100%.png

La Grèce depuis la chute du roi Othon/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
LA GRECE
DEPUIS LA REVOLUTION DE 1862

II.
LA SOCIETE GRECQUE ET LA CHUTE DU ROI OTHON.

La Grèce est le plus petit des royaumes de l’Europe ; elle n’a pas 1,200,000 habitans, et ses revenus montent à peine à 20 millions. Si on ne devait la considérer qu’au point de vue de la puissance matérielle, elle serait à peine digne de l’attention des hommes d’état. Aujourd’hui ce petit royaume traverse une crise grave, à laquelle malgré tout il faut prévoir dans l’avenir une heureuse issue, mais qui a temporairement le résultat de toutes les révolutions, celui d’affaiblir le pays et de gêner son action en dehors de ses frontières. Avec ses finances délabrées et son armée désorganisée, la Grèce ne saurait de longtemps donner à la Turquie des inquiétudes directes au point de vue militaire. Elle n’aurait pas les moyens d’entreprendre une campagne pour affranchir l’Épire, la Thessalie, la Macédoine ou la Crète, ou même de fomenter et de soutenir une insurrection sérieuse dans ces provinces contre l’autorité de la Porte. Aussi bien des gens, après avoir cru la Grèce capable de conquérir à elle seule une grande partie de l’empire ottoman, après s’être fait une idée trop haute de ses forces, en sont venus, par l’excès contraire, à la considérer comme un pays nul, sans influence et sans avenir, condamné à végéter dans l’anarchie sur son étroit territoire. La nation grecque paie durement aujourd’hui, bien plus encore que certaines fautes de ses chefs de partis, l’exagération de l’enthousiasme dont elle a été l’objet en 1821. Ce qu’on reproche aux Grecs, sans peut-être y avoir bien réfléchi, c’est de n’avoir pas réalisé un espoir chimérique et recommencé le siècle de Périclès au lendemain de l’indépendance. Le plus grand malheur de ce peuple est que, tout en parlant beaucoup de lui, on ne l’a jamais suffisamment étudié ni compris. Et cependant les races, comme les hommes, gagnent toujours à être connues dans l’exacte mesure de leurs défauts et de leurs qualités, telles que les ont faites leur naissance, leur éducation, les vicissitudes qu’elles ont traversées, les influences qu’elles ont subies.

La faiblesse, nous dirions même l’impuissance matérielle de la Grèce, n’est pas un fait nouveau, conséquence de la dernière révolution. Le royaume hellénique a toujours été hors d’état d’engager avec des chances de succès une guerre contre la Turquie ; depuis qu’il a repris sa place parmi les nations européennes, on l’a constamment vu déchiré par les factions, plongé dans le chaos de sa formation sociale, sans finances et sans armée. Tout impuissante qu’elle est, la Grèce n’en a pas moins été depuis trente ans et n’en est pas moins encore aujourd’hui un des points les plus importans de la politique européenne ; incapable d’enlever violemment une province à la Turquie, elle tient pourtant dans ses mains une des clés de la question d’Orient. Il importe de rechercher les causes de ce phénomène étrange, de préciser quelle est dans l’Orient contemporain la situation morale de la Grèce indépendante, d’étudier le caractère de la nation hellénique avec ses qualités et ses défauts, enfin de jeter un coup d’œil rapide sur le gouvernement qui pendant trente ans a présidé aux destinées de ce pays, car c’est dans le passé seulement qu’on peut trouver les moyens de préjuger l’avenir et de mieux comprendre le présent.


I

Le rôle de la race grecque dans l’Orient contemporain offre une étroite ressemblance avec celui qu’elle y jouait dans l’antiquité. Qu’étaient-ce, au point de vue des ressources matérielles, que les républiques de Sparte et d’Athènes, qui, sans cesse en guerre l’une contre l’autre et troublées de plus dans leur propre sein par des dissensions continuelles, comptaient à peine deux cent mille citoyens chacune ? Ne se trouvaient-elles pas, à l’égard du colossal empire des Perses, dans la même situation que la Grèce d’aujourd’hui vis-à-vis de la Turquie ? Par un sublime effort de patriotisme, elles avaient pu, en s’unissant, repousser l’invasion de Xerxès, comme la Grèce moderne a pu secouer le joug des sultans ; mais la Grèce antique eût été incapable, par ses propres forces, de renverser la puissance des Achéménides, si elle n’avait appelé à son aide le bras de barbares hellénisés, qui commencèrent par l’asservir. Peuple essentiellement marin, les Hellènes s’étaient répandus le long des rivages de la mer sur des étendues assez vastes, mais étroites, où ils formaient une couche sans profondeur. Toutes les fois que la population prenait un trop grand accroissement dans les cités helléniques, un besoin inné poussait cet excédant loin du sol natal ; des troupes d’émigrans s’en allaient fonder des villes nouvelles, véritables greffes de civilisation entées sur des souches barbares, au sein desquelles pénétrèrent bientôt l’esprit et les mœurs de la Grèce. À la suite des conquêtes macédoniennes, et déjà même avant cette époque, les Grecs se sont dispersés sur un espace de terrain immense, agissant partout à l’aide de leur double supériorité intellectuelle et commerciale, modifiant par leur simple contact les tribus les plus différentes et les conquérant à l’hellénisme, laissant en un mot l’empreinte indélébile de leur passage jusque dans les régions les plus éloignées du monde antique. Cette supériorité, ils la devaient non à la vigueur ou la pureté physique de leur race, à la puissance effective de leurs cités, mais aux forces de leur âme et de leur génie. De tout temps, ce peuple vraiment privilégié a été disséminé par les décrets de la Providence au milieu des masses passives des autres peuples comme un levain qui provoquait en elles le développement, comme une âme qui leur communiquait la vie et le mouvement. Il en est encore ainsi de nos jours. Établis en colons sur les côtes de Syrie, les Grecs ont mis les Maronites en communication avec la mer, ils sont maîtres d’une grande partie du commerce de l’Égypte, et de là ils se tendent la main sur une ligne non interrompue depuis Damas et Alexandrie jusqu’à Stamboul, donnant à chacune des cités marchandes du Levant le caractère d’une ville avant tout grecque, comme l’étaient sans exception toutes les cités du littoral asiatique dans l’antiquité. Le commerce de la Mer-Noire est pour eux presque un monopole, et les grandes villes commerciales de la Russie du midi, telles qu’Odessa et Taganrog, sont réellement des colonies helléniques établies au milieu des Moscovites, de même qu’Olbiopolis, Théodosie et Panticapée étaient jadis des établissemens grecs au milieu des Scythes.

La race grecque représente la force motrice dans l’empire turc, comme, il y a vingt-deux siècles, elle la représentait dans l’Asie des Perses ; elle la représente même dans tout ce vaste empire russe auquel elle a donné sa foi, sa civilisation, ses arts, de telle façon que, dans un sens moral, il y a eu presque une sorte de transformation des Slaves en Grecs. Là où le commerce, l’industrie et la civilisation ont été portés à un certain degré de développement dans les pays orientaux, c’est aux Grecs qu’en revient l’honneur. Ecclésiastiques, médecins, changeurs, marchands, secrétaires des pachas, employés de finances, interprètes dans toute la Turquie, les Grecs ont jeté sur ce pays comme un immense réseau qui leur permet d’accaparer toutes les affaires, de prendre en main le fil de toutes les intrigues gouvernementales et de toutes les tentatives populaires. Ils sont même destinés à raviver le sentiment national des autres races chrétiennes. En Servie, les germes d’émancipation et de renaissance ont été jetés par Rhigas et par l’hospodar Constantin Ypsilantis bien avant que l’on n’aperçût les premiers symptômes du mouvement qui s’est manifesté de nos jours au sein des populations slaves. Les Roumains de la Moldavie et de la Valachie, n’ont commencé à se sentir une nation qu’après avoir été relevés de leur ignorance et de leur abaissement par les princes phanariotes, après avoir reçu pendant plus d’un siècle une éducation exclusivement grecque, après que Bucharest eut été le premier centre reconstitué de vie hellénique. Encore aujourd’hui, quelques progrès qu’ils aient accomplis, ils parviendraient difficilement à se passer de l’élément d’activité et d’intelligence que maintiennent les colonies d’Hellènes établies dans presque toutes leurs grandes villes, où elles ont su se mettre en possession du commerce et d’un grand nombre de professions libérales, telles que la médecine. Là où l’hellénisme a fait pénétrer son influence, les Bulgares ont aussi été relevés à leurs propres yeux ; dans l’état de décadence où la servitude les avait réduits, ils n’avaient eux-mêmes presque plus l’amour de la patrie, et leurs seuls patriotes sont sortis des écoles grecques. Il serait facile de montrer l’action des Grecs, aussi grande et aussi féconde, pénétrant par une sorte d’infiltration latente dans l’Asie-Mineure et dans la Syrie, au sein des Maronites du Liban, et même plus d’une fois auprès des chefs musulmans qui, comme Ali-Bey et l’émir Daher, essayèrent d’y élever le drapeau d’une nationalité arabe contre la Porte-Ottomane.

De toutes les races qui habitent la Turquie, la race grecque est la plus intelligente et celle qui possède le plus remarquable ensemble de qualités. Seuls dans l’empire ottoman, les Grecs s’occupent activement de fabriquer ; ils sont plus laborieux qu’aucun autre peuple du midi. Dès les premiers débuts de leur régénération, ils se sont montrés tellement supérieurs dans le commerce et dans la navigation, que les Anglais, bons juges en pareille matière, et tout étonnés de leur habileté, de leur persévérance, de leur esprit d’économie, ont prédit à leur marine un succès extraordinaire. Et cette prédiction, nous la voyons aujourd’hui réalisée, puisque les Grecs, tant du royaume hellénique que des ports de la côte de Turquie, ont actuellement entre leurs mains tout le cabotage du Levant et font même une concurrence victorieuse aux autres pavillons dans la grande navigation entre ces contrées et les ports de l’Europe occidentale. Les Grecs ont une vie de famille plus intime, plus unie et plus pure que bien des peuples méridionaux plus avancés qu’eux ; ils traitent les femmes avec respect, et par cette seule raison il est permis d’affirmer que la perspective d’une civilisation supérieure leur est ouverte. Ce sont là les traits les plus caractéristiques qui distinguent le Grec du Turc, paresseux et craignant la mer, de l’Albanais, sauvage, grossier et perfide, qui avilit sa femme jusqu’à en faire sa servante et presque sa bête de somme, du Slave, courageux, mais sans intelligence politique, et jusqu’à présent incapable de dépasser un certain degré de civilisation, du Roumain, plongé dans toutes les fanges de la corruption byzantine, du Juif et de l’Arménien, cupides tous les deux, et ne sachant pas faire du produit de leur travail un usage profitable aux autres. Ce sont ces qualités qui, même dans la servitude, rapprochent les Grecs des sociétés occidentales, et qui leur ont valu des sympathies que l’on a pu ébranler, mais non jamais entièrement déraciner.

Pour quiconque étudie la situation de la Turquie depuis trente ans, deux faits dominent les graves événemens qui s’y sont accomplis sans amener encore la solution de la question d’Orient : c’est la décadence de plus en plus irrémédiable des musulmans et en même temps les progrès de la population chrétienne. Ces progrès se sont réalisés dans toutes les branches. Depuis trente ans, les chrétiens de la Turquie ont grandi en nombre, en intelligence, en moralité, en instruction, en richesse. Ce ne sont plus les rayas abaissés et tremblans du début de ce siècle : si les tanzimats, les hatti-cherifs et les hatti-houmayouns sont demeurés lettre morte, si rien n’a été réellement fait pour établir l’égalité politique tant de fois promise des religions et des races, ils ont aujourd’hui le sentiment de leur force et de l’impuissance croissante de leurs dominateurs ; ils comprennent que la prépondérance passera bientôt entre leurs mains. Ainsi se prépare l’unique solution praticable et juste du grand problème oriental, celle qui s’accomplira par la régénération et l’affranchissement des races de l’Orient sur le sol qu’ont possédé leurs ancêtres. Dans ces deux faits de premier ordre, l’initiative et l’action principale appartiennent incontestablement à l’élément grec. Lorsque l’empire turc s’écroulera définitivement, et que de ses débris sortiront de jeunes nations chrétiennes, la part territoriale des Grecs ne sera sans doute pas celle que supposaient les philhellènes de 1821, celle que les Grecs eux-mêmes rêvent dans leurs aspirations d’avenir : elle sera peut-être la plus restreinte de toutes ; mais la race hellénique n’en aura pas moins à s’enorgueillir d’avoir semé une moisson dont elle ne recueillera pas tous les fruits. Elle aura su accomplir en Orient une œuvre aussi grande et aussi féconde que celle de ses ancêtres, et elle gardera toujours la primauté d’intelligence, de civilisation et d’influence morale sur les peuples qu’elle aura contribué à délivrer. La race grecque est en effet l’intermédiaire obligé par lequel les idées et la civilisation de l’Europe pénètrent au sein des peuples chrétiens de l’Orient. Le contact direct des Européens ne produit pas sur ces peuples un effet aussi heureux : il corrompt plus qu’il ne civilise, il porte la mort plutôt que la vie. C’est dans le grand travail de décomposition et de recomposition dont les contrées qui ont été le berceau de nos connaissances sont aujourd’hui le théâtre, un réactif trop puissant, qui brûle tout ce qu’il touche, qui détruit sans reformer. Pour avoir une action salutaire, il faut peut-être qu’il se soit affaibli, qu’en passant par l’intermédiaire d’une race qui tient autant de l’Orient que de l’Europe, il soit devenu plus propre au milieu dans lequel il doit agir.

L’œuvre des Grecs dans les contrées orientales, la mission qui leur est dévolue et qu’ils s’appliquent à remplir sans peut-être en comprendre eux-mêmes toute la portée, est donc grande et belle ; mais une nation ne saurait travailler avec succès à une œuvre semblable, si elle ne possède pas un centre de vie intellectuelle et morale, un point d’où rayonnent tous les efforts et qui leur donne à la fois l’impulsion et l’unité. Ce centre, c’est le royaume hellénique. C’est pour cela que le microscopique état de la Grèce, tout faible, tout troublé qu’il est, demeure d’une importance capitale dans les affaires de l’Orient, et ne saurait trop attirer l’attention des politiques. C’est dans ce sens que l’on peut affirmer, en dépit du découragement et des déceptions de quelques-uns des philhellènes, que l’œuvre commencée à Navarin n’a pas été perdue, qu’elle a été au contraire le point de départ d’une ère nouvelle pour les chrétiens de la Turquie. Si la race grecque est l’intermédiaire et comme la distributrice des idées de l’Europe parmi les Orientaux, c’est à Athènes qu’elle les reçoit, qu’elle se les approprie ; c’est de là que, passant du rôle de disciple à celui de maître, elle les répand parmi ceux qui sont moins préparés qu’elle à les recueillir de première main.

Pour se convaincre du rôle important que joue la race grecque en Orient, il ne faut pas se borner à visiter les échelles des côtes de l’Asie-Mineure et de la Turquie, à suivre la ligne des bateaux à vapeur ; il faut pénétrer dans l’intérieur du pays et vivre au sein des populations. Alors on verra que chaque ville possède un médecin, un Grec élevé à Athènes, que chaque ville possède un maître d’école, un Grec élevé à Athènes. Si on rencontre un avocat capable de soutenir les procès devant les tribunaux consulaires, un industriel, un commerçant riche et faisant de grandes affaires, un prêtre s’élevant au-dessus de l’ignorance commune, un homme à qui son instruction a valu l’influence prépondérante sur ses compatriotes, ce sera encore un Grec élevé à Athènes. Et chez les personnes qui ont quelque teinture des choses de l’esprit, que trouvera-t-on toujours et partout ? Des livres grecs imprimés à Athènes. On comprend dès lors ce qu’est en réalité ce royaume de Grèce que les diplomates affectent de dédaigner. Autant il est impuissant dans les faits de chaque jour, autant il est puissant sur les âmes et les intelligences. La Grèce d’aujourd’hui n’a ni argent, ni soldats, ni flottes ; mais elle possède une force plus grande et d’une sphère plus haute, une force plus redoutable pour la Turquie : c’est l’université d’Athènes.

L’université d’Athènes est à peine connue des nombreux voyageurs qui traversent chaque année en courant l’antique cité de Minerve. C’est pourtant le plus beau et le plus précieux fruit de l’affranchissement du sol classique des Hellènes. Elle compte parmi ses professeurs des hommes tout à fait éminens, elle peut supporter sans crainte la comparaison avec les meilleures universités allemandes de second ordre ; mais ce qui fait son extrême importance, c’est qu’elle est la seule institution d’enseignement supérieur qui existe en Orient. Chaque année, près de neuf cents jeunes gens, dont plus des deux tiers sortent de l’empire ottoman, viennent y recevoir les notions du droit, de la médecine, des lettres, des sciences et de la théologie. Athènes, comme ville d’enseignement, offre un spectacle unique aujourd’hui dans le monde, et qui rappelle l’université du Paris du moyen âge et de la renaissance, aux temps fameux des écoles de la rue du Fouarre et du parvis Notre-Dame. Comme ceux du Paris d’autrefois, les étudians y jouissent de privilèges qui leur permettent de former une sorte de petite république à part. Comme eux, ils sont turbulens, indociles, souvent gênans pour leurs professeurs et même pour le gouvernement. On voit éclater chez eux ces émeutes universitaires qui tiennent une si grande place dans l’histoire de notre cité parisienne ; mais ils ont la même soif d’apprendre, la même ardeur, la même application, le même héroïsme de l’étude. Combien n’en voit-on pas, fils de pauvres rayas des provinces les plus reculées de la Turquie, à qui leurs familles ne peuvent rien donner pour les aider à vivre, supporter, comme jadis les capets de Montaigu, les plus dures privations, pour arriver à se repaître du pain de l’intelligence ! Il y en a qui se font ouvriers, qui manient la varlope du menuisier ou le marteau du forgeron, et qui viennent avec leurs mains calleuses et leurs habits de travail s’asseoir sur les bancs pour entendre les cours où se développent les hautes spéculations de la philosophie et de l’histoire. D’autres s’engagent comme domestiques, et se réservent dans chaque journée quelques heures seulement pour suivre les cours. Nous en avons vu qui se réduisaient pendant des mois entiers au pain et à l’eau pour acheter les livres nécessaires à leurs études. Ce n’est qu’à l’université d’Athènes qu’on voit se renouveler presque tous les jours le trait de Ronsard et de Baïf veillant des nuits entières dans leur mansarde, et se passant tour à tour leur unique chandelle pour mener à bonne fin le travail commencé. Quand ils ont terminé les trois ans de leur cours d’études, ces vaillans étudians retournent dans leur pays natal pour y répandre la civilisation, les sciences et les idées modernes. Certes le vieux Colocotronis avait bien raison quand il disait le jour de l’inauguration de l’université d’Athènes : « Voilà un palais qui donnera quelquefois de l’embarras à celui du roi ; mais c’est lui qui dévorera la Turquie, et il fera plus pour la patrie que nous autres klephtes ignorans nous n’avons pu faire avec nos sabres et nos fusils. »

Il y a peu de villes en Europe qui soient le théâtre d’un mouvement intellectuel plus actif que celui d’Athènes. Le premier travail des Grecs a porté sur leur propre idiome. Ils n’ont pas été plus tôt délivrés du joug ottoman qu’ils ont affranchi leur langue des mots turcs qui l’avaient envahie, et, par la même occasion, des mots francs qui en altéraient l’unité. Jamais décret de souverain absolu ne fut plus ponctuellement obéi que ne l’a été ce vœu de quelques puristes, et cela non pas seulement dans la conversation des hommes éclairés, mais dans le langage même des classes inférieures. Ce qui est remarquable, c’est que les hommes du barreau, regardés dans les autres pays comme les plus grands corrupteurs de la langue, en ont été en Grèce les réformateurs. Le peuple d’Athènes a été de tout temps, il est encore aussi ami de la chicane que les Normands les plus processifs ; les tribunaux ne désemplissent pas d’acteurs et de spectateurs. Les avocats ont tous étudié avec amour la langue grecque ancienne et fait une fréquente lecture de ses grands prosateurs, du facile Isocrate en particulier : leurs discours deviennent donc comme une école pour leurs cliens et leurs auditeurs. En même temps l’église est une autre école de bon langage, grâce à la récitation des admirables offices de saint Jean Chrysostome et de saint Basile, à la lecture journalière de l’Évangile dans le texte original. Le vieux Coray avait commencé, avant l’affranchissement de la Grèce, la-réforme de la langue. À leur rentrée dans leur pays, ses admirateurs et ses disciples ont voulu la continuer, et leurs efforts ont été encouragés par le goût général pour la philologie, car la philologie est la passion de tous les étudians grecs, non-seulement de ceux qui se vouent au professorat, mais de ceux qui veulent se consacrer aux lois, à la médecine, à l’église et à l’administration publique : le beau parler grec est souvent là ce qu’a été chez nous à certaines époques la faconde de la tribune., En France, la grammaire, dans toutes ses difficultés, n’est bien enseignée qu’aux femmes ; quant aux hommes, ils n’apprennent guère leur langue que par l’intermédiaire d’une autre langue savante. Il en est autrement en Grèce, et la grammaire grecque y siège en maîtresse à la base et au faîte de tout enseignement. De là un dédain beaucoup trop grand dans la génération actuelle pour les ouvrages en grec moderne imprimés avant la guerre de l’indépendance.

Les efforts ne se bornent pas néanmoins à reconstituer la langue. Pour donner une idée de l’importance du mouvement littéraire dans le royaume de Grèce, il est utile de citer le nombre des établissemens industriels qu’il alimente. Entre Athènes et le Pirée, on compte quatre fonderies de caractères et vingt-cinq imprimeries ; d’autres ateliers typographiques existent à Syra, Nauplie, Tripolitza, Calamata, Patras, Missolonghi et Lamia. Athènes a dix-huit journaux politiques, et une dizaine d’autres se publient dans le reste du pays. Il est vrai que bien des plaintes s’élèvent en Grèce même contre ce développement de la presse politique. Elle n’est que trop souvent animée d’un dangereux esprit révolutionnaire, violente, injurieuse pour les hommes les plus respectables, dénuée de tout sentiment de respect et de convenance ; mais un mauvais journal, toute fâcheuse que puisse être son action, n’en est pas moins un progrès dans un pays qui ne connaissait, il y a quarante ans, ni discussion, ni publicité, ni vie intellectuelle ou politique d’aucune sorte. D’ailleurs il serait injuste de condamner en bloc la presse athénienne d’après de misérables folliculaires. Elle compte aussi des hommes honorables et des organes dignes d’estime : la Légalité (Εύνομία), la Régénération (Παλγγενεσία), l’Ami du Peuple (Φιλολαος), le Grec patriote (Φιλόπατρις Ελλην), la Grèce (journal français), défendent avec beaucoup de courage et de vrai talent la cause de l’ordre et de la liberté constitutionnelle contre les attaques du parti révolutionnaire ; puis, dans un ordre plus élevé de publications périodiques, on rencontre un journal archéologique, trois recueils littéraires, deux de médecine, un de jurisprudence et un de théologie. Toutefois le nombre des recueils sérieux qui paraissent à Athènes est trop considérable pour que le public en soit restreint dans un petit état de douze cent mille âmes ; c’est en pays turc que se trouve la majorité des lecteurs de ces publications, qui apportent un concours des plus puissans à la propagande intellectuelle que la Grèce poursuit dans le Levant.

C’est le grand malheur de la littérature néo-hellénique que le grec soit aussi peu connu qu’il l’est en Occident, particulièrement en France. Un bien petit nombre de personnes sont en état de lire dans le texte original, et sans l’aide d’une traduction, les chefs-d’œuvre de. l’antiquité grecque ; on ne saurait donc s’étonner que nul pour ainsi dire chez nous, à cinq ou six exceptions près, n’ait ouvert un seul volume des écrivains de la Grèce contemporaine. La langue d’Homère commence pourtant à retrouver une riche littérature, et, si elle était mieux connue, la Grèce se relèverait dans l’opinion publique, car il serait facile de voir, par ce qu’elle a produit depuis trente ans de liberté, qu’avant un siècle elle aura reconquis dans le mouvement des lettres et des sciences en Europe la place qui convient à son nom et à ses souvenirs., Aucun pays, dans les trente dernières années, n’a produit plus de poètes et de meilleurs. Les noms de Solomos, d’Alexandre Soutzo, de Zalacosta, de Rhangabé, de Valaoritis, sont dignes d’être cités avec honneur. Le style de la prose, comme il arrive toujours dans l’enfance des littératures, est jusqu’à présent moins fixé que celui de la poésie, bien qu’il y ait déjà dans ce genre des œuvres qui ne disparaîtront pas. L’Histoire de la Guerre de l’Indépendance de M. Tricoupis, l’Histoire de la Nationalité grecque de M. Constantin Paparrhigopoulos, la Vie de Washington de M. Dragoumis, les Etudes byzantines de M. Zambelli, le Cyrille Lucaris de M. Renieris, sont d’excellens travaux historiques, qui auraient été fort remarqués, s’ils avaient paru dans quelqu’une des langues de l’Occident. La lutte de la délivrance nationale a donné naissance à toute une bibliothèque de mémoires, parmi lesquels se distinguent ceux de Colocotronis, écrits sous la dictée du vieux chef péloponésien par M. Tertzétis, ainsi que l’Histoire de Souli et les Mémoires militaires du général Perrhévos, objets de l’admiration de Niebuhr, qui, sous la barbarie de la langue, y découvrait une ressemblance avec le livre de Thucydide. La science des antiquités, comme il était naturel en Grèce, s’y est développée la première et y compte de nombreux adeptes. MM. Coumanoudis, Papadopoulos, Rhousopoulos, Pervanoglou, M. Rhangabé surtout, à qui son beau livre des Antiquités helléniques a ouvert les portes de l’Institut de France, seraient considérés partout comme des archéologues de mérite. Les études ne se bornent même pas aux antiquités nationales ; l’hébreu est enseigné dans l’université d’Athènes, dans cette ville où les lettrés des siècles classiques professaient un si absolu dédain pour les langues des barbares. Déjà la Grèce a possédé un sanscritiste habile, Galanos, et plusieurs ouvrages de la littérature indienne n’ont encore été traduits que dans l’idiome des Hellènes. M. Braïlas, de Corfou, renouvelle, sur les traces de l’école spiritualiste française, la science de la philosophie dans le pays de Platon et d’Aristote. Les études de jurisprudence ne sont pas moins développées dans la capitale de la Grèce. Le livre de MM. Rhallis et Potlis sur le droit ecclésiastique oriental a eu cette rare bonne fortune d’être proclamé, dès son apparition, par les canonistes des pays catholiques et des pays protestans, un des classiques de la matière. Les ouvrages de M. Calligas sur le droit romain tel qu’il est encore en vigueur en Grèce, de M. Pierre Paparrhigopoulos sur les obligations, de M. Phréarritis sur les Institutes de Justinien, de M. Navtis sur le droit commercial dans l’antiquité et dans les temps byzantins, sont cités avec estime par les jurisconsultes de l’Allemagne. Tout cela, sans doute, n’est que l’analogue de ce que l’on voit dans les autres pays de l’Europe ; mais ce qui serait tout naturel ailleurs frappe à bon droit en Grèce, lorsqu’on songe au point de départ, encore si rapproché. Aussi l’une des impressions les plus vives de nos voyages a-t-elle été d’assister, à Athènes, aux séances d’une commission de jurisconsultes indigènes discutant la rédaction d’un code civil sur les bases de la législation française adaptée aux mœurs du pays, dans cette ville où trente ans plus tôt le chef des eunuques noirs imposait ses caprices à de tremblans esclaves.

Dans la carrière des sciences physiques et mathématiques, en exceptant la médecine, le développement est moins marqué. Il semble que ces aptitudes ne se soient pas encore réveillées comme celles dont nous venons de parler. La Grèce a des médecins d’un vrai mérite, quelques anatomistes, un botaniste, un astronome ; mais ni dans les mathématiques, ni dans la chimie, ni dans la physique, elle n’a jusqu’à ce jour produit de travaux originaux. La littérature de cette vaste portion des connaissances humaines se compose exclusivement de traductions. C’est en effet là une nature d’ouvrages dont il faut tenir grand compte lorsqu’on veut apprécier le mouvement intellectuel du royaume hellénique. Les traductions dans toutes les langues présentent peu d’intérêt pour les étrangers, bien qu’il y eu ait quelquefois qui s’élèvent au rang de classiques ; cependant elles ont une importance particulière en un pays qui, comme la Grèce, remplira l’égard de nombreuses populations le rôle d’intermédiaire entre la civilisation et la barbarie. Les livres les plus importans qui paraissent en France, en Allemagne, en Angleterre, sont immédiatement traduits à Athènes, et c’est sous cette forme qu’ils se répandent dans le Levant.

Toute médaille ici-bas a son revers. Ce mouvement d’études libérales, qui fait la véritable force de la Grèce à l’extérieur, est en même temps une des causes de sa faiblesse intérieure. Le royaume hellénique est en réalité une tête sans corps, et le contraste de son impuissance matérielle avec l’étendue de son influence morale doit être compté comme une des premières sources de l’agitation presque perpétuelle où il se débat. Après les pays Scandinaves et l’Ecosse, la Grèce est peut-être l’état européen où l’instruction est la plus répandue dans le peuple. Les écoles primaires des deux sexes, tant celles du gouvernement que les écoles privées, y sont au nombre de 830, et sont annuellement fréquentées par 64,000 élèves. Lorsque nous faisions, il y a trois ans, des fouilles à Eleusis pour le compte du gouvernement français, sur 70 ouvriers que nous employions, et que nous avions uniquement choisis pour leur vigueur à manier la pioche, 6 seulement ne savaient pas lire, écrire et compter. Quand la génération qui s’élève aujourd’hui sera arrivée à l’âge d’homme, on ne rencontrera plus dans le pays un seul individu absolument illettré. L’avidité des connaissances est incroyable parmi les rangs populaires. « As-tu jamais rencontré un Grec qui ne fût pas capable de tout apprendre ? » nous disait avec une vanité naïve un matelot chez lequel nous étions étonné de trouver des notions tout à fait étrangères à son état. On lit énormément dans le peuple des villes et même des campagnes, mais on lit un peu indistinctement, le mauvais comme le bon, le mauvais en politique, voulons-nous dire, car la Grèce a le bonheur d’être préservée jusqu’à présent des publications obscènes qui inondent nos campagnes. Les journaux surtout sont dévorés. L’instruction supérieure est distribuée par 102 écoles secondaires dites écoles helléniques, où l’on enseigne les classiques de l’antiquité grecque et le français, et 7 gymnases, correspondant à nos lycées. Vient ensuite l’université d’Athènes, dont les cours sont si fréquentés. Ajoutons que plus de 200 jeunes Grecs se rendent chaque année dans les universités de France et d’Allemagne, où partout on les range au nombre des élèves les plus intelligens et les plus studieux.

C’est un beau spectacle que cette passion des choses de l’esprit, mais elle est poussée en Grèce à un degré fâcheux. Chacun aspire aux carrières libérales et néglige les occupations moins relevées, et en même temps l’exiguïté du territoire rend, pour les gens du pays qui n’iront pas ensuite s’établir en Turquie, ces carrières sans débouchés. La Grèce possède des littérateurs, des avocats, des médecins, des journalistes, des théoriciens politiques, en nombre suffisant pour défrayer un grand empire ; mais, bien que l’on ait importé dans le royaume hellénique les rouages compliqués des bureaucraties occidentales et que l’on y ait multiplié, les places du gouvernement sans proportion avec les ressources du budget, le pays est si petit que le nombre de ces places ne suffit pas aux compétiteurs. Toutes les voies qui y conduisent sont encombrées de candidats dont les chances de succès, en temps régulier, seraient presque nulles. Il n’y a pas non plus d’avancement possible dans l’armée par ordre réglementaire. Tous ces jeunes gens, qui ne trouvent pas un emploi de leurs facultés et de l’instruction qu’ils ont reçue, et qui ne se résignent pas à revenir à l’exercice d’une profession manuelle, souffrent et s’agitent. De là dans la jeunesse d’Athènes et des autres villes le désir continuel de changemens qui renouvellent l’administration le plus souvent possible, de là l’assaut du pouvoir, l’âpre avidité des ambitions personnelles. Les avocats sans causes, les médecins sans malades, les bacheliers sans carrière, les sous-lieutenans sans perspective d’avancement, constituent par tous pays les premiers élémens du parti révolutionnaire, et la Grèce ne fait pas exception sous ce rapport à la règle commune.


II

Un négociant français, établi depuis longues années à Athènes, disait plaisamment des Grecs à lord Byron : « C’est toujours la même canaille qu’au temps de Thémistocle. » Il n’y a pas, en bien et en mal, de meilleur jugement sur le peuple hellène. Jamais caractère national n’a moins changé que celui des Grecs au travers des siècles et des vicissitudes sans nombre qu’ils ont subies. Ils ont la même intelligence que leurs ancêtres, la même rapidité de conception, la même justesse d’esprit, le même patriotisme ; mais ils ont conservé leurs défauts comme leurs qualités. La légèreté, la turbulence inquiète, la vanité, l’esprit personnel, la finesse souvent tortueuse, la jalousie démocratique, sont aussi développés dans la Grèce de nos jours que dans les républiques de Sparte et d’Athènes. Le paysan qui bannissait Aristide par la seule raison qu’il était fatigué de l’entendre appeler le juste se retrouverait à un grand nombre d’exemplaires dans l’Athènes contemporaine. Les Grecs sont toujours et avant tout ce peuple essentiellement complexe que personnifiait le démos de Parrhasius, figure célèbre, dont le visage portait à la fois l’expression de tous les vices et de toutes les vertus. Ils unissent les défauts et les qualités en apparence les plus opposés ; ils sont à la fois avides d’argent et prodigues de celui qu’ils ont acquis, cupides et généreux, égoïstes et disposés au sacrifice, obséquieux et fiers, calculés et capables d’entraînemens, doués de bon sens pratique et se laissait aller à des chimères insensées, turbulent et faciles à conduire pour celui qui sait agir sur leur esprit. Le même homme chez eux sera capable des plus nobles dévouemens patriotiques et n’hésitera pas à conduire le pays aux abîmes lorsqu’ils s’agira pour lui d’une question d’orgueil ou d’ambition personnelle. C’est pour cela que l’on a porté sur eux tant de jugemens contradictoires, qui contiennent tous une part de vrai et une part de faux. Il n’y a pas de peuple plus difficile à bien comprendre pour un étranger ; seul un long séjour au milieu des Grecs permet de pénétrer dans la connaissance intime de leur caractère et de les juger équitablement.

Non-seulement le fond du caractère du peuple grec est resté le même, mais on retrouve dans chaque province les traits saillans qui dans l’antiquité en distinguaient les habitans. Le Béotien est toujours pesant et laborieux, l’Acarnanien belliqueux et pillard, l’Arcadien simple et droit dans sa vie pastorale, le Spartiate rude et brave, persévérant, mais sans finesse ; l’indulgence des lois de Lycurgue pour le vol dans lequel on a déployé du courage est restée empreinte dans les mœurs des Maïnotes ; le guerrier de la Phthiotide et de la chaîne du Pinde a la violence et la loyauté de ses ancêtres ; l’habitant des îles montre toute la délicatesse du génie ionien, mais en même temps son penchant à la duplicité.

Les Grecs modernes ont conservé le souvenir de leur histoire et jusqu’à ces traditions poétiques qui peuplaient de divinités les sites les plus isolés, les forêts les plus profondes et les solitudes de la mer. Même de nos jours, où le christianisme a depuis bien des siècles réduit l’antique Olympe en poussière, la nature n’est pas la nature pour ce peuple inventif et ingénieux : c’est le séjour de divinités fantastiques, murmurant avec le ruisseau, soupirant avec la brise et bruissant dans le feuillage des arbres. Saint George et saint Démétrius ont recueilli la succession des Dioscures, saint Nicolas celle de Neptune ; saint Élie remplace l’antique Hélios sur les sommets des montagnes. L’imagination populaire place encore des néréides dans toutes les fontaines. Les paysans d’Eleusis racontent la légende de sainte Déméter et de sa fille, qui fut enlevée par un aga turc de la Morée ; ceux de Corinthe, l’histoire de Mme Aphrodite et de ses nombreux amans. Charon est toujours le messager de la mort, qui emporte les âmes dans les sombres demeures ; Pluton n’a pas encore cédé à Lucifer l’empire des régions infernales, qui s’appellent, comme dans l’antiquité, Hadès ou le Tartare. Le berger voit encore des fantômes se dresser dans la plaine de Marathon ; les malades offrent des bandelettes à une colonne anciennement consacrée à Esculape. Vous verriez des gens curieux de l’avenir se diriger vers l’endroit où s’élevaient les chênes prophétiques de Dodone, et vous pourriez rencontrer des femmes stériles en pèlerinage pour aller s’asseoir, afin d’obtenir des enfans, sur un rocher qui était autrefois compris dans l’enceinte d’un temple de Diane. Les capitaines de pallikares demandent à l’omoplate du mouton, comme les anciens guerriers aux entrailles, des indices sur l’issue d’un combat, pour lequel leurs hommes se parent et se peignent, comme faisaient les Spartiates aux Thermopyles, leurs cheveux ramenés en arrière à la mode des Abantes. Dans les fêtes populaires, la profusion des couronnes de fleurs et des guirlandes, les chœurs d’hommes et de femmes, les danses conservées par une tradition bien des fois séculaire, tout rappelle les descriptions des écrivains classiques.

Qu’importent après cela les laborieuses recherches par lesquelles un savant célèbre de l’Allemagne, Fallmerayer, a cru pouvoir prouver que le sang des habitans de la Grèce avait été profondément changé pendant le cours du moyen âge par des invasions multipliées, et qu’il y avait aujourd’hui parmi eux plus de Slaves que de véritables Grecs ? S’il en était ainsi, la nation hellénique présenterait le plus merveilleux phénomène de l’histoire ; la seule force de l’esprit aurait donné de nos jours aux grands hommes de l’antiquité grecque des enfans qui leur seraient étrangers, et cependant les rappelleraient par tant de traits ! N’est-il pas plus raisonnable de croire que, malgré des mélanges incontestables, le fond de la population de ces contrées célèbres n’a pas essentiellement été modifié ? Les Grecs ne sont devenus ni Albanais par l’influence des colons arnautes, ni Osmanlis par l’influence des conquérans turcs, ni Italiens par celle des Vénitiens, ni Romans par celle des Français et des Catalans ; ils ne sont pas non plus devenus Slaves. Non-seulement ils ont fait preuve d’une ténacité extraordinaire dans la résistance qu’ils opposaient aux nationalités étrangères, mais encore ils ont montré qu’ils possédaient la force morale nécessaire pour les absorber, force que ne possédaient ni les Ottomans ni aucune autre tribu chrétienne de la Turquie. Leur langue a vaincu au moyen âge la langue slave ; plus tard, dans un grand nombre de provinces, elle a vaincu la langue turque, même dans la bouche des Turcs, ainsi que la langue albanaise, privée de règles et d’alphabet. La population albanaise, telle qu’elle se trouve actuellement renfermée dans l’état grec, est sur le point d’être entièrement assimilée aux Grecs, comme, dans un contact plus immédiat, les Slaves aussi seraient absorbés par eux. Parmi les hommes de la guerre de l’indépendance, il y en avait de presque toutes les races chrétiennes de l’Orient européen : Colettis était un Valaque du Pinde, Hadji-Christos un Bulgare, Vasso un Monténégrin ; les hardis marins d’Hydra, les indomptables pallikares de Souli, Miaoulis, Tombazis, Botzaris, Tzavellas, appartenaient à la race albanaise, et cependant tous ces hommes, sans distinction d’origine, étaient Grecs de sentimens, d’esprit, de génie : ils combattaient pour la patrie grecque, et ils se seraient tenus pour offensés, si l’on avait contesté leur nationalité. C’est qu’en effet l’hellénisme a conservé jusqu’à nos jours son plus remarquable et son plus précieux apanage, la faculté d’absorption et d’assimilation des élémens étrangers, que son contact sait rendre grecs.

Les philhellènes de 1821 avaient donc raison dans leur enthousiasme, lorsqu’ils croyaient s’intéresser aux véritables descendans des Grecs anciens ; mais ils se trompaient en s’imaginant que ces Grecs étaient ceux de Miltiade et de Périclès. Rétrogradant vers la barbarie pendant quatre siècles de domination turque, le peuple hellène est revenu aux mœurs de l’âge d’Homère. Ce n’est pas en effet Xénophon, ni Thucydide, ni même Hérodote, dont le souvenir revient à chaque pas dans la pensée lorsque l’on parcourt aujourd’hui la Grèce ; les scènes qui se reproduisent sous les regards du voyageur sont celles de l’Iliade et de l’Odyssée. On rencontre dans toutes les montagnes des cabanes habitées par des pâtres comme Eumée, on y est accueilli, comme Ulysse déguisé en mendiant, par des chiens féroces de la vraie race antique des molosses ; mais, comme lui, on y trouve une réception d’autant plus hospitalière de la part des bergers, qui ne demandent le nom et la patrie de leurs hôtes qu’après les avoir admis à leur foyer. Le pallikare descendu des monts de la Thessalie est vêtu à peu près comme les anciens rois de la Phthiotide : il a leur caractère belliqueux, emporté, hardi jusqu’à la témérité ; comme eux, il provoque ses ennemis par des injures, et engage un dialogue avec ceux-ci avant d’entamer le combat. Seulement, quand son ancêtre Achille marchait à la bataille, il avait des armes ciselées par Vulcain, et il mettait en fuite les guerriers de l’Asie au seul bruit de sa voix ; de retour au camp, il fallait un bœuf entier pour apaiser sa faim et celle de ses compagnons. L’Achille moderne s’abrite derrière un cippe antique ou derrière un rocher pour faire usage de sa carabine, qui tient lieu du frêne du Pélion ; l’étoffe a remplacé le métal dans son costume. De retour au liméri, c’est-à-dire au bivac, il égorge et fait rôtir lui-même un mouton de la même manière que son aïeul s’y prenait pour sacrifier un bœuf ; la proportion est gardée. Le farouche Diomède revit dans les Maïnotes ; le souvenir de la race tragique des Atrides se réveille lorsque l’on entend l’histoire de cette puissante famille des Mavromichalis, qui laisse la pensée incertaine entre l’horreur et l’admiration, tant son nom rappelle à la fois de crimes et de gloire : d’un côté les meurtres de Capodistria, de Plapoutas et de Korphiotakis, de l’autre douze fils tombés sur les champs de bataille de l’indépendance ! Mais, de tous les héros d’Homère, celui qui personnifie le mieux les Grecs d’aujourd’hui, dans leurs qualités et dans leurs défauts, est sans contredit Ulysse, l’intrépide navigateur qui se joue des flots et des tempêtes, marchand dans l’âme, madré comme un vieux renard, amoureux des fables à tel point qu’il finit par ajouter foi lui-même à ses plus invraisemblables récits, beau parleur, brave comme pas un quand la nécessité le réclame absolument, mais préférant toujours se tirer d’affaire par la ruse plutôt que par le courage.

L’état de société que l’on désigne par le nom d’âge héroïque est un état de violence. C’est ce qui arrive dans certaines parties de la Grèce. La vendetta ravage la Laconie et la Messénie comme la Corse il y a cinquante ans. Le brigandage reparaît périodiquement dans quelques provinces malgré la gendarmerie, malgré les efforts du gouvernement, secondés par la population paisible, pour extirper du pays cette plaie, que les progrès de la prospérité matérielle feront seuls entièrement disparaître en intéressant tous les citoyens au maintien de la tranquillité publique. L’existence du brigandage est le grand reproche que l’on adresse toujours à la Grèce ; mais il faut reconnaître qu’on l’exagère singulièrement. À en croire certains récits, on ne pourrait faire un pas hors d’Athènes sans être attaqué et dépouillé ; rien n’est plus inexact. La Grèce vient de traverser douze mois entiers sans gouvernement, sans administration, sans armée, et dans cet espace de temps qui lui eût été si favorable, le brigandage s’est développé sur une échelle infiniment moindre qu’il n’existait, il y a douze ou quinze ans, dans la situation normale des choses. On parlait beaucoup de brigands en 1863 dans les journaux de l’Occident, on en parlait beaucoup aussi à Athènes, surtout dans la colonie européenne ; mais en fait de crimes de ce genre bien avérés, on ne pouvait en citer que neuf dans toute l’étendue du pays et dans l’année entière. Sortiez-vous d’Athènes pour aller dans les provinces, vous trouviez sur les routes une complète sécurité, et nous pouvons en parler pertinemment, car trois mois se sont à peine écoulés depuis que nous avons parcouru une grande partie de la Grèce, seul, sans escorte, et sans y faire une mauvaise rencontre. Il serait d’ailleurs bien difficile que le brigandage fût complètement déraciné dans le royaume hellénique. Il y a quarante ans, la vie de klephte, c’est-à-dire d’outlaw, de bandit sinon de brigand, était la seule ouverte à l’homme d’un caractère assez généreux pour ne pas courber patiemment la tête sous le joug des dominateurs étrangers, elle était la seule forme de la résistance nationale : elle est donc entourée d’une auréole de gloire chevaleresque. Les pères de ceux qui arrivent maintenant à l’âge d’homme l’ont tous menée, et bien des anciens klephtes sont encore vivans et pleins de vigueur, racontant à la jeunesse leurs exploits, héroïques sans doute et ennoblis par la grandeur de la cause qu’ils servaient, mais où souvent les conditions et les nécessités d’une guerre de cette nature les ont amenés à des aventures peu compatibles avec un état de société régulier, quelquefois même avec le code pénal. La durée d’une génération ne suffit pas pour effacer des impressions de ce genre, pour faire complètement pénétrer dans toutes les couches de la population l’idée bien nette que, la condition politique du pays ayant changé, la révolte contre l’état social a aussi changé de nature, et pour lui faire comprendre que ce qui était action patriotique chez les pères est devenu crime chez les fils. Cela est encore plus difficile dans les provinces limitrophes de la Turquie ; de l’autre côté de la frontière (que ne marque dans toute son étendue aucun obstacle naturel), la situation des choses est la même qu’en Grèce avant 1821. Ainsi la même action prend un caractère moral différent des deux côtés d’une ligne purement idéale ; ce qui est patriotisme et courage généreux au-delà est en-deçà brigandage. On ne saurait s’étonner si quelques-uns s’y trompent encore. Au reste, lorsque nous parlons de brigands, nous employons une expression impropre pour nous conformer à l’usage : nous devrions nous servir des mots de partisans politiques. C’est toujours en effet au nom d’un parti ou d’une passion politique qu’ont lieu en Grèce les actes de violence contre les personnes ou les propriétés et que se forment les bandes ; elles n’attaquent presque jamais que les individus du parti contraire. Le brigandage proprement dit, celui qui n’a que le vol pour mobile, s’il se rencontre quelquefois en Grèce, n’y est pas indigène ; il vient des frontières du nord, c’est-à-dire de la Turquie, car ce n’est pas la Grèce, mais la Turquie, qui est infestée par des nuées de malfaiteurs armés courant les campagnes et rançonnant les voyageurs. Il n’y a plus de brigands proprement dits dans le Péloponèse et dans les îles de l’Archipel, parce que le Péloponèse et les îles ont des frontières naturelles et peuvent se défendre. On en voit dans le nord de la Grèce, parce qu’il n’y a point là de frontières naturelles. Mais qui par le des brigands des environs de Constantinople ou de Smyrne ? La mode est de parler de ceux de la Grèce. « Attendons la fin de la mode, » comme écrivait un jour M. Saint-Marc Girardin.

Ce que nous venons de dire de l’état social de la Grèce paraîtra sans doute en contradiction avec les faits et les chiffres que nous avons donnés sur la diffusion de l’instruction dans ce pays ; mais ce n’est pas la première fois que la Grèce aura présenté le contraste d’un développement intellectuel très remarquable avec un état de société dans l’enfance, et l’on peut même presque dire dans la barbarie. À une époque où l’on ne savait pas encore travailler le fer, qui n’est pas nommé une seule fois dans les poèmes d’Homère, et où l’on immolait des hommes aux dieux pour obtenir des vents favorables, l’instrument de l’intelligence, la langue, avait devancé si rapidement par ses progrès les autres instrumens humains, que déjà Hésiode et Homère pouvaient faire parler toutes les passions et décrire toutes les œuvres des dieux et des hommes. Ainsi la culture intellectuelle avait précédé, chez les anciens Grecs, toutes les autres cultures. Le même phénomène se reproduit aujourd’hui chez leurs descendans. La charrue est encore celle de Triptolème, le vin continue à être renfermé dans les outres et mêlé de résine ; toute voiture, même l’utile brouette, est inconnue hors des environs d’Athènes et de deux ou trois autres villes ; à peine, existe-t-il vingt-cinq lieues de routes dans le pays ; partout, excepté dans les villes, les matelas sont une invention qui ne s’est pas fait jour, et on couche par terre sur un tapis ou enveloppé dans son manteau. Au bas de l’édifice de la civilisation, il n’y a presque rien encore ; mais il en est autrement du faîte : la Grèce semble vouloir avant tout des académiciens, des philosophes, des poètes, plus tard elle fera des ingénieurs et des mécaniciens.

La Grèce d’ailleurs, on ne saurait trop le dire, telle qu’elle est aujourd’hui, travaillant à se débrouiller du chaos de barbarie où l’avait jetée la domination turque, est le pays des contrastes. Il n’y a pas de meilleure image de l’état de la Grèce que l’aspect des rues d’Athènes. Près d’une boutique à la turque, dans laquelle le marchand s’assied sur ses genoux en déroulant gravement entre ses doigts les grains de son chapelet, on voit une marchande de modes de Paris ou un café à la française avec un billard d’acajou. Ici un groupe de Maltais accroupis dans la rue attendent l’emploi de leur activité, là des pallikares à la blanche fustanelle, à la veste dorée, aspirent la fumée du narguileh ; des marins de l’Archipel, portant leurs gilets rouges et leurs larges pantalons, se promènent en se tenant par le petit doigt avec le dandinement qui leur est particulier, tandis que d’autres Grecs, vêtus à l’européenne, finissent une bouteille de bière en fumant la cigarette et en dissertant en français sur les journaux de Paris. Celui-là porte le costume grec avec un chapeau de paille, celui-ci une redingote française avec la fustanelle et les grandes guêtres qui ont remplacé les cnémides antiques. Il n’y a pas, nous le répétons, une plus juste image de la société grecque dans son état actuel. À côté de la civilisation la plus raffinée, on y rencontre des mœurs presque sauvages ; à côté d’un instinct aussi démocratique que celui des Américains, on y voit des existences féodales pareilles à celles des barons du Xe siècle, fondées sur la violence et soutenues par la rapine. Comment s’étonner ensuite de voir ce pays dans des crises si fréquentes ? La Grèce est comme une chaudière où fermentent les élémens d’une société nouvelle ; il faudra peut-être un siècle avant que l’amalgame de tous ces élémens divers soit consommé, avant qu’une harmonie parfaite s’établisse entre eux. Jusque-là on verra périodiquement se répéter des agitations et des crises dont on ne comprendra pas toujours la cause, mais qui sont celles qu’ont traversées tous les pays avant d’arriver à la constitution régulière de leur état social. Par momens elle semblera reculer, comme elle le fait depuis un an ; mais quand les angoisses et les difficultés de la transition seront passées, on verra toujours un progrès sortir de la crise qui effrayait les amis de la Grèce et la faisait presque douter d’elle-même.

En essayant ainsi de donner une idée exacte du caractère des Grecs, nous avons négligé le reproche qui leur est peut-être le plus souvent adressé, celui d’une improbité générale dans la nation ; mais nous n’avons jamais, pour notre part, pu parvenir à concilier ce reproche avec les faits que nous révélait une expérience personnelle. Nous avons trois fois voyagé en Grèce, nous y avons fait de longs séjours dans les villes et dans les campagnes, et nous n’y avons jamais rencontré un homme qui nous ait fait tort d’un centime. C’est au point de vue commercial, il est vrai, que l’on élève le reproche de friponnerie contre les Hellènes. Cependant nous avons vu d’assez près le commerce du Levant pour savoir quelles en sont les habitudes, combien l’improbité y est générale, et pour affirmer que ce ne sont pas les négocians européens établis dans les Échelles qui ont le droit de reprocher aux négocians grecs que toutes leurs opérations ne soient pas marquées au coin de la plus scrupuleuse honnêteté. Lorsque l’on voit d’ailleurs la situation que tiennent les maisons grecques dans toutes les grandes villes de commerce de l’Occident, il est impossible d’admettre que l’improbité soit la loi constante du commerce hellénique, et qu’il ne compte pas des hommes aussi honorables que celui de toutes les autres nations.

Il y a certainement beaucoup de corruption en Grèce, principalement dans les villes, comme il y en a dans tout le Levant. Il y en a parmi les commerçans et les gens d’affaires, parmi les hommes politiques et dans les habitudes de l’administration. Une partie de cette corruption découle de la servitude, une autre provient, comme en Russie, du contact prématuré de la civilisation européenne avec des élémens qui n’étaient pas encore suffisamment préparés à se trouver sous son action directe. Nous comprenons que les voyageurs et les diplomates qui n’ont été en contact qu’avec certaines catégories de personnes et certaines classes de la société grecque en rapportent des impressions défavorables ; mais ceux qui connaissent plus à fond la Grèce savent que les vices et la corruption qui se voient à la surface n’existent pas dans la masse du pays, et disparaissent à mesure que l’on descend dans les rangs de la société. Il semble que ce soit surtout l’exercice du pouvoir qui, faute d’une bonne organisation et de principes solides, produise un effet de démoralisation, justifiant ainsi le proverbe grec qui dit : « C’est par la tête que pourrit le poisson. »

Les classes populaires demeurent étrangères aux agitations politiques ; depuis trente ans, le paysan ou l’ouvrier grec a pendu au croc dans sa chaumière le fusil de pallikare avec lequel il a combattu dans les légions de l’indépendance, pour reprendre sa charrue ou ses outils. Ami de l’ordre et fermement attaché au principe monarchique, sentant le besoin de la tranquillité et plein de bon sens, il suit d’un œil dédaigneux les luttes de l’ambition des chefs de partis, et il s’abstient de s’y mêler. C’est lui qui l’année dernière, organisé spontanément en garde nationale, a sauvé la Grèce de l’anarchie, empêché la guerre civile, étouffé le brigandage et contenu les soldats débandés, prêts à se livrer aux plus honteux excès. Pendant cinq mois, à la suite des journées de juin 1863, Athènes a été exclusivement gardée par sa milice citoyenne, sans un soldat, un gendarme ou un sergent de ville ; dans ses annales, on ne compte peut-être pas une époque où l’ordre et la sécurité aient été plus grands, où il y ait eu moins de crimes et de délits, et tous ceux qui ont alors visité la capitale de la Grèce peuvent attester comme nous avec quel zèle, quelle discipline, quelle intelligence et quelle politesse les gens du peuple accomplissaient leur service, infiniment actif et pénible, de gardes nationaux. Les classes populaires dans le royaume hellénique sont laborieuses, patientes, sobres, d’une chasteté extraordinaire pour une population méridionale. Dans un état de société plein encore de rudesse et de violence, leurs mœurs sont douces et leur caractère vraiment, bon. Affectueux et simples, les gens du peuple, surtout dans les campagnes, accueillent le voyageur avec un empressement touchant ; ils le soignent comme un frère, s’il est malade ; ils cherchent à le distraire, s’il paraît triste ; ils s’attachent vite à celui qui leur témoigne de l’intérêt, et ces hommes qu’on accuse de toujours calculer se donnent sans réserve et sans arrière-pensée. L’honnêteté est extrême dans les rangs inférieurs ; un Anglais, qui est établi depuis trente ans à Athènes et qui est loin de se montrer favorable aux Grecs, nous faisait remarquer que le vol domestique était inconnu parmi eux. Descendez dans l’intérieur des familles, vous y rencontrerez des sentimens religieux sans hypocrisie, des vertus réelles sans ostentation, un grand respect pour la pureté des jeunes filles et les cheveux blancs des vieillards, beaucoup d’union entre les frères, une confiance réciproque, un grand calme d’existence et très peu de tracasseries domestiques. Ne vous croiriez-vous pas alors transporté dans un de ces pays où le froid amortit la fougue des passions et resserre les liens qui unissent les hommes par le sentiment de leurs besoins réciproques ? Et cependant jamais un azur plus serein n’a brillé sur votre tête, jamais une atmosphère plus douce et plus pure n’a caressé vos organes : c’est la zone de Sybaris et de l’Ionie, c’est le climat où Cadix et Naples retentissent de leurs fêtes éternelles,

Littora quœ fuerunt castis inimica puellis,


où le Turc, indifférent à tout le reste, ne conserve d’ardeur que pour ses impures et insatiables voluptés, où la nature enfin, lasse de produire des tempéramens énergiques ? semble engourdie dans une corruption raffinée, obstacle éternel aux conquêtes de la vertu, aux efforts du patriotisme et de la liberté. Il faut donc qu’un travail bien étrange se soit opéré sur cette terre, il faut que l’homme qui l’occupe y ait subi un renouvellement bien complet pour qu’il ait échappé à tant de périlleuses influences. Et cet homme est le Grec ; il parle la langue des Hellènes, la race la plus anciennement civilisée de l’Occident ; il en a conservé le génie et les usages. Par quel étrange phénomène se montre-t-il aujourd’hui, malgré tous les défauts qu’on peut lui reprocher, non-seulement supérieur aux maîtres qui l’ont tenu depuis quatre siècles sous leur férule, mais comme régénéré dans les souffrances de la persécution et de l’esclavage, et relevé en grande partie de l’état de dégradation où il était tombé sous la domination romaine, puis dans les siècles de l’empire byzantin ?


III

On ne saurait condamner une nation tout entière sur la conduite de deux ou trois cents hommes qui font métier d’intrigues politiques, et qui sont à l’intérieur la plaie du pays autant qu’ils lui nuisent dans l’opinion de l’extérieur. Ces hommes n’ont d’autre pensée que de renverser leurs rivaux et de saisir le pouvoir pour en savourer les jouissances d’amour-propre et les avantages matériels. Le gouvernement qui voudra résolument s’appuyer sur le peuple grec pour mettre fin à leur règne aura une force immense et les brisera sans rémission. D’ailleurs, pour juger équitablement ce qu’on appelle la classe politique de la Grèce et ses vices, il est nécessaire de tenir compte de trois faits : le petit nombre d’années qui se sont écoulées depuis que l’état hellénique jouit d’une vie indépendante, la conduite qu’ont tenue depuis cette époque dans les affaires intérieures du pays les trois puissances protectrices, enfin la nature du gouvernement qui a présidé pendant trente ans aux destinées de la Grèce.

Il faut que, malgré tout ce qu’on dit et ce qu’on écrit sur les Grecs, on ait d’eux en Occident une bien haute idée, puisqu’on s’étonne toujours qu’un peu plus d’un quart de siècle après être sortis du plus dur esclavage auquel nation puisse être soumise, ils n’aient pas encore la sagesse, l’expérience et la moralité politique des peuples qui depuis une longue suite de générations vivent de la vie indépendante et civilisée. En leur demandant pareille chose, on demande tout simplement aux Hellènes d’être le premier peuple du monde. Nous ne saurions, pour notre part, être aussi exigeant. Une nation esclave peut trouver dans son désespoir, dans sa foi, dans son patriotisme, les vertus héroïques qui servent au jour des combats, briser ses fers et chasser l’étranger : de 1821 à 1830, la Grèce en a fourni au monde un admirable exemple, que l’on a trop vite oublié ; mais il faut aux esclaves pour régler leur liberté, pour apprendre à en user avec la sagesse des hommes libres de naissance, un temps plus long que pour s’affranchir. Jadis la loi romaine n’assimilait définitivement les anciens esclaves aux hommes libres de race qu’à la seconde génération née depuis l’affranchissement. C’était une loi profondément philosophique et qui doit s’appliquer aux peuples comme aux individus. En Grèce, l’indépendance est encore de date bien récente : les chefs de partis politiques, les hommes en possession d’occuper les ministères à tour de rôle, appartiennent presque tous à la génération qui a vécu jusqu’à l’âge d’homme sous l’esclavage ottoman, et ont conservé le pli moral reçu dans leur enfance ; la nouvelle génération qui commence à poindre est née au lendemain même de l’affranchissement, et son éducation, loin de se faire à la forte école de la liberté constitutionnelle, s’est faite sous un gouvernement qui redoutait avant tout les aspirations libérales, qui semblait prendre à tâche d’éloigner la jeunesse de la pratique des choses de l’état. Aussi les Grecs ne sont-ils, à proprement parler, que des affranchis. Ils ont la ferme volonté de s’inscrire d’une manière définitive au rang des peuples libres, et ils font, pour y arriver, de louables efforts ; mais ils ont encore les défauts des affranchis, leur inexpérience, leur ruse soupçonneuse, traversée de temps à autre par des entraînemens de crédulité irréfléchie, leur passion de se sentir maîtres à leur tour ; ils en ont les erreurs, ils en commettent les fautes. Le temps seul et l’expérience, acquise souvent à leurs propres dépens, effaceront chez eux ces restes de la condition servile sous laquelle ils ont langui pendant quatre siècles.

L’Europe, qui avait prêté à leur délivrance un généreux appui, avait une noble mission à remplir envers eux, celle de tutrice désintéressée, de guide de leurs premiers pas. Tout au contraire, les intrigues rivales des gouvernemens occidentaux ont été une triste école pour les hommes d’état de la Grèce. Dès les premiers jours de l’insurrection grecque, on avait vu se former ce que l’on a nommé les trois partis étrangers. Il était évident que la Grèce ne pourrait pas indéfiniment combattre avec ses seules forces contre les forces immensément supérieures de la Turquie, et qu’un jour viendrait où un appui extérieur serait la condition indispensable de son salut. En conséquence, tous ceux qui avaient à cœur l’œuvre entreprise de reconstituer la nation, qui possédaient quelque connaissance des affaires politiques, cherchaient, chacun selon ses idées ou ses sympathies individuelles, à lui procurer au dehors l’amitié et le concours d’une des grandes puissances européennes. L’existence des trois partis était donc un résultat presque nécessaire des circonstances que traversait alors la Grèce, et des dangers auxquels elle était chaque jour exposée ; mais les partis russe, anglais et français auraient cessé avec la crise qui leur avait donné naissance, si les gouvernemens de ces trois puissances avaient compris que les devoirs de l’honneur et de l’humanité leur imposaient de ne pas déchirer par leurs intrigues le malheureux pays qu’ils se décidaient à sauver, et de ne pas y armer les factions les unes contre, les autres. Loin de là, dès le début de la guerre de l’indépendance, ils semblèrent ne voir dans la Grèce qu’un nouveau champ de bataille pour leurs luttes d’influence.

Aussi des guerres civiles où les intrigues étrangères avaient une part prépondérante éclatèrent-elles en présence même de l’ennemi. La Providence avait, au commencement de ce siècle, suscité dans la race hellénique un grand homme d’état : il fut, à la fin de la lutte de l’indépendance, appelé au gouvernement de la Grèce ; mais il avait antérieurement dirigé les affaires d’une des premières puissances de l’Europe. Tandis que la Russie lui était sympathique, que le gouvernement du roi Charles X le soutenait moins chaudement, mais d’une manière loyale, l’Angleterre ne voyait en lui que l’ancien ministre de l’empereur Alexandre, au lieu d’y voir l’homme dont le génie administratif et l’expérience politique pouvaient seuls organiser un état qui semblait n’avoir échappé au joug des Ottomans que pour tomber dans une inextricable anarchie. Poussées avec une prodigieuse activité, les intrigues anglaises soulevèrent contre le président une opposition d’abord imprudente et bientôt criminelle, excitèrent des révoltes et déchaînèrent les passions qui mirent le poignard à la main du meurtrier de Capodistria. L’assassinat de Nauplie fut le signal d’une anarchie plus effroyable que celle qui avait précédé l’élection du président, et dans laquelle les influences européennes eurent encore une triste part. Il fallut, pour sauver alors la Grèce, toute l’énergie de Colettis, jointe à l’intervention d’un généreux philhellène allemand, d’un érudit et d’un philologue célèbre, M. Thiersch, qui, par une noble inspiration, s’était arrogé à lui-même le rôle de pacificateur que les représentans de l’Europe ne savaient pas remplir.

Pendant que ces événemens se passaient en Grèce, la conférence de Londres avait fait définitivement entrer la constitution du royaume hellénique dans le droit public européen ; mais c’était en restreignant son territoire à des proportions qui empêchèrent l’acceptation de la couronne par le prince Léopold de Saxe-Cobourg, devenu depuis roi des Belges, dont la maturité et la sagesse politique eussent été si utiles à la monarchie grecque dans les débuts de son existence. Le choix de l’Europe tomba alors sur un enfant, et condamna la Grèce, pour l’inauguration de sa vie monarchique, aux hasards d’une régence. C’était une grave imprudence que d’envoyer un prince allemand gouverner un peuple méridional. Rien de plus opposé que le caractère germanique et le caractère grec : l’un flegmatique, lent et réfléchi, l’autre ardent, tout de passion et de premier mouvement. Il y avait vingt chances contre une que la sympathie ne pût jamais s’établir entre le pays et son nouveau souverain. C’était une beaucoup plus grande imprudence de mettre à la tête d’un état qui demandait par-dessus tout une main ferme pour le guider dans la voie de la renaissance un prince trop jeune pour régner par lui-même. Enfin, puisque le choix qu’on avait fait obligeait de commencer par une régence, les puissances signataires du traité de Londres témoignaient d’une condescendance bien regrettable en laissant le roi Louis de Bavière confier exclusivement la régence à des Allemands qui n’avaient jamais habité la Grèce, et ne savaient rien ni de ses besoins ni de son caractère.

On a rarement vu plus mauvais gouvernement que ne le fut celui de la régence : les Bavarois semblaient vraiment ne voir dans la Grèce qu’une ferme à exploiter ; ils achevaient de l’épuiser au lieu de travailler à la relever de ses ruines. La régence compta d’abord dans son sein quelques hommes profondément respectables, comme Maurer et d’Abel ; mais au bout de peu de temps ces hommes furent obligés de se retirer : l’influence funeste du comte d’Armansberg et de Ruydhart demeura seule maîtresse du terrain, et se maintint pendant les premières années de la majorité du roi. Le triomphe du système de germanisation de la Grèce fut alors complet : l’administration était devenue presque entièrement allemande ; l’armée, en immense majorité, était composée de Bavarois, tandis que les officiers de la guerre de l’indépendance n’avaient pour la plupart ni pensions ni grades reconnus par l’état ; l’absolutisme était la règle du gouvernement ; l’emprunt de 60 millions, garanti par les puissances protectrices, était dilapidé presque sans profit aucun pour la Grèce. Et cependant l’Europe ne faisait rien ; elle laissait la régence agir à sa volonté, et les puissances se bornaient à nouer des intrigues pour faire prédominer tel membre de cette régence qu’elles croyaient leur être favorable.

Vint enfin le moment où le roi prit réellement en main les rênes du pouvoir, et voulut constituer un gouvernement indigène. Ce moment par malheur coïncida avec les événemens de 1840 ; la Grèce devint plus que jamais le terrain des luttes d’influence entre les diverses puissances de l’Occident, luttes qui avaient pris tant de vivacité à l’occasion des affaires égyptiennes. Non-seulement on intrigua pour faire arriver tel ou tel parti à la direction des affaires, mais plusieurs gouvernemens ; oubliant le devoir que leur imposait le titre de protecteurs du royaume hellénique, travaillèrent à jeter la Grèce dans les périls d’une révolution. Ainsi dans les années 1839 et 1840 la Russie organisa la vaste conspiration des philorthodoxes ; en 1843, la Russie et l’Angleterre coalisées poussèrent énergiquement au mouvement du 3 septembre, que le bon sens et le patriotisme du peuple grec surent arrêter à temps et faire tourner au profit du pays, mais qui, dans la pensée des, cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg, devait se terminer par le renversement d’Othon Ier. Ainsi en 1847 l’Angleterre excita les formidables révoltes de l’Eubée, de la Phthiotide et de l’Achaïe ; en 1850, lord Palmerston envoya la flotte britannique devant le Pirée, sous prétexte d’appuyer les réclamations ridicules du juif Pacifico, mais en réalité pour amener une tentative contre la couronne, et en 1852 la Russie arma contre le gouvernement grec l’insurrection religieuse du moine Christophe Papoulakis. Nous ne nous appesantirons pas sur les faits plus récens ; mais lorsqu’une série de fautes déplorables eut amené la révolution d’octobre 1862, chacun sait si les intrigues étrangères ont peu contribué à l’état de désordre et d’impuissance où le pays s’est débattu pendant douze longs mois.

L’existence politique de la Grèce, depuis que le traité du 7 mai 1832 l’a définitivement introduite dans la grande famille des états européens, se divise en deux périodes, celle du pouvoir absolu et celle du gouvernement constitutionnel. Dans la première phase, la tâche de la royauté était plus facile que dans la seconde. La nation grecque, épuisée par sa guerre héroïque contre les Ottomans, lassée par dix ans de troubles et surtout par l’inextricable anarchie qui avait suivi la mort du président, sentait dans tous ses rangs le besoin d’une autorité forte et concentrée. On sortait d’un chaos où rien n’était resté debout, et on avait devant soi table rase pour tout édifier. Les résistances s’effaçaient devant le prestige monarchique, encore sans atteinte et tout puissant sur les hommes rudes, mais naïfs, qui avaient fait l’indépendance ; chacun s’empressait de seconder le gouvernement dans l’œuvre commune du rétablissement de l’ordre et de la création d’un régime normal. Cette lune de miel de la royauté bavaroise, qui donnait les plus belles espérances, ne dura pas un an, et les fautes de la régence perdirent une situation qui ne s’est jamais représentée sous un jour aussi favorable. Il ne servirait de rien d’insister sur l’époque où le gouvernement de la Grèce fut celui de la monarchie absolue : cette époque, flétrie par les Hellènes du nom de Bavarocratie, a légué un bien lourd héritage à celle qui lui a succédé ; mais ni le pays ni le roi ne doivent en être tenus pour responsables : le pays n’avait point de part sérieuse aux actes d’une autorité entièrement étrangère, et pour le souverain, sa jeunesse à cette époque ne permet pas de faire remonter jusqu’à, lui la responsabilité de ce que ses ministres faisaient en son nom.

Une ère nouvelle commença eu 1843 pour l’état hellénique avec l’expulsion des derniers Bavarois ; ce fut le début et en même temps le plus beau moment de sa vie politique. La conviction de l’insuffisance de la royauté à gouverner seule, sans contrôle, avec les traditions de ses débuts, décida des hommes d’un esprit aussi pratique, d’une intelligence aussi clairvoyante et d’un caractère aussi désintéressé que Londos, Mavrocordatos et Metaxa, à lui imposer une charte malgré les difficultés que devait rencontrer la marche régulière du régime constitutionnel dans un pays en voie de formation. Guidé par leur main ferme et prudente, le peuple d’Athènes se leva dans la nuit du 3 septembre 1843, et vint au palais réclamer du souverain une constitution. Après quelques hésitations, Othon Ier céda, et le peuple grec, une fois ses légitimes demandes obtenues, eut la sagesse de ne pas verser dans l’ornière de la révolution. Une assemblée constituante fut immédiatement convoquée, et arrêta d’accord avec le pouvoir royal les dispositions du pacte qui devait désormais servir de base, au gouvernement de l’état. Les délibérations de cette assemblée resteront l’honneur de la nation hellénique ; on est étonné, lorsqu’on en lit les procès-verbaux, du bon sens, de l’honnêteté, du vrai patriotisme, qui animaient alors les représentans de ce peuple encore à demi sauvage. Dominés par les trois puissantes figures de Colettis, de Metaxa et de Mavrocordatos, les débats ont une gravité solennelle et une maturité que l’on n’a plus revues dans les luttes parlementaires de la Grèce ; les hommes les plus indisciplinés et les plus corrompus semblent comme apprivoisés et relevés par le seul nom de la liberté et par l’influence des chefs qui dirigent les partis ; on ne découvre ni esprit d’anarchie, ni logomachie stérile, ni rêves creux de théoriciens ; les discussions sont sobres et pratiques, à tel point que trois mois suffisent pour les nombreux travaux de cette assemblée. En un mot, les actes de la constituante de 1843 sont dignes des nations les plus avancées de l’Europe, et semblent promettre à la Grèce à peine naissante l’avenir politique le plus brillant. Si la charte rédigée par cette assemblée avait été réellement pratiquée de part et d’autre, et par le pouvoir et par le pays, la Grèce aurait joui depuis vingt ans d’un gouvernement qui eût suffi pour changer la face du royaume. Quand les assemblées chargées d’établir le pacte fondamental d’un pays se réunissent à la suite d’une insurrection victorieuse, elles ne sont que trop souvent portées à multiplier les précautions constitutionnelles contre la royauté : elles défendent aux ministres de siéger dans les chambres, où elles imposent au souverain de ne les prendre que parmi les députés ; elles ne donnent au roi qu’un veto suspensif ; elles instituent une seule chambre, élective, afin de mettre le prince constamment en présence du vote populaire, et elles assurent à cette chambre une part du pouvoir exécutif en lui faisant décider les questions de paix et de guerre, en lui donnant un contrôle sur le choix des fonctionnaires supérieurs, etc. Les constituans grecs de 1843 surent ne pas abuser de leur triomphe, et n’adoptèrent aucune de ces dispositions ultra-révolutionnaires.. Aussi y eut-il un sentiment unanime d’enthousiasme et d’espérance pour saluer la promulgation de la charte constitutionnelle. Tout souriait alors à la Grèce : les puissances de l’Europe lui donnaient un appui sympathique et s’exagéraient même ce qu’elle était capable de faire ; la nation et le roi, réconciliés, après une crise heureusement traversée, semblaient devoir marcher désormais dans un complet accord ; le pays, justement fier de sa conduite, avait foi en lui-même : toutes ses aspirations d’avenir s’étaient réveillées ; il se sentait digne de la liberté qu’il avait conquise et capable de la supporter ; il saluait dans l’établissement de cette liberté l’aurore d’une ère d’agrandissement et de prospérité. L’état hellénique eut alors une de ces heures brillantes et sans nuages qui ne se rencontrent que rarement dans la vie des peuples.

Mais les espérances de 1843 devaient être déçues. Le gouvernement constitutionnel ne s’est pas encore réellement naturalisé en Grèce ; après vingt ans d’une marche troublée et imparfaite, il s’est écroulé dans une catastrophe qui a mis le pays au bord de l’abîme. Le soulèvement du 22 octobre 1862 a révélé les plaies d’un état politique bien inférieur à celui qui s’était manifesté après le 3 septembre 1843. Au lieu d’un mouvement légal, on a vu se produire une révolution ; l’ordre qui avait été conservé alors a fait place à l’anarchie ; l’armée, demeurée intacte après le mouvement constitutionnel, est tombée en dissolution ; l’administration s’est désorganisée, les questions de personnes se sont substituées aux questions de principes. Où la différence des deux époques est la plus frappante, c’est dans la comparaison de la constituante actuelle avec celle de 1843 ; les vices et les fautes dont l’assemblée d’il y a vingt ans avait su se préserver ont formé les caractères les plus saillans de la conduite de celle qui cherche maintenant à s’éterniser, bien que son mandat soit expiré depuis l’installation du nouveau roi. Les nobles débats de la première constituante ne se sont pas renouvelés ; on n’a pour ainsi dire assisté qu’à des scènes de déplorable tumulte, dégénérant plus d’une fois en pugilat ; les anarchistes sont en majorité parmi les représentans, chez qui le patriotisme semble éteint par l’avidité la plus vulgaire. C’est avec raison que le sentiment public proteste contre les actes et l’esprit d’une assemblée de cette nature, qui n’est qu’une fausse représentation du pays, et nous doutons qu’aucun des membres qui la composent puisse ouvrir sans confusion le recueil des procès-verbaux de la constituante de 1843. Pour conserver la conviction que la race grecque est apte à la liberté, il faut depuis un an détourner les yeux d’Athènes pour les reporter sur les Iles-Ioniennes ; mais dans le royaume hellénique on ne saurait se dissimuler l’infériorité politique de la génération élevée sous la royauté, si on la compare à celle qui s’était formée dans les souffrances de la tyrannie étrangère et les épreuves de la guerre de l’indépendance. Sur ce point, il y a eu décadence, tandis qu’il y avait progrès dans l’ordre matériel et dans l’ordre intellectuel. Quelle peut être la cause d’un semblable contraste ? D’où vient l’échec si complet de l’expérience du régime constitutionnel tentée de 1843 à 1862 et terminée par la catastrophe du 23 octobre ? Les intrigues étrangères y ont eu sans doute une part considérable ; cependant elles ne suffisent pas pour l’expliquer : il faut qu’il y ait eu des causes intérieures dont la responsabilité, comme il arrive toujours, doit peser en partie sur la royauté et en partie sur le pays, du moins sur ses hommes politiques.

Le roi Othon était un prince honnête, qui aimait la Grèce, qui voulait le bien de son pays d’adoption, qui agissait consciencieusement dans ce qu’il croyait son devoir et son droit ; mais il suivait un système funeste qu’il n’avait pas créé, qu’il avait reçu tout organisé de la régence, et il n’avait pas assez de fermeté pour rompre avec les traditions de ce système. Élevé dans un pays où le régime de la liberté politique n’était pas encore en vigueur, formé à gouverner sans contrôle et sans constitution d’après le mode absolutiste des administrations d’Armansberg et de Ruydhart, il n’avait jamais, quoiqu’il en eût la bonne volonté, pu comprendre le rôle véritable et les obligations d’un roi constitutionnel. Il se méprenait sur la nature et l’étendue de sa prérogative royale à tel point qu’il croyait y trouver le droit de prendre et de laisser ce qu’il voulait dans la charte jurée par lui, laquelle ne contenait cependant pas d’article 14. Resté Allemand en dépit de tous ses efforts pour devenir Grec, et bien qu’en 1854 il eût un moment donné des gages de son désir de s’associer aux aspirations nationales, depuis le jour de son avènement jusqu’à celui de sa chute, il n’avait pas réussi à sortir de la situation d’un prince étranger superposé à la nation hellénique sans s’être fondu dans ses rangs.

La justice oblige de reconnaître qu’en appelant le prince Othon de Bavière au trône de Grèce, l’Europe lui avait créé de sérieuses difficultés. En se décidant à constituer chez les Hellènes un royaume indépendant, une partie au moins des puissances qui siégèrent aux conférences de Londres semble avoir cherché à placer ce royaume dans des conditions où il ne fût pas viable. On a forcé la Grèce à restituer aux Turcs des contrées qui s’étaient affranchies du joug musulman ; on n’assignait qu’un million de citoyens au royaume grec, avec un territoire dont la moitié n’est pas susceptible de culture, tandis qu’on laissait dans la part des Ottomans tous les cantons fertiles dont les produits auraient pu devenir une source de revenus pour le gouvernement hellénique. Cependant, on pouvait vivre, et tout ce que la nation est parvenue, durant ces trente années, à créer en dehors du gouvernement par l’initiative des particuliers et par la puissance de l’esprit d’association, aussi développé chez les Grecs que chez les Anglais, donne la mesure de ce qu’aurait pu faire le pouvoir.

Au lieu de dépenser une partie très considérable du budget à entretenir une armée inactive, trop nombreuse pour le chiffre de la population et pour les revenus de l’état, trop faible pour enlever une seule province à la Turquie, on pouvait, en adoptant le même système que la Suisse, en ayant seulement un très petit nombre de soldats en service permanent et une landwehr bien exercée par des manœuvres annuelles, décupler les forces militaires du pays et en même temps conserver plusieurs milliers de bras à l’agriculture, accroître les forces productives, créer, avec une partie de l’argent dépensé pour une armée insuffisante, des routes qui auraient répandu dans les provinces les plus reculées l’abondance et la prospérité. Au lieu d’entretenir à grands frais une frégate, trois corvettes et quelques petits bâtimens à voiles et à vapeur, on pouvait développer par des subventions intelligentes la marine à vapeur de commerce, qui se fondait dans le port de Syra, et qui, comptant déjà douze grands navires à vapeur, en aurait eu bientôt vingt ou trente avec un concours actif du gouvernement, de telle sorte qu’en cas de guerre elle eût fourni bien plus de ressources en bâtimens, en officiers et en matelots expérimentés, que ne pouvait en donner la petite marine royale. Au lieu de copier la centralisation française et de couvrir le pays des rouages compliqués d’une bureaucratie qui, après l’armée, absorbe la presque totalité des recettes, la royauté pouvait créer une administration simple et peu coûteuse, former ses sujets à la vie politique en favorisant le développement de la vie municipale, à laquelle les Grecs sont éminemment aptes, et qui, préservée sous la domination turque, a été détruite par la régence. En agissant de cette manière, elle eût notablement augmenté la puissance morale du pays, et lui eût acquis plus de sympathies en Europe. Elle eût ouvert sans violence l’avenir d’agrandissement que rêve la Grèce en ajoutant à tous les élémens de dissolution qui minent l’empire ottoman l’exemple, donné à ses portes, d’un bon gouvernement, auquel toutes les provinces esclaves auraient tendu à se réunir ; elle eût opposé enfin un argument irréfutable aux politiques qui croient à la nécessité du maintien de la Turquie pour l’équilibre de l’Europe en prouvant la possibilité de former avec les populations orientales elles-mêmes des états forts et prospères qui puissent garantir le Bosphore contre les tentatives de toute ambition conquérante.

Convaincu que son devoir de souverain était d’empêcher toute opposition, même l’opposition légale, le roi Othon n’a jamais voulu laisser au peuple grec la liberté des élections. Non-seulement le système des candidatures officielles florissait dans le royaume hellénique, mais l’administration ne se bornait pas, quand elle voyait l’opposition prendre des forces sur un point, à une simple pression morale : elle allait jusqu’aux actes matériels. En 1857, un Anglais distingué, M. Nassau Senior, donnait à ce sujet quelques détails qu’il est utile de reproduire, et nous pouvons, ayant assisté à des opérations électorales en Grèce dans l’automne de 1859, attester l’exactitude de ses assertions. « Il est avéré que pendant la nuit on viole le secret des urnes ; si on craint qu’elles ne contiennent pas le nom du candidat officiel, on y introduit des bulletins plus corrects. Quelquefois on glisse dans l’urne des bulletins qui portent les noms des candidats bien pensans avant que le vote ait commencé. Lors de la dernière élection, on s’y est pris si grossièrement, dans certaines circonscriptions, que les urnes ont contenu plus de bulletins qu’il n’y avait d’électeurs inscrits. On s’est arrangé pour empêcher toute candidature gênante… Je sais beaucoup d’élections dans lesquelles les salles du vote étaient assiégées par des bandes de gens armés qui empêchaient les électeurs favorables aux candidats ennemis de la cour d’approcher des urnes. »

Les ministres n’étaient réellement que des commis d’un rang supérieur, travaillant sous les yeux du roi et d’après ses ordres. À part un ministère de quelques mois présidé par M. Metaxa, et qui suivit la révolution du 3 septembre, ainsi qu’un autre ministère, également court, dirigé par M. Mavrocordatos, à part les premiers temps du ministère de Colettis avant sa rupture avec M. Metaxa, le ministère de l’amiral Canaris en 1848, et le nouveau ministère de M. Mavrocordatos, imposé en 1854 par l’occupation anglo-française, la Grèce, en dix-neuf ans de possession nominale du régime parlementaire, n’a jamais vu fonctionner un cabinet vraiment constitutionnel, gouvernant par lui-même et sous sa propre responsabilité. Préoccupé par-dessus tout du droit, qui lui appartenait en effet d’après la constitution, de choisir ses ministres lui-même, le roi Othon, pour les appeler au pouvoir, ne consultait ni les chambres ni le pays. Il prenait à droite et à gauche des hommes sans rapports antérieurs les uns avec les autres, mais qui lui paraissaient propres à diriger telle branche de l’administration, et formait ainsi des cabinets sans homogénéité, ne représentant ni partis ni idées. Aussi ces ministères laissaient-ils toujours apercevoir la personne du prince agissant derrière eux ; la responsabilité ministérielle était devenue une fiction à laquelle personne n’attachait de valeur, et l’on avait vu se poser une question bien grave, qui conduit infailliblement les peuples à de grandes crises politiques, la question de la part qui doit revenir au souverain dans le gouvernement.

Quoique amoureux de la liberté autant que l’étaient leurs ancêtres, les Grecs (nous parlons ici de la nation même et non de quelques brouillons), sentant parfaitement le besoin d’ordre et d’autorité dans une époque de formation comme celle qu’ils traversent, se seraient facilement soumis pour un certain temps au gouvernement absolu, s’ils avaient senti découler de ce gouvernement des bienfaits réels ; mais il eût fallu pour cela une intelligence des intérêts du pays plus juste que ne se l’était formée la royauté bavaroise. Othon Ier, qui eût pu faire, s’il l’eût voulu, un excellent roi constitutionnel, n’avait d’ailleurs aucune des qualités ni aucun des vices qui permettent aux despotes de réussir et de durer. Il n’avait ni la promptitude de résolution ni l’énergie nécessaire au rôle d’un monarque absolu. Sans doute son gouvernement a donné à la Grèce une prospérité matérielle qu’elle ne connaissait pas depuis quatre siècles, mais cette administration ne valait que par comparaison avec celle qui l’avait précédée. C’était le type d’un bon gouvernement à la turque ; or ce n’est pas ce que la Grèce espérait en demandant un roi à l’Europe. Le principal défaut du pouvoir royal c’était l’absence de tout système régulier et de principes fixes ; il vivait au jour le jour, faisant face à la difficulté du moment sans rien prévoir et sans rien fonder. Au lieu de chercher à diminuer l’esprit de personnalité dans les hommes politiques, il l’excitait en laissant de côté les questions plus élevées, en opposant les personnes aux personnes, en s’efforçant uniquement de neutraliser et d’user les ambitions par les ambitions. Le pouvoir s’abaissait en devenant le prix de l’intrigue, au lieu d’être la récompense des services administratifs, des capacités politiques ou même des talens oratoires. Le prestige de la royauté s’affaiblissait par son immixtion dans les affaires journalières, même les moins dignes. Comment le respect de la loi aurait-il passé dans le peuple, puisqu’il n’était pas dans le gouvernement ? La moralité publique ne s’élevait pas non plus, puisque les protestations les plus mensongères de dévouement à la personne du souverain suffisaient pour couvrir de toute punition les fonctionnaires prévaricateurs. L’impunité était assurée à ceux qui savaient se rendre assez puissans pour se faire craindre. Une déplorable habitude d’amnisties continuelles rendait la répression des crimes illusoire ; les recommandations de personnages politiques dont on avait besoin dans le moment arrachaient presque toujours les coupables au cours régulier de la justice, et par contre, si les mauvais demeuraient impunis, les bons étaient sans récompense. Impuissant à réprimer, le gouvernement pactisait à toute heure avec le brigandage et la rébellion ; à la fois obstiné et faible, il n’accordait rien aux demandes légales et cédait tout à la révolte. Lorsqu’un chef de parti voulait être appelé dans le cabinet, il soudoyait des bandes ; lorsqu’un officier désirait de l’avancement, il insurgeait ses soldats. On le voit, si le gouvernement de la Grèce était absolu sous une apparence constitutionnelle, les rênes en étaient tenues par une main sans force qui voulait tout faire et ne faisait rien, qui tentait de diriger et n’y réussissait pas. Les vices de la royauté bavaroise n’étaient autres, il est vrai, que ceux de la classe politique de la Grèce, et une large part de responsabilité retombe ainsi sur les hommes d’état indigènes ; mais c’est justement en prenant l’empreinte des défauts de son peuple que cette royauté a complètement manqué à la mission qui lui avait été confiée. Dans un pays naissant, une royauté d’origine européenne avait à remplir le rôle d’initiatrice et de guide de la nation ; elle devait conduire le peuple grec et le former, non se mettre à sa remorque en se modelant sur ses vices. Si elle eût, en suivant cette voie, rencontré des difficultés sérieuses et de graves résistances, la masse du pays, qui veut l’ordre et le progrès dans la civilisation, l’aurait soutenue et lui aurait permis de triompher des obstacles : dans une durée de trente ans, elle eût pu faire beaucoup pour moraliser les classes supérieures et pour diminuer les défauts des hommes politiques en leur donnant de meilleures habitudes ; au contraire, elle n’a fait que développer les vices de ces hommes, en leur laissant le champ libre et en leur permettant de continuer toutes les mauvaises traditions du régime turc.

Ce n’est point du reste les hommes qui se sont emparés du pouvoir après la révolution d’octobre 1862, et sur lesquels pèse la formidable responsabilité de tous les excès des dix-huit derniers mois, qui ont le droit de jeter la pierre au roi Othon et à son gouvernement. À part quelques jeunes écervelés à peine échappés du collège et imbus d’idées révolutionnaires incompatibles avec l’existence de tout gouvernement régulier, ils avaient été jadis les principaux organes du système contre lequel ils déclamaient avec tant d’ardeur, et leur opposition venait seulement de ce que le roi les avait laissés de côté pour prendre d’autres instrumens. Maîtres de l’autorité, ils en ont honteusement abusé ; ils ont écrasé la Grèce sous une dictature tyrannique, sans justifier leur despotisme par une administration régulière et par le maintien de l’ordre ; ils ont faussé les élections avec impudence et repris à leur profit toutes les mauvaises traditions du pouvoir déchu, en les poussant à un degré d’audace inconnu jusque-là. D’ailleurs ces hommes, qui s’intitulent pompeusement les libérateurs du pays et veulent exclure tous les autres des affaires, s’attribuent bien à tort un événement qui n’a été l’œuvre exclusive d’aucune faction. Ce ne sont ni les conspirateurs ni les étudians ameutés, ni les quelques centaines de soldats avinés par lesquels a été proclamé M. Boulgaris, qui ont renversé la royauté bavaroise : c’est le pays tout entier, sans distinction de partis.

Si le roi Othon avait montré plus de fermeté dans l’exercice du pouvoir, plus de respect des principes constitutionnels, s’il avait accordé les réformes libérales que réclamait la Grèce quand il pouvait encore le faire avec honneur, s’il n’avait pas rejeté l’opposition dans la rue en l’excluant violemment des chambres, s’il avait su réprimer l’indiscipline de l’armée et tenir les promesses qu’il avait faites après l’insurrection de Nauplie, il serait encore aujourd’hui paisiblement assis sur son trône. Les révolutionnaires, le voyant appuyé sur le sentiment national, n’auraient pas levé la tête, ou, s’ils l’avaient tenté, le peuple grec se serait armé contre eux, comme il l’avait fait lors des soulèvemens successifs de l’Acarnanie, de Lépante, de la Phthiotide et de l’Eubée, de la Messénie, du Magne, de Nauplie enfin et des îles de l’Archipel en 1862. Il n’y avait pas, il est vrai, de dévouement pour la personne du roi Othon, pas d’affection pour son gouvernement : le mécontentement était partout ; mais la nation, avec un grand bon sens, maintenait, sans l’aimer, le pouvoir par attachement à l’ordre légal et dans l’espoir d’un avenir meilleur. On espérait que le malentendu qui, depuis le premier jour de la monarchie, existait entre le prince et le peuple, irait en s’effaçant de plus en plus, que le roi, éclairé sur les dangers de sa situation, finirait par entrevoir l’abîme qui s’ouvrait sous ses pieds, qu’en un mot il réformerait son gouvernement. Après trente ans d’attente, lorsque la patience fut lassée, lorsque l’espoir d’un changement de système eut disparu, la plupart des hommes honnêtes et capables se retirèrent de la vie publique, le pays cessa de soutenir la royauté, et la révolution s’accomplit sans combat : les « hommes du 23 octobre » n’eurent d’autre peine que de s’emparer par surprise du pouvoir tombé sous le poids de ses propres fautes.

Les avertissemens n’avaient pourtant pas manqué à la royauté bavaroise : dans l’espace d’une année, on avait vu se succéder trois conspirations, comptant dans leurs rangs quelques-uns des officiers les plus distingués de l’armée et des hommes politiques les plus considérables ; l’attentat commis sur la personne de la reine, s’il ne pouvait en bonne justice être attribué à aucun parti, prouvait du moins à quel degré d’exaltation en étaient venus les esprits. Au commencement de 1862, la garnison de la plus importante place de guerre du royaume hellénique s’était soulevée au nom des réformes constitutionnelles, avait derrière ses remparts tenu en échec trois mois entiers toutes les forces de la monarchie, et n’avait été réduite à l’obéissance que par une transaction ; des mouvemens graves à Syra, c’est-à-dire dans la première cité commerciale de la Grèce, à Athènes même, avaient coïncidé avec la révolte de Nauplie. Le cabinet Miaoulis avait dû se retirer après de vaines tentatives pour faire comprendre au roi Othon, dont il partageait l’impopularité, la nécessité de sortir d’une voie qui menait infailliblement à la catastrophe. Le ministère Colocotronis, qui lui avait succédé, se débattait à la fois contre les partis de plus en plus animés et contre l’obstination royale, sans arriver à faire plus que ses prédécesseurs. Depuis que l’insurrection de Nauplie s’était terminée sans amener aucun changement, l’imminence d’une crise encore plus grave ne pouvait être méconnue de personne. Aussi les intrigues les plus contradictoires se croisaient, poussées avec une inconcevable activité. Le roi lui-même conspirait avec le parti d’action italien pour détourner vers une entreprise extérieure l’agitation des esprits et pour éviter ainsi la nécessité d’accorder des réformes libérales. Des agens parcouraient la Turquie afin d’y préparer un soulèvement, tandis qu’une correspondance suivie s’échangeait entre Caprera et le palais d’Athènes. Lorsqu’en 1862 Garibaldi se rendit en Sicile, une portion de la flotte grecque vint jusqu’à la pointe méridionale du Péloponèse pour l’attendre et l’escorter en Orient ; mais le célèbre agitateur changeait bientôt de projets et se lançait dans la folle entreprise qui le conduisit à l’échec d’Aspromonte. Une autre intrigue, ourdie aussi dans le palais même, tendait à faire passer le sceptre de la maison de Wittelsbach dans celle d’Oldenbourg, à laquelle appartenait la reine Amélie. En revanche, la légation de Bavière était en relations étroites avec les révolutionnaires : elle les flattait, les encourageait, s’efforçait de leur servir de centre ; espérant sauver la dynastie en sacrifiant le roi, elle poussait à un mouvement qui contraignît Othon à abdiquer en faveur d’un de ses neveux, fils du prince Luitpold. Les autres ambassades, au lieu de chercher à détourner la crise, travaillaient à en tirer parti. La Turquie fomentait le désordre uniquement pour le désordre, son intérêt étant d’entraver le progrès, qui, en se développant en Grèce, devient un danger pour elle ; la légation d’Italie accueillait les mécontens qui parlaient d’appeler au trône un prince de la maison de Savoie. Quant à la Russie, elle intriguait en faveur du duc de Leuchtenberg, un prétendant de religion grecque, neveu du roi Othon, proche parent du tsar et de l’empereur des Français, et la légation de France, si elle ne s’associait pas activement à toutes ces intrigues, les voyait du moins d’un œil favorable. Enfin l’Angleterre ne s’endormait pas non plus ; inactive en apparence, elle ourdissait une trame encore plus serrée et préparait sous main la candidature du prince Alfred. Partis intérieurs et gouvernemens étrangers, tous étaient d’accord pour porter le dernier coup à une monarchie qui se mourait ; mais les divisions commençaient dès qu’il s’agissait d’édifier quelque chose à la place.

L’Europe a vu tant de révolutions depuis soixante-dix ans que les événemens de ce genre n’offrent plus rien de nouveau et reviennent toujours à deux types bien connus, les mouvemens partant de la capitale à la façon française et les pronunciamentos débutant dans les provinces à la mode espagnole : c’est à ce dernier type qu’appartient la révolution de Grèce. Dans le courant du mois d’octobre 1862, on apprit à Athènes, avec certitude, qu’un mouvement était sur le point d’éclater en Acarnanie. Aussitôt le roi Othon, comptant que sa seule présence suffirait pour déjouer les projets révolutionnaires, résolut, malgré les conseils de ses ministres et ceux des légations étrangères, de se rendre à Missolonghi avec une frégate et quelques petits bâtimens, en visitant sur sa route les villes des côtes du Péloponèse. Il était à peine arrivé à Calamata, lorsque, le 14 octobre, le général Théodore Grivas, vieux capitaine de partisans, indiscipliné, ambitieux et avide, véritable seigneur féodal d’une grande portion de l’Acarnanie, que Colettis appelait jadis son « tigre en laisse, » insurgea la garnison de Vonitza, la réunit à ses pallikares, puis marcha sur Missolonghi, où il entra le lendemain sans coup férir et proclama la déchéance d’Othon Ier. Lépante et les deux châteaux de Roumélie et de Morée se prononcèrent en même temps, comme on dit en Espagne. Une barque porta à Patras la nouvelle des événemens d’Acarnanie ; cette importante place de commerce n’hésita point à se joindre au mouvement, et le 17 les principaux négocians, s’étant réunis, formèrent un gouvernement provisoire à la tête duquel fut placé M. Benizelos Roufos, l’un des plus grands propriétaires du Péloponèse. L’insurrection s’étendit de proche en proche sur les rivages du golfe de Lépante, sans rencontrer d’opposition nulle part, et atteignit enfin Corinthe, où le gouvernement avait intercepté le télégraphe électrique pour empêcher les nouvelles des provinces occidentales de parvenir à Athènes avant le retour du roi, que le ministre de l’intérieur, M. Chatziskos, était allé chercher en toute hâte sur les côtes de la Messénie.

Aussitôt maîtres de Corinthe, les révoltés envoyèrent à leurs amis d’Athènes des dépêches qui se répandirent immédiatement dans la ville. C’était le 22 octobre au matin ; toute la journée, la capitale de l’état hellénique présenta l’aspect de la plus vive agitation. Des rassemblemens tumultueux se formaient dans les rues, sur les places, et des orateurs montés sur des chaises y donnaient lecture des nouvelles reçues de Missolonghi, de Patras et de Corinthe. L’attitude des troupes était si peu douteuse qu’on n’osait pas les faire sortir de leurs casernes ; le cabinet, réuni au ministère de la guerre, délibérait, mais il ne parvenait à prendre aucune mesure de résistance, car il ne trouvait nulle part un point d’appui, et le bâtiment qui portait le roi, toujours attendu, n’apparaissait point à l’horizon. À sept heures du soir, les soldats donnèrent le signal de la révolte ouverte ; malgré les efforts des officiers supérieurs pour les retenir, ils parcoururent les rues en criant : « Vive la liberté ! à bas Othon ! » et fraternisèrent avec la population, qui commençait à s’armer. La révolution était accomplie.

En ces jours de péril, le peuple sut ne point se prêter aux excitations de certains hommes qui voulaient le pousser à d’autres excès. On n’eut à déplorer qu’une seule mort, celle du commandant du Pirée, M. Karayannopoulos, tué d’un coup de pistolet par un des conspirateurs de l’armée au moment où il essayait de haranguer ses soldats en faveur du roi. Malgré le désordre inévitable d’une crise de cette nature, on ne vit se produire aucun des faits honteux ou sanglans qui ont trop souvent souillé les troubles politiques de. diverses nations. Le palais ne fut pas pillé comme les Tuileries en février 1848 ; la nuit même du mouvement, tous les objets appartenant au roi et à la reine, argenterie et diamans, furent inventoriés par les chefs des insurgés, conjointement avec le secrétaire du roi, M. le baron de Wendland, et rendus aux souverains déchus. Les fermes de Liosia et de Tabakika, propriétés particulières de la reine, ne furent ni menacées de pillage, ni confisquées ; encore aujourd’hui elles sont paisiblement administrées pour elle par un homme d’affaires. Les serviteurs de la couronne et les ministres ne furent l’objet d’aucune violence personnelle ; tous les Allemands qui s’étaient établis dans le pays à la suite des souverains et qui voulurent y rester conservèrent leurs positions ; la colonie bavaroise d’Hiraklion ne fut point inquiétée. Au milieu même de la confusion du premier jour, des élémens de résistance à l’anarchie se groupaient spontanément et veillaient à la sûreté publique. Les étudians de l’université formaient sous le commandement de leurs professeurs, et d’après le conseil de M. Mavrocordatos, une légion académique, occupaient les portes de la ville, faisaient la police et contenaient les soldats débandés. En même temps la garde nationale s’organisait.

À côté de ces faits sérieux et honorables pour le peuple grec, on vit, dans la révolution d’Athènes, éclater le côté d’enfantillage dont est encore empreint le caractère de cette nation. À entendre la fusillade désordonnée dont la ville retentit sans interruption pendant la nuit du 22 au 23 octobre et la journée suivante, on eût pu croire qu’un combat des plus vifs se livrait dans les rues. Il n’en était rien cependant ; mais les Grecs, comme tous les Orientaux, ont la passion du bruit et surtout des coups de feu : pour eux, la révolution était un jour de fête, ils brûlaient de la poudre en signe de réjouissance et prenaient pour cibles les cheminées des maisons, ainsi que les lanternes à gaz, récemment établies [1]. Les plus à plaindre sans contredit pendant ces journées d’octobre, ce furent les cochers de fiacre, qui se virent forcés de promener gratis et en armes les gens du peuple et les soldats.

Nous avons déjà fait remarquer que la révolution d’Athènes se rattachait beaucoup plus au type des pronunciamentos espagnols qu’à celui des révolutions françaises. La principale différence entre ces deux espèces d’évolutions violentes dans l’ordre politique réside en ce point, que les influences diplomatiques ont une grande part à la naissance et à la direction des pronunciamentos, tandis que les révolutions du type français, bonnes ou mauvaises, sont plus sociales que politiques, et sortent par conséquent du pays lui-même, sans que l’action étrangère puisse les entraver ou en changer la tendance. On vient de voir dans quel chaos d’intrigues les puissances européennes s’étaient jetées à l’approche de la chute du roi Othon ; dans une semblable situation, le succès et le pouvoir devaient être le prix de la course, et bien habile eût été celui qui le matin du 22 octobre eût pu prévoir lequel des projets de l’Italie, de la Russie ou de l’Angleterre allait triompher quelques heures plus tard. Théodore Grivas, l’ancien ami de Colettis, avait toujours appartenu au parti français, et s’était montré un adversaire déterminé de l’influence de la Grande-Bretagne : ce n’était donc pas l’intrigue anglaise qui s’était mise à la tête du mouvement à son début dans l’Acarnanie. Lorsque Athènes se souleva à son tour, il n’y avait pas encore de direction politique déterminée, et les différens partis avaient des chances égales d’arriver au pouvoir. Pourtant, la crise une fois ouverte, les amis de l’Angleterre furent le plus vite prêts et montrèrent le plus d’activité. Le vieil amiral Canaris, qui était de tous les opposans le plus populaire et eût pu diriger le mouvement dans un sens favorable à la France, hésita devant la responsabilité d’une révolution complète ; pendant qu’il délibérait avec ses amis, M. Boulgaris, plus audacieux avec moins de scrupules, le gagna de vitesse, et, soutenu par quelques soldats en désordre et par les hommes du parti le plus avancé, se proclama chef du gouvernement provisoire. La nécessité d’une autorité quelconque le fit aussitôt reconnaître, et c’est ainsi que la révolution de Grèce tomba sous l’influence exclusive de la légation britannique.

Le 24 au malin, la frégate royale mouilla dans le port du Pirée. Le roi apprit en y arrivant que la révolution était accomplie, et qu’il lui était impossible de rentrer dans son palais. Il vit bientôt venir à son bord les représentans des puissances européennes accrédités auprès de lui, qui, loin de l’encourager, lui donnèrent tous, et celui de Bavière plus vivement que les autres, le conseil de partir en renonçant à la lutte. Tout cependant n’était peut-être pas fini pour le roi Othon. Les paysans de certaines provinces se seraient levés à sa voix, plusieurs garnisons importantes, entre autres celle de Nauplie, demeuraient fidèles ; en s’enfermant dans cette place, la royauté bavaroise pouvait conjurer encore la mauvaise fortune, ou du moins donner à sa chute un éclat chevaleresque. La reine, avec son énergie virile, et les officiers qui entouraient le roi le pressaient de prendre ce parti ; mais la bonté faible et timide d’Othon recula devant l’effusion du sang : il considéra sa cause comme perdue, et, acceptant l’arrêt de déchéance prononcé par l’insurrection, il passa sur une frégate anglaise qui le transporta bientôt à Trieste.

Qu’a gagné jusqu’à présent la Grèce à cette révolution qui l’oblige à recommencer, avec beaucoup plus de difficultés qu’à ses débuts, l’essai d’une nouvelle royauté ? Peut-être une expérience salutaire, — un des proverbes les plus répandus dans le peuple hellène ne dit-il pas que « les souffrances sont des leçons, » τά παθηματα μαθηματα ? — puis l’annexion des Iles-Ioniennes. Cette adjonction de territoire apportera en Grèce des élémens nouveaux ; elle fera entrer dans ses assemblées délibérantes des hommes formés à la vie parlementaire, et qui relèveront le drapeau des principes de la vraie liberté. Ce qui manque aujourd’hui à la Grèce, ce n’est ni la bonne volonté ni les forces nécessaires pour réagir contre l’anarchie révolutionnaire : ce sont des chefs qui lui montrent le vrai chemin et qui pensent au pays, au lieu de se préoccuper exclusivement de leurs intérêts. Les sept îles les lui fourniront, car les Ioniens ont fait leurs preuves dans une lutte inégale de dix ans, sur le terrain de la légalité constitutionnelle.


FRANCOIS LENORMANT.

  1. C’est ce que racontait sous une forme plaisante une chanson qui était encore très populaire à Athènes au mois d’octobre 1863 : « En une seule nuit, ne trouvant pas de résistance, ils ont taillé en pièces au lieu d’ennemis tous les réverbères de la capitale. »