La Garde mobile (L. Etienne)

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LA GARDE MOBILE




Le moment n’est pas venu de dégager de l’œuvre commune de la défense ce qui revient à la garde mobile ; mais je voudrais réunir les traits qui la distinguent des autres corps, esquisser la physionomie générale de cette nouvelle armée, qui est peut-être celle de l’avenir, indiquer les variétés qu’elle présente, enfin montrer dans ces jeunes gens, qui sont le pur sang de la France, non encore amalgamé dans l’esprit général de l’armée, comment des qualités particulières correspondant aux diverses régions du pays se traduisent, grâce à l’instruction du soldat, en vertus militaires.

La garde mobile, on le sait, se compose de tous les hommes de vingt à vingt-cinq ans que le hasard, par un bon numéro, ou la fortune, par le remplacement, exemptait du service actif. Ces citadins et ces paysans accourus à notre défense, les uns avec de vieux fusils, les autres sans arme aucune, ayant pour tout uniforme une blouse blanche ou bleue, ne ressemblaient à des soldats que par leur mine déjà martiale et par le silence observé dans les rangs. C’est à peine si quelques galons de coton rouge au collet de la blouse ou sur l’épaule en guise d’attente, quelquefois croisés sur le haut du bras en croix de Saint-André, distinguaient leur vêtement de celui des simples journaliers de nos villes et de nos campagnes. Un képi de la même couleur que la blouse, donné tantôt par les autorités militaires des départemens, tantôt par les municipalités et les villes qu’ils avaient traversées, complétait leur équipement. Ces recrues, qui portaient la livrée de la pauvreté, étaient en partie des enfans de familles aisées ; bon nombre de ces jeunes gens avaient « payé leur homme ; » ils laissaient une ferme, une culture importante, un commerce, une fabrique dont ils étaient la cheville ouvrière. Quelques-uns, simples soldats pourtant, étaient les héritiers d’une belle fortune. C’était le service personnel obligatoire qui commençait en France.

Tous les hommes acquittant la même dette envers le pays, voilà l’idée fondamentale ; elle suffît pour faire porter légèrement à cette brave jeunesse un fardeau que les familles trouvaient trop lourd, on s’en souvient. Elle ne croit plus payer deux fois l’impôt du sang du moment qu’il est acquitté par tout le monde ; elle ne se tient plus pour trompée dans ses prévisions quand le mécompte est général. Le garde mobile ne connaît pas le crève-cœur du conscrit, qui part en laissant au pays des camarades plus riches ou plus heureux. La nature humaine est ainsi faite que l’on ne tient plus de compte des peines auxquelles personne ne peut se dérober. La nature du Français y ajoute les consolations puisées dans l’égalité. Dévoués à la patrie, notre premier mouvement est de nous engager à titre de volontaires, mais le second est de regarder si le voisin en fait autant. Nous supportons, nous aimons les lois les plus dures quand elles ne souffrent pas d’exceptions.

Pour réaliser cette égalité devant le sacrifice commun, les institutions du pays étaient loin de suffire. La loi sur la garde mobile obligeait au service tous les citoyens de vingt à vingt-cinq ans, et n’admettait pas la faculté de remplacer un homme par un autre : c’était beaucoup déjà dans un pays où le devoir personnel de marcher sous les drapeaux n’entrait pas dans les mœurs ; cela ne répondait pas entièrement au vœu d’une justice rigoureuse ni aux besoins infinis du présent. Restaient en effet les moyens de se dérober à la règle sous l’apparence d’une excuse légitime. Fallait-il s’en tenir aux pratiques du présent ? Les lois militaires en vigueur exemptaient du service les soutiens de famille et les fils de veuve. Essayait-on de remonter dans le passé, on trouvait les réquisitions de 1792 et des années suivantes, où non-seulement il était permis de se faire représenter moyennant finance, mais où les directoires de département et les municipalités étaient les intermédiaires entre les particuliers et l’état. La levée était une affaire communale ; elle se faisait bourgeoisement et comme en famille ; les villes ramassaient dans leurs carrefours les désœuvrés, les mauvais sujets, les écloppés même, pêle-mêle avec les jeunes gens valides et les véritables volontaires. Après un enrôlement de ces soldats de hasard que nos pères auraient appelés a des troupes de salade, » un second, un troisième ne tardait pas à être fait, toujours inférieur aux précédens, toujours grossi par des remplaçans qui souvent avaient déserté deux ou trois fois pour s’engager encore et toucher de nouvelles primes, tandis que les remplacés, aussi prodigues de leur argent qu’ils étaient avares de leur sang, payaient des hommes à chaque réquisition nouvelle. Entre l’exonération des uns et la désertion des autres, il y avait une balance qui faisait des appels de la république un des moyens les plus actifs pour la circulation de l’argent. À côté de cet abus dont les généraux étaient les témoins et les victimes sans pouvoir le combattre, il y avait sans doute ceux des excuses et cas d’exemption dont ils n’étaient pas instruits, et qui disparaissaient dans l’énormité du précédent. Devant un tribunal de magistrats municipaux presque irresponsables où la politique et les intérêts particuliers parlaient plus haut parfois que les besoins de la guerre, combien de citoyens pouvaient se dérober à leur devoir ! Dans un conseil tumultueux de révision, de quel poids ne devait pas être une profession bruyante de civisme, une réputation de club, une parenté d’un républicanisme éprouvé ! Voilà ce que présentait le passé, voilà les antécédens de la garde mobile.

La plus grande difficulté est vaincue, chacun désormais aura sa part du péril ; mais le problème des exemptions nécessaires n’est pas résolu. Les supprimer entièrement est chose impossible. Dans les nations où la loi militaire est le plus rigoureuse, en Prusse même, elles existent. Partout les soutiens de famille et les fils de veuve demeurent sous leur toit, dont ils sont l’unique support. Ce n’est pas tout, l’agriculture et en certains cas l’industrie jouissent de la même faveur que les familles. Un domaine qui en l’absence de son propriétaire resterait sans culture est considéré comme un foyer dont les habitans débiles, femmes, enfans, vieillards, ne peuvent se passer de leur chef et de leur père nourricier. Une fabrique fermée par suite du départ d’un indispensable patron est assimilée à une veuve abandonnée sans pain. L’agriculture toujours et l’industrie quelquefois sont aussi nécessaires à un pays que l’armée ; elles font même partie de la défense nationale. Tel est l’esprit de la loi même en ce pays de Prusse armé jusqu’aux dents. Seulement les exemptions y sont conditionnelles, précaires. Les individus, pareils à des soldats en permission, y sont congédiés jusqu’à nouvel ordre, jamais libérés. De plus ces privilèges accordés à titre de concession ne deviennent jamais des droits, et c’est le pur bon plaisir qui les suspend ou les révoque. Cela est bon pour la Prusse, où de simples ordonnances arrêtent l’exécution des lois et sont obéies ; les exemptions, étant pratiquées dans l’intérêt de l’état, qui a besoin d’agriculteurs et d’ouvriers, sont supprimées aussi dans cet intérêt. En France, elles sont le droit et le bénéfice des individus ; ne pouvant les suspendre, il faut qu’on en réduise autant que possible le chiffre. Plus de fils de veuve riche, plus de soutiens de famille jouissant de 100,000 livres de rente, comme cela s’est vu naguère grâce à des préfets complaisans. Les Prussiens, qui se gouvernent militairement et s’embarrassent peu des oppositions particulières et locales, ont une précaution dont nous pouvons faire notre profit. Les commandans des bataillons de la landwehr siègent comme les sous-préfets (landräthe) dans les conseils de révision, mais non pour enregistrer simplement les exemptions qu’il plaît aux magistrats civils de prononcer. Plus d’un commandant de nos gardes mobiles a compris ses fonctions à la prussienne, et il a bien fait. Nul n’est plus intéressé au maintien de l’effectif de sa troupe ni au respect de la règle commune. Choisi parmi les notables de son arrondissement, il connaît assez le pays pour être difficilement trompé sur la situation de chacun de ses hommes ; responsable envers l’autorité militaire, il exige que son bataillon soit au complet ; appliquant à tous les citoyens du même âge la loi rigoureuse du service, il trouve dans tous la même disposition à l’obéissance. Dans les localités où ces précautions n’ont pas été nécessaires, les exigences évidentes du salut public ont suppléé aux lacunes de l’organisation ; la détresse du pays a fait taire les réclamations égoïstes. Néanmoins, si la garde mobile devait plus tard être l’appoint nécessaire de l’armée active, ou bien si des périls plus pressans encore devaient imposer une seconde levée, il ne serait pas sage de compter uniquement sur ce mouvement d’opinion qui a été plus fort que les répugnances primitives, et de négliger les exemples utiles donnés dans plusieurs départemens.

À ce premier caractère de la garde mobile, le service personnel et obligatoire, il en faut ajouter un second, l’engagement sans autre limite réelle que celle de la guerre présente. Il semble que le contraire fût impossible ; en aucun pays, les soldats ne peuvent quitter le drapeau tant qu’il est déployé sur les champs de bataille ; le devoir est plus impérieux encore quand il s’agit de la défense du sol national, de la terre sacrée foulée par l’étranger, quand la guerre est la fonction de tous, quand la nation est un régiment, et que le cri de la patrie a d’un seul coup immatriculé tous ses enfans dans l’immense légion de ses défenseurs. Cependant nos assemblées de la révolution portèrent si loin l’horreur du métier des armes et la crainte des influences militaires que les citoyens en dehors de l’armée permanente étaient engagés seulement pour un an. Ces soldats, d’abord volontaires de nom et de fait, puis de nom seulement, obligés de marcher en vertu de réquisitions adressées aux communes, n’étaient retenus que jusqu’au 1er décembre, et, loin d’attendre ce terme, ils anticipaient leur départ sous les moindres prétextes. Que l’on fût devant l’ennemi, que la frontière fût envahie, ils s’en revenaient comme des moissonneurs ou des ouvriers de campagne laissant la moisson ou le labourage inachevé, sans crainte des gendarmes. Les routes en étaient encombrées ; ceux qui rejoignaient les corps rencontraient à chaque pas leurs prédécesseurs, dont ils recevaient les premières notions du devoir militaire. C’était la navette de la désertion. On eût dit que les assemblées qui multipliaient les levées craignissent d’avoir de vrais soldats. Ces tristes réalités, bien connues aujourd’hui de quiconque lit notre histoire, ne sauraient trop être remises sous les yeux de notre génération, où tant d’esprits légers se nourrissent de déclamations, se paient de ces vains mots de levée en masse et de volontaires de 92.

Les 100,000 jeunes gens envoyés par les départemens au secours de la capitale ont fait leurs preuves de patience et de fidélité comme de courage. Devenus soldats en quelques semaines, ils le seront jusqu’au bout, quels que soient les besoins de la situation. Ils n’abandonneront leur poste ni devant l’ennemi du dehors ni devant le désordre au dedans : on peut, on doit les y retenir aussi longtemps que durera le danger, de quelque côté qu’il se présente. Se rattachant également par la composition de leur troupe à la garde nationale et à la ligne, ils sont dans la défense de Paris les représentans actifs de la province. Par leurs votes comme par leurs services de tous les jours, ils ont ajouté à la volonté librement exprimée par les Parisiens la consécration provisoire des départemens. Leur engagement n’a d’autre terme que la durée du pouvoir qui est à leurs yeux l’expression de l’ordre, l’autorité reconnue par leurs chefs, le gouvernement élu et soutenu par l’immense majorité des citoyens. Appelés par l’état à sa défense, et non pas inscrits à l’imitation d’un autre temps qui mettait sur le papier des milliers d’hommes pour en avoir tout au plus des centaines, ils ne portent pas le titre de volontaires, mais ils n’en sont que meilleurs soldats, ou plutôt ils sont volontaires par la rapidité avec laquelle ils se sont formés, organisés, mis en marche : ce sont les plus pressés de servir qui arrivèrent les premiers. Les levées en masse dans le vrai sens du mot n’eurent jamais lieu qu’à la frontière, et ce fut une affaire non de mois et de semaines, mais de jours et en quelque sorte d’heures. Le tocsin sonnait, aussitôt chacun de partir dans les cantons de bonne volonté ; mais la bataille ne venait pas sur-le-champ, comme on le croyait : l’ennemi manquait au rendez-vous. Et puis on était mal armé, les vivres n’étaient pas assurés ; l’administration avait compté sur les ressources de la localité. Le premier jour, les ménagères apportèrent le dîner exactement ; le second, elles étaient arrêtées sur les chemins, fatiguées par la route, empêchées par l’absence des provisions. Le surlendemain, presque tous les hommes manquaient à l’appel. Cette sorte de troupe n’est bonne que pour les coups de main : elle est formidable pour les armées en déroute, parce que les villages se passent de main en main et de jour en jour le soin de la guerre de partisans. La garde mobile est une levée en masse du pays, mais par bans successifs. Ceux qui ne sont pas venus affronter les dangers et les privations de notre siège ont défendu Toul, Strasbourg, Metz ; ils ont pris part aux batailles dont nous connaîtrons plus tard les péripéties. Les hommes de vingt-cinq à trente, de trente à trente-cinq ans, ont grossi leurs rangs ou se tiennent prêts à marcher sur leurs pas. Au milieu de nos malheurs, nous avons cette consolation, que la France livrée à elle-même a profité de l’expérience du passé.

Un caractère particulier de la garde mobile et surtout nouveau pour notre pays, c’est la correspondance exacte des bataillons et des arrondissemens où ils ont été levés. Tous les hommes réunis sous le même drapeau sont des enfans du même pays. Il est douteux qu’une pensée préconçue ou qu’une imitation de la landwehr prussienne ait présidé à cette organisation. Ce résultat, dont il convient de se féliciter, a été le produit de la force des choses. Pour la première fois en France depuis le moyen âge, la nécessité se présentait de faire des recrues sans les déranger de leur commune, et de former des cadres sur le modèle même des cantons. C’est tout simplement une vaste décentralisation imposée par le hasard et commencée par l’élément militaire, qui, en France, a été le premier et le plus fortement centralisé. Un bataillon, je dirai plus, une compagnie de mobiles, c’est la jeunesse même d’une commune qui se déplace et emporte avec elle son patois, ses habitudes, ses jeux, ses souvenirs, et, pour ainsi dire, son village même. Ces soldats se connaissent par leur nom, par leur famille, par leurs amis ; ils ne sont ni exilés, ni dépaysés. Ils trouvent à qui parler de leur mère, de leurs sœurs. Notez que souvent ils sont mariés ; nous connaissons des bataillons où les pères de famille sont dans la proportion de 20 pour 100. Leurs conversations prolongent peut-être les regrets de l’absence ; mais la nostalgie partagée trouve en elle-même son remède. Ils forment une colonie, non un ramassis d’hommes étrangers les uns aux autres. Dans leur rustique langage, ils se répètent sans le savoir les touchantes paroles d’Énée ou de Teucer à leurs compagnons. Cette crise morale du soldat qui arrive au régiment avec sa simplicité que l’on prend pour de l’ignorance, sa gaucherie qui est traitée de bêtise, sa tristesse dont personne n’a compassion, ils ne la connaissent pas. Outre les garanties que présente cet état de choses pour la préservation de la santé et du moral des hommes, pour combien ne faut-il pas compter l’émulation qui les anime dès le moment du départ. Chez eux, le sentiment de l’honneur n’attend pas la période souvent éloignée après laquelle le pauvre conscrit comprend enfin la religion du drapeau. Le mobile a dès le premier jour une réputation à soutenir dans sa compagnie ; elle le suivra chez lui ; si l’institution dure, le nom de l’homme laissera des traces dans cette troupe dont la mémoire sera aussi tenace que celle du village. Le fils trouvera sous le drapeau le souvenir de son père, et songera qu’il doit léguer le sien à ses enfans. Ce régiment-là ne sera pas une masse anonyme dans laquelle on est englouti quand on y entre et qui se referme quand on en sort, sans conserver une marque de l’homme qui l’a traversée. Nous ne prétendons pas comparer la garde mobile à l’armée permanente ; nous voulons encore moins prononcer entre deux genres de soldats qui, selon toute apparence, seront conservés les uns et les autres dans les conditions les plus favorables à la défense du pays : notre but unique est de montrer les avantages d’une force publique représentant non-seulement le peuple lui-même combattant, mais les provinces, les villes, les hameaux sous les armes.

Ces avantages, il est vrai, ont leur fâcheux contre-poids. Les douleurs attachées à la guerre sont rendues plus poignantes : un bataillon décimé répand le deuil dans tout un arrondissement ; une compagnie détruite jette la désolation dans tout un village. Avec des corps de troupes composés d’hommes venant des quatre points cardinaux, l’effet d’un tel accident était presque nul ; les nouvelles de mort éparpillées de tous côtés ne se grossissaient pas les unes les autres comme des échos prolongés, accablans. Chacun avait sa perte douloureuse, mais tous les enfans d’un même père n’étaient pas exposés à périr dans un même naufrage. C’est ce qui arrive en Prusse à l’occasion des combats de la landwehr, et nous ne voyons pas que le gouvernement en soit bien ému ; cependant la douleur publique n’y est pas balancée par la volonté nationale décidant librement la guerre. La nation ne fait qu’obéir à l’ambition des princes ; ce n’est pas pour le salut de tous, c’est pour la cupidité d’une caste féodale que les malheureuses familles versent à flots leur sang le plus cher. Dans un pays comme le nôtre, où l’état ne peut subsister sans faire voter par les citoyens tous les impôts et surtout celui de la vie des générations, doit-on chercher à leur dérober la connaissance des maux auxquels ils se seront librement exposés ? Ils sauront accepter les sacrifices que réclame la nécessité de leur existence nationale ; la conduite présente de la nation dans une guerre désastreuse dont elle n’aurait pas donné le signal montre assez comment elle sait les supporter.

C’est donc la province elle-même que nous avons vue entrer dans Paris durant la semaine qui a précédé celle de notre investissement. Au moment où nous allions être séparés de la France, nous avons eu la suprême consolation de recevoir parmi nous un détachement de chacune de ces régions qui allaient être privées de leur capitale. Une précieuse part du sang de ces membres vivans de la patrie a reflué vers le cœur pour y prolonger la vie et en activer les pulsations. Il nous a été donné de saluer à leur arrivée ces enfans de la Picardie, de la Champagne, de la Bourgogne, de l’Auvergne, du Languedoc de l’Orléanais, de la Vendée, de la Normandie, de la Bretagne. Qu’ils étaient beaux dans leur simplicité, dans leur gravité rustique ! Les Parisiens qui ont assisté au défilé de ces bataillons en blouse que nous envoyait notre chère Francs au jour de la détresse n’oublieront jamais ce spectacle émouvant. On cherchait dans leur physionomie les traits distinctes de leur contrée, on admirait leur tenue sans jactance, je dirai presque leur modestie, qui ressemblait à du respect pour les splendeurs de cette grande capitale. Quelques-uns, les plus expansifs, disaient naïvement qu’on mourrait volontiers pour sauver une si belle ville. On admirait surtout leurs formes athlétiques et leur taille. Il semblait, comme le disait récemment ici même une plume éloquente, que le besoin de la France les eût grandis. Cette circonstance est une marque matérielle de l’origine et de la formation de la garde mobile. Cette troupe contient beaucoup d’hommes hauts de corps, larges d’épaules robustes et pleins de santé, parce qu’elle est puisée dans la population telle que l’ont faite la nature, l’air de la campagne, les travaux et les mœurs d’une vie occupée. Point de choix ni de prélèvement antérieur. La cavalerie, l’artillerie, le génie, ne sont pas venus l’écrémer, comme il arrive pour le contingent annuel de l’armée permanente. Chaque compagnie est par sa force physique même une fidèle image de son canton : les officiers se sont religieusement abstenus de toute espèce de triage. Tout au plus accorde-t-on à l’usage militaire le soin de ranger par taille les pelotons d’une compagnie.

Nous avons parlé de décentralisation ; le principe contraire présida aux destinées des volontaires de 1791 et des années suivantes. À l’engagement personnel laissé aux soins des villes succédèrent presque aussitôt les réquisitions imposées aux départemens. Après les réquisitionnaires vinrent les fédérés, dont le nom même prouvait que les traces de l’origine locale avaient disparu. La provenance des hommes ne répondait plus au titre des bataillons : des soldats du nord formaient l’effectif de bataillons du midi. L’administration des vivres et de l’équipement n’était pas moins bouleversée que celle des cadres : les bataillons de Strasbourg ou de Lille étaient censés avoir leur intendance à Grenoble ou à Montpellier. C’était un pêle-mêle universel. Le salut vint de l’incorporation des habits bleus dans les habits blancs, c’est-à-dire des bataillons de volontaires et de fédérés dans les régimens de ligne. Cette organisation, qui était la ressource suprême, reçut le nom d’amalgame. Une décentralisation mal faite avait amené une centralisation excessive. Une armée formée de troupes locales et de forces temporaires, levée à la hâte par besoin d’économie et par intérêt pour la liberté, fut une source de dépenses énormes et de désordres sans nom. Un ordre mieux entendu et l’attachement à des règles fixes ont permis, au moment redoutable où nous sommes, de réunir les élémens de deux armées qui se prêteront un mutuel appui sans se confondre, et demeureront distinctes sans se porter préjudice. Nous avons dû nous mettre au point de vue des institutions militaires actuelles de la France. Dans cet état de choses, la garde mobile reste le grand corps de la jeunesse française tel qu’il est après la levée du contingent de l’armée permanente, soit que cette armée demeure ce qu’elle est aujourd’hui, soit qu’on diminue le contingent annuel, et même qu’on abrège la durée du service. Si le tirage au sort était supprimé, si la jeunesse entière devait passer tout d’abord par les rangs de la troupe régulière, nous serions en plein système prussien ; la garde mobile serait purement et simplement la landwehr. Reste à savoir si l’opinion publique supporterait l’obligation d’un service de trois ans dans l’armée active et de quatre ans dans la réserve, sans compter la perspective de la landwehr qui vient après : telles sont en effet les conditions de ce qu’on appelle en Prusse l’organisation de 1860. Il faudrait surtout se demander si l’égalité française accorderait le privilège de l’engagement pour une année unique en faveur des professions libérales, qui, sans cet avantage, seraient ruinées et presque anéanties. L’avenir décidera cette immense question.

On a vu les principaux caractères de cette troupe improviste que la France a trouvée sous sa main quand ses armées ont été englouties dans une guerre de trois semaines. Les bataillons rassemblés dans les départemens par l’autorité militaire vers le milieu du mois d’août, après nos premières défaites, ont reçu l’ordre de se transporter à Paris par les voies rapides à la nouvelle de Sedan et du prochain investissement de la capitale. Ils ont été formés par l’empire agonisant et appelés par la république. Les départemens qui se sont le plus hâtés ont eu l’honneur de soutenir avec nous le siège, de rendre l’énergie aux débris de la ligne, de composer le premier noyau de l’armée de Paris. Leur prompte réunion a été l’œuvre unique de leurs officiers. Ceux-ci ont mérité partout la reconnaissance du pays ; sans eux, la garde mobile n’eût été qu’un déplorable avortement. Ces hommes distingués, dispersés dans les villes et les campagnes, les uns anciens militaires ayant donné leur démission pour s’établir et jouir d’une fortune honorable, les autres appartenant aux professions libérales, tous se sont empressés de mettre sur pied leurs compagnies, ont excité les hommes, encouragé les familles, payé de leur personne, souvent de leur bourse, pourvu aux premiers besoins. Désignés les uns depuis un an par le gouvernement déchu, les autres sur le moment par les généraux commandant la place, le plus souvent choisis par leurs officiers supérieurs, ils se sont montrés presque partout à la hauteur de leurs fonctions ; ils ont prouvé que le choix dicté par des circonstances impérieuses vaut mieux dans le militaire que l’élection. La subordination naturelle du paysan envers le propriétaire, de l’ouvrier envers l’homme de condition, a confirmé les choix. Quand, sous l’influence des préjugés d’un autre temps, le gouvernement a remis les officiers au vote de leurs compagnies, la confiance des mobiles envers ceux qui les commandaient s’est trouvée si grande que les soldats ont fait ça et là entendre des menaces, croyant qu’on prétendait changer les hommes à qui ils étaient déjà tout dévoués. La réélection pure et simple a montré dans la garde mobile des provinces et dans une bonne partie de celle de Paris que les soldats avec leur dévoûment étaient plus sages que le gouvernement avec ses scrupules. Cette consécration des droits acquis eut lieu au moment même du combat de Bagneux et de Châtillon vers le milieu d’octobre, et certains bataillons eurent le plaisir de saluer de leurs votes unanimes leurs officiers qui venaient de recevoir le baptême du feu.

La réélection des chefs sévères a fourni la preuve la plus évidente du bon esprit des bataillons. Une vaine popularité ne dictait pas leur vote : ils comprenaient qu’une justice rigoureuse, une exactitude et un dévoûment éprouvés tenaient lieu de la recommandation la plus efficace. Le goût de la discipline est pour les troupes ce qu’est pour les individus le sentiment de la conservation. Dans les compagnies où les officiers ont été changés, l’échec des supérieurs a été déjà leur faiblesse, à leur manque d’énergie ou de capacité. Remplacés en général par d’anciens sous-officiers de l’armée, leur amour-propre blessé a dû moins trouvé une excuse dans l’absence d’aptitudes militaires, et encore ils ont pu s’assurer pour la plupart que leurs successeurs ont donné lieu de les regretter. Un peu plus de connaissances militaires, d’une acquisition d’ailleurs facile, n’a pas suppléé partout à l’ignorance et au défaut d’éducation. Les compagnies qui en sont au regret d’avoir changé profiteraient, nous en avons la conviction, de cette leçon de l’expérience, si la prudence du gouvernement ne lui faisait pas désormais une loi de donner aux soldats des chefs qui ne soient pas leurs créatures. Nous considérons comme une heureuse fortune de la garde mobile que ses officiers aient été primitivement désignés par l’autorité. Elle n’a pas eu comme les corps des anciens volontaires le honteux spectacle d’élections désordonnées s’égarant sur des vantards, sur des buveurs, sur des héros de club et de cabaret. Elle a eu dès l’abord des chefs en général estimables, tout au moins sérieux, instruits. Leurs devanciers de la révolution n’ont réussi à le devenir qu’à travers des élections successives qui, par la force des choses, ont été s’améliorant peu à peu, jusqu’à ce que les fautes, les scandales, les déroutes eussent ouvert les yeux des législateurs et forcé les ministres de la guerre à rejeter des pratiques funestes. Ce ne sont pas seulement les mauvais choix qui ont été à peu près épargnés à la garde mobile. Le principe de l’élection entraîne forcement la multiplication des grades et des corps. Tout officier non réélu conserve ses mandataires fidèles, qui parviennent bientôt à constituer de nouveaux bataillons. De là cette avalanche de lieutenans, de capitaines, de commandans qui reçurent le nom d’épauletiers, et chargèrent les états-majors et les budgets beaucoup plus que la liste des défendeurs du pays. La seule réorganisation des volontaires républicains de la Vendée et de la Bretagne amena la déchéance de vingt à trente mille officiers, tous pourvus d’un brevet et d’une solde, mais pas toujours d’un soldat.

Il ne faut pas croire que la prévoyance des chefs n’ait eu lieu de s’exercer que dans les départemens, et que leur action paternelle en faveur de leurs hommes ait trouvé le repos une fois qu’ils eurent passé les portes de Paris. Par une mesure forcée peut-être, mais heureuse en définitive, une sorte de commission administrative fut aussitôt organisée dans chaque bataillon. Ces petites troupes de secours ont été gouvernés et pourvues comme autant de communes réfugiées dans nos remparts. Les mobiles n’étaient vêtus, comme on s’en souvient, que d’une blouse de toile ; on était en septembre, les nuits devenaient froides, et déjà les soldats veillaient à tour de rôle aux remparts. C’est à peine si quelques compagnies de la province avaient leur tunique de drap ; pour notre part, dans ces bataillons qui entrèrent à rangs pressés dans Paris du 10 au 14 septembre, nous n’en vîmes qu’un seul, celui d’Amiens qui portât le vêtement d’ordonnance. On autorisa les corps d’officiers à traiter directement avec les fournisseurs : il y eut entre les départemens une merveilleuse concurrence de zèle, de rapidité, de savoir-faire. Les draps furent enlevés en un clin d’œil ; jaquettes, vareuses, vestons et vestes furent coupés, cousus, livrés comme par enchantement. De là cette diversité de couleurs et découpes. Ici dominait le pantalon bleu de fer fidèle à l’uniforme ; là, le pantalon gris moins régulier faisait bonne contenance. Tel département portait la jaquette à boutons de cuivre suivant le modèle ministériel ; tel autre se contentait de la vareuse à plis froncés. À défaut de drap bleu, le drap noir était de mise. Les képis qui étaient blancs au départ, ceux par exemple de la crayeuse Champagne, sont restés blancs. Une seule règle demeura inflexible, l’uniformité du bataillon et les bandes ronges du pantalon et du képi, dont la réunion, qui est de rigueur, fait connaître à cent pas le garde mobile de toutes les provinces.

Ces différences dans le costume sont une image de celles qui existent entre les bataillons, et si les préoccupations de l’heure présente le permettaient, il y aurait lieu à d’intéressantes descriptions des habitudes, des mœurs dont les diverses populations réunies sous nos remparts et aux grand’gardes offriraient l’occasion. Paris d’abord se distingue des départemens par son attitude, par sa tenue, par la nature particulière de son courage et de son ardeur au combat. Dans Paris même, il y a plusieurs régions qui ont leurs caractères particuliers. Cette admirable capitale, si bien unie contre les ennemis du dehors malgré une poignée d’ambitieux et d’insensés, se divise elle-même en provinces. Elle contient plusieurs villes en une seule, la ville de la noblesse et des grands propriétaires, celle de la banque et des capitaux, celle des universités, celle du commerce et de l’industrie, celle des rentiers et des petits bourgeois. Chacune d’elles a offert à la défense du pays une jeune troupe qui est le fidèle miroir des familles qui l’habitent.

On sait que toutes les villes voisines se jalousent ; les quartiers d’une même ville en font sans doute autant. Au camp de Châlons, un bataillon de mobiles parisiens très bien tenu, plein de zèle et d’ardeur, fut remarqué par les autres à cause des marches militaires continuelles que lui faisait exécuter son commandant, ancien officier de chasseurs à pied. Ils s’en amusaient et disaient : « Voilà les baladeurs qui passent. » À leur tour, les bataillons populaires prennent l’avantage quand il s’agit de travaux manuels, et l’on voit les jeunes gens aux membres délicats gémir un peu à la peine dans le fossé qu’ils creusent, et après quelques coups de pioche regarder tristement leurs mains couvertes d’ampoules. D’autres fois, ce qui pourrait être plus sérieux, les différences d’opinion politique s’accusaient. De simples suppositions produisaient des malentendus qui montrent à quel point les classes sociales à Paris s’ignoraient les unes les autres ; heureusement le service en se rapprochant les a fait se connaître. Au même camp de Châlons, le jour où fut annoncée cette sanglante bataille de Gravelotte que l’on nous donna pour une victoire, les uns voulurent illuminer, les autres jurèrent d’éteindre les lampions. C’était le 15 août, et la joie trop empressée des premiers était soupçonnée de bonapartisme. Inutile de dire que le frottement journalier des bataillons efface peu à peu les aspérités d’humeur, et dissipe les vains soupçons : le danger bravé côte à côte force, en dépit du préjugé, les citoyens à s’estimer.

Les différences subsisteront entre les esprits comme entre les Quartiers. Les officiers des faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré, de la Bourse, du Louvre, du Luxembourg, de l’Opéra, ont eu de la peine à cesser de traiter leurs soldats de messieurs ; mais la courtoisie, la délicatesse des manières, la tenue soignée, coquette même des soldats, les grâces de la conversation, continueront d’être la marque distinctive de ces mobiles du meilleur monde. Leur courage digne des grands noms qui fourmillent parmi eux, a cette espèce de calme que donnent l’éducation et les sentimens élevés. Une bravoure moins réfléchie restera le partage des ouvriers insoucians et gais de Popincourt, de Reuilly, des buttes Chaumont. Le Panthéon, l’Observatoire, les Gobelins, ne perdront pas l’habitude d’une certaine docilité qu’ils ont contractée sous le patronage des classes savantes qui ont fixé dans leur sein leurs dieux pénates. L’exactitude, le bon ordre, le devoir bien rempli, seront toujours du goût des enfans que le commerce élève autour de l’Hôtel de Ville, du Temple, au Marais, à Saint-Laurent. Les bourgeois de Batignolles se sont bravement conduits au Bourget, et leur exemple eût été suivi au besoin par ceux de Passy et de Vaugirard. Saint-Denis, ville de manufactures, a supporté courageusement les horreurs de la guerre. Les jardiniers économes et industrieux de Sceaux manient le fusil aussi bien que la pioche ; ils ne troubleront jamais la paix de la cité, ni ne voudront se compromettre avec Belleville et Charonne, dont il serait d’ailleurs injuste de juger absolument par leurs clubs et leurs meneurs. Toutes ces qualités réunies forment les vertus militaires, une seule exceptée, la discipline. Il faut bien reconnaître que l’obéissance est le mérite particulier dont les mobiles parisiens se piquent le moins. Les trente sous assignés aux jeunes soldats de la province ont pu dans le principe exciter la jalousie des bataillons de Paris, dont la solde a été bientôt portée de 1 fr. à 1 fr. 50 centimes ; cependant l’exemple de la soumission donné par les premiers n’a pas été l’objet de la même émulation. L’enfant de Paris est turbulent, et les circonstances n’ont pas permis de le tenir éloigné des excitations de la place publique, des influences de la camaraderie, qui détournent des devoirs, des plaintes du foyer domestique et des baisers maternels, qui amollissent les âmes. Nous ne parlons pas d’autres habitudes contre lesquelles il est loin de s’armer de la sévérité d’un Caton. On n’a pas oublié les fredaines du camp de Saint-Maur, dont les Parisiens, désireux de dîner en famille, franchissaient journellement les remparts en dépit de toutes les menaces de la discipline. Les voitures de déménagement et les charrettes de foin entraient dans Paris comme le cheval de bois dans Ilion cachant des soldats dans leurs flancs ; si les préposés de l’octroi avaient sondé cette sorte de contrebande nouvelle, ils eussent piqué plus d’un mobile en flagrant délit de désertion. Ces désordres cessèrent dès que l’ennemi fut sous nos murs ; mais il n’y aura de vraie discipline que le jour où l’officier, comme il arrive dans quelques bataillons, ne sera pas contraint de faire la sourde oreille à un mot impertinent. On s’aperçoit trop que la hiérarchie sociale fait défaut dans notre ville, et que Paris ne connaît pas la distinction des châteaux et des chaumières. Heureusement ces enfans terribles redeviennent des hommes le jour du combat ; c’est aux officiers, dont la tâche est ici bien plus difficile de suppléer à l’imperfection de la discipline par leur prudence et leur dévoûment. — Telle est pour ainsi dire, la physiologie des mobiles parisiens. Ils formaient 18 bataillons de 1,100 à 1,500 hommes par bataillon. Si l’on y ajoute deux détachemens d’artilleurs tirés de Saint-Denis et de Vincennes, ils composaient en tout un effectif qui dépassait le chiffre de 25,000.

Il suffit de sortir de l’enceinte de la capitale pour être frappé de la différence qui sépare la jeunesse des départemens de celle de Paris ; la plus saillante résulte naturellement du genre de vie des populations agricoles. Les hommes sont moins expansifs, ils gardent le silence ; en revanche, ils écoutent beaucoup, ils observent tout. On passe immédiatement d’un monde de citadins dans la société des paysans. Cependant moins on s’éloigne de la grande ville plus on sent l’effet de son influence. Autour de nous, dans les départemens de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne, pourvu qu’on ne s’approche pas trop de la Beauce et de la Champagne, on retrouve la mobilité d’esprit de notre vieille Ile-de-France. C’est encore Paris moins peut-être le sentiment d’orgueil qui rend notre ville digne d’être à la tête d’un grand pays. Il faut avoir fait la guerre ou l’avoir supportée pour connaître cette fierté. Les grands et beaux jeunes gens de Pontoise, de Mantes, de Corbeil, d’Étampes, font leur devoir de Français ; mais ils sont nés dans des murs qui n’avaient pas entendu retentir le canon depuis la ligue ou même depuis le temps de Jeanne d’Arc. Saint-Germain était déjà du temps du caustique Mercier une ville de rentiers, et Versailles depuis la révolution est devenu un second Saint-Germain plus magnifique et plus royal ; mais tous deux se souviennent des visites cruelles qu’ils reçurent des alliés en 1815. Le malheureux Sèvres fut pillé une semaine durant par les Prussiens à cette époque ; ne parlons pas des pages qu’il vient d’ajouter à son martyrologe. Quels comptes les enfans de ces villes n’avaient-ils pas à régler avec l’ennemi ! Les bataillons de Seine-et-Marne ont eu plus d’occasions de combattre durant notre siège ; mais combien de souvenirs leur avaient légués leurs devanciers ! Quels récits de combats, de violences, de passages perpétuels de troupes, n’ont pas entendus dans la veillée les paysans des environs de Montereau, de Provins et de Meaux ! Cette dernière ville a vu partir son bataillon au moment même où les ennemis allaient y entrer. Quelques-uns que nous avons entendus laissaient une femme, des enfans ; leurs concitoyens, sans un soldat, presque sans armes, songeaient pourtant à se défendre. Orléans, quoique à 30 lieues de Paris, semble un faubourg de la capitale par sa richesse, et surtout par son esprit alerte, plein de saillies. Appelée par la destinée à jouer dans nos invasions un rôle qui le cède à peine à celui de Paris, cette noble ville, prise, reprise deux ou trois fois en 1814 et 1815 comme en 1870, nous a envoyé des bataillons dont la tournure déjà militaire, dont les blouses blanches n’avaient rien de grossier ni de rustique. On eût dit des francs-tireurs armés à la légère pour aller à la chasse de l’ennemi. Tout le monde sait les pertes nombreuses que le sort des combats leur a infligées ; on ferait une longue liste de ceux de leurs officiers qui sont venus mourir sous nos murs. Pithiviers n’avait pas oublié le pillage ordonné par l’hetman des cosaques, Platov. Montargis, la ville guerrière, inscrira sans doute plus d’un nom nouveau sur les panneaux de sa salle des élections, où elle grave le souvenir de ceux qui sont morts pour la patrie. Pourrions-nous oublier ici le brave colonel de Montbrison, qui les commandait ? Il a succombé à la suite de la fatale journée de Montretout, comme si cette âme guerrière s’était refusée à la douleur de voir la chute de Paris. Ancien officier dans l’armée, ayant largement payé ce qu’il devait au pays, il s’était engagé, au commencement de la guerre, dans une ambulance. Après avoir prouvé sa valeur, il se croyait obligé de mettre son humanité au service de ses anciens compagnons d’armes. Quand les circonstances devinrent plus graves, il crut que son ancienne dette, augmentant avec les malheurs de la France, n’était plus soldée au gré de son honneur. Il reprit cette épée que l’on a vue briller pour la dernière fois le 19 janvier. Il la dressait en l’air portant au bout son képi pour être mieux vu de ses soldats. L’ennemi le voyait aussi : une balle prussienne vint le frapper mortellement.

En parcourant les bataillons provinciaux dont il nous reste à parler, nous avons fait comme un tour de France. Chacun des départemens nous est apparu avec sa physionomie. Au nord la Picardie, avec sa loyauté et sa cordialité proverbiales, n’a pas manqué à l’appel. Les témoins de nos différens combats ont pu s’assurer que, si les enfans de la Somme sont braves comme leurs camarades des autres régions, ils montrent un calme qui promet dans l’occasion la solidité si nécessaire au courage. Marcher au secours de leurs frères du reste de la France est devenu une tradition historique pour eux. Amiens n’a jamais été révolutionnaire. Un de ses députés en 1793 l’accusa d’incivisme ; Amiens répondit en envoyant huit cents de ses gardes nationaux à Lille, que l’ennemi bombardait. En 1814, 1,200 paysans et ouvriers de Doullens et des environs marchèrent avec un détachement de la jeune garde contre les cosaques du baron de Geismar. Abbeville, plus énergique encore, fournit 600 volontaires au siège de Lille en 1792, 800 à Dunkerque menacé, tandis que trois bataillons ruraux de 3,400 hommes couraient à la frontière. Si la Somme n’a pas été mêlée aux engagemens les plus importans du siège de Paris, il faut reconnaître qu’elle a eu le prix de la promptitude ; il faut y ajouter peut-être celui de la bonne tenue. Convoqués à la citadelle d’Amiens, dernier reste des fortifications de cette ville autrefois guerrière, les mobiles du 1er bataillon partaient quelques jours après tout équipés, et venaient se cantonner au collège Sainte-Barbe, en jetant gaîment aux Parisiens ces cris : « Picardie ! la Somme ! » Ils étaient fiers et avec raison de leur belle taille, de leur fourniment irréprochable. Ce bataillon modèle réjouit durant des semaines la rive gauche de ses marches militaires, du son de ses fanfares variées.

Le seul bataillon de l’Aisne qui ait pu nous rejoindre, celui de Villers-Cotterets, de la Ferté-Milon et de Château-Thierry, est moins brillant, mais aussi solide et bien plus nombreux. Partagé entre la Champagne et l’Ile-de-France, son arrondissement est agricole et forestier. Vigoureux et sains, durs à la besogne, ces jeunes paysans sont représentés par leurs officiers comme de vrais et bons enfans, très attachés à leur terre, à leur famille, que les larmes aux yeux ils ont laissée en proie à l’ennemi. Tout campagnards qu’ils sont, ils ne manquent pas d’instruction ; sous ces blouses blanches que Paris vit arriver avec étonnement le 6 septembre au soir, il y avait plus d’un bachelier. Le moyen de deviner qu’il y avait un diplôme dans les poches de certains de ces hommes portant tous leur petit paquet sur l’épaule, et la baïonnette enfilée dans une volaille ou dans des bottes de légumes, modestes et prudentes provisions ; achetées ou recueillies sur la route par ces compatriotes de Racine, et de La Fontaine ? Ces villageois produisirent une vive sensation en parcourant le boulevard Sébastopol pour se rendre au lycée Saint-Louis. C’était le premier bataillon que les Parisiens voyaient arriver dans cet accoutrement rustique. La tunique et le fusil Chassepot les eurent bientôt transformés. Ils avaient eu en route leur petite odyssée, les circonstances dramatiques n’avaient pas manqué à leur départ. Ils étaient à Villers-Cotterets ; presque tout le monde quittait le pays ; le corps du général Vinoy opérait précipitamment sa retraite, l’ennemi dépassait Reims. Les seize cents hommes du bataillon semblaient oubliés dans leur petite ville ouverte. Le commandant voulut prendre en quelque sorte sur lui de se diriger sur Paris. Les dernières troupes du général Vinoy passaient ; on partit avec elles, le 5 au soir, après une fatigante journée d’exercice. Une étape de plus de 12 lieues, de Villers-Cotterets à Dammartin, fut faite dans la nuit. Il y avait un contraste frappant entre les mobiles et les troupes qui revenaient de concert avec eux : les premiers étaient tristes de quitter leur pays, laissé à la merci de l’invasion, mais ils espéraient combattre, résister, se venger tôt ou tard. Les autres, découragées, abattues, ne semblaient même plus croire à la possibilité de se défendre. À Dammartin, par une pluie battante, il fallut attendre toute la journée du 6 qu’un train pût être organisé. Le soir, ils entraient dans Paris, commençant le défilé de ces 90,000 mobiles qui durant huit jours sont venus s’enfermer avec nous.

La France de l’est a fourni un bataillon de la Marne, celui de Châlons, ceux de l’Aube et les mobiles de la Bourgogne. La Marne et l’Aube représentent pour nous cette fidèle Champagne qui a tant souffert dans nos invasions précédentes, et davantage encore dans celle qu’une mémoire plus fidèle et une plus sage prévoyance auraient dû nous épargner. Châlons, rendez-vous général de tous les volontaires de la France en 1792, ne pouvait manquer de payer la dette nationale pour son propre compte, après le peu de résistance que, par la faute des hommes ou des circonstances, l’ennemi a trouvée dans son enceinte : elle l’a payée aussi au nom du département, qui n’a pas oublié qu’un grand nombre de ses communes ont donné leurs noms à nos batailles de 1814. C’est là qu’est Valmy, où la France lut sauvée en 1792 ; c’est là qu’est déposé le cœur de Kellermann, et les enfans de ce pays sont venus prouver ici qu’ils avaient gardé ce grand souvenir. Ce n’est pas l’Aube qui pouvait manquer de mémoire. Interrogez sur ce point les mobiles. Troyes avait à peine réparé ses anciennes pertes quand elles sont venues s’accroître. Nogent-sur-Seine avait vu brûler ses édifices et cent quarante maisons par simple mesure de vengeance. Arcis-sur-Aube, presque détruit, Villenauxe, livrée au pillage durant une semaine, achèvent l’histoire des vieux griefs que ces soldats improvisés espéraient venger sous Paris un demi-siècle après.

Trois des départemens bourguignons, l’Ain, la Côte-d’Or, la Saône-et-Loire, sont présens à Paris. C’est l’ancienne, la véritable Bourgogne. Ici nous passons sous un autre climat, et le courage de ces jeunes gens a la vigueur, la franchise des vins de leurs crus. Ceux de l’Ain, moins vifs, plus attachés à leur sol, à leurs habitudes, sont, comme les Savoisiens, les vieux Gaulois de la montagne. Ceux de Saône-et-Loire sont partagés entre deux sortes de population, les forestiers d’Autun, dont l’éducation a été faite à travers les siècles par les ordres religieux, les agriculteurs et ouvriers de Charolles, de Louhans, de Châlon et de Mâcon surtout, qui sont capables d’un enthousiasme passionné. Ces paysans, riches pour la plupart, très peu communistes, sont volontiers révolutionnaires. Paris ne s’est pas toujours montré assez dévoué aux principes de 1789 pour contenter Châlon ; Mâcon dans tous les temps agités a été montagnard. En revanche, l’étranger n’a pas d’ennemis plus acharnés, la patrie point de défenseurs plus prompts aux sacrifices. Avec la même ouverture de caractère et la même loyauté, les hommes de la Côte-d’Or sont plus fins, plus vifs, plus fertiles en saillies et en épigrammes moqueuses. Piron est né à Dijon. À ces qualités de l’esprit, les enfans de la Côte-d’Or joignent des qualités toutes militaires ; une constitution forte et sanguine est au service de leur imagination féconde et brillante. Ils ont la fougue et l’inspiration dans le combat. Ils l’ont bien prouvé dans les différentes journées de ces derniers mois. La Côte-d’Or avec son entrain s’est mise avec les départemens bretons, si solides, à la tête de cette jeune armée de mobiles dont Paris conservera longtemps la mémoire. Le colonel de Grancey, si regretté de tous ceux qui l’ont approché, commandait les excellens bataillons de ce département. Ancien marin, ayant donné sa démission après avoir servi dans toutes les campagnes de Crimée, de Chine, du Mexique, après avoir fait la guerre près de quinze ans, il avait donné sa démission pour se marier dans son pays, où il occupait par sa fortune et sa naissance une position considérable. Dans le péril où se trouvait la France, il reprit son épée. Depuis ce moment jusqu’à la terrible journée de Champigny, il appartint tout entier à ses bataillons. Au point de départ, l’autorité militaire ne lui créait que des obstacles. Officier de marine et dégagé en cette qualité de certains préjugés sur l’instruction militaire, il voulait dès l’abord exercer ses hommes au feu : on lui refusa les capsules et les cartouches. Rien ne put le décourager. En deux mois, sans un jour de plus, il fit de ses Bourguignons des soldats. Convoqués le 13 août, les bataillons de la Côte-d’Or étaient, grâce à lui, le 13 septembre à Paris, et le 13 octobre à Bagneux, où ils firent une des choses les plus difficiles pour une troupe nouvelle, la guerre des rues. C’est là qu’on put vérifier ce que nous disions tout à l’heure du courage particulier à cette province, de cette valeur originale pleine de feu et d’inspirations heureuses. Les rapports du colonel de Grancey contiennent des faits curieux que les journaux n’ont point connus. On y verrait l’histoire d’un singulier combat engagé dans un four, de trois Bavarois faits prisonniers dans une chambre par un seul homme qui mit les deux premiers hors de combat à coups de baïonnette, et reçut du troisième un énorme coup de crosse. Non-seulement sa tête solide d’enfant de Beaune ou de Nuits n’en fut pas étourdie, il désarma son ennemi. On y verrait l’exploit imprévu d’un capitaine qui par son sang-froid inspira la terreur à sept hommes cachés dans une cave et leur fit jeter leurs fusils à terre. Celui qui dirigeait tous ces courages est tombé à la tête de sa troupe ; la Bourgogne a perdu en lui un de ses plus nobles enfans.

Au centre et au midi de la France, soit que la lenteur des hommes, soit que le soin de la vendange ait empêché les bataillons de sa trouver aussitôt prêts que leurs camarades du nord, de l’est et de l’ouest, nous ne trouvons guère que des arrondissemens détachés qui aient fourni leur contingent, Poitiers, Châteauroux, Valence, Ambert. Cependant le Tarn et l’Hérault sont au complet. Le premier, grâce à l’activité de son colonel, a ses quatre bataillons de beaux soldats, qui, des premiers, ont pu faire le service des grand’gardes, tenir la campagne et faire bonne contenance aux lieux les plus exposés. On ne sait pas assez ce qu’il a fallu d’efforts aux chefs de la mobile de province pour répondre à l’appel de Paris. Un département entendait parler depuis deux ans de la garde mobile comme d’un projet vaguement conçu que son auteur, le maréchal Niel, n’était plus là pour exécuter, que le successeur défendait à la chambre sans y croire, que le général commandant le département ne se cachait pas de condamner d’un simple mouvement d’épaules. Les bourgeois des villes s’en plaignaient parce qu’ils lisaient les discussions du corps législatif ; les paysans en soupçonnaient à peine l’existence. Il y avait pourtant un cadre d’officiers, incomplet, il est vrai ; quant aux hommes, personne avant le 15 août ne s’en était occupé. Ce récit fidèle de ce qui se passa dans le Tarn est à peu près l’histoire de tous les départemens. Les braves Languedociens arrivèrent à Paris le 13 septembre, les uns en blouse, les autres en veste de leur pays. Ils étaient graves, silencieux, il n’y a que leur doux patois qui soit harmonieux à leurs oreilles ; mais, quand on parvenait à les faire parler, il fallait les entendre vanter les beaux fruits sucrés de leur terroir, leurs vins transparens, qu’ils ne craignaient pas de mettre au niveau de ceux de la Gironde. Ils ont dû passer un automne bien maussade et un hiver bien triste sur les coteaux de Montreuil et de Rosny, et devant les Prussiens à Villemonble ! Les jeunes gens de l’Hérault, plus gais, plus insoucians, ne se sont pas fait remarquer par la coquetterie de leur tenue. C’est d’ailleurs un léger défaut qu’ils rachètent largement par la vivacité de leur patriotisme.

La France de l’ouest, moins menacée par l’invasion, a donné l’exemple du dévoûment le plus complet. La Normandie a fourni à la défense les bataillons de la Seine-Inférieure. Quant à la Vendée et à la Bretagne, l’opinion publique a rendu pleine justice à leur courage, à leur amour de l’ordre et du pays. On a remarqué la fière protestation que le 1er bataillon de la Vendée signa contre la tentative de la commune au lendemain du 31 octobre. Tout Paris a retenti de l’éloge que les braves Bretons ont mérité dans les rencontres avec l’ennemi, à Châtillon, à L’Hay, à Champigny, à Garches. Il ne s’attendait peut-être pas à trouver des héros parmi ces enfans du Finistère qu’il vit entrer dans la première quinzaine de septembre, précédés de leurs binious et marchant joyeusement au son de cette musique peu guerrière. Les bataillons d’Ille-et-Vilaine, auxquels la Bretagne entière décernera la palme, se composent d’hommes plus calmes, d’une taille moins élevée, mais d’une résolution à toute épreuve. Celui de Saint-Malo, se souvenant toujours que sa ville s’est suffi à elle-même dans tous les temps comme une petite république, s’était réuni dans son arrondissement. Les quatre autres bataillons, rassemblés à Rennes le 15 août, étaient à Paris le 7 septembre avec les hommes de Saint-Malo, possédant déjà le maniement du fusil à piston. Au moment même de la convocation, ils n’avaient pas le cadre de leurs officiers ; au bout de quinze jours, tout était fait : d’anciens militaires avaient pris le commandement des bataillons, désigné les capitaines et les lieutenans. Dès la troisième semaine, ils étaient parmi nous ; ceux de Vitré, bien qu’ils eussent reçu l’ordre de rester en arrière et de rejoindre l’armée de la Loire, avaient voulu marcher avec leurs camarades. Au bout d’un mois, le 19 septembre, ils figuraient à Châtillon, où l’on sait qu’ils donnèrent l’exemple et rendirent le courage à la ligne. On vit ces jeunes gens si nouveaux au feu tenir les derniers dans leur redoute et tirer lentement, couchés derrière les sacs à terre. Bons chasseurs presque tous, ils économisaient leur poudre et frappaient à coup sûr. Le courage de ces hommes est sérieux et réfléchi comme toute leur conduite ; il résulte d’un sentiment profond du devoir. Chacun des cinq départemens de cette province a pourtant ses traits particuliers qui le distinguent dans la vie des camps. La Loire-Inférieure, traversée par son large fleuve, est plus ouverte aux influences du dehors ; sa population, composée par portions égales de laboureurs et d’ouvriers, fournit des contingens qui se confondent plus vite avec ceux des autres régions. Le Finistère et les Côtes-du-Nord se reconnaissent aisément à leur gaîté pleine d’entrain ; ils sont marins, pour ainsi dire, de naissance, la plupart des matelots qui ont défendu nos forts viennent de ces contrées. Entre tous les Bretons, le Morbihan et l’Ille-et-Vilaine sont les moins bruyans. Le premier a la tristesse de ses landes et de ses monumens druidiques ; le second est calme et silencieux comme ses champs étroits, enfermés dans des haies de grands chênes émondés ; mais tout ce pays est solide comme son granit, il a la ténacité de son vieux Du Guesclin, il pousse jusqu’à héroïsme la passion de sa renommée. L’hermine, que tous ses mobiles portent avec orgueil, est l’image de sa devise séculaire : potius mori quam fœdari On sait qu’ils sont accompagnés de leurs aumôniers, prêtres volontaires, ne recevant pas de solde, pas même de leurs bataillons suivant leur paroisse en marche, leurs camarades d’école ou de village, et convaincus que ceux-ci craindront moins la mort tant qu’ils croiront à une autre vie.

La garde mobile a été un essai de ce que pouvait encore pour se défendre le pays abandonné à lui-même et sans soldats. Après la guerre, la France se trouvera en présence d’un grand dilemme. Exigera-t-elle de tous ses enfans le même service militaire personnel, obligatoire, sans conscription, sans remplacement ? Nous aurions alors des soldats qui demeureraient sous les drapeaux le temps nécessaire pour former une armée solide, trois ans par exemple, et seraient versés dans la réserve, où la durée du service ne pourrait guère être de moins de quatre années, qu’ils passeraient, dans la vie civile, au grand profit de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, et au grand soulagement de notre budget, le tout d’ailleurs sans préjudice de l’obligation qui subsisterait toujours, pour tous les hommes valides, de combattre pour le pays. C’est l’institution prussienne. Ou bien la France préférera-t-elle continuer l’institution française, et verrons-nous à côté de l’armée active et permanente une force publique composée de ceux qui, par diverses raisons, auront été exemptés du service actif ? Dans ce cas, la garde mobile n’aura pas été une expérience dont le souvenir ne subsistera plus que dans l’histoire de cette fatale année ; elle continuera d’être le peuple tout entier en armes, appelé par bans successifs des générations de vingt à vingt-cinq ans, de vingt-cinq à trente, et ainsi de suite. Trois caractères particuliers formeront comme la loi de son existence. Tous les citoyens, suivant leur âge, en feront partie ; ses services ne connaîtront pas d’autre terme que les nécessités du pays. Ses bataillons, correspondant aux arrondissemens et aux cantons qui les auront fournis, y trouveront à moins de frais pour l’état et avec moins de sacrifices pour les hommes l’instruction qui leur est nécessaire.

Ils n’auront pas cette organisation improvisée, tumultuaire, à laquelle il n’a été possible d’obvier que par d’admirables efforts. Mieux préparés à remplir des devoirs que le patriotisme seul ne suffit pas à enseigner, ils supporteront plus aisément le poids de la discipline, et la pratique des vertus militaires leur sera plus facile. Ils ne seront pas tentés, comme ils l’ont été peut-être quelquefois, de tourner leurs regards, avant le temps, vers le foyer paternel. Ils se soumettront à la loi de l’obéissance, et auront des officiers qui ne dépendront plus d’eux. L’élection des chefs a deux graves inconvéniens dont on vient de faire l’épreuve, et sur lesquels nous n’insisterons point. Dans les corps bien disciplinés, elle rend l’obéissance exclusive et habitue les hommes à ne mettre leur confiance que dans ceux qu’ils ont choisis ; dans toute armée, elle détruit l’avancement, et ne permet plus de faire du service une noble carrière.

Et maintenant que la défense de Paris est terminée sans succès, hélas ! mais non sans honneur, c’est encore une consolation dans nos malheurs de conserver quelque temps parmi nous cette armée si intéressante et si nouvelle en France. Elle ne prendra pas du moins le chemin de la terre étrangère sous la garde de nos vainqueurs. Sa présence du reste nous est encore nécessaire pour adoucir nos tristesses, pour donner à tous l’exemple de la soumission à la loi et du respect au drapeau de la France en deuil. S’ils doivent nous quitter, ils pourront bien redire les paroles du héros troyen : « ce bras eût défendu Pergame, si Pergame avait pu être défendue ; » mais nos braves mobiles sont jeunes, et, puisque l’amour de la patrie nous commande d’espérer, comptons pour eux et pour notre pays sur un meilleur avenir.

Louis Étienne.