La Grèce et ses volontaires dans la guerre de 1870

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La Grèce et ses volontaires dans la guerre de 1870
Revue des Deux Mondes2e période, tome 94 (p. 26-45).


LA GRÈCE
ET SES VOLONTAIRES
DANS LA GUERRE DE 1870


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Le malheur, qui nous apprend à nous connaître nous-mêmes, doit nous apprendre aussi à connaître les autres. C’est surtout dans les crises douloureuses de leur existence que les particuliers font l’épreuve de ce qu’ils peuvent attendre du dévoûment et de la fidélité de leurs amis ; c’est également à l’heure des désastres que les peuples éprouvés par la mauvaise fortune sont le mieux éclairés sur les sentimens qu’ils inspirent aux autres peuples. La lutte que nous venons de soutenir contre l’Allemagne nous rend du moins le service de nous montrer où sont ceux qui nous aiment, dans quel coin du monde il reste encore quelques sympathies pour la France. Avant cette épreuve, notre vanité ignorante se figurait volontiers que les souffrances d’un pays tel que le nôtre intéresseraient toute l’Europe, et qu’aucune nation ne nous verrait souffrir sans éprouver le besoin de nous porter secours. La foule se flattait même que notre infortune nous vaudrait des alliés au-delà des mers, et que l’Amérique, autrefois aidée par nos armes, nous aiderait à son tour. Toutes ces illusions de l’amour-propre national doivent se dissiper aujourd’hui, si nous ne voulons continuer à nous tromper nous-mêmes en prenant nos espérances pour des réalités. Les événemens ont prouvé qu’on s’abusait étrangement en France sur les dispositions des peuples à notre égard. Là où nous croyions recueillir les marques de sympathie que nous ne refusons guère aux malheurs des autres, ou tout au moins le souvenir des services rendus, nous ne rencontrions que l’indifférence générale, sinon le mauvais vouloir du plus grand nombre. Non-seulement aucun état ne s’armait pour notre défense, ce qui peut à la rigueur s’expliquer par des nécessités politiques, mais nulle part, dans les grands pays où l’opinion publique dirige les affaires, elle n’imposait aux gouvernemens l’obligation d’intervenir en notre faveur : les populations nous abandonnaient en même temps que la diplomatie.

Seuls, quelques états neutres, quelques petits peuples condamnés à l’impuissance par leur faiblesse, nous témoignaient alors un attachement qu’il serait injuste et impolitique d’oublier. On sait ce que le département de la Moselle, ce que les villes de Metz et de Thionville, doivent à l’humanité du grand-duché de Luxembourg. La Suisse a été hautement remerciée de la généreuse assistance qu’elle offrait au mois de septembre 1870 à la population de Strasbourg, de l’accueil hospitalier qu’elle faisait quelques mois plus tard à notre malheureuse armée de l’est. Peut-être ne sait-on pas aussi bien quels secours nous sont venus de l’Orient, ce que la race hellénique a tenté sur tous les rivages qu’elle occupe pour nous payer la dette de Navarin et de l’expédition de Morée. Il importe cependant de ne pas laisser dans l’ombre des faits qui honorent une nation trop souvent méconnue en France. La Grèce, qui a oublié nos épigrammes pour ne se souvenir que de nos bienfaits, mérite que notre gratitude réponde à la sienne. Traitons-la comme ces amis fidèles dont on médit quelquefois dans la prospérité, mais qu’on est sûr de retrouver dans les jours difficiles, dont on ne connaîtrait pas tout le dévoûment, si l’on n’avait souffert, — auxquels on doit d’ailleurs d’autant plus d’égards et de marques d’amitié qu’on les a moins ménagés lorsqu’on se figurait qu’on n’aurait jamais besoin d’eux.


I.

La politique étrangère du gouvernement impérial, dont la guerre vient de dévoiler toutes les fautes, n’avait été ni plus habile, ni plus clairvoyante en Orient que dans le reste du monde. Elle y commettait même l’étrange et inexcusable maladresse d’y combattre, sur le seul terrain où elle pouvait le défendre sans danger pour la France, le principe des nationalités qu’elle introduisait ailleurs dans la diplomatie, et dont elle favorisait à nos portes la périlleuse expérience. Pendant qu’elle laissait la Prusse dépouiller le Danemark sous prétexte de protéger dans les duchés danois les intérêts de la race germanique, elle prenait parti en toute occasion pour la Turquie contre la Grèce, pour les oppresseurs de la nationalité hellénique contre les représentans de la race grecque opprimée. Elle ne se contentait même pas de soutenir les intérêts et les prétendus droits de la Porte-Ottomane, il ne lui suffisait pas que le Turc fût maintenu en possession de toutes ses conquêtes ; elle voulait qu’il fût respecté, honoré, qu’il prît rang parmi les peuples civilisés. Tandis que l’Angleterre maintenait l’intégrité de l’empire ottoman par un calcul politique dont elle ne dissimulait pas les motifs intéressés sans essayer de faire illusion au monde sur les vertus de son protégé, la France officielle entreprenait la réhabilitation morale de la race turque, et propageait le mensonge d’une civilisation musulmane. Notre diplomatie insinuait volontiers que, si les Turcs avaient conquis autrefois par le droit du plus fort la Thessalie, l’Épire, la Macédoine, la Crète, les côtes de l’Asie-Mineure, ils les gardaient aujourd’hui du droit que leur donnait leur supériorité sociale sur la race hellénique. Partout où séjournaient des représentans de la France en Orient, missionnaires, négocians, agens consulaires, il circulait parmi eux une sorte de mot d’ordre en l’honneur de la probité, de la loyauté turque, qu’on opposait avec affectation à la duplicité grecque.

Assurément les Hellènes ne méprisent ni l’habileté, ni la ruse ; ils se glorifient eux-mêmes de descendre en droite ligne de l’artificieux Ulysse, type du Grec des îles, aussi bien que du bouillant Achille, type du Rouméliote ; mais quoi de plus corrompu et de plus vénal que l’administration turque ? Quoi de plus suspect que la probité des pachas, des juges, des fonctionnaires de tout ordre, de tous ceux enfin qui prétendent représenter la civilisation ottomane ? Il serait aussi puéril d’y croire que de parler encore de la vieille honnêteté allemande après le pillage méthodique de nos maisons de campagne. Notre presse officieuse n’en essayait pas moins de nous abuser sur le compte des Turcs en leur attribuant des vertus conventionnelles, en énumérant les progrès accomplis chez eux, comme si la Turquie ne devait pas ce qu’elle fait de mieux à l’activité des étrangers, ou à l’industrie des chrétiens qu’elle compte parmi ses sujets. On connaissait même si bien les dispositions favorables des Tuileries pour la Porte-Ottomane, qu’un journaliste officiel, au retour d’un voyage en Orient, croyait plaire au souverain en rappelant qu’une jeune personne de la famille de Joséphine, enlevée autrefois par des corsaires et devenue sultane favorite, établissait un lien de parenté entre un des ancêtres du sultan et l’empereur des Français. D’autres courtisans exploitaient contre les Grecs, qu’on voulait décidément sacrifier aux Turcs, les sentimens religieux de la France en réveillant les vieilles querelles des deux églises d’Orient et d’Occident, en parlant avec amertume du schisme de Photius.

Au fond, cette politique, si contraire aux traditions et aux véritables intérêts de la France, nous était inspirée par l’Angleterre, qui considérait comme avantageux pour elle tout ce qui fortifiait l’empire turc, comme dangereux tout ce qui l’affaiblissait. Après nous avoir entraînés à leur profit dans la guerre de Crimée, nos habiles alliés nous faisaient partager les inquiétudes que leur causaient les sympathies présumées des Grecs pour la Russie. Ils nous montraient à Constantinople l’obstacle qui devait arrêter l’ambition moscovite, en Grèce le point d’appui que les Russes trouveraient un jour dans leurs projets de conquête. C’est en effet un axiome de la diplomatie anglaise en Orient, que les Grecs, rapprochés des Russes par la communauté de la foi religieuse et de la haine contre les Turcs, sont les instrumens désignés de la politique des tsars. Rien de plus vrai, si on se place au point de vue exclusif de l’Angleterre, si on veut maintenir à tout prix l’intégrité de l’empire ottoman, et forcer les populations chrétiennes à subir indéfiniment une domination qu’elles détestent. Rien de plus faux au contraire, si on admet le droit des races opprimées à conquérir leur indépendance, si, en vertu d’un principe d’humanité supérieur aux calculs de la politique, on laisse un libre jeu aux forces nationales qui s’agitent sous l’apparente unité de l’empire ottoman. Les Grecs des provinces turques n’ont qu’une pensée, celle de s’affranchir, mais ce n’est pas pour retomber sous le joug des Russes après avoir échappé à celui des Turcs. En demandant à vivre libres, ils ne servent aucun intérêt qui leur soit étranger : ils obéissent à l’instinct le plus sacré de la nature humaine. L’Angleterre n’aurait aucun grief à faire valoir contre les Grecs, si elle ne contrariait elle-même leurs vœux les plus légitimes. C’est elle qui paraît les jeter quelquefois dans les bras de la Russie en mettant des obstacles à une émancipation que les Russes, plus avisés, feignent d’encourager. Qu’on intervertisse les rôles, et que les Anglais se montrent à leur tour plus favorables que les Russes à l’indépendance hellénique, il ne restera pas en Grèce un seul partisan de la politique moscovite. Il ne se mêle en réalité au sentiment national des Hellènes aucun attachement particulier pour la Russie, aucun désir de lui être agréable, aucune affinité de race. En revendiquant une nationalité indépendante, ils travaillent pour eux, pour eux seuls, sans aucun souci de ce qu’on pense ou de qu’on espère à Saint-Pétersbourg.

Peut-être même les Russes inspirent-ils plus de défiance aux Grecs qu’aucun autre peuple à cause des projets ambitieux qu’on leur prête. On veut bien en Grèce faire cause commune avec eux contre le Turc, qui est l’ennemi commun, mais à la condition que la victoire devra profiter avant tout à l’affranchissement de la race hellénique, et qu’un maître nouveau ne viendra pas se substituer au maître ancien. La communauté de croyances religieuses, que les observateurs superficiels considèrent comme une cause de rapprochement entre les deux peuples, éloignerait plutôt le clergé grec de toute idée de fusion avec le clergé russe. Il y a chez les Hellènes, en religion comme en toute chose, un sentiment obstiné d’indépendance qui ne s’accommoderait pas de la suprématie religieuse du tsar. L’église grecque, qui donne son nom à une grande communion chrétienne, qui se vante de son antiquité, de ses traditions, de son histoire, se croirait humiliée et amoindrie, si elle devenait église russe. Les prêtres grecs, qui ont toujours résisté au pape de Rome, ne sacrifieraient sous aucun prétexte la liberté dont ils jouissent au sein d’une église indépendante à l’autorité absolue d’un pape du nord doublé d’un autocrate. Je demandais un jour au jeune et intelligent évêque de Paramythia, en Epire, si le clergé des provinces grecques de la Turquie verrait avec plaisir les Russes y remplacer les Turcs. « Nous y perdrions, me répondit-il ; sous la domination turque, quelque dure qu’elle soit, il nous reste du moins un asile, l’église : jamais le Turc n’y pénètre, jamais il n’intervient dans les questions religieuses. Nos temples nous appartiennent et n’appartiennent qu’à nous. Le Russe nous poursuivrait jusque dans le sanctuaire au nom du pouvoir spirituel qu’il attribue à l’empereur, et nous y apporterait la volonté d’un maître. » Tous les prêtres hellènes ne sont pas aussi francs : ils acceptent même volontiers les cadeaux que la Russie envoie chaque année à leurs églises et à leurs couvens ; mais tous réservent également leur indépendance et entendent rester Grecs. Ils entretiennent si peu l’amour de la Russie dans les classes populaires, sur lesquelles ils exercent une véritable influence, que le peuple, dont les sentimens intimes se traduisent souvent par des mots caractéristiques, applique généralement aux Russes un sobriquet méprisant, et emploie un des termes les plus énergiques de sa langue pour désigner les partisans supposés de la politique moscovite[1]. L’Anglais au contraire, sans être aimé, inspire plutôt de l’estime et du respect. Quant au Français, pour lequel la langue populaire n’a inventé aucune qualification dédaigneuse, il figure dans quelques chants nationaux, notamment dans les chansons souliotes, comme le type du courage et de l’esprit chevaleresques.

Voilà pourtant le peuple que l’Angleterre et la France accusaient pendant la guerre de Crimée de soutenir en Orient les intérêts des Russes. Notre diplomatie ne voulut pas comprendre alors que ce qui séparait les Grecs de nous, c’était non pas leur attachement pour la Russie, mais leur haine contre le Turc, autrefois combattu, maintenant protégé par nous. Ce n’était pas la querelle des Russes et des puissances européennes qui touchait la race hellénique ; c’était son propre intérêt engagé dans la question, la crainte qu’elle éprouvait de voir la Turquie sortir du combat plus forte, d’attendre le plus longtemps la délivrance de la Thessalie, de l’Epire, des îles grecques de la Méditerranée. Pouvait-on demander à un peuple émancipé d’hier, éprouvé par des siècles d’esclavage, de faire des vœux pour ses anciens oppresseurs, pour ceux qui détiennent encore une partie des provinces dont il réclame l’affranchissement au nom des droits du sang, de la communauté de l’origine et de la langue ? Les Grecs sont excusables de s’être placés à leur point de vue, et non au nôtre, pour juger la guerre de Crimée. Il faut se résigner à mettre contre soi leurs intérêts les plus chers et leurs sentimens les plus légitimes chaque fois qu’on ajoutera quelque chose à la force de la Turquie, qu’on rendra celle-ci plus capable de maintenir sa domination sur les provinces grecques de son empire. Et cependant, quoique notre politique d’alors irritât et inquiétât les populations helléniques, quoique la Russie au contraire parût soutenir la même cause qu’elles, les Russes inspirent en Grèce si peu de sympathies et de telles défiances, qu’aucun mouvement sérieux ne se produisit en leur faveur. Il ne se prêcha pas de croisade, il ne se forma pas de corps de volontaires, la jeunesse ne s’enrôla point pour aller servir dans leurs rangs. Quelques patriotes essayèrent même de distinguer la cause grecque de la cause russe en offrant leurs services aux armées alliées qui assiégeaient Sébastopol. Un Grec du Magne, M. Dimitracaracos, de la puissante famille des Mavromichalis, proposa aux deux gouvernemens de France et d’Angleterre de lever un corps de 500 Maniotes qui, en combattant à côté de nos soldats, témoigneraient de la reconnaissance que la Grèce nous garde pour d’anciens services, attesteraient son désir de rester fidèle à notre alliance. Cette offre ne fut point acceptée. On craignit sans doute de s’engager envers les (irecs, et, comme on était résolu à ne rien leur accorder de ce qu’ils espéraient, on crut prudent de commencer par ne rien leur devoir : politique habile peut-être, mais insuffisante à coup sûr, si on se bornait à un rôle négatif, si on ne remarquait pas l’importance d’une telle manifestation, faite publiquement en notre faveur dans des conjonctures si difficiles pour la Grèce. Il y avait là un symptôme qui indiquait le courant naturel de l’opinion publique, qui montrait clairement de quel côté se porteraient les sympathies des Hellènes le jour où notre politique ne contrarierait plus leurs légitimes espérances. Il fallait que la France fût singulièrement populaire auprès des chrétiens d’Orient, et que la Russie le fut bien peu, pour que, dans une guerre où la France faisait cause commune avec les Turcs contre la Russie, il se trouvât plus de Grecs disposés à servir dans les rangs des Français que dans les rangs des Russes.

Notre diplomatie, trop souvent à la remorque de la diplomatie anglaise, n’en persista pas moins à confondre les intérêts des Grecs avec ceux des Russes, et à témoigner aux populations helléniques autant de défiance qu’elle montrait de sympathies à l’empire ottoman. On le vit surtout pendant l’insurrection de Crète. Nous qui nous faisions ailleurs les avocats et qui allions devenir les dupes du principe des nationalités, nous assistions de mauvaise grâce, non-seulement sans le favoriser, mais avec le désir évident de le voir terminé à l’avantage des Turcs, au combat inégal que livrait une poignée d’hommes pour la plus juste des causes. Le droit des Crétois était clair, d’accord avec la seule idée générale dont notre gouvernement eût pris l’initiative dans les questions de politique extérieure. Il s’agissait d’une lutte éminemment nationale, de l’effort désespéré d’un peuple asservi pour conquérir enfin l’indépendance à laquelle il aspirait depuis des siècles. — Sur d’autres points du monde, la France trouvait vingt argumens en faveur de révoltes moins légitimes. Ici, la presse officieuse n’eut que des paroles sévères à l’adresse des insurgés, et notre diplomatie ne les ménagea point. Sans doute ceux qui succombent accusent volontiers ceux qui les abandonnent. Sans ajouter foi à tous les bruits qui circulèrent alors en Orient sur l’attitude de notre marine et de nos agens diplomatiques, il est fâcheux qu’on ait pu croire à quelque connivence des bâtimens français et de la flotte ottomane dans les eaux de la Crète, plus fâcheux encore qu’un consul de France ait paru intervenir pour décider le chef de l’insurrection, l’énergique Pétropoulaki, à déposer les armes.

Cette politique menaçait de nous faire perdre les dernières sympathies de la Grèce, des sympathies qui avaient survécu à la guerre de Crimée, mais que décourageait le mauvais vouloir persistant de la diplomatie française ; on put croire alors que tous les liens étaient brisés entre la France et la race hellénique, qu’on oublierait en Grèce et le dévoûment de Fabvier et le courage de notre armée expéditionnaire, pour ne se souvenir que des griefs récens. Qui eût été témoin de l’explosion de joie avec laquelle une partie de la population athénienne accueillit l’année dernière la nouvelle de nos premiers malheurs en aurait conclu que les Grecs nous haïssaient autant qu’ils nous avaient aimés autrefois. Au premier moment, la foule, irritée contre notre gouvernement, ne fit pas de distinction entre l’empire et la France, et se félicita des revers de la politique impériale.

Ce mauvais sentiment, la diplomatie russe, qui dévoilait dès le début ses intelligences avec nos ennemis, essaya de l’entretenir en même temps qu’elle commençait la propagande la plus active au profit de l’Allemagne. Il eût suffi de lire au mois d’août 1870 un seul numéro du Siècle, journal d’Athènes dévoué à la Russie, pour deviner que cette puissance avait déjà pris parti contre nous pour la Prusse. On y annonçait aux Hellènes que le rôle de la France était fini dans le monde ; on les engageait à ne plus tourner leurs regards de notre côté, — à tout attendre dans l’avenir des sympathies de la Russie, qui, de concert avec l’Allemagne, résoudrait un jour la question d’Orient en faveur des Grecs ; on découvrait même, grâce aux notes que la légation de Prusse communiquait sans doute au journal grec, que les Prussiens étaient d’ardens philhellènes, et que le baron de Stein avait plaidé autrefois la cause de la Grèce auprès des puissances européennes. Pour nous porter le dernier coup, les partisans de la Russie relevaient soigneusement toutes les marques de sympathie que la politique française avait données aux Turcs, ces éternels ennemis de la Grèce. Il n’était pas jusqu’à l’alliance de François Ier et de Soliman qui ne nous fût reprochée comme un crime envers la race hellénique ; l’inspiration de la Prusse se reconnaissait sans peine au pédantisme de ce dernier trait.

Le peuple grec heureusement ne persista point dans le premier mouvement de colère qui lui avait fait accueillir avec joie la nouvelle de nos désastres. Dès qu’il eut exhalé son ressentiment contre la politique impériale et savouré le plaisir de la vengeance, il se rappela ce que la France avait fait pour lui à d’autres époques. La sympathie pour nos malheurs succéda bien vite à la satisfaction que lui causait l’écroulement de l’empire. Il y eut alors une série de manifestations touchantes et comme un élan de toutes les forces généreuses de la Grèce vers la nation française. On ne pensa plus qu’à nos souffrances, au caractère impitoyable de la guerre qui nous était faite, au bombardement de nos villes, à l’énergie que la population déployait dans la résistance, au courage avec lequel nous supportions tant d’épreuves. La Grèce aussi avait souffert, son territoire avait été ruiné et dévasté par un ennemi implacable ; les vieux témoins de ses désastres, nombreux encore et attachés à leurs souvenirs, retrouvaient dans le récit de nos maux une image agrandie de leurs propres malheurs. D’ailleurs cette France qui se débattait sous la main de l’étranger, c’était la France des philhellènes, la patrie de tant de généreux écrivains qui avaient raconté les exploits des palikares et appelé l’Europe au secours de la Grèce, de tant d’hommes de cœur qui avaient offert leurs vies pour la liberté hellénique, la patrie de Chateaubriand et celle de Fabvier. La presse libre d’Athènes, la presse qui se tient en étroite communication avec le sentiment populaire, qui s’inspire surtout du patriotisme, se reporta avec émotion vers l’époque héroïque de la guerre de l’indépendance pour y chercher la trace de tous les services désintéressés que les Français avaient rendus à la Grèce. Il ne fut plus question alors que de notre générosité passée et de nos calamités présentes. On ne songea plus qu’à nous prouver la reconnaissance de la Grèce, à nous payer une dette nationale. Le branle était donné à l’opinion, l’idée d’une croisade pour la France, partie de la capitale, se propagea de proche en proche, de rivage en rivage, jusqu’aux extrémités du monde hellénique.


II.

À la tête de ce mouvement se plaça dès le début un homme de cœur et de l’esprit le plus distingué, M. Gennadios, professeur à l’université d’Athènes, rédacteur en chef du journal l’Étoile, ancien étudiant des universités allemandes, nourri des travaux de la science germanique, mais trop au courant de l’histoire de l’Allemagne, trop instruit de la nôtre pour hésiter entre un peuple qui n’a jamais rien fait pour la Grèce, dont la Grèce ne doit rien attendre dans l’avenir, et les meilleurs, les plus anciens amis de la race hellénique. Il prit le parti de la France avec une grande énergie ; il exprima le premier l’opinion qu’il ne fallait pas s’en tenir à une démonstration d’amitié platonique, que, les Français ayant secouru les Grecs dans leur malheur, ceux-ci devaient à leur tour secourir les Français, et de même que la presse libérale de la restauration avait fait appel aux philhellènes de notre pays, il invita ses compatriotes à s’organiser en corps de volontaires, à quitter leur patrie pour concourir à la défense de notre territoire. Les journaux grecs dévoués à la Russie donnèrent une nouvelle preuve de leurs sympathies pour la Prusse en essayant de s’opposer à ce mouvement national ; mais la presse patriotique s’y associa unanimement en Grèce, hors de la Grèce, partout, où la race grecque compte des représentans et des organes. L’Indépendance hellénique d’Athènes, rédigée en français, défendit naturellement la même cause que l’Étoile. À Bucharest, l’Iris, à Constantinople, le Nouvelliste, adversaire habituel du panslavisme, embrassèrent chaudement la cause de la France. À Trieste, la Clio, plus calme, mais connue par son impartialité et respectée de tous comme le journal le plus influent du monde grec, se prononça en notre faveur. On remarqua dans la même ville les tendances germaniques du Jour. On s’en étonna d’autant plus que cette feuille reçoit les inspirations de M. Rizo Rangabé ; on ne s’attendait guère à rencontrer au premier rang des adversaires de la France un des hommes que la France a le mieux accueillis. Presque seul parmi ses compatriotes, le même personnage donna l’exemple étrange d’envoyer ses deux fils servir contre nous dans l’armée prussienne.

Les sympathies générales de toutes les classes et de toutes les parties du monde hellénique devaient largement nous dédommager. Nos défenseurs se recrutèrent en effet dans les rangs les plus divers de la société grecque. Officiers et soldats de l’armée régulière, accourus malgré leur serment professionnel et la menace d’un conseil de guerre, fils des vieux palikares qui avaient combattu pour l’indépendance, avocats, séminaristes, professeurs, étudians, habitans de Smyrne et de Constantinople, Epirotes et Thessaliens, enfans de la Grèce libre ou de la Grèce encore asservie, un même sentiment de patriotique reconnaissance, un même élan de généreux enthousiasme les poussait sous le drapeau français. Les jeunes gens de l’université d’Athènes, entraînés par les nobles passions de leur âge, enflammés par les paroles de M. Gennadios et par les articles de l’Étoile, se faisaient en grand nombre les missionnaires de cette croisade improvisée. Pendant que les plus pauvres vendaient leurs livres pour s’embarquer à leurs propres frais, les plus riches et les plus influens parcouraient les provinces pour soulever l’opinion en faveur de la France. En Messénie, le jeune Théophilopoulos réunissait dans une église les habitans de sa ville natale, et leur rappelait tous les services que les Français avaient rendus aux Messéniens pendant l’expédition de Morée. À Sparte, un avocat du groupe de la jeune Grèce, Anastase Zervéas, montait sur une ruine et parlait de la France aux Spartiates en face du château de Mistra, bâti par les Francs. Ailleurs, c’étaient les hommes les plus respectés et les plus populaires, les chefs des palikares, qui dirigeaient le mouvement et recrutaient les volontaires. À Lépante, dernier asile des familles souliotes, où vivent encore les rares descendans de ces montagnards qui ont étonné l’Europe par leur courage, le député Plastiras, un des hommes les plus populaires et les plus estimés du pays, allait de maison en maison expliquer à chacun le devoir de reconnaissance auquel tous les Grecs étaient tenus envers le peuple français. À Nauplie, foyer des idées libérales, une femme justement célèbre réunissait chez elle et encourageait les partisans de la France.

En peu de temps, dans ce petit royaume de Grèce, à peine aussi peuplé que le département de la Seine, plus de 1,500 volontaires étaient réunis. M. Gennadios en rassemblait lui-même 1,200 autres, choisis presque tous parmi les montagnards et les Grecs les plus belliqueux, dans les vieilles familles guerrières de Souli, de l’Épire, de la Roumélie, du Péloponèse, et que devait commander un chef intrépide, le colonel Pétropoulaki, fils du dernier défenseur de la Crète. Il en serait venu un plus grand nombre, si le gouvernement prussien n’avait insisté auprès du gouvernement grec pour qu’on surveillât les côtes et qu’on s’opposât au départ. Le roi George, en sa qualité de Danois, eût volontiers favorisé la France aux dépens de la Prusse ; mais son mariage avec une fille du grand-duc Constantin le plaçait en quelque sorte sous la dépendance de la Russie, et la Russie ne dissimulait pas ses préférences prussiennes. Il prit donc les mesures qu’on exigeait de lui ; il envoya au Pirée de nombreuses patrouilles, et soumit à une rigoureuse surveillance les soldats de l’armée régulière, parmi lesquels on lui signalait des tentatives d’embauchage. Du reste le port était soigneusement gardé par le consul de Prusse, qui, de concert avec le commandant de place, très zélé pour les intérêts de la Russie, ne laissait partir aucune personne suspecte. Quelques militaires, ayant essayé de forcer la consigne pour s’embarquer à bord des bâtimens français, furent arrêtés et conduits par mesure disciplinaire au fort de Palamidès, où l’on compta jusqu’à 100 prisonniers retenus à la fois pour la même cause. La police et la gendarmerie faisaient des rondes de nuit si sévères entre Athènes et le Pirée, que, sur 15 séminaristes qui essayèrent de franchir cette ligne pour rejoindre les volontaires, 12 furent découverts ; 3 d’entre eux seulement arrivèrent à destination, y compris un enfant de quinze ans, Kypriadès de Lépante, qui était le plus brillant élève du séminaire d’Athènes.

Ces précautions rigoureuses, mais tardives, n’avaient pas empêché les 1,500 volontaires de la première heure de partir pendant que la route était encore ouverte, les uns sur des bâtimens grecs, les autres sur des bateaux de nos Messageries nationales, où l’industrie et le patriotisme d’un agent de la compagnie leur assuraient le passage. Leur arrière-garde arrivait à Messine au commencement de novembre, pour y apprendre la capitulation de Metz, et y voir avec colère toute la ville illuminée en l’honneur de nos ennemis. Les Grecs avaient espéré que le gouvernement français enverrait des navires croiser sur leurs côtes et recueillir les hommes de bonne volonté ; mais il n’en fut rien, et le préfet de Marseille, à qui on demandait des moyens de transport, ne put en fournir aucun. Heureusement les négocians hellènes de cette ville, aussi dévoués à leur patrie d’adoption qu’à la Grèce, se firent un point d’honneur d’aider leurs compatriotes à gagner la France. Leur générosité pourvut même aux frais d’embarquement et d’entretien de beaucoup d’entre eux. Quel que soit le lieu de sa résidence, le Grec reste Grec, toujours prêt à servir de son argent ou de son crédit les intérêts de la race hellénique. S’il s’est enrichi à Londres, à Liverpool, à Malte, à Alexandrie, en France, à New-York, il se croit généralement obligé de faire quelque chose pour cette patrie qu’il rêve grande et glorieuse, dans laquelle il comprend par la pensée tous les pays habités par des Grecs, mais que la diplomatie européenne réduit aux modestes proportions du royaume de Grèce. C’est une sorte de protestation indirecte contre les combinaisons un peu artificielles de la politique. C’est en tout cas la meilleure manière d’affirmer la solidarité de tous les Hellènes, de rappeler fréquemment au monde qu’il reste encore des Grecs asservis en dehors de la Grèce libre.

La croisade pour la France devait séduire le patriotisme hellénique en réunissant des Grecs de toutes les parties de l’Orient. Où trouver une meilleure occasion de faire apparaître au monde, sous sa plus noble et sa plus vivante image, l’union de tous les enfans de la même race ? Macédoniens, Épirotes, Crétois, Thessaliens, Péloponésiens, Rouméliotes, pour la première fois depuis bien longtemps, allaient combattre ensemble, à côté les uns des autres, et servir la même cause. Aussi beaucoup de familles grecques voulurent-elles contribuer de leur bourse à cette œuvre patriotique. Il se fit de grands efforts pour que l’entreprise conservât le caractère national d’un concours gratuit, absolument désintéressé, offert à l’armée française. Autant que les circonstances le permirent, les Grecs se proposèrent de se suffire à eux-mêmes, de s’armer, de s’équiper, de se nourrir à leurs propres frais, de ne rien demander à la France que le droit de mourir pour elle. Ils s’acquittaient mieux ainsi de leurs obligations envers nous ; ils témoignaient surtout de la communauté de leurs sentimens et de l’étendue des sacrifices que chacun pouvait s’imposer pour une œuvre commune. Quelques-uns même se crurent obligés de prendre une part dans les charges générales de la guerre, d’aider en quelque sorte, au nom de leur pays, en leur qualité de Grecs et comme représentans de la Grèce, à soutenir le crédit français. Pendant que les volontaires nous offraient leur sang, les banquiers nous offraient leurs capitaux. Quand la ville de Marseille émit un emprunt de 10 millions pour subvenir aux dépenses militaires, les trois premiers millions furent souscrits par une seule maison grecque ; d’autres maisons souscrivirent dans une très forte proportion au reste de la somme. Ailleurs, on faisait des quêtes pour nos blessés ou pour les Français victimes de la guerre. Dans la colonie grecque de Manchester, on avait déjà réuni beaucoup d’argent pour cet objet au moment où la paix fut signée.

Il nous reste un curieux monument de la propagande que la société hellénique fit alors en notre faveur : c’est un décret (pséphisma) proposé aux cinq cents familles grecques de Marseille et voté par elles. On en remarquera la couleur antique.


« Les Grecs de Marseille, y est-il dit, enfans de la grande patrie panhellénique, une et indivisible, de celle qui est libre et de celle qui se trouve encore sous le joug des barbares, s’étant réunis, ont réfléchi et résolu ce qui suit :

« Sachant que le peuple généreux de la France a toujours combattu et travaillé pour le bien des autres peuples, même contre ses propres intérêts ; se souvenant que le peuple français a toujours aimé la Grèce, et avant et après sa délivrance, par une noble reconnaissance pour nos ancêtres, qui ont civilisé les peuples de l’Europe et de l’Asie ; attendu qu’il a immortalisé notre guerre de l’indépendance par sa littérature et par ses beaux-arts, et surtout qu’il est accouru au secours de nos pères pendant leur lutte sacrée, que les particuliers nous ont aidés aussi bien que le gouvernement, qu’on nous a envoyé des armées et des flottes, et que le noble sang français a coulé fraternellement sur notre terre avec le sang grec ; voyant aujourd’hui le peuple français tombé dans un grand danger par la faute d’un despotisme parjure et sans contrôle ; considérant qu’à la suite d’une invasion sauvage il combat pour son salut, sa liberté et son honneur, et qu’avec lui sont en danger la liberté, les lois, la justice et le progrès des autres peuples, — déclarent par ces motifs que c’est un devoir sacré pour tout homme et pour toute nation de secourir le peuple français, mais que c’est principalement le devoir du peuple grec, car c’est une vertu traditionnelle des Grecs d’être reconnaissans envers leurs bienfaiteurs, — disent qu’aujourd’hui surtout la Grèce exige de ses enfans d’oublier ce qu’ils ont souffert récemment en Crète par le crime de la politique impériale, de ne se souvenir que du philhellénisme traditionnel du peuple français, et, tandis que les autres peuples ont étonné la France par leur oubli et par leur ingratitude, de l’étonner au contraire par leur amour et par leur reconnaissance : — c’est pour cela qu’ils ont décidé, en partageant le désir commun du peuple grec, de proclamer devant Dieu et devant les hommes leurs vœux ardens pour le triomphe du peuple français, et de contribuer à l’entretien de la phalange hellénique pour payer ainsi leur dette de sang envers la France, et pour montrer que les vertus antiques se conservent toujours parmi les descendans des anciens Grecs. »


Quelques jours plus tard, les signataires de ce manifeste adressaient un appel aux négocians et aux banquiers hellènes de toutes les parties du monde en les invitant à se cotiser pour entretenir de leurs deniers les combattans grecs, tant que ceux-ci resteraient sur le sol français. Dans un langage où l’on cherchait à reproduire encore une fois l’élévation du style antique, la France y était appelée « la grande bienfaitrice des peuples et de l’humanité, la Grèce de l’Occident. » L’esprit et l’idiome des vieux Phocéens se perpétuent ainsi de siècle en siècle dans la ville qu’ils ont fondée, sans qu’aucune vicissitude altère chez leurs descendans les traits du caractère national, et diminue leur attachement pour la mère-patrie. Sous la domination romaine, sous les Arabes, sous les comtes de Provence, sous nos rois, l’indestructible vitalité de la race persiste ; le Grec s’isole de ses vainqueurs, il garde, comme le Juif, sa physionomie distincte, il s’enferme dans la piété de ses souvenirs et dans le respect du passé. Après les révolutions politiques les plus violentes, le Grec survit à toutes les guerres et à toutes les conquêtes. Il a beau habiter la France, l’Angleterre, les États-Unis, il n’est devenu ni Français, ni Anglais, ni Américain : la Grèce reste sa première patrie, c’est au nom de ses pères, c’est dans leur langue qu’il parle et qu’il fait acte de citoyen.

Dès leur arrivée en France, les volontaires se mettaient à la disposition des autorités françaises, qui les distribuaient dans les différentes armées. Les uns rejoignirent l’armée des Vosges, les autres l’armée de la Loire, d’autres suivirent Bourbaki dans sa campagne de l’est, beaucoup furent envoyés dans le corps international de l’Étoile, qui s’organisait à Lyon. La plupart étaient des hommes résolus, quelques-uns faisaient un sacrifice douloureux en quittant leur pays. Il y avait parmi eux des pères de famille qui avaient tout abandonné pour s’enrôler sous notre drapeau. M. Gennadios vit venir un jour chez lui, à la suite d’une proclamation qu’il avait adressée au peuple hellène, un propriétaire d’Éleusis, marié, père de plusieurs enfans, qui demandait à partir pour la France. Refusé à cause de son âge, il s’embarqua furtivement le soir même, et le lendemain, du navire sur lequel il avait pris place, il écrivit à M. Gennadios pour lui recommander sa famille. Celui-là put revoir les siens ; il en fut quitte pour une blessure reçue à l’armée des Vosges. D’autres ne devaient pas rentrer dans leur pays. Parmi les plus regrettables victimes, il faut citer en première ligne le lieutenant du génie Léondaritès, d’Olympie, un des combattans de l’insurrection crétoise. Il était connu dans toute la Grèce par sa noblesse d’âme et ses aventures légendaires. Ses ennemis eux-mêmes le respectaient. On racontait qu’un soir, en Crète, pendant qu’il sortait déguisé en marin de la maison d’une jeune fille qu’il aimait, et qu’il allait voir à travers l’armée turque jusque dans un village dévasté et saccagé, il fut suivi par un Crétois musulman qui, après l’avoir observé quelque temps, lui dit tout à coup : « Tu es Léondaritès. Les ruines que nous traversons, c’est toi qui les as faites. Là étaient mes jardins et tout ce que je possédais ; mais ne crains rien. Je ne t’en veux pas. Cela était écrit. Je te pardonne, car tu es un brave. » Le sort lui fut moins favorable sur notre sol ; il tomba dans le rang obscur qu’il avait choisi, sous la capote du simple soldat. Les officiers grecs s’étaient fait un point d’honneur de n’accepter aucun grade dans l’armée française. Ils voulaient qu’on ne pût élever aucun doute sur leur désintéressement. D’ailleurs ils n’entendaient engager que leur propre personne, et non le corps auquel ils appartenaient. Ce n’était pas le lieutenant du génie Léondaritès, c’était le citoyen de ce nom qui venait servir la France. Pour que cette situation fût nettement établie, le noble jeune homme avait envoyé sa démission au ministre de la guerre avant de quitter la Grèce. On lui répondit en le citant comme déserteur devant une juridiction militaire. Garibaldi lui offrit inutilement le grade de commandant. Il refusa avec beaucoup de dignité en disant : « Ce ne sont pas des grades que je viens chercher ici. Si j’en voulais, il n’y en a pas de plus honorable que celui que j’occupais dans l’armée de mon pays. Je reste ce que j’ai voulu être, un simple soldat du droit, un volontaire de la bonne cause. » Quelques jours après, il était mort.

Le Maniote Stéchoulis, montagnard de haute stature, aux formes sculpturales, taillé comme un marbre antique, était un ancien officier de l’expédition de Sicile, un de ces hommes dont le dévoûment s’offre d’avance à toutes les nobles causes. Il amenait avec lui près de 200 combattans. Un corps spécial qu’on appelait la légion hellénique était commandé par le Messénien Vitalis, un des jeunes collaborateurs de M. Gennadios, un des rédacteurs du journal l’Étoile. Quand on lui demandait pourquoi il s’intéressait au sort de la France et prenait les armes pour elle, il répondait par un touchant souvenir de l’expédition de Morée. « Je suis né à Calamata, disait-il ; ma ville natale avait été ruinée et incendiée par les Turcs. Les rares habitans qui survivaient encore y rentrèrent avec les troupes françaises pour réparer leurs ruines et chercher quelques débris de leur fortune. Personne n’oublie chez nous le bien que nous firent alors les soldats français : ils soignaient et portaient dans leurs bras les petits enfans pendant que les mères travaillaient, ils aidaient les hommes à reconstruire leurs maisons, ils distribuaient du quinquina aux malades atteints de la fièvre. En allant combattre dans leurs rangs, je paie la dette de mon pays, et, quoi que je fasse pour eux, ma reconnaissance n’égalera jamais leurs bienfaits. » Quelques Hellènes avaient précédé en France le gros des volontaires, et prenaient leur part des combats, des fatigues du siège de Paris, entre autres le capitaine du génie Nicolaïdès, ancien professeur de mathématiques à l’école militaire du Pirée, Mavromichalis, descendant d’une famille illustre, et le lieutenant Bourbaki, neveu du général français de ce nom, dont on connaît l’origine grecque[2].

Les occasions de montrer leur courage ne manquèrent pas aux envoyés de la Grèce dans les différentes armées où on les dispersa. À l’armée de la Loire, un certain nombre d’entre eux faisaient partie du corps des francs-tireurs de Paris, qui ne se ménageait point. À la retraite d’Orléans, les étudians grecs sauvèrent le drapeau d’une compagnie, et furent mis à l’ordre du jour après avoir perdu la moitié des leurs. À l’attaque d’un village des Vosges, une avant-garde, tout entière composée de Grecs, ne put être secourue à temps par les Italiens qui la suivaient, et se trouva enveloppée de toutes parts. On les somma de se rendre, ils refusèrent et combattirent en désespérés. Dix-sept tombèrent sous les balles ; d’autres, faits prisonniers, furent immédiatement passés par les armes. Il ne s’échappa qu’une poignée d’hommes, tous blessés, parmi lesquels on cite Constantin Bulgaris et George Calinzaros. Garibaldi signala ce glorieux et douloureux combat à l’admiration de son armée. La Grèce avait bien mérité de la France. Sur 1,500 volontaires hellènes qui, à travers mille difficultés, étaient parvenus à gagner notre sol, plus de 200 moururent au feu, sans parler des malades et des blessés.

Les survivans retournèrent dans leur pays avec tristesse, n’acceptant pas la défaite de la France, n’y voulant pas croire encore, espérant toujours une revanche pour nos armes. Les plus malheureux étaient les officiers et les soldats de l’armée régulière, que notre victoire aurait protégés, mais que le gouvernement grec, dominé par les influences russes et prussiennes, faisait emprisonner comme déserteurs pour les envoyer ensuite devant les conseils de guerre. Heureusement l’opinion publique les prit sous sa protection. Lorsque les treize premiers d’entre eux comparurent devant les juges, la presse libérale plaida leur cause, la jeunesse d’Athènes soutint leurs défenseurs de sa présence et de ses sympathies. L’intérêt que leur sort inspirait à la population fut si général qu’on n’osa pas les condamner. Après les plaidoyers prononcés pour leur défense par le jeune Colocotioni et par un des meilleurs avocats du barreau grec, ils sortirent de l’audience acquittés et triomphans. Seront-ils tous aussi heureux ? Il est permis de l’espérer, si le sentiment public continue à se prononcer en leur faveur. Tout porte à croire que les Athéniens resteront fidèles à la même cause. Ils sentent que c’est la leur aussi bien que celle de la France. Le patriotisme hellénique ne s’y trompe point. Un service ayant été commandé à l’une des églises d’Athènes pour les Grecs morts pendant la guerre dans les rangs de l’armée française, l’affluence fut énorme, et tous les patriotes se firent un devoir d’y assister.

Il y a donc en Grèce et partout où vivent des Grecs de véritables alliés de la France, des amis qui n’aiment point seulement en nous notre grandeur, notre prospérité, notre influence dans le monde, mais que le malheur n’a point détachés de nous, dont notre infortune même nous a fait connaître la rare fidélité. Nous avons reçu trop peu de témoignages de ce genre pour n’en pas estimer le prix. Il ne suffît pas néanmoins à notre instruction politique de savoir dans quelle partie du monde nous conservons notre crédit, et d’en témoigner notre gratitude à ceux qui le méritent. À moins de continuer, comme nous le faisons depuis trop longtemps, à vivre dans l’ignorance de ce qui se passe à l’étranger, il nous est nécessaire de démêler avec soin les motifs souvent divers de rattachement qu’on nous porte.

Pour un observateur attentif, il n’y a rien d’absolument simple dans les relations qui rapprochent ou qui divisent les peuples. Les rapports internationaux se composent de nuances délicates, comme la plupart des rapports qui existent entre les hommes. Le sentiment y entre pour quelque chose, non pour tout. Il serait même regrettable qu’il ne s’y mêlât point un peu de cet intérêt bien entendu qui rend plus sensibles les affinités naturelles et consolide les alliances. Si l’on découvrait qu’en nous restant fidèles les Grecs ne pensent pas-seulement à nous, mais qu’ils pensent aussi à eux-mêmes et aux destinées de leur race, ce serait un motif de nous réjouir plutôt que de nous affliger. Leur affection nous paraîtrait plus solide encore et plus durable, si elle se confondait avec leur politique nationale.

Les hommes intelligens, les esprits vigoureux et patriotiques qui se mirent à la tête de la croisade pour la France ne nous laissent à cet égard aucun doute. Ils connaissent trop bien la nature humaine pour s’être contentés, lorsqu’ils s’adressaient à leurs compatriotes, de considérations sentimentales, pour n’avoir parlé que de la reconnaissance qu’on nous devait sans y ajouter quelques argumens décisifs, quelques motifs déterminans tirés de l’intérêt même du peuple grec. Il ne leur fut pas difficile de prouver que nous seuls en Europe, quand nous aurions reconquis un gouvernement libre, pourrions aider sincèrement la Grèce, tout au moins de notre influence morale, peut-être plus efficacement encore, à réaliser ses espérances politiques. Qu’attendre de l’Angleterre, dont la diplomatie ne travaille en Orient qu’à maintenir par tous les moyens l’intégrité de l’empire turc, — de la Russie, qui rêve de porter l’empire des tsars jusqu’à Constantinople, — de l’Autriche en lambeaux, de la Prusse tout occupée d’elle-même, incapable d’ailleurs d’aucun effort généreux en faveur d’un autre peuple ? La France seule, disaient-ils, la France, qui ne poursuit en Orient aucun établissement pour son propre compte, qui ne réduit pas toute la politique à l’emploi de la force matérielle, qui croit aux forces morales, comprend ce qu’il y a de sacré dans les revendications de la race hellénique, et les favorisera un jour, comme elle les a favorisées dans le passé. Son génie n’est-il pas le génie même de la civilisation ? N’a-t-elle pas prouvé autrefois à la Grèce qu’il n’y a rien de supérieur pour elle au droit que réclament les peuples asservis de s’appartenir à eux-mêmes, de secouer le joug de la domination étrangère ? Si un gouvernement absolu l’a détournée de sa voie, la liberté la ramènera à sa politique traditionnelle ; si elle traverse maintenant une épreuve redoutable, elle en sortira retrempée, et se relèvera avec une force nouvelle. On connaît sa vigueur et la facilité avec laquelle elle répare ses pertes. Ne semblait-elle pas mourante en 1815 ? Quelques années après, elle envoyait en Grèce ses volontaires et ses soldats. Vous voulez étendre la Grèce jusqu’aux pays qu’habite votre race, ajoutaient nos amis, jusqu’à l’Olympe et jusqu’à la Crète. Pensez-y bien. Le véritable chemin de l’Épire, de la Thessalie, des îles, c’est la France ; c’est en passant par la France que vous y arriverez un jour. Pour un Grec qui se dévouera à une cause française, peut-être des milliers de Français se dévoueront-ils à la nôtre.

On ne résistait guère à des raisons si persuasives, à l’espoir de ne pas perdre le fruit de sa reconnaissance, de recevoir un jour l’intérêt de ses services. Le Grec a le génie et la patience du commerçant : il sait que les meilleures opérations se font quelquefois à long terme, qu’il convient de risquer quelque chose dans le présent pour obtenir un bénéfice éloigné. En même temps il est fier et il aime la gloire. Ne nous prendra-t-on pas pour des aventuriers ? ne nous confondra-t-on pas avec ces bandes affamées qui ne vont chercher en France qu’une occasion de faire fortune, qu’une proie à dépouiller ? disaient avec inquiétude les premiers volontaires hellènes. Leurs chefs ne les rassuraient qu’en leur promettant de ne laisser à la charge du gouvernement français ni leur équipement, ni leur nourriture, ni leur solde. Des fonds grecs, fournis par les riches familles des négocians hellènes, devaient suffire à tous leurs besoins. — C’est bien, répondaient-ils ; dans ces conditions, nous pouvons partir avec honneur. La vie n’est rien, et nous en faisons d’avance le sacrifice ; mais parlera-t-on de nous ? nos noms mourront-ils avec nos personnes ? — Les Athéniens du temps de Périclès n’auraient point pensé autrement. Le désir d’occuper le monde de soi trouble encore le rêve du Grec le plus obscur. — Vous savez, leur disait-on, pour satisfaire ce besoin du caractère national, qu’il n’y a pas de langue plus répandue que la langue française ; les livres français donnent la gloire, ils vous immortaliseront.

Il ne dépend pas de nous de tenir une promesse qu’une amitié indulgente a faite en notre nom, qu’un Chateaubriand et un Lamartine pourraient seuls acquitter. Ce qui dépend de nous, ce que nous devons à la Grèce, c’est de ne tromper aucune des espérances qu’elle fonde sur le génie français, de demeurer fidèles aux meilleurs souvenirs de notre passé, de reprendre une tradition trop longtemps interrompue. La France qu’on aime en Orient, à laquelle tous les peuples faibles rendraient bientôt leur confiance et leur amour, n’est pas cette France livrée à la volonté d’un homme qui a déconcerté et lassé l’Europe par la versatilité de sa politique, qu’on a vue successivement prendre les armes au profit des Italiens pour leur donner la Lombardie, et contre eux pour leur fermer le chemin de Rome, imposer un prince autrichien à une république mexicaine, et abandonner le Danemark aux convoitises de la Prusse. De 1815 à 1849, des gouvernemens libres donnaient de nous au monde une opinion plus favorable. Il y avait alors dans le pays un sentiment de la dignité nationale, un souci des affaires publiques, un contrôle des gouvernés sur les gouvernans qui n’eût permis à aucun pouvoir d’user les forces de la France en vaines expéditions, mais qui n’eût toléré non plus aucun oubli du droit des faibles, aucun abandon des justes causes. C’était le temps où nous affranchissions la Grèce, où nous faisions de la Belgique une nation indépendante, où nos bienfaits ne laissaient derrière eux aucune amertume, où la France ne retirait pas d’une main ce qu’elle avait donné de l’autre, où les peuples comptaient sur nous comme sur les défenseurs naturels de la justice internationale. Il n’y avait pas une race opprimée qui n’attendît de nous sa délivrance ou l’adoucissement de ses maux, qui ne sût que notre diplomatie la défendrait au besoin, si nos armes ne pouvaient la secourir. Ce noble rôle que le génie positif et dur de l’Allemagne prussienne ne jouera jamais, ce protectorat moral des états faibles, des populations asservies, il dépend de nous de le ressaisir encore malgré tous nos malheurs. Il ne s’agit pour cela ni de tirer l’épée hors de propos, ni de prendre en toute occasion une attitude menaçante. Qui donc oserait aujourd’hui conseiller à notre pays une politique belliqueuse ? Pour recouvrer l’autorité que nous avons perdue, il nous suffît de croire encore à la vertu qu’ont les principes dans les rapports des nations entre elles, d’en redevenir les représentans pacifiques, mais résolus, de donner une voix à toutes les plaintes de la conscience européenne, de ne laisser ni se tenter, ni s’accomplir sous nos yeux aucune entreprise violente contre la liberté d’un peuple sans rappeler aux forts les principes supérieurs de la morale éternelle. On reconnaîtra la France quand on n’entendra sortir de la bouche de ses diplomates qu’un langage humain et généreux, quand sa politique se confondra avec celle du droit, et lorsque, sans menaces, sans forfanterie, avec la seule force que donne le sentiment du devoir accompli, de la justice défendue, elle redeviendra en Europe la consolation de ceux qui souffrent, l’interprète de ceux qui espèrent.


A. Mézières.
  1. Dans le peuple, on appelle le Russe Kakolos, comme pour se moquer de quelques sons de la langue moscovite qui, se reproduisant trop fréquemment, paraissent grossiers aux oreilles athéniennes. C’est ainsi que les anciens Grecs ont composé le mot barbaros (barbare) avec les deux syllabes les plus rudes et les plus usitées de la langue étrangère qu’ils ont entendue la première. Dans le même idiome populaire, le partisan du Russe est un napiste, un napas, c’est-à-dire un coquin et pis encore. On s’exposerait à un mauvais parti, si on se permettait d’appeler ainsi le plus humble, le plus inoffensif des Athéniens.
  2. Le père du général Bourbaki, né en Grèce, prit du service en France sous le premier empire : il avait le grade de colonel dans l’armée française lorsque éclata la guerre de l’indépendance. Il alla au secours de ses compatriotes, fut blessé dans une rencontre et fait prisonnier par les Turcs, qui, suivant leur usage inhumain, lui coupèrent la tête. L’envoyé que l’amiral français avait chargé de le réclamer au nom de son gouvernement comme sujet et serviteur de la France arriva trop tard.