La Gaspésie/Chapitre VI

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Imprimerie A. Côté (p. 171-210).

CHAPITRE SIXIÈME


Le Port Daniel — La mère Christine et ses miliciens — Paspébiac — Le feu des Roussi — Emmanuel Brasseur — Bonaventure — Les Acadiens — Un original — Cascapédiac.


Charles Roussi, homme intelligent et actif, que nous trouvons à la Pointe-au-Genièvre, se charge de conduire la Sara dans le port Daniel. À force de louvoyer, nous arrivons à la pointe au Maquereau, qui, avec l’île de Miscou sur la côte du Nouveau-Brunswick, forme l’entrée de la baie des Chaleurs. Ainsi nommée par Jacques Cartier, à cause des chaleurs excessives qu’il y éprouva, cette baie a vingt-cinq lieues de longueur, sur quinze à vingt milles de largeur.

La pointe au Maquereau est à onze lieues de Percé, en ligne droite ; elle se trouve à six milles de la Pointe-au-Genièvre et à sept du port Daniel. Après l’avoir passée, nous courons devant une brise magnifique, en serrant la terre du nord, qui appartient au Canada. Des caps de pierre calcaire s’avancent dans la mer ; les uns sont couronnés de grands arbres et revêtus d’une riche verdure, qui descend jusqu’au rivage ; les autres, rongés et bouleversés par l’action des flots, offrent les formes fantastiques, tantôt de châteaux ruinés, tantôt de longues colonnades ou de statues gigantesques posées sur de lourdes bases. De distance en distance, un enfoncement obscur au milieu de la forêt désigne le lieu où des défrichements ont été commencés ; plus loin s’étendent des habitations rapprochées et des champs en culture, indices d’établissements déjà anciens. Un pont traverse une rivière, qui se jette dans l’anse au Gascon ; c’est le seul que nous ayons La Gaspésie 173 jusqu’à présent rencontré dans le district de Gaspé.

Au soleil couchant, nous mouillons au port Daniel. M. H., missionnaire du lieu, vient saluer monseigneur de Sidyme et l’inviter à débarquer ; il est lui-même arrivé hier soir du chef-lieu de sa mission, et ne nous attendait pas avant une semaine. Quoiqu’il soit un peu tard, nous allons visiter la chapelle, près de laquelle les pêcheurs nous reçoivent, la crosse du fusil à l’épaule. Une voix haute et criarde domine le bruit de la mousqueterie, et commande les mouvements de la milice improvisée. — « À genoux, les petits vieux… feu ! feu !… Ils n’avions pas besoin de ménager la poudre. » Cette voix appartient à la mère Christine L…, sexagénaire, qui a vu naître la génération présente, et ne paraît pas en avoir peur, car elle commande en reine et se fait obéir. Née à Paspébiac, elle vit ici depuis quarante ans ; et, s’il faut en juger par la force de ses poumons, elle pourra y vivre encore aussi longtemps.[1]

Le port Daniel est un excellent havre, qui peut avoir quatre ou cinq milles de tour. Les seuls vents du sud-est s’y font sentir ; il est abrité contre tous les autres par un cercle de hautes collines. Un étroit goulet décharge, dans ce bassin, les eaux d’un lac formé par la réunion de plusieurs rivières. Entre le lac et le port, s’avancent deux pointes basses et sablonneuses, sur lesquelles les pêcheurs ont bâti les habitations d’été, pour être plus près de leurs filets, de leurs vignots et de leurs berges. Les maisons d’hiver sont plus haut, au bord des rivières ; les familles y passent la saison rigoureuse, parce qu’il leur est plus facile de s’y procurer le bois de chauffage, et que les hommes y sont plus rapprochés de la forêt, où la plupart d’entre eux sont employés, durant l’hiver, à préparer les bois pour l’exportation. L’année dernière, quatre ou cinq navires ont fait ici des chargements de bois ; le nombre s’en augmentera, sans doute, car de belles forêts s’étendent à l’intérieur et n’ont pas encore été exploitées. Le Port-Daniel fournit d’excellente pierre à chaux, qui se transporte aux autres établissements de la baie des Chaleurs ; dans quelques années, il pourra offrir au Canada du charbon de terre, dont on a découvert des gisements considérables près des rivières.


10 heures du soir.

La Sara est mouillée au pied du cap au Diable, qui, par sa forme, nous rappelle le cap aux Diamants de Québec. Ce qui ajoute à l’illusion, ce sont des feux que ravive la brise de la nuit. Pendant plusieurs jours, un incendie a parcouru les bois qui couronnent le promontoire, et ce soir tous les bûchers, d’où tantôt ne s’élevait qu’un peu de fumée, sont attisés et répandent une lueur rougeâtre sur une portion du port, tandis que les autres parties sont enveloppées de profondes ténèbres. Épars depuis la base jusqu’au sommet de la colline, ces flambeaux retracent à l’imagination les mille lumières, qui, pendant la nuit, s’étagent les unes au-dessus des autres, dans la vieille capitale du Canada.


Juillet, 7.

Vingt-cinq ou trente familles habitent le Port-Daniel et les anses voisines. Ces bonnes gens ressemblent beaucoup à ceux de la Pointe-au-Genièvre. Leur langage n’est pas toujours intelligible pour un canadien, car ils ont des expressions et des tournures particulières à leur localité.

La température, nous dit-on, est ici un peu plus douce qu’aux environs de Percé ; ce printemps, les semailles y ont été commencées dans la première semaine de mai. Moins abondante qu’à la Pointe-au-Genièvre, la morue est en partie remplacée par d’autres poissons, surtout par le saumon, qui monte en grande quantité dans les rivières. Dernièrement, un seul pêcheur a pris, dans une journée, soixante-huit saumons, pesant de vingt-cinq à trente livre chacun.

Sous une main protectrice et capable de la guider, la population du Port-Daniel pourra, avec les avantages dont elle jouit, s’élever à une condition beaucoup plus prospère.[2]

À notre départ de ce lieu, malgré la surveillance active de la mère Christine L… sur ses miliciens, un fusil, chargé outre mesure, éclate, et les morceaux sont lancés au loin, sans néanmoins blesser personne.

Vers midi nous sommes sous voile. Le vent tombe ; un calme plat nous arrête vis-à-vis des pêcheries de la Nouvelle. Nous espérions arriver de bonne heure à Paspébiac ; il faut remettre la partie à demain. Cependant le temps est si beau et les causeries sur le gaillard d’arrière sont si gaies, que personne ne s’aperçoit du contretemps. Le soleil se couche dans toute sa gloire et éclaire de ses derniers rayons un ciel sans nuage ; à l’occident, le crépuscule déploie lentement son manteau d’or et de pourpre ; à l’orient, les côtes basses du Chippagan se dessinent, comme une longue bande qui se confond avec l’azur de la mer. À mesure que l’obscurité s’étend sur l’horizon, les feux allumés sur le banc de Paspébiac lancent des jets d’une lumière rougeâtre, qui tremblent sur la surface ridée des eaux, et produisent à cette distance un effet lugubre,

Les feux, placés souvent en plein air, sur cette pointe basse et avancée, étant reproduits par le mirage, ne seraient-ils pas la cause réelle du phénomène, connu dans les environs sous le nom de feu des Roussi ? Suivant les rapports de ceux qui disent l’avoir examiné, une flamme bleuâtre s’élève par fois au sein de la mer, à mi-distance entre Caraquet et Paspébiac. Tantôt petite comme un flambeau, tantôt grosse et étendue comme un vaste incendie, elle s’avance, elle recule, elle s’élève. Quand le voyageur croit être arrivé au lieu où il la voyait, elle disparaît tout à coup, puis elle se montre lorsqu’il s’est éloigné. Les pêcheurs affirment que ces feux marquent l’endroit où périt, dans un gros temps, une barge conduite par quelques hardis marins, du nom de Roussi ; cette lumière, selon l’interprétation populaire, avertirait les passants de prier pour les pauvres noyés.

Juillet, 9.

De grand matin, nous dédoublons la pointe du banc de Paspébiac. Le banc ou, comme on le nomme ici, le bagne, est un triangle équilatéral dont la base est formée par la terre ferme ; des deux extrémités de cette base, qui a un mille de longueur, partent deux bandes sablonneuses, larges environ d’un arpent et se joignant à un mille en mer. L’intérieur de ce triangle est un beau bassin, qui communique avec les eaux de la mer par un étroit canal. Le bassin et le goulet étaient autrefois assez profonds pour recevoir des navires ; malheureusement, au milieu du premier se trouvait un îlot, qui, en s’affaissant, l’a rempli de manière qu’il ne sert plus que pour des barges.

La compagnie Robin a, dans ce moment, huit gros bâtiments mouillés dans le havre voisin du banc. Venus ce printemps avec une cargaison de marchandises, ils repartiront chargés de morue, au commencement de l’automne. En attendant, les matelots sont occupés à faire la pêche et à préparer le poisson.

Il y a soixante ans, quelques familles seulement habitaient ce lieu, où l’on compte aujourd’hui six cents âmes. Une partie de la population paraît être venue de Plaisance dans l’île de Terreneuve ; elle s’est depuis augmentée par l’adjonction de Basques, de Canadiens et de Jersiais. La renommée nous l’avait d’avance peinte sous des couleurs assez sombres ; aussi fûmes-nous surpris de la trouver beaucoup mieux qu’on ne l’avait faite. Les Paspébiacs ne seraient certainement pas des ornements dans un salon ; pour la science et pour les lettres, ils figureraient assez tristement à côté d’un Arago ou d’un Châteaubriand. « Mais après tout », vous diront-ils avec complaisance, « les Paspébiacs, ils étions des hommes rares ; pour la pêche, pour la chasse, pour prier le bon Dieu, ils n’en craignions point. » Ils paraissent vifs et emportés, et cependant ils sont toujours prêts à rendre service ; ils parlent avec véhémence et à tue-tête, de sorte qu’on les croirait fâchés, tandis qu’ils se disent des douceurs. Un Paspébiac crie-t-il à son voisin : « Taise-toi, ou je t’enfonce un croc dans le gau » ; il lui fait un compliment qu’on adresse qu’aux plus intimes amis.

Emmanuel Brasseur, le bras droit du missionnaire, est le beau idéal du Paspébiac. Sec, fort et vigoureux, les yeux brillants, plein de vie et de feu, il passe pour un habile pêcheur et un intrépide marin. Ses prouesses sur la mer sont nombreuses, et il aime à les raconter. Sa langue ne lui suffit pas pour exprimer ses pensées ; car, quoiqu’il parle vite et haut, il emploie toutes les parties de son corps, pour présenter avec plus d’énergie les incidents et les faits que sa parole s’occupe à décrire. Vous dit-il les tempêtes qu’il a essuyées dans sa barge ? Il se balance comme les mâts, il bondit comme la vague, il siffle comme les vents déchaînés. Rappelle-t-il quelques exploits au pugilat ? Sur votre tête, il promène un poing décharné et dur comme un marteau, et à chaque instant il menace de vous assommer. Vous raconte-t-il comment le médecin a coupé la jambe à son fils ? Il s’étend sur le plancher, s’arme d’un couteau, se roidit, se roule, se tord comme une couleuvre blessée, et cherche ainsi à exprimer les sensations de la douleur, que lui-même n’a jamais éprouvée. Cette dernière est une longue histoire, qu’Emmanuel termine en déclarant que, pendant une semaine, « le joculot n’avions pas d’autre goût que de flairer de la douceur. » — Dans le français des Acadiens, adopté en grande partie par les Paspébiacs, le joculot est le dernier garçon de la famille ; flairer de la douceur, veut dire manger du sirop.

Quoique voisins, les Acadiens de Bonaventure et les Paspébiacs ont peu de rapports ensemble. De mémoire d’homme, l’on n’a point vu un garçon d’une de ces missions épouser une fille appartenant à l’autre. Des deux côtés, un certain orgueil de caste s’oppose à ces alliances.

Le presbytère de ce lieu est assez commode ; une terre, de dix arpents en superficie et toute défrichée, est destinée à l’usage du missionnaire. Aussi les Paspébiacs voudraient-ils avoir un prêtre résident, qui desservirait le Port-Daniel, tandis qu’un autre missionnaire serait chargé de Bonaventure et de Cascapédiac. Monseigneur de Sidyme approuve fort ce projet, qui serait avantageux à toutes les parties intéressées.

Les habitants de Paspébiac dépendent complètement de la maison Robin. Lorsque le gouvernement se décida à concéder des terres, M. Charles Robin, qui jouissait ici d’un pouvoir absolu, exposa aux pêcheurs qu’il leur serait plus avantageux de n’avoir chacun qu’un lopin de dix arpents, parce que la culture en grand les détournerait de la pêche. Ils se laissèrent persuader, et maintenant ils regrettent leur folie. Ces petits terrains, ne fournissent qu’un peu de pacage, et les propriétaires doivent tout acheter aux magasins de la compagnie, qui leur avance des marchandises à crédit, et dont ils demeurent toujours les débiteurs.[3]

Quand ils veulent secouer leurs chaînes et porter ailleurs leur poisson, on les menace de les traduire pour dettes, devant les tribunaux, qu’ils redoutent. Force leur est de se remettre sous le joug, et d’expier par une longue pénitence leur tentative d’émancipation.

Le règlement imposé aux agents leur défend de rien avancer aux pêcheurs, avant un temps marqué ; les hangars seraient-ils pleins de provisions, pas un seul biscuit ne sera distribué avant l’époque déterminée. Comme les pêcheurs ne sont payés qu’en effets, ils ne peuvent rien mettre de côté pour l’avenir ; mais quand ils ont pris ce qui leur est nécessaire, on achève de solder leurs comptes avec des objets de luxe. Aussi les filles sont-elles ici mieux vêtues que les élégantes des faubourgs, à Québec. Les écoles sont proscrites. « Il n’y a pas besoin d’instruction pour eux », écrivait M. Philippe Robin à ses commis ; « s’ils étaient instruits, en seraient-ils plus habiles à la pêche ? »

Lorsque les Paspébiacs prirent leurs terres, la forêt descendait jusqu’au banc, sur lequel ils avaient élevé leurs maisons. Les défrichements s’étendirent, et il fallut songer à se rapprocher du théâtre de leurs travaux agricoles. Ils se bâtirent donc dans le bois ; et, quoique aujourd’hui les arbres aient été abattus, ils continuent de désigner leurs habitations d’hiver sous le nom de maisons du bois, tandis que leurs habitations d’été sont les maisons du bagne.

Sur la terre ferme, près du havre, est la résidence ordinaire des commis de MM. Robin : c’est un joli cottage, à demi caché au milieu d’un bosquet. Sur le banc, un vaste établissement renferme les magasins, les hangars, les chantiers, ainsi qu’une maison qui sert de demeure aux agents pendant le temps de la pêche. Dans ce lieu, règne un ordre admirable ; les cours sont couvertes de gravier, qu’on aplanit sous le rouleau ; tous les bâtiments sont blanchis à la chaux ou peinturés : les chantiers pour la construction des navires de la compagnie sont pourvus, en abondance, des meilleurs matériaux.

Paspébiac renferme le dépôt principal des marchandises destinées au pays, et du poisson préparé pour les marchés étrangers. C’est d’ici que partent les bâtiments qui vont porter la morue aux Antilles, au Brésil et en Italie. Une bonne fortune toute spéciale s’est attachée aux navires de la compagnie. Chaque année, depuis plus d’un demi-siècle, ils sont expédiés vers différentes parties du monde, et il ne s’en est encore perdu que deux, tant est grand le soin que mettent les chefs à choisir de bons capitaines et à n’employer que des bâtiments convenablement équipés. Pendant la dernière guerre, tous les navires des Robin étaient armés de canons, et en état de se défendre contre les armateurs des États-Unis.

Juillet, 11.

Après midi, nous faisons voile de Paspébiac. Comme des chemins sont ouverts entre ce lieu et Bonaventure, M. P. nous a devancés, et il est parti ce matin dans la voiture d’un de ses amis.

Suivant quelques touristes, Paspébiac est le plus beau site de toute la baie des Chaleurs. En effet, de la mer, le coup-d’œil est vraiment remarquable. Au niveau des eaux, s’avance le banc, qui présente à sa pointe une masse d’édifices éclatants de blancheur, tandis que, sur ses flancs, s’étend la longue ligne de maisons des pêcheurs. Dans cette partie, se déploie le mouvement qui distingue les pêcheries un peu considérables. Au second plan, le coteau s’élève régulièrement, et déroule un beau tapis vert, dont l’uniformité est brisée par des bouquets d’arbres, et par les habitations d’hiver ; au milieu de ce village, l’église catholique et la chapelle protestante forment deux objets saillants ; le fond du tableau est fermé par la forêt, aux teintes sombres et sévères.

Le vent d’est nous amène une pluie abondante, la première qui soit tombée depuis le printemps dans la Gaspésie. Ce matin même, les Paspébiacs assistaient avec piété à une grand’messe, chantée pour obtenir de Dieu la cessation de la sécheresse ; rendus à Bonaventure, nous apprenons que cette pluie bienfaisante ne s’est pas étendue hors des limites de Paspébiac.

À une lieue du banc, est New-Carlisle, petite ville renfermant quelques maisons éloignées les unes des autres. On en pourrait dire, à plus juste titre que de Washington, que c’est une ville en promenade à la campagne. Elle possède une cour, une prison, des avocats et quelques notables personnages de la contrée, Le gouvernement anglais a dépensé quatre-vingt-deux mille livres sterling, pour établir à Douglastown et à New-Carlisle des familles, restées fidèles à la mère-patrie, pendant la révolution des provinces de l’Amérique. « Cet argent », disait le juge Thompson à l’Évêque de Sidyme, « n’a pu être dépensé que pour creuser des canaux sous terre, car, sur le sol, on ne voit rien qui ait pu causer de si énormes dépenses. » C’est encore à New-Carlisle qu’est placé le bureau de la douane, pour le nord de la baie des Chaleurs ; et il est à déplorer qu’on l’ait relégué sur un point dont les vaisseaux ne peuvent approcher, tandis qu’à droite et à gauche se trouvent des havres excellents.

Dans le nom de cette ville, on reconnaît la manie de déplacer les anciens noms, pour en substituer de nouveaux, d’origine anglaise. Aux noms sauvages de Richibouctou, de Nipisiguit, de Tracadigetche, les autorités ont cherché à faire succéder les noms usés de New-Liverpool, de Bathurst, de Carleton. De là naissent souvent des méprises. L’année dernière, un bâtiment arrive d’Angleterre à Bonaventure ; le capitaine, vieux marin, connaissait tous les recoins de la baie des Chaleurs. Il demande où il pourra trouver Bathurst, lieu de sa destination, et il est tout étonné d’apprendre que le port de Bathurst n’est autre que celui de Nipisiguit, où il a déjà fait bien des voyages.

Au détour de la pointe de Bonaventure, nous rencontrons une barge ornée de banderoles et faisant route vers nous ; elle porte les notables du lieu, accompagnés de quelques miliciens, qui, le mousquet à l’épaule, n’attendent qu’un signe pour commencer la fusillade. Les premiers montent sur la goëlette, et nous informent, qu’elle ne peut entrer dans la rivière de Bonaventure qu’à marée haute et par un chenal tortueux et difficile. Sur leur invitation, nous profitons de la barge qui les a amenés, pour nous rendre à la pointe, près de l’embouchure de la rivière. L’église est placée à un mille de là, sur une étroite langue de terre, qui s’avance entre la mer et le barachois ; elle est remarquable par sa propreté exquise plutôt que par son architecture. En arrière, est un joli presbytère, habitation principale de M. H., dont la mission comprend le Port-Daniel, Paspébiac, Bonaventure et Cascapédiac.

Bonaventure est à huit lieues de Port-Daniel, à quatre de Paspébiac, et à six de Cascapédiac ; ses habitants sont des Acadiens, à la physionomie douce et intelligente. Leur caractère et leurs habitudes, nous dit M. le missionnaire, s’accordent avec ses dehors prévenants. L’instruction élémentaire, répandue parmi eux, a produit et produit encore les résultats les plus satisfaisants pour le corps et pour l’âme. Il est digne de remarque que, dans les deux ou trois endroits du district de Gaspé, où l’on a établi des écoles, les habitants remplissent leurs devoirs civils et religieux mieux que leurs voisins qui sont privés de ce grand avantage.

En 1762, treize familles acadiennes, qui, depuis deux ans, étaient traquées par les autorités anglaises, et vivaient dans les bois avec les sauvages, se décidèrent à se fixer sur les bords de la rivière de Bonaventure. Les premiers colons et leurs descendants se livrèrent particulièrement à la culture de la terre, et ne s’occupaient de la pêche que pour subvenir à leurs propres besoins. Le gouvernement tarda longtemps à leur donner des titres de possession ; en 1792, ils ne les avaient pas encore reçus, car ils se plaignirent à cette époque de ce qu’on accordait à d’autres les terres qu’ils avaient défrichées et améliorées.

En général, les Acadiens vivent très-vieux, et laissent de nombreuses postérités. Une des familles qui se sont le plus anciennement établies en ce lieu, celle des Poirier, renferme plusieurs centaines d’individus. Un vieillard, nommé Forêt, aïeul de quelques habitants de Bonaventure, mourut, il n’y a pas fort longtemps, au Cap-Breton ou dans la Nouvelle-Écosse, laissant après lui trois cent dix-huit descendants.

L’on rencontre encore, à Bonaventure, bien des restes de ces familles patriarcales, qui autrefois cultivaient en paix les terres de l’Acadie, et rappelaient, par leur foi et la pureté de leurs mœurs, les temps primitifs du christianisme. Dispersés dans toute l’Amérique du Nord, les Acadiens conservent encore religieusement la mémoire de ces temps de bonheur, interrompus par un acte atroce de barbarie ; ils n’ont pas oublié les circonstances qui accompagnèrent l’expulsion de leurs ancêtres. Les malheureuses victimes, qui la veille vivaient sous la protection des lois anglaises, furent poussées, la bayonnette dans les reins, sur les navires de Sa Majesté britannique ; on ne leur laissa point le temps de se vêtir ; on ne leur permit point de rien emporter. Le mari fut séparé de sa femme, le frère de son frère, l’enfant de ses parents. Les uns furent jetés sur les côtes d’Angleterre ; on débarqua les autres dans les colonies anglaises, qui se les renvoyaient de port en port. L’Acadie, presque entière, resta ainsi privée de ses habitants, jusqu’à ce que des colons d’origine britannique vinssent prendre les terres, les bestiaux, les maisons toutes meublées des malheureux exilés. L’expulsion des Acadiens fournit une des pages les plus sombres de l’histoire de la domination anglaise en Amérique.

Peu d’événements ont causé des aventures aussi romanesques, aussi curieuses, que le grand dérangement ; c’est ainsi que les Acadiens ont nommé leur expulsion de la terre de leurs pères. Portant leur foi, leur probité et leur industrie dans les lieux où on voulut les laisser aborder, beaucoup d’entre eux s’établirent avantageusement ; après nombre d’années, quelques-uns réussirent à trouver les parents dont ils avaient été séparés depuis l’enfance.

La religion formait le fond des institutions morales et politiques des Acadiens ; chez eux tout se rattachait à la religion, tout était réglé par les préceptes de la religion ; leur histoire est, pour ainsi dire, imprégnée du sentiment religieux. Qu’on compare, sur les événements de cette époque, les détails sèchement donnés par les officiers français et canadiens, avec les traditions conservées au sein des familles acadiennes, et l’on sera forcé d’admirer la vivacité et la simplicité de la foi qui soutenait ce peuple, au milieu de ses adversités.

En 1756, l’intendant Bigot, écrivait au ministre : « M. de Boishébert, qui commande sur la rivière Saint-Jean, nous a envoyé le capitaine et l’équipage d’un bâtiment, qui transportait des Acadiens au nombre de deux cent cinquante hommes, femmes et enfants, de Port-Royal à la Caroline. Ce bâtiment, étant séparé par le mauvais temps, d’une frégate qui l’escortait, ainsi que d’autres navires aussi chargés de familles, les Acadiens se révoltèrent et obligèrent ce capitaine à les mener à la rivière Saint-Jean. »

Voilà le rapport officiel ; voyons le récit du même fait, modifié par la piété catholique et par la confiance en la providence de Dieu. Je le donne comme je l’ai reçu d’un ancien habitant de Bonaventure, dont le grand père était, avec sa famille, sur le navire mentionné par Bigot. « Un des navires anglais portait un bon nombre de ces bonnes gens. Peu de jours après qu’il eut laissé Port-Royal, une violente tempête s’éleva. Parmi les prisonniers, il y avait de vieux marins, qui entendaient la navigation, encore mieux que les Anglais. Désespérant de conserver le navire avec son faible équipage, le capitaine appela les Acadiens à son secours. Ceux-ci ne se firent pas prier ; car il s’agissait de sauver leurs femmes et leurs enfants. Pendant le trouble causé par le vent et par la mer, les prisonniers délivrent leurs compagnons de captivité, s’emparent du capitaine et des matelots anglais, qu’ils relèguent à fond de cale, et prennent eux-mêmes la direction du navire. Libres, ils commencent par se jeter à genoux et récitent les litanies de la sainte Vierge. Puis ils se relèvent pleins de confiance, attachent au gouvernail un scapulaire, et invitent leur bonne mère à guider le navire, tandis qu’eux-mêmes feront la manœuvre. Et le navire fut si bien conduit, qu’au bout de quelques heures il arrivait dans la rivière Saint-Jean. »

La navigation, l’agriculture et la coupe des bois de construction occupent les Bonaventuriens. Les bois, qui se descendent dans la rivière de Bonaventure, sont achetés par la maison Gilmour, et transportés à Dalhousie, d’où on les expédie en Angleterre.


Juillet, 14.

La visite épiscopale s’est terminée aujourd’hui ; elle semble avoir produit les meilleurs effets sur les braves gens du lieu. Vers le soir, nous retournons à la goëlette, qui nous attend près de la pointe où nous sommes descendus en arrivant.

Un original, moitié anglais, moitié français, nous reçoit sur le gaillard, avec les airs d’un gentilhomme qui fait les honneurs de sa maison. Il est partout, sur le pont, dans la chambre, à l’avant, à l’arrière ; impossible de l’éviter. Il s’attache comme une sangsue à ceux qu’il peut saisir ; il poursuit son homme, du geste et de la langue, des pieds et des mains, en anglais et en français : « C’est avec un regret infini », répète-t-il, « que j’ai appris le départ de Paspébiac de Monseigneur l’Évêque, au moment même où je me disposais à le visiter. C’est un devoir pour moi de témoigner mon respect aux personnages distingués qui visitent la baie des Chaleurs ; aussi ai-je fait aujourd’hui un voyage tout exprès pour voir Sa Grandeur. » La soirée s’avance, et l’on n’a pu encore secouer à terre l’importun visiteur ; sans avoir égard aux civilités qu’il semble attendre, nous descendons au souper, laissant le bourgeois se siffler dans les doigts. — « Monseigneur, un mot, s’il vous plait ; outre le plaisir de vous saluer, je voulais avoir celui de vous présenter un beau quartier de veau ; il est à vous, au prix de quatre chelins. » — « Je suis bien reconnaissant de votre politesse », répond l’évêque, « mais c’est demain un jour maigre chez les catholiques, et nous n’avons pas besoin de viande fraîche pour observer l’abstinence. »

Après le souper, le brave homme nous attend près de l’escalier : — « Monseigneur, je reviens ; je n’ai pu vendre mon veau, je vous prie de l’accepter en présent. » — « Que votre veau soit offert en vente ou en présent, nous n’en mangerons point demain. Comme vous n’avez rien à faire avec les scrupules des catholiques, le plus court moyen de vous en débarrasser serait d’en faire un dîner pour vos amis. »


Juillet, 15.

De grand matin, nous sommes au large ; un temps calme et brumeux fait place, sur les dix heures, à un soleil brillant et à un vent léger qui nous pousse vers Cascapédiac.

C’est chose facile d’observer les jours maigres, quand on vit dans ces parages. Hier, nous nous sommes pourvus de saumon à Bonaventure ; aujourd’hui, en poursuivant notre route, nous faisons provision de morues, aux barges des pêcheurs, qui nous offrent les plus belles, à un chelin la douzaine.

Vers midi, le vent fraîchit ; nous dédoublons le cap Noir, et devant nous s’étend la belle baie de Cascapédiac, qui a treize milles de largeur sur cinq ou six de profondeur.

Monseigneur de Sidyme est reçu par la population, réunie sur la grève. Au milieu de la foule, s’agite un gros matelot anglais, qui est évidemment un digne disciple de Bacchus. Il vaut à lui seul une compagnie d’artillerie. Un tison à la main, il se tient près du canon, aussi droit que le permettent ses jambes chancelantes ; comme officier, il commande de faire feu ; comme seul artilleur, il applique la torche à l’amorce ; et, comme assistant, il applaudit par un vigoureux hurrah.

L’église de Cascapédiac est un joli édifice de bois, bâti par M. Painchaud, autrefois missionnaire dans cette partie du diocèse de Québec. Elle touche au presbytère, où réside un vieux gardien, qui est en même temps chantre et sacristain. Tout auprès, coule le petit Cascapédiac, qui, avant de se jeter dans la baie, fait tourner les moulins de M. Cuthbert, riche marchand écossais. L’embouchure du grand Cascapédiac est à une demi-lieue plus loin. Ces deux rivières, dans la partie inférieure de leur cours, arrosent une vallée unie et fertile, qui s’enfonce entre les montagnes, et s’étend jusqu’à trois lieues de la mer. Plusieurs familles écossaises et irlandaises, attirées par M. Cuthbert, ont commencé à défricher la portion la plus reculée de la vallée, et sont très-satisfaites de leurs premières récoltes. Cependant la masse de la population à Cascapédiac est d’origine française comme dans tous les autres lieux que l’évêque a visités sur la côte. De fait, même après l’établissement de petites colonies anglaises, à Douglastown et à New-Carlisle, la majorité des habitants de la Gaspésie a toujours été française et catholique. En 1793, M. Fromenteau, qui avait parcouru tout le pays, écrivait au juge en chef de la province du Bas-Canada : « Les cinq-huitièmes des habitants du district de Gaspé sont acadiens et canadiens ; le reste est de nations mêlées ; les catholiques romains forment les trois-quarts de la population.

Juillet, 18.

Une belle pointe, couverte de pins, s’avance entre les deux rivières de Cascapédiac ; c’est un des sites les plus agréables de toute la Gaspésie. La large baie de Cascapédiac, les rives verdoyantes des rivières, les montagnes de Maria, qui se terminent par la cime élevée du mont Tracadigetche, forment un tableau plein de noblesse et de grandeur.

Au delà du grand Cascapédiac, est un petit village de sauvages micmacs, établis sur un terrain de huit cents arpents, que le gouvernement a réservé pour leur usage, quand les terres voisines ont été vendues. Cet établissement paraît être une dépendance du village de Ristigouche.

On nous désigne, sur l’autre côté de la baie des Chaleurs, une terre fort basse. C’est l’île aux Hérons, où, le printemps dernier, les pêcheurs des environs ont trouvé le hareng en grande abondance. Jusqu’à présent, la pêche au hareng avait été négligée, parce que l’on aimait mieux s’occuper du saumon et de la morue. Aujourd’hui que ces deux dernières espèces deviennent rares vers le fond de la baie, il y aurait plus d’avantage à faire la pêche au hareng, sur une plus grande échelle. Ce poisson, qui, il y a trois ou quatre cents ans, enrichissait les Hollandais, qui, aujourd’hui, donne des profits considérables sur les côtes de l’Angleterre et de l’Écosse, pourrait devenir un objet important de commerce dans ce pays. Un écrivain du règne de Jacques I, prétend qu’en une seule année les Hollandais vendirent un million et soixante-huit mille barils de hareng, et qu’ils en retirèrent une somme d’un million cinq cent dix-sept mille livres sterling. Outre ce qui fut ainsi vendu, il en fut sommé dans le pays pour une valeur de plusieurs centaines de milliers de louis.

On conserve le hareng, soit en le salant, soit en le fumant. Le poisson conservé par le premier procédé se nomme chez les Anglais, white ou pickled fish. Le mot de pickle, suivant quelques étymologistes, serait dérivé de Beauklen, nom d’un flamand, qui, le premier, découvrit le secret de conserver le hareng en le salant. Pour reconnaître le service rendu au commerce par cette découverte, les états de Hollande érigèrent une statue à Beauklen, mort en 1397. Pour fumer le hareng, on le laisse dans la saumure pendant vingt-quatre ou trente heures, après quoi on l’attache par la tête, et on l’expose à la fumée. Pour être bon, disent les Hollandais, il doit être gros, gras, huileux et mou. À Bonaventure et à Cascapédiac, l’on fume beaucoup de hareng ; il serait peut-être La Gaspésie 209 mieux de le saler, car celui qu’on prend dans la baie des Chaleurs est généralement fort maigre.

L’on prétend avoir découvert des huîtres près du cap Noir. Les eaux étant devenues très-basses, il y a plusieurs années, des pêcheurs crurent en apercevoir un banc, à une profondeur de deux brasses. Jusqu’à ce jour, cependant, Caraquet est le seul endroit de la baie des Chaleurs qui en ait fourni.

Poussée par une brise de grand largue, la Sara fuit rapidement vers Carleton. La mer est houleuse, et frappe fortement contre le flanc de la goëlette. Tandis que M. N., étendu sur le pont, jouit des douceurs du sommeil, une vague vient se déployer sur lui, et l’inonde de la tête aux pieds. Le brave dormeur se soulève sur le coude, ouvre un œil pour s’assurer qu’il n’a pas été emporté à la mer, secoue son manteau, se retourne et ronfle.

Au bout d’une heure et un quart, nous ayons parcouru les quinze milles qui séparent Cascapédiac de Carleton, et nous jetons l’ancre vis-à-vis de ce dernier endroit.

  1. La mère Christine est encore bien vivante, et toujours disposée à faire entendre sa voix. Elle se rappelle avec plaisir le temps où elle commandait la milice, quand Monseigneur Turgeon visita le Port Daniel ; c’était alors un temps comme on n’en voit plus aujourd’hui. Et les miliciens donc ! ce n’étaient pas des freluquets comme à présent ; ça savait manier le fusil et obéir au commandement.
  2. Depuis qu’un missionnaire réside au Port-Daniel, une amélioration sensible s’y est produite, et au temporel et au spirituel.
  3. La compétition a opéré de grandes améliorations dans l’état des choses depuis que la maison LeBouthillier a établi des magasins à Paspébiac.