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La Grèce et la question d’Orient depuis la conférence de Paris

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LA GRÈCE
ET
LA QUESTION D’ORIENT
DEPUIS LA CONFÉRENCE

C’est par habitude et par routine qu’on parle encore de la question d’Orient. Tous ceux qui ont quelque peu étudié les affaires de l’Orient européen savent bien que, depuis une vingtaine d’années, surtout depuis la guerre de Crimée et le traité de Paris de 1856, il n’y a plus, à vraiment parler, de question d’Orient. Il n’y avait de question d’Orient que lorsque les diverses puissances européennes pouvaient hériter de la Turquie, et que les ambitions rivales se disputaient cette succession, avant même qu’elle fût ouverte. L’Autriche a pu l’espérer un instant après les victoires du prince Eugène, au commencement du XVIIIe siècle; mais la Russie, surtout depuis les conquêtes de Catherine II jusqu’à la fondation du royaume de Grèce, a semblé être l’héritière prédestinée et inévitable de la Turquie.

Il peut paraître singulier que je fasse de la fondation du royaume de Grèce la première pierre d’achoppement à l’ambition de la Russie en Orient, le premier obstacle à son entrée à Constantinople, car enfin la Russie a grandement contribué à la fondation du royaume hellénique. Comment croire qu’elle ait aidé à borner elle-même sa fortune en Orient? Nous expliquerons un peu plus loin l’idée que nous nous faisons de la politique de la Russie en Orient, politique qui n’est ni aussi généreuse que les Grecs l’ont cru pendant longtemps, ni aussi résolument ambitieuse que le supposent les publicistes de l’Occident.

L’insurrection grecque n’a pas été un mouvement littéraire, accueilli par les poètes et les lettrés de l’Occident, comme on se plaît à le dire aujourd’hui. Il y avait là une nationalité et une foi qui avaient persévéré sous le joug du mahométisme. Le peuple et l’église s’étaient redressés de concert. Cette renaissance a donc été plus qu’une nouvelle édition de Marathon et de Salamine; ç’a été un événement politique plein d’avenir. Aussitôt qu’il y avait quelque part en Orient un peuple chrétien insurgé, ce jour-là un héritier de la Turquie était né, héritier partiel ou intégral, héritier encore au berceau et au maillot, et dont c’était peut-être l’intérêt bien entendu de ne pas presser l’ouverture de la succession avant d’être capable de la recueillir. De cet Orient chrétien insurgé, l’Europe fit un Orient indépendant, et elle eut raison, car qu’en faire autre chose? Le rendre à la Turquie, qui ne l’avait pas pu soumettre? C’était un crime de lèse-nation et de lèse-christianisme. Ces choses-là ne se faisaient pas aisément autrefois. L’opinion publique n’était pas blasée et indifférente sur les effronteries de la politique. Pouvait-on donner la Grèce à quelque puissance européenne et en faire une province autrichienne ou française, anglaise ou russe? Deux difficultés : la Grèce ne s’était pas insurgée pour être donnée à personne autre qu’elle-même; puis, personne ne voulait donner la Grèce à personne. Une fois libre de la Turquie, l’Orient chrétien, si petit qu’il fût, ne pouvait appartenir qu’à lui-même. Le petit état hellénique fut donc fondé, non par une fantaisie poétique des chancelleries européennes [1], mais par une grande nécessité politique, celle de n’ouvrir la succession de la Turquie au profit d’aucune puissance européenne.

On voit que le petit état de la Grèce avait et a encore sa raison d’être politique, et nous défions toutes les mauvaises humeurs de la diplomatie européenne de détruire ce qu’elle n’a pas pu se dispenser de créer.

Il y a sous ce petit état de la Grèce un grand principe qui est, je ne dis pas agréable aux états européens, mais qui leur est nécessaire et indispensable, celui de l’indépendance de l’Orient. Quiconque a suivi avec un peu d’attention la marche des événemens en Orient depuis la fondation du royaume hellénique sait bien que l’Europe a marché, bon gré, mal gré, dans le sens de l’indépendance de l’Orient. Prenez la question égyptienne, qui a tant agité l’Europe en 1839 et 1840, qui a forcé Paris d’avoir des remparts. D’où vient que l’Europe s’était tout entière coalisée contre nous avec des degrés différens de jalousie et d’aigreur? C’est qu’on était parvenu à lui faire croire que nous voulions avoir en l’Egypte, sinon la domination, du moins la prépondérance. L’indépendance de l’Orient était en jeu. De même qu’en 1830 personne n’avait voulu que personne régnât en Grèce à la place de la Turquie, qui n’y pouvait plus régner, de même en 1830 personne ne voulait que la France prédominât en Egypte. Seulement en 1840, pour exclure la France de l’Egypte, on s’avisa d’y restaurer la Turquie. On ne voulut pas consolider Méhémet-Ali en lui donnant la Syrie, qu’on aima mieux rendre à l’anarchie ottomane. On manqua l’occasion qui s’offrait de créer encore en Orient une indépendance, c’est-à-dire quelque chose qui, ne pouvant plus être turc à cause de la défaillance matérielle de la Turquie, ne pourrait plus désormais être russe, ou anglais, ou français, ou autrichien, parce que l’Europe ne permettrait aucun agrandissement européen en Orient. J’ai entendu des diplomates d’alors dire qu’il fallait bien se garder de créer dans la Méditerranée un grand état musulman; on avait l’air de craindre que les Sélim, les Saliman ne ressuscitassent en Méhémet-Ali. J’ai toujours pensé qu’on craignait beaucoup moins en lui le serviteur fanatique de Mahomet que le serviteur docile de la France, en quoi on le calomniait; il n’était le serviteur que de son ambition et de son intérêt.

L’événement qui de nos jours a le mieux manifesté l’indépendance inévitable de l’Orient chrétien et la résolution qu’avait prise l’Europe de ne laisser s’ouvrir la succession de la Turquie au profit d’aucune puissance européenne, c’a été la guerre de Crimée et le traité de 1856.

De même qu’en 1840 l’Europe avait craint, fort mal à propos, que la France ne prît sur l’Egypte une prépondérance dominatrice, de même en 1853 l’Europe craignait, non sans raison cette fois, que la Russie ne s’arrogeât sur la Turquie un droit de prépotence politique et d’ingérence administrative qui détruirait l’équilibre de l’Europe en changeant la Turquie en vassale et la Russie en suzeraine. On se souvient de la mission du prince Menchikof et de l’insolence qu’il y affecta. Ce n’était certes pas une incartade du prince Menchikof, c’était un système convenu. Il ne faut pas oublier que, de 1848 à la fin de 1853, l’empereur Nicolas avait tout à fait le haut du pavé en Europe. Il avait aidé l’Autriche à soumettre la Hongrie, fatal service qui a été le commencement des malheurs de l’Autriche. Les généraux russes avaient écrit au tsar en lui annonçant la soumission de la Hongrie : « Sire, la Hongrie est aux pieds de sa majesté. » L’empereur Nicolas n’était pas seulement le prince le plus redouté de l’Europe; c’était aussi le grand-pontife de l’ordre et de l’autorité dans le monde. C’était lui, disait-on, qui avait soutenu l’ordre social en 1848, dans cette fatale année qui a encore plus gâté l’avenir par les terreurs qu’elle a inspirées que par les chutes qu’elle a causées. L’empereur Nicolas croyait donc que l’Europe était à la fois envers lui reconnaissante et timide, et qu’il pouvait tout oser en Orient, persuadé que l’Occident tremblerait et applaudirait. Il se trompait. La France et l’Angleterre s’unirent pour défendre la souveraineté et l’intégrité de l’empire ottoman. L’empereur Nicolas pensa que cette alliance ne durerait pas, et qu’on n’oserait pas lui faire la guerre. On osa, et il fut vaincu. Non-seulement il fut vaincu, mais il fut contraint de reconnaître la faiblesse de cette organisation militaire qui faisait sa fierté. L’ordre imposant de ses revues et de ses parades l’avait trompé sur sa force guerrière. Il mourut de la blessure faite à son orgueil.

Juste retour des choses d’ici-bas : en 1840, le tsar s’était applaudi d’avoir pu coaliser l’Europe contre la France de 1830; en 1853, ce fut la France qui coalisa l’Europe contre la Russie et lui infligea l’isolement qu’elle nous avait infligé en 1840. Comme grand-pontife de l’ordre européen, le tsar Nicolas eut la consolation que ce ne fut pas la France de la révolution libérale de 1830, mais la France du coup d’état monarchique de 1851, qui prit contre lui en 1853 la revanche de 1840. Il fut frappé par un de ses disciples [2].

En 1853 comme en 1840, il s’agissait de soustraire l’Orient à l’ascendant d’une puissance européenne. Il fallait enseigner à la Russie et au monde que la Russie, toute voisine qu’elle était de la Turquie, ne serait point son héritière. Les Grecs alors firent une faute : ils crurent qu’il serait de leur intérêt de s’allier à la Russie contre la Turquie, ne comprenant pas, tout Grecs, c’est-à-dire tout intelligens qu’ils étaient, que la Turquie n’était plus pour eux que le mal et le danger du passé, tandis que la Russie était le mal et le danger de l’avenir; qu’empêcher la Russie de régner sur le Bosphore, c’était l’empêcher de régner sur l’archipel et sur Athènes; que la victoire que l’Occident allait procurer à la Turquie n’était que le délai d’une agonie, tandis que la victoire de la Russie aurait été l’inévitable et l’irréparable subordination de tout l’Orient chrétien devant la Russie.


I.

L’histoire aura quelque peine à démêler le caractère original de la guerre de Crimée, car cette guerre s’est après coup enveloppée, comme à plaisir, dans une politique de routine; surtout la paix qui l’a terminée, la paix de Paris en 1856, a été depuis treize ans pratiquée dans un esprit de restauration ottomane qui a tout à fait altéré le sens de la guerre de Crimée et de la paix de Paris. Cette vraie politique de 1856, défigurée et obscurcie par treize ans de mauvaise pratique, je voudrais la remettre en lumière et en honneur par quelques citations empruntées aux documens du temps et commentées par quelques réflexions.

C’est dans une dépêche du 13 janvier 1854, adressée par M. Drouyn de Lhuys à M. de Moustier, qui était alors ministre de France à Berlin, c’est dans cette dépêche que se découvre pour la première fois dans les conseils du gouvernement français la politique de la guerre de Crimée et de la paix de Paris. La Prusse était alors une puissance que les roués traitaient de chimérique : elle s’en est corrigée; elle ne demandait pas à Dieu de travailler pour l’agrandir elle-même au nom de l’histoire, et elle se préoccupait très sincèrement du sort des chrétiens d’Orient. La France avait les mêmes sympathies que la Prusse, et elle avait en même temps des intérêts de politique intérieure et extérieure qui s’accordaient avec ces sympathies. Les deux gouvernemens causaient donc sur leur politique orientale avec une confiance qui cette fois ne fut suivie d’aucune duperie. L’intervention de l’Occident en Orient, telle que l’entendaient ces deux états, devait avoir pour ainsi dire deux degrés : l’intervention guerrière pour défendre la Turquie contre la Russie, l’intervention civilisatrice pour protéger les chrétiens d’Orient contre l’oppression de la Turquie. La dépêche du 13 janvier 1854 n’entend point en effet que l’appui que l’Occident est disposé à donner à la Turquie soit donné sans compensation, et la compensation que souhaite la France et dont elle s’entretient avec la Prusse n’est pas une compensation matérielle et territoriale, comme les cherchent souvent les grandes puissances; c’est une compensation plus généreuse et plus désintéressée : c’est l’amélioration du sort des chrétiens d’Orient. « Protéger et défendre la Turquie sans obtenir d’elle en retour des garanties pour nos frères d’Orient, ce serait comme un abandon des traditions religieuses de l’Europe, et je comprends, dit le ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, que les consciences délicates s’en soient émues. »

Le gouvernement anglais n’était pas moins ardent à ce moment que la France et la Prusse pour soutenir à la fois les Turcs contre la Russie et les chrétiens contre les Turcs. Nous trouvons, dans le livre bleu publié dans les premiers mois de 1854 par le gouvernement anglais, une dépêche de lord Clarendon à lord Stratford Canning, en date du 22 juin 1853, dont nous voulons citer quelques passages. Lord Clarendon recommande à lord Stratford de représenter à la Porte que l’opinion arrêtée du gouvernement anglais « est que la Turquie ne peut avoir de garantie de son existence, comme état indépendant, qu’en se conciliant l’attachement de ses sujets chrétiens et en les intéressant à sa conservation; — que quand même la Turquie surmonterait les difficultés de la crise actuelle avec l’aide de ses alliés, elle ne peut pas compter sur l’assistance étrangère comme sur une ressource permanente, mais qu’elle doit se créer une défense plus sûre dans l’affection de la partie la plus intelligente, la plus active et la plus entreprenante de ses sujets; — qu’il est impossible de supposer que la moindre sympathie puisse être ressentie par les chrétiens pour le pouvoir qui les gouverne tant que les chrétiens dans leurs affaires de chaque jour feront l’épreuve de l’infériorité de leur condition comparée à la condition de leurs co-sujets musulmans, tant qu’ils seront convaincus que c’est en vain qu’ils demandent justice pour les torts qui leur sont faits, soit dans leurs personnes, soit dans leurs propriétés, et cela parce qu’ils sont regardés comme une race dégradée, indigne d’être mise sur le même pied que les sectateurs de Mahomet. » La dépêche finit par ces paroles significatives. « Votre excellence est autorisée à représenter fortement à la Porte que cet état de choses ne peut pas être supporté plus longtemps par les puissances chrétiennes; la Porte doit décider ce qu’elle aime le mieux : maintenir ses principes erronés ou perdre la sympathie et l’assistance de ses alliés. Vous ferez remarquer à la Porte l’immense importance du choix qu’elle a à faire, et le gouvernement de sa majesté est persuadé qu’un peu de réflexion convaincra les ministres turcs que la Porte ne peut plus compter sur ses sujets musulmans comme sur sa seule sauvegarde contre les dangers extérieurs, et que sans l’appui affectionné de ses sujets chrétiens et sans la puissante sympathie et les secours de ses alliés chrétiens, l’empire turc cesserait bientôt d’exister. »

Il est impossible, quand on lit de pareils documens écrits il y a quinze ans et quand on considère l’état actuel des choses en Orient, de n’être pas frappé de la ressemblance générale des temps et de la différence des actes entre l’Europe de 1854-1856 et celle de 1869. Voyons d’abord cette ressemblance générale des temps, et, pour la mieux constater et la mieux comprendre, prenons, comme nous l’avons fait pour 1854, des témoignages anglais, c’est-à-dire émanés de la puissance qui semble le moins bien disposée en faveur de la Grèce et des chrétiens d’Orient.

Après la décision prise par la conférence de Paris en 1869 en faveur de la Turquie, voici ce que disait le journal anglais le Globe le 18 janvier 1869. « La Turquie va avoir devant elle un certain répit. Le sultan fera bien d’en profiter pour réformer les abus de son administration, qui fournissent un prétexte à la révolte. C’est un fait notoire que l’obstination des fonctionnaires turcs entrave toutes les réformes dont la Turquie a tant besoin. Si la Porte désire établir son autorité sur une base assez ferme pour qu’il lui soit possible de repousser toute agression ou toute invasion et de se débarrasser des révolutionnaires, il faut qu’elle redresse les griefs irritans qui provoquent ses sujets à la désobéissance, il faut qu’elle les rende sourds aux instigations des ennemis de la paix et de l’existence même de l’empire ottoman, il faut qu’elle les attache par un dévoûment intelligent et éclairé à l’autorité dynastique du sultan. »

Quelle ressemblance entre ce langage et celui de lord Clarendon à lord Redcliffe en 1853! En 1869 comme en 1853, l’existence de l’empire ottoman dépend de l’amélioration de la condition des chrétiens en Orient. Si la Turquie ne parvient pas à faire exécuter les réformes qu’elle promet, si elle ne réussit pas à changer ses paroles en actes, elle ne pourra pas assurer son existence en Orient. Elle sera la malade chronique et toujours plaignante que l’Occident aura toujours à soigner et qu’il ne pourra jamais guérir. Voilà la vérité de 1853 et la vérité de 1869.

De cette double vérité découlent naturellement deux réflexions, la première sur l’état de l’opinion en Angleterre à propos des affaires d’Orient. En 1853, la faveur que lord Clarendon témoignait aux populations chrétiennes de l’Orient était une nouveauté, et cette nouveauté pouvait être attribuée aux complications politiques de la guerre de Crimée, qui se préparait. On favorisait l’Orient chrétien pour le détacher de la Russie. Ce qui était peut-être un expédient politique en 1853 est devenu peu à peu une opinion et un système soutenu par une partie de l’Angleterre, et que le dernier ministre des affaires étrangères, lord Stanley, n’a pas craint de proclamer hautement. Le salut de la Turquie ne peut plus dépendre que de ses œuvres, et non plus des secours de l’Occident. Si la Turquie ne parvient pas à obtenir l’assentiment et l’adhésion sincère de ses sujets chrétiens, elle est perdue. Voilà l’opinion qui s’est accréditée et fortifiée chaque jour davantage en Angleterre. La France ou plutôt le gouvernement français a depuis 1856 passé alternativement de la faveur à la malveillance, du mécontentement à la sympathie. Nous ne voyons pas que l’Angleterre ou le gouvernement anglais ait eu ces brusques changemens d’opinion. Depuis le jour où vers 1853 l’Angleterre a commencé à croire que les populations chrétiennes de l’Orient, pour ne pas aspirer à devenir russes, avaient besoin d’avoir un meilleur état social, soit par la réforme de la Turquie, soit même par leur propre indépendance, depuis ce jour-là la politique anglaise ou du moins une notable portion de l’opinion publique en Angleterre s’est dirigée par un progrès continu, quoique modéré, vers ce nouvel horizon politique ouvert en Orient. Cette Angleterre nouvelle a même conformé ses actes à ses opinions d’une manière éclatante en cédant à la Grèce les îles ioniennes, et par là elle a contredit hautement la politique de la Russie. La Russie avait déclaré par la bouche de l’empereur Nicolas, dans sa fameuse conversation avec lord Seymour, qu’elle ne souffrirait pas que la Grèce eût jamais un avenir territorial important en Orient. La cession des îles ioniennes à la Grèce n’a pas été seulement une générosité calculée pour faire contraste avec l’ambitieux égoïsme de la Russie; ç’a été une réfutation du principe russe; ç’a été la proclamation que la Grèce pouvait s’agrandir sans offenser l’Angleterre et sans l’avoir pour ennemie. De ce principe, proclamé par un acte aussi éclatant que la cession des îles ioniennes, on peut par conjecture tirer quelques conséquences utiles, et des conséquences toutes anti-russes. Ainsi dans une liquidation de l’empire ottoman l’Épire et la Thessalie s’annexeraient d’autant plus aisément à la Grèce que l’Angleterre l’a dotée déjà des îles ioniennes. Nous ne disons pas que cette nouvelle politique anglaise ait complètement triomphé dans le gouvernement anglais; elle lutte contre l’ancienne, mais elle lutte en avançant toujours.

Dès 1843, une partie de l’opinion publique en Angleterre commence à se préoccuper sérieusement de l’avenir que l’intervention de l’Occident en Orient doit ouvrir à la Grèce et aux populations chrétiennes. Dès ce moment, la presse anglaise se met à faire un de ces examens de conscience dont l’Angleterre a la bonne et salutaire habitude. Quand les Anglais s’aperçoivent que leur politique va mal sur un point ou sur un autre, ils ne s’en prennent pas, comme d’autres peuples ou d’autres gouvernemens, à la Providence, qui leur fait injustice; ils ne soutiennent pas contre l’expérience et contre le bon sens que tout va bien quand tout va mal; ils ne disent pas qu’il faut bénir leur gouvernement, qui a tout prévu et tout dirigé admirablement; non, ils prennent bravement leur parti de reconnaître la vérité qui leur est défavorable; ils la cherchent même au lieu de se la cacher. Ainsi en 1854 je vois dans le Times un article du 7 juin qui demande comment il se fait que la France et l’Angleterre, qui ont fondé le royaume hellénique, n’aient pas dans ce petit état l’influence qu’y a la Russie, la troisième fondatrice de la Grèce. A qui et à quoi s’en prendre? A l’ingratitude de la Grèce? Pourquoi n’est-elle pas également ingrate envers la Russie? Faut-il attribuer la supériorité de l’influence russe à l’habileté de la diplomatie russe? Pourquoi la France et l’Angleterre ne se donnent-elles pas la peine de choisir aussi d’habiles diplomates? La Grèce est-elle un si petit état qu’il n’y ait pas lieu de s’inquiéter de son opinion? « Grave erreur! dit le Times ; l’importance du royaume de Grèce réside dans la puissance morale dont il est le siège, étant le centre national d’un peuple dispersé, mais uni cependant dans ses aspirations politiques et dans sa foi religieuse. N’est-ce donc pas un grand reproche à faire à la diplomatie de la France et de l’Angleterre qu’après une expérience de vingt ans nous soyons forcés de reconnaître que cette puissance intellectuelle et morale est dans les mains de la Russie? Tout devrait rattacher la Grèce à la civilisation de l’Europe occidentale plutôt qu’à la Russie. » D’où vient donc qu’il en est autrement? demande hardiment le Times, et il répond aussi hardiment : « Cela tient à ce que l’Angleterre et la France ne sont pas assez préoccupées de la condition des populations chrétiennes de l’Orient. Elles nous ont crus leurs ennemis, voyant que nous étions tout au moins indifférens aux misères de leur servitude. De là leurs tentatives de révolte contre la Turquie et leur penchant vers la Russie. Nous accusons la Grèce d’exciter ces révoltes. Comme l’écrivait le 3 mars 1854 lord Clarendon à lord Stratford de Redcliffe, il est inutile de demander au gouvernement grec de ne pas pousser à l’insurrection des provinces turques, si cette insurrection est causée par la corruption et la négligence des autorités turques. »

« Pendant tout le cours de cette guerre, quelque forme qu’elle puisse prendre, nous avons, conclut le Times de 1854, deux devoirs et deux intérêts manifestes, mais non pas opposés, à suivre : d’abord empêcher que ces élémens de désaffection des sujets de la Porte ne soient convertis en une machine de guerre à la discrétion de la Russie, ensuite obtenir de la Porte, en retour de notre appui, satisfaction complète pour les droits de ses sujets chrétiens. Il n’est que trop commun en Turquie de voir les promesses faites par le gouvernement dans les jours difficiles révoquées aussi aisément qu’elles ont été faites ou éludées par les autorités locales. La population chrétienne sait qu’elle ne peut croire à rien qui ne lui sera pas garanti par les grandes puissances chrétiennes. »

J’ai un certain plaisir, je l’avoue, à rappeler les documens qui témoignent de l’esprit qui en 1854 et plus tard en 1856, au congrès de Paris, inspirait les hommes d’état de la France et de l’Angleterre. Cette politique n’était pas seulement la plus généreuse, c’était la plus habile; c’était celle qui affranchissait le plus sûrement l’Orient chrétien de l’influence de la Russie en substituant les intérêts et les droits de l’Orient chrétien lui-même aux intérêts et aux prétentions de la Russie. Il n’est pas extraordinaire que les Grecs opprimés par les Turcs préfèrent les Russes aux Turcs; mais faites que les Turcs n’oppriment plus les Grecs, et que ceux-ci aient une bonne condition sociale, ou qu’ils soient indépendans : alors ils se préféreront naturellement aux Russes par cette raison prise dans l’étude du cœur humain qui fait que je préfère mon voisin à mon ennemi, mais que je me préfère moi-même à mon voisin. La politique occidentale du traité de Paris en 1856 travaillait à faire en sorte que l’Orient chrétien eût de quoi se préférer lui-même à la Russie. Ce sera notre éternel regret que cette politique, qui est écrite à chaque ligne du traité de Paris, n’ait pas été pratiquée avec persévérance et avec intelligence en Orient par les puissances occidentales depuis 1856 jusqu’à nos jours. — Le traité de 1856, dont vous invoquez l’esprit, me dit-on, contre la politique anti-hellénique de la France et de l’Angleterre, a deux buts parallèles : le premier est de sauver la Turquie du joug de la Russie, le second de relever la condition sociale de l’Orient chrétien et de lui donner un avenir à défendre contre la Russie elle-même. Si l’Orient chrétien, trop préoccupé de ses espérances de régénération et de ses prétentions d’indépendance, travaille contre le salut de la Turquie, si le second but se dresse, pour ainsi dire, contre le premier, n’est-ce pas aux puissances occidentales qu’il appartient de trancher ce conflit mal opportun et de maintenir le sens véritable du traité de 1856?

Voilà l’objection; voici notre réponse, qui touchera deux points différens, la Grèce d’abord et l’insurrection crétoise, — la Russie ensuite et sa politique en Orient, que nous croyons moins machiavélique et moins persévérante qu’on ne le suppose en général.

Nous commençons par reconnaître de bonne foi que la politique de 1856, ayant deux buts différens et qui semblent opposés aux esprits inattentifs, est assez difficile à pratiquer. Il ne faut point en effet faire un pas en avant d’un côté sans en faire un autre en avant aussi de l’autre côté. Il faut soutenir à la fois et presque également la Grèce et la Turquie. L’équilibre n’est pas facile à garder, nous l’avouons; mais si au lieu d’une politique d’équilibre on prend une politique d’oscillation capricieuse et de bascule imprévoyante, si on se porte violemment tantôt d’un côté et tantôt de l’autre, si on est tour à tour trop grec et trop turc, trop grec pour se punir d’avoir été trop turc, et trop turc pour se punir d’avoir été trop grec, qui ne voit qu’ayant à marcher sur la corde tendue, cette façon de se passer de balancier rend la conduite à tenir plus difficile que jamais? C’est là ce que nous reprochons à la politique de la France en Orient dans ce qui touche particulièrement l’insurrection crétoise.

La France en moins de deux ans a eu trois politiques différentes sur l’insurrection crétoise. Quand éclate cette insurrection, la France la blâme, et M. de Moustier, que l’empereur venait de rappeler de Constantinople pour le faire ministre des affaires étrangères, ne manque pas, en passant par Athènes, de censurer sévèrement la faveur que la Crète insurgée trouve dans la population et dans le gouvernement grecs. Arrivé à Paris, M. de Moustier trouve, soit autour, soit au-dessus de lui, d’autres inspirations, et le langage de la France s’adoucit envers les Crétois et envers les Grecs. A mesure que s’apaise la mauvaise humeur contre l’insurrection crétoise, l’humeur se tourne contre la Turquie. Le consul de France, M. Jorel, que les Grecs accusaient à tort de leur être hostile, avait vu la vérité et l’avait transmise à notre gouvernement. Cette vérité était que, s’il y avait eu à et là des agens grecs pour exciter les passions patriotiques des Crétois, il y avait eu surtout des fonctionnaires turcs qui par leurs exactions et leurs cruautés avaient révolté tous les intérêts et soulevé toutes les haines. Mieux informé à la fois et mieux inspiré, M. de Moustier commençait à parler de la Turquie et de sa conduite en Crète avec un mécontentement qui s’accroissait de dépêches en dépêches : « il ne suffit pas, disait-il à M. Bourée, notre ministre à Constantinople, de reconquérir l’île de Candie, il faut donner des satisfactions suffisantes aux intérêts des populations crétoises [3]. » Le cabinet anglais entrait dans la même voie, et « chargeait lord Lyons d’insister pour que la Porte prît sans retard les mesures les plus propres à améliorer le sort des populations crétoises [4]. » Dans une autre dépêche du même jour, le langage de la France est encore plus énergique. « Après bientôt huit mois d’une lutte qui a fait couler tant de sang et qui n’est pas terminée, en présence d’une résistance qui témoigne certainement d’un mal profond dans la condition des populations, il est une nécessité qui s’impose avant toute autre : c’est de s’éclairer sur l’état des choses en Crète et de se rendre un compte exact des besoins du pays... Le moment nous semble en effet venu de rechercher sérieusement l’origine du mal et les remèdes qu’il comporte. Les populations seules, librement et sincèrement consultées, pourraient l’indiquer. » Enfin l’accent de mécontentement de la France s’élevant toujours, le gouvernement français aboutit à la fameuse déclaration du 29 octobre 1867, rédigée et remise en commun à la Porte ottomane par la France, l’Italie, la Prusse et la Russie. Cette déclaration est l’apogée de la politique de 1856, et la Porte ottomane y est durement mise en demeure d’accomplir les améliorations sociales qu’elle a promises aux chrétiens d’Orient dans le traité de paix de Paris. Pourquoi faut-il que cette déclaration ait été, chose étrange, le point de départ pour la France d’une nouvelle politique, toute contraire à celle qu’exprimait si vivement cette déclaration même du 29 octobre?

Avant d’expliquer, autant qu’il est explicable, le brusque changement qui se fait alors dans la politique orientale de la France, signalons quelques-uns des passages les plus significatifs de la déclaration du 29 octobre.


« Dès le début des regrettables événemens survenus dans l’île de Crète, les grandes puissances se sont émues d’un état de choses qui non-seulement blessait leurs sentimens d’humanité, mais dont le contre-coup parmi les populations chrétiennes de la Turquie pouvait mettre en danger le repos de l’Orient et les intérêts de la paix générale. — Plusieurs d’entre elles se sont concertées pour recommander à la Porte d’arrêter l’effusion du sang et de rechercher en commun avec elles une solution à ce déplorable conflit par une loyale enquête sur les griefs et les maux des Candiotes... — Malgré leurs pressantes instances, aucune réforme organique n’a été appliquée jusqu’ici pour satisfaire aux maux des populations chrétiennes de l’empire ottoman, pour lesquelles le spectacle de cette lutte acharnée est une cause permanente d’excitation. — Dans ces conjonctures, les puissances qui ont offert leurs conseils à la Porte ont la conscience d’avoir accompli ce que leur dictaient leurs sentimens d’humanité et leur sympathie, non pas seulement pour les intérêts généraux des races chrétiennes, mais encore pour l’avenir de la Turquie elle-même, car il est indissolublement lié au bien-être et à la tranquillité des populations placées sous le sceptre du sultan. — Les cabinets appréhendent que la prolongation de ce sanglant conflit et la résistance obstinée de la Porte à d’amicales exhortations ne dissipent chez ces populations, au moment même où elles s’y rattachaient le plus fortement, l’espoir d’une amélioration véritable de leur sort, précipitant ainsi en Orient la crise qu’ils ont à cœur d’éviter; dès lors, sans renoncer à la mission généreuse que leur conscience leur impose, il ne leur reste plus qu’à dégager leur responsabilité en abandonnant la Porte aux conséquences possibles de ses actes. — Dans la voie qu’il a choisie et dans laquelle il persévère, le gouvernement ottoman ne pouvait certainement pas compter sur une assistance matérielle de la part des puissances chrétiennes; mais les cabinets, après avoir, vainement tenté de l’éclairer, croient de leur devoir de lui déclarer que désormais il réclamerait en vain leur appui moral au milieu des embarras qu’aurait préparés à la Turquie son peu de déférence pour leurs conseils [5]. »


Quand on compare cette déclaration du 29 octobre 1867 aux documens récemment émanés de la conférence de Paris dans le conflit qui s’est élevé entre la Turquie et la Grèce, on est effrayé de l’instabilité des sentimens et des résolutions de la diplomatie européenne, car enfin que reprochait à la Turquie la déclaration du 29 octobre 1867? De n’avoir rien fait pour remédier « aux abus qui ont provoqué le soulèvement des Candiotes, agité l’Orient chrétien et fixé la sollicitude des grandes puissances européennes. » De quoi cette déclaration menaçait-elle la Turquie? « De l’abandonner aux conséquences possibles de ses actes, de lui refuser leur appui, qu’elle invoquerait en vain au milieu des embarras qu’elle se serait préparés à elle-même par sa résistance obstinée aux exhortations amicales de l’Occident. » Un an à peine s’est écoulé, tout est changé; la Turquie a repris faveur auprès de l’Europe, la Grèce et les populations chrétiennes sont en disgrâce. En 1867, c’était la Turquie qui était au ban de l’Europe; en 1869, c’est la Grèce et les populations chrétiennes. En 1867, la France demandait énergiquement à la Turquie de remédier aux abus qui avaient provoqué le soulèvement des Candiotes; elle excusait donc tout au moins, si elle n’approuvait pas, l’insurrection de la Crète. En 1869, il n’y a plus dans les documens émanés de la conférence de Paris un seul mot d’excuse pour l’insurrection crétoise, un seul mot d’encouragement ou de justice qui puisse faire espérer aux Candiotes un meilleur sort. La déclaration de 1867 respire l’esprit de 1856 et semble vouloir le pratiquer efficacement; les actes et les documens de la conférence de Paris en 1869 semblent s’écarter à dessein de cet esprit comme d’un embarras ou d’un écueil. Le mal en 1867 était dans la résistance obstinée de la Porte à l’esprit de 1856; il est en 1869 dans les sympathies nationales de la Grèce et dans les aspirations imprudentes des populations chrétiennes de l’Orient. Que s’est-il donc passé de 1867 à 1869 qui ait pu changer ainsi complètement la face des choses et les sentimens de la diplomatie européenne? Rien n’a changé dans les événemens et dans les actes de l’Orient chrétien, rien n’a changé, du moins au vu et su du public. Si même nous prenons les griefs exprimés par la Turquie, nous voyons que « la violation du droit des gens dont elle se plaint contre la Grèce dure depuis deux ans. » Nous ne disons point assurément que la durée de la faute puisse l’excuser, nous ne songeons point à entrer dans l’examen du procès engagé entre la Turquie et la Grèce; nous disons seulement à la diplomatie européenne et surtout à la diplomatie française : Tout cela, vous l’avez vu et vous l’avez su; tout cela, vous le voyiez et vous le saviez quand vous faisiez votre déclaration du 29 octobre 1867. — Je sais bien que vous vous êtes repentis de cette déclaration à peine faite, et que dès le 6 novembre 1867, c’est-à-dire huit jours après la déclaration, M. Bourée écrivait à M. de Moustier : « L’impression trop vive que les ministres du sultan ont reçue de la déclaration... tend aujourd’hui à se calmer. Ils paraissent comprendre que notre démarche était la conséquence naturelle des événemens antérieurs... La Porte sait d’ailleurs que, si elle ne peut raisonnablement exiger de nous un concours qu’elle a elle-même décliné pour l’aider à sortir des embarras que lui causent les affaires de Crète, nous n’avons pas du moins l’intention d’augmenter la somme des difficultés de la situation [6]. » Comme dans cette dépêche on voit se diminuer et s’évanouir la déclaration du 29 octobre 1867, à peine vieille de huit jours! Si le cabinet français s’est si vite repenti de sa mauvaise humeur contre la Turquie, quelles sont les causes de ce repentir soudain? Nous ne pouvons pas les discerner, nous ne pouvons pas surtout comprendre comment ces causes, ayant eu un effet si prompt huit jours après la déclaration, n’ont pas pu agir de la même manière huit jours avant. Plus vives à se montrer, elles auraient épargné au cabinet de Paris une inconséquence ou une contradiction trop visible.

Les personnes qui veulent tout savoir expliquent le changement qui a eu lieu dans les sentimens et les résolutions du gouvernement français par la découverte qu’il a faite des intrigues de la Russie. Il paraît que la Russie nous attrapait en Orient. Il y a des gens qui aiment mieux être attrapés par les autres et le dire que d’avouer qu’ils se sont trompés eux-mêmes. Les dupes d’autrui et les dupes de leurs propres calculs se ressemblent fort et se confondent si aisément que ce n’est pas la peine d’en faire beaucoup la distinction. J’aime mieux risquer quelques conjectures sur ces intrigues de la Russie en Orient, qui, une fois découvertes en 1868, ont changé complètement les dispositions du cabinet de Paris, et ont décidé la France, — placée entre les deux pensées contenues dans le traité de 1856, l’appui donné à la Turquie et l’appui promis à l’Orient chrétien, — à revenir à la première et à abandonner la seconde.

C’est, selon nous, une aussi grande erreur de croire que la Russie intrigue toujours en Orient que de croire qu’elle n’y intrigue jamais; mais la plus grande erreur est de croire qu’elle y intrigue toujours avec la même pensée et avec le même dessein. Elle n’a pas un plan et un système arrêtés dont elle poursuive l’exécution sans jamais s’en détourner. Je ne connais ni dans le présent ni dans le passé d’homme d’état qui ait un système invariable. Il n’y a que les esprits chimériques qui aient cette obstination, et c’est par là qu’ils se perdent. Il est possible que la Russie ait songé autrefois à posséder Constantinople; mais depuis trente ans et surtout depuis la guerre de Crimée elle a dû renoncer à cette idée, ou attendre sagement que les occasions la lui rendent. Que la Russie veuille en Orient avoir une Turquie faible, que ce soit là son système et sa volonté persévérante, je le crois avec une profonde conviction; mais qu’elle veuille faire aboutir le plus promptement possible la faiblesse à la mort, c’est-à-dire à l’ouverture de la succession, je ne le crois pas. La faiblesse, la mort, la succession, c’est là la marche de la logique, mais non pas la marche de la politique. Tout ce qui peut affaiblir la Turquie sans la tuer, tout ce qui peut l’empêcher de revenir aux temps de Soliman et de Sélim est bon pour la Russie, et je ne vois même point, à parler franchement, en quoi cela est mauvais pour l’Europe en général. Si la succession de la Turquie venait à s’ouvrir, la plus belle part de l’héritage pour la Russie ne serait pas à Constantinople, part trop en vue et trop enviée; elle serait dans l’Asie-Mineure, dont l’Angleterre, l’Italie, l’Autriche et la Grèce feraient bien cependant de lui interdire le versant occidental, c’est-à-dire l’accès à la Méditerranée.

Si ces conjectures que nous risquons sur la vraie politique de la Russie en Orient ont quelque justesse, il faut en conclure qu’il en faut pas attribuer à la découverte des intrigues de la Russie le brusque changement qui s’est fait dans les sentimens et dans les résolutions du gouvernement français envers la Grèce et les chrétiens d’Orient. Les intrigues de la Russie et les exactions des fonctionnaires turcs font partie du régime ordinaire de l’Orient chrétien depuis longues années déjà. A côté du pacha qui opprime, qui pille, et qui par ses avanies provoque à la révolte, il y a l’agent russe qui entretient les haines, envenime les mécontentemens, tout cela sans beaucoup d’efforts de sa part, aidé qu’il est dans son métier d’agent provocateur par la brutalité imprévoyante des Turcs. Les intrigues russes ne sont donc point un fait accidentel et imprévu dont la découverte ait pu étonner et irriter la diplomatie occidentale. Ajoutez même que les Russes qui en Orient provoquent les chrétiens à la révolte sont loin d’être tous des agens salariés du gouvernement russe. Il ne faut pas s’y tromper, la haine du Turc et la sympathie pour le chrétien sont des sentimens passés dans le caractère russe. Le Russe en Orient provoque à la révolte contre le Turc par habitude, par goût national, et sans avoir besoin d’instructions particulières de son gouvernement. Cessons donc de croire que le mécontentement des manœuvres russes récemment et inopinément découvertes dans l’Orient chrétien ait pu être pour quelque chose dans le mouvement qui a poussé la France de la sympathie pour les chrétiens à la sympathie pour les musulmans.

Ces brusques changemens d’opinion et de conduite font un tort considérable à l’influence de la France dans le monde oriental. L’Orient chrétien sait bien que la France est très désintéressée dans la protection qu’elle accorde depuis longtemps aux populations chrétiennes. L’Angleterre soutient la Turquie pour en avoir, dit-on, le commerce; la Russie soutient les chrétiens orientaux à cause de la conformité des rites religieux et de la prépondérance que lui donne cette conformité : la France seule protège gratuitement et sans intérêt aucun les chrétiens d’Orient. Quand nous paraissons les abandonner, ils se désespèrent et cherchent en quoi ils ont péché contre nous. Ne trouvant pas que nous ayons aucune raison d’intérêt de nous plaindre d’eux, ils pensent que nous sommes capricieux ou malavisés; ils disent qu’on ne peut pas se fier à nous, et que nous voulons toujours avoir deux cartes dans notre jeu, une carte turque et une carte grecque, dont nous jouons alternativement. Voilà le tort que notre instabilité nous fait en Orient; elle ne nous est pas moins dommageable en Europe. Tant que nous avons été heureux, on prenait nos oscillations pour de savans calculs. Depuis que la fortune ne se pique plus de leur donner un sens en leur prêtant un succès, le public européen, devenu sévère, croit d’avance qu’il y a une faute quand nous changeons de conduite, comme il croyait d’avance aussi autrefois qu’il y avait une habileté.


II.

Résumons et limitons exactement le reproche que nous faisons à la politique française en Orient depuis la déclaration du 29 octobre 1867 jusqu’à nos jours. La politique du traité de 1856 est, selon nous, et doit être la politique fondamentale de la France en Orient. Cette politique ne doit point être désagréable à l’empereur, car elle exprime l’acte le plus important et la partie la plus brillante de son règne. Nous reprochons au cabinet français d’avoir, de 1856 à 1866, c’est-à-dire jusqu’à l’insurrection de la Crète, laissé flotter au hasard les rênes de cette politique, et de n’avoir fait à Constantinople, pour obtenir et pour réaliser les réformes promises par la Turquie en faveur des populations chrétiennes, que des efforts interrompus et négligens, ou, ce qui est pire, d’avoir envoyé en Turquie des projets de réforme marqués au coin de l’imitation européenne, par conséquent inapplicables et ridicules. Nous lui reprochons, quand a éclaté la rébellion crétoise, qui était un moment de crise pour la régénération partielle de l’Orient chrétien et en quelque sorte un des cas qui rentraient le mieux dans le cercle des prévisions de la politique de 1856, d’avoir d’abord pris parti contre cette insurrection sans prendre l’avis de nos consuls, puis d’avoir plus tard pris parti pour cette insurrection avec une brusque ferveur, et demandé, de la même plume qui avait tout refusé à la Crète souffrante, l’annexion de la Crète à la Grèce et par surcroit de l’Épire et de la Thessalie, d’avoir, dans cet accès de philhellénisme que nous ne blâmons que parce qu’il n’a pas duré, mis la Turquie au ban de l’Europe par la déclaration du 29 octobre 1867, enfin tout à coup, et par un brusque revirement d’opinion, d’être passé de la Grèce à la Turquie.

Voilà l’instabilité que nous reprochons à la conduite du cabinet français en Orient. Nous ne voudrions pas cependant ériger cette instabilité en faute irréparable; nous ne cachons pas qu’en effet elle nous laisse des espérances, et que, comme le cabinet français est livré en ce moment à ses plus grandes prédilections turques, nous le croyons d’autant plus près de retourner aux prédilections grecques. Nous ajoutons que, selon nous, il est juste de tenir compte au cabinet français des efforts qu’il a faits de temps en temps pour obtenir les réformes promises par la Turquie en 1856, et même pour y coopérer par les projets de règlemens et de circulaires qu’il a expédiés à Constantinople. Ces projets, étant conçus au rebours des mœurs et des usages turcs, n’avaient, il est vrai, aucune chance de succès, et l’échec en a été aussi prompt qu’il était prévu. Il ne faut pas moins savoir gré de ses bonnes intentions au cabinet français et l’exhorter à les pratiquer sous une autre forme. Il y a trois moyens d’améliorer le sort des chrétiens d’Orient : le premier est d’établir l’égalité entre tous les sujets du sultan, mahométans ou chrétiens, Bulgares ou Slaves, Arméniens ou Grecs. C’est sur cette idée que sont fondés la plupart des projets expédiés par la France à Constantinople; l’Angleterre elle-même, quoiqu’elle n’ait pas le fanatisme de l’unité, semble avoir beaucoup espéré de cette réforme. C’est un principe tout européen que l’égalité devant la loi. Il paraît fort simple à proclamer; il est fort difficile à pratiquer dans un pays où la religion est la loi de l’état ou plutôt l’état lui-même. La Turquie cependant a reçu de très bonne grâce tous les projets parisiens fondés sur cette idée, et elle en acceptera autant qu’on lui en enverra. Je crois que ce qui les lui rend agréables, c’est qu’ils sont faciles à imprimer, faciles à faire louer en Europe en temps d’emprunts turcs, et impossibles à exécuter.

Le second moyen d’améliorer la condition des chrétiens d’Orient est la reconnaissance légale des diverses nationalités qui partagent la population de l’empire, et la concession faite à ces nationalités de droits et de privilèges particuliers. Souvent même cette reconnaissance de la nationalité d’une population a fait partie d’un traité conclu avec une puissance étrangère. Cet état de choses répugne aux idées d’égalité politique et civile de l’Occident; il s’accorde avec les idées et les traditions de l’Orient. Les diverses races chrétiennes y sont comme constituées naturellement en corps de nations par la reconnaissance de leurs églises. Ce moyen d’amélioration était donc celui qu’il était le plus raisonnable d’employer en Turquie. C’est de ce côté qu’il fallait pousser le progrès turc après le traité de 1856, afin d’en pratiquer et d’en appliquer l’esprit. L’Occident ne semble pas y avoir pensé.

Le troisième moyen d’améliorer le sort des populations chrétiennes, c’est l’indépendance. C’est le principe qui a été appliqué à la Grèce. Nous avons parfois, et bien malgré nous, contrarié les sentimens de nos amis d’Athènes en n’adoptant pas du premier coup leurs espérances patriotiques pour leurs frères d’Orient. Nous prenions la liberté de leur représenter que l’indépendance n’était pas pour les populations orientales la seule forme de l’amélioration, que l’important était de relever leur condition, de quelque manière que ce fût, — de faire que les chrétiens fussent partout supérieurs en nombre, en richesse, en instruction aux musulmans, et d’attendre l’effet naturel de cette supériorité. Ce que nous disions aux publicistes d’Athènes, qui ne concevaient d’autre amélioration que l’indépendance, nous le dirions volontiers aux publicistes d’Occident, qui ne conçoivent d’autre amélioration que l’égalité devant la loi pour tous les sujets turcs. Cette égalité est assurément une grande amélioration, et si grande même qu’elle nous semble impossible pour le moment en Turquie. Cependant il y a d’autres formes d’amélioration, Le seul engagement que l’Europe ait pris dans le traité de 1856, c’était de faire en sorte que la condition des chrétiens d’Orient fût meilleure après le traité qu’avant. C’est cet engagement que le cabinet français semble avoir oublié de poursuivre de 1856 jusqu’en 1866, c’est-à-dire jusqu’à l’insurrection crétoise. Qui peut douter, si les efforts de l’Occident s’étaient employés après 1856 à procurer à la Crète, non pas l’indépendance, mais une autonomie administrative, qui peut douter que cette concession, faite à temps et dans une étendue déterminée par l’Europe, n’eût apaisé beaucoup de plaintes et prévenu beaucoup de griefs? J’entends souvent critiquer amèrement les fautes et les abus du gouvernement hellénique : eh bien! n’était-il pas facile à la Turquie, aidée des conseils de l’Occident, de donner aux Crétois une administration meilleure que celle de la Grèce, plus protectrice des véritables intérêts populaires? Ne lui était-il pas facile, en agissant ainsi, de faire envier le sort des Crétois aux Hellènes plutôt que de laisser envier le sort des Hellènes aux Crétois ?

Donner aux différentes races chrétiennes qui sont sujettes du sultan une autonomie administrative, conférer à ces corps de nation des garanties et des droits égaux dans l’ordre civil à ceux qu’ils ont déjà dans l’ordre religieux sous le nom d’églises, faire pour la Crète par exemple ce qu’on a fait, il y a près de quarante ans, pour Samos, et plus récemment pour le Liban, — ne pas viser à une centralisation contraire au génie des populations et qui ne peut être en Orient que l’unité d’oppression, — s’abstenir d’imitations intempestives de l’administration européenne, que les fonctionnaires turcs ne peuvent ni ne veulent appliquer, ou qu’ils tournent en occasions nouvelles de pillages et d’avanies, voilà quel était le meilleur moyen, après 1856, de donner aux réformes promises par le traité de Paris et garanties par l’Europe une réalité pacificatrice. La Turquie n’a pas cru devoir employer ce moyen, et l’Occident n’a pas cru devoir l’exiger; mais ce qui n’a pas été fait jusqu’ici peut se faire, et c’est sur ce point important, c’est-à-dire sur l’exécution du traité de Paris, que le gouvernement grec, avec beaucoup d’à-propos, a dirigé l’attention des grandes puissances européennes dans sa dépêche du 19 février dernier.

« Il est d’autant plus regrettable, dit le ministre des affaires étrangères de la Grèce, que la conférence ne se soit pas occupée de la question crétoise, qui pourrait, en se renouvelant dans un temps plus ou moins rapproché, produire les mêmes effets, que les grandes puissances, à l’exception de la Grande-Bretagne, ont cru devoir peser en 1867 sur la Porte ottomane pour la déterminer à consentir à un examen des vœux des Crétois.., Le gouvernement du roi, comptant sur les dispositions des six grandes puissances signataires du traité de 1856 en faveur des chrétiens de l’empire ottoman, se flatte qu’elles voudront bien employer leur haute influence afin que le sort des Crétois et de tous les chrétiens, nos coreligionnaires, soit sérieusement amélioré. » Ainsi ce qu’il fallait faire le lendemain du traité de Paris, c’est-à-dire pacifier l’Orient chrétien en améliorant sa condition sociale et en l’affranchissant des incorrigibles exactions des fonctionnaires turcs, le préserver du mal de l’oppression afin de préserver la Turquie du mal des révolta, empêcher cet Orient chrétien de désirer d’être Russe et même d’être Grec en lui prouvant par les faits qu’il ne perd rien à rester Turc, voilà ce qu’après douze ans de temps perdu pour l’Occident et de souffrances endurées par l’Orient il faut tâcher enfin d’accomplir. Sans cela, l’œuvre de la conférence est une trêve; ce n’est point une paix.

Nous nous reprocherions de finir nos réflexions sur l’état actuel de ce qu’on appelle encore par habitude la question d’Orient sans dire un mot de la circulaire du 21 février de M. de La Valette. Cette circulaire a pour objet de constater l’état dans lequel la conférence laisse la question d’Orient, telle que la considère le gouvernement français. Nous remarquons d’abord le ton de bienveillance avec lequel notre ministre des affaires étrangères parle de la Grèce, et cela nous fait espérer, comme nous le disions plus haut, qu’un nouveau quart d’heure de justice ou de faveur équitable est en train de se lever pour la Grèce. Cet esprit de justice pour la Grèce a régné dans les délibérations de la conférence, si nous en croyons le témoignage de M. de La Valette, car le savant et habile envoyé de la Grèce en France, M. Rangabé, a été, grâce à son absence même de la conférence, « admis à présenter toutes les observations qu’il jugeait utiles aux intérêts de son pays, à traiter même des questions qu’il n’aurait pas été autorisé à aborder devant les plénipotentiaires. » Je suis ravi de ce généreux démenti donné par la conférence au vieux proverbe qui voulait que les absens eussent toujours tort, et j’en suis d’autant plus ravi que cela justifie M. le ministre de Grèce de n’avoir pas voulu siéger dans une conférence où il n’aurait eu que voix consultative. Selon M. de La Valette, l’absence bien avisée de M. Rangabé a donné à sa voix consultative plus d’indépendance et plus d’autorité, en même temps qu’elle a préservé la dignité internationale de la Grèce. M. de La Valette croit que, « quelles que soient les apparences contraires, c’est la Grèce en réalité qui a le plus à se féliciter d’une médiation dont les premiers effets ont été de la dégager des complications de l’affaire de Crète, devenue si onéreuse pour elle, comme de lui épargner les calamités qu’entraînait inévitablement une lutte inégale. En rétablissant les relations interrompues entre elle et le gouvernement ottoman, en la défendant contre ses propres entraînemens par les règles tracées à ses rapports avec la Turquie, les puissances lui ont rendu le service le plus signalé qu’elle pût espérer. »

Le ministre des affaires étrangères sait dorer la pilule. Il y a cependant du vrai dans ce qu’il dit : oui, puisque l’Occident, s’éloignant à tort de l’esprit du traité de 1S56, abandonnait la cause des Crétois, la défense de cette cause ne pouvait pas rester à la charge de la Grèce toute seule, et il n’était pas juste que ce qui était, ce qui est encore une obligation européenne dans les limites du traité de 1856, devînt seulement une obligation grecque. La Grèce y succombait; il était bon qu’elle en fût dégagée, et sous ce rapport M. de La Valette a raison, et raison honorablement pour la conférence et pour la Grèce.

Je ne crois pas autant que le fait M. de La Valette aux calamités inévitables de la lutte inégale, dit-on, que la Grèce allait engager avec la Turquie. Sans doute les grandes puissances ont eu sur les forces respectives des deux états, la Grèce et la Turquie, des renseignemens que nous n’avons pas, et qui leur ont fait craindre que la Grèce ne fût écrasée par la Turquie; mais, si la Turquie est si forte et si puissante, d’où vient qu’elle a souffert que la Crète lui résistât pendant deux ans? D’où vient qu’elle n’a pas, dès les premiers momens, inondé ce coin de terre de ses soldats? D’où vient qu’elle ne l’a point enfermé dans le cercle infranchissable de ses vaisseaux? Dira-t-on que la Grèce soutenait la résistance de la Crète? Mais quoi? si la Grèce pouvait soutenir efficacement la Crète, elle pouvait se soutenir elle-même, au moins pendant quelque temps, et personne ne peut savoir aujourd’hui en Europe ce que produirait une guerre qui durerait plus de six mois.

Outre les bienfaits de la paix, il y a un avantage considérable que la conférence a procuré à la Grèce et même à l’Europe tout entière. Je ne parle pas ici de la pensée du grand amphictyonat européen proposé, il y a déjà quelques années, par l’empereur, et dont tous ses ministres ne manquent pas de faire l’éloge; je veux parler d’un fait important qui s’est manifesté par l’objet même de la réunion de la conférence de Paris. Quand en 1854 une conférence était réunie à Vienne pour empêcher la guerre, c’était bien alors de la question d’Orient qu’il s’agissait, et de la question d’Orient sous son ancienne forme, sous la forme qu’elle avait eue dans la dernière moitié du XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe l’envahissement progressif de la Turquie par la Russie. L’empereur Nicolas avait voulu clore cet envahissement centenaire par une grande et décisive conquête. L’Occident se mit entre lui et sa proie; la Russie fut vaincue et recula. Cette retraite est-elle définitive? Est-ce une abdication? est-ce un ajournement? Faudra-t-il encore une guerre de Crimée pour exclure à tout jamais la Russie de la question d’Orient dans le Bosphore et dans l’Archipel? Je ne le crois pas, pensant que la Russie en Orient a sagement déplacé son ambition. Ce qui est vrai en attendant, c’est que la question d’Orient a changé de face. Ce ne sont plus les Russes et les Turcs qui remplissent le théâtre : ce sont les Turcs, les Grecs, les Crétois, les Serbes, les Roumains; c’est l’Orient enfin et ses peuples qui débattent entre eux leurs destinées parallèles ou opposées. L’Europe est sortie de la question d’Orient, et ne permettra plus qu’aucun intérêt ou qu’aucune ambition européenne puisse y rentrer. La question d’Orient, c’est-à-dire la question de savoir à quelle puissance européenne appartiendra l’Orient ou Constantinople, qui pour l’Europe résume l’Orient, la question de savoir au profit de qui sera détruit l’équilibre européen par l’usurpation du Bosphore, cette question est finie, nous l’espérons. Au lieu de la question d’Orient, il n’y a plus que la question de l’Orient débattant ses intérêts et son avenir sous les yeux et sous le contrôle de l’Europe. Parmi ces intérêts et parmi ces avenirs, quels sont ceux qui prévaudront? Sera-ce les Turcs corrigés et civilisés? les Grecs soutenus à la fois et contenus? quelque autre population chrétienne qui ne sait pas encore le secret de son avenir? toutes questions ouvertes à la curiosité et au jugement de l’Europe, fermées et interdites à son ambition. Si l’Europe est sage et si la Providence lui est secourable, la guerre de Crimée aura été la dernière intervention guerrière de l’Occident en Orient, et la conférence de Paris de 1869 aura été la première entremise conciliatrice ou juridique. L’Europe a dès ce moment, en prenant son rôle de juge, proclamé son renoncement à tout intérêt et à toute ambition. C’est la signification la plus importante de la conférence de Paris et son plus grand avantage pour la Grèce.


SAINT-MARC GIRARDIN.

  1. « Les puissances de l’Occident croyaient en 1831 qu’il était utile de donner aux races chrétiennes de l’Orient une preuve positive de l’intérêt que prenaient les nations les plus civilisées à la régénération de la Grèce. L’enthousiasme populaire que cette cause inspirait s’appuyait sur la conviction raisonnée des hommes d’état, qui étaient d’autant mieux disposés à suivre cette politique qu’ils sentaient bien qu’autrement la Russie se serait seule chargée de la protection des Grecs. » Article du Times cité dans le Journal des Débats du 24 février 1854.
  2. « Ni les intérêts ni les principes du gouvernement de sa majesté impériale ne le mettent en antagonisme avec la Russie. » Dépêche de M. Drouyn de Lhuys du 15 juin 1853 à M. le général Castelbajac, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg.
  3. Dépêche du 10 mai 1867.
  4. Dépêche de M. de Moustier à M. Bourée, 17 mai 1867. — Archives diplomatiques n° 11 et 12, 1867.
  5. Archives diplomatiques, n° 11 et 12, 1867, p. 1580-1581.
  6. Archives diplomatiques, n° 11 et 12, 1867, p. 1597.