La Grèce contemporaine/3

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L. Hachette et Cie. (p. 92-156).


CHAPITRE III.

AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE.


I


Poids et mesures. ― Mesures officielles et mesures usitées. ― Tout se vend au poids. ― La monnaie n’est pas en rapport avec les autres mesures. ― L’or et l’argent monnayé ont disparu.


Avant de parler de l’agriculture, de l’industrie et du commerce en Grèce, je crois nécessaire de dire un mot des poids, mesures et monnaies usités dans le pays.

Une ordonnance en date du 28 septembre 1836 impose aux citoyens le système métrique. Le législateur a pris la peine de baptiser à nouveau toutes nos mesures, auxquelles nous avions donné des noms grecs. Il appelle le centimètre un doigt, le décimètre une main, le mètre une coudée. Le peuple ne veut pas surcharger sa mémoire de cette nomenclature : il emploie, pour toute mesure de longueur, la pipe de 65 centimètres comme au temps des Turcs.

Les poids légaux lui semblent trop difficiles à retenir : il ne connaît que l’oque, poids turc de 1250 grammes. L’oque se divise en 400 drammes (drâmia). Ce sont les seuls poids que j’aie entendu nommer en Grèce, dix-huit ans après que le gouvernement en a imposé d’autres.

Les mesures de capacité ont été établies en pure perte. Le peuple a du bon sens. Il sait que les marchands le voleront s’il ne fait peser sa marchandise : il achète donc tout au poids, même le vin.

La drachme, base du système monétaire, n’est pas en rapport avec les autres mesures légales.

Elle pèse 4 grammes 447 milligrammes, ou, pour parler le patois administratif de la Grèce, la drachme pèse 4 drachmes, 4 oboles, 4 coki et 4/10 de cokos.

La drachme contient 4029 grammes de fin, et 0448 d’alliage.

Elle vaut 89 centimes 54, argent de France, ou, en chiffres ronds, 90 centimes.

Elle représente donc à peu près les 9/10 d’un franc, et, lorsque le lecteur trouvera un chiffre indiqué en drachmes, il n’aura qu’à le réduire d’un dixième pour en trouver la valeur approximative en francs.

La drachme se divise en cent parties égales appelées lepta. Un lepton (prononcez lepto) vaut donc 9/10 de centime, et un sou grec équivaut sensiblement à 4 centimes 1/2.

L’État a frappé des pièces de 20 francs en or appelées des othons : elles sont sorties du pays ;

Des pièces d’argent de 5 drachmes : on n’en trouve plus qu’en Turquie ;

Des pièces d’argent d’une drachme : je n’en ai pas manié plus de quinze en deux ans ;

Des pièces d’argent de 50 et de 25 lepta : elles ont été fondues ou exportées ;

Des pièces de cuivre de 10, de 5, de 2 lepta, et de 1 lepton : c’est la seule monnaie grecque qui circule dans le pays.


II


Agriculture : quelles ressources offre-t-elle à la Grèce ? ― Le pays n’est pas stérile. ― Difficulté de connaître l’étendue des terres arables : le cadastre n’est pas fait. ― Les eaux courantes. ― Culture des céréales, du coton, de la garance, du tabac. ― L’olivier. ― La vigne : les vins de Santorin et de Malvoisie. ― Le vin résiné. ― Les raisins de Corinthe. ― La soie. ― Les fruits : pourquoi les Grecs ne mangent-ils que des fruits verts et ne mangent-ils jamais d’asperges ? ― Les forêts.


Depuis plus de vingt ans la Grèce a vécu de l’agriculture et du commerce, sans industrie.

Tant qu’elle n’aura pas de fabriques, et elle n’en aura pas de longtemps, elle sera tributaire des pays qui en ont, et elle importera des produits manufacturés.

Il ne faut pas songer à improviser une industrie dans le pays le moins industriel du monde : on y dépenserait en vain des capitaux, des hommes et du temps. Je ne trouve pas mauvais que ce petit royaume achète encore pendant un siècle ou deux les produits des manufactures étrangères, pourvu qu’il prenne dans l’agriculture et le commerce l’argent nécessaire pour les payer.

Le jour où la Grèce exportera pour 50 millions de soies, de vallonées, de vins et de raisins de Corinthe, elle pourra sans aucun inconvénient acheter tous les ans pour 50 millions de fers et de tissus.

Jusqu’au moment présent, elle a exporté environ moitié moins de marchandises qu’elle n’en importait, et elle a perdu tous les ans plus de 10 millions de numéraire. Si l’on veut que le pays se rétablisse, il faut mettre l’exportation en équilibre avec l’importation, non pas en diminuant la quantité des choses importées, car elles sont nécessaires à la consommation du peuple, mais en augmentant la quantité de ces produits échangeables qui s’écoulent par l’exportation.

La principale ressource de la Grèce est dans l’agriculture.

Le pays, sans être très-fertile, pourrait nourrir 2 000 000 d’habitants. Il en a 950 000, et il ne les nourrit pas.

Je voudrais pouvoir, à l’appui de cette assertion, donner le chiffre précis des terres arables contenues dans le royaume. Mais je ne le connais point. Je suis aussi ignorant à cet égard que le roi Othon et ses ministres, qui n’ont jamais fait le cadastre du pays.

L’étendue du royaume est de 7 618 469 hectares.

On compte approximativement 2 500 000 hectares de montagnes et de rochers ;

1 120 000 hectares de forêts ;

2 003 000 de terres arables, dont 800 000 hectares appartenant à l’État.

Les marais et les lacs entretiennent dans la Grèce septentrionale quelques pâturages. Si la terre venait à manquer aux bras qui la cultivent, ce qui n’arrivera pas avant cent ans, on n’aurait qu’à dessécher le lac Copaïs pour donner à l’agriculture 30 000 hectares de terres admirables.

L’eau courante est assez rare en Morée, très-rare dans certaines îles. C’est un grand malheur pour la culture, car les pluies sont toujours insuffisantes, et les vignes et les oliviers ont besoin d’être arrosés. Mais l’eau ne manque jamais absolument, et les paysans grecs sont très-habiles à tirer parti du moindre ruisseau pour arroser leurs plantations.

Il existe dans tout le pays un double système d’eaux courantes. Les unes sont à la surface de la terre, les autres coulent sous les rochers et n’apparaissent que par intervalles. Tel lac qui n’a point d’écoulement visible se déverse à dix lieues de distance sous forme de torrent. C’est un fait qui n’a aucune importance pour l’agriculture, mais que j’ai dû signaler comme curieux et particulier au pays.

Le sol de la Grèce est raisonnablement approprié à la culture des céréales, de la vigne, du mûrier et des arbres à fruit.

Le blé, le seigle, l’orge et le maïs sont assez beaux dans les cantons pierreux, où la terre végétale n’a que quelques centimètres d’épaisseur. L’avoine réussit médiocrement, la pomme de terre tout à fait mal ; c’est une culture à laquelle il faut renoncer. Les pois, les haricots, les fèves viennent bien et rendent beaucoup. Le riz se cultiverait avec succès dans les terrains humides.

Le coton herbacé réussit partout où on le plante. Il prospère surtout dans la plaine d’Argos et dans les îles. La Grèce peut en récolter assez pour sa consommation, et en exporter encore à l’étranger. C’est dans les îles de l’archipel grec que le gouvernement français a fait chercher des graines de coton pour nos colonies d’Afrique. La garance réussit dans les provinces du Nord aussi parfaitement que le coton dans le Midi. Les premières plantations qu’on en a faites ont rapidement accru de cent mille drachmes le revenu de la nation. Les économistes pensaient qu’au bout de quelques années elles rapporteraient jusqu’à un million. Si ces espérances n’ont pas été tout à fait justifiées, c’est parce que les cultivateurs manquaient d’argent, et non parce que la terre manquait de fécondité.

Le tabac grec est d’une belle qualité et d’un parfum délicieux. Il se récolte dans l’Argolide et dans la province de Livadie. Les tabacs d’Argos sont plus noirs et moins fins que ceux du Nord ; ils sont néanmoins très-estimés et très-estimables. La culture du tabac est si peu coûteuse que les paysans peuvent le livrer au commerce au prix d’une drachme l’oque, quatre-vingt-dix centimes les douze cent cinquante grammes. Il y a huit ans, le gouvernement français a fait à ce prix une commande s’élevant à huit cent mille francs. Mais les intermédiaires ont abusé de la confiance de l’administration en achetant à vil prix des tabacs avariés, et la régie des contributions indirectes a rompu ses relations avec la Grèce.

Le sol du pays est couvert d’oliviers sauvages qui n’attendent que la greffe pour donner d’excellents fruits. Les oliviers greffés sont innombrables. Le peuple se nourrit toute l’année d’olives marinées tant bien que mal dans la saumure ; on fait une grande consommation d’huile, car la chandelle de suif est inconnue dans le pays, la bougie n’est employée que dans quelques maisons d’Athènes ; on n’a jamais songé à fabriquer des chandelles de résine, et toutes les lampes du royaume brûlent exclusivement de l’huile d’olive. Et cependant, malgré l’usage et l’abus qu’on en fait à l’intérieur, on peut encore en exporter une quantité considérable.

La vigne a été jusqu’à ce jour la principale richesse de l’agriculture. Il faut distinguer deux sortes de vignes : celles qui fournissent du vin, et celles dont le raisin se conserve en nature sous le nom de raisin de Corinthe.

Les premières suffisent abondamment à la consommation d’un pays sobre. Toutes les espèces de raisin, sans exception, réussissent sur le sol de la Grèce. On en compte, seulement dans l’île de Santorin, plus de soixante variétés, toutes excellentes, au dire des vignerons.

Toutes les provinces produisent du vin, mais le meilleur cru du royaume est sans contredit l’île de Santorin.

Je ne compare pas le vin de Santorin au vin de Chypre, puisque Chypre, heureusement pour elle, ne fait point partie de la Grèce ; mais il ne serait pas impossible de trouver des gourmets assez indépendants pour préférer le vin de Santorin. L’île de Chypre exporte tous les ans pour un million et demi de vins de cinq ou six espèces, dont le plus cher et le plus agréable est le vin de Commanderie. Mais cette précieuse liqueur ne se conserve pas. Pendant sept ou huit années, elle se clarifie et passe du roux foncé au jaune pâle ; puis elle se rembrunit graduellement, et change de goût ainsi que de couleur. Le vieux vin de Chypre, soit à le boire, soit à le regarder, ressemble à du jus de pruneaux ; et les amateurs payent fort cher pour mettre dans leur cave ce qu’ils se procureraient pour rien dans leur cuisine.

Le vin de Santorin se conserve longtemps ; il résiste aux plus longues traversées. Il flatte les yeux par une belle couleur topaze et satisfait le goût par une saveur franche. Il porte l’eau à merveille : je n’ai pas bu d’autre vin à mes repas pendant deux ans. Il rappelle un peu le vin de Marsalla ; il a aussi un arrière-goût de soufre. Il se sent de son origine. Né sur un volcan mal éteint, il est le lacryma-christi de la Grèce.

Les Russes sont très-friands du vin de Santorin ; ils en achètent tous les ans pour cinquante mille drachmes ; mais ils préféreraient l’avoir pour rien et le boire sur place.

Le vin de Malvoisie, si célèbre au moyen âge, n’existe plus guère que dans l’histoire. Il se faisait à Monemvasia, en Laconie, au nord du cap Malée ou Saint-Ange. Les habitants du Magne ont à peu près abandonné la culture de la vigne, et c’est tout au plus s’ils fabriquent tous les ans de quoi noyer Clarence ; mais les plants de Malvoisie, transplantés dans les îles, et surtout à Tinos, donnent encore un vin des plus agréables.

Malheureusement les Grecs n’ont point de caves ; à peine ont-ils des futailles. Les bouteilles, qui viennent d’Europe, coûtent fort cher dans les ports. Il ne faut pas songer à les transporter dans l’intérieur du pays : elles arriveraient en miettes. Le vin se conserve dans des outres et se dépose dans des chambres. Pour l’empêcher de se gâter, on le mélange de résine. C’est un peu le raisonnement de l’homme qui se jetait à l’eau de peur d’être mouillé. J’ai connu bon nombre de voyageurs qui rejetaient avec indignation leur première gorgée de vin résiné, et qui aimaient tout autant boire de la poix liquide. J’en ai vu beaucoup d’autres, sans me compter, qui s’accoutumaient à ce breuvage, très-hygiénique du reste, et qui, à force d’étude, parvenaient à faire abstraction de la résine et à deviner la saveur du vin sous ce malheureux déguisement.

Le même raisin sert à fabriquer des vins fins et des vins ordinaires, et l’on récolte souvent dans la même vigne deux liqueurs de qualité, de goût et de prix très-différents. Si, au moment de porter la vendange au pressoir, on en réserve une partie pour l’exposer au soleil sur les terrasses, ce raisin, après quinze jours d’évaporation, fournit un vin plus doux, plus spiritueux et plus facile à conserver.

Le rino santo de Santorin, préparé de cette manière, est encore plus estimé que le santorin sec ; mais il est difficile de le boire pur à Athènes. Les marchands craindraient de se faire montrer au doigt, s’ils vendaient quelque denrée sans la frelater.

Il y a en Grèce plus de trente-deux mille hectares de vignes appartenant aux particuliers.

Le raisin de Corinthe se cultive depuis l’isthme jusqu’à Arcadia, sur presque tous les rivages du nord et de l’ouest de la Morée. Le grain est d’une couleur violacée et de la grosseur d’une groseille ; il n’a point de pepins, et pend en longues grappes très-lâches. On vendange le raisin de Corinthe à la même époque que tous les autres. Aussitôt cueilli, on le sèche au four, on l’emballe, et on l’expédie en Angleterre. Si la Grèce cessait de produire ces précieux petits grains noirs, il n’y aurait plus ni plum-puddings, ni plum-cakes, ni aucune de ces friandises dont les plums, ou raisins de Corinthe, sont la base. Si la maladie du raisin, qui a détruit, en 1852, les deux tiers de la récolte, avait fait mourir les ceps, l’Angleterre eût été privée du plus pur de ses plaisirs, et la Grèce du plus clair de ses revenus ; car les huit ou dix mille hectares qui produisent le raisin de Corinthe ont fait entrer dans le pays, en 1849, plus de six millions de drachmes d’argent anglais.

Les Grecs sont plus friands d’argent que de raisin de Corinthe ; ils exportent à peu près la totalité de la récolte. À peine peut-on se procurer à Athènes quelques grappes fraîches, et des raisins secs on n’a que le rebut.

Un fait digne de remarque, c’est que les Anglais sont le seul peuple de l’univers qui recherche passionnément le raisin de Corinthe. Si la France, l’Amérique et la Russie étaient possédées du même amour, la consommation de ce produit serait illimitée, et la Grèce aurait dans ses vignes la source d’un revenu inépuisable. Le peuple grec n’aurait pas besoin de cultiver autre chose, et le plus sage serait de planter des vignes de Corinthe sur toutes les terres du royaume. Mais une pareille imagination ne serait guère plus raisonnable que le projet de mettre en port de mer toutes les côtes de France. La consommation du raisin de Corinthe étant limitée par les besoins de l’Angleterre, la production doit s’imposer des bornes. L’expérience a déjà démontré que le prix de cette marchandise était en raison inverse des quantités exportées, et que, plus les vignes gagnaient de terrain, plus les fruits perdaient de leur valeur. Le raisin de Corinthe a subi, dans les dernières années, une dépréciation énorme, et, quoique la Grèce possède environ quatre fois plus de vignes qu’il y a dix ans, le prix total de la récolte est à peine doublé.

L’État doit donc encourager toute espèce de culture plutôt que celle du raisin de Corinthe, et modérer l’empressement des vignerons, qui, séduits par la perspective d’un gain considérable, empruntent pour acheter un champ, empruntent pour le planter, empruntent pour le cultiver, empruntent pour le vendanger, à un intérêt de quinze et de vingt pour cent, et, à force de travaux, de soucis et de peines, arrivent à faire baisser les raisins sur le marché de Londres !

La soie trouve son emploi dans tout l’univers civilisé ; elle est demandée sur tous les marchés du globe, et l’on n’en produira jamais assez pour une consommation qui fait des progrès tous les jours. La Grèce en peut produire beaucoup ; non-seulement elle a reçu du ciel un climat favorable à la culture du mûrier, mais elle a reçu des Turcs l’héritage de beaux et grands mûriers en plein rapport.

Elle peut trouver encore des ressources assez importantes dans la culture des arbres à fruit. Les fruits d’Europe, tels que les poires, les pommes, les noix, réussissent assez mal sous un ciel si brûlant ; les fraises, les framboises et les groseilles ne s’obtiennent qu’à grands frais et à force de soins ; les cerises et les prunes y sont petites et insipides ; mais les abricots, les figues, les amandes, les grenades, les oranges et les citrons y viennent admirablement.

Les figues de l’Attique n’ont pas dégénéré depuis l’antiquité. Elles sont plus petites, mais plus savoureuses que celles de Smyrne, et elles peuvent, sur tous les marchés, soutenir la concurrence. Les abricots sont délicieux : on en ferait, avec un peu d’industrie, des pâtes égales ou supérieures à celles de l’Auvergne. Les amandes s’exporteraient avantageusement. On pourrait joindre aux autres fruits secs les jujubes, qui réussissent très-bien à Corfou et dans toutes les îles Ioniennes. Les fruits frais qui se récoltent à Poros, à Calamata, à Navarin et dans les îles, les grenades, les oranges et les citrons feraient bonne figure chez les marchands de Paris et de Londres. Il ne faut pas songer à tirer profit du dattier, quoiqu’il s’acclimate assez bien dans certains cantons : il ne peut servir qu’à l’ornement des jardins.

Les Grecs ont la malheureuse habitude de cueillir les fruits avant qu’ils soient mûrs.

Allez au bazar d’Athènes, et achetez des fruits. Ils sont trop verts et bons pour les indigènes, qui les dévorent tels quels. « Ne serait-il pas possible de se procurer des pêches mûres ? demandais-je un soir à un Athénien.

— J’en doute.

— Mais sauriez-vous me dire pourquoi ?

— Nous n’avons pas de routes, et, si l’on transportait des fruits mûrs à dos de mulet dans nos sentiers, il n’arriverait au marché que de la marmelade.

— Mais, lui dis-je, j’ai remarqué que les fruits de Corfou, qui sont, sans vous offenser, beaucoup plus beaux que les vôtres, n’étaient pas beaucoup plus mûrs. Cependant on les apporte en voiture, sur des routes aussi égales et aussi douces que les allées d’un parc.

— Ah ! répondit le Grec, il y a encore une autre raison. Les cultivateurs n’ont pas d’argent, et ils ont des créanciers. »

Toute l’agriculture grecque en est là, il faut faire à tout prix de l’argent comptant.

L’an dernier un jardinier français vint à Smyrne. Il remarqua que les Grecs n’avaient pour ainsi dire point de légumes dans leurs jardins, et que tous les efforts de l’horticulture se bornaient à faire pousser des tomates. Il offrit à plusieurs propriétaires aisés de leur semer des asperges, assurant qu’ils en tireraient sans travail et sans frais un revenu considérable.

« Dans combien de temps ? dirent les Grecs.

— Dans quatre ans au plus tard.

— Êtes-vous fou ? Et croyez-vous que nous allons dépenser notre argent pour gagner quelque chose dans quatre ans ? Nous aurions le temps de faire banqueroute vingt fois dans l’intervalle. »

Je retourne aux Hellènes, qui sont les dignes frères des Rayas de Smyrne.

Ils ont en Grèce, sur le Taygète, sur le Parnasse, dans la plaine de Doride, 1 120 000 hectares de forêts peuplées d’arbres des meilleures essences. Le nord de l’île d’Eubée renferme de beaux bois. On trouve en Acarnanie de véritables forêts vierges. Ces ressources, exploitées par une administration intelligente, seraient une fortune pour le pays, qui a besoin de bois de construction pour les maisons et les navires, et qui est réduit à les acheter au dehors.

Les chênes qui produisent la vallonnée sont les seuls arbres forestiers dont la Grèce tire du profit. La vallonnée est très-demandée en Europe ; les Grecs trouveraient presque autant de profit à semer des chênes qu’à planter des mûriers.


III


Agriculture : emploi des ressources. ― Progrès rapides et brusque arrêt de la production agricole. ― Culture des céréales ; les femmes à la charrue. ― L’huile et le vin sont mal fabriqués. ― Les forêts ne sont ni gardées ni exploitées. ― Budget des ponts et chaussées. ― Danger de traverser une rivière sur un pont. ― Les forêts sont régulièrement incendiées. ― Un bon garde forestier. ― Résumé.


Telles sont les ressources que le sol de la Grèce offre à ses habitants. Voyons quel profit ils en ont su tirer.

De 1833 à 1837, la production agricole s’est élevée graduellement de 30 à 50 millions de drachmes.

De 1837 à 1849, elle n’a point fait de progrès ; depuis 1850, elle est en pleine décadence.

Je ne veux pas insister sur les malheurs des quatre dernières années : ils ont eu d’autres causes que la fainéantise du peuple et l’incurie du gouvernement. Ce qu’il importe de rechercher, c’est pourquoi, de 1837 à 1849, en douze années de paix, l’agriculture n’a pas fait un pas en avant.

Je commence par les céréales. Les céréales sont le principal produit de l’agriculture grecque. Dans les douze années dont il s’agit, la Grèce a produit annuellement pour 25 millions de céréales. Le blé, l’orge, l’avoine, le seigle et le maïs représentent donc la moitié de la production annuelle du pays.

Cependant la Grèce n’exporte pas de céréales ; elle en importe. En 1851, elle en a importé pour 12 millions de drachmes. C’était une année de disette. Année moyenne, le déficit varie de 1 à 2 millions. Dans une bonne partie du royaume, les paysans ne mangent que des galettes de maïs, nourriture lourde et malsaine ; et n’en a pas qui veut. J’ai vu en Arcadie des cantons où l’on ne se nourrit que d’herbes et de laitage, sans pain d’aucune sorte.

Pour combler ce déficit, il suffirait de mettre en culture quelques plaines fertiles qui n’attendent que des bras et des semences. Sur 3 millions d’hectares de terre arable, on ne compte pas plus de 500 000 hectares en culture. La Grèce pourrait donc produire six fois plus de céréales qu’elle n’en produit.

Malheureusement, les hommes aiment mieux se pavaner sur la place du village que de travailler aux champs. Ils y envoient leurs femmes et leurs filles. Ne croirait-on pas que je raconte l’histoire d’une de ces tribus sauvages où le chasseur charge son gibier sur le dos de sa femme, et revient leste et joyeux, sans autre bagage que sa carabine ?

L’exportation des produits de la Grèce se monte en moyenne à 12 millions de drachmes par an. L’agriculture en fait tous les frais. Mais on n’exporte pas plus d’un 1/2 million d’huile d’olive, et l’exportation du vin ne s’élève pas à 1 million.

C’est que l’huile est mal faite, et qu’il faut l’épurer avant de la vendre en pays civilisé. Non que le goût de fruit, qu’elle conserve, soit intolérable : le palais s’y accoutume si bien, que l’on finit par préférer cette huile naturelle aux huiles épurées de la Provence. Mais lorsqu’on la goûte pour la première fois, on est désagréablement surpris, et tous les consommateurs n’ont pas assez de constance pour faire l’éducation de leur palais. Voilà pourquoi les détaillants d’Athènes font venir de l’huile d’Aix pour les voyageurs et les étrangers.

Si l’exportation du vin est si restreinte, c’est pour une raison analogue. La Grèce en vendrait trois fois plus si elle savait le préparer et le conserver sans résine. Partout où l’on trouve une cave et un tonneau, le vin se conserve excellent, sans une goutte de poix. Le monastère de Mégaspiléon, qui a l’avantage d’être construit dans une cave, est un but de pèlerinage pour les dévots hellènes, qui viennent adorer une grande tonne, pleine d’un vin qui n’est pas résiné.

Si les forêts ne rapportent rien à l’État, si la Grèce, qui devrait exporter du bois, en importe, c’est pour deux raisons principales :

1° L’impossibilité d’exploiter les forêts, faute de routes.

Le budget des travaux publics s’élève, dans les bonnes années, à 250 000 drachmes. Sur cette somme, 80 000 drachmes seulement sont affectées au service des ponts et chaussées.

Pour l’entretien des routes......... 23 000 dr.
Pour l’ouverture des routes nouvelles. 57 000

Total partiel...... 80 000 dr.

Grâce à cette munificence d’un gouvernement qui ne dépense que 45 000 000 drachmes pour l’armée, le royaume de Grèce est en possession de 30 lieues de routes carrossables, ou à peu près.

D’Athènes au Pirée, route passable... 2 lieues.
D’Athènes à Éleusis, route passable... 4
D’Éleusis à Thèbes, mauvaise route... 9
D’Athènes à Képhissia, route médiocre 4
De Calamaki à Loutraki, bonne route. [1] 2

À reporter...... 21 lieues.
Report.......... 21 lieues.
De Calamaki à Corinthe, route médiocre 3
De Nauplie à Argos, bonne route.... 3
De Navarin à Modon (route que je n’ai pas vue 3

Total......... 30 lieues.

Trente lieues de route en sept tronçons, voilà tout ce que le gouvernement a fait pour le pays depuis 1832 jusqu’en 1854, dans un royaume où l’État est possesseur de plus de la moitié des terres, où les expropriations se font sans difficulté, où les paysans sont toujours disposés à vendre leurs terrains et même à prêter leurs bras pour les travaux d’utilité publique. Il n’y a point de route entre Athènes et Sparte, point de route entre Athènes et Corinthe, point de route entre la capitale du royaume et Patras, qui, grâce aux raisins, devient la capitale du commerce. À l’exception de la mauvaise route qui relie Athènes à Thèbes en passant par Éleusis, tous les chemins qui partent d’Athènes ne sont que des promenades pour les chevaux de la reine. On s’est amusé, il y a deux ans, à tracer une route longue de deux lieues et bordée de poivriers, qui conduit aux rochers déserts de Phalères, parce que la reine va se baigner à Phalères ; mais le commerce intérieur, l’exploitation des forêts, la sécurité du pays, réclameront encore longtemps quatre ou cinq voies de première nécessité.

Lorsqu’une route traverse un ruisseau ou une rivière, on construit un pont, mais quel pont ! Les seuls qui soient praticables sont l’ouvrage des Turcs ou des Vénitiens ; encore sont-ils si mal entretenus que les voyageurs préfèrent passer à côté en poussant leurs chevaux dans la rivière.

Le cimetière d’Athènes est séparé de la ville par l’Ilissus. Le lit du fleuve est quelquefois humide en hiver : on a attendu jusqu’en 1853 pour jeter un pont d’une rive à l’autre. J’ai vu encore, avant que le pont fût construit, les enterrements passer en sautillant au milieu des flaques d’eau.

Tant que l’on n’aura pas établi des voies de communication, les forêts ne pourront être exploitées ; tant qu’elles ne seront pas exploitées, elles ne seront pas gardées, et les bergers continueront à les dévaster.

2° C’est un axiome très-accrédité en Grèce que, nuire à l’État, c’est ne nuire à personne. Les paysans n’ont pas plus de respect pour la propriété nationale que si elle appartenait aux Turcs. Ils ne croient faire ni une mauvaise action ni un mauvais calcul lorsqu’ils causent à l’État un dommage de mille drachmes qui leur rapporte un sou. C’est en vertu de ce principe que les bergers incendient régulièrement les bois taillis, pour être sûrs que leurs troupeaux trouveront au printemps de jeunes pousses à brouter. Ces naïfs incendiaires ne se cachent pas pour faire de pareils coups : on trouve souvent, dans la campagne d’Athènes, de grandes taches noires qui couvrent une demi-lieue carrée, et l’on se dit : « Ce n’est rien, c’est un berger qui a fait de l’herbe pour ses brebis. »

Les laboureurs s’amusent aussi de temps en temps à débarrasser le sol de tous les arbres dont il est encombré. Ceux-là ne détruisent point par intérêt, mais par hygiène. Ils sont convaincus que l’arbre est une créature malsaine, et que personne n’aurait plus la fièvre si le pays était une bonne fois nettoyé. Voilà pourquoi l’imprudent qui se permet de faire des plantations trouve quelquefois ses élèves coupés par le pied ou dépouillés de leur écorce.

D’autres, enfin, détruisent par désœuvrement et pour le plaisir de détruire. Ils sont d’avis que notre bien se compose du mal d’autrui. C’est la même idée qui préside à la conduite des singes, les plus spirituels des animaux malfaisants.

Lorsque j’allais à la chasse, je n’emmenais pas Petros avec moi, parce qu’il a la malheureuse habitude de mélanger la poudre avec le plomb pour les couler dans le fusil. Je prenais un autre domestique, grand chasseur, et qui a peut-être couru l’homme dans sa jeunesse. Je ne suis jamais sorti avec lui sans qu’il me demandât la permission d’amasser des branches mortes pour mettre le feu à un buisson. Il est aujourd’hui garde forestier.

J’ai suivi un jour pendant trois ou quatre heures le lit du Saranda-Potami : c’est une rivière de Laconie. J’y ai vu peut-être mille platanes, tous énormes, tous vigoureux, et tous d’une rare beauté. Il n’y en avait pas un qu’on n’eût essayé de brûler par le pied.

Voilà pourquoi, en 1849, il s’est importé en Grèce pour 1 092 690 drachmes de bois de construction.

Ces faits sont authentiques, ces chiffres officiels : quelles conséquences en peut-on tirer ?

Le peuple grec est pauvre, mais le pays ne l’est pas. Le pays, bien cultivé, produirait : pour la consommation, des céréales, des cotons, des fruits, des légumes, des bois ; pour l’exportation, des raisins de Corinthe, des huiles, du vin, du tabac, de la garance, de la vallonée [2] et de la soie.

Le pays est mal cultivé faute de bras, faute de capitaux et faute de routes.

Les bras ne manqueraient pas si le pays était sain, si la fièvre ne décimait pas les familles, si une loi d’exclusion ne repoussait pas les hétérochtones et les étrangers.

Les capitaux ne manqueraient pas, si les affaires offraient quelque sécurité, si les prêteurs pouvaient compter ou sur la probité des emprunteurs, ou sur l’intégrité de la justice, ou sur la fermeté du pouvoir.

Les routes ne manqueraient pas, si les revenus de l’État, qu’on gaspille pour entretenir une flotte et une armée, étaient employés à des travaux d’utilité publique.

Le devoir d’un gouvernement est de procurer, par tous les moyens honnêtes, l’accroissement et le bien-être de la population, l’observation rigoureuse des lois et le meilleur emploi possible des revenus de l’État.

D’où je conclus que, sans autres ressources que son agriculture, la Grèce serait riche si le gouvernement faisait son devoir.


IV


Les jardins d’Athènes. ― Le printemps à la ville. ― Jardin de la reine. ― Ce que coûte une pelouse. ― Comment la reine ouvre son jardin au public. ― Jardin botanique d’Athènes. ― École d’agriculture de Tyrinthe. ― Colonie agricole de M. de Roujoux, à Carvati.


La Grèce manque du nécessaire : elle s’en console par le superflu.

Depuis plusieurs années, on ne construit pas une maison dans Athènes sans y joindre un petit jardin d’agrément. Les bourgeois les plus pauvres et les plus endettés se donnent le plaisir de cultiver quelques orangers et quelques fleurs. Jamais, dans leurs jardins, ils ne laissent une place pour la culture des plantes potagères : ils se croiraient déshonorés s’ils surprenaient derrière leur maison un oignon furtif ou un chou dissimulé. La vanité est plus forte chez eux que l’intérêt et le besoin.

Cependant un jardin coûte cher. Les arbustes se payent deux drachmes, l’un dans l’autre, chez les pépiniéristes grecs ou chez les Génois Bottaro. Si l’on veut avoir de la terre végétale, il faut l’acheter ; si l’on veut arroser les arbres (et les arbres veulent tous être arrosés), il faut acheter, pour deux cents drachmes par an, une prise d’eau que la municipalité vous vend sans la garantir, car les paysans coupent les aqueducs au bénéfice de leurs champs ; ou bien, il faut payer deux drachmes cinquante lepta par jour à un Maltais qui tire l’eau du puits.

Les arbres ont souvent besoin d’être renouvelés ; la chaleur les décime régulièrement tous les étés : on dirait qu’ils sont sujets aux fièvres comme les hommes.

Le propriétaire doit cultiver son jardin lui-même, ou le faire cultiver par des journaliers, car il ne faut pas compter sur les domestiques de la maison. L’un dit : « Je suis valet de chambre, et non pas jardinier ; » l’autre : « Vous m’avez pris pour nettoyer vos chibouks et non pas vos allées ; » un autre ne se plaint pas, mais saccage si habilement tout ce qu’il touche, qu’on lui défend bientôt de toucher à rien.

Mais la possession d’un jardin est un plaisir qui console de bien des ennuis. Depuis le commencement de janvier jusqu’au milieu de mai, heureux qui peut vivre dans son jardin ! Si l’on a pris soin d’élever, contre le vent du nord, une barrière de grands cyprès, on peut, neuf jours sur dix, se promener à l’abri du froid. Les citronniers ouvrent, dès les premiers jours de l’année, leurs gros boutons d’un blanc violacé ; les poivriers, semblables à des saules pleureurs qui ne perdraient pas leurs feuilles, laissent pleuvoir au hasard leurs longues branches ; les pins, les arbousiers, les lentisques et vingt autres espèces d’arbres résineux offrent aux yeux une verdure douce et sérieuse dont on ne se fatigue jamais. Les ficoïdes forment çà et là de gros tapis verts ; les cactus trapus, accroupis dans les coins ou rangés en haies, amoncellent confusément leurs raquettes épineuses. Les haies de romarin fleurissent tout l’hiver, et attirent par leur âcre parfum les artistes ailés qui travaillent sur l’Hymette. Les narcisses se montrent en février, les anémones et les asphodèles en mars : à la fin d’avril, tout est fleur. C’est le temps où les mélias se parent de grappes violettes ; les orangers frileux s’épanouissent sans crainte ; la vigne joue avec les amandiers ; les jasmins et les passiflores courent ensemble le long des murs, la clématite allonge ses grands bras autour de la tonnelle, et les rosiers grimpants s’amusent à barbouiller de rouge les vieilles palissades.

Nous avions dans notre jardin trois carrés incultes où l’on avait jeté une fois pour toutes quelques poignées de graines de toute espèce. Tout fleurissait en avril : pavots, camomille, sainfoin, fumeterre, coquelicot. Pendant un mois entier, les fleurs, les abeilles, les papillons, les lézards, les scarabées, les oiseaux qui cachaient leur nid dans les hautes herbes, se mêlaient, s’agitaient, se culbutaient ; et sous eux la terre inerte semblait s’animer d’une vie confuse. Au-dessus de ce mélange bourdonnant planait une bonne grosse odeur de miel dont le cœur était tout réjoui.

N’y pensons plus. Aussi bien, tout ce luxe se fanait le 1er juin pour laisser venir les myrtes et les lauriers-roses, qui se retiraient en juillet devant la poussière et les sauterelles.

La reine a, sans comparaison, le plus beau jardin du royaume. On y dépense, bon an mal an, cinquante mille drachmes, un vingtième de la liste civile. S’il y a quelque chose à envier dans la petite royauté de Grèce, c’est la possession de ce grand jardin. Je dis grand par l’étendue, et non par le plan : c’est un jardin anglais, plein d’allées tournantes, sans une avenue de grands arbres. Un jardinier du temps de Louis XIV en serait scandalisé et s’écrierait que la majesté royale se compromet dans les allées de cette sorte. N’en déplaise au bon le Nôtre, le jardin de la reine est une jolie chose, et M. Bareaud, qui l’a créé, un habile homme.

Sans doute il eût peut-être été mieux de laisser le terrain comme il était, nu, inculte, brûlé et hérissé çà et là de quelques plantes sauvages. Théophile Gautier s’indignait qu’on eût semé des verdures dans un endroit si pittoresque, et gâté de si beaux rochers. Mais la reine voulait amasser autour d’elle des ombrages, des parfums, des couleurs, des chants d’oiseaux : on lui a donné ce qu’elle demandait.

Ceux qui ont passé trois mois d’été en Grèce savent que le bien le plus précieux et le plus digne d’être recherché, c’est l’ombre. On trouve dans le jardin royal des massifs où le soleil ne pénétrera jamais. La salle à manger du roi est une chambre à ciel ouvert entourée de galeries couvertes : les murs et les voûtes sont en rosiers grimpants, serrés, entrelacés, nattés ensemble comme le travail d’un vannier.

Par un de ces bonheurs qui n’arrivent qu’aux heureux, la reine a trouvé, en défrichant son jardin, les restes d’une villa romaine : quelque chose comme 200 mètres carrés de mosaïques. On a réparé une partie de ce précieux travail, on a détruit le reste, et la reine est en possession d’une immense galerie et de cinq ou six cabinets délicieux dont le pavé est fourni par les Romains, l’ameublement par les camélias, les murailles par les passiflores.

Le plus grand charme de ce jardin, pour les voyageurs qui viennent de France, c’est qu’on y voit fleurir en pleine terre les plantes que nous élevons auprès d’un poëte. Les orangers du Luxembourg et des Tuileries ressemblent toujours un peu aux arbres frisés qu’on donne aux enfants pour leurs étrennes, avec six moutons et six bergers. La reine a un petit bois d’orangers qui sont des arbres et non des joujoux. Elle a des palmiers plus grands que ceux du jardin des Plantes, qui poussent au milieu d’une pelouse verte. Ce qui coûte le plus cher, c’est la pelouse, ce ne sont pas les palmiers. On ne saura jamais ce qu’il faut de soins, de travaux et d’eau fraîche pour entretenir un gazon dans Athènes au mois de juillet. C’est un luxe vraiment royal. Pour arroser ses herbages, la reine a confisqué un certain nombre d’aqueducs qui s’en allaient tout bourgeoisement porter leur eau à la ville et donner à boire aux citoyens. Sa Majesté les a pris à son service. Les Athéniens s’en trouvent mal, mais le gazon s’en trouve bien.

Les ruines du temple de Jupiter Olympien s’élèvent dans la plaine, un peu plus bas que le jardin. Adrien ne se doutait guère qu’il construisait ce temple, gigantesque pour embellir un jardin anglais et amuser les yeux d’une princesse d’Oldenbourg.

La reine aime son jardin tel qu’il est ; mais elle l’aimerait mieux si les arbres étaient plus grands. Elle aspire à une haute futaie ; elle ne l’aura point, et elle ne s’en consolera jamais. La terre végétale est trop rare, les racines des arbres ne sont pas assez profondes, les vents qui soufflent sur l’Attique sont trop violents ; j’ai vu des cyprès de cent ans culbutés en une seconde par le vent du nord. La reine ne se tient pas pour battue : elle force ses jardiniers d’ébrancher tous les arbres pour les faire monter plus haut. Après chaque orage, les ouvriers trouvent deux ou trois cents arbres les racines en l’air : et on les replante comme on peut, et on les taille de plus belle.

Le jardin de la reine est public : il est assez juste que ceux qui en font les frais aient le droit de s’y promener. Seulement, comme la reine s’y promène aussi, et qu’elle n’aime pas à rencontrer ses sujets face à face, le public n’est admis que depuis le moment où Leurs Majestés sortent à cheval jusqu’à la nuit tombante. En été, la reine sort quelquefois à sept heures et demie du soir : les promeneurs ont le temps d’entrer et de sortir. Si par aventure, la reine ne sort pas avant la nuit, le jardin reste fermé tout le jour. Les soldats qui gardent les portes se montrent accommodants pour leurs compatriotes et leur permettent souvent d’entrer avant l’heure prescrite. En revanche, il leur arrive de croiser la baïonnette sur un ambassadeur, à l’heure où tout le monde peut entrer. Le règlement est si bien conçu et si spirituellement exécuté que le jardin n’a rien à craindre de la foule et qu’on ne s’étouffera jamais dans ses allées.

Athènes possède un jardin botanique, ou plutôt un établissement de jardinier pépiniériste régi par l’État. On y trouve les mêmes plantes que chez les marchands et au même prix.

Capo d’Istria a fondé à Tyrinthe une école d’agriculture dont on espérait beaucoup dans le temps où l’on croyait encore au peuple grec. J’ai visité, avec Garnier et Curzon ce spectre d’école. Le sous-directeur était un jeune émigré italien, d’une grande famille de Florence. Il avait toujours eu la passion de l’agriculture, comme toute la jeune noblesse italienne, qui, faute d’avoir une patrie à adorer, se console en aimant la terre natale. Dans son exil, il était heureux d’avoir trouvé une occupation honorable et conforme à ses goûts ; mais il désespérait de son école, de l’agriculture grecque et de l’avenir du pays.

« Croiriez-vous, nous disait-il dans cette belle langue aspirée qu’on parle à Florence, croiriez-vous que cette école, la seule de ce genre qui soit en Grèce, ne compte que sept élèves ? Cependant le prix de la pension n’est pas trop élevé : 25 drachmes par mois ! Nous avons, comme vous le voyez, un bâtiment vaste et commode ; Capo d’Istria a donné à l’école des terres immenses ; la France nous a envoyé de beaux modèles d’instruments d’agriculture. Eh bien ! La maison est déserte, les instruments se rouillent, nos terres sont incultes : il nous est presque aussi difficile de trouver des ouvriers que d’attirer des élèves. Nous sommes réduits à faire travailler les femmes ; encore ne nous en vient-il pas assez. »

Nous étions arrêtés au milieu du jardin, auprès du laurier-rose que Capo d’Istria planta autrefois de ses propres mains. « Voilà, nous dit l’Italien, la seule chose qui ait prospéré. » Deux des sept élèves de l’école vinrent nous apporter des bouquets de roses. « Pensez-vous, demandai-je à leur professeur, que ces jeunes gens profiteront un jour de vos leçons ? Les Grecs comprennent-ils ce que vous leur enseignez ? — Ils comprennent assez, répondit-il ; vous devez savoir que ce n’est pas l’esprit qui leur manque. Mais, lorsqu’ils ont bien compris, ils courent expliquer aux autres ce qu’ils viennent d’apprendre : il ne leur vient jamais à l’esprit de l’appliquer. Vous voyez ce petit carré de lin ? Il a fait l’admiration de tous les habitants d’Argos et de Nauplie. Ils me demandaient : « À quoi bon ces petites fleurs bleues ? » Je leur expliquais comment la tige du lin s’arrache, se rouit, se brise ; comment cette plante à fleurs bleues peut fournir un fil plus fin, plus doux et plus solide que tout ce qu’ils fabriquent avec leur coton. Ils s’écriaient : « Ah ! vraiment ? voilà qui est singulier ! On voit tous les jours du nouveau ; je raconterai cela à mon grand-père : il sera bien étonné. » Pas un ne s’est avisé de me demander de la graine. »

J’ai su depuis que notre pauvre Florentin avait été destitué. Il portait ombrage à une grande puissance de l’Allemagne.

Un français, M. de Roujoux, consul des Cyclades, a fondé une colonie agricole à trois lieues d’Athènes, entre l’Hymette et le Pentélique. Le village s’appelle Carvati ; il est bien bâti, bien fermé, bien aménagé et peuplé de plus de deux cents individus. Le domaine se compose de 7500 hectares, dont un tiers en bonnes terres. L’eau qui découle des deux montagnes entretient en toute saison une fraîcheur suffisante. Le fondateur de la colonie, M. de Roujoux, était non-seulement très-capable, mais encore très-habile. Il avait un patrimoine assez considérable et un assez beau traitement pour pouvoir avancer des fonds à ses paysans et acheter les instruments de culture les plus parfaits. Sa position officielle et les relations de famille lui assuraient beaucoup de crédit et même un peu de pouvoir. Grâce à toutes ces conditions de succès, Carvati devait prospérer. On attendait beaucoup de Carvati ; on montrait Carvati aux étrangers ; les hommes spéciaux qui avaient vu Carvati en disaient des merveilles et le citaient dans leurs livres. M. de Roujoux est mort pendant mon séjour en Grèce, insolvable et ruiné, dit-on, par Carvati.

J’ai cru devoir ajouter ce correctif à ce que j’ai dit sur la fertilité du sol de la Grèce. Je pense encore, malgré l’exemple de M. de Roujoux, que les étrangers aussi bien que les indigènes peuvent s’y enrichir par l’agriculture ; mais je ne réponds de rien, et je sais que dans les entreprises les plus sûres il n’est pas difficile de se ruiner.


V


Les bêtes. ― Le cheval, animal déraisonnable. ― Un accident de voyage. ― Un cavalier en robe de chambre. ― Deux prudents diplomates. ― L’âne et Ajax. ― Les bêtes à laine. ― L’agneau à la Pallicare. ― La chasse. ― Inutilité du port d’armes. ― Tolérance des propriétaires. ― Les oiseaux de proie. ― La tortue. ― Les animaux qu’on ne nomme pas.


J’ai vu plus d’une fois le dimanche, à la musique, certains petits chevaux qui semblaient détachés de la frise du Parthénon. Ces animaux à la courte encolure, au corps ramassé, à la tête énorme, sont les arrière-neveux de Bucéphale. Ils viennent de Macédoine ou de Thessalie.

Leurs premiers maîtres les ont dressés par acquit de conscience. Lorsqu’on les a vus résignés, ou à peu près, à porter une selle et un homme, on leur a dit qu’ils pouvaient faire leur chemin dans le monde, et on les a dirigés sur la Grèce. La Turquie est en possession de fournir des chevaux au peuple hellène. Les officiers de cavalerie vont en remonte à Smyrne ou à Beyrouth ; les maquignons et les agoyates vont simplement à Salonique. Ce qui s’élève de chevaux dans le royaume ne mérite pas d’être compté.

Les Turcs, comme on sait, aiment à faire briller leurs montures ; les Grecs renchérissent sur cette passion : ils n’estiment que les chevaux semblables à la foudre, qui galopent sans toucher la terre, et dont la course ressemble à un feu d’artifice. Tous les Grecs appartiennent à la grande école de la fantaisie. On voit quelquefois à la promenade un cavalier sauter hors de la route, se jeter à corps perdu dans la campagne, disparaître dans un nuage de poussière, et ramener au bout de dix minutes, un animal fumant et couvert d’écume. Tout le temps que dure cet exploit, tous les promeneurs dont la route est peuplée tirent désespérément sur la bouche de leurs chevaux pour les empêcher de partir au galop. La plus belle qualité de ces agréables animaux est l’émulation, mère des grandes choses. Leur défaut principal est de n’avoir pas de bouche et de ne sentir le mors non plus que des chevaux de bois.

Les modestes chevaux des agoyates sont capables de s’emporter tout comme les chevaux du grand monde. Ce n’est pas au quarantième jour du voyage que les idées de galop leur viennent en tête ; mais, au moment du départ, le grand air, la vue des champs, l’influence du printemps, tout les enivre, et il n’est pas toujours prudent de leur laisser la bride sur le cou. Pour peu que vous soyez trois ou quatre compagnons de voyage et que vos chevaux s’avisent de lutter de vitesse, vous êtes engagés dans un steeple-chase assez périlleux.

Le second jour de mon voyage en Morée, nous cheminions paisiblement vers l’isthme de Corinthe et le village de Calamaki. Nous venions de traverser les roches Scironiennes, et je pensais, pour ma part, que, si mon cheval était aussi fatigué que moi, il se coucherait de bonne heure. Au passage d’un petit ruisseau, Curzon descendit pour boire, et continua la route à pied. Son cheval, livré à lui-même, prit les devants. J’étais en tête de la caravane, je le vis passer devant moi sans y prendre garde. Mais un vieil agoyate se mit dans l’esprit de le rejoindre. Le cheval prit le trot. L’agoyate trotta de son côté : le cheval prit le galop ; je riais de voir comme les animaux à quatre pieds sont mieux organisés pour la course que les simples bipèdes. Mais mon cheval, en voyant courir son camarade, faisait aussi ses réflexions. Il se disait en lui-même : « Voilà un animal bien vaniteux ; parce qu’il n’a pas de cavalier sur le dos, il s’imagine qu’il va nous laisser en arrière. Nous verrons bien ! »

Et de partir au galop.

Je serrai la bride, je serrai les genoux, je serrai tout ce que je pus ; je rassemblai tous mes souvenirs du manége Leblanc. Bon gré mal gré, il fallut partir et lutter de vitesse.

Cependant le cheval de bagage, susceptible comme tous les gens de petit métier, s’indignait dans son âme paysanne contre messieurs de la selle, qui affectaient de galoper devant lui. « Parce qu’on a quelques matelas sur le dos, et quelques cartons et quelques assiettes, vous pensez qu’on n’est qu’un âne ! mais attendez ; je vous montrerai si j’étais fait pour porter le bât. » Au premier bond, nos assiettes furent à terre : dix belles assiettes toutes neuves ! il n’en resta que des miettes. Au second, nos matelas s’implantèrent sur un buisson de lentisques. Au troisième, l’animal était loin. Son collègue, qui portait Leftéri, rappelé au sentiment du devoir par la présence de son maître, et saisi d’horreur à l’aspect des ruines que l’ambition sème sur son passage, s’arrêta net et refusa de mettre un pied devant l’autre. Quant au cheval de Garnier, il courait depuis longtemps derrière le mien.

Par malheur, nous étions en plaine, et dans une plaine inculte : pas un rocher pour arrêter les chevaux ; pas une terre labourée pour les fatiguer. Je dois dire, pour être juste, que le cheval de Curzon, qui nous menait tous, suivait à peu près le droit chemin, et qu’il nous dirigeait sur Calamaki ; mais nous aurions voulu arriver moins vite.

Au bout d’une énorme minute, mon cheval arriva, toujours second, sur le sable de la mer. J’avais bonne envie de le pousser à l’eau pour le rafraîchir ; mais j’eus beau tirer à gauche, son concurrent prenait à droite, il suivit à droite. Un peu plus loin je découvris à ma portée un rocher d’une assez belle venue. Je songeai à casser la tête de mon cheval, mais je me retins en pensant à la mienne. Une seconde minute s’écoula : je croyais courir depuis une heure. Derrière moi j’entendais le galop d’un cheval et le bruit d’une chose qui traîne. Je songeais avec horreur que c’était peut-être mon ami Garnier, et j’essayais d’arracher mon pied gauche de l’étrier : l’étrier était pris entre ma guêtre et mon soulier.

Nous avions quitté la grève, et nous courions en pays plat sur une étroite presqu’île. Je pensais en moi-même que les chevaux du champ de Mars font du chemin les jours de course. Il me revenait aussi certains vers du récit de Zampa, et son terrible refrain bourdonnait à mon oreille. La presqu’île allait finir, je retrouvais la mer, et cette fois la rive semblait escarpée. Le cheval de Curzon s’arrêta, je respirai ; mais en entendant le galop du mien, il repartit de plus belle. J’étais haletant ; ma main était coupée comme si j’avais fait de l’herbe pendant huit jours ; mes oreilles entendaient le son des cloches, mes yeux se troublaient : je fis un effort désespéré pour dégager mon pied, et je sautai à terre, la tête la première.

Je restai quelques instants étourdi : il me semblait que j’avais une grande foule autour de moi, qu’on faisait de la musique et qu’on m’offrait des glaces. J’entendis réciter cinq ou six madrigaux que je me promis de retenir. Lorsque j’ouvris les yeux et que je me reconnus, j’étais seul, étendu sur le dos, à cinquante pas de mon chapeau. J’aperçus un oiseau noir sur un arbre : c’était mon manteau, que je croyais avoir attaché solidement au pommeau de ma selle. Je m’orientai comme je pus, le soleil aidant, et je marchai, chancelant un peu, du côté où devaient être nos gens. Je n’avais pas fait vingt pas que je vis accourir Leftéri, qui me demanda des nouvelles de ses chevaux. Je répondis qu’ils n’avaient pas la rate malade, et qu’ils couraient au-devant de Calamaki. Le pauvre garçon galopa à leur poursuite. Après lui arriva Garnier, sain et sauf. Son cheval, mis en demeure d’opter entre un succès d’amour-propre et un fossé de dix pieds, avait pris le bon parti. Curzon demandait à tous les buissons ses papiers et ses dessins perdus, et les agoyates s’accusaient l’un l’autre d’avoir causé tout le mal.

En arrivant à Calamaki, nous trouvâmes Leftéri au milieu de ses chevaux : les aimables bêtes étaient arrivées, toujours au galop, jusqu’aux premières maisons du village, où l’on avait pu les arrêter fort heureusement, car, du train dont elles allaient, elles auraient pu faire le tour de la Morée et revenir à leur écurie.

Les Grecs appellent le cheval Alogon, c’est-à-dire animal par excellence. Alogon veut dire aussi déraisonnable, et cette traduction ne me déplaît pas. « Pierre, va seller mon déraisonnable ! Attelle les déraisonnables, Nicolas ! »

Dans le temps où M. Piscatory habitait son petit palais de Patissia, un jeune diplomate français, à qui il donnait l’hospitalité, descendit un matin dans la cour, aperçut un déraisonnable qui semblait très-raisonnable, et l’enfourcha par pure curiosité, sans songer qu’il n’était pas en habit de cheval. Le déraisonnable partit comme une flèche et emporta jusque dans Athènes un cavalier en robe de chambre et en pantoufles.

L’an dernier, le secrétaire et l’attaché d’une autre légation prirent au manége deux déraisonnables, dont on leur garantit l’innocence. À cent pas de la ville, les deux jeunes gens crurent prudent de descendre de cheval ; ils eurent le courage de traverser Athènes à pied, menant leurs montures par la bride. À cheval déraisonnable, cavalier trop raisonnable.

Les déraisonnables se nourrissent d’orge sèche pendant onze mois de l’année, et d’orge verte pendant un mois. L’orge sèche les échauffe abominablement. Au mois d’avril on les lâche dans un champ d’orge pour vingt ou vingt-cinq jours ; ils en sortent maigres et purgés.

Les puissances qui occuperont militairement la Grèce feront sagement de n’y transporter que de l’infanterie : nos chevaux ne s’accoutumeraient pas à ce régime, et nos soldats ne se feraient point aux chevaux du pays.

Les pâturages de la Béotie et de la Locride ne restent verts que deux ou trois mois. On n’y récolte pas de foin ; et quand même on en récolterait, on n’aurait aucun moyen de le transporter.

L’âne est moins dégradé en Orient que chez nous. Les poëtes en ont parlé comme d’un animal fougueux. Homère compare Ajax à un âne, sans songer à l’humilier. Les ânes d’aujourd’hui ne sont pas des Ajax, mais de braves petites bêtes qui ont le pied sûr, qui galopent au besoin, et qui font dix lieues par jour lorsqu’il leur plaît.

Les bœufs, qui sont si beaux et si nombreux en Italie, sont rares et maigres dans la Grèce. Athènes ne possède que cinq ou six vaches. On n’y boit d’autre lait que le lait de brebis ; on n’y mange que leur beurre, qui est blanc, léger et assez agréable, malgré un arrière-goût de suif.

Les brebis sont une des grandes richesses du pays. On compte plus de quatre millions de bêtes à laine dans le royaume [3]. Elles trouvent partout à se nourrir ; elles broutent les asphodèles et au besoin les chardons. On ne fait pas de moutons. La brebis n’a d’autre emploi que de fournir du lait et des agneaux. Le lait est transformé en fromage frais ; le fromage frais change de nom le lendemain et s’appelle minsithra : c’est un régal délicieux. La minsithra se sale dans des cuves ; le fromage salé se renferme dans des outres et s’expédie ainsi à toutes les villes du royaume. Devant chaque baccal ou boutique d’épicier, on voit une outre éventrée, pleine d’une substance blanchâtre et grumeleuse que le marchand puise avec ses mains : c’est du fromage de brebis.

Les agneaux sont tous destinés à la Pâque. Le jour de cette grande fête, que les Grecs appellent par excellence la lambri, la brillante, il n’est pas une famille dans le royaume qui ne mange un agneau. Le vendredi saint, la ville d’Athènes est envahie par une cinquantaine de grands Valaques vêtus de haillons des plus pittoresques, escortés de deux cents gros chiens frisés, et suivis de dix mille agneaux bêlants. Tout ce monde, bêtes et gens, s’installe sur les places de la ville ou dans les champs incultes du voisinage. Les citoyens sont régalés pendant deux nuits d’un vaste concert de bêlements. Le samedi, tous les hommes qu’on rencontre dans la rue portent, comme le bon pasteur, un agneau sur les épaules. Chaque père de famille, rentré chez lui, égorge la bête au milieu de ses fils et de ses filles, la vide le plus proprement qu’il peut, l’assaisonne d’herbes aromatiques et lui passe un bâton au travers du corps. On réserve soigneusement la fressure pour la poêle. Le rôti embroché est exposé dans la cour ou devant la porte à un grand clair feu de fagots. Lorsqu’il est cuit à point, on le laisse refroidir (les Grecs ne tiennent pas à manger chaud), et l’on attend, pour se remplir le ventre, que le Christ soit ressuscité.

Les sept dixièmes des sujets du roi Othon ne mangent de la viande que ce jour-là.

Les brigands qui achètent les agneaux sans les payer, se régalent assez souvent du rôti que je viens de décrire et dont l’invention leur appartient, dit-on. Un agneau rôti tout entier s’appelle un agneau à la Pallicare.

Les étrangers qui ont contracté l’habitude de manger de la viande tous les jours, mangent de l’agneau pendant une grande partie de l’année. L’agneau bouilli, l’agneau rôti, le ragoût d’agneau, l’agneau en friture, la soupe à l’agneau, forment le fond de la nourriture des voyageurs. Pour varier un peu ce régime, on peut manger du poulet bouilli ou rôti, mais les poulets sont petits, durs, osseux, et secs comme un jour d’été : mieux vaut encore l’agneau, qui du moins est tendre.

Les côtes de la Grèce sont très-poissonneuses, cependant le poisson est cher dans Athènes. Les marins aiment mieux courir de port en port et faire la caravane que s’arrêter dans une crique à tendre des filets.

La chasse, en revanche, est un plaisir dont les Grecs sont très friands. Elle est pour eux sinon l’image de la guerre, du moins, celle du brigandage.

Le gouvernement impose aux chasseurs l’obligation de prendre un port d’armes qui coûte une drachme (90 centimes) pour trois mois. Mais le chasseur se dit : « À quoi bon une permission lorsqu’on a un fusil ? Le meilleur port d’armes est une bonne arme. Si le gendarme me demande mon fusil, je lui répondrai, comme un Spartiate d’autrefois : « Viens le prendre. » Les ports d’armes n’enrichiront jamais le trésor.

Le gibier n’enrichira jamais le chasseur. Il faut aller loin pour tuer un lièvre ou une bécasse. Les chasseurs d’Athènes se font transporter en voiture à cinq ou six lieues de la ville ; s’ils ne veulent pas revenir bredouilles. Les lièvres sont assez communs à Marathon, les perdrix rouges à Égine ; les bécasses ne sont pas rares dans les ravins qui environnent Képhissia. Le meilleur temps pour la chasse est le vent du nord : la neige qui couvre les montagnes chasse le gibier jusque dans la plaine, mais le vent du nord ne souffle pas tous les jours.

Le passage des canards fournit de belles occasions aux voisins du lac Copaïs. J’ai vu arriver au marché d’Athènes des charretées d’oiseaux aquatiques. Le passage des cailles nourrit le Magne pendant un mois. Les pauvres bêtes sont si lourdes en arrivant qu’on les tue à coups de bâton.

Le passage des tourterelles amuse le chasseur au printemps et à l’automne. On les tire au vol dans les orges, au posé sur les figuiers. L’arrivée des grives m’a souvent fait courir les champs aux mois de mars et d’avril. C’est une guerre d’embuscades où le gibier et l’homme se cachent à qui mieux mieux derrière les oliviers. L’avantage ne reste pas toujours à l’homme.

Les paysans sont pour le chasseur d’une tolérance fabuleuse et qui scandaliserait les habitants de la Normandie. Vous pataugez dans les orges, vous enjambez les murs d’enclos au risque de les dégrader, vous les culbutez même, si bon vous semble, car ils sont construits en briques crues ; le propriétaire vous voit et ne dit rien. Il pense qu’un homme qui prend des libertés pareilles est sans doute un seigneur puissant à qui il ne faut point se frotter. Je connais un Français qui allait tirer le pistolet trois fois par semaine dans la porte d’un clos situé à cinquante pas d’Athènes. Le propriétaire n’a jamais murmuré.

Les seuls ennemis que les chasseurs aient à redouter sont les gros chiens de bergers. Ces monstres frisés se précipitent en nombre sur tout Européen qui passe ; leurs maîtres, au lieu de les retenir, s’amusent souvent à les exciter. On ne s’en débarrasse qu’à coups de pierres. Les chiens de la ville, qui devraient se piquer d’urbanité, n’ont pas plus d’égards pour les passants dès qu’il fait nuit ; et les élégants qui sortent d’une soirée font sagement de glisser quelques pierres dans les poches de leur habit. Ces animaux n’ont aucun respect pour le bâton. Si vous les menaciez d’un coup de canne, vous seriez mordu pour le moins. Mais les pierres leur inspirent une terreur superstitieuse.

Le gibier qu’on mange en Grèce est excellent : les lièvres, les bécassines, les grives ont un fumet délicieux. La perdrix rouge, la seule qu’on ait occasion de tuer, est à peine mangeable. Sa chair est dure, cotonneuse et insipide. On lui adresse les mêmes reproches en Algérie et dans presque tous les pays chauds. Si elle pouvait répondre, elle dirait : « Alors, pourquoi me tuez-vous ? »

On trouverait dans la Morée, en cherchant bien, quelques renards et même quelques chacals. On rencontre, sans les chercher, des aigles et des vautours magnifiques. L’Hymette, le Pentélique et toutes les montagnes du royaume en sont peuplées. J’ai vu des vols de plus de cinquante aigles se rassembler au-dessus de notre jardin pour marcher ensemble à la conquête d’une charogne. J’ai rencontré des vautours qui prenaient paisiblement leur repas sur le corps d’un âne ou d’une brebis, et j’ai rapporté quelques grandes plumes cueillies sur le vautour lui-même.

La chouette habite toujours la ville de Minerve ; mais elle n’y règne plus. L’Acropole est habitée en été par une charmante espèce d’épervier qu’on appelle la crécerellette. Ce petit oiseau de proie ne poursuit pas d’autre gibier que les sauterelles. Cependant il ne manque pas de courage. Lorsqu’il arrive, au mois d’avril, il commence par délivrer l’Acropole de tous les corbeaux dont elle est infestée. Lorsqu’il part, en octobre, les corbeaux reviennent triomphalement prendre possession du champ de bataille, et salissent en signe de joie le marbre de tous les monuments.

On sait que la tortue est commune en Grèce, dans les champs et dans les ruisseaux. Ce qu’on ignore, c’est que la tortue terrestre, aussi bien que la tortue aquatique, inspire une grande répugnance au peuple grec. Nous avons voulu contraindre notre cuisinier à nous faire une soupe à la tortue ; son préjugé a été plus fort que notre autorité.

« Je ne veux pas, disait-il, cuisiner cette bête-là.

— Mais pourquoi ?

— Parce que c’est de la vermine.

— Que t’importe ? tu n’en mangeras pas.

— Ni vous non plus. Je ne veux pas qu’il soit dit que j’ai fait cuire de la vermine. »

De tous les animaux que l’on rencontre dans le pays, les plus communs sans contredit sont les animaux portatifs que Mahomet nous recommande de laisser brouter en paix sur notre corps. Les Grecs, ces grands chasseurs, négligent un peu trop de leur donner la chasse.


VI


Les mines et les carrières. ― Le Pentélique et Paros. ― Charbon de terre à Marcopoulo et à Koumi.― Plomb argentifère de Zéa. ― Marbre de Carysto. ― Émeri de Naxos. ― La propiété de toutes les mines et carrières, à l’exception de deux, est en litige. ― Incurie et impuissance du gouvernement.


Si la Grèce avait un gouvernement, les mines et les carrières suffiraient presque à l’enrichir.

Le marbre y est si commun que les montagnes en sont faites. Le mont Pentélique contient encore l’étoffe de plusieurs Parthénons, et les carrières de Paros ne sont pas épuisées pour avoir enfanté un Olympe.

Les marbres du Pentélique et de Paros sont encore aujourd’hui les plus beaux marbres du monde. Le premier est serré, fin et brillant ; le second est d’une transparence limpide : ses larges paillettes, sa couleur chaude et vivifiante, donnent aux statues comme une apparence de chair.

Pour exploiter les carrières du Pentélique, il ne faut que des ouvriers et des voitures. Le chemin est tout tracé de la montagne au Pirée, et du Pirée au monde entier.

Pour exploiter les carrières de Paros, il faudrait tracer un chemin dont le devis, établi par les hommes les plus compétents, s’élève à 17 ou 18 000 francs.

Les frais d’extractions ne seraient pas plus considérables au Pentélique ou à Paros que dans les carrières de Carrare ; le transport par mer ne serait pas beaucoup plus coûteux, surtout si l’on employait des navires grecs ; or les marbres de la Grèce sont plus beaux que ceux d’Italie, et ils obéissent merveilleusement au ciseau.

Il n’y a pas un an qu’on a retrouvé, dans l’Archipel, des carrières de rouge antique, et, dans le Taygète, des carrières du marbre admirable que nous connaissons sous le nom de vert antique.

Aucune de ces quatre carrières n’est exploitée.

Il existe à Marcopoulo, en Béotie, une mine de lignite ou charbon de terre. « Les produits en sont de qualité médiocre ; ils équivaudraient aux quarante-cinq centièmes de leur poids de carbone pur, et au point de vue calorifique ils seraient comparables à du bois [4]. » Cette mine n’est pas exploitée.

On trouve à Koumi, dans l’île d’Eubée, un gisement considérable d’un lignite infiniment meilleur. D’après l’analyse faite par un savant ingénieur français, il équivaut aux deux tiers d’un poids égal de houille de Newcastle. D’après les expériences faites par M. de Lauriston, à bord du bateau à vapeur français le Rubis, le rapport de production de vapeur du charbon de Koumi au charbon anglais est des trois cinquièmes. Suivant les calculs établis par un économiste français très-distingué, le lignite de Koumi, bien exploité, rapporterait facilement 150 000 drachmes de bénéfice par an. Il ne serait pas avantageux d’en tirer parti pour la navigation à vapeur, parce qu’il tient trop de place et qu’il ne s’allume pas assez vite ; mais on l’emploierait très-utilement dans les usines.

Aujourd’hui les mines de Koumi, tous frais payés, rapportent à l’État 12 000 drachmes par an !

Il existe en Grèce plusieurs gisements de plomb argentifère. Celui dont l’exploitation serait la plus facile et la plus avantageuse est située sur la côte orientale de l’île de Zéa. Les filons descendent jusqu’à la mer, au fond d’une petite crique où les caboteurs peuvent aborder. Le minerai de Zéa contient environ 80 pour 100 de plomb ; le plomb renferme en moyenne 0,00125 d’argent ; c’est-à-dire que cent kilogrammes de plomb donneraient un lingot d’argent de 25 francs [5].

Les mines de Zéa ne sont point exploitées. Seulement, lorsque les pluies de l’hiver ont détaché quelques masses de minerai, la commune les revendique et les fait vendre.

Les carrières de Carysto, en Eubée, sont abandonnées, mais non pas épuisées. Elles fournissaient dans l’antiquité un beau marbre cipollin dont les veines imitent la couleur et l’ondulation des vagues de la mer. On blâmait, du temps de César, la prodigalité d’un citoyen romain qui fit les colonnes de sa maison en marbre de Carysto. On ne reprochera rien de pareil aux Grecs d’aujourd’hui, qui savent à peine qu’ils ont d’admirables carrières.

Les pierres et les plâtres de l’île de Milo sont mal exploités et ne rendent pas ce qu’on en pourrait attendre ; l’émeri de Naxos, après avoir été exploité par des fermiers à des conditions onéreuses pour l’État est aujourd’hui extrait et vendu par le gouvernement. Les 100 000 francs qu’on en tire tous les ans sont le principal et pour ainsi dire le seul revenu que rapportent à la Grèce ses mines et ses carrières.

Si l’État tire si peu de profit de toutes ses richesses minéralogiques, ce n’est pas seulement par l’incurie de l’administration ; c’est surtout par l’impuissance du gouvernement. La propriété de toutes les mines et de toutes les carrières, excepté de celles de Naxos et de Koumi, est en litige. Les droits de l’État ne sont point établis ; ceux des particuliers ne le sont pas beaucoup mieux. Qu’un capitaliste français prenne la résolution d’exploiter à ses frais les mines de Zéa, ou les carrières de Paros ou de Carysto, s’il se ruine, on le laissera faire ; s’il gagne une drachme, la Grèce entière viendra la lui disputer.

« Rien n’est plus confus, dit M. Casimir Leconte, que l’établissement de la propriété en matière de mines, et je puis en parler avec quelque assurance, attendu que la confiance de M. Colettis m’a appelé à remplir une mission tout à fait spéciale pour cette question.

« Il s’agissait de juger des facilités d’exploitation des mines de plomb argentifère de Zéa, des mines de lignite de Koumi, des carrières de marbre de Paros et d’autres encore. Je me suis donc transporté sur les divers points signalés à mon attention, et presque partout je me suis trouvé au milieu d’une complète obscurité, quant à l’établissement des droits, et d’une inexprimable confusion, quant à leur exercice. La propriéré de telle mine est revendiquée à la fois par l’évêque du diocèse, par la commune ou par le monastère voisin ; des individus se présentent contradictoirement comme fermiers ou sous-fermiers de tel propriétaire prétendu, etc…. »

Le gouvernement grec se sent trop faible pour essayer de reprendre une mine à de prétendus propriétaires ; mais il se croit assez fort pour prendre un empire au propriétaire légitime.


VII


Industrie. ― Ce que la Grèce enverra à l’exposition de 1855. ― Tous les produits manufacturés qui se consomment dans le royaume sont importés. ― Tableau de l’importation. ― Progrès de la Turquie. ― La Grèce n’a que deux genres d’industrie : la filature de soie et la construction des navires. ― Conversation avec un filateur de Mistra. ― Comparaison du prix des navires à Syra et à Marseille.


Un jour que j’étais en visite chez un ancien ministre du roi Othon, la conversation tomba sur Paris.

« J’ai habité Paris, me dit mon très-honorable interlocuteur, et c’est la ville du monde que je désirerais le plus revoir encore.

— Eh bien ! venez-y dans deux ans ; vous y verrez l’exposition universelle.

— Oui, mais je voudrais voir tout cela sans qu’il m’en coûtât rien.

— Allez-y aux frais de l’État.

— J’y pensais ; mais sous quel prétexte ?

— Ne nommera-t-on pas un commissaire du gouvernement pour l’exposition ?

— L’idée est bonne, et je vous en remercie. Vous avez profité de votre séjour en Grèce ; vous entendez les affaires ; pourquoi n’avez-vous pas étudié la politique ? Je ne suis pas mal en cour, le chargé d’affaires de Russie me protége, le roi me nommera ; j’aurai soin qu’on me donne une indemnité raisonnable : les ministres d’aujourd’hui sont si regardants ! J’irai à Paris : je ferai mettre en lumière les produits de notre industrie : je réclamerai pour eux une place d’honneur. On ne parle pas assez de la Grèce ; l’enthousiasme de l’Europe s’est refroidi : je me charge de le réchauffer. On verra ce que nous savons faire !

— À propos, lui dis-je innocemment, qu’est-ce que la Grèce enverra à l’exposition ?

— Vous le demandez ? Elle enverra… la Grèce n’est pas en peine. Elle enverra… soyez tranquille, nous avons de quoi faire parler de nous. Elle enverra… des raisins de Corinthe !

— Sans doute, pardonnez-moi ; je ne sais où j’avais la tête. J’oubliais les raisins de Corinthe et le miel de l’Hymette.

— J’allais vous en parler. Elle enverra vingt oques de miel de l’Hymette. Le miel de l’Hymette n’est pas si rare qu’on le croit en Europe. On s’imagine que l’industrie nationale a dégénéré ? Nous prouverons, si le roi me nomme commissaire, que nos abeilles travaillent mieux encore qu’au siècle de Périclès. Un immense bocal rempli de miel de l’Hymette !

— Vous enverrez encore autre chose ?

— En doutez-vous ? Nous enverrons une grande bouteille d’huile d’olive, un tonneau de vin de Santorin, une balle de coton, un peu de garance, une boîte de figues sèches, un sac de vallonée, un énorme écheveau de soie !

— Un bloc de marbre de Paros ?

— Dix blocs de marbre de Paros ! si M. Cléantis veut bien nous les fournir. Nous y joindrons quelques oques d’émeri de Naxos, et un bloc de charbon de terre de Koumi. Soyez tranquille, la Grèce tiendra son rang dans cette grande assemblée des peuples civilisés.

— Quant à l’industrie proprement dite, ajoutai-je avec un peu d’hésitation…

— Quelle industrie ?

— L’industrie… industrielle.

— Je vous entends. Eh bien ! nous enverrons un joli costume grec.

— Bravo ! L’idée est bonne. Vous savez que j’adore vos costumes. Je vous garantis qu’ils auront du succès. Envoyez un costume. Qu’enverrez-vous encore ?

— Nous enverrons un fez, une veste brodée, une foustanelle, une jolie ceinture…

— Sans doute, et puis…

— Nous enverrons un costume grec. C’est quelque chose que cela ! Je défie tous vos peuples d’Europe d’envoyer un seul costume grec. »

Je pris congé du futur commissaire, et, sur le seuil de sa maison, je repassai dans ma mémoire ce que la Grèce avait envoyé à l’exposition de Londres. Je me souvins de la déception que j’avais éprouvée en entrant dans l’enceinte réservée aux produits de la Grèce, lorsque j’avais vu du miel dans un pot, des raisins de Corinthe dans un bocal, un peu d’huile, un peu de vin, un peu de coton, un peu de garance, une poignée de figues, un peu de vallonée, un cube de marbre et une vitrine où s’étalaient quelques costumes grecs.

L’industrie nationale en est toujours au même point, et nous reverrons tous à Paris ce que j’ai eu la douleur de voir à Londres.

Les deux seules manufactures qui se soient établies en Grèce, la verrerie du Pirée et la raffinerie des Thermopyles, ont ruiné leurs actionnaires, et l’on a dû les abandonner.

Tous les produits manufacturés qui se consomment dans le royaume viennent de l’étranger. On ne sait pas faire en Grèce un de ces couteaux fermés que l’on vend à Paris pour cinq sous !

L’importation a été de 22 300 000 drachmes en 1845.

L’Angleterre y prenait part pour 9 millions, la Turquie pour 4 300 000 drachmes, l’Autriche pour 4 millions, la France pour 2. La Russie fournissait pour 2 millions de matières premières. L’industrie des Russes a autant de progrès à faire que celle des Grecs. On remarquera qu’après l’Angleterre c’est la Turquie qui prenait la plus grande part à l’importation.

En 1849 la Turquie se rapprochait sensiblement du chiffre des importations anglaises. L’importation totale était évaluée à 20 799 501 drachmes. L’Angleterre y entrait pour 6 200 000 drachmes, la Turquie et l’Égypte pour 6 millions, la Russie pour un million.

Voilà des chiffres qui ne manquent pas d’intérêt, au moment où les grecs parlent du progrès russe et de la décadence de la Turquie.

Revenons à l’industrie des Grecs : ils filent de la soie et construisent des navires.

Une filature de coton établie à Patras produit 40 000 kilogrammes de fil par an.

Quatre filatures de soie existent dans le royaume. La première est à Calamata : elle appartient à un Français. La seconde est à Mistra ; les deux autres sont au Pirée et à Athènes. On fabrique quelques soieries dans l’île d’Hydra.

Je conseille à tous ceux qui voudront établir des filatures en Grèce d’aller à Smyrne visiter les ateliers de M. Mathon. M. Mathon est Français, né dans l’Ardèche, et établi à Smyrne depuis une quinzaine d’années. Il a fondé un établissement comparable à tout ce qu’on voit de plus parfait en France : quatre cents jeunes filles y sont employées toute l’année.

Ses produits, qu’il expédie à Marseille, y sont très-recherchés ; le chiffre de ses affaires s’élève de jour en jour ; il agrandit ses ateliers, il augmente son personnel. Il est vrai que Smyrne est une ville turque, et que les étrangers y sont comme chez eux.

Je rencontrai un jour, chez M. Constantin Mavrocordato, un des propriétaires de la filature de Mistra. Je lui fis mes compliments sur ses ateliers, que j’avais visités quelques mois auparavant, « Oui, me dit-il, tout cela n’est pas trop mal. Nous végétons convenablement. Nous faisons un peu de bien au pays, mais nous n’en serons jamais récompensés. Nous aurons beau faire, tout ce qui peut nous arriver de plus heureux, c’est d’amasser quelque argent. Mais les places, les distinctions, les honneurs, tout cela n’est pas fait pour nous.

— Comment ! Lorsque vous dotez la Grèce d’une industrie qui doit l’enrichir !

— Hélas ! monsieur, nous ne sommes pas citoyens.

— Vous n’êtes pas Grecs ?

— Pardon ; mais nous sommes hétérochthones. »

Ce n’est pas seulement l’indifférence du gouvernement et l’absurdité des lois qui s’opposent au progrès des manufactures, c’est surtout l’esprit d’individualisme et la rage de décentralisation dont les Grecs sont possédés. Lorsqu’un ouvrier sait son métier, il quitte la manufacture, il charge ses outils sur son dos, et il s’en va de village en village, de maison en maison, criant : « Avez-vous des cocons à filer ? » Le paysan donne la préférence à ces filateurs ambulants qui travaillent devant sa porte, qu’il peut surveiller de plus près, et qui ne lui demandent que cinq ou six drachmes par oque de soie.

Quand la Grèce aura un gouvernement, que les mines de Koumi seront exploitées, que le pays sera traversé en tous sens par des routes carrossables, et que la loi des hétérochthones sera rapportée, toutes les filatures du royaume pourront se donner le luxe d’une machine à vapeur de la force de quatre chevaux, qui fera marcher deux cents métiers à la fois et filera la soie à si bas prix que les fabricants ne craindront plus la concurrence de leurs ouvriers.

Les Grecs construisent des navires à Syra, à Patras, à Galaxidi et au Pirée. Ces bâtiments sont généralement en sapin ; ils sont moins solides, moins bien chevillés et moins soignés que ceux que nous construisons en France ; mais ils tiennent bien la mer et coûtent deux tiers de moins que les nôtres.

Un navire de 100 tonneaux de jauge, portant 140 tonneaux de charge, coûte 17816 francs à Syra, et 46 000 francs à Marseille. Il suit de là que, par tonneau de charge, les navires grecs coûtent 120 francs, et les navires français 328.

Si les armateurs grecs payent 120 francs ce que les nôtres achètent 328, il est clair que le commerce de la Méditerranée appartient à la marine grecque.


VIII


Commerce.


Quand on parle du commerce de la Grèce, il ne peut être question que du commerce maritime. Dans un pays où les routes sont des sentiers, le seul commerce à terre est le colportage.

La Grèce ne communique avec le reste du monde que par mer. Elle touche à la Turquie par sa frontière septentrionale ; mais elle ne communique pas avec elle, car il n’y a pas une route qui aille de Grèce en Turquie.

La mer est donc le grand chemin qui joint la Grèce au monde entier. La mer la fait communiquer avec elle-même. J’ai dit plus haut : tous les Grecs sont marchands ; c’est-à-dire : tous les Grecs sont marins.

La marine grecque est aussi ancienne que le peuple grec. La première fois que la nation s’est fait connaître au monde, c’est lorsqu’elle est allée sur des vaisseaux piller la ville de Troie. Le véritable héros de la Grèce, ce n’est pas le fougueux Achille, qui ne savait qu’aimer, haïr, pleurer et combattre. Achille est un homme du continent, élevé loin de la mer ; Achille a l’âme droite ; Achille ne calcule pas ; Achille n’a rien gagné à la guerre de Troie, que la mort et l’immortalité ; Achille n’est Grec qu’à demi. On dirait, au contraire, que la Grèce s’est incarnée tout entière dans l’insulaire Ulysse, qui sait naviguer et mentir, qui spécule sur ses affections et sur ses malheurs ; qui, lorsqu’il échange ses armes avec un ami, fait en sorte de gagner au change ; qui, avant de tuer les prétendants, conseille à sa femme de leur demander de riches présents ; Ulysse le héros marin, marchand et fripon.

Si Ulysse ressuscitait aujourd’hui et qu’il se trouvât transporté au milieu des Athéniens aux belles cnémides devant le café de la Belle-Grèce, il leur dirait : « Je vous reconnais, vous êtes mes enfants. Vous aimez comme nous l’or fauve et l’argent étincelant ; comme nous, vous aimez le bien d’autrui : comme nous, vous avez des barques solidement bâties, qui glissent sur le dos de la mer : vous savez acheter, vendre et dérober. Comme nous, vous convoitez une grande ville située vers le soleil levant, au delà des mers profondes. Vous espérez, quand vous l’aurez prise, réduire les citoyens en esclavage, et vous asseoir, les bras croisés, dans les palais bien bâtis. Mais, croyez-moi, si vous ne voulez pas vous préparer des repentirs amers, attendez, comme nous, le moment favorable. Attendez que Jupiter vous ait donné des chefs habiles et courageux, que Vulcain vous ait forgé des armes invincibles, et surtout que vous soyez deux contre un : car c’est là tout le secret de la guerre. »

On cite au bazar d’Athènes l’histoire d’un capitaine marchand qui aurait fait l’admiration d’Ulysse. Ce brave homme était né à Lisbonne ; il avait vendu sa cargaison, et de plus son navire. Ses matelots lui demandèrent : « Comment nous ramèneras-tu au pays ? Tu nous as promis de nous rendre au Pirée.

— Soyez tranquilles, répondit le capitaine, je me charge de tout. Vous serez bientôt en route. En attendant, voulez-vous faire un tour en mer ? J’ai vendu le navire, mais il me reste le canot. L’acquéreur m’a laissé un petit mât qui est encore bon, et une voile qui n’est pas trop déchirée. Je vous offre une promenade. »

Les matelots s’embarquèrent sans défiance. Il les conduisit, en flânant, à Gibraltar ; de Gibraltar il les transporta à Marseille, où il devait sans faute leur procurer un embarquement ; de Marseille il les mena voir Toulon ; de Toulon il les entraîna jusqu’à Gênes. Au bout de six mois, le canot entrait triomphant au Pirée.

Il y avait dans ce marin l’étoffe d’un diplomate. Il y a dans chaque Grec l’étoffe d’un marin.

Deux insulaires se rencontrent sur le port de Syra.

« Bonjour, frère ; que fais-tu ? (c’est-à-dire : Comment vas-tu ? )

— Bien ; merci. Que dit-on de nouveau ?

— Le Dimitri, le fils de Nicolas, est revenu de Marseille.

— A-t-il gagné beaucoup d’argent ?

— Vingt-trois mille six cents drachmes, à ce qu’on assure. C’est beaucoup d’argent.

— Il y a longtemps que je me dis : Il faut que j’aille à Marseille. Mais je n’ai pas de bateau.

— Si tu voulais, nous en ferions un à nous deux. N’as-tu pas du bois ?

— J’en ai bien peu.

— On en a toujours assez pour faire un bateau. J’ai de la toile à voiles, et mon cousin Jean a des cordages : nous nous mettrons ensemble.

— Qui est-ce qui commandera ?

— C’est Jean : il a déjà navigué.

— Il nous faudra un petit garçon pour nous aider.

— J’ai mon filleul Basile.

— Un enfant de huit ans ! Il est bien petit.

— On est toujours assez grand pour naviguer.

— Mais quel chargement prendrons-nous ?

— Notre voisin Petros a des vallonées : le papas a quelques tonnes de vin ; je connais un homme de Tinos qui a du coton ; nous passerons à Smyrne, si tu veux, pour charger de la soie.

Le bateau se construit tant bien que mal ; l’équipage se recrute dans une ou deux familles ; on prend chez les voisins et les amis toutes les marchandises qu’ils veulent vendre, on va à Marseille en passant par Smyrne ou même par Alexandrie ; on vend la cargaison ; on en prend une autre ; et, lorsqu’on revient à Syra, le navire est payé par le fret, et les associés se partagent encore quelques drachmes de bénéfice.

Ce mode de navigation à la part permet aux Grecs de réduire le prix du fret beaucoup plus que nos capitaines marchands ne pourraient le faire. J’ai dit que leurs navires coûtaient deux tiers de moins que les nôtres : il n’est donc pas surprenant que les patrons offrent un rabais de cinq ou six francs par tonneau.

La Grèce possédait, en 1838, 3269 navires de commerce. En 1840, elle en avait 4046, jaugeant 266 221 tonneaux. On évalue à 50 millions de drachmes le chiffre de ses frets en une année. Le marchand grec se glisse partout, ne néglige aucune affaire, ne dédaigne aucun expédient, et change de pavillon toutes les fois qu’il y trouve son intérêt. Aussi le cabotage de la Méditerranée appartient-il presque exclusivement à la Grèce. En 1846, le commerce maritime de Constantinople était réparti comme il suit :

Pavillon grec............... 967 000 tonneaux.
_ anglais et ionien.... 505 000 _
_ russe.............. 335 000 _
_ sarde............. 305 000 _
_ autrichien......... 284 000 _
_ français........... 70 000 _
_ napolitain......... 51 000 _

Ce petit royaume sans population et sans capitaux faisait avec la Turquie deux fois plus d’affaires que l’Angleterre et treize fois plus que la France. Le gouvernement, qui s’est avisé de rompre avec la Porte, entend assez mal les intérêts du pays [6].

La marine grecque, que nous voyons prospère et brillante, le serait bien davantage si les Hellènes n’avaient contracté deux mauvaises habitudes : l’une s’appelle la piraterie, l’autre la baraterie.

Tous mes lecteurs connaissent, au moins de réputation, la piraterie. C’est une industrie qui a fait son temps. Dans dix ans, grâce à la marine à vapeur, les pirates seront aussi rares dans l’Archipel que les voleurs de grand chemin dans la Beauce.

La baraterie a plus d’avenir. Lorsqu’un capitaine grec a bien vendu sa cargaison et son navire, il déchire ses habits, suspend à son cou un petit tableau représentant un naufrage, et vient, ainsi paré, dire à son armateur : « Le navire a péri. Nous avions oublié, en nous embarquant, de mettre un sou dans le tronc qui est à la proue : saint Christodule ou saint Spiridion s’est vengé. J’espère que nous serons plus heureux une autre fois. » Cette spéculation s’appelle : la baraterie. il n’est pas facile de l’empêcher : car les capitaines sont de bons comédiens, les matelots d’excellents comparses, et « a beau mentir qui vient de loin. »

La Grèce n’a qu’un seul vapeur, l’Othon : il appartient au roi. De longtemps la marine marchande n’emploiera les bateaux à vapeur. Il est facile à six bourgeois de Syra de construire et d’armer un navire à voiles ; mais ils n’ont pas encore appris à construire des machines et à fabriquer des chaudières.

Pour le transport des marchandises qui ne peuvent pas attendre, comme les cocons, les Grecs ont recours aux vapeurs du Lloyd et de nos Messageries impériales. Ils s’embarquent eux-mêmes sur les bateaux autrichiens ou sur les nôtres lorsqu’ils sont pressés, ce qui arrive rarement. L’Orient ignore encore le prix du temps. Cependant j’ai vu quelquefois, en allant d’Athènes à Syra, le bateau encombré de Grecs. Ils prennent toujours les quatrièmes places, sans aucun respect humain. Les sénateurs, les députés, les hommes les plus considérables, s’établissent sur le pont avec leurs femmes, leurs bagages et leurs enfants. Chacun porte son lit avec soi. Une fois embarqués, ils étendent leurs couvertures et se couchent. Ils dorment, ils causent, ils mangent, ils se querellent d’un lit à l’autre, et le pont ressemble à un dortoir de collège en insurrection.

Les bateaux du Lloyd marchent généralement un peu mieux que les nôtres ; cependant je ne conseille à personne de les prendre. Le bâtiment, les chambres, les lits, la cuisine, tout est d’une propreté plus que douteuse. Les Grecs, qui ne se piquent pas de délicatesse, s’embarquent de préférence sur les bateaux du Lloyd, parce qu’ils coûtent un peu moins cher, et surtout parce que l’administration traite de gré à gré.

Le Lloyd, fondé par M. de Bruck au moment et à l’occasion de la guerre de l’indépendance, relie Athènes à Trieste, à Ancône, au royaume de Naples, aux îles Ioniennes, à Patras, à l’Isthme, à Syra, à Smyrne, à Constantinople et à la côte de Syrie.

Les Messageries impériales font communiquer la Grèce avec Marseille, Gênes, Livourne, Civita-Vecchia, Naples, Messine, Malte, Smyrne, Constantinople, la Syrie et l’Égypte. Un bateau qui stationne au Pirée fait un service régulier entre Athènes et les villes de Salonique, Chalcis, Syra, Nauplie, Hydra, Marathonisi et Calamata. Tous les bâtiments de la Compagnie sont solides et confortables ; les officiers bien élevés, polis avec les hommes, galants avec les dames. On trouve un médecin à bord de chaque bâtiment.

Le gouvernement de la Grèce ne fait rien pour le commerce maritime.

Il n’existe dans le royaume qu’un phare, situé sur un îlot en face de la ville de Syra. Les navigateurs en demandent trois ou quatre autres depuis vingt ans. Malgré leurs justes réclamations, malgré les naufrages qu’on signale tous les hivers, les ministères qui se sont succédé ont fait la sourde oreille. Le commerce ne doit rien au gouvernement, qui lui doit tout.

J’affirmerais même, sans crainte d’être accusé de paradoxe, que la marine grecque était plus florissante sous la domination turque qu’elle ne l’est aujourd’hui. Nous ne voyons plus dans les îles aucune de ces fortunes colossales que les Condouriotis et tant d’autres avaient amassées avant la guerre de l’indépendance. Le commerce trouvait, sous les Turcs, des facilités qui lui manquent aujourd’hui. Je veux citer un fait qui paraîtra incroyable à tous les peuples civilisés. L’île d’Eubée ou de Négrepont est tellement rapprochée du continent à la hauteur de Chalcis, qu’on a pu jeter un pont sur le détroit (l’Euripe) qui les sépare. Ce pont était mobile, au temps de la domination turque : il est fixe aujourd’hui. Les navires sont condamnés à faire un détour immense, et Chalcis, qui a été et qui devait être un entrepôt important, reste, faute d’un pont tournant, un médiocre village.

La Grèce possède un bon port : le Pirée ; deux rades excellentes à Salamine et à Milo. La rade de Syra est médiocre : elle n’est ni assez fermée ni assez profonde. Il y aurait peu de chose à faire pour la fermer : on ne fait rien. On trouverait à Délos un mouillage infiniment plus sûr : on n’y songe pas. On a laissé Délos se changer en désert et Syra devenir une grande ville.

C’est une chose curieuse que la fortune de Syra, qui est aujourd’hui l’île la plus commerçante de l’Archipel. Elle n’était rien qu’un rocher au commencement de la guerre de l’indépendance. Mais elle était catholique, et la France la protégeait. À l’abri de sa religion et de notre puissance, Syra, au lieu de souffrir de la guerre, en profita. Les persécutions exercées contre les Grecs lui envoyèrent des habitants ; la piraterie qu’elle exerçait impunément lui fit un capital ; elle confisqua pour les vendre les convois d’armes que nous adressions à la Grèce, et sur la misère du pays elle fonda sa richesse.

Le plus sérieux obstacle qui s’oppose aux progrès du commerce grec est le manque de capitaux. L’intérêt légal de l’argent est de 10 pour 100 pour les prêts ordinaires, et de 12 pour 100 pour les affaires de commerce ; mais il ne se fait pour ainsi dire que des prêts usuraires ; le gouvernement le sait, et ne peut pas s’y opposer. Réprimer l’usure, ce serait réprimer l’agriculture et le commerce.

Le ministre des finances déclarait à la chambre, en 1852, que la plupart des vignerons qui cultivent le raisin de Corinthe se ruinent par des emprunts à 15 et 20 pour 100.

Les laboureurs empruntent leurs semences à 30 pour 100 pour huit mois, ce qui fait 40 pour 100 par an. Le prêteur se paye lui-même sur la récolte, au moment du battage des grains.

Pour venir en aide à l’agriculture et au commerce, une banque nationale s’est établie en 1842. Comme toutes les fondations utiles, la Banque a été créée par les particuliers et par les étrangers, sous les yeux du gouvernement. Un particulier en a eu l’idée ; les capitaux particuliers sont accourus ; la France a avancé deux millions ; un Français, M. Lemaître, a tout organisé : le roi Othon n’a rien empêché.

Le capital de la Banque était primitivement fixé à 5 millions de drachmes ; mais l’article 4 des statuts portait qu’il pourrait être augmenté.

Le 31 décembre 1852, il s’élevait à 5 396 000 drachmes.

L’encaisse métallique était de 1 387 311 drachmes 98 l.

Les actions sont de 1000 drachmes ; mais en 1852 la Banque elle-même les émettait avec une prime de 150 drachmes.

Les opérations de la Banque sont :

L’escompte ;

Les payements en compte courant ;

Les prêts sur hypothèques ;

Les prêts sur gages.

L’administration centrale est à Athènes ; un comptoir a été établi à Syra en 1840, un autre à Patras, en 1846 ; on se promettait alors d’en fonder deux autres à Chalcis et à Nauplie, mais on n’en a pas eu besoin. Le comptoir de Patras est aujourd’hui aussi important que celui d’Athènes.

La Banque émet des billets de 10, de 25 et de 100 drachmes : ces papiers ont cours dans tout le royaume et sont acceptés sans difficulté.

Le chiffre des opérations de la Banque, qui s’élevait en 1847 à................ 22 740 194 dr. 22 l.
n’était plus en 1851 que de.... 19 376 000 dr. »
et en 1852 de................ 19 317 000 dr. »

En 1852, les bénéfices ont été de 807 921 dr. 85 l.

Les actionnaires ont reçu un dividende de 85 drachmes qui, ajoutées à 4 drachmes de fonds de réserve, forment un total de 89 drachmes, ou 9 pour 100 environ du capital nominal.

La Banque ne versera pas un pareil dividende en 1855 [7].

On ne saurait contester les services immenses que la Banque nationale a rendus à la Grèce. Malgré l’élévation du taux de l’escompte et des intérêts, elle a facilité les transactions et fourni des ressources à l’agriculture. En même temps elle offrait aux capitaux un placement avantageux. Pourquoi donc n’a-t-elle pas fait plus de progrès en onze années ?

C’est que les Grecs sont convaincus que le destin de la Banque est attaché à la personne de son directeur, M. Stavros. Quoique toutes les affaires ne se fassent pas encore très-régulièrement ; quoique l’arriéré s’élève à plus de 500 000 drachmes ; quoique la Banque ait été trompée quelquefois par ses estimateurs sur la valeur des terrains hypothéqués ; quoique des faussaires aient contrefait un certain nombre de billets et réduit l’administration à en fabriquer d’autres, la confiance publique est acquise à la Banque, parce que l’on connaît le talent et la capacité de M. Stavros. Mais, après lui, le préjugé populaire prétend qu’il ne restera plus que des maladroits ou des fripons. « Si Stavros mourait demain, me disait un Grec, je ne confierais pas dix drachmes à son successeur.

— Mais si l’État prenait en main l’administration de la Banque ?

— C’est autre chose. Je ne lui confierais pas dix lepta. »

Il faut que les Grecs soient marchands jusqu’au fond de l’âme pour que les misères de leur état et le spectacle de leur pays ne les aient point dégoûtés du commerce. Lorsqu’ils jettent les yeux sur la carte du monde, ils peuvent se dire : « Partout où s’étendent les mers, le commerce grec pénètre avec elles ; dans tous les ports que je vois, depuis Arkhangel jusqu’à Calcutta, l’on trouve des négociants grecs qui sont riches ou qui le deviennent. Constantinople, Odessa, Trieste, Marseille, voient fleurir le commerce grec. Les Rhalli ont fondé à Londres un des trois ou quatre grands comptoirs de l’univers, et cette famille de Grecs est plus riche à elle seule que tout notre royaume. Je ne découvre qu’un pays où il soit impossible aux Grecs de faire fortune : c’est la Grèce. Pourquoi ? »



  1. Cette route a été construite par le Lloyd autrichien et à ses frais.
    (Note de la 2e édition.)
  2. La vallonée est la cupule, le dé du gland du chêne valanède (quercus ægilops) : on l’emploie en teinture, comme la noix de galle, pour fixer les couleurs.
  3. Ce nombre s’est accru d’un quart dans le courant de l’année 1854. Ce n’est pas que les brebis aient fait double portée ; mais les héros de la Thessalie n’ont pas voulu rentrer sans butin. Ils sont partis soldats, ils sont revenus bergers.
    (Note de la 2e édition.)
  4. Rapport de M. Sauvage, ingénieur des mines.
  5. Rapport de M. Sauvage et de M. Leconte.
  6. La Grèce est rentrée en relations avec la Turquie. Cet accord durera aussi lngtemps que nous occuperons Athènes.
    (Note de la 2e édition.)
  7. En 1854, elle a donne 7 1/2 pour 100.