer. La société forma un comité pour l’abolition de la tfaita (1822), qui révéla des détails atroces sur l’organisation des navires négriers, à Nantes, et publia en français les enquêtes du gouvernement anglais sur les faits de traite, commis par des navires français. Il en ressortait que ce trafic abominable continuait clandestinement, malgré son abolition officielle. En vain deux ordonnances de Louis XVIII, rendues en 1817 et 1818 avaient prononcé l’interdiction de tout capitaine et la confiscation de tout navire qui se livrerait à ce trafic. En vain, le baron de Mackau avait été envoyé au Sénégal, pour vérifier certains faits de traite, signalés par le gouvernement anglais. Ces sanctions étaient insuffisantes.

Le duc de Broglie revint à la charge et dénonça à la Chambre des pairs les procédés des négriers conune .des crimes qui méritaient l’exécralion des amis de l’humanité[12]. C’est à son instigation que furent dus les deux premiers actes qui portèrent les coups décisifs à ce fléau. Une ordonnance de Charles X (25 avril 1828) punissait du bannissement et d’une amende égale à la valeur de la cargaison, l’armateur, le capitaine et les officiers des navires qui auraient transporté des nègres ; et la loi du 4 mars 1831, rendue sous Louis-Philippe, aggravait les peines, en remplaçant l’exil par les travaux forcés, de 5 à 20 ans suivant le degré de culpabilité. Ces lois furent complétées par des conventions conclues avec la Grande-Bretagne en 1831 et 1833 et qui, en accordant le droit de visite réciproque sur les navires battant pavillon de l’une et l’autre nation, permettaient de les appliquer efficacement aux négriers[13]. En effet, l’efficacité de la répression de la traite dépend de la réciprocité du contrôle exercé sur les navires suspects. Mais ce droit de visite étant, par suite de la disproportion des deux marines, exercé plus souvent par des croiseurs anglais que par les nôtres, provoqua une certaine susceptibilité de la part de nos officiers de marine. On y vit une atteinte à la liberté de la navigation et même une offense au pavillon tricolore. Aussi, à propos de la présentation d’un nouveau traité avec l’Angleterre (1841) généralisant ce droit, plusieurs députés et pairs réclamèrent l’abolition des conventions de 1831 et 1833. Comme on essayait même d’introduire ce vœu dans l’adresse de la Chambre des pairs au Roi, en 1843, le duc de Broglie monta à la tribune et justifia les conventions faites dans l’intérêt de l’humanité. « Le droit de visite, dit-il, étant établi pour arrêter les navires négriers, il faut regarder sous quel aspect la loi française considère un tel navire ? Eh bien, la loi française considère si peu le bâtiment négrier comme partie du territoire français, qu’elle en prononce la confiscation. Elle le considère comme un instrument de crime. Or c’est ce qu’ont fait les conventions de 1831 et 1833 ; elles considèrent le navire négrier comme l’instrument d’un criminel fugitif, qui, sur la pleine mer, territoire commun à toutes nations, tombe sous la main d’un gouvernement étranger (séance du 25 janvier 1843). »

Le duc de Broglie réussit, pour le moment, à faire maintenir les conventions auxquelles il avait participé comme ministre des Affaires étrangères. Mais, deux ans plus tard, le ministère Guizot, sous la pression de l’opinion ultra-patriote, conclut avec l’Angleterre une nouvelle convention relative à la traite (28 mai 1847), qui substituait la vérification du pavillon à la visite des navires suspects de transporter des esclaves. Grâce à ces trois conventions anglo-françaises et à d’autres conclues avec le Danemark, la Sardaigne, la Norvège, les villes Hanséatiques et la république de Haïti (1833-1845), la France coopéra efficacement à la répression de la traite.

Mais, pour les amis de l’humanité, il ne suffisait pas de tarir la source où s’alimentait l’esclavage des colonies, il fallait encore diminuer les maux qui pesaient sur tant de noirs, enlevés de force à lour pays natal et condamnés sans crime à de vrais travaux forcés, maux dont Mme Beacher-Stowe a fait la peinture si vraie et si énouvante dans la Case de l’Oncle Tom et préparer un meilleur sort aux générations futures[14]. C’est la pensée qui inspira la proposition de loi, faite par M. H. Passy et quelques collègues à la Chambre des députés et qui tendait à déclarer libres tous ceux qui naîtraient de parens esclaves à partir d’une certaine date (10 février 1838) et donnait aux esclaves la faculté de se racheter à un prix fixé par des arbitres nommés d’avance. M. Passy, dans la séance du 15 février, justifia ce système d’émancipation progressive par les trois argumens que voici. Il soutint d abord que la suppression de la traite, l’amélioration du sort des esclaves et les droits conférés aux noirs affranchis, loin de paralyser le travail, n’avaient fait que le rendre plus actif et fructueux. Ensuite il montra que l’expérience faite par l’Angleterre, de l’abolition graduelle de l’esclavage dans ses colonies, n’avait donné lieu à aucun trouble. Il fallait craindre, en revanche, que l’émancipation complète des noirs des colonies anglaises n’eût un contre-coup dans la population esclave des nôtres. Il proposait d’ailleurs d’allouer une indemnité raisonnable aux propriétaires des mères, dont les enfaiis naîtraient libres.

Le ministre de la Marine, M. de Rosamel, combattit la proposition comme étant « inopportune, inique et inhumaine, » mais il promit, au nom du gouvernement, de présenter un plan d’émancipation, quand les hommes et les choses y seraient suffisamment préparés. La proposition Passy fut soutenue par M. Delaborde, mais rencontra deux genres d’adversaires. Les uns, comme MM. Mauguin et Berryer. la combattirent comme dangereuse, avant qu’on eût moralisé les noirs ; d’autres, tels que Lamartine, la trouvèrent insuffisante. « L’occasion, dit ce dernier, ne fut jamais plus belle pour étouffer l’esclavage, non seulement dans nos colonies, mais dans l’univers tout entier. Vous saisissez à la fois l’esclavage par les deux extrémités de l’Asie et de l’Afrique. Par Alger, vous allez l’éteindre dans un immense littoral. La Russie, sur la Mer-Noire le repousse en Circassie et Géorgie. En Égypte, vous le supprimerez, le jour où vous voudrez. Les Anglais l’ont supprimé sur l’Océan. L’Espagne, en perdant l’Amérique du Sud, le laisse tomber et s’éteindre. Il ne reste que nous. Dites un mot, déclarez l'émancipation des noirs aux colonies, et l'esclavage est tari partout ! » La proposition de M. Passy fut prise en considération et la Chambre nomma une commission dont le rapporteur, M. de Rémusat, déposa des conclusions favorables. Ce fut là la première victoire remportée au Parlement par les abolitionnistes. Malheuseusement, la dissolution de la Chambre des députés empêcha la discussion du rapport.

L'année suivante, la question fit un second pas en avant. La Chambre des députés prit en considération la proposition de M. de Tracy, qui avait repris celle de M. Passy (12 juin 1839). M. de Tocqueville, chargé du rapport de la commission, se montra plus hardi que M. de Rémusat. Il conclut à l'émancipation générale et simultanée, comme elle avait été accomplie dans les colonies anglaises, et demanda au gouvernement d'apporter à la session de 1841 un projet d'émancipation complète. D’autre part, M. de La Charrière, président de la Cour royale de la Guadeloupe, dans son livre sur l’Affranchissement des esclaves (1836) et l'amiral Duperré dans son Précis de l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises (1840-1843) préparaient l'opinion publique à accepter l'idée de l'affranchissement des esclaves, en montrant qu'il n'avait pas produit chez nos voisins les troubles et la ruine si redoutés. Mais la masse des planteurs, représentés par les Conseils coloniaux, persistaient dans leur opposition à toute mesure qui tendrait à l'abolition. L'un d'eux, celui de Bourbon, allait jusqu'à soutenir que « la condition de l'esclave était moralement supérieure et matériellement préférable à celle des travailleurs libres et que l'esclavage était l'instrument providentiel de la civilisation des noirs ! »

Le gouvernement de Juillet, placé entre l'opinion de la métropole, qui le poussait à l'abolition, et les créoles, qui évoquaient pour l'arrêter le spectre de la ruine de Saint-Domingue, était perplexe. Il sentait pourtant que la France ne pouvait pas s'isoler du grand mouvement qui tendait à l'amélioration du sort des noirs. L'attitude qu'il prit est bien rendue par ces mots d'une lettre adressée par le comte de Rigny, ministre de la Marine, aux gouverneurs de nos colonies : « Le gouvernement veut rester paisible spectateur des graves mesures que l'Angleterre vient de prendre pour l'abolition de l'esclavage dans ses colonies. Mais, pour qu'il puisse soustraire les nôtres au péril de l'assimilation, il faut entrer franchement et largement dans la voie des améliorations. » (Circulaire du 25 août 1833). Le gouvernement mit bientôt ses actes d'accord avec ce principe. La loi du 24 avril 1833 supprima toutes les restrictions mises par les ordonnances antérieures à l’acquisition des droits civils et politiques par les hommos de couleur libres et les affranchis (art. II), et mit ces derniers sur un pied d'égalité sociale avec les blancs. On simplifia, par d'autres ordonnances[15], les formes de l'affranchissemont et l'on déclara vacant, c'est-à-dire libre, tout esclave non porté aux recensemens. Enfin, par celle du 5 janvier 1840, on pourvut à l'instruction morale et religieuse des enfans noirs (de 4 à 14 ans) et l’on organisa le patronage effectif des esclaves, sur les plantations, en chargeant les ministres du culte catholique et les procureurs du Roi et autres officiers du parquet, d'inspecter régulièrement les plantations et de s'assurer que les noirs n'étaient pas maltraités et de veiller à ce qu'on leur laissât le temps nécessaire pour le repos et pour vaquer aux offices religieux. En même temps, une somme de 650 000 francs était inscrite au budget de 1840, pour augmenter le personnel du clergé colonial. Ces mesures peuvent être considérées comme un troisième pas en avant vers le but.

Le cabinet du 12 mai 1839, présidé par le maréchal Soult et dont faisaient partie M. Passy (finances) et l'amiral Duperré (marine) on fit un nouveau et grand, en prenant les décisions suivantes. Il donna son adhésion aux conclusions du rapport de M. de Tocqueville (16 décembre 1839) et aux moyens proposés par lui : 1o indemnité à payer aux colons pour le rachat des noirs ; 2o paiement à l'État du salaire dû par les colons pour les travailleurs ; 3o fixation de la durée du travail et des jours de repos. En outre, vu la mauvaise volonté des Conseils coloniaux, il institua dans chaque colonie un Conseil spécial, composé d'administrateurs et de magistrats et chargé de lui fournir les renseignemens sur la situation. Enfin, sur la proposition de l'amiral Roussin, ministre de la Marine, le roi Louis-Philippe nomma une Commission extra-parlementaire, chargée d'examiner les questions relatives à l'esclavage et la constitution politique des Colonies (26 mai 1840)[16].

Cette Commission, dont la présidence fut confiée à juste titre au duc Victor de Broglie, décida tout d’abord de ne s’occuper que de la question de l’esclavage. Elle prit pour point de départ les conclusions de M. de Tocqueville à la Chambre de 1839, que le ministre avait adoptées, entendit un bon nombre d’anciens planteurs et magistrats coloniaux, et, après des travaux approfondis qui durèrent trente-deux mois, présenta son rapport au ministre de la Marine (mars 1843)[17].

Le duc de Broglie commençait par constater, au nom de toute la Commission, que le moment était venu de faire cesser l’état d’incertitude au sujet de la question qui régnait aux colonies et qu’il fallait amener l’émancipation. Il partait de ce double principe : il faut accorder aux propriétaires d’esclaves une indemnité raisonnable et ménager la transition de la servitude à la liberté, en préparant les noirs à en user sagement. Ici la Commission se divisait en deux opinions.

La majorité se prononçait pour l’émancipation simultanée, avec un délai de dix ans, pour y préparer les noirs. À dater du 7 janvier 1853, l’esclavage cesserait d’exister dans toutes nos colonies. On devait, tout en les maintenant dans la condition d’esclaves, c’est-à-dire sous l’autorité de leurs maîtres, prendre de sérieuses mesures pour les éduquer, les encourager au mariage et au travail : à cet effet, les articles V à XII du projet de loi leur accordaient la capacité d’acquérir des biens meubles, de les gérer et de les transmettre à leurs héritiers ; tout esclave pouvait racheter les années de travail gratuit, à prix débattu. Le projet de la minorité consistait dans une émancipation partielle et progressive. Elle déclarait libres les enfans, nés de parens esclaves, depuis le 1er janvier 1838, dans les colonies françaises et ceux qui naîtraient à l’avenir, ainsi que tous les noirs invalides ou atteints d’infirmités incurables. Mais l’émancipation générale et définitive de tous les esclaves n’aurait lieu que dans vingt ans (1863). Le rapport examinait en outre la question de l’esclavage au point de vue de l’ordre public, de l’intérêt des colons et du maintien de notre système colonial.

Ce projet, abandonné en 1844, fut repris le 5 février 1845 et discuté par les Pairs du 3 au 11 avril ; puis à la Chambre des députés (29 mai au 3 juin), et ne fut voté qu'après de très vives controverses. Les adversaires de la loi, le baron Ch. Dupin entre autres, prétendaient qu'en l'adoptant, on avait l'air de subir l'influence de l'Angleterre et qu'on désorganiserait le travail dans nos colonies des Antilles, déjà si éprouvées. Les partisans au contraire, tels que le comte Beugnot, rappelaient certains articles rigoureux du Code noir et démontraient l'insuffisance des demi-mesures. M. J. de Lasteyrie, rapporteur de la Commission à la Chambre des députés, aux considérations tirées du sentiment d'humanité ajouta des raisons de prudence politique. « En cas de guerre, dit-il, il n'y avait aucune sécurité à espérer désormais pour nos colonies à esclaves, ni pour nos flottes qui y auraient été chercher un refuge, et l'ennemi pouvait être certain d'y trouver une population prête à se soulever à sa vue. Et même en temps de paix, la situation n'était pas rassurante, car les nègres de nos colonies avaient à côté d'eux l'exemple de voisins plus heureux qui excitait leurs désirs. » La loi fut enfin votée le 18 juillet 1845. Elle eut pour corollaire une ordonnance du roi Louis-Philippe (21 juillet 1846), qui affranchissait les esclaves appartenant au domaine de l'État.

Désormais, la voie était frayée, qui devait mener à l'émancipation définitive des noirs. Il était réservé à la République de 1848 de couronner l'édifice, si laborieusement préparé par la monarchie de Juillet ; c'est à Victor Schœlcher, l'apôtre infatigable de l'abolition, que revient ce mérite[18]. À peine le gouvernement provisoire de 1848 eut-il été installé qu'il redoubla d'instances auprès de ses membres, surtout auprès de F. Arago, ministre de la Marine et des Colonies, pour obtenir un acte décisif. Ses efforts furent couronnés de succès. Par le décret du 4 mars, dont nous avons cité plus haut le considérant, était instituée une commission, chargée de préparer dans le plus bref délai l'acte d'émancipation immédiate des esclaves, dans toutes les colonies de la République. Cette commission, présidée par Victor Schœlcher et qui prit pour secrétaire M. Wallon[19], prépara les lois du 27 avril et du 4 novembre, qui abolirent définitivement l’esclavage. On accorda un peu plus tard[20] une indemnité aux planteurs dont les esclaves avaient été affranchis. Ces lois conféraient aux noirs affranchis la qualité de citoyens français.

Louis Bonaparte, devenu empereur, sous le titre de Napoléon III, n’osa pas suivre en cette matière les funestes erremens de son oncle ; il promit solennellement que l’esclavage ne serait pas rétabli (art. Ier du Sénatus-Consulte du 3 mai 1854). L’initiative prise par l’Angleterre et la France fut suivie par les Pays-Bas (1860), le Portugal (1856-1867), les États-Unis, après une guerre civile qui faillit amener la dislocation de l’Union (1864-67), et enfin par le Brésil (1884 ;.

Cependant, tant qu’il restait des pays à esclaves comme les colonies espagnoles, Cuba, et les États musulmans (Maroc, Tripoli, Égypte, Turquie d’Europe et d’Asie, Perse) il était à craindre que la traite continuât en Afrique, ce grand réservoir d’hommes pouvant seul satisfaire à la demande de « travailleurs forcés. » En effet, les explorateurs et les gouverneurs des colonies françaises ne tardèrent pas à confirmer ces craintes. Le général Faidherbe fut un des premiers à donner l’alarme. Après avoir distingué nettement l’esclavage domestique de la captivité, il disait : « C’est par la guerre que se perpétue l’esclavage de traite ; sans la guerre, l’esclavage domestique, à force de s’adoucir, disparaîtrait d’Afrique, comme il a disparu des autres parties du monde. » Après lui, ce fut la voix de Livingstone qui eut le plus de retentissement. Ce dernier écrivait vers 1856-57, à propos du commerce des esclaves à Zanzibar : « Il passe 1 9 000 esclaves par an à la douane de Zanzibar. Si la moitié de ces horreurs pouvait être connue, l’indignation et la pitié qu’elles éveilleraient seraient telles que ce trafic infernal disparaîtrait bientôt, quelque sacrifice qu’il dût en coûter pour l’anéantir. » Les métis portugais se montraient, d’après son témoignage, plus cruels encore que les marchands arabes dans la pratique de la traite.

M. Mage, alors lieutenant de vaisseau, pendant un voyage de trois ans (1864-1867) dans la région comprise entre Médine (Haut-Sénégal) et Ségou (Haut-Niger), fut témoin des atrocités de la traite. Après avoir décrit les souffrances endurées par les femmes et enfans dans les convois d’esclaves, qui ont parfois 400 à 500 lieues à franchir à pied, il disait : « Dans les guerres, tous les prisonniers mâles sont tués, aussitôt que pris, il ne reste que les femmes et les enfans en bas âge qui vont alimenter les marchés de chair humaine. Il ny a qu'un remède à cet état de choses : c'est la création, dans l’intérieur de l'Afrique, de colonies où l'on fera régner le bon exemple et où les missionnaires iront prêcher la bonne parole. »

Ces témoignages, joints aux nouvelles du triste état dans lequel se trouvaient les noirs affranchis d'Amérique, après la guerre de Sécession, suggérèrent à la Société britannique et étrangère pour l’abolition de l’esclavage l'idée de convoquer à Paris, à l'occasion de l'Exposition universelle de 4867, une Conférence pour aviser aux, mesures les plus efficaces à détruire le fléau. Le gouvernement de Napoléon III accorda avec empressement l'autorisation et les délégués de quatre sociétés : anglaise, américaine, espagnole et française, se joignirent à plusieurs philanthropes d'autres pays pour l'organiser. À défaut du duc Victor de Broglie, empêché par son grand âge, E. de Laboulaye présida les séances du Congrès, où l'on entendit MM. Augustin Cochin et Albert de Broglie, pour la France, W. Lloyd Garrison, représentant des États-Unis, le général Dubois, représentant de Haïti, etc.[21]. L'assemblée vota des conclusions, dans lesquelles elle constatait que les demi-mesures, telles que libération des enfans, système d'apprentissage, émancipation différée, ne faisaient aucun bien. Elle chargeait les comités aboiitionnistes anglais, français, espagnol et américain de renouveler en son nom auprès des souverains du Brésil, d'Espagne, de Portugal, de Turquie et d'Égypte, « les instances les plus énergiques pour l'abolition immédiate et absolue de l'esclavage et de la traite (28 août 1807).»

L'initiative, prise par des philanthropes laïques à la Conférence internationale de Paris (1867), allait être continuée par un évêque français, qui devait jouer un rôle capital dans le mouvement anti-esclavagiste, Mgr Laigerie. Ce prélat qui, dix années auparavant, avait fondé l'œuvre des écoles d'Orient, fut nommé cette année archevêque d'Alger. Son grand cœur se trouva bientôt à l'étroit dans son diocèse et il ne se borna pas, comme aurait voulu l'y restreindre le gouvernement impérial, à « moraliser les 200 000 colons catholiquesd'Algérie.»Sa charité vraiment apostolique embrassait toutes les races, toutes les religions, les indigènes musulmans comme les colons chrétiens. Il était trop frappé des misères de la société musulmane, des conséquences fatales de certains articles du Coran, pour ne pas être convaincu que son devoir d'évêque était d'y porter les remèdes de la charité et de l'instruction chrétiennes.

Il commença par recueillir dans des asiles les orphelins des familles arabes, décimées par la famine (1867) et crut qu'il était légitime d'enseigner l'Évangile à ces enfans privés de tout secours humain. Ni les observations du maréchal Mac-Mahon, ni les avertissemens de l'empereur Napoléon III, qui craignaient que son prosélytisme ne provoquât un soulèvement des Arabes, ne le découragèrent. La ténacité de sa foi triompha des plus hautes oppositions[22] et il eut la joie de pouvoir conserver la direction d'un millier d'enfans arabes des deux sexes, à qui il fit donner une éducation agricole dans les établissemens de Kouba et de Maison-Carrée. En 1868, il faisait un pas de plus en avant et instituait la congrégation des Missionnaires d'Alger, dits Pères Blancs, qui se consacrèrent d'abord à l'éducation des orphelins arabes. Mais bientôt la vocation missionnaire s'éveilla chez eux, à mesure qu'ils se recrutaient parmi la jeunesse catholique de France, de Belgique et de Hollande. Le concile provincial d'Alger ayant approuvé cette œuvre et le pape ayant ratifié son décret. Mgr Lavigerie convoqua le premier Chapitre général, qui organisa la société et élut ses successeurs (octobre 1884). Le P. Deguerry fut élu vicaire général avec les PP. Charmetant et Livinhac pour assesseurs. Dès lors, ils entreprirent la mission dans le Sahara, au Nyanza et jusqu'à l'Ouganda. Les premiers Pères Blancs reçurent les palmes du martyre chez les Touaregs[23].

Cependant, l'attention des puissances européennes se portait plus généralement sur le continent africain, dont les compagnies à charte anglaises, la Belgique et l'Allemagne avaient commencé d'exploiter les ressources à peine soupçonnées. Et sur l'initiative de Bismarck, ujie conférence fut convoquée à Berlin pour régler les questions de commerce et de navigation, soulevées par la présence de compagnies rivales dans les bassins du Niger et du Congo. La France accepta l’invitation.

Jules Ferry, alors président du Conseil, dans une lettre au baron de Courcel, notre ambassadeur à Berlin, limitait le programme des délibérations aux trois points suivans : 1o établissement de la liberté commerciale dans le bassin et aux embouchures du Congo ; 2o application de la liberté de navigation aux fleuves du Niger et du Congo ; 3o définition des formalités à remplir pour que des occupations nouvelles sur la côte d’Afrique soient réputées valides.

Mais, comme une grande partie de cette région était traversée par des caravanes de marchands d’esclaves, il était impossible aux délégués des États civilisés de faire abstraction de la traite. M. le baron de Courcel, qui représentait la France, se joignit aux délégués de l’Angleterre et insista sur les mesures à prendre pour améliorer le sort des indigènes. C’est ainsi que la Conférence prit deux résolutions importantes. Par la première : 1o toutes les puissances, exerçant un droit de souveraineté dans ces territoires, s’engageaient à concourir à la suppression de l’esclavage, surtout de la traite. 2o Elles promettaient aussi de protéger, sans distinction de culte, ni de nationalité, toutes les institutions organisées à ces fins en tendant à instruire les indigènes. La liberté de conscience et la tolérance religieuse étaient expressément garanties à ces derniers, comme aux Européens (art. VI).

D’après un autre article (art. I), la traite des esclaves était interdite et les opérations qui, sur terre ou sur mer, fournissaient des esclaves à la traite devant l’être également, les puissances déclaraient que les territoires, formant le bassin du Congo, ne pouvaient servir ni de marché, ni de voie de transit pour la traite des esclaves de quelque race que ce soit. Chacune d’elles s’engageait à employer tous les moyens en son pouvoir pour mettre fin à ce commerce et punir ceux qui s’en occupent.

De son côté, Mgr Lavigerie, devenu cardinal-archevêque de Carthage et primat d’Afrique, avec résidence à Tunis, avait conçu le plan grandiose d’une association européenne pour la suppression de la traite et de l’esclavage. Il exposa ses vues dans une première et solennelle conférence donnée à Saint-Sulpice (1er juillet 1888). Après avoir décrit les misères de la traite des esclaves en Afrique, il adressait un appel pressant à ses auditeurs pour l’aider à les soulager et suppliait ces derniers, en particulier les représentans de la presse, de rendre populaire cette sainte cause. Cet appel fut entendu, et les grands journaux de Paris, le lendemain, commentèrent son discours avec éloges. Puis, sachant que la Grande-Bretagne avait été la première à abolir la traite et l’esclavage, il se rendit à Londres et y prit la parole dans un meeting, présidé par lord Granville, ancien chef du Foreign Office et auquel assistait l’élite de la société anglaise (31 juillet). C’est dans cette réunion que Mgr Lavigerie proposa pour la première fois au public l’idée d’un concert des puissances pour sauver l’Afrique du fléau qui la ruine. Prenant texte des paroles de lord Granville, qui avait rappelé que toutes les nations de l’Europe au Congrès de Vienne (1815) et à la Conférence de Vérone (1822) s’étaient solennellement engagées à ne plus tolérer le trafic des esclaves, il ajouta : « Aujourd’hui les principales nations de l’Europe ont, par un consentement commun, reconnu et proclamé leurs droits présens et futurs sur l’Afrique. Elles ont, dès lors, des devoirs vis-à-vis d’elle. Et le premier de ces devoirs est de ne pas laisser cruellement détruire la race indigène et fermer de nouveau, en la transformant en désert, la terre, que les explorateurs ont ouverte à la civilisation. » L’assemblée vota des résolutions conformes, sur la proposition du cardinal Manning qui assistait au débat. Après cela, le nouveau Pierre l’Ermite alla prêcher sa pacifique croisade à travers toute l’Europe : à Bruxelles (18 août), à Fribourg-en-Brisgau[24] (28 août), à Rome, Naples et Milan (novembre) ; et partout sa parole ardente et convaincue fit des recrues pour cette noble cause. Et quand il ne pouvait aller parler en personne, il écrivait ; c’est ainsi qu’il n’hésita pas à adresser une lettre à Bismarck, lui demandant, comme signataire de l’acte de Berlin (1885), de travailler à établir un concert entre les États de l’Europe, qui avaient été représentés à ce Congrès, afin de faire cesser la capture et la vente des esclaves. La lettre fut communiquée au Reichstag par le chancelier de l’Empire allemand et agit efficacement sur ce parlement. La Suisse, l’Espagne, le Portugal, l’Autriche répondirent aussi bien à ses appels, et le premier résultat fut la création de sociétés anti-esclavagistes dans toute l’Europe : à Paris, à Bruxelles, à Cologne, à Vienne, à Bome, à Madrid, à Lisbonne. Avant de s’embarquer à Marseille pour retourner à Tunis, Mgr Lavigerie précisa nettement le but à poursuivre dans une lettre à M. Keller : « Ceux qui ont cru, y disait-il, que je me proposais de supprimer de suilc l'esclavage domestique chez toutes les nations musulmanes, nont rien compris à ma mission. Ce que je demande aux puissances chrétiennes d'Europe, c'est de m’aider à faire cesser la traite, c'est-à-dire la chasse à l’homme, à l’intérieur de l'Afrique, le transport et la vente des esclaves sur les marchés turcs[25]. »

Les adhésions lui vinrent de toutes parts : les plus précieuses et les plus utiles furent celles de tous les évêques de France et celle de Léon XIII qui, par un href du 17 octobre, lui envoya son approbation et ses encouragemens, en y joignant un don de 300 000 francs ; celles du roi Léopold II et de la société anti-esclavagiste de Londres. Cette dernière par l’organe de Mr Sidney Buxton, appuyé par lord Granville, posa la question d'une conférence internationale devant le Parlement. La reine Victoria, impératrice des Indes, pria le roi des Belges de prendre l'initiative de convoquer les pubsances à une nouvelle Conférence à Bruxelles. Léopold II, qui, en qualité de souverain de l'État libre du Congo, avait l'un des premiers pris à cœur cette cause, accepta et invita les autres souverains à envoyer des délégués, pour mettre (in aux crimes et dévastations qu'engendrait la traite des noirs et protéger efficacement les aborigènes de l'Afrique.

M. Spuller, alors ministre des Affaires étrangères de France, en définissait nettement l'objet dans sa circulaire aux ambassadeurs de la République : « Il ne s'agit pas seulement de prendre des mesures propres à réprimer la traite par mer, mais il s'agit en outre de délibérer sur les mesures qui permettraient de prohiber la capture des noirs à l'intérieur de l'Afrique. C'est là une question qui a pour nous une importance d'autant plus grande que nous avons sur le continent africain des possessions plus nombreuses. »

La Conférence de Bruxelles, où la France fut représentée dignement par M. Bourée, notre ministre en Belgique, et par M. Cogordan, ministre plénipotentiaire, et à laquelle prirent part, outre les puissances chrétiennes, des plénipotentiaires de la Turquie, de la Perse et du sultan de Zanzibar, ne trompa point les espérances du cardinal de Lavigerie. Elle rédigea en cent articles ce qu'on pourrait appeler le « Code noir du xixe siècle, » destiné à extirper radicalement la traite et à préparer l'émancipation graduelle des « captifs de case. » Elle examina la question sous les aspects suivans, auxquels correspondent les chapitres de l'acte général : 1o pays de traite ou d'origine des captifs ; 2o routes des caravanes et transport des esclaves parterre ; 3o traite par mer ; 4o pays de destination des esclaves ; 5o institutions destinées à assurer l'exécution de l'Acte de Bruxelles ; 6o mesures restrictives du trafic des spiritueux.

Nous reviendrons plus loin sur les mesures préconisées par la Conférence pour tarir la source de la traite, barrer les routes et remédier aux progrès de l'alcoolisme. Mais il faut signaler tout de suite les articles les plus imporlans : les puissances signataires de l'Acte de Bruxelles étaient d'accord pour prendre des mesures efficaces, afin d'empêcher le transport des esclaves sur des bâtimens qui usurperaient leur pavillon. Par égard pour les traditions de la marine française, très jalouse de son indépendance, on limita le droit de visite aux navires de moins de 500 tonneaux (art. XXIII) et à la zone comprise entre les côtes de l'Océan indien, depuis le Beloutchistan jusqu'à la côte de Quilimane et une ligne suivant le méridien du Cap depuis le 26e degré de latitude Sud et contournant Madagascar (art. XXI)[26]. Les souverains dont les possessions comportaient l'esclavage domestique et servaient de lieux de destination aux noirs, par exemple l'empereur des Ottomans, le schah de Perse, s'engageaient à prohiber sur leur territoire l'importation, le transit, la sortie et tout commerce d'esclaves (art. LXII). On instituait à Zanzibar un bureau international , chargé de surveiller et de poursuivre la répression des faits de traite et d'envoyer les documens à Bruxelles qui les publierait chaque année (art. LXXIV à LXXX). On recommandait enfin les institutions les plus utiles pour la protection des esclaves libérés (art. LXXXVI à LXXXIX).

À peine Mgr Lavigerie eut-il reçu le texte officiel de l'Acte international, qui consacrait ses revendications, qu'il convoqua à Paris le Congrès libre des sociétés anti-esclavagistes, qui n'avait pu se réunir à Lucerne. Il se tint en effet dans notre capitale le 21 septembre 1890, sous la présidence de M. Keller, il était composé de trois délégués de chacun des comités anti-esclavagistes de France, Allemagne, Angleterre, Autriche, Belgique, Espagne, Italie.

L'archevêque de Carthage ouvrit la première séance à Saint-Sulpice, le 21 septembre 1890 au soir, devant un auditoire au premier rang duquel on remarquait Mgr Livinhac, missionnaire, arrivé le matin même de la région des grands Lacs, avec quatre indigènes chrétiens ; Mgr Fabre, archevêque de Montréal ; le prince Rospigliosi, président du comité de Rome ; le vénérable Charles Allen, secrétaire général de l’Anti-slavery-society, Jules Simon, M. Georges Picot, et toute l’élite des philanthropes français. Il électrisa ses auditeurs et unit tous les cœurs dans une pensée, par sa parole aussi éloquente que généreuse. Les délégués de tout pays et de toute confession n'eurent pas de peine, après cette entrée en matière, à se mettre d'accord sur les conclusions dont voici la substance. Après avoir envoyé aux souverains signataires de l'Acte de Bruxelles le témoignage de leur gratitude pour l'œuvre accomplie, ils résolurent : 1o délaisser aux comités nationaux leur autonomie pour provoquer le concours de toutes les bonnes volontés ; 2o de recommander surtout l'emploi des moyens pacifiques, l'action morale des missionnaires ; 3o de signaler aux puissances le danger que faisait courir à la civilisation le développement de certaines sectes musulmanes et 4o les abus dans le recrutement des travailleurs libres, afin de sauvegarder la liberté des noirs. Enfin le Congrès exprimait au Saint-Père, qui avait si glorieusement revendiqué en maintes circonstances, entre autres, dans sa lettre aux évèques du Brésil, la liberté des enfans noirs de la grande famille humaine, le vœu qu'il autorisât une quête annuelle pour le besoin de l'œuvre. Léon XIII, qui avait déjà si généreusement encouragé les premières démarches du cardinal Lavigerie, exauça ce vœu en permettant que, dans tous les pays catholiques, la quête de l'Épiphanie fût consacrée à la suppression de la traite (I).

Après le cardinal Lavigerie et les gouverneurs civils et militaires à qui l’on doit la fondation des villages de liberté, les deux Français, qui ont remporté le plus de succès dans la lutte contre la traite et l'esclavage sont MM. Lagarde et Laroche. Le premier, depuis quinze années qu'il commande à Ubock, a déployé autant (1) Cette quête rapporta environ 300 000 francs par an. de persévérance que d'énergie à réprimer la traite, ce qui était difficile, parce qu'il se faisait auparavant dans le golfe de Tadjourah un commerce d'environ 20 000 esclaves par an, qui étaient exportés en Arabie. Dès que le sultan de Loïtah eut accepté notre protectorat, il exigea la fermeture du marché d'esclaves qui se tenait dans ses États. De plus, M. Lagarde conclut avec le sultan de Tadjourah (28 octobre 1889), et peu après avec le bey de Djibouti, deux conventions déclarant l'esclavage aboli sous n'importe quelle forme. Rien de plus honorable pour lui que le témoignage du major Hinters, consul britannique à la côte de Somalis. « M. Lagarde, dit-il, a exposé sa personne et même sa vie en intervenant contre des négriers qui voulaient importer des esclaves à Tadjourah. » Notre consul général, aujourd'hui chef du protectorat à la côte des Somalis, après avoir barré cette route à la traite par un contrôle rigoureux exercé dans le golfe de Tadjourah, s'efforce maintenant de réduire l'importation des armes et munitions de guerre dans toute l'Abyssinie, en la limitant au seul port de Djibouti.

M. H. Laroche n'a pas moins bien mérité de l'humanité, en décidant le gouvernement de la République à abolir l'esclavage à Madagascar. On a vu plus haut que la traite avait été supprimée dans la grande île africaine et que la reine des Hovas, sous l'influence des missionnaires chrétiens, avait fait une série de lois, qui amélioraient beaucoup la condition des esclaves et l'avaient rendue plus douce que celle des colonies en général. M. Laroche nommé résident général en janvier 1896, et arrivant dans une situation troublée, se mit de suite à l'étude de la question de l'esclavage. Après cinq mois d'enquête auprès des indigènes, il se convainquit que l'opinion était mûre et que maîtres et esclaves s'attendaient à l'abolition. Dès le 4 juin, il interdit les ventes d'esclaves, par une circulaire aux chefs de districts. Il nomma ensuite une commission pour examiner la question d'opportunité, où il fit entrer le procureur général, des ingénieurs et deux missionnaires, un catholique, un protestant. Cette commission, qui siégea à Tananarive sous la présidence de M. Laroche, se prononça en majorité pour l'abolition immédiate et eut l'idée plus spécieuse que juste de présenter aux propriétaires d'esclaves l'émancipation comme l'équivalent d'une contribution de guerre qu'on eût été en droit d'exiger. C'est sur son avis, corroboré par le vote de cette commission, que le gouvernement français télégraphia au résident général l’ordre de proclamer l’abolition de l’esclavage. M. Laroche s’empressa donc de publier l’arrêt-loi suivant (20 septembre 1896) :

Article premier. — Tous les habitans de Madagascar sont personnes libres.

Art. ii. — Le commerce des personnes est interdit, sous peine d’une amende de 500 à 2 000 francs et d’un emprisonnement de deux mois à deux ans…

Art. vi. — La France renonce à frapper sur le peuple de Madagascar aucune contribution de guerre extraordinaire… Des secours, sous forme de concessions territoriales, peuvent être accordés aux propriétaires dépossédés.

La masse de la population profita de cette mesure, beaucoup d’affranchis acquirent des propriétés ; mais la noblesse hova, qui était grande propriétaire, fut ruinée. Le général Gallieni[27] arrivant quelques jours après, eut besoin de prendre des mesures énergiques pour calmer l’effervescence et faire exécuter avec modération le décret Laroche.

Tel a été, pendant le siècle écoulé, le rôle de la France dans le mouvement anti-esclavagiste. Si, au début du siècle, elle s’est laissé devancer par l’Angleterre ; sur la fin, grâce aux efforts du duc de Broglie, de Victor Schœlcher et du cardinal Lavigerie elle a repris le rang qui lui appartient à l’avant-garde des libérateurs de l’humanité esclave.


III. — MOYENS PROPRES À COMBATTRE L’ESCLAVAGE SOUS SES DIFFÉRENTES FORMES


Les règlemens, édictés par la conférence de Bruxelles, ont été bien exécutés en général, surtout par l’Angleterre, la France et la Belgique, et les rapports des gouverneurs de nos possessions d’Afrique, publiés par le ministère des Affaires étrangères de Belgique, accusent d’année en année une décroissance rapide de la traite, de sorte qu’on peut prévoir l’époque où l’esclavage, en Afrique du moins, ne se présentera plus que sous la forme des captifs de case et ne se propagera plus que par la natalité. Or, nous l’avons dit, ce genre de servitude est assez doux, il tient à la fois du servage et de la clientèle romaine ; d’ailleurs, il sera pour longtemps encore une nécessité pour le travail agricole sous les tropiques et pour le ménage des nègres.

Si nous cherchons maintenant des remèdes à l'esclavage, il faut le considérer séparément, sous les différens aspects qu'il prend : captifs de guerre ou fugitifs, travailleurs immigrans ou captifs de guerre. La guerre entre tribus ou les razzias opérées par les chefs conquérans, ont été de longue date la cause première de la réduction'en captivité de populations entières. Aussi, les défaites infligées à des chefs comme Ahmadou, Behanzin ou Samory, la conquête du Touat et du Tidi-Kelt par nos troupes sont autant de victoires sur la traite, parce qu'elles tarissent la source de ce commerce odieux en pacifiant ces contrées. Le jour où Français et Belges, Anglais et Allemands auront pris possession du Hinterland qui est assigné à chaque pays par les traités, et seront maîtres du centre de l'Afrique, la traite aura vécu.

D'ici là, il faut appliquer rigoureusement les mesures préconisées à Bruxelles, à savoir : établir des stations mrilitaires fortement occupées, dans les Hinterland, pour prévenir ou punir la chasse à l'homme, construire des routes et des voies ferrées, accompagnées de lignes télégraphiques et organiser la navigation à vapeur sur les fleuves afin de remplacer le plus vite possible le portage des marchandises à dos d'hommes, en général d'esclaves, et de procurer aux indigènes le numéraire, qui leur permettrait de se passer de « monnaie humaine » pour acheter des chevaux, du sel ou des vêtemens de luxe. Quant au commerce des armes à feu et des munitions, il faut, suivant les prescriptions de la conférence de Bruxelles, restreindre leur livraison à certains postes et pour un usage déterminé. L'alcool, ce poison, bien plus funeste encore à la race noire qu'à la blanche, devrait être absolument interdit, car il ne produit pas seulement l'extinction de la race, mais il excite encore les passions cruelles et sauvages.

Quand la traite se présente, comme on l'a vu pour les Annamites et comme cela avait lieu naguère encore pour les Hindous aux Antilles, sous la forme hypocrite de contrat de louage de travailleurs, sans garantie pour l'ouvrier transporté loin de son pays, il faut démasquer les opérations véreuses de certaines maisons de commerce et donner à ces contrats une garantie, en les faisant passer devant les consuls ou des notaires, de manière à protéger l'indigène contre la rapacité des agences de recrutement. Il faudrait, en outre, comme l'ont fait les Anglais aux Antilles et à la Guyane, organiser un système d'inspection du travail sur les plantations, pour protéger les « coolies » immigrans. En d'autres termes, sans décourager ces essais d'introduction de travailleurs aguerris au climat des tropiques, on doit veiller à ce que le salaire de leur travail soit payé régulièrement, qu’en cas de maladie, on leur donne des soins médicaux et qu'au terme de leur engagement on les rapatrie, suivant leur contrat[28]. Les culons européens ne devraient pas oublier que le travail volontaire seul est ennoblissant et devraient respecter, dans ces ouvriers asiatiques ou africains, les collaborateurs de leur fortune.

Entre les captifs de guerre et les captifs de case, il y a une catégorie de nègres très intéressante, ce sont les fugitifs. Ceux-ci se sont évadés pour échapper aux sévices de maîtres brutaux ou aux menaces de mort d'un sorcier, qui voulait les immoler en l’honneur d'une idole ; ceux-là avaient été abandonnés pour cause d'infirmité ou de vieillesse. C'est pour eux qu'ont été établis les « villages de liberté. » Jadis, l'enceinte seule de nos postes militaires servait d'asile aux esclaves fugitifs. C'est ainsi que cela se passait au Sénégal et encore aujourd'hui dans nos postes les plus avancés à l'intérieur. Si, au bout de trois mois, l'esclave n'est pas réclamé par son propriétaire légitime, comme captif de case, il est déclaré libre et reçoit un certificat d'émancipé.

Le général Gallieni, alors colonel et gouverneur du Soudan français, créa auprès de chaque poste un village de liberté, où les captifs maltraités trouvèrent bon accueil (1887) ; on favorisa le mariage des meilleurs cultivateurs avec les femmes indigènes, en sorte qu'ils crûrent et se multiplièrent rapidement. Plus tard, quand la guerre avec les Toucouleurs eut fait presque un désert du Haut-Sénégal, le colonel Archinard n'eut qu'à puiser dans le trop-plein de ces asiles de réfugiés, pour créer des villages sur la route de Kayes à Bammakou, et c'est ainsi qu'il repeupla la contrée. Il y avait au Soudan, en 1895, quarante-quatre villages de liberté habités par 793 indigènes arrachés à la servitude et dont les trois quarts s'étaient acquis un certain bien-être. On en a établi de même au Congo français et à la Côte de Guinée.

Or, un village de liberté n’est pas seulement un asile pour des fugitifs, encore moins une halte pour des vagabonds, qui reprendraient après un temps de repos leur vie nomade. Ce doit être un séjour permanent, où l’on s’efforce de faire prendre au nègre le goût de la vie sédentaire, du travail agricole et où on l’initie peu à peu à la morale et à la religion chrétiennes. Aussi la première chose à faire c’est de le marier, et de lui donner une pièce de terre à cultiver à son profit.

Il importe donc de placer ces villages de liberté près de stations de missionnaires, où le ministre du Christ puisse travailler, avec la persévérance et l’abnégation que la foi seule peut donner, au relèvement moral de ces infortunés et à l’éducation de leurs enfans. À ce point de vue, il faut signaler, au Soudan, les villages de Dinguira et de Magadiambougou, près Kita, qui sont dans le voisinage des écoles agricoles des Pères du Saint-Esprit ; au Congo, ceux de Feran Vaz et de Franceville ; dans l’Oubangui, celui de Bangui. Les Pères du Saint-Esprit, sous l’intelligente direction de Mgr Augouard, puis de Mgr A. Le Roy, ont établi, en outre, à Kayes, à Sainte-Marie de Libreville, à Bangui, des écoles professionnelles qui rendent les plus grands services[29]. Les Pères Blancs se consacrent également à cette œuvre d’apprentissage des noirs fugitifs ou affranchis, dans leurs stations de Segou-Sikoro (village de liberté), Tombouctou, Bouyé, Kati et Banankourou, au Soudan et dans celles du Sud-algérien. Un refuge serait très bien placé à Satadoungou, au sud de Kayes, sur les confins du Fouta-Djallon, qui était naguère un repaire de brigands. Ainsi, les villages de liberté, après avoir commencé par être de simples asiles d’esclaves fugitifs, deviendront, avec l’aide des missionnaires, des foyers de travail agricole et de vie morale qui porteront dans des pays jadis barbares les bienfaits de la civilisation.

Si nous venons maintenant aux captifs de case, qui forment le gros de la population noire en Afrique, nous nous trouvons en face d’un problème beaucoup plus complexe, parce qu’il dépend d’une organisation sociale très ancienne et qu’il est en rapport étroit avec les mœurs et la vie domestique des nègres. Il faut, en pareil cas, nous défier de la solution radicale, qui consisterait dans la libération en gnind et immédiate. Un tel acte ne ferait qu'aggraver la situation des noirs, en désorganisant le travail agricole, principale source de richesse et en ruinant les colonies. Au reste, la condition de ces esclaves domestiques se rapproche beaucoup de celle des clientes à Rome ou des francs-tenanciers au moyen âge : ils font partie de la famille, y jouissent de réels égards et sont même en certains cas devenus chefs de la famille. Il n'y a donc pas urgence à les affranchir.

D'ailleurs, la mentalité et le sens moral de la plupart des esclaves, des captifs de guerre plus encore que des captifs de case sont très faiblea. Il n'est pas rare d'entendre un esclave, à peine délivré du joug du traitant, se retourner vers un de ses compagnons moins robuste et lui dire : « Porte-moi mon fardeau, tu es mon esclave, parce que je suis plus fort que toi[30] ! » Une autre fois, un esclave fugitif, se sauvant à la nage à travers le Niger, aperçoit sur l'autre rive un maître qui l'attend pour s'emparer de lui : il le vise avec une arme à feu et le tue. Ou bien, le nègre émancipé ne voudra plus travailler : le travail est devenu pour lui synonyme de servitude ; et il pense que l'oisiveté est le signe de la liberté : « Donne-nous des esclaves, on homme libre ne travaille pas, » telle fut la première demande des nègres délivrés du joug de Samory au gouverneur de la Guinée, qui leur montrait le drapeau français, symbole de leur liberté. La plupart de ces fugitifs ou de ces émancipés sont enclins à n'user de leur liberté que pour ne rien faire et n'imiter que les vices des Européens. Il importe donc, avant tout, de rendre ces pauvres êtres, déclassés et démoralisés par des siècles de servitude, dignes de l'indépendance. Et c'est à cela que les villages de liberté et les stations de missionnaires chrétiens seront si utiles ; car là on apprendra aux noirs deux choses, qu'ils ignorent : la noblesse du travail et la sainteté de la famille.

Ainsi, sauf des circonstances rares, comme à Madagascar, où l'émancipation des esclaves avait été préparée de longue main, l'abolition immédiate et en masse serait plus nuisible qu'utile aux noirs mêmes. Il faut les y préparer, en faisant leur éducation et en les défendant contre l'entraînement de leurs instincts. « En échange de la liberté assurée à l'esclave, » a fort bien dit le colonel Binger, « il y a lieu de ne pas le livrer immédiatement à lui-même[31]. » Il faut encore l'habituer à l'épargne et c'est pourquoi le gouverneur de la Guinée française, M. Ballay, a créé une caisse, où les captifs de case versent le pécule amassé par leur travail, et dès qu'il a atteint un chiffre modéré (200 à 300 francs), cette somme est remise au maître de l'esclave qui lui délivre un certificat de liberté.

Il reste encore un pas à faire, il faut marier l'affranchi, car c'est seulement alors qu'il y aura espoir de lui faire perdre ses habitudes vagabondes et de l'attacher au sol et à la colonie. C'est la méthode que nos gouverneurs militaires et les missionnaires ont suivie avec succès. Le général de Trentinian, au Soudan français, a posé la règle de délivrer un certificat de liberté à tout captif réfugié qui, au bout de trois mois de séjour, n'était pas réclamé à bon droit. Quant aux captives libres, on favorise leur mariage avec des tirailleurs indigènes, moyennant 30 francs versés à la caisse du village. S'il s'agit d'enfans d'esclaves, on les confie, munis d'un certificat, à des négocians européens ou indigènes deBammakou, Kayes ou de Saint-Louis, à titre d'apprentis. Une fois majeurs, on les déclare libres et on leur laisse le choix de rester ou de retourner au pays natal[32].

Ici, nous rencontrons la question de la polygamie, sur laquelle les missionnaires ne sont pas d'accord avec les administrateurs civils ou militaires. Deux choses sont également certaines : l'affranchissement et le relèvement moral de la femme sont étroitement liés à la question de polygamie et, si l'on supprimait d'emblée celle-ci, on jetterait sur le pavé, — je me trompe, sur le sable du désert, — une foule de pauvres femmes qui ont des droits acquis et qui auraient le sort d'Agar et d'ismaël. Il serait donc inhumain d'obliger un noir polygame à renvoyer toutes ses femmes, sauf une. Cela, d'ailleurs, équivaudrait à la désorganisation du ménage noir et se heurterait à la liberté laissée sur ce point par le Coran.

Le parti le plus sage me paraît être de respecter le statut personnel des indigènes, en matière de mariage, c'est-à-dire de tolérer le mariage musulman, dans nos possessions d'Afrique, de même que nous reconnaissons le mariage bouddhiste ou confucéen en Annam ; mais de favoriser, d’encourager, par tous les moyens, le mariage chrétien ou monogame. À cette fin, il faudrait, comme l’abbé Lemire l’a demandé à la Chambre[33], étendre la catégorie des administrateurs français qui ont qualité pour remplir la fonction d’officier d’état civil, et remplacer les pièces écrites par la preuve testimoniale. Le mariage religieux, d’ailleurs, qu’il eût été célébré d’après le Coran ou suivant l’Évangile, ne serait légal que lorsqu’il aurait été confirmé par le magistrat français et attesté par un certificat, qui porterait mention de la somme payée par le mari aux parens de sa femme. C’est surtout par l’éducation des jeunes fiilles et en assurant à l’épouse monogame certains avantages que l’on élèvera peu à peu la conception que les noirs se font du mariage et que l’on préparera le triomphe de la monogamie. Les résultats obtenus par les Collèges américains de jeunes filles syriennes ou turques, à Beyrouth et à Damas, sont encourageans. L’exemple des bonnes mœurs et de l’union des familles monogames, chez les nègres chrétiens des États-Unis, est aussi de bon augure. Ce qui importe donc, avant tout, pour préparer l’époque de l’abolition de l’esclavage domestique et faire en sorte que cette opération soit bienfaisante et non pas funeste aux principaux intéressés, c’est d’initier peu à peu les noirs aux conceptions chrétiennes du travail et de la vie de famille, en écartant d’eux, autant que possible, les vices qui sont les vers rongeurs de notre société européenne : l’alcool et la débauche. Et quel meilleur moyen d’atteindre ce but que d’encourager les travaux des missionnaires qui, comme les Pères du Saint-Esprit, les Pères Blancs ou les missionnaires protestans français, ont déjà fondé parmi eux des églises, des fermes-écoles, des ateliers professionnels ? Quels hommes, mieux que ces ministres désintéressés et austères de l’Évangile, peuvent leur inculquer, lentement, patiemment, les idées de beauté morale, de noblesse du travail, de respect de la femme, de sollicitude pour l’être humain le plus pauvre et le plus infirme ?

Mais, ici même, il y a un écueil à éviter, ce serait de vouloir importer chez les noirs notre genre de vie, nos coutumes, notre civilisation européenne. Nos usages sont souvent si incompatibles avec le climat d’Afrique, et l’organisation sociale des noirs, qu’ils y répugnent, et alors, ils se jettent de préférence dans les bras de l’apôtre de l’islamisme, qui, étant de même race ou de race voisine ou métis, sait mieux s’accommoder à leurs mœurs et adapter la religion de Mahomet aux besoins de leur nature[34]. Dieu me garde de la pensée de consentir, pour lutter contre la propagande musulmane, à la moindre transaction sur les principes moraux ou les dogmes du christianisme ! Ce que je voudrais seulement, c’est que nos missionnaires catholiques ou protestans se bornassent à annoncer, à inculquer aux noirs la bonne nouvelle du salut, les préceptes moraux annoncés par Jésus-Christ, et qu’ils laissassent à l’élite des nègres le soin de les assimiler, de les adapter à leur tournure d’esprit et à leur genre de vie ! En quoi ils ne feraient que reprendre la vieille méthode de l’apôtre des Gentils, qui sut se faire tout à tous.

On raconte que, quand Livingstone fut mort à Ilala (Chitambé), trois membres de son escorte noire : Chouma, Sousi et Wainwright, résolurent de cacher sa mort aux tribus hostiles qui les environnaient et de rapporter son corps à la côte, parmi ses compatriotes et amis. Triomphant, par l’affection, de leur horreur instinctive pour le cadavre, ils embaumèrent le mieux qu’ils purent celui du maître qui les avait instruits, nourris et soignés, enveloppèrent la momie dans l’écorce d’un arbre et la rapportèrent à la côte du Zanzibar, après un voyage à pied de neuf mois, au prix de mille dangers et privations. Leur âme naïve avait été conquise par le noble cœur de Livingstone et la gratitude transforma ces grands enfans en héros. En lisant le récit de cette odyssée funèbre, je me disais que l’âme nègre vaut bien l’âme blanche. Une race capable d’un si persévérant effort mérite la sollicitude de ses sœurs aînées. Nous devrons réaliser, pour la sauver, le vœu du grand missionnaire mourant : Tout ce que je puis dire dans ma solitude est ceci : Dieu bénisse abondamment quiconque, Chrétien ou Turc, s’emploiera à guérir l’ulcère béant du monde !

G. Bonet-Maury.
  1. Circulaire du 13 avril 1892 aux gouverneurs du Sénégal, de la Guinée, du Congo et d’Obock.
  2. Rapport du gouverneur de l’Afrique orientale allemande (30 oct. 1893).
  3. Voyez Binger, Esclavage, islamisme et christianisme. Paris, 1891.
  4. On appelle ainsi les régions de l’intérieur qui sont en arrière des possessions européennes sur les côtes de l’Afrique.
  5. Discours de l’abbé Lemire à la Chambre des députés, 11 décembre 1899.
  6. Ida Pfeitter, Voyage à Madagascar, Paris, 1858.
  7. Jean Carol, Au pays rouge, 1898.
  8. Ce décret n’ayant pas été assez efficace, un nouveau projet de décret, sur le service et le fonctionnement de l’immigration à l’île de la Réunion, est à l’étude au ministère des Colonies.
  9. V. Joleaud de Barral, la Colonisation française en Annam et au Tonkin. Paris, 1899.
  10. Article additionnel du traité conclu entre Louis XVIII et le roi de Grande-Bretagne (31 mars 1814).
  11. C’étaient le duc Decazes, les comtes d’Argout, Lanjuinais et Molé, le baron de Barante.
  12. Discours sur la piraterie (1827).
  13. Le droit de visite était admis le long de la côte occidentale d’Afrique, depuis le cap Vert jusqu’à 10° au sud de l’Équateur et dans une zone de vingt lieues autour de Cuba, Porto-Rico, le Brésil, Madagascar.
  14. Il y avait alors dans nos colonies une population de 250 000 esclaves, dont 466 000 aptes au travail, de 16 à 40 ans.
  15. Ordonnances des 12 juillet 1832, 29 avril 1836, 11 juin 1839.
  16. Cette commission se composait de trois pairs de France, de six députés, parmi lesquels MM. Passy, de Tracy et de Tocqueville, du vice-amiral de Mackau, du directeur des Colonies.
  17. Procès-verbaux de la Commission instituée par décision royale du 26 mai 1840, pour l’examen des questions relatives à l’esclavage et à la constitution politique des Colonies. Paris, 1843.
  18. Schœlcher, Histoire de l'Esclavage dans les deux dernières années. Paris, 1847, 2 vol. in-8o.
  19. M. Wallon venait de composer sa savante Histoire de l'Esclavage dans l'antiquité (Paris, 1848, 3 vol.), avec une magistrale introduction sur l'esclavage aux colonies.
  20. Lois du 19 janvier et 30 avril 1849, du 30 juillet 1850.
  21. V. Revue des Cours littéraires, 28 sept, et 2 nov. 1867.
  22. Voyez, dans le Journal Officiel du 28 mai 1868, la lettre du maréchal Niel à l'archevêque d'Alger.
  23. Les noms de ces martyrs sont : le P. Richard, supérieur et MM. Menoret et Pouplard. Les Pères Blancs ont aujourd'hui quatre stations dans le Sud de l'Algérie : El-Abiod, EI-Goleah, Ghardaïa et Ouargla, qui accueillent et protègent des esclaves fugitifs.
  24. Voyez abbé Klein : le cardinal Lavigerie et ses œuvres d’Afrique, Paris, 2e éd., 1898.
  25. La Société anti-esclavagtste de Paris fut fondée en 1888 ; son premier Bulletin mensuel parut le 25 octobre 1888 ; il s'annonçait comme faisant suite au Bulletin des missions d'Afrique, qui était publié tous les trois mois, sous les auspices de l'Œuvre de Saint-Augustin et Sainte-Monique, depuis novembre 1811.
  26. Voyez l'étude de M. Arthur Desjardins sur la France, l'esclavage et le droit de visite dans la Revue des Deux Mondes, du 15 octobre 1891.
  27. Voyez, dans la Revue des 15 mai et 15 juin 1900, la Pacification de Madagascar (1896-1898), par M. André Lebon.
  28. C'est à cela que tend le projet de décret sur l'immigration à l’ile de la Réunion, dont nous avons parlé au début de cette étude. Il réglemente l'introduction, le logement, la durée du travail, le traitement médical et le rapatriement des travailleurs asiatiques ou africains. Pourquoi ne l'étendrait-on pas à la Nouvelle-Calédonie et, en général, à toute colonie, où l'on emploie des « coolies ? »
  29. Il faut lire la vie du Révérend Père Allaire, missionnaire de ladite Congrégation au Congo (Paris et Poitiers), pour comprendre les services que peuvent rendre à la cause de la civilisation des hommes tels que lui, à la fois animés d’une foi héroïque et doués d’aptitudes au travail manuel et à la mécanique.
  30. Bulletin de la Société anti-esclavagiste de France, no 11. Article sur les « Villages de liberté. »
  31. Binger, Esclavage, islamisme et christianisme, p. 81.
  32. Voyez le Rapport du général de Trentinian au ministre des Colonies, 29 janvier 1897.
  33. Bulletin de la Société anti-esclavagiste de France, mars 1900. Article sur « le Mariage des indigènes au Congo. »
  34. Forget, l’Islam et le christianisme dans l’Afrique centrale, Paris, 1900.