La Gloire et l’Indigence (ode) (O. C. Élisa Mercœur)

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LA
GLOIRE ET L’INDIGENCE.
ODE.

 

Du mortel indigent coupable de génie,
C’est, hélas ! au tombeau que le crime s’expie ;
La pierre du cercueil est son premier autel.
Il existe, on l’insulte ; il expire, on le pleure ;
Il commence de vivre à cette dernière heure…
Sous la maiu du trépas il devient immortel.

Élisa Mercœur.
 

Le mérite élancé du sein de l’indigence
Sait prendre vers la gloire un vol plus courageux.

Le Brun.
 

Je n’ai donc plus que toi, lyre, ma seule amie ;
Des sons, des chants encor, tes hymnes, sont ma vie.
Ta voix, l’écho de l’âme, est une voix du ciel :
J’oublie en t’écoutant le poids de ma misère ;
Je souffre moins alors, et, dans la coupe amère,
Ma bouche croit trouver quelques gouttes de miel.


D’un feu près de s’éteindre, ah ! ranimons la flamme !
De mes jours au déclin, que la parque réclame,
Entre ses doigts tremblans va se rompre le fil.
Celui qui chante et cédera son instinct suprême,
Qui n’a vécu jamais qu’au-delà de lui-même,
Doit léguer sa mémoire à ses frères d’exil.

Dieu nous jette au hasard un moment sur la terre,
Et l’existence à l’homme est pesante ou légère ;
Ce qui lui semble un âge est à peine un seul jour.
L’un tombe au premier pas, quand un autre s’élève ;
Libres ou dans les fers, nous poursuivons un rêve
D’ambition, de gloire, ou d’ivresse, ou d’amour.

Et le mien (que les cieux prolongent ce délire !)
Est d’enchaîner la gloire au magique sourire ;
Et je poursuis encor mon songe inachevé.
Mais un vent m’a brisé comme un roseau fragile :
Ainsi le voyageur qui cherchait un asile,
Le soir, sur le chemin, dort sans l’avoir trouvé.

Aussi, pourquoi ce rêve ? Ici-bas le poète,
Chaque jour repoussé par la pitié muette,
N’a jamais que de loin contemplé le bonheur ;
Et de gloire et d’oubli s’abreuvant tout ensemble,
Sans le trouver cherchant quelqu’un qui lui ressemble
N’a pas un sein ami pour appuyer son cœur.


Ah ! qu’importe l’asile où repose ma tête !
Qu’importe que je rampe, ou je touche le faîte.
De la mort quand l’airain dit l’instant solennel,
Hélas ! soit un peu plus, soit un peu moins d’espace,
On a pour sommeiller toujours assez de place ;
Qu’importe où vont dormir les restes d’un mortel !

Sans espoir d’un regret je m’éteindrai peut-être !
On osera gémir quand j’aurai cessé d’être :
Une larme s’accorde à qui laisse de l’or…
J’ai déployé ma voile au souffle de la bise :
Eh ! que faire aujourd’hui quand le prisme se brise ?
Maintenant près de moi que regarder encor ?

Voir le monde encenser, renverser un idole ;
Pour prix de ses accens mendier une obole ;
Passer comme dans l’ombre, et sans être entendu ;
Voir lancer l’anathème à tout homme qui pense ;
Et, sur son front empreint du sceau de l’indigence,
Voir un glaive toujours s’agiter suspendu !…

Que ce glaive, s’il faut, m’épargne ou me déchire !
Mais que jamais, captif, je n’attache ma lyre
Au char de la faveur emporté loin de moi.
Quel que soit le destin, je le souffre et le brave !
Avec des chaînes d’or en est-on moins esclave ?
Anathème plutôt à qui n’ose être soi !


J’ai vu les dieux du jour qu’adore le vulgaire,
Traînant comme un fardeau leur puissance éphémère,
Flétris par les soupçons, frères de la grandeur,
Ou lassés de poursuivre un frivole mensonge,
Désenchantés, pleurant au réveil de leur songe,
Demander ce que c’est qu’on appelle bonheur.

Mais qui laisse à ses fils quelque nom sans mémoire
Peut aussi demander ce que c’est que la gloire :
C’est l’oubli du présent, l’attrait du souvenir ;
C’est un aspect des cieux que réfléchit notre âme ;
C’est dans le sein des nuits une magique flamme ;
C’est un regard divin lancé dans l’avenir.

Inutile sans doute aux yeux de l’ignorance,
Laissez-moi cette gloire ; elle est mon existence.
Dans ce noble désir de l’immortalité,
La rouille du repos n’a point rongé mes armes ;
Et, soldat attentif au moindre cri d’alarmes,
J’ai frappé l’ennemi, j’ai vaincu… j’ai chanté !

Du mortel indigent coupable de génie,
C’est, hélas ! au tombeau que le crime s’expie ;
La pierre du cercueil est son premier autel.
Il existe, on l’insulte, il expire, on le pleure ;
Il commence de vivre à cette dernière heure…
Sous la main du trépas il devient immortel.


(Mai 1827.)