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La France jaune

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La France jaune
Revue des Deux Mondes4e période, tome 128 (p. 668-683).
La France jaune


La Colonisation française en Indo-Chine, par J.-L. de Lanessan ; Paris, F. Alcan, 1895. — Au Tonkin et sur la frontière du Kouang-Si, par le commandant P. Famin. Paris, Challamel, 1895.


Notre fièvre d’expansion coloniale aura produit du moins un résultat, à défaut d’autres plus palpables : une petite pique de jalousie entre les « Asiatiques » et les « Africains ». Les premiers se prétendent sacrifiés aux seconds par l’opinion française. Ils reprochent à la mère patrie des préventions injustes contre son aînée, sa fille jaune, riche, belle, féconde, et une partialité inexplicable pour la cadette, la fille noire, qu’ils déclarent indigente et stérile. Nous lâchons la proie pour l’ombre, assurent les fanatiques de l’Indo-Chine. Si nous ne savons pas estimer à sa vraie valeur notre colonie de l’Extrême-Orient, c’est que, dit M. Famin, « la mauvaise fée de la politique s’est penchée sur son berceau et ne l’a guère quittée depuis. »

Félicitons-nous de celle émulation, bon stimulant pour les deux empires auxquels nous portons un égal intérêt ; et rassurons les Asiatiques, puisqu’ils nous en donnent l’occasion avec de nouveaux livres où ils plaident leur cause. L’un est le testament du dernier gouverneur de l’Indo-Chine, arrêté dans son œuvre par la décharge du câble que l’on sait ; l’autre volume, dont je viens de parcourir les bonnes feuilles, et qui va prochainement paraître, nous rapporte les observations recueillies à Lang-son et sur la frontière ; chinoise par le commandant Famin ; vice-président de la Commission d’abornement ; il a séjourné trois ans dans cette région. Son ouvrage reflète sans doute quelques vues du président de la Commission, le colonel Galliéni, nom synonyme d’expérience et de sagacité en matière coloniale. Je me contenterai de résumer ces dépositions, sans prendre parti pour ou contre les thèses de leurs auteurs. Le chaos de doctrines contraires qui s’entre-choquent au Tonkin est bien fait pour nous laisser perplexes ; une opinion personnelle n’aurait quelque valeur qu’après une enquête sur les lieux. Passe encore de raisonner d’après des principes de cabinet, quand on parle de pays neufs, à peine peuplés, où l’on peut recommandera l’Européen certaines méthodes d’action. Dans l’Indo-Chine, une population nombreuse vit d’une civilisation particulière ; l’homme est un prisme toujours divers, qui dévie de façon imprévue les idées où l’on mettait le plus de confiance : laissons aux gouvernemens le travers de légiférer pour des hommes inconnus. Et puisque nous vivons dans un temps de généralisation hâtive, puisque si peu de gens prennent la peine de distinguer, il n’est pas hors de propos de préciser ici notre sentiment sur les grandes compagnies à charte. Nous ne cesserons de préconiser en Afrique le seul instrument approprié à notre tâche dans certaines parties de ce continent ; nous n’avons jamais songé à le transporter en Indo-Chine, pour l’appliquer à des races d’un maniement plus délicat. Il faut s’en tenir là-bas à la colonisation administrative, sous le manteau souple et commode du protectorat. Cette forme décente de la conquête rassure nos scrupules modernes ; nous croyons qu’elle est de notre invention : nous ne faisons que reprendre une tradition constante des Romains. Pour ne parler que du plus connu de leurs résidens, Ponce Pilate exerçait sur le royaume d’Hérode un protectorat tout pareil aux nôtres. M. de Lanessan pardonnera celle comparaison : le plaidoyer habile où il groupe les résultats de sa mission, sans un mot de récrimination, évoque tout naturellement les souvenirs de l’antiquité. Telles les apologies classiques des proconsuls, répondant à leurs détracteurs par un dédaigneux exposé de gestion.


I

Toutes les publications sur l’Indo-Chine débutent par le même préambule : la politique suivie dans le passé y est condamnée en bloc ; désapprobation formelle ou réserves discrètes, l’expression varie avec le tempérament de l’écrivain, le sentiment reste le même. C’est la seule tradition que nos administrateurs se transmettent fidèlement : chacun d’eux tombe à son tour sous le coup des sévérités qu’il n’avait pas ménagées à ses devanciers. M. de Lanessan a rarement un mot de blâme pour ceux qui l’ont précédé ; il fuit mieux : le tableau qu’il trace du Tonkin, au moment où il en prit le gouvernement, laisse l’impression du pur néant. La moins contestable et la plus éloquente de ses critiques tient dans quelques chiffres : en huit ans, de 1883 à 1891, les paquebots ont débarqué et rembarqué vingt résidens ou gouverneurs généraux, huit résidens supérieurs du Tonkin, sept résidens supérieurs de l’Annam. La direction générale a donc changé tous les cinq mois, en moyenne. A la vérité, elle venait surtout de Paris. Le télégraphe a créé de terribles tentations pour les génies centralisateurs. On ne fera jamais assez grande la part de ce fil de fer dans nos révolutions historiques ; il a tué fatalement l’initiative individuelle et le sentiment de la responsabilité chez tous les hommes qui exerçaient au loin une délégation de la souveraineté. « Les gouverneurs sont au bout d’un fil par lequel l’administration centrale pense, prévoit, commande, » — et exécute, pourrait ajouter celui qui a été victime d’une « électrocution », comme diraient les Américains.

Le décret du 21 avril 1891 essaya de réagir : il conférait au gouverneur de l’Indo-Chine des pouvoirs très étendus, une véritable vice-royauté sur les 20 millions de têtes oblongues dont nous avons pris la charge, depuis le golfe de Siam jusqu’aux montagnes du Yunnan. Le nouveau titulaire de ces hautes fonctions trouva son royaume en plein désarroi : des conflits chroniques entre les autorités françaises civiles et militaires ; le Tonkin terrorisé par les pirates, qui opéraient jusqu’aux portes d’Hanoï ; la population indigène découragée ou mécontentée par des procédés maladroits ; la cour de Hué défiante, parce que « les régens redoutent beaucoup les fluctuations de l’opinion en France ; » peu d’industries actives, peu de travaux publics, pas de casernemens pour les troupes, pas de routes, sauf quelques amorces dans la banlieue des principales villes, pour la promenade des fonctionnaires après dîner ; des finances souffreteuses, un budget de l’Annam-Tonkin qui avait absorbé depuis cinq ans 127 millions de subventions métropolitaines et prélevé il millions de subsides sur les recettes de la Cochinchine.

Le gouverneur général mol en regard de cette esquisse un aperçu de la colonie, telle qu’il vient de la laisser après trois ans de travaux ; ai-je besoin d’ajouter que ces deux tableaux s’opposent comme la nuit et le jour ? La tâche la plus urgente était de faire la pacification ; une double pacification : d’abord celle des Français, civils et militaires ; celle des pirates ensuite. La première a réussi, le gouverneur s’en flatte, et il semble que les faits lui donnent raison ; grâce au concours empressé que M. de Lanessan a trouvé chez les commandans des quatre territoires militaires, auxquels il rend un juste hommage. Il n’est pas moins affirmatif sur l’extinction de la piraterie, en dépit de quelques accidens récens, — et gênans. Avant tout il faut s’entendre sur la définition de cette industrie : les explications du commandant Famin concordent avec celles du gouverneur, elles confirment ce que nous avions déjà appris dans le livre de M. le général Frey [1].

Pendant les premières années de notre établissement, les bandes nous faisaient une véritable guerre de partisans ; leur résistance empruntait ce caractère momentané à l’explosion du sentiment annamite, à l’infiltration militaire organisée par les autorités chinoises, à l’irruption des grandes hordes de Pavillons jaunes et noirs. Depuis que notre autorité s’est affermie, la piraterie est redevenue ce qu’elle était auparavant, ce qu’elle est encore de l’autre côté de la frontière chinoise : une institution éminemment nationale, une grande entreprise de commerce, commanditée par quelques riches négocians du Kwang Si. — La contrebande en fait le fond ; une contrebande exaspérée, qui va jusqu’au vol, jusqu’au pillage à main armée. L’introduction frauduleuse de l’opium chinois sur notre territoire est la plus ordinaire et plus lucrative opération des pirates ; mais il leur faut un fret de retour : ils pillent des marchandises qu’ils iront écouler chez leurs commanditaires de Chine : les buffles et les femmes ont leur préférence pour cette spéculation. Quand s’offre une occasion tentante, les contrebandiers ne se refusent pas la capture d’un voyageur, d’un colon aisé dont la famille paiera rançon. Ainsi procédèrent de tout temps les bandes qui exerçaient cette profession sur les frontières des pays pittoresques, entre deux Etats peu enclins à s’obliger réciproquement ; ainsi travaillaient naguère, sur la frontière gréco-turque, les hétairies de palikares dont je ne dirai pas de mal, ayant eu avec quelques-uns de leurs membres retraités les plus honnêtes rapports. Comme ces hétairies, comme nos routiers de jadis, les bandes chinoises et annamites se recrutent d’élémens fort môles, malandrins, malheureux, fainéans, vocations militaires inemployées, gens d’humeur trop vive ou de scrupules trop émoussés. On les voit subitement grossir après une mauvaise récolte ou quand un chantier licencie ses coolies.

L’inefficacité de la répression par les colonnes militaires apparut vite au gouverneur. Etrillées de temps à autre par nos soldats, échappant le plus souvent à une poursuite difficile, les bandes se reformaient après la retraite de la colonne ou reparaissaient ailleurs. Le mal résistait aux opérations chirurgicales : on n’en viendrait à bout que par des mesures méthodiques d’hygiène. Tout d’abord par l’abaissement du prix de l’opium, qui porterait le coup le plus sensible à la contrebande. Ce fut en partie le motif du retrait de la ferme au concessionnaire ; pour décourager les porteurs d’opium chinois, on établit dans la région frontière des zones de tarifs décroissais, pareilles à celles que notre régie a ménagées dans les départemens où le tabac belge l’inquiète. Il fallait ensuite donner aux villages les moyens de se défendre contre les razzias de buffles et de femmes : M. de Lanessan organisa la milice rurale des linh-co et n’hésita pas à lui confier des fusils à tir rapide. On a vivement critiqué cette audace : il est certain que ces armes pourraient un jour se retourner contre nous ; en attendant, les pirates n’osent plus s’attaquer à des villageois munis de fusils Lebel. Persuadé que la sécurité d’un pays grandit en raison directe de sa viabilité, le gouverneur se hâta de percer des routes ; dans le seul hiver de 1891-1892, les corvéables annamites ébauchèrent 350 kilomètres de chaussées, non encore empierrées, à la vérité. Ces mesures furent complétées par la construction de blockhaus dans les passes dangereuses et principalement sur les points de transit de la frontière. Une délimitation rigoureuse de cette frontière n’était pas moins nécessaire pour restreindre la contrebande ; on y procéda, on en prit occasion de nouer des rapports amicaux avec les autorités chinoises du Kwang Si. — M. Famin rend bon témoignage au maréchal Su, commandant militaire de la province ; ce mandarin s’est toujours montré notre allié scrupuleux pour la répression des pirates que nous possédons en commun.

Restait à régler la situation délicate de quelques grands chefs, officiellement soumis, mais dont le cœur n’est pas sûr ; en particulier du Dé-Than, solidement établi dans le massif montagneux du Yen-Thé, et de Luong-Tam-Ky. Ce dernier a fondé avec ses anciens acolytes, aux environs de Thaï-Nguyen, une sorte de colonie agricole de pirates. Le gouverneur reprit à leur égard les traditions accommodantes de la cour de Hué : il les traita sur le pied de barons féodaux qui feraient leur paix avec le suzerain, contre la reconnaissance d’un fief où ils resteraient à peu près maîtres de leurs actions. Par l’effet de ces mesures combinées, la piraterie a été réduite à des crimes de droit commun et à quelques flibusteries sans conséquence, nous dit M. de Lanossan. Les arrivans du Tonkin, les fervens de la colonisation, abondent volontiers dans ce sens ; quand on leur parle brousse et pirates, ils répondent en nous jetant à la tête nos boulevards extérieurs et nos escarpes.

Le commandant Famin constate une amélioration réelle ; mais il est moins affirmatif que son ancien chef : là où celui-ci met un dièse, M. Famin met un bécarre, dirait un compositeur politique. Le commandant rend compte d’une opération assez sérieuse, puisqu’elle nécessita trois colonnes de cinq cents bommes chacune, qu’il dirigea on janvier 1894 contre Than-An, dans le Kaï-Kinh, région rattachée naguère au territoire civil. Il existe encore des bandes dont les mœurs sont insuffisamment adoucies, puisqu’on y mange le cœur et le foie des prisonniers afin de se donner du courage. Notre officier croit que ces bandes se reforment avec la complicité de Luong-Tham-Ky et du Dé-Than ; il considère les enclaves abandonnées au bon plaisir de ces personnages comme un grave danger pour la colonie. Au mois d’août dernier, le Dé-Than faisait dérailler un train ; il s’emparait ensuite de deux de nos compatriotes ; mais c’était, déclarait-il, dans l’unique dessein de contraindre le protectorat à accepter sa soumission. Depuis lors, le Dé-Than s’occupe de commerce et d’agriculture. M. Famin ne semble pas rassuré par la conversion du rude adversaire qui écrivait au colonel Frey, en 1890 : « Nous sommes attachés à nos mœurs, et nous ne les abandonnerons jamais, même devant la mort, ayant pleine confiance dans le ciel, la terre et les cent dieux, qui connaissent parfaitement la mission qui nous est confiée dans ce monde et qui nous protègent. » — Bref, selon le gouverneur, le feu du grand brigandage est étouffé. Il couve sous la cendre et jette encore des flambées, à en croire le commandant. Mais qui croire ? Prenons acte de l’accalmie indiscutable, et réjouissons-nous en.

D’autres doutes nous assaillent quand nous passons aux deux problèmes qui ont le plus divisé les théoriciens de la politique tonkinoise. Convient-il de laisser l’administration aux anciens fonctionnaires annamites, ou devons-nous arracher les indigènes au joug et aux exactions de ce petit mandarinat ? Faut-il isoler le Tonkin de l’Annam, relâcher d’autant plus nos liens avec la cour de Hué que nous donnerons davantage le caractère d’une annexion a notre occupation du Delta ? Ce fut la politique de nos premiers représentans. Est-il au contraire préférable de considérer ces deux pays comme un tout indivisible, de raffermir leur soudure historique, et de faire peser directement notre protectorat sur l’Annam central, sauf à rendre au gouvernement de Hué quelque chose de son prestige et de son action sur ses anciens sujets tonkinois ? Tout gouverneur doit prendre une décision de principe dans ces deux questions. M. de Lanessan a opté nettement pour les solutions conservatrices. Selon lui, il est impossible de trouver dans le Delta un personnel administratif en dehors des lettrés ; ces fonctionnaires nous offrent plus de garanties que les notables des villages ; nonobstant leurs défauts la population les respecte. L’écrivain entre à ce sujet dans quelques considérations d’ordre historique et philosophique : nous y reviendrons avant de quitter son livre.

D’autre part, il n’admet pas qu’il existe un particularisme tonkinois. Il n’y a pour lui qu’une nation annamite, des provinces agrégées par l’identité de race et de mœurs d’un bout à l’autre de la péninsule ; la reconstitution du royaume d’Annam sous notre protectorat lui paraît désirable. M. de Lanessan vante les fruits de cette politique : les régens ont quitté leurs préventions et leurs rancunes vindicatives ; ils ont prêté au gouverneur un concours loyal ; ce sera désormais notre faute si nous ne vivons pas en bons termes avec les Excellences annamites, avec un peuple qu’elles instruiront dans l’obéissance et le respect du nom français. — Puisse notre auteur ne pas se tromper ! Il y a des circonvolutions si compliquées dans les lobes de ces cervelles asiatiques ! Et tant de chances d’erreur dans les rapprochemens qu’on en fait d’après les classifications de races ! Au-dessous de cette même péninsule Indo-Chinoise, les îles Andaman nourrissent une tribu d’un type très particulier, les Mincopi. J’ai lu quelque part que les craniologistes de l’Ethnological Society avaient relevé sur des crânes de Mincopi certains caractères spécifiques du plus haut intérêt : ils en tirèrent des conclusions sur la race. Malheureusement, on apprit plus tard que les pièces d’étude expédiées des îles Andaman étaient des têtes de criminels anglais morts dans le pénitencier de Port-Blair. L’ethnographie n’échappe pas aux petites banqueroutes.

Les plus grosses questions indigènes ainsi réglées, le gouverneur s’efforça de développer la prospérité de la colonie et d’encourager les industries françaises. On n’y pouvait réussir qu’en faisant fléchir certaines formalités administratives et financières. S’astreindre en Indo-Chine aux prescriptions tutélaires qui guident nos préfectures dans la confection d’un cahier des charges, dans la concession ou l’adjudication d’un travail, ce serait livrer de parti délibéré la colonie aux Chinois. Le Chinois a de l’argent à très bon compte, des signatures de garantie tant qu’il en veut ; il soumissionne toutes les adjudications au plus bas prix ; si l’affaire cesse de lui paraître avantageuse, il prend le premier bateau pour Hong-Kong : plus de Chinois ! Le Français paie l’argent 10 pour 100 à la Banque de l’Indo-Chine ; il a dû supporter des frais considérables d’expatriation, de premier établissement : on ne le verra pas se dédire, et fuir s’il a mal calculé. Le Français ne peut soumissionner qu’à un prix rémunérateur. Dans ces conditions de concurrence inégale, blâmera-t-on le gouvernement colonial de favoriser au début les industries françaises, dût le Protectorat payer un peu plus cher quelques travaux ? On l’en a sévèrement blâmé, et souvent à l’instigation des Chinois évincés. Il y a dans notre pays de France des difficultés d’où un fonctionnaire ne sort que par un coup d’Etat. Quand M. de Lanessan arriva au Tonkin, en 1891, on avait résolu depuis longtemps la construction d’un hôpital qui devait remplacer les vieux magasins à riz, délabrés et infects, où s’entassaient les malades de la garnison d’Hanoï. Le service de santé ; voulait construire sur les bords du fleuve, le service de l’artillerie dans la citadelle : les deux puissances se querellaient depuis cinq ans. Le gouverneur prit sur lui de trancher la question : l’hôpital s’éleva enfin. Quand on l’inaugura, en 1894, le service de l’artillerie, à Paris, cherchait encore noise au téméraire qui avait osé ce coup d’Etat.

M. de Lanessan répond à ses accusateurs en alignant quelques chiffres. Le mouvement commercial de l’Annam-Tonkin, qui ne dépassait pas, en 1885, 19 millions de francs, s’est élevé en 1893 à 95 millions. Le budget du Protectorat, toujours en déficit jusqu’en 1891, se solde depuis trois ans par des excédens de recettes. Il est vrai que les chiffres sont bons manœuvriers, surtout dans un pays où l’agio de la piastre, tombé en trois ans de 4 francs à 2 fr. 60, rend les calculs de conversion délicats et les plus-values souvent illusoires. La colonie a dû prendre des engagemens très discutés pour construire son premier chemin de fer, et c’est encore le budget métropolitain qui supportera cette dépense. La voie ferrée, inaugurée le 24 décembre de l’an passé, conduit actuellement de Phu-Lang-Thuong à Lang-Son. Quand on l’aura reliée à Hanoï d’une part, et prolongée d’autre part de Lang-Son à la frontière de Chine, elle paiera ses frais en peu de temps ; dans les pays d’Orient très peuplés, les moyens de locomotion sont toujours d’excellentes affaires. M. de Lanessan pense avec raison que le prompt achèvement d’un grand réseau indo-chinois constituera la meilleure garantie de notre domination. De Saigon à Lang-Son, nous possédons les membres épars d’un corps qui acquerrait une vie intense par leur réunion. La Cochinchine ne compte qu’un million cinq cent mille habitans ; elle produit assez de riz pour fournir une exportation considérable. Le Tonkin, avec ses dix millions d’habitans, ne produit encore ; que le riz nécessaire à sa consommation ; mais les charbonnages de Hongay et de Ké-Bao, aujourd’hui en pleine exploitation, peuvent se promettre d’alimenter un jour tout l’Extrême-Orient. La ligne ferrée qui reliera le grenier de céréales du bas Mékong à ces charbonnages et aux mines du Yunnan, pour aller déboucher ensuite dans les plaines chinoises du Yang-tsé-Kiang, deviendra très certainement une des plus puissantes artères du monde oriental. Au point de vue politique, il n’est pas moins important de rallacher Hué à Hanoï et à Saïgon ; un chemin de fer jeté en travers de l’Annam, comme une barre soudée aux deux anneaux entre lesquels nous tenons ce royaume, nous garantira mieux qu’une armée d’occupation contre toute surprise fâcheuse. M. de Lanessan insiste également sur la nécessité qu’il y a d’établir à bref délai une ligne télégraphique solide, avec des poteaux en fer, le renversement des poteaux de bois étant une espièglerie habituelle des éléphans. Sait-on bien que Saïgon et Haïphong communiquent encore par l’intermédiaire d’un câble anglais ?

L’ancien gouverneur énumère avec une confiance communicative toutes les sources de richesse que l’on peut faire jaillir de la terre indo-chinoise. Du Cambodge, il n’a rapporté que des espérances à longue échéance. La Cochinchine est prospère, on y pourra doubler l’étendue des cultures en attirant au Sud des émigrans annamites ; mais cette colonie soutire du mal français : les 37 ou 38 millions de recettes quelle donne sont en grande partie absorbés par les dépenses du personnel. Notre régime dit aux fonctionnaires : « Croissez et multipliez. » Saïgon est un des lieux où ils ont le mieux entendu la bonne parole. Il y a peu de chances pour que cette crue s’arrête, dans une circonscription où les fonctionnaires forment à eux seuls le corps électoral. Quant au Laos, M. de Lanessan n’estime pas qu’il soit possible de développer prochainement une vie économique dans ce pays pauvre et difficile.

On devine que tout son cœur est au Tonkin. Là, sous un ciel tempéré qui permet à l’Européen de s’acclimater sans peine, sur un sol varié, docile à toutes les cultures, comme sa population nombreuse et intelligente l’est à tous les dressages industriels, l’avenir colonial nous sourit avec des promesses illimitées. Thé, café, cacao, soie, coton et autres textiles, cette terre ne refusera rien à qui lui apportera des capitaux et du travail. Pour le présent, notre auteur déconseille sagement l’essai des cultures riches ; elles ne pourraient réussir que sur de grandes exploitations, très coûteuses au début, et pour lesquelles nous n’avons pas encore d’amateurs. Le petit colon doit s’en tenir au riz, denrée d’un placement sûr : elle a six cents millions de consommateurs entre l’océan Glacial et l’océan Indien. Il faut remettre en valeur trois cent mille hectares laissés en friches : plus du quart de la superficie que les Annamites cultivaient naguère ; ces champs ont été abandonnés depuis quinze ans, depuis que nous avons introduit au Tonkin les bienfaits de notre civilisation, un peu gauche à ses débuts, et méconnue par les pirates.

M. de Lanessan se plaît à suivre dans l’avenir les prolongemens de l’œuvre qui lui échappe, inachevée ; œuvre déjà considérable, si vraiment il laisse au Tonkin un pays pacifié, une population soumise, des pouvoirs indigènes rattachés à notre cause, un budget remis en équilibre, des industries françaises bien lancées, des mines en exploitation, des travaux de défense et d’utilité, chemin de fer, routes, blockhaus, casernemens, hôpitaux ; des villes embellies comme Hanoï, doublées d’importance comme Haïphong, et même éclairées à l’électricité. Restons-en sur ce dernier étonnement. J’ai résumé la description qu’il nous fait ; je serais heureux de la vérifier sur place. Il est équitable d’ajouter ceci : les témoins de bonne loi qui arrivent du Tonkin ou écrivent de ce pays, sont unanimes à signaler l’essor rapide de la colonie. Quelques-uns critiquent les tâtonnemens, les mesures où ils voient des erreurs et des fautes ; mais leurs préventions personnelles contre l’ancien gouverneur ne les empêchent pas de conclure comme un observateur en qui j’ai toute confiance, et qui m’écrivait récemment : « Pour la première fois une tentative de longue haleine permettait de marcher sur un terrain connu, et qui, même mauvais, vaut mieux que l’inconnu ; pour la première fois, un même gouverneur assurait l’achèvement des choses commencées ; et puis, il avait le don de communiquer la vie ! » S’il en est ainsi, la colonie ne saurait trop regretter que son gouverneur ait encouru la mort civile en perpétrant ce crime unique, sans excuse et sans précédent, de donner cinq mille francs à un journaliste parisien pour que ce héraut corroborât les dires de tous les témoins désintéressés.

Le commandant Famin parle du présent avec assurance, sans lyrisme ; mais sa foi dans l’avenir du Tonkin n’est pas moins robuste que celle de M. de Lanessan. C’est un trait commun à tous ceux qui ont travaillé dans ce pays, l’enthousiasme et l’amour pour une acquisition si longtemps décriée chez nous : ils ne souffrent pas qu’on la discute, ils s’indignent contre les détracteurs, ils aspirent à retourner sur les rives du fleuve Rouge. Il y a là un indice moral qui permet d’apprécier sûrement la valeur d’une colonie. M. Famin a restreint ses études à la région où il opérait, le deuxième territoire militaire, qui comprend les 500 kilomètres de frontière chinoise, le triangle accidenté inscrit entre celle frontière, la Rivière-Claire, Tuyen-Quan et Lang-Son ; contrée montagneuse, forestière, pauvrement peuplée. L’officier nous décrit les tribus qui l’habitent, les Thos, les Nuns, les Mans, races plus rudes et moins maniables que l’Annamite. Il croit néanmoins que celle région réserve à la colonisation de belles récompenses.

Le commandant a occupé les loisirs de Lang-Son en étudiant les mœurs et les institutions de ses voisins chinois. Il y a beaucoup à prendre dans cette partie de son livre ; et si l’Annamite, comme le croit M. de Lanessan, n’est autre chose qu’un Chinois rapetissé, on peut fondre ensemble les observations du gouverneur et celles de l’officier : ils aboutissent d’ailleurs aux mêmes conclusions. Elles fourniraient aisément la matière d’un petit traité, sous cette, rubrique que l’on attribuerait de confiance à l’un de nos modernes savans, et qui est le titre du deuxième livre de Confucius : De l’invariabilité dans le milieu.


II

On l’a plus d’une fois remarqué ici même : les philosophes et les économistes du XVIIIe siècle étaient hantés par l’idée de la Chine. Ils en tiraient à tout propos des exemples, des préceptes, — et des anecdotes libertines. Voltaire en tira même une tragédie, qui est mortelle. Nous croyons voir les raisons de cet engouement. Les gens du XVIIIe siècle lisaient beaucoup les jésuites, qu’ils n’aimaient guère. Or la Chine était le champ d’études préféré des jésuites : ces Pères en ont donné des relations où nous puisons aujourd’hui encore toute notre érudition ; la science contemporaine, occupée ailleurs, n’a pas beaucoup ajouté à leurs recherches. Les philosophes goûtaient fort ces relations, parce qu’ils y trouvaient précisément ce qui pouvait le plus contrister les jésuites : la preuve qu’il existait un grand peuple, fameux dans l’histoire, parfaitement étranger aux tourmens de l’âme chrétienne, et plus généralement à tous les principes que les Encyclopédistes s’efforçaient de ruiner ; un peuple positiviste, sceptique, démocrate, ennemi des privilèges de la naissance, aussi peu militaire que possible, uniquement sensible au savoir, aux lettres, à la raison pure, — et polygame par surcroît, ce qui ne gâte rien ; bref, le plus proche de l’idéal vers lequel nos guides intellectuels orientaient les esprits qu’ils entendaient réformer. Quand un philosophe avait dit de quelque proposition politique ou sociale : « C’est une maxime à la Chine… » on sentait chez lui la double joie de donner une leçon au vieil ordre de choses et de toucher le tréfonds de la sagesse humaine.

Cent ans ont passé : le travail des philosophes a porté ses conséquences, notre société est imprégnée de leurs doctrines et façonnée sur quelques-unes de leurs indications. S’ils ne s’abusaient pas en attribuant à la Chine le tour de pensée qu’ils souhaitaient donner à leurs disciples, nous devons être tous quelque peu Chinois ; plusieurs d’entre nous doivent l’être beaucoup ; et notre société ne peut manquer de ressembler par certains aspects au modèle qu’on lui proposait implicitement, dans le temps qu’on procédait à sa refonte. — Voyons si ces conjectures se vérifient dans les plus récentes observations que des Français ont faites sur des Chinois.

M. Famin a écrit un chapitre sur l’organisation civile de la Chine : elle découle tout entière du Hsiao, code de la piété filiale. On le savait ; mais notre officier a rajeuni son sujet en glanant quelques jolies légendes, consacrées à la glorification de cette vertu. J’indique les plus gracieuses. — Yen-Tsé avait une mère qui exprima le désir de boire du lait de biche. Il se revêtit d’une peau de cerf, il erra dans les bois jusqu’au jour où, familiarisé avec une barde de ces animaux, il put se procurer le breuvage demandé. — Tong-Yong, n’ayant pas les ressources nécessaires pour faire des funérailles convenables à son père, emprunta 10 000 sapèques contre sa liberté. Il s’affligeait d’être devenu esclave quand, à sa sortie des obsèques, il rencontra une femme belle comme le jour qui lui offrit sa main et remboursa la dette. Après un mois de lune de miel, elle remonta au firmament en disant à Tong-Yeng qu’elle était Tché-Nin, — l’étoile de la Lyre, — et qu’elle lui avait été envoyée par le Maître du ciel. — Ting-Lan, ayant perdu sa mère, fit une image de bois à laquelle il rendait tous les devoirs auxquels la défunte avait droit de son vivant. Un jour, comme il était absent, son voisin Tchang-Chou vint emprunter un objet : la femme de Ting-Lan consulta la statue avec les baguettes divinatoires ; sur le refus de la morte, elle ne voulut pas donner l’objet. Furieux, le voisin frappa l’image. Ting-Lan rentra peu après ; il remarqua l’expression irritée de la statue, il se fît conter la chose. Dès qu’il connut le nom de l’insu Heur, il s’arma d’un bâton et alla tuer le mauvais voisin. On le traîna devant le tribunal ; mais la statue, amenée comme pièce de conviction, se mit à verser des larmes si abondantes que les juges, touchés par ce miracle, acquittèrent le prévenu. — Il y a là toute une série de thèmes poétiques ; je renvoie le lecteur qui s’y plairait au livre du commandant, et je reviens à mon sujet. Ce culte des ancêtres, édicté par le Hsiao, est à peu près la seule religion du cœur chinois. Le reste de leurs rites n’est que pratiques machinales. Aux jours fériés, le peuple va porter des offrandes aux jardins où sont les mausolées. M. de Lanessan nous montre les mandarins annamites vivant dans un petit enclos qui renferme les sépultures de famille ; et les obsèques donnent lieu aux cérémonies les plus caractéristiques de la vie chinoise. Ressemblance significative entre les fils de Han et notre peuple parisien ! En majeure partie, il n’a plus d’autre religion que le culte des morts ; sa sensibilité, déshabituée des autres cultes, reflue sur celui-ci avec une intensité croissante ; les moins philosophes des reporters en font souvent la remarque. Les promenades aux cimetières, à certains jours, deviennent un rite populaire ; et les manifestations imposantes, les expressions typiques de notre vie nationale, se réduisent de plus en plus aux funérailles solennelles des citoyens illustres, ou provisoirement réputés tels.

M. Famin nous explique comment le code du Hsiao déduit de son premier principe tous les devoirs moraux et sociaux, envers le prince, envers le prochain, jusqu’aux règles de la civilité et aux minuties de l’étiquette. Je n’insiste pas sur cette philosophie sociale : elle a été souvent étudiée. Montesquieu la résumait déjà avec complaisance dans l’Esprit des Lois : « Les législateurs de la Chine firent plus (que Lycurgue) : ils confondirent la religion, les lois, les mœurs et les manières ; tout cela fut la morale, tout cela fut la vertu. Les préceptes qui regardaient ces quatre points furent ce que l’on appela les rites. Ce fut dans l’observation exacte de ces rites que le gouvernement chinois triompha. On passa toute sa jeunesse à les apprendre, toute sa vie à les pratiquer. Les lettrés les enseignèrent, les magistrats les prêchèrent. » — Un manuel de morale positive et de bienséance, enseigné par les lettrés, où les devoirs, envers l’Etat tiennent la première place et se confondent avec ceux de la solidarité humaine… Eh ! je crois que je connais cela : c’est le Manuel de morale civique, le Hsiao inculqué aux petits Chinois vraiment bien élevés, sevrés de toute autre doctrine, à ceux de la dernière jonque.

Le trait dominant de cette civilisation asiatique, celui qui frappe le plus nos auteurs et retient le plus longtemps leur attention, c’est l’importance du lettré-fonctionnaire, — les deux ne font qu’un, — dans une race égalitaire, démocratique, respectueuse seulement des diplômes donnés au concours, jusqu’au moment où les abus faussent les concours. Ici, je n’ai qu’à citer au hasard, et je n’en finirais plus si je citais tous les passages topiques des deux ouvrages que je résume : « Il n’y a pas de village, dit M. de Lanessan, ni même de hameau qui n’ait son école fréquentée par tous les enfans… L’instruction comporte presque exclusivement les préceptes du savoir-vivre familial et social, avec les règles principales de l’administration et du gouvernement. Tout enfant qui suit les leçons de l’école est, en principe, un administrateur en herbe. Tout licencié peut croire que son bonnet noir à garniture d’argent protège le cerveau d’un futur ministre. Et il en est ainsi dans toute l’étendue de l’empire. Au Tonkin, comme dans l’Annam central, les enfans pullulent dans les écoles, et les concours des lettrés attirent tous les trois ans des milliers de candidats, qui deviendront un jour huyen (sous-préfet), phu (préfet), tong-doc (gouverneur de province), ministres ou régens et colonnes de l’Empire… Les fonctions publiques sont le but unique de tous ceux qui se livrent au travail intellectuel… Chacun voit dans le mandarinat le but vers lequel tous ont le droit de tendre les efforts de leur vie. »

Passons au commandant Famin, et avec lui à la grande Chine : « Le plus fort contrepoids à la puissance de l’Empereur a toujours été la corporation des lettrés, qui a résisté intacte à tous les changemens de dynasties… Tous les jeunes gens qui désirent entrer dans les services publics doivent passer par une série d’examens, à la suite desquels les plus capables obtiennent des certificats d’aptitude… Aux grands examens triennaux, dans la capitale de chaque province, il y a en moyenne de dix à douze mille compétiteurs, sur lesquels trois cents au maximum sont admis… Régulièrement, le souverain ne devrait choisir ses fonctionnaires civils que parmi les lettrés, en se conformant aux classifications établies par le concours ; mais, depuis un demi-siècle environ, le gouvernement a mis un grand nombre de places en vente pour remplir le trésor, et il a continué dans cette voie en accordant d’autres places pour mérite spécial, c’est-à-dire par faveur… Le résultat de cette violation des droits pourrait être, à bref délai, l’origine d’une crise sociale dont on ne saurait mesurer les conséquences. Les lettrés représentent, en effet, la partie la plus intelligente et la plus instruite de la nation : or, aujourd’hui, la grande majorité d’entre eux se trouvant sans place et, par suite, plongés dans la misère, ne peuvent qu’attaquer la société chinoise telle qu’elle existe… Le danger résultait déjà du nombre toujours croissant des lettrés pour un nombre de places fixe et très restreint. 250 000 étudians obtiennent aujourd’hui à chaque concours triennal les degrés inférieurs de lettré. Sur ce nombre, 6 000, un quarantième seulement, arrivent au grade de ku-yen, qui donne entrée aux emplois provinciaux de quelque importance… De tous les côtés on commence à distinguer des symptômes d’agitation ; on entend parler de sociétés secrètes se rapprochant de nos loges… »

Sentez-vous le petit frisson du malade qui se regarde au miroir et reconnaît les stigmates de son mal ? Ne croirait-on pas lire un de ces pamphlets du siècle dernier où les écrivains caricaturaient nos vices sociaux sous des masques asiatiques ? Cependant les neveux des Encyclopédistes, quand ils prennent contact avec notre petite Chine d’Annam, ne peuvent se défendre d’un sentiment d’admiration pour la société rationnelle que leurs aïeux ont prônée ; d’un certain orgueil de famille en reconnaissant le type de civilisation vers lequel ils nous acheminent insensiblement. Sans doute, rien n’est plus flatteur pour la raison pure qu’un Etat égalitaire et pacifique, hiérarchisé uniquement par l’intelligence, le savoir, le concours ; une immense école où chaque écolier peut aspirer à broder sur sa robe le loriot doré du surnuméraire, en attendant la cigogne du mandarin de première classe. C’est très beau en théorie ; seulement… Il y a beaucoup de seulement. Les candidats non placés meurent de faim, se font pirates ou rebelles. Les mandarins en place, trop multipliés, se paient sur le pauvre monde. Et puis cette société de lettrés n’a qu’éloignement et mépris pour le métier militaire. M. Famin a étudié de près l’année chinoise : une ombre, un rien ! Des milices territoriales, bonnes tout au plus pour un service de gendarmerie.

Alors, une belle nuit, un Francis Garnier débarque avec sa poignée de mathurins, et en six semaines il a raflé tout le pays des lettrés. Aujourd’hui, ce sont les petits Japonais, solidement organisés, qui entrent dans l’Empire des lumières comme dans une motte de kaolin. Je puis garantir ce mot admirable, dont on ne sait s’il est sérieux ou plaisant, dit par un envoyé du Tsong-li-Yamen à un homme d’Etat européen : « Ne croyez pas que nos soldats aient été battus ; seulement, ils n’ont pas voulu se battre. » C’est très beau, une vieille civilisation de paix, d’intelligence et d’art, aussi longtemps que cela dure, aussi longtemps que ses voisins respectent son ancien prestige ; mais il y a d’autres forces qui agitent le monde, au nom d’autres principes, impatientes de se dépenser ; elles ont aussi leur raison logique dans l’histoire, elles viennent dire en brandissant une épée : « Voici le vrai symbole des puissantes époques de construction, dont les cimens sont le fer et le sang, le moyen qui ne trahit jamais ! »

Je ne veux pas pousser ce jeu de rapprochemens. Ce n’est aujourd’hui qu’un jeu. L’historien qui classe les espèces reconnaîtra pourtant que certains principes, ceux mêmes dont nous avons tiré le plus de vanité, ont déposé dans notre civilisation le germe de l’ankylose chinoise. Les pages qui m’ont arrêté dans ces livres suggéreront à chaque lecteur les mêmes réflexions. Revenons aux leçons coloniales qu’ils renferment.

Présentement notre civilisation, toute cousine qu’elle devient de la chinoise, est encore assez forte, assez variée, pour nous permettre de protéger les représentans de cette dernière. Si nous voulons les protéger efficacement pour eux, fructueusement pour nous, évitons de retomber dans les erreurs du passé ! Le Tonkin sort de l’âge ingrat ; cette colonie sera le plus beau joyau de notre écrin d’outre-mer, c’est un fait hors de discussion désormais. Pour se consoler du long décri dont ils ont souffert, que les « Asiatiques » se rappellent l’Algérie de 1830 à 1840, discutée chaque jour, menacée d’abandon, sauvée à grand’peine par quelques voyans à distance comme Lamartine ! Nous souhaitons un bel établissement à notre France jaune : alors, ne la calomnions plus. Une colonie est une fille à marier : on n’attire pas les épouseurs en répétant à tout venant qu’elle est valétudinaire et n’a pas de dot. Donnons-lui de bons tuteurs, et surtout ne les changeons pas. La stabilité ! C’est le premier cri, exprimant le plus pressant besoin, de tous ceux qu’on interroge sur les doléances de l’Indochine. Que les gouverneurs ne soient plus tentés, quand un congé les ramène en France, d’imiter ce censeur chinois qui allait porter naguère une admonition désagréable au Fils du Ciel, et qui eut soin de se faire précéder au palais par son cercueil.

J’emprunte un dernier mot à M. de Lanessan : « Au Tonkin, dit-il, ainsi que dans tous les pays neufs, les hommes comptent beaucoup plus que les institutions. » — M. de Lanessan parle d’or, — au Tonkin. Encore ne sommes-nous pas bien sûrs que sa réserve fût nécessaire, et qu’il faille limiter l’application de son aphorisme aux « pays neufs ». Les institutions ! Si l’on veut bien y réfléchir, sont-elles autre chose que la pensée continuée d’un homme, la volonté projetée sur les générations à venir par un Moïse ou un Solon, un Justinien ou un Bonaparte ? — Mais contentons-nous pour l’instant de réclamer la stabilité du pouvoir sur le fleuve Rouge. Le Tonkin en profitera : il nous l’enseignera peut-être. Qui sait ? On a vu des mères ramenées dans le droit chemin par les bons exemples que leur donnait une fille.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.


  1. Pirates et Rebelles au Tonkin, par le colonel Frey ; Paris, Hachette, 1892.