La France sous la première restauration/01

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La France sous la première restauration
Revue des Deux Mondes3e période, tome 113 (p. 523-556).

I. LES COMMENCEMENS DU RÈGNE DE LOUIS XVIII.


I

Le 3 mai 1814, Louis XVIII fit son entrée à Paris, au son des cloches et du canon, dans une calèche attelée de huit chevaux blancs ; le 30 mai, le traité de paix signé, les armées alliées se mirent en marche pour repasser les frontières ; le 4 juin, il fut donné lecture aux deux chambres, en séance royale, de la charte constitutionnelle. La période des révolutions et des guerres était close, la monarchie héréditaire et l’autorité de droit divin étaient rétablies. Le roi légitime, Louis le Désiré, était aux Tuileries, sur le trône de ses ancêtres, dans la « dix-neuvième année » de son règne.

Il ne s’agissait plus que de gouverner.

Pour y réussir, il eût fallu un autre Henri IV, habile, rusé, un peu gascon, indifférent aux principes comme aux préjugés, parlant dans le conseil avec la fermeté et le prestige d’un capitaine qui s’est taillé son royaume à coups d’épée, actif d’esprit, agile de corps, chaud de cœur, bon enfant et diable-à-quatre. Encore le Béarnais, une fois maître de Paris, avait-il eu moins d’intérêts à concilier, d’alarmes à calmer, de résistances et de partis-pris à vaincre. « Le plus fort est fait, » disait Louis XVIII en recevant Beugnot à Saint-Ouen. Illusions ! Autant la restauration des Bourbons, si inattendue dans la dernière année de l’empire que l’on a pu, avec apparence, l’appeler miraculeuse, s’était accomplie facilement, autant la tâche du nouveau gouvernement allait être compliquée, difficile et pénible. La royauté avait été accueillie avec enthousiasme par un dixième de la population. Trois dixièmes s’y étaient ralliés par raison. Le reste, c’est-à-dire la moitié des Français, demeurait hésitant, défiant, plutôt hostile. Dans les mois d’avril et de mai, malgré les adhésions empressées des grands corps de l’État, des officiers-généraux, de la foule des fonctionnaires, malgré les adresses des municipalités et les dithyrambes des journaux, malgré les Te Deum, les pavoisemens et les illuminations, il s’en fallait bien que l’opinion fût unanime [1]. L’armée en pleine dissolution, — il y eut en deux mois cent quatre vingt mille déserteurs, — menaçait d’entrer en pleine révolte. Dans vingt villes fortes, la garnison se souleva au cri de : Vive l’empereur ! Partout, les soldats méconnaissaient l’autorité des chefs, brûlaient ou traînaient au ruisseau les drapeaux blancs, refusaient de prendre la cocarde royale et disaient qu’ils ne serviraient jamais que leur empereur.

Chez les ouvriers des grandes villes et plus encore chez les paysans l’opposition était très marquée. Le quai de Gesvres où se réunissaient les ouvriers sans travail retentissait de cris et de menaces contre les Bourbons. Le 11 mai, une colonne de populaire se porta presque sous les fenêtres des Tuileries, vociférant : De l’argent ou la mort ! Vive l’empereur ! « Pour le moment, écrit le 23 avril le duc de X… au comte d’Artois, la masse de la nation donne des regrets au gouvernement d’une régence, et l’armée est toute à Napoléon ! » — « Les campagnes et une grande partie des villes sont en opposition avec les amis du roi, » écrit à Dupont le général Boudin. — « Au moins la moitié du peuple, surtout dans les campagnes, écrit le 25 mai à Beugnot un président d’assemblée cantonale, est contraire au rétablissement des Bourbons et ne veut pas se détacher de Bonaparte. Il ne veut pas encore croire à la réalité et encore moins à la stabilité de cette résolution. » A Toulon, le 4 mai, on colle des aigles sur les fleurs de lis des affiches administratives ; à Dôle, le 9 juin, on appose ce placard : « Vive le roi pour trois jours ! Vive Bonaparte pour toujours ! » En Alsace, en Champagne, en Lorraine, en Franche-Comté, en Dauphiné, dans Saône-et-Loire, dans la Côte-d’Or, les Charentes, la Corrèze, le Lot, le Loiret, l’Allier, la Nièvre, on lacère les proclamations officielles, on enlève des clochers les nouveaux drapeaux, on insulte et on maltraite les gens qui portent la cocarde blanche. En revoyant cette cocarde dont la réapparition coïncidait avec un changement subit dans la façon d’être des nobles, devenus d’un jour à l’autre hautains et arrogans [2], les paysans pensaient au rétablissement de la dîme et des droits féodaux. Les trois ou quatre millions d’acquéreurs de biens nationaux pensaient à pis. Déjà au grand retour des émigrés, en l’an X, ils avaient eu à subir de la part des anciens propriétaires des demandes de restitution ou de transaction, des menaces occultes, jusqu’à des procès. Et l’on était alors sous la république, sous un gouvernement qui venait de proclamer à nouveau dans les statuts organiques de la Légion d’honneur, « l’inviolabilité des propriétés dites nationales. » Qu’allaient donc être les prétentions des émigrés maintenant que le roi régnait ? La France était rendue aux Bourbons. Les biens confisqués ne devaient-ils pas être restitués à ceux, qui avaient souffert et combattu pour eux ? Cette idée était si bien entrée dans les esprits, qu’après la déclaration de Saint-Ouen, le régisseur de M. de Villèle fut le trouver pour s’enquérir s’il était bien vrai que le roi eût reconnu la validité des ventes. Il ne croyait pas cela possible. Lorsqu’il fut enfin convaincu, il s’écria ingénument : « Ah ! mon Dieu ! Et moi qui aurais pu tant en acheter ! »

A ces inquiétudes s’ajoutait le mécontentement de voir maintenir les droits réunis, dont les proclamations royalistes, répandues pendant la guerre, avaient promis la suppression. Cette mesure provoqua des troubles et des séditions. Dans plusieurs communes du Jura, du Doubs, du Bas-Rhin, de la Dordogne, des Charentes, du Loiret, de la Gironde, de la Seine-Inférieure, les habitans chassèrent les agens du fisc et brûlèrent leurs registres. Quant aux Bretons et aux Vendéens, ils se tenaient prêts à se servir de leurs vieux fusils plutôt que d’acquitter ces taxes détestées. Ils prétendaient même ne pas payer l’impôt direct. « Nous avons combattu pour le roi, disaient-ils, toutes les contributions doivent être abolies pour nous. »

Au reste, on était encore dans une période de transition. Il y avait à s’inquiéter, non à s’effrayer de l’esprit public. Si chez les soldats, compagnons de gloire de Napoléon, et chez quelques bonapartistes, comme Bassano, Lavallette, Caulaincourt, Flahaut, dévoués à l’homme autant qu’au souverain, on pouvait craindre que les regrets et les sentimens hostiles persistassent longtemps, on devait espérer que dans le peuple des villes et des campagnes, le mécontentement tomberait quand la défiance aurait disparu. L’opinion était troublée et hésitante ; il n’était pas impossible de l’amener tout entière à soi. Il y avait individuellement des opposans, mais les partis d’opposition n’existaient pas. Il fallait ne point les laisser se former. Dans le monde de la politique, de la finance, des lettres, du barreau, dans la bourgeoisie, dans l’état-major-général de l’armée, parmi les dignitaires des loges maçonniques, tout le monde, à quelques exceptions près, était pour le roi. Il en était de même chez la plupart des manufacturiers et des commerçans, encore que les uns et les autres redoutassent avec raison une baisse énorme sur leur stock par suite de l’invasion subite des produits étrangers. L’immense foule des indifférens se réjouissait de la paix. Les bonapartistes, qui ne s’en réjouissaient pas moins, se flattaient de conserver sous le nouveau régime, grades, fonctions et traitemens. Ceux des terroristes qui ne s’étaient pas ralliés à Napoléon, ou qu’il avait dédaignés, attendaient de la royauté plus de liberté que de l’empire. Les libéraux voyaient dans la monarchie, tempérée par la charte, la réalisation de leurs vœux.

Les plus glorieux représentans de l’empire, comme Ney, les plus grands patriotes comme Carnot, avaient accepté franchement la royauté. Augereau écrivait dans une proclamation : « Soldats, arborons la couleur vraiment française qui fait disparaître tout emblème de la révolution. » Fontanes disait au roi, au nom de l’Université de France : « Sire, les vertus royales, apanages de votre maison, feront bientôt oublier les temps douloureux qui s’écoulèrent loin de vous. » Fouché intriguait pour être pair de France et ministre de la police : il exhortait Napoléon à refuser la souveraineté de l’île d’Elbe, où il serait toujours un sujet d’inquiétude pour l’Europe, et à aller vivre aux Etats-Unis en simple citoyen, envoyait copie au comte d’Artois de cette lettre à l’ex-empereur, et écrivait à Blacas : « Il faut que le XIXe siècle porte le nom de Louis XVIII comme le XVIIe a porté celui de Louis XIV. » Rouget de l’Isle composait un hymne royaliste, un parent de Dubois de Crancé demandait à s’appeler Dubois de Fresnoy, et Barère, qui avait interrogé Louis XVI comme président de la Convention, portait la décoration du Lis.

Parmi ces royalistes du lendemain, plusieurs craignaient bien quelque retour offensif de l’ancien régime, mais tous ne demandaient qu’à voir s’accomplir sous le sceptre d’un Bourbon l’alliance de la monarchie et de la liberté. Les journaux, affranchis de la censure, reconnaissaient sans discussion le principe de l’autorité royale. Entre tous les hommes politiques et parmi tous ceux que l’on appelait « les gens de bien, » il y avait accord pour acclamer la restauration et pour fonder sur la royauté constitutionnelle les meilleures espérances. C’est pourquoi la plupart des auteurs de Mémoires et des historiens ont pu dire que le rétablissement des Bourbons fut accueilli sans opposition et même avec enthousiasme. Cela est vrai à ne juger que par l’opinion des salons ; mais cela est faux si l’on écoute les murmures du peuple et les clameurs de l’armée. Dans les masses populaires, il y avait bien des hésitations et bien des défiances, il y avait une hostilité sourde et même des révoltes. Mais avec beaucoup de prudence et un peu d’habileté, on fût arrivé à calmer les esprits. La grande difficulté, ce n’était pas de gagner le peuple, qui raisonne peu, se contente aisément et a la longue accoutumance de la résignation ; c’était de se conserver les classes dirigeantes, naturellement irritables et frondeuses.


II

La signature de la paix et la promulgation de la charte ne profitèrent pas à l’opinion. Cette paix tant désirée existait, de fait, depuis deux mois. On s’y était habitué : avec raison on la regardait comme acquise. La publication du traité n’apprit donc rien aux Français, sinon les sacrifices que les vainqueurs leur imposaient. On avait fondé des espérances chimériques sur la déclaration du tsar. On se flattait que la France, tout en perdant la majeure partie de ses conquêtes, ne rentrerait pas dans les frontières de 1789. Les uns songeaient à la rive gauche du Rhin ; de plus modérés croyaient à la conservation partielle des départemens de la Sarre, des Forêts, de Sambre-et-Meuse, de Jemmapes et de la Lys. Or le traité du 30 mai nous dépossédait de l’île de France et de quelques autres colonies, et n’ajoutait à l’ancien territoire royal qu’environ 170 lieues carrées, au nord et à l’est. Sans doute, c’était quelque chose, car les alliés pouvaient dicter des conditions encore moins favorables. Mais ce n’était pas ce que l’on espérait. En vain, pour préparer et calmer l’opinion, les journaux plaisantaient sur la question des frontières naturelles : « Comment, nous dit-on, nous allons perdre toutes nos conquêtes. Oh ! l’heureuse perte ! Désormais du moins nous serons entre nous et à nous, nous ne verrons plus dans nos assemblées, dans nos tribunaux, dans nos armées ces hommes du Nord et de ces hommes du Midi s’efforçant maladroitement de s’assimiler à nos lois. » Ces odieux sophismes ne faisaient qu’irriter. Les frontières naturelles, que deux mois auparavant on eût abandonnées d’un cœur joyeux pour obtenir la paix, maintenant qu’on avait la paix, on s’indignait de les voir céder.

Les principes essentiels de la charte étant contenus dans la déclaration de Saint-Ouen, il n’y avait point à espérer de frapper une seconde fois les esprits en renouvelant solennellement un contrat vieux déjà de deux mois. Toutes les garanties énoncées dans la constitution, on les attendait. Ce que l’on attendait le moins, c’était les articles XXXVIII et XL de la charte qui réduisaient à douze ou quinze mille citoyens le nombre des électeurs directs et à quatre ou cinq mille riches propriétaires le nombre des éligibles, en sorte que nombre de députés en exercice, nommément le président de la chambre Félix Faulcon, perdaient leurs droits à l’éligibilité. Ce que l’on attendait moins, c’était le nom de charte octroyée donné à l’acte constitutionnel et la formule singulière qui le terminait : donné à Paris, l’an de grâce 1814 et de notre règne le dix-neuvième. Les politiques épiloguèrent avec plus ou moins d’amertume sur ces inoffensives prétentions : les bonapartistes parce qu’ils regardaient la mention de la dix-neuvième année du règne comme un outrage au gouvernement qu’ils avaient servi quatorze ans et dont le chef avait cependant fait assez de choses et assez de bruit pour compter ; les libéraux et les révolutionnaires parce qu’ils voyaient dans l’octroi de la charte une atteinte aux droits du peuple. Mais le peuple lui-même ne s’inquiétait pas de ces subtilités.

Il allait bientôt s’émouvoir davantage de la malencontreuse ordonnance de Beugnot. D’accord avec la cour, mais sans consulter le cabinet, le nouveau directeur-général de la police, enflammé soudain d’un zèle ardent pour la religion, prescrivit l’observance rigoureuse des dimanches et fêtes. Interdiction de tout travail et de tout commerce, défense d’ouvrir les ateliers, chantiers et boutiques, de faire déménagemens ou charrois ; fermeture obligatoire des cafés, restaurans et cabarets pendant la durée des offices, le tout à peine de 100 à 500 francs d’amende. Cette ordonnance fut rendue le 7 juin ; le 10, Beugnot s’avisa qu’elle était incomplète. Par un nouvel arrêté, il rétablit dans toutes les paroisses les processions de la Fête-Dieu et l’Octave. Pendant ces deux jours, la circulation des voitures serait interdite de huit heures du matin à trois heures de l’après-midi, et il était enjoint de tapisser toutes les maisons sur le passage du Saint-Sacrement. « Le peuple des boutiques et des ouvriers a été ulcéré, écrivait J.-P. Brès le 4 juillet. Il va à la messe, mais volontairement, tandis que les processions lui barrent le chemin et le forcent à saluer ; cela le rend furieux. » Il y eut des résistances, de petites émeutes. Des gens qui refusaient de s’incliner devant les processions furent frappés. Rue Saint-Honoré, la police, repoussée par les marchands, dut appeler à son aide la gendarmerie pour faire fermer les boutiques. Beugnot reçut des lettres d’injures, une pétition fut adressée à la chambre des députés. On disait : « Bientôt on sera forcé d’aller à confesse. » Et de fait, dans certaines communes, les indigens eurent à produire des billets de confession pour obtenir des secours. On accusait Louis XVIII de se laisser mener par le clergé. Une caricature représentait le vieux roi ventru et impotent, dans un fauteuil à roulettes sur le dossier duquel un prêtre avait les deux mains ; la légende portait : « Va comme je te pousse. »

Les cérémonies funèbres à la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette, célébrées dans les cathédrales du royaume, prirent malheureusement un caractère politique par la faute du clergé. Les prédicateurs condamnèrent en masse, avec les régicides, tous les citoyens qui depuis 1789 avaient pris part à la révolution ; ils n’oublièrent pas dans leurs anathèmes les acquéreurs des biens d’église. Les paroles qui avaient retenti dans la chaire furent reproduites et commentées par la presse. Les journaux royalistes n’en étaient pas encore à demander ouvertement qu’on proscrivît les votans et que l’on lit rendre gorge aux acquéreurs, mais ils ne cachaient pas leur mépris pour eux. « Ces gens-là, disaient-ils, ne sauraient se plaindre, puisqu’ils ont conservé tout, fors l’honneur. » Comme la censure préalable venait d’être rétablie, on pensa que puisque le gouvernement laissait paraître ces articles, c’est qu’il en approuvait l’esprit. Après les services funèbres à la mémoire de la famille royale, d’autres cérémonies furent solennellement célébrées pour Moreau, pour Pichegru, pour Cadoudal. Tous ceux qui avaient conspiré ou combattu contre la république étaient glorifiés. Le roi paya les frais du service de George, à l’église Saint-Paul. Les journaux ne manquèrent pas de le faire savoir ; les royalistes vantèrent à la fois la générosité de Louis XVIII et sa haute justice. Le public ne fut qu’à demi édifié, car, aux yeux de beaucoup de Français, « George n’était qu’un assassin et un dévaliseur de voitures publiques. »


III

C’était faire des mécontens pour rien, pour le plaisir. Or, des mécontens, on était contraint d’en faire déjà trop par les inflexibles exigences de la situation. Un des plus grands embarras pour le gouvernement de Louis XVIII, le principal peut-être, car de celui-là dérivaient la plupart des autres, était la question d’argent. Les grands armemens et les désastres des années 1812 à 1814 laissaient un arriéré non de seize cents millions, comme l’abbé de Montesquiou osa le dire le 12 juillet à la chambre des députés, mais de cinq à six cents millions. Le baron Louis proposa de combler le déficit au moyen de bons temporaires, remboursables en trois ans, portant intérêt à 8 pour 100 et garantis par l’aliénation de 300,000 hectares de forêts et par la vente des biens communaux. Les royalistes purs auraient voulu ne payer qu’à moitié ou même ne pas payer du tout les créanciers des gouvernemens usurpateurs. Certains libéraux accusèrent le ministre des finances de faire de l’agiotage. Les uns et les autres combattirent à la tribune le projet du baron Louis. La chambre ne l’en vota pas moins, et, de l’ouverture à la clôture de la discussion, la rente monta de 65 à 78 francs. Mais pour limiter les dépenses des six derniers mois de 1814 à la somme que le ministre des finances avait comprise dans l’arriéré de l’empire, il fallait faire de grosses économies. On réduisit le budget des différens ministères. Plusieurs milliers d’employés furent remerciés ; ils allèrent grossir la masse des mécontens que formait tout le personnel administratif et judiciaire qui avait dû quitter les départemens cédés par le traité du 30 mai.

Les principales réductions portèrent naturellement sur les services de la marine [3] et de la guerre. « Nous avons plus de soldats qu’il ne nous en faut, disait Louis, puisque nous manquons d’argent pour les payer. » Or, au mois d’avril, quand le ministre des finances tenait ce propos, l’armée, par suite des désertions en masse, comptait à peine 90,000 présens sous les armes, et les désertions ne s’arrêtaient point. On pouvait craindre que l’espérance des alliés d’un licenciement de l’armée française ne se trouvât bientôt réalisée. Heureusement les nombreux prisonniers des forteresses d’Allemagne et des pontons d’Angleterre, et les garnisons de Hambourg, de Magdebourg, d’Anvers, de Mayence, qui étaient en route, allaient combler les vides. On aurait encore trop de soldats, vu les nécessités budgétaires. Le 12 mai, le roi rendit une ordonnance sur la réorganisation ou plutôt sur la réforme de l’armée. L’infanterie fut réduite de 206 régimens à 107 [4] ; la cavalerie de 99 régimens à 61 [5] ; l’artillerie d’environ 340 compagnies à 184 [6] ; le train d’artillerie de 32 escadrons à 8 [7], et le génie de 60 compagnies à 30 [8].

On licencia entièrement la classe de 1815. Les déserteurs des classes antérieures, « les absens sans permission, » — ils étaient désignés par cet euphémisme sur les situations, — furent considérés comme en congé limité. Les sous-officiers et soldats qui, à raison de leurs années de service, étaient susceptibles d’obtenir des congés et qui en firent la demande furent renvoyés définitivement dans leurs foyers. Enfin on donna un très grand nombre de congés illimités, de façon à atteindre ou plutôt à tomber au complet de paix déterminé par l’ordonnance royale, soit 201,122 hommes, officiers compris. Mais on reconnut bientôt que le pauvre budget de la guerre serait encore insuffisant. Dupont parvint à réduire l’armée à peu près aux trois quarts du complet de paix, en prescrivant de donner en masse de nouveaux congés, même aux hommes qui n’en désiraient pas. Le pis, c’est qu’à cette époque où l’armée avait la vanité, assez naturelle, des beaux uniformes, des plumets et des chamarrures, on renvoyait les soldats en haillons. — « Voyez la belle f… récompense après s’être bien battu pour son pays ! disait un vieux hussard sur le seuil du quartier de l’Ave Maria. Jamais, avec le Tondu, nous n’aurions été traités ainsi. S’il faisait tuer les gens, il savait les récompenser. Mais le J. F. d’à présent n’est bon qu’avec les calotins. »

La réduction de l’effectif imposait aussi celle des cadres et des états-majors. En exécution de l’ordonnance du 12 mai, tous les officiers qui, par ancienneté des services, blessures ou infirmités, avaient droit à la retraite, durent quitter l’armée. Quant aux officiers en état de servir qui excédaient le complet réglementaire, ils furent mis en non-activité avec un traitement de demi-solde. Les deux tiers des emplois qui deviendraient vacans leur étaient réservés, par rang d’ancienneté. Environ 10,000 officiers de tout grade, depuis des généraux de division jusqu’à des sous-lieutenans, furent ainsi écartés de l’armée pour un temps indéterminé.

Après les fanfaronnades et les secrets déchiremens du départ, ils se trouvèrent comme perdus dans la vie civile. Où étaient le quartier, les camarades, la grande famille du régiment ? où l’existence commune et la vie réglée, si douce, au moine et au soldat, malgré leur monotonie, leurs rigueurs et leurs servitudes ? Ces douloureux regrets venaient s’ajouter aux embarras de la fausse situation de officiers. L’armée les repoussait temporairement, et la société civile restait fermée pour eux. Ils ne pouvaient prendre aucune carrière, les uns parce qu’ils se sentaient incapables d’autre chose que de se battre, les autres pour ne pas renoncer à l’espérance, si lointaine qu’elle fût, de ressaisir leur épée. En attendant, ils vivaient dans le désœuvrement et la misère. Convenable pour les officiers-généraux, à peine suffisante pour les officiers supérieurs, la solde de non-activité assurait tout au plus le pain aux officiers subalternes. Les capitaines touchaient 73 francs par mois, défalcation faite de la retenue de 2 1/2 pour 100 : les lieutenans touchaient 44 francs, les sous-lieutenans 41 francs. On recourait à la bourse des camarades qui avaient quelque fortune personnelle, puis, ce moyen épuisé, montres d’argent, épaulettes, uniformes, linge, armes, allaient chez le brocanteur. Certains officiers à la demi-solde portaient pour tout vêtement leur longue capote d’ordonnance, dont ils avaient enlevé les boutons de cuivre, leurs grandes bottes et un caleçon ; d’autres, plus pauvres encore, qui habitaient à quatre ou cinq une méchante chambre sous les toits, se passaient tour à tour, pour sortir, l’unique chapeau et l’unique capote de l’association.

Les officiers à la demi-solde et les officiers en retraite furent les pires ennemis de la restauration. Désœuvrés comme ils l’étaient, ils passaient leur vie dans les promenades et les lieux publics, aux aguets des on-dit, colportant les mauvaises nouvelles, critiquant les actes du gouvernement, vilipendant les ministres, les princes, le roi, prédisant le retour de l’empereur, déclamant sur la « paix honteuse, » la perte des frontières, l’humiliation de la France, les dépenses de la cour, la misère des soldats, la puissance des prêtres, les menaces des royalistes. Sympathiques aux gens du peuple, ils imposaient aux bourgeois et défiaient insolemment les émigrés, les gardes du corps et les beaux cavaliers des compagnies rouges. Des duels s’ensuivaient où le plus souvent la chance servait bien leur colère et leurs rancunes. Dans la plupart des villes de province, ils se trouvaient en assez grand nombre pour former un petit centre d’opposition ardente. A Paris, ils étaient une multitude. Certains soirs, ils venaient chanter sous les fenêtres des Tuileries des refrains insultans.

Même avec le faible budget affecté à la guerre, on aurait pu ou maintenir l’armée sur un pied plus élevé, ce qui aurait permis d’employer un plus grand nombre d’officiers, ou donner la solde entière à tous les officiers sans emploi. Mais il eût fallu pour cela que Louis XVIII renonçât au rétablissement de la maison militaire. Cette troupe dorée comprenait six compagnies de gardes du corps à 505 hommes, cadres compris ; la compagnie des Cent-Suisses, de 134 hommes ; la compagnie des gardes de la Porte, de 232 hommes ; les quatre compagnies rouges, chacune de 456 hommes : chevau-légers, mousquetaires noirs, mousquetaires gris, gendarmes ; la compagnie de grenadiers à cheval, de 200 hommes, enfin deux compagnies de gardes du corps de Monsieur, à 235 hommes. C’était une petite armée de 6,000 officiers, car tous les non gradés, sauf dans les Cent-Suisses et les grenadiers à cheval [9], avaient rang de sous-lieutenans [10]. Plus des trois quarts de ces soldats-officiers portaient la particule. Un nombre d’entre eux sortaient des gardes d’honneur, des gardes nationales, de la cavalerie ; la très grande majorité se composait d’anciens gardes du corps de Louis XVI, de soldats de l’armée de Condé, d’officiers vendéens et chouans, d’émigrés ayant servi à l’étranger, enfin de jeunes gens de quinze ans, comme Alfred de Vigny [11]. La maison militaire figurait au budget pour 20,390,000 francs. On aurait pu aussi économiser en licenciant les régimens étrangers, La Tour d’Auvergne, Isemberg et Irlandais, en congédiant les quatre régimens suisses, dont le recrutement et l’entretien s’élevaient à 3,632,000 francs, et en s’abstenant de faire entrer ou rentrer dans l’armée une masse d’officiers qui avaient pour titres l’émigration, la chouannerie ou des campagnes contre la France sous les drapeaux étrangers. Le 31 mai, une commission fut instituée à l’effet d’examiner les brevets et les états de services de ces revenans. Le vieux comte de Vioménil, qui faisait partie de cette commission, avait déjà été réintégré dans le grade de lieutenant-général, avec ancienneté du 1er janvier 1784. Envers la plupart des autres officiers de Louis XVI, on fut plus libéral : on les avança d’un ou de plusieurs grades. Brulart et d’Autichamp, tous deux capitaines avant la révolution, furent nommés, le premier maréchal de camp et le second lieutenant-général. De lieutenant-colonel, le duc d’Aumont devint lieutenant-général. Le comte de Bruges, le chevalier d’Andigné, le comte de Rochechouart, le fameux Châtelain, dit Tranquille, et tant d’autres qui n’avaient eu aucun grade sous Louis XVI et n’avaient servi que contre la France dans l’Ouest et sur le Rhin furent aussi nommés officiers-généraux. Depuis le mois de juillet 1814 jusqu’au mois de février de l’année suivante, 61 divisionnaires, 150 brigadiers et plus de 2,000 officiers supérieurs et capitaines furent ainsi introduits dans l’armée. Et en mars 1815, il restait encore 7,500 dossiers à examiner [12] !

Avec « le retour des lis, » selon le style du temps, les ambitions et les convoitises s’étaient éveillées. Les émigrés, — et il faut entendre par cette dénomination non-seulement les trois ou quatre mille nobles revenus en France à la chute de l’empire, mais tous ceux qui étaient rentrés bien des années auparavant en vertu de l’amnistie de l’an x, — s’attendaient à des hécatombes de fonctionnaires. Il y aurait plus de places que de postulans. Il y eut en effet un grand nombre de destitutions, mais les emplois vacans furent donnés aux royalistes constitutionnels de préférence aux ultras. Sauf Dupont et Malouet, son collègue de la marine, les ministres se défiaient sinon des capacités, du moins de l’esprit rétrograde des émigrés. Ils les recevaient le plus poliment du monde et leur promettaient tout avec la ferme détermination de ne tenir aucune promesse. C’est à peine si deux cents d’entre eux purent se caser dans les différentes administrations. Trente-sept seulement furent nommés préfets ou sous-préfets, alors que Montesquiou fit quarante-cinq préfets nouveaux et cent soixante sous-préfets.

L’armée et la flotte étaient beaucoup moins inhospitalières. C’était donc chez les ministres de la guerre et de la marine qu’affluaient les demandes. Il en sortait de toutes les berlines d’émigrés et de toutes les gentilhommières. Comme titre à l’épaulette, celui-ci faisait valoir « dix années d’émigration, » celui-là « treize ans de pénible surveillance passés à Sainte-Menehould sous le brigand Drouet. » Un autre rappelait le camp de Jalès, un autre la chouannerie de Fougère, un autre la légion de Rohan, « où il avait tou-jouis témoigné d’un grand zèle pour le roi, » un autre des tentatives de conspiration dont il donnait comme preuve « qu’il avait reçu pendant un an 1 schilling par jour de M. W.., agent anglais. » Le chevalier de T…t réputait l’intention pour le fait. « J’ai voulu, écrivait-il dans sa supplique, lever des hommes en Bretagne, qui, s’ils avaient été levés, n’auraient pas manqué de rendre de grands services. »

Plus d’un royaliste voyait le ridicule de ces requêtes. Le comte de Clermont-Montoison disait au foyer du Vaudeville : « — Moi je ne veux pas entrer dans l’armée, car avec mon nom je devrais occuper un grade élevé, et n’ayant été ni en Egypte, ni en Italie, ni en Allemagne, je ne crois pas pouvoir commander à ces braves. » Vitrolles écrivit dans le Journal des Débats les Lettres de la Cousine, où il raillait les prétentions des émigrés. « Mon beau-frère, disait la cousine, a repris la croix de Saint-Louis, car il ne lui manquait plus que neuf ans pour y avoir droit quand la révolution a éclaté… M. de B. se contenterait d’une place de receveur-général. C’est bien le moins qu’on puisse faire pour un homme qui a été enfermé six mois pendant la Terreur. » Louis XVIII, fort amusé par cette petite guerre d’épigrammes, y encourageait Vitrolles et lui rappelait l’histoire de ce tory qui avait demandé une place à Charles II pour avoir séduit la femme d’un chef du parti populaire. Mais les articles de Vitrolles ne troublèrent pas les solliciteurs, et les plaisanteries de Louis XVIII n’empêchèrent pas ce monarque de signer de scandaleuses nominations. D’anciens officiers subalternes de la marine royale, émigrés sous la Constituante, vendéens ou chouans sous la république, professeurs d’anglais ou receveurs des contributions sous l’empire, furent nommés capitaines de vaisseau et appelés aussitôt à un commandement à la mer [13]. Le comte Lab… demanda et obtint la croix de Saint-Louis et le grade de major pour avoir abouché le comte Lynch avec les frères de Polignac, en décembre 1813, et pour avoir, à la même époque, comploté d’assassiner Napoléon.

Et cependant, l’émigration, l’armée des princes, le siège de Thionville, la Vendée, Quiberon, la chouannerie, les conspirations, c’étaient des services que Louis XVIII n’avait pas le droit de méconnaître. Seul le monarque devait-il profiter de la restauration de la monarchie ? Alors qu’il prenait possession du trône, alors que les princes de sa famille recouvraient leur rang et leur liste civile, pouvait-il ne point donner quelque dédommagement et quelques récompenses aux émigrés ruinés par la Révolution, qui avaient souffert et combattu pour lui, aux fils et aux frères des gentilshommes morts pour la cause royale sur les champs de bataille et sur les échafauds ?


IV

Les nécessités budgétaires qui avaient fait réduire l’effectif de l’armée contraignirent Louis XVIII à maintenir les droits réunis. Pendant la guerre, les manifestes royalistes en avaient solennellement promis la suppression, et quand, au mois d’avril, le comte d’Artois avait arrêté que, jusqu’à nouvel ordre, on continuerait à les percevoir, des troubles s’étaient produits dans plusieurs départemens. La proclamation du roi du 10 mai, confirmant l’ordonnance du comte d’Artois du 30 avril, perturba toute la France. Pendant six mois, il y eut des mouvemens séditieux en Gascogne comme en Normandie, en Vendée comme en Provence, en Touraine comme en Alsace. Dans les villages du Lot et du Lot-et-Garonne, où certains maires n’osèrent même pas publier l’ordonnance royale, on sonnait le tocsin à l’arrivée des préposés, et la foule s’ameutait contre eux. A Rennes, le peuple pilla la maison du receveur. A Cahors, l’octroi fut incendié. A Chalon-sur-Saône, la population fit un feu de joie avec les archives de la régie. Devant la demeure d’un préposé de Poligny, on pendit à une potence un rat couronné de fleurs de lis en papier. A Bordeaux, on afficha : « A bas Napoléon ! à bas les Bourbons ! Vive la république, qui abolira les droits réunis. » Deux agens du fisc furent grièvement blessés à Thiers, deux autres à Remiremont, trois à Challans (Vendée), cinq à Tarbes. Le préfet de l’Aveyron annonça, la veille de la grande foire d’Asprières, que vingt gendarmes soutiendraient les préposés ; mais ceux-ci étaient tellement effrayés par les menaces, qu’ils ne se présentèrent pas. La gendarmerie, qui comptait cependant douze mille hommes, était impuissante à protéger les employés de la régie. Il fallut de la troupe. L’administration demandait cent dragons pour Saint-Dié, pour Angoulême un bataillon, pour Limoges un régiment entier.

La loi sur la libre sortie des blés, que le baron Louis avait fait voter dans l’intérêt de la grande culture, était une autre cause de troubles. Parmi les populations pauvres de tout le littoral de la Manche, le bruit courait que le gouvernement voulait affamer le peuple, et une légère hausse sur le prix du pain donna malheureusement à ces rumeurs absurdes une apparence de vérité. « — Va donc, disait un paysan à un autre Breton en lui arrachant sa croix du Lys, avec ton bon roi, nous payons tout plus cher qu’auparavant. » Dans tous les ports, depuis Dunkerque jusqu’à Morlaix, la foule ameutée s’opposait à l’embarquement des grains. A Boulogne, la populace profita d’un de ces tumultes pour saccager les maisons voisines du port. A Saint-Malo, de vieux matelots qui avaient fait la course jetaient des sacs de blé dans le bassin en s’écriant : « Il vaut mieux les f… à la mer que de les porter aux Anglais ! » Au Havre, à Dieppe, à Cherbourg, la gendarmerie et la troupe durent dégager les quais, la baïonnette au canon. L’exportation des grains, ou plutôt renchérissement du pain, mécontentait aussi le peuple de Paris. On disait dans les faubourgs que le roi était un accapareur et qu’il envoyait le blé en Angleterre pour le faire revenir pendant la famine et le revendre deux fois plus cher.

Depuis la chute de l’empire, la validité des ventes nationales avait été proclamée trois fois : par l’acte constitutionnel, par la déclaration de Saint-Ouen, par l’article ix de la charte. Mais les émigrés ne regardaient pas cette triple sanction comme irrévocable, et leurs propos et leurs menées alarmaient la masse des acquéreurs. A Bordeaux, les royalistes avaient brûlé sur le théâtre l’acte constitutionnel ; ils avaient tenté d’en faire autant à Nantes, et bien volontiers ils auraient aussi brûlé la charte. En Vendée et en Bretagne, les prêtres annonçaient la restitution des biens confisqués, dénonçaient les acquéreurs et excitaient contre eux les anciens soldats des armées catholiques. Une insurrection royaliste, préparée depuis l’hiver, devait éclater à la mi-avril. Bien que la chute de l’empire eût rendu ce soulèvement sans objet, vingt mille paysans n’en prirent pas moins les armes. Organisés par paroisses, ils se tenaient prêts à se ruer contre les bleus au premier coup de tocsin. Sur la rive gauche de la basse Loire, nombre d’acquéreurs, parmi lesquels le maire de Montaigu, qui faillit être massacré, quittèrent les villages et se réfugièrent à Nantes. Dans cette ville même, on redoutait une invasion des chouans ; la gendarmerie et les cohortes urbaines restèrent sur pied toute la nuit du 3 au 4 mai. Au mois de juillet, nouvelle alarme. Les blancs parcourent les campagnes en disant qu’il faut un autre roi « pour faire ce que celui-ci ne veut pas faire. » A Nantes, on craint que la Vendée ne se lève tout entière, le jour de la Saint-Louis, pour remettre les choses dans l’état où elles étaient avant 1789. A Nîmes, les protestans, que les catholiques appellent les impurs, s’attendent à une nouvelle Saint-Barthélémy. En Provence et dans le Comtat, on parle de pendre tous les Nicolas, c’est-à-dire tous les anciens bonapartistes et républicains, et on signe des pétitions pour le retour d’Avignon aux Etats du pape. î)ans la partie restée française du département du Mont Blanc, prêtres et nobles, espérant sans doute la restitution de leurs biens sous le sceptre de la maison de Savoie, fomentent un mouvement séparatiste.

Au mois de juillet, les avocats Dard et Falconnet publièrent simultanément deux brochures rédigées sous forme de consultation juridique et concluant à l’annulation des ventes nationales. Ces écrits déchaînèrent l’opinion à ce point que le gouvernement se vit contraint de faire arrêter les auteurs. Mais ils furent mis en liberté après quelques jours de prison préventive. Une pétition fut adressée à la chambre. La signataire, une dame Mathée, exposait qu’après avoir acquis et payé des biens d’émigrés, les publications de Dard et de Falconnet lui avait inspiré des doutes sur la validité de ces acquisitions. En conséquence, elle demandait une loi qui fit cesser sa perplexité. La chambre adopta un ordre du jour motivé où, rappelant que la vente des biens d’émigrés ayant été confirmée et maintenue par les constitutions de l’an III et de l’an VII, par la déclaration de Saint-Ouen, et enfin par la charte constitutionnelle, elle concluait que « les craintes de la dame Mathée étaient sans fondement. » On apprit bientôt que la dame Mathée n’existait pas. C’était un groupe d’acquéreurs alarmés qui avait rédigé cette pétition afin d’obliger la chambre à consacrer une fois de plus l’inviolabilité des ventes. Les royalistes n’en continuèrent pas moins leur campagne pour la restitution de leurs biens. Chaque jour, des suppliques étaient présentées au roi, au comte d’Artois, à la duchesse d’Angoulême, par des émigrés et des députations de royalistes de province, reçus en audience privée. Pendant cet été de 1814, les abords des Tuileries avaient un aspect de carnaval. Les Parisiens, étonnés et moqueurs, voyaient défiler dans les défroques d’antan une navrante mascarade d’ancien régime et de guerre civile : marquis de l’autre siècle, avec la perruque poudrée à ailes de pigeon, l’épée en verrou, le tricorne, le gilet de satin, l’habit de couleur à longues basques, orné de grosses épaulettes qu’ils s’arrogeaient le droit de porter avant la décision de la commission des grades ; capitaines des paroisses vendéennes, ayant le grand chapeau à la La Rochejaquelein et un sacré-cœur cousu sur le côté gauche de la poitrine ; Bretons à longs cheveux, à veste brodée et à culottes bouffantes ; chouans du Maine, le torse dans un sarrau de toile rousse, les jambes dans des jambières de peaux de bique ; revenans du camp de Jalès avec l’uniforme des fédérés et la cocarde blanche ; fantômes de l’armée de Gondé, en tenue bleu de ciel à paremens orange et à tresses d’argent ; gentilshommes de Guyenne portant le brassard blanc et fanatiques du Comtat décorés de rubans violets pour se distinguer des modérés à cocarde blanche. C’est pendant une audience donnée aux députations provinciales que le duc de Berry, exprimant les regrets du roi d’être dans l’impossibilité de faire restituer les biens vendus, s’attira cette réponse du comte de S.-M. : « — Que Sa Majesté me donne deux compagnies de gardes du corps. Je parcourrai la France et je me fais fort de contraindre tous les acquéreurs à nous rendre ce qu’ils nous ont pris. »


V

Du jour où Louis XVIII eut donné la charte, les royalistes déçus et mécontens mirent toutes leurs espérances dans les princes. Tandis que le roi se résignait à devenir constitutionnel, la famille royale conservait l’esprit de l’émigration. Le comte d’Artois, qui au lit de mort de sa maîtresse, Mme de Polastron, avait passé du libertinage à la bigoterie, repoussait toute idée libérale. L’abbé Latil était son conseil et son maître. Sa Maison était composée de royalistes intraitables. Son état-major était immaculé : pas un des officiers n’avait servi dans les armées impériales. Au pavillon de Marsan, on eût pu se croire à Coblentz. Dans cette retraite, Monsieur s’apprenait à gouverner au milieu de ses courtisans qui formaient une sorte de ministère, appelé le Cabinet Vert, avec bureau de grâces et de promotions et agence de contre-police, dirigée par Monciel et La Maisonfort. Quand le comte d’Artois allait chez le roi, c’était pour l’accabler de conseils, d’objurgations et de reproches « fort peu respectueux, » dit Blacas. Il le tourmentait pour les moindres choses. Des aigles et autres attributs impériaux étaient restés à l’intérieur des Tuileries. Monsieur s’en offusquait et pressait le roi avec aigreur de les faire disparaître. Un beau jour, Louis XVIII impatienté lui répondit : « — Si vous insistez davantage, je mets son buste sur ma cheminée. » Le 4 juin, le comte d’Artois avait feint ou exagéré une indisposition pour ne point paraître à la séance royale où l’on devait promulguer la charte. Cette charte détestée, abominable pacte entre la monarchie et la révolution, il affectait dans ses discours de n’en jamais parler. Si encore il ne se fût compromis devant les Français que par cette omission ! Mais il lui échappait sans cesse des paroles imprudentes, promesses grosses d’alarmes et menaces à peine déguisées. Il disait à ses familiers, qui aussi légers que lui ébruitaient ces propos, qu’il y aurait de grands changemens si Dieu l’appelait à régner. Il adressa ces paroles à la députation des anciens royalistes du camp de Jalès : « — Messieurs, jouissons du présent. Je vous réponds de l’avenir. »

Les mêmes sentimens animaient la duchesse d’Angoulême, qui en qualité de femme les poussait jusqu’à l’exaltation. Elle était née pour être la plus noble et la meilleure des princesses, mais sa bonté naturelle n’avait pas résisté à l’épreuve du malheur. Elle respirait la haine et la vengeance. Dans ses beaux yeux, qui restaient toujours rougis par les larmes, passaient des éclairs de colère si l’on parlait de quelque événement de la révolution. Une voix forte, âpre, masculine, donnait à ses paroles un caractère de dureté. Hallucinée par les fantômes décapités de son père et de sa mère, il lui semblait voir du sang aux mains de tous ceux qui avaient servi la république. Ses premiers mots, quand on lui présentait un nouveau venu, étaient : « — Vous étiez dans l’armée des princes, dans les armées de l’Ouest ? Combien de temps y êtes-vous resté ? » Et personne ne fut aussi bien accueilli par elle que la fameuse Langevin, cette virago vendéenne qui se vantait d’avoir tué de sa main quatre cents républicains, nommément son oncle, « lequel n’avait pas soufflé ! »

Esprit presque inculte et intelligence étroite, le duc d’Angoulême subissait l’ascendant de sa femme et de son frère. Par le cœur comme par la raison, il valait mieux que le comte d’Artois, mais il n’avait hérité de lui ni les grandes façons, ni la dignité, ni l’élégance. Il était emprunté, gauche, dépourvu de toute grâce. Certains tics le rendaient ridicule. Muet au conseil du roi, timide à la cour, il était partout ailleurs colère et brutal. Le Carpentier, chef du bureau du personnel au ministère de la marine, ayant tardé à placer un de ses protégés, le prince furieux le prit rudement au collet.

Le duc de Berry préférait les catholiques aux voltairiens, les émigrés aux libéraux et la monarchie absolue au gouvernement parlementaire, mais il aimait surtout les femmes, les chevaux, la chasse et le commandement des armées. Or, comme sous le régime de 1814, il avait 1,500,000 livres d’apanage, autant de femmes et de chevaux qu’il en voulait, dix forêts pour chasser, des régimens à inspecter et des corps d’armée à faire manœuvrer, il supportait gaîment la maladie constitutionnelle, pardonnait de bon cœur à Louis XVIII de ne point chercher à la guérir par quelque remède héroïque, et, repoussant les théories du comte d’Artois, prenait à l’occasion le parti du roi contre les royalistes. Tandis que le duc d’Angoulême n’ouvrait point la bouche au conseil, lui parlait sans cesse et toujours avec ardeur. Sa nature franche, primesautière et enthousiaste lui eût gagné l’opinion s’il ne se la fût aliénée par les accès de colère furieuse dont il donnait sans cesse l’indigne et affligeant spectacle. « C’était la colère de Jupiter, » dit Vitrolles. C’était plutôt la colère d’un portefaix. Un jour le prince s’emporta au point d’arracher l’épaulette d’un major d’infanterie. Louis XVIII punit des arrêts son irascible neveu, manda aux Tuileries l’officier outragé et lui remit des épaulettes de colonel. « — Si le duc de Berry, dit-il, vous a enlevé votre épaulette, c’était pour vous donner celles-ci. » Dans des revues, dans des inspections, Berry s’oublia ainsi plus d’une fois. Et cependant, il avait la passion de l’armée. Il aimait les soldats et s’efforçait de se faire aimer d’eux en les traitant avec une brusquerie familière. Il les interpellait, les tutoyait, les prenait par l’oreille, goûtait leur soupe. Mais les soldats riaient dans leur moustache, disant que le prince faisait tout cela a pour singer l’empereur. » Même dans la population parisienne, on raillait un peu ces façons de Petit Caporal chez un homme qui n’avait encore remporté de victoires que sur le corps de ballet. A la suite d’un simulacre de combat donné entre Paris et Clichy, on fit une caricature qui représentait d’un côté Napoléon à Austerlitz, de l’autre, le duc de Berry à la barrière de Monceau, avec cette légende : « A ton tour, Paillasse ! »

Dans le courant de l’été de 1814, Louis XVIII, autant peut-être pour trouver quelque repos par l’éloignement de sa famille que dans le dessein, comme on l’a dit, de royaliser la France, encouragea les princes à visiter les diverses provinces du royaume. En sa qualité de grand-amiral, le duc d’Angoulême parcourut le littoral de la Manche et de l’Océan ; le duc de Berry, l’homme de guerre de la famille, inspecta les places fortes de la frontière du Nord et de l’Est ; le comte d’Artois se réserva les départemens du Midi. Ces voyages de propagande ne donnèrent pas les résultats espérés. Dans l’Ouest, la présence du duc d’Angoulême exalta les esprits au lieu de les calmer. Des Vendéens ayant voulu élever devant Nantes, sur la rive gauche de la Loire, un arc de triomphe avec cette inscription : « Ici commence la Vendée, » des patriotes de la ville menacèrent d’élever sur la rive droite un autre arc de triomphe portant ces mots : « Ici échoua la Vendée. » Dans cette même ville de Nantes, le prince entendit des « Vive l’empereur ! » parmi les acclamations. Quand il passa la Loire en barque, au bruit des salves d’artillerie, un homme dit à haute voix : « — Je voudrais que tous ces canons fussent chargés à mitraille. » A Rennes, il y eut des clameurs ; à Angers, il y eut des troubles ; à Vannes, la garde nationale refusa de prendre les armes sous prétexte que le roi n’avait pas aboli les droits réunis. Enfin, mécontens du maintien de ces contributions, exaspérés contre les Anglais qu’ils accusaient de ruiner le commerce de la France, blessés dans leurs sentimens d’égalité par la morgue de la noblesse de Guyenne, les Bordelais firent au duc d’Angoulême un accueil moins chaleureux qu’il ne l’attendait.

Dans sa tournée militaire, le duc de Berry se montra comme de coutume dur, brusque, emporté, « incapable, dit un rapport de police, de maîtriser ses paroles ni même ses gestes. » Les nombreuses croix qu’il distribua n’effacèrent pas le souvenir de ses outrages et de ses violences. Malgré les distributions d’eau-de-vie, ou peut-être à cause de ces distributions, dans mainte garnison, il fut salué par les cris de : Vive l’empereur ! Des remparts de Bouchain, un coup à boulet au milieu des coups à blanc fut tiré sur sa voiture. Le projectile alla briser à peu de distance la charrette d’un charbonnier. On commença une enquête qui n’aboutit à rien. Le bon Henri IV disait qu’il faut gagner ses ennemis quitte à désobliger ses amis. Le comte d’Artois fit le contraire. Dans toutes les villes où il s’arrêta, il combla les royalistes de faveurs, d’encouragemens et de promesses et il alarma les constitutionnels par ses paroles imprudentes et ses défis à l’opinion. Ici il déplorait au sortir de table les concessions que le roi avait faites à l’esprit révolutionnaire ; là, il demandait à un maire ce qu’il penserait d’une restitution des biens nationaux ; ailleurs, il refusait de recevoir des évêques jadis assermentés. Nulle part il ne prononça le mot de charte. Cette omission préméditée était bien dangereuse dans ces temps où la France se passionnait pour la charte comme en 1789 elle s’était passionnée pour la Déclaration des Droits de l’homme. De Paris, l’impopularité des princes gagna les départemens : ce fut le plus clair résultat de ce voyage de propagande royaliste.

Des parens du roi, un seul avait les sympathies de la population parisienne et surtout de la bourgeoisie. Ce n’étaient naturellement ni le prince de Condé, ni son fils le duc de Bourbon, ces deux Épiménides à perruque poudrée que leur retour en France n’avait qu’à demi réveillés. C’était le duc d’Orléans, l’ancien membre du club des Amis de la Constitution, le soldat de Valmy et de Jemmapes. Mais celui-ci, Louis XVIII n’avait eu garde de l’envoyer dans les provinces comme son représentant. La cour le tenait en suspicion, le roi et les princes, qui sentaient en lui l’héritier présomptif de la Révolution, redoutaient sa popularité renaissante. Les francs-maçons du Grand-Orient ne parlaient-ils pas déjà de l’élire grand-maître de la loge ? Ses paroles, sa correspondance, ses promenades, les visites qu’il recevait étaient épiées, surveillées, dénoncées. La police avait moralement établi une souricière au Palais-Royal. Nul n’y entrait ou n’en sortait sans être signalé. Le prince, cependant, avait l’attitude la plus correcte ; rien dans sa conduite ne pouvait motiver les soupçons des Tuileries. Il vivait familialement, lisant, étudiant, parcourant à pied les rues de ce Paris où il était si heureux de se retrouver. Il recevait, il est vrai, d’anciens officiers de Dumouriez et de Valence, des libéraux du Palais-Bourbon et des constitutionnels du Luxembourg ; mais c’était plutôt par communauté d’esprit que dans le dessein de se faire des créatures. Il ne s’occupait pas de politique, restait étranger au jeu des conspirateurs dont il était néanmoins un des atouts, et décourageait par un froid accueil les intrigans qui tentaient de l’amener à eux. Talleyrand disait de lui : « — C’est un prince mou et sans caractère. » Et son compère Fouché ajoutait : « — Nous n’en ferons rien. Comment espérer prendre quelque empire sur un Bourbon qui n’a ni maîtresse ni confesseur ! »

Le roi jouait de malheur avec sa famille. Le nom, le passé, la popularité du duc d’Orléans, lui inspiraient des craintes ; le langage imprudent du comte d’Artois et du duc d’Angoulême et les brutalités du duc de Berry lui suscitaient sans cesse des difficultés et des embarras. Si paternelle que fût son affection pour son frère et pour ses neveux, il eut sans doute plus d’un mouvement d’humeur contre les princes et leurs compromettans protégés, les émigrés et les chouans.

Louis XVIII aurait volontiers pris les avantages de la souveraineté sans en assumer les charges. Homme d’esprit, et, dans une certaine mesure, homme de bon sens, mais vieux avant l’âge, perclus par la goutte, craignant tout travail, fuyant toute contention et esquivant toute discussion, il regardait le trône de France autant comme un bon fauteuil que comme un poste d’honneur. Les séances du conseil et les délibérations avec les ministres de département lui étaient insupportables. Ce roi d’Yvetot humaniste préférait lire du latin ou se faire conter par Blacas ou par Beugnot les petites intrigues, les scandales et les commérages de la cour et de la ville. Toujours hésitant entre les partis à prendre, il aimait qu’on lui présentât des solutions toutes faites : « Voyez donc à arranger cela, » était son mot habituel. Incapable bien plutôt par paresse d’esprit que faute de ressource, d’aller jusqu’au troisième raisonnement pour défendre son opinion, il n’avait que des velléités de gouverner. Sauf sur les questions où il estimait qu’était en cause sa dignité de Bourbon, il cédait facilement. Et même pour les choses qui lui tenaient à cœur comme roi de France, issu de la plus ancienne maison de l’Europe, il se payait de raisonnemens de casuiste afin de concilier sa fierté avec les exigences des temps. Ainsi, Louis XVIII avait admis les principes libéraux de la charte, parce que, jouet volontaire d’une illusion, il s’imaginait qu’il n’avait pas accepté cette charte et qu’au contraire c’était lui qui l’avait octroyée. Il souffrait que ses armées obéissent à des va-nu-pieds couturés de blessures et devenus maréchaux de France par cent combats, pourvu que ses gentilshommes de la chambre eussent trente-six quartiers. Plus soucieux des formes et des étiquettes que des choses et plus jaloux de l’apparence du pouvoir que du pouvoir même, il se montrait fort accommodant envers ceux à qui il en déléguait temporairement l’exercice. Le régime constitutionnel de l’Angleterre, dont les avantages l’avaient frappé durant son exil, moins peut-être au point de vue de l’intérêt des peuples qu’à celui de la tranquillité des rois, lui avait appris que les ministres peuvent se perdre sans compromettre la personne du souverain. Moitié de gré, moitié de force, il venait de donner cette constitution aux Français et il s’en remettait de bonne grâce à son ministre du soin de les gouverner.

Le malheur, c’est que le ministère, composé en majorité d’hommes de mérite, n’avait ni communauté d’opinion, ni unité de pensée, ni solidarité de personnes. « Il y a des ministres et pas de ministère, » écrivait Wellington à Castlereagh. Le conseil ne s’assemblait pas régulièrement ; c’était en audience privée que le roi donnait sa signature. Chaque ministre, même pour les affaires de son département qui pouvaient engager la politique générale du cabinet, décidait sans consulter ses collègues. L’ordonnance de Beugnot surprit Montesquiou et Louis autant qu’elle mécontenta la population parisienne. Chacun tirait tout à soi : l’un pour servir plus librement les intérêts de l’État, à l’encontre de l’opposition du parti de la cour ; l’autre afin de se concilier les princes et leurs créatures. Talleyrand et Louis tenaient pour la charte, Dupont et Beugnot en étaient aussi partisans, mais « ils cherchaient à plaire, » comme dit Vitrolles, et ils s’ingéniaient à prévenir les désirs et à flatter les idées des familiers du château. D’Ambray, qui se vantait d’avoir eu le bonheur de ne rien voir ni de rien connaître de la révolution, restée ainsi pour lui comme non avenue ; » Ferrand, qui avait écrit : « Si la clémence est un plaisir, la justice est un devoir, » et que l’on appelait un « Marat blanc ; » Malouet lui-même, un des plus ardens défenseurs à la Constituante des droits de la couronne, représentaient l’ancien régime. Ils croyaient la contre-révolution accomplie et regardaient le gouvernement constitutionnel comme une transition entre l’empire et la monarchie absolue, qu’ils désignaient cependant, pour ne pas trop se compromettre, par l’euphémisme de « pouvoir concentré. » Royaliste de tradition, de tempérament et de sentiment, l’abbé de Montesquiou n’en voyait pas moins les choses comme elles étaient : les prétentions s’exaspérant chez les émigrés, l’opposition naissant dans la chambre, la défiance persistant dans le pays. Il agissait donc avec une certaine modération, cherchant « par une politique d’assoupissement, » à calmer les impatiences et à rassurer les inquiétudes. M. de Blacas, que tous les partis ont accusé à l’envi, et qui était en effet le vrai conseil de Louis XVIII après avoir été le plus cher ami du comte de Lille, fut aussi un modéré par raison. Il voulait avant tout le repos du roi, car le repos du roi, c’était la conservation de la faveur royale. S’il avait pu, il l’aurait tenu en chartre privée de façon à lui éviter toute contention et tout ennui. Au moins, s’efforçait-il de dissiper les inquiétudes que les discussions du conseil faisaient naître quelquefois, — bien rarement ! — dans l’esprit de ce monarque d’une si imperturbable confiance. Il lui persuadait sans peine que tous les périls étaient chimères et que « Bonaparte n’était plus qu’un cadavre enseveli dans une île. » S’il endormit ainsi son maître en une fausse sécurité, Blacas eut cependant le bon sens de voir que les royalistes ultras n’étaient pas les moins dangereux ennemis de la royauté et de mettre Louis XVIII en garde contre leurs projets. Il engageait le roi à prodiguer grâces et faveurs aux émigrés, mais il le dissuadait de céder aux remontrances irritées du comte d’Artois et aux larmes de la duchesse d’Angoulême. Blacas estimait que, pour contenter tout à fait le parti de Coblentz, il ne fallait pas cependant risquer de perdre la couronne. Les favoris sont jalousés par les courtisans et les ministres, ils sont haïs d’instinct par les peuples. On a donc fait de Blacas le bouc émissaire de la première Restauration. Un Mémoire signé de lui et dont plusieurs copies ont circulé en Belgique à la date de 1815 est consacré à sa justification. A lire ces pages, Blacas, sans faire beaucoup de bien, aurait empêché de grands maux en s’opposant à des desseins monstrueux [14]. Ce qui est certain, c’est qu’il ne siégeait plus dans le conseil au second retour de Louis XVIII, quand des ministres, restés pourtant moins impopulaires que lui, inaugurèrent la politique de réaction. En vérité, peut-on condamner Blacas lorsque l’on compare la Terreur de 1815 à l’anarchie paternelle de 1814 ?


VI

Cette anarchie paternelle, pour employer une seconde fois ce joli mot du temps, n’augmentait pas le nombre des royalistes. Après six mois de règne, Louis XVIII n’avait ramené à lui ni l’armée ni le peuple.

Pour l’armée, Louis XVIII est toujours le roi imposé par la coalition, le protégé des Anglais et des Prussiens, l’émigré rentré en croupe derrière un cosaque. Il rappelle la défaite et personnifie le démembrement. Les soldats le regardent comme étranger à leurs sentimens, à leurs traditions, à leur gloire. Il a renversé leur idole, proscrit leur drapeau et leur cocarde, et par les ordonnances datées de la dix-neuvième année de son règne il insulte à leurs victoires. Il les laisse sans solde régulière, sans souliers, en haillons [15]. Il déconsidère la Légion d’honneur en rétablissant les ordres du Saint-Esprit et de Saint-Louis, en la prodiguant par fournées presque quotidiennes [16], et en enlevant le droit de vote aux légionnaires dans les collèges électoraux ; il l’avilit en payant avec ce ruban teint de leur sang les plus infimes et les plus honteux services. Pour avoir livré Bordeaux à l’ennemi, Lynch reçoit le grand cordon que vingt Français seulement portaient sous l’empire ; le grade de chevalier est conféré à un maître de poste jadis accusé de faux, à un habitant de Villers-Boccage, forçat libéré. Non content d’atteindre les légionnaires dans leur juste fierté, le roi les frappe dans leurs intérêts en réduisant de moitié leur traitement annuel. Soit mépris, soit défiance, il ne veut pas de soldats français pour veiller à sa sûreté. Ce sont des Suisses, des chouans, des émigrés naguère à la solde de l’étranger, qui gardent les Tuileries. La formation de la maison militaire n’était pas le moindre des griefs de l’armée. Non-seulement ces six mille soldats d’antichambre, ayant tous au moins le grade de sous-lieutenant, irritaient les vrais officiers par leurs épaulettes si facilement obtenues ; mais, de plus, ils les menaçaient par leur intrusion prochaine dans les cadres des régimens. L’ordonnance du 12 mai réservait les deux tiers des emplois vacans aux officiers à la demi-solde et le dernier tiers au choix du roi, c’est-à-dire aux vieux émigrés et aux jeunes royalistes de la maison militaire. Pour les officiers en activité, l’avancement devenait donc à peu près nul, car ils pouvaient espérer tout au plus une promotion sur neuf vacances. La plupart risquaient de rester avec le même grade jusqu’à leur retraite. Quant aux sous-officiers, et partant aux soldats, ils se retrouvaient, non par le fait des lois, mais par la force des choses, dans l’état de servage perpétuel dont les avait affranchis la révolution. Désormais, il leur était interdit d’aspirer à l’épaulette. Les élèves des écoles militaires et les gardes du corps, chevau-légers, mousquetaires noirs ou gris, — ces pseudo-officiers auxquels la garnison de Paris, qui les détestait, refusait de porter les armes, — allaient suffire à toutes les sous-lieutenances.

Les désertions en masse s’étaient arrêtées ; les mutineries et les séditions des premiers jours de la royauté s’apaisaient peu à peu. Quelques gouverneurs de divisions militaires, jaloux d’affirmer et leur zèle royaliste et leur influence sur leurs subordonnés, vantaient même l’excellent esprit des troupes. C’est qu’ils prenaient le retour à la discipline pour une conversion et la soumission pour de la sympathie. Les troupes s’étaient résignées à accepter les drapeaux blancs, décorés ou non de cravates brodées par la duchesse d’Angoulême. Mais ces étendards inconnus, qu’on leur remettait solennellement dans des cérémonies où tonnait le canon et où prêchaient les missionnaires, ne leur faisaient pas oublier les aigles. Plusieurs régimens éludèrent l’ordre de verser leur drapeau à l’artillerie. De vieux soldats en brûlèrent la soie et la hampe et burent les cendres dans du vin. L’aigle fut conservée à la caserne comme un palladium.

Le soldat porte la cocarde au schako, mais au fond du havre-sac il garde comme une relique la vieille cocarde tricolore. Il ne craint même pas de l’en sortir quand se présente une belle occasion. Le 27 juillet, à Riom, des soldats du 72e de ligne, qui font la haie sur le passage de la duchesse d’Angoulême, ont la cocarde proscrite. Le 5 octobre, à la revue passée à Landau par le duc de Berry, toute une compagnie du 38e porte aussi cette cocarde, ce qui attire à leur capitaine une punition de trente jours de prison. Les troupes sont au service de Louis XVIII, mais elles ont le culte de Napoléon et ne doutent pas de revoir « le tondu » avec son petit chapeau et sa redingote grise. Le refrain des étapes et des chambrées, c’est : « Il reviendra… » On annonce sans cesse dans les casernes que l’empereur a quitté l’île d’Elbe. Tantôt il est débarqué en France, tantôt il révolutionne l’Italie, tantôt il lève des troupes chez les Turcs. On dit encore qu’il arrive comme généralissime de l’armée autrichienne pour faire reconnaître les droits du roi de Rome.

Chaque jour, dans quelque garnison, on entend : Vive l’empereur ! « Il faudrait sévir, écrit, le 20 juin, le comte de Champagne, commissaire du roi dans la 6e division militaire, contre les soldats qui profèrent des cris séditieux et insultent aux emblèmes royaux ; les exemples se multiplient au lieu de disparaître. » En juillet, l’appel de onze heures du 1er chasseurs à cheval (régiment du roi) se termine régulièrement par des vive l’empereur ! C’est aux mêmes cris que le 22 juillet des dragons défilent rue du Bac, que le 30 août s’assemblent les sapeurs-pompiers de la ville de Paris, que pendant des mois, dans les provinces, des régimens prennent les armes, se rendent aux champs de manœuvres ou traversent les villes. Le 3 juillet, à Hesdin, les habitans répondent aux vivats des cuirassiers du 7e en criant : Vive le roi ! Les cavaliers furieux les chargent et les dispersent à coups de plat de sabre. Le 22 juillet, un détachement d’infanterie de passage à Orgon apprend les insultes que l’empereur y a subies en allant à l’île d’Elbe. Les soldats commencent à saccager le bourg. Les habitans s’arment, la poudre parle, le sang coule. Le 6 septembre, à Bordeaux, pendant une revue de départ, un bataillon se forme pour défiler. Au commandement de : en avant ! marche ! les hommes font front, posent leurs armes à terre, et d’une seule voix crient : Vive l’empereur !

La vieille garde, fidèle comme elle l’avait toujours été au devoir militaire, ne se laissait pas entraîner à des actes d’indiscipline. Mais sa tristesse profonde et continue décelait ses sentimens. Les regrets et les rancunes que ces vieux soldats renfermaient stoïquement en eux-mêmes leur rongeaient le cœur. Dans les revues des différentes garnisons, le duc de Berry avait entendu, mêlés à quelques acclamations, plus d’un vivat séditieux. A Metz et à Nancy, les grenadiers et les chasseurs gardèrent un silence farouche. Plusieurs de ces vétérans réclamaient leur congé définitif. Le prince interpella un chasseur décoré qui comptait vingt-huit ans de services : — « Tu n’as plus que deux ans à faire pour avoir ta retraite. Pourquoi veux-tu quitter l’armée ? » — « Monseigneur, répondit le vieux soldat, c’est parce que notre père n’est plus là. »

Le 15 août, on fête bruyamment la Saint-Napoléon dans les casernes de Cherbourg, de Brest, de Besançon, de Sarlat, de Montpellier, d’Arras, de Boulogne, de Landau, de Luxembourg. A Metz, les canonniers veulent tirer une salve. A Paris, les officiers boivent « au Tondu » chez Véry et autres restaurateurs ; à Rouen, le quartier de cavalerie est illuminé. Dix jours plus tard, pour la Saint-Louis, le ministre de la guerre et les municipalités s’efforcent d’exciter l’enthousiasme des troupes en ajoutant à l’ordinaire. A Paris, chaque soldat reçoit 80 centilitres de vin ; à Belfort, une livre de pain, une livre de viande et un litre de vin ; à Strasbourg, on donne de l’eau-de-vie. Le soldat mange bien et boit bien, mais ses sentimens n’en sont guère modifiés. Après avoir vidé nombre de futailles et assisté à un feu de joie en l’honneur du roi, la garnison de Périgueux brûle toutes les barriques vides en disant : « — Voilà un feu de joie pour l’empereur qui est b… plus beau que l’autre. » A Dôle, un royaliste orne sa demeure d’un grand transparent représentant une aigle abattue sous une fleur de lis, avec cette légende : Aquila rapax sub humili flore cadit. Bien que peu latinistes, les hussards comprennent l’allusion et brisent à coups de pierres le transparent et toutes les vitres de la maison. Le plus curieux, c’est que le préfet du Jura donne tort au royaliste « qui a offensé l’armée dans un symbole qui lui est cher. » A Paris, les soldats casernes à la Pépinière choisissent tout justement le jour de la Saint-Louis pour effacer la nouvelle inscription placée à l’entrée de leur caserne : « Les lis manquaient à nos lauriers. »

Louis XVIII, ce gros homme rivé à son fauteuil, ce chef nominal des armées qui ne peut monter à cheval, est la risée des troupes. On le chansonne outrageusement, on insulte ses emblèmes ; son nom devient synonyme des termes les plus grossiers. A l’exercice à feu, les canonniers du 6e d’artillerie comptent les coups ainsi : « Seize ! .. dix-sept ! .. dix-huit ! comme un cochon. » En jouant aux cartes, les soldats disent : cochon de trèfle, cochon de pique. A l’écarté, ils marquent le cochon ; au piquet, ils annoncent : quinte au cochon.

Les prisonniers de guerre qui étaient versés dans les corps à leur rapatriement et qui formèrent bientôt la majorité des présens sous les armes, — d’Angleterre seulement, il revint 69,554 hommes, — se montraient les plus animés contre les Bourbons. « Loin d’être reconnaissans envers le souverain qui les rend à la liberté, écrivait le comte de Ferrière, commissaire extraordinaire dans les départemens de l’Ouest, les prisonniers se déclarent ouvertement pour celui qui les a jetés dans les fers. » Le général comte de Langeron, émigré au service de la Russie, écrivait de son côté : « Nous vous renvoyons des prisonniers abominables, c’est une vraie peste. » Dans toutes les villes, les préfets, les maires, les commandans de place redoutaient leur passage. Ils arrivaient en guenilles, pieds nus, à demi morts de fatigue et de misère, mais soutenus par le désir de la vengeance et n’ayant rien perdu de leur culte pour Napoléon. Quelques-uns s’imaginaient même que tout ce qu’on leur avait conté de l’abdication était mensonger ; ils croyaient retrouver leur empereur sur le trône. Aux premières cocardes blanches qu’ils apercevaient ils devenaient furieux. A Morlaix, le 26 mai, ils assaillirent des volontaires royaux et en tuèrent trente. Le 1er juin, deux mille cinq cents d’entre eux, passant à Montauban, arrachèrent les cocardes des royalistes. A Strasbourg, le 10 juillet, ils se mutinèrent au nombre de seize cents. A Blaye, le 16 août, ils forcèrent les habitans à crier avec eux : Vive l’empereur. A Saint-Malo, le 30 octobre, une rixe sanglante s’engagea entre les grenadiers du 74e et des marins nouvellement débarqués des pontons anglais. Les matelots avaient crié aux fantassins : « — Vous avez vendu votre drapeau pour un verre d’eau-de-vie. »

Dans la population, on entend les mêmes murmures et les mêmes clameurs. L’armée, sans doute, entretient et avive l’opposition antibourbonienne. Les soldats mettent dans l’âme de leurs frères du peuple leurs regrets et leurs souvenirs. « Une des principales causes de l’état de l’esprit public, écrit le préfet de Saône-et-Loire, est le passage continuel dans le pays des troupes et des soldats isolés, tous bonapartistes et injuriant le roi. Les cris de : vive l’empereur ! sont répétés à chaque instant sur les routes et dans les cabarets, ce qui a la plus mauvaise influence sur les habitans. » Dans la Somme et le Pas-de-Calais, les marchands forains exposent les caricatures contre Napoléon ; des soldats les déchirent ; dispute, attroupemens ; la foule donne raison aux soldats. Le 2e d’artillerie à cheval traverse Tournus ; les trompettes sonnent le refrain : Il reviendra. Les habitans sortent des maisons et accompagnent la colonne une lieue hors de la ville aux cris de : Vive l’empereur. Mais souvent aussi, ce sont des ouvriers, des paysans, de petits bourgeois qui excitent les soldats à l’indiscipline. Un rapport adressé à Dupont signale « des bonapartistes de la basse classe de Bordeaux, qui cherchent à embaucher les militaires. » Dans cette même ville, la foule ameutée à la sortie des théâtres crie : Vive l’armée ! A bas les traîtres ! Le colonel du 66e, en garnison à Rouen, se plaint que les hommes soient logés chez l’habitant « où ils reçoivent en général de mauvais conseils, l’esprit de la ville n’étant pas très bon. » A Nancy, dans un bal, un bourgeois arrache la croix d’un officier sous prétexte qu’elle ne porte plus l’effigie de Napoléon. A Mézières, le colonel du 22e de ligne reçoit ce billet anonyme : « Gare aux mille et mille traîtres français. » A Paris, le 15 août, des ouvriers invitent des soldats à boire avec eux à la santé de l’empereur. Il ne faut donc pas s’exagérer l’influence de l’esprit de l’armée sur celui de la population. Le peuple serait indifférent aux plaintes des soldats et hostile à leurs cris, si ces plaintes et ces cris ne répondaient à son propre mécontentement. L’armée française n’était pas une armée de mercenaires. Elle était sortie des entrailles de la nation, et il y avait communion de sentimens entre elle et la nation. Le peuple et l’armée avaient fait ensemble la révolution. Leurs cœurs battaient aux mêmes souvenirs, tressaillaient des mêmes craintes, vibraient des mêmes colères.

L’état de l’opinion en province pendant la première restauration, la circulaire confidentielle aux préfets, du ministre de l’intérieur, suffirait à en donner l’idée. « Je vois par les renseignemens qui me parviennent chaque jour, écrit Montesquiou, que les grands événemens relatifs à la régénération politique de la France occasionnent encore sur plusieurs points des doutes et des incertitudes. » En effet, dans les deux tiers des départemens, les préfets et les commandans des divisions militaires signalent le mécontentement, l’esprit d’opposition, les cris et les actes séditieux [17]. Dans le Jura et dans les Ardennes, en juin et en juillet, les royalistes n’osent pas porter la cocarde blanche de peur des mauvais traitemens des paysans qui ont gardé leurs cocardes tricolores. Le tribunal de Ruffec acquitte des individus qui ont crié : Vive l’empereur ! Des maires refusent de prêter serment au roi. En Alsace et en Lorraine, les paysans, ameutés au passage des colonnes de blessés russes et allemands qui regagnent les frontières, les forcent à baragouiner : « Vive Napoléon ! A bas les Bourbons ! » A Rouen le 4 juillet, à Reims le 23, à Caen pendant quinze jours de suite ; à Bourg le 3 août, à Langres le 20, à Rethel le 10 septembre, à Saint-Saviol le 30 ; à Haguenau, le 15 octobre, à Bar-sur-Ornain le 31, des bandes de populaire parcourent les rues, le soir, en criant : Vive l’empereur. A Passavent (Haute-Saône), le 17 novembre, des paysans enlèvent le drapeau blanc du clocher et le mettent en lambeaux. Le préfet de l’Ain rend, le 13 décembre, un arrêté commençant en ces termes : « Considérant que les hommes du peuple nous ont entouré en criant : Vive l’empereur ! A bas Louis XVIII ! .. » Le 15 août on siffle, au théâtre de Rennes, le Retour du lys, une pièce de circonstance que le parterre ne juge pas de circonstance ce jour-là. A Châlon, des maisons sont illuminées. Dans plusieurs villages des Vosges, les paysans célèbrent la Saint-Napoléon, comme à l’ordinaire, par des jeux, des danses et des feux de joie. Le 21 août, jour de la Saint-Louis, la musique de la garde nationale de Périgueux refuse de jouer au Te Deum. A Tournus, on brise à coups de marteaux l’écusson royal du balcon de l’hôtel de ville ; dans l’Isère, les paysans contraignent des gendarmes, qui d’ailleurs ne résistent que pour la forme, à crier avec eux : Vive l’empereur ! A Saint-Brieuc, une bande de forcenés envahit l’église au milieu de l’office en proférant ce même cri. A Auxerre, la foule promène un mannequin représentant Louis XVIII affublé d’une jupe de femme.

On colporte des chansons bonapartistes. Il circule des médailles, des pièces de monnaie à la double effigie de Napoléon et de Marie-Louise, portant au revers : « Courage et espérance. » D’autres représentent une aigle endormie ayant en exergue : « Elle se réveillera ! » D’autres, un lion sommeillant, avec cette légende : « Le réveil sera terrible. » L’architecte chargé d’élever à Calais la colonne commémorative du débarquement de Louis XVIII reçoit une lettre anonyme où on lui conseille de faire cette colonne à roulettes afin qu’elle puisse suivre le roi quand il partira de nouveau pour l’exil. On affiche ces placards : « Amis du grand Napoléon, réjouissez-vous. Nous l’aurons sous peu de temps ; les royalistes tremblent. » — « Vive l’empereur ! Il a été et il sera. » — « Français, réveillez-vous ! Napoléon s’éveille [18]. » Les paysans, comme les ouvriers des grandes villes, croyaient au retour prochain de l’empereur. Le bruit se répand, le 12 juillet, dans les départemens de l’Est, que Napoléon est en route ; on dit qu’à Lyon on a déjà quitté les cocardes blanches. Un policier reproche à un marchand de tabac de n’avoir fait mettre qu’une légère couche de peinture sur les armes impériales qui décoraient sa boutique. « — Eh ! répond l’homme en riant, comme ça, j’aurai moins de peine à les rétablir. »

A côté des bonapartistes qui manifestent ouvertement leur opinion, qui parlent tout haut de Napoléon, qui annoncent sans cesse son retour, qui affichent des placards, qui chantent la Marseillaise, qui insultent les emblèmes royaux, qui crient : Vive l’empereur ! au défilé des troupes et à la barbe des policiers ; à côté des bonapartistes militans, il y a les bonapartistes timides, les bonapartistes secrets, les bonapartistes mystiques. Il y a ceux qui pensent toujours à Napoléon, mais qui, soit crainte, soit jeu, — car, sous ce gouvernement que personne ne respecte, il y a peu de péril à exprimer son opinion, — ne prononcent jamais son nom. Quand ils s’attablent dans un café, ils boivent à sa santé ; quand ils s’abordent dans la rue, le premier dit : « — Croyez-vous en Jésus-Christ. » Et le second répond : « — Oui, et en sa résurrection. » Sur la pomme de leurs cannes, sur le couvercle de leurs tabatières, sur le fourreau de leurs pipes, sous le chaton mobile de leurs bagues, il y a la tête de Napoléon. Ils ont des bonbonnières à ressort secret sur le double fond desquelles est peinte une aigle ; ils ont des statuettes de bronze représentant Louis XVIII avec cette légende : le Désiré ; mais ces statuettes, d’un grossier travail, forment boîtes ; en les ouvrant, on trouve un petit bronze de l’empereur finement ciselé. On vend des tableaux à coulisses intitulés les Dynasties, dont la planchette secrète représente les effigies impériales. C’est en 1 814 que grandit et s’exalte le culte domestique de l’empereur, ce culte qui ira croissant jusqu’en 1830 et que nous révèlent aujourd’hui des assiettes, des tasses, des pichets, des pots à tabac, des pelles, des pincettes, des bêches, des gaufriers, des fers à repasser, des marteaux, des tenailles, des chandeliers et une infinité d’objets usuels, où, peinte sur la faïence, sculptée dans le bois, gravée sur le fer, découpée dans la tôle, frappée sur le cuivre, ciselée sur le bronze, apparaît l’image de Napoléon [19]. Napoléon devient symbole, fétiche, dieu pénale.

L’opinion et les sentimens du peuple de Paris diffèrent peu de ceux qui règnent dans la population des campagnes et des grandes villes. « Je n’ai rien de bon à te dire, écrit le 14 juillet J.-P. Brès à son oncle. L’amour des Parisiens pour le roi s’est tellement ralenti qu’à peine en reste-t-il une étincelle. » « L’indisposition du peuple est si prononcée, dit Barras au duc d’Havre, que les bonapartistes peuvent rallier un grand nombre d’hommes et toute l’armée. » La foule se presse aux devantures des marchands d’estampes où sont exposés les portraits de Napoléon, de Marie-Louise, de Napoléon II ; on va voir au boulevard du Temple le diorama de l’île d’Elbe ; la fonderie de Launay, place de la Fidélité, où a été transportée la statue de la colonne Vendôme, devient un lieu de pèlerinage. Rue Tiquetone, un ex-maréchal des logis de hussards montre dans la lanterne magique Arcole, Austerlitz et Tilsit. A la Comédie-Française, le parterre applaudit par trois fois cette phrase d’Edouard d’Ecosse : « Il n’y a qu’un malhonnête homme qui puisse parler ainsi d’un héros. » Au Palais-Royal, un individu écrit avec un diamant : Vive l’empereur ! sur la glace d’une boutique ; des passans s’amusent à graver sous l’inscription : approuvé, approuvé, approuvé. Le 15 août, les ouvriers boivent dans les cabarets à la santé de Napoléon ; le 19 juillet, faubourg Saint-Martin, le 18 août, rue des Vieilles-Haudriettes, le peuple chante des refrains révolutionnaires et des couplets bonapartistes. Le 17 septembre, Louis XVIII est salué boulevard du Mont-Parnasse par quelques acclamations auxquelles la foule riposte aussitôt en criant : Vive l’empereur !

A Paris d’ailleurs, le mécontentement se manifeste bien plus par les épigrammes et les sarcasmes que par les cris et les violences. On ne prend pas les choses au tragique. On ne crie guère : A bas Louis XVIII ! mort aux chouans ! sus aux curés ! mais on rit du roi, des nobles et des prêtres. L’opposition est frondeuse et goguenarde. On affecte de ne pas prendre au sérieux ce gouvernement d’émigrés, de calotins et de girouettes. Les émigrés, pauvres, quémandeurs et arrogans, sont un objet de risée. On les chansonne, on les caricature, on raille leur mise antique, on insulte à leur âge et à leur misère. Les colonels Jacqueminot et Duchamp et trois autres officiers donnent un jour cette comédie. Costumés et grimés en gentilshommes d’ancien régime, ils entrent chez Tortoni, et demandent pour eux cinq une seule côtelette de mouton qu’ils se partagent gravement. Un dimanche d’août, un individu traverse l’église Saint-Eustache, pendant l’office, avec un habit de marquis et un tablier de savetier. On attache des cocardes blanches à la queue des chiens. On plaisante le Conseil d’en haut que l’on appelle le Conseil du ciel ou le Conseil du Très-Haut. On surnomme les chevaliers du Lys les compagnons d’Ulysse, et les gardes du corps les garde-dindon. On dit que Louis XVIII est un roi fainéant, qui ne s’inquiète que de sa messe, de son latin et de sa table. Les princes sont détestés, les ministres sont méprisés : Blacas un plat valet, Talleyrand une girouette, Louis un agioteur, Dupont un concussionnaire. Berthier, qui a abandonné l’empereur, et Marmont, qui l’a livré, commandent l’un et l’autre une compagnie de gardes du corps : on appelle la compagnie Wagram la compagnie de saint Pierre, et la compagnie Raguse la compagnie de Judas.


HENRY HOUSSAYE.


  1. « A l’entrée du roi à Paris, les sentimens les plus opposés se lisaient sur les visages. Ils éclataient dans le cri de « Vive le roi ! » poussé par les royalistes et ne se révélaient pas moins dans le morne silence des ennemis de la royauté. » (Mémoires de Metternich, I, 197.) — « L’enthousiasme public n’était pas assez général (le 12 avril) pour nous rassurer sur les dispositions des Français, et M. L… me dit qu’il ne croyait pas que les Bourbons pussent rester six mois en France après le départ des alliés. » (Journal d’un officier anglais. Revue Britannique, VIII, 82.) — « Il ne faut pas croire que l’opinion pour les Bourbons ait été générale. » Mme de Wimpfen (royaliste) au baron de Stengel, 28 octobre 1814. (Archives des affaires étrangères, 075.) — « Depuis que le roi a mis le pied en France, jamais son gouvernement n’a été affermi. » Rapport général sur l’esprit public, 2 mars 1815. (Archives nationales, F 7, 3739.) Cf. Rapport général de police, 14 avril ; rapports des préfets, du 21 avril au 22 juin ; minutes de rapports de police générale, avril-mai 1814. (Archives nationales, F10,582, F 7, 3204.)
    Le mot de Carnot, répété de confiance ou rappelé dans un intérêt politique par tant d’historiens et de publicistes : « Le retour des Bourbons produisit un enthousiasme universel » (Mémoires au roi, 20), a imposé à l’histoire. Or d’une part, Carnot qui resta jusqu’aux premiers jours de mai 1814 à Anvers, où la garnison tenta de se révolter aux cris de : Vive l’empereur ! ne pouvait témoigner de l’enthousiasme universel des Français ; d’autre part, si Carnot s’exprimait ainsi, c’était par un artifice de discussion. Afin de mieux démontrer l’action néfaste sur l’opinion publique des fautes et des maladresses du gouvernement royal, il commençait par dire qu’à l’origine tout le monde était pour le roi. Dans une brochure publiée peu après le Mémoire de Carnot (Réflexions sur quelques écrits du jour, 42-49), Chateaubriand a réfuté cette assertion que démentent d’ailleurs tous les témoignages. « Nous avons été témoin, dit Chateaubriand, des premiers momens de la restauration, et nous avons précisément observé le contraire de ce que l’on avance ici… La vérité est que la confiance ne fut pas entière au retour du roi. Beaucoup de gens étaient alarmés, les provinces mêmes agitées, incertaines, divisées. On craignait les fers, on redoutait les vengeances. »
  2. « Il serait à désirer que les nobles conservassent la même aménité qu’ils avaient avant le retour du roi. Un très grand nombre sont devenus arrogans. » Vicomte de Ricé, préfet de l’Orne, à Montesquiou, 22 mai. (Archives nationales, F10, 82.) — « Il y eut, chez quelques royalistes de Toulouse, des prétentions ambitieuses et des allures hautaines impardonnables. » (Villèle, Mémoires, V17-848.)
  3. La marine fut pour ainsi dire abandonnée. Après avoir cédé aux alliés, sans discussion, par le traité du 30 mai, 31 vaisseaux de ligne et nombre de frégates et autres bâtimens, on mit en vente une partie de ceux dont le traité stipulait le retour à la France. Des bâtimens qui étaient dans nos ports, la plupart furent désarmés. Les deux tiers des équipages furent envoyés en congé, et l’on consomma tout l’approvisionnement sans rien remplacer. Au 20 mars 1815, il n’y avait à flot qu’un seul vaisseau, 11 frégates et 76 corvettes, flûtes, gabares et transports. « Avec un tel budget, écrivait Decrès, la marine se serait affaiblie chaque année de la valeur de sept vaisseaux de 74. » (Lettre à l’empereur, 26 mars 1815. Arch. nationales, AF. IV, 1941.)
  4. Mars 1814 : 130 régimens d’infanterie de bataille. Nominalement, il y avait sous l’empire 156 régimens d’infanterie, mais 26 n’avaient pas été formés en l’an XII ou avaient été détruits complètement depuis et non reformés. — 32 régimens d’infanterie légère. Nominalement, il y avait 37 régimens, mais pour les causes énoncées ci-dessus, 5 n’existaient que sur le papier. — 4 régimens de vieille garde, — 40 régimens de moyenne et de jeune garde.
    Septembre 1814 : 90 régimens de ligne, — 15 régimens d’infanterie légère, — 2 régimens de l’ex-vieille garde sous le nom de corps royaux de grenadiers de France et de chasseurs de France. (Les hommes de la moyenne et de la jeune garde maintenus au service furent incorporés dans la ligne et l’infanterie légère.)
  5. Mars 1814 : 91 régimens de cavalerie de ligne, — 4 régimens de la garde (sans compter les Polonais) ; — 4 régimens de gardes d’honneur.
    Septembre 1814 : 57 régimens de cavalerie de ligne, — 4 régimens de l’ex-garde sous le nom de chasseurs, dragons, chevau-légers et cuirassiers de France (ce dernier régiment formé avec les ex-grenadiers à cheval).
  6. Mars 1814 : 9 régimens d’artillerie à pied ayant chacun de 20 à 32 compagnies, — 6 régimens d’artillerie à cheval à 8 compagnies, — 1 régiment à pied de la vieille garde à 6 compagnies, — 1 régiment à cheval à 6 compagnies, — 1 régiment à pied de la jeune garde à 14 compagnies.
    Septembre 1814 : 8 régimens d’artillerie à pied à 21 compagnies, — 4 régimens à cheval à 4 compagnies.
  7. Mars 1814 : 27 escadrons de la ligne, — 6 escadrons de la garde.
    Septembre 1814 : 8 escadrons.
  8. Mars 1814 : 2 bataillons de mineurs à 6 compagnies, — 4 bataillons de sapeurs à 9 compagnies, — 3 compagnies de la garde.
    Septembre 1814 : 3 régimens à 10 compagnies.
  9. Les cent-suisses, qui avaient un recrutement spécial, et les grenadiers i cheval pris dans les corps de cavalerie parmi les sous-officiers et brigadiers ayant cinq ans de service, avaient rang de sous-officiers.
  10. De ces 6,000 hommes 2,000 étaient surnuméraires, avec grade de sous-lieutenant, mais sans solde. La solde, il est vrai, qui variait selon les compagnies entre 600 et 720 francs par an, n’était pas la grosse dépense de la maison du roi. C’étaient les chevaux, l’équipement et les brillans uniformes.
  11. Livrets matricules de la maison militaire du roi. (Archives de la guerre.) Il y avait des compagnies plus ou moins aristocratiques. Ainsi dans la 3e compagnie (Gramont) des gardes du corps du roi, dans la compagnie des gardes de la Porte, dans les compagnies de Monsieur, les trois quarts des gardes étaient nobles. Dans les quatre compagnies rouges, tous étaient nobles, à quelques exceptions près. Dans les autres compagnies, la moitié seulement des gardes avait la particule.
  12. Rapport de Carion-Nisas, à Davout. 20 avril 1815. (Archives nationales, AF. IV, 1939.) État général dressé en avril 1815. (Archives nationales, AF. IV, 1930.) De ces 2,200 officiers, un certain nombre entrèrent dans la maison militaire du roi, comme brigadiers, maréchaux des logis, sous-lieutenans et lieutenans. D’autres furent pourvus de commandemens dans la ligne ou mis à la suite des régimens.
  13. Dans la marine surtout, il y eut des nominations déplorables, tandis qu’on mettait en réforme ou à la demi-solde 500 officiers éprouvés. Decrès parle du capitaine de vaisseau de V.., qui, en décembre 1814, ayant fait rencontre d’une frégate anglaise, « compromit la dignité nationale par sa conduite misérable. » — « Ce n’est pas étonnant, conclut-il, cet officier ayant quitté la mer depuis vingt-six ans n’a plus l’habitude du commandement. » — On sait qu’en 1816 un autre émigré, D. de C, perdit corps et biens la frégate la Méduse, et fait unique dans l’histoire de la marine française, abandonna l’un des premiers le bâtiment qu’il avait l’honneur de commander.
  14. Mémoires de Blacas (Arch. des affaires étrangères, France, 615), Ce curieux Mémoire est-il ou non apocryphe ? En tout cas, que l’auteur en fût Blacas lui-même ou quelqu’un de ses amis, il était bien renseigné. Le général Lamarque cite ce mémoire dans ses Souvenirs (II, 41) comme parfaitement authentique, et la copie qui en existe aux archives des affaires étrangères est accompagnée de cette lettre de Minjaud au duc de Richelieu (16 décembre 1815) : « Le mémoire de M. de Blacas qui circule en Belgique fait très grand tort au roi et à la famille royale dans l’esprit des souverains… Ce maudit mémoire fait tant de bruit à Bruxelles qu’il faudrait, ce me semble, faire insérer dans les journaux belges un article qui fasse connaître au public la fausseté de celui qui l’a écrit. » — Remarquons la nuance : Minjaud conseille de dire que ce Mémoire est non point apocryphe, mais mensonger.
  15. « On ne paie pas la troupe. » Paroles de Vitrolles au conseil des ministres, le 9 juin 1814. (Procès-verbaux, Archives nationales, AF * v, 2.) — « Les chasseurs de France se plaignent de leur solde arriérée et de coucher sur la paille. » Grundler à Maison, 15 janvier. (Archives de la guerre.) « Beaucoup de chasseurs royaux sont nu-pieds et sans chemises. Il y a de quoi mécontenter le soldat. » Sous-préfet de Saint-Quentin à Clarke, 14 mars 1815. (Archives de la guerre.) — « La solde est en retard de quinze jours. » Préfet de Metz, 16 mars 1815. (Archives nationales, F 7, 3773.) « Des militaires sont dénués de tout depuis juillet 1814. » Briche à Davout, Metz, 26 mars. Cf. Davout à Briche, 28 mars. (Archives de la guerre.) — « Le 14e léger est bien discipliné, mais les hommes sont affreusement tristes. Après le défilé quelques soldats m’ont présenté leurs livrets et d’une voix basse m’ont demandé leur décompte. Depuis un temps infini, il n’a pas été fait de décompte à ces malheureux pour la masse de linge et chaussures. Cette masse s’élève pour chacun entre 65 et 150 francs. Une grande partie n’a pas reçu de pantalons depuis deux ans, et les mauvais pantalons de toile qu’ils ont ont été pris sur leur masse. Il y a un arriéré de solde depuis plus d’un an. Ces braves soldats disent : « Qu’on nous laisse notre solde arriérée, mais qu’on nous donne notre masse et des pantalons. » Brune à Davout, Marseille, 16 mai 1815. (Archives de la guerre.)
  16. En feuilletant le Moniteur de 1814, on trouve tous les deux ou trois numéros une liste de 20, de 100, de 300 nouveaux légionnaires. Parfois, le Moniteur se borne à cette mention : « Le roi, par ordonnance de tel jour, a confirmé les 50 ou les 200 ou les 300 décorations données dans tel département par le comte d’Artois ou par le duc d’Angoulême ou par le duc de Berry. » — On a même prétendu que certains ministres trafiquaient des décorations. La croix de chevalier était tarifée 300 francs.
  17. Nommément dans ces départemens : Ain, Aisne, Allier, Ardennes, Aube, Calvados, Cantal, Charente, Charente-Inférieure, Cher, Corrèze, Côte-d’Or, Côtes-du-Nord, Creuse, Dordogne, Doubs, Drôme, Eure-et-Loir, Gironde, Ille-et-Vilaine, Indre, Isère, Jura, Landes, Haute-Loire, Loire-Inférieure, Loiret, Lot-et-Garonne, Maine-et-Loire, Marne, Haute-Marne, Meurthe, Meuse, Morbihan, Moselle, Nièvre, Oise, Puy-de-Dôme, Bas-Rhin, Haut-Rhin, Haute-Saône, Saône-et-Loire, Seine, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, Tarn-et-Garonne, Vienne, Haute-Vienne, Vosges, Yonne. Extraits des lettres des préfets, 25 juin au 1er décembre. (Archives nationales, F 7, 3738, F 7, 3773.) Correspondance générale, juin-novembre. (Archives de la guerre.) — Un rapport général sur l’esprit public du 25 juillet (Archives nationales, F 7, 3738) résume ainsi l’état de l’opinion : « lion esprit dans le Midi, mauvais dans le Nord. »
  18. Parmi ces placards, il est curieux de citer celui-ci qui fut affiché à Bourges. (Rapport au roi sur la situation politique, 28 décembre, Arch. de la guerre.)
    PIÈCE NOUVELLE AU BÉNÉFICE DE L’ANGLETERRE.

    Directeur : Le Régent.
    Premier rôle : Napoléon.
    Jeune premier : Le prince Eugène.
    Première doublure : Le duc de Berry.
    Rôle à manteau : Louis XVIII.
    Son confident : (Le confesseur du roi ne l’a pas encore trouvé.)
    Les tyrans : Ferdinand IV et Ferdinand VII.
    Les traîtres : Marmont, Moncey et Cie.
    Le Niais : L’empereur d’Autriche.
    Premier figurant : Le roi de Prusse.
    Cœurs : suivant l’aigle à l’île d’Elbe.
    Le Souffleur : Chateaubriand.
    Le grand machiniste : Talleyrand.
    Changemens à vue : Les maréchaux de France.
  19. MM. Frédéric Masson, Germain Bapst, Paul Leroux, Antoine Guillois, ont réuni plusieurs milliers de ces objets dans leurs musées napoléoniens. Les spécimens de ce fétichisme qui paraissent les plus anciens sont des curettes à pipes, portant l’effigie de l’empereur très grossièrement gravée, dont se servaient les soldats du camp de Boulogne. On en retrouve encore sur l’emplacement du camp.