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La Grève des chemins de fer aux États-Unis/02

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La Grève des chemins de fer aux États-Unis
Revue des Deux Mondes3e période, tome 23 (p. 763-804).
LA
GREVE DES CHEMINS DE FER
AUX ETATS-UNIS

II.
LA LUTTE. [1]


I

Tout étant bien arrêté, les chauffeurs, gardes-freins et aiguilleurs de la compagnie Baltimore et Ohio, attachés à la gare de Martinsburg, signifièrent à leurs chefs, le 16 juillet, que, si la compagnie ne consentait pas sous vingt-quatre heures à rétablir les salaires sur l’ancien pied, et à rembourser à tous les agens la réduction opérée depuis le 1er juin, ils cesseraient tout service, Là, comme partout, le secret le plus profond avait été gardé sur la conspiration qui s’ourdissait depuis plus de trois mois, et nul parmi les employés supérieurs du chemin de fer n’en soupçonnait l’existence et l’étendue. La compagnie Baltimore et Ohio, qui avait dans ses cartons près de dix mille demandes d’emploi, répondit à la sommation qui lui était faite par le renvoi immédiat de tous les agens réfractaires, et envoya à Martinsburg des agens nouveaux pour prendre leur place et assurer le service. L’arrivée de ces remplaçans exaspéra les grévistes, qui se précipitèrent sur eux, les arrachèrent des locomotives et des wagons, en maltraitèrent quelques-uns, et les expulsèrent tous de la gare en les menaçant de mort s’ils essayaient d’y rentrer. Des émissaires furent dépêchés dans toutes les directions pour prescrire de cesser partout le service, des sentinelles furent placées aux deux extrémités de la gare pour arrêter tous les trains au passage, et le reste des grévistes se répandit dans les tavernes pour célébrer ce premier succès.

Impuissans à lutter contre cette révolte et à faire partir aucun train, les agens de la compagnie s’adressèrent par le télégraphe à M. Matthews, gouverneur de la Virginie occidentale, dans laquelle Martinsburg est situé, et réclamèrent assistance. Le gouverneur n’avait aucune force à sa disposition, la législature de l’état ayant refusé en 1875 de voter des fonds pour l’organisation de la milice : il n’existait dans tout l’état qu’une compagnie de volontaires qui ne comptait pas cent hommes. Le gouverneur la fit réunir, et l’envoya à Martinsburg avec un de ses aides-de-camp. Celui-ci reconnut aussitôt qu’il n’y avait rien à faire avec une troupe aussi faible, qui paraissait d’ailleurs plus disposée à sympathiser avec les grévistes qu’à agir contre eux. Il l’établit dans le bâtiment qui contient les bureaux de la compagnie et où elle demeura comme assiégée, et il fit connaître au gouverneur quelle était la situation. Cette situation empirait d’heure en heure : la compagnie apprenait que la grève qu’elle avait crue locale se généralisait, et que le service était interrompu dans toutes les gares situées au-delà de Martinsburg, soit dans la direction de l’Ohio à Cumberland, Kayser, Newark, soit sur la ligne de Chicago. La circulation étant complètement arrêtée, 70 trains montans ou descendans étaient en détresse à Martinsburg et dans les environs : les marchandises dont ils étaient chargés étaient sans protection. Une députation des bateliers du canal de la Chesapeake à l’Ohio, qui étaient en grève depuis deux mois, était venue à Martinsburg et avait promis aux grévistes de leur prêter main-forte. Les grévistes avaient contraint les ouvriers des ateliers de réparation à quitter leur travail ; une multitude d’ouvriers sans ouvrage étaient accourus à Martinsburg et parcouraient les rues en vociférant. Les grévistes qui avaient été arrêtés par la police avaient été délivrés par leurs camarades, et le maire avait été menacé de voir mettre le feu à l’hôtel de la gare, dont il était propriétaire, s’il prêtait à la compagnie l’assistance de la police municipale. La ville tout entière était à la merci d’une multitude désordonnée au sein de laquelle les femmes se faisaient remarquer par leur exaltation et la violence de leur langage. La situation n’était pas meilleure dans les villes voisines. Le gouverneur, qui s’était rendu de sa personne à Grafton pour essayer de pacifier les esprits, faillit y être lapidé : il fut poursuivi à coups ; de pierres jusque dans l’hôtel où il était descendu, et un moellon énorme fit voler en éclats la fenêtre de sa chambre. En présence de pareils faits et privé de tout moyen d’action, M. Matthews ne put que s’adresser au président des États-Unis et réclamer l’assistance fédérale, en se déclarant, conformément aux termes de la constitution, dans l’impuissance de maintenir l’ordre à l’intérieur de la Virginie occidentale.

Le président ne se trouva guère moins embarrassé que le gouverneur. L’armée fédérale, disséminée sur un territoire immense, ne compte pas actuellement plus de 18,000 à 20,000 hommes. Plusieurs régimens étaient engagés dans les Montagnes-Noires à la poursuite des Sioux ; les autres étaient répartis sur les frontières et dans les forteresses qui protègent les côtes. Le président n’avait sous la main, à Washington, que 250 hommes, et il pouvait n’être pas sans inquiétude pour la tranquillité de la capitale, car des émissaires y étaient arrivés pour pousser à une grève générale non-seulement les agens de la ligne du Potomac, mais divers corps de métiers. Le conseil général de l’association ouvrière qui s’intitule la Ligue du travail se réunissait, ce jour même, à Washington et publiait une circulaire aux membres de l’association pour les inviter et inviter tous les ouvriers à fermer l’oreille aux excitations des agens de désordre qui parcouraient le pays en prêchant les grèves et la violence. Cet avis seul suffisait à dénoncer l’existence du danger. Néanmoins le président n’hésita pas : il plaça les 250 hommes de la garnison sous les ordres du général French, les renforça de 150 hommes empruntés à la garnison du fort Mac-Henry, à l’embouchure de la baie de Chesapeake, et fit partir ces 400 hommes pour Martinsburg avec une proclamation invitant les émeutiers à rentrer dans l’ordre.

Le général French arriva à Martinsburg dans la matinée du 19 juillet : depuis quarante-huit heures, la ville était au pouvoir des grévistes et de leurs alliés. D’accord avec les autorités municipales et avec les administrateurs de la compagnie, il s’arrêta à l’entrée de la ville, fit imprimer la proclamation du président, la fit afficher, distribuer, et attendit jusqu’au soir l’effet qu’elle produirait. Les émeutiers tenaient bon : aussi dès la pointe du jour le général marcha sur la gare, l’occupa sans résistance, malgré les barricades qu’on avait élevées, et la fit évacuer. Les émeutiers huèrent les troupes fédérales et leur lancèrent quelques pierres ; mais ils n’osèrent pas engager le combat. Ils n’avaient d’autres armes à feu que des pistolets et des revolvers, et le bruit s’était répandu que le général French attendait des renforts et de l’artillerie. La lutte était matériellement impossible ; c’était d’ailleurs chose trop grave que de se mettre en révolte contre l’autorité fédérale. Les trains furent préparés : les grévistes se bornèrent à huer et à menacer de leur vengeance les agens qui en prenaient la conduite ; mais ils ne mirent pas obstacle au départ. Un de ces trains emmenait à Cumberland une compagnie de soldats qui prit possession de cette gare ; il continua ensuite, avec un faible détachement, jusqu’à Kayser, où il fut arrêté par les grévistes, qui mirent la locomotive hors de service : il fallut aller dégager la trop faible escorte qu’on lui avait donnée. Le général French reconnut qu’avec le petit nombre d’hommes dont il disposait, il devait se contenter de tenir la voie libre d’un côté jusqu’à Cumberland, et de l’autre jusqu’à Baltimore.

Ainsi les autorités locales et l’autorité fédérale elle-même n’hésitaient pas à intervenir pour assurer la circulation sur les lignes de la compagnie Baltimore et Ohio. Cette intervention paraîtrait toute naturelle en France, où l’état a la nue propriété des chemins de fer, où l’exploitation est soumise à des règlemens généraux émanant de lui, et où elle est surveillée comme un service public par des agens officiels ; les raisons sur lesquelles elle se fondait étaient moins apparentes aux États-Unis. Là, la confédération n’est jamais intervenue que depuis la guerre civile, lorsqu’elle a accordé à titre gracieux, à certaines compagnies, des subventions en argent ou en terres publiques. Ce sont les états qui concèdent les chemins de fer ou plutôt qui en permettent l’établissement par la concession du droit d’expropriation : les compagnies se considèrent comme propriétaires de leurs lignes, elles en règlent à leur gré l’exploitation, et jusqu’à une récente décision de la cour suprême, elles étaient réputées maîtresses absolues de la fixation des tarifs. L’opinion générale envisageait donc les compagnies de chemins de fer comme des entreprises privées, et les assimilait absolument aux charbonnages, aux usines et à toutes les exploitations industrielles, dont les gouvernemens locaux, et encore moins le gouvernement fédéral, n’avaient jamais pris en main les intérêts.

Ce ne fut pas du premier coup que l’on put faire comprendre aux grévistes et même à une portion du public la gravité et le caractère délictueux des actes qui se commettaient dans les gares des chemins de fer. Il est incontestable que tout homme est seul juge du prix qu’il veut mettre à son travail, et qu’aucun pouvoir au monde n’a le droit de lui imposer de travailler à d’autres conditions que celles qui lui conviennent. Le droit d’un agent ou d’un ouvrier à quitter le travail, à se mettre en grève, est donc absolu, et ce droit n’est pas affaibli parce que dix, ou cent ou mille ouvriers en useront simultanément ; mais, par une conséquence inéluctable, l’exercice même de ce droit impose à tout ouvrier le devoir de respecter chez autrui la liberté dont il use lui-même. Empêcher un ouvrier de travailler aux conditions qu’il lui convient d’accepter est donc un attentat au droit individuel et à la liberté du travail. C’est ce que le maire de Grafton était obligé de rappeler aux ouvriers du Baltimore et Ohio dans une proclamation du 18 juillet : « il est venu à ma connaissance, disait-il, que certaines personnes de cette ville, par des menaces, par l’intimidation, et, en plusieurs cas, par des voies de fait, empêchent certains autres citoyens d’exercer leur profession ordinaire, et interviennent ainsi dans les amures privées des citoyens bien disposés ; je somme toutes ces personnes de renoncer à leurs menaces, sous peine d’encourir toutes les rigueurs de la loi. » Il n’était pas permis davantage aux agens des chemins de fer de mettre obstacle à la circulation des trains, de se saisir du matériel des compagnies, de retirer les boulons, les clavettes et les barres de transmission des locomotives pour en rendre le fonctionnement impossible : c’étaient là autant d’attentats contre la propriété. Enfin, les grévistes, en considérant leur grève comme un duel entre eux et la compagnie à laquelle ils appartenaient, perdaient complètement de vue les droits et les intérêts des tiers que nul n’est autorisé à léser dans la poursuite de sa satisfaction personnelle. Il leur échappait qu’une différence profonde sépare le chômage d’un établissement ou même d’une profession, qui se traduit par une gêne locale, et l’interruption de la circulation des chemins de fer et des services publics dont ils sont l’instrument, et dont la suspension affecte les intérêts de la communauté tout entière. Ce sont les considérations que le juge Drummond, président du tribunal fédéral du district d’Indiana, a fait valoir en condamnant à trois mois d’emprisonnement quinze des grévistes arrêtés à Indianapolis.

« Tout homme, disait-il, a le droit de laisser là sa besogne, s’il n’est pas satisfait du salaire qu’il reçoit, mais on n’a pas le droit de se coaliser et de produire une grève parmi les employés de chemins de fer, de façon à empêcher la circulation des trains, parce qu’il y a là quelque chose qui affecte la Communauté tout entière, il y a un tort porté à cette communauté, et une interruption des affaires du pays. Cela est surtout vrai des employés de chemins de fer, parce qu’ici le préjudice causé est un préjudice public qui atteint le pays tout entier et non pas seulement une commune en particulier ou un certain rayon… Peut-être un de ces trains dont vous avez empêché le départ portait-il de l’argent ou des valeurs destinés à préserver d’un sacrifice, la ferme ou la maison d’un citoyen ; peut-être un des voyageurs était-il appelé au chevet d’une femme, d’un fils ou d’une fille expirante. Mille autres cas qui pouvaient se produire suffisent à montrer quelle atteinte vous avez portée à tout ce que les citoyens de ce pays tiennent pour précieux et sacré, sans parler de la correspondance entière du pays, que vous avez suspendue en arrêtant les trains qui transportent les malles.

« Il est à peu près impossible à l’esprit de mesurer le préjudice presque infini qui peut résulter de l’interruption de la marche des trains, fût-ce pour un jour ou deux seulement, et quand il s’agit d’une semaine, les conséquences en sont impossibles à calculer. Cela étant ainsi, quel que puisse être le sentiment public, — et peut-être est-il que les employés de chemins de fer devraient recevoir un salaire plus élevé, — la voie que l’on a suivie n’est pas celle qui devait être prise, parce que vous vous êtes mis en guerre contre la société, et la société se lèvera toujours contre ceux qui se mettront en guerre avec elle. Il n’est pas possible qu’une classe quelconque de citoyens se soulève contre la communauté tout entière, sans que la société ressente l’atteinte portée à ses droits, et se fasse justice. Il en sera ainsi tant que la société existera. »

Ces idées étaient loin d’être partagées par un grand nombre d’Américains, surtout dans les classes inférieures. La législation ne met aucun obstacle à l’organisation des grèves, et ce silence de la loi est conforme aux traditions et aux mœurs du pays, qui ne voit jamais qu’avec une extrême défiance l’intervention d’un pouvoir quelconque dans les transactions particulières. Pourquoi s’occuper des querelles entre les ouvriers et leurs patrons ? c’est affaire à eux, et le public n’a rien à y voir, — tel était le sentiment universel. Quant à l’intimidation, quant aux voies de fait employées par les grévistes, elles ne causaient aucune émotion dans un pays où la liberté et la sécurité des personnes sont aussi mal assurées qu’aux États-Unis ; on estimait qu’il fallait laisser les ouvriers vider entre eux ces questions, soit à coups de poing, soit à coups de revolver. La police n’arrivait jamais que pour relever les morts et les écloppés, et quand elle faisait par hasard quelques arrestations, comme il était impossible d’obtenir aucun témoignage contre les coupables, il fallait les relâcher presque immédiatement. Cette impuissance de la justice ne choquait personne parce qu’elle est un fait de tous les jours. Les ouvriers des chemins de fer s’étaient imaginé qu’on les laisserait seuls en face des compagnies, que les pouvoirs publics demeureraient des spectateurs passifs du conflit, et que les procédés irréguliers et les actes illégaux à l’aide desquels ils comptaient assurer leur victoire jouiraient de la même impunité que les violences qui accompagnaient la plupart des grèves. Ils devaient être fortifiés dans cette opinion par le langage de certains journaux qui prenaient fait et cause pour eux, et par les sympathies que leur témoignaient ouvertement les logeurs, les taverniers, tous les commerçans qui vivaient de leur clientèle et certains négocians que le relèvement des tarifs avait mécontentés. Aussi les premières paroles que les grévistes adressèrent au capitaine des miliciens que le gouverneur de la Virginie occidentale avait envoyés à Martinsburg furent-elles celles-ci : « Que venez-vous faire ici ? Pourquoi vous mêlez-vous de nos affaires ? »

L’intervention des pouvoirs publics dans une grève, et surtout le recours aux milices et aux troupes fédérales, étaient donc des faits inattendus et sans exemple : c’était aux yeux des classes inférieures une nouveauté et presqu’une monstruosité. Lorsque la nouvelle se répandit dans Baltimore, le 20 juillet, que deux compagnies d’infanterie fédérale, venant du fort Mac-Henry, avaient traversé le port, en route pour Martinsburg, elle fut l’objet de mille commentaires. Bientôt après fut affichée une proclamation du gouverneur du Maryland, sommant les grévistes de rentrer dans l’ordre sous peine d’encourir les rigueurs de la loi, et les feuilles locales annoncèrent que le soir même deux régimens de milice, le 5e et le 6e, partiraient pour Cumberland afin d’assurer la circulation des trains. Aussitôt une agitation extrême se manifesta au sein des associations ouvrières ; pendant que les comités se réunissaient dans des conciliabules secrets, des rassemblemens se formaient au coin des rues et sur les places publiques, et l’on y critiquait avec véhémence la conduite des autorités. « Depuis quand, disaient les orateurs populaires, les autorités s’inquiétaient-elles d’une grève ? C’était sans doute parce que les administrateurs des chemins de fer étaient des gens riches et influens que les pouvoirs publics intervenaient pour tirer les compagnies de l’embarras où elles s’étaient mises par leur dureté et leur rapacité ? L’équité ne commandait-elle pas de tenir la balance égale entre tous au lieu de la faire pencher par la force en faveur des compagnies ? Était-ce là l’emploi qu’on devait faire des milices, et devait-on permettre que celles-ci servissent à accabler de malheureux ouvriers qui ne demandaient qu’un salaire suffisant pour nourrir leurs familles ? » Lorsque la cloche du beffroi, qu’on n’avait pas entendue depuis la guerre civile, retentit, appelant les miliciens aux armes, tous les ateliers se vidèrent en un instant. Le 5e régiment, dont le quartier-général était situé dans un quartier riche, se réunit sans obstacle, et lorsqu’il se mit en marche pour la gare de Camden-Place, il fut accueilli pendant la première partie du parcours par des applaudissemens. Bientôt après il rencontra un rassemblement qui l’accompagna de ses huées et lui jeta des pierres, mais il parvint à la gare en bon ordre et sans avoir eu à faire usage de ses armes. Il n’en fut pas ainsi du 6e, dont le quartier-général était situé dans un faubourg presque exclusivement habité par les ouvriers du port et les employés du chemin de fer : des rassemblemens tumultueux se formèrent devant le quartier-général, où bientôt il ne resta plus une seule vitre intacte ; des miliciens en uniforme qui essayèrent de fendre la foule pour se rendre à leur devoir furent roués de coups ou intimidés et renvoyés chez eux. Lorsque les hommes se furent équipés et eurent formé leurs rangs, le colonel fit ouvrir la grande porte, et les miliciens sortirent, la baïonnette en avant. La foule les accueillit par une explosion de huées et de hurlemens et une volée de pierres ; elle reculait devant eux, mais à chaque coin de rue on rencontrait de nouvelles masses ; attaqués en tête et en queue, les miliciens n’avançaient que sous une grêle continuelle de cailloux et de briques, entremêlée de nombreux coups de pistolet. Enfin, un milicien étant tombé grièvement blessé, ses camarades firent feu. La foule se dispersa, laissant sur le terrain un mort et un certain nombre de blessés ; mais elle revint bientôt, et ce ne fut que par plusieurs décharges successives que les miliciens s’ouvrirent un passage jusqu’à la gare, où ils ne tardèrent pas à se trouver bloqués.

Le maire télégraphia au gouverneur qu’il était obligé de contre-mander le départ des miliciens, parce qu’il ne pouvait plus répondre du maintien de l’ordre. En effet, le feu éclatait sur plusieurs points de l’immense gare de Camden-Place, et il ne put être éteint que fort tard dans la nuit. Les premières pompes qui furent amenées furent arrêtées au passage et renversées par la foule, qui maltraita les pompiers. La police, qui avait reçu des armes, dut charger plusieurs fois les émeutiers pour ouvrir le passage à quelques pompes. Le feu se déclarait au même moment à la gare de Riverside, établie à proximité du port, et sur trois ou quatre points de la ville. Le lendemain, le siège de la gare de Camden-Place recommença, et l’émeute réussit à mettre de nouveau le feu aux bâtimens, qui ne purent être dégagés que par une fusillade bien nourrie. Les boutiques des armuriers furent pillées, et il en aurait été de même des dépôts d’armes de la milice, si on n’y avait mis garnison. Les émeutiers annonçaient hautement l’intention de démolir ou d’incendier tous les établissemens en relation avec la compagnie Baltimore et Ohio. La police, épuisée de fatigue et à bout de forces, était débordée, et le maire, malgré toute son énergie, désespérait de sauver la ville du pillage, parce que le nombre et l’audace des émeutiers allaient en croissant. Le collecteur des douanes télégraphiait à Washington qu’il ne croyait pas ses caisses en sûreté. Le trésor public avait fait partir pour Baltimore, par la ligne du Potomac, 10 millions de dollars en espèces et en valeurs, destinés à être expédiés en Europe pour le paiement des arrérages de la dette et le remboursement des obligations amorties, et ce précieux envoi pouvait tomber aux mains de l’émeute ; une dépêche télégraphique lui fit changer de direction à temps, et il fut mis en lieu de sûreté. Enfin, dans la soirée, plusieurs détachemens de troupes fédérales, envoyées par le commandant du fort Mac-Henry, arrivèrent avec de l’artillerie, qui fut mise immédiatement en position. A la pointeau jour, deux bâtimens de guerre entrèrent dans le port et mirent à terre leurs équipages et quelques compagnies d’infanterie de marine. A midi, le général Bancock, appelé de New-York par un télégramme du président, débarqua avec de nouvelles troupes et prit immédiatement le commandement. Le déploiement de forces qu’il ordonna intimida les émeutiers, qui se dispersèrent, et le calme se rétablit dans la rue. Une vingtaine de personnes avaient été tuées raides ou blessées mortellement, plus d’une centaine avaient reçu des blessures graves ; on supposait qu’un nombre plus considérable encore de grévistes qui avaient été légèrement atteints et qui avaient pu regagner leur domicile, se cachaient d’avoir été blessés, de peur de laisser connaître leur participation à l’émeute.

Pendant que le sang coulait dans les rues de Baltimore, la grève se généralisait dans l’Ohio, et y défiait les efforts de l’autorité civile. Saisi des plaintes de la compagnie, dont le service était partout interrompu par la force et dont les agens étaient maltraités et menacés de mort, le gouverneur Young appela à Columbus quatre compagnies de milice et présida lui-même à leur embarquement pour Newark, point de rencontre de plusieurs embranchemens. Les employés du chemin de fer accueillirent les miliciens par des sifflets et des huées : le train qui avait amené les miliciens de Springfield avait failli dérailler, et le train expédié à Newark fit partir plusieurs torpilles disposées le long de la voie, mais dont l’explosion ne causa que des dégâts matériels sans déterminer d’accident. Arrivés à Newark, les miliciens y trouvèrent toutes les voies occupées par un rassemblement de près de 3,000 hommes, formé d’ouvriers de toutes les professions qui étaient accourus des localités voisines pour prêter main-forte aux grévistes. Ils durent se borner à protéger les bâtimens de la gare et la halle aux marchandises contre le pillage et l’incendie. Il n’y avait point à essayer de rétablir le service : à l’arrivée de chaque train, mécaniciens et chauffeurs avaient été violemment arrachés des locomotives ; avis avait été donné que quiconque prêterait son concours à la préparation d’un train serait immédiatement fusillé ; pour surcroît de précautions, on avait enlevé des machines et des wagons les clavettes, les barres de transmission, et les chaînes d’attache, et l’on avait encloué toutes les aiguilles.

Les émeutiers déclarèrent à la milice qu’ils ne l’attaqueraient point tant qu’elle n’essaierait pas de sortir des bâtimens où elle s’était établie et de reprendre possession des voies. « Pourquoi, ajoutaient-ils, tireriez-vous sur nous ? nous n’avons fait de mal à personne ! » En réalité, la milice était prisonnière. Désireux de la dégager et d’assurer force à la loi, le gouverneur appela sous les armes de nouvelles compagnies de miliciens ; mais, avant même qu’elles eussent pu se réunir, le mouvement avait pris une extension redoutable. Partout les sections de l’Internationale et les comités des associations ouvrières poussaient les ouvriers à se mettre en grève, à se joindre aux grévistes et à les seconder dans leur lutte contre l’autorité civile. A Columbus, un rassemblement armé se présenta successivement dans les divers laminoirs et devant les autres usines de la ville, enjoignant aux ouvriers de quitter immédiatement les ateliers, sous peine d’y voir mettre le feu, et de se rendre à la gare centrale. Plus de 2,000 hommes se trouvèrent bientôt réunis à la gare, prirent possession des bâtimens et des voies, et rendirent impossible toute tentative de faire passer un train. Les diverses compagnies de chemins de fer dont les lignes aboutissent à Columbus crurent devoir par mesure de prudence faire rentrer le matériel dans les remises et faire fermer leurs dépôts et leurs ateliers. La singulière dépêche suivante fut expédiée de la capitale de l’Ohio aux journaux de New-York : « Aucun acte de violence n’est à redouter, les grévistes étant absolument maîtres de la ville. » à Zanesville, toutes les manufactures furent également fermées de gré ou de force : on fit suspendre jusqu’au service des tramways. Là encore le triomphe de l’émeute était complet, et les dépêches exprimaient l’espérance que, malgré l’interruption de tout travail, on n’aurait pas de désordres trop graves à déplorer. A Cincinnati, les employés de la compagnie Ohio et Mississipi s’étaient rendus maîtres de la gare située dans un faubourg : ils ne laissaient entrer ou sortir aucun train ; mais le service continuait sur les lignes de la compagnie de Lake Shore et de la compagnie du Michigan méridional, dont les ouvriers ne voulaient pas faire grève. Les grévistes leur intimèrent l’ordre de rentrer les locomotives dans la rotonde, de décomposer les trains et de remiser les voitures. Défense fut faite dans les dépôts de toutes les compagnies de recevoir aucune marchandise d’aucune sorte pour n’importe quelle destination. Une ville de plus de 200,000 âmes laissait ainsi mettre son commerce en interdit et interrompre ses communications avec le reste de la confédération. Réduit à une complète impuissance, le gouverneur de l’Ohio se vit obligé, comme les gouverneurs de la Virginie occidentale et du Maryland, de s’adresser au président des États-Unis et de requérir l’assistance fédérale. Dans une situation plus difficile encore, et en présence de faits plus graves, le gouverneur de la Pensylvanie subissait la même nécessité.

II

Pittsburg, ville de 90,000 âmes, située sur l’Ohio, au point où cette rivière reçoit les eaux de la Monongahela et devient navigable pour des bateaux d’un fort tonnage, est placée au cœur de la région où s’extrait le pétrole. C’est un des centres industriels et commerciaux les plus actifs des États-Unis. D’immenses entrepôts y reçoivent les céréales de la vallée de l’Ohio, amenées par la batellerie à destination des états atlantiques. Les villes d’East-Liberty et d’Alleghany, qui ne sont que ses faubourgs, renferment en grand nombre des laminoirs, des fonderies, des clouteries, et des usines de toute nature. Plusieurs lignes importantes de chemins de fer s’y croisent ; les gares, les dépôts de matériel, les halles à marchandises y couvrent des espaces considérables, et le mouvement des trains y est continuel. Les raisons qui avaient fait désigner Martinsburg pour donner le signal de la grève sur le Baltimore et Ohio avaient fait choisir Pittsburg comme point de départ de la grève sur le Central-Pensylvanien.

Le 19 juillet, à midi, les chauffeurs et les gardes-freins attachés à cette compagnie refusèrent de faire leur service, alléguant pour motif que la direction, en portant de 18 à 36 le nombre des wagons de chaque train de marchandises, et en allongeant les parcours à effectuer par les agens, se ménageait les moyens de supprimer la moitié du personnel de la petite vitesse. Quinze trains étaient formés, et devaient quitter la gare de Pittsburg dans la journée : les mécaniciens et les agens qui se présentèrent pour les mettre en marche furent arrachés de dessus les machines ou chassés à coups de pierres : un employé supérieur de la compagnie fut grièvement blessé. Les mêmes faits se produisaient à la gare d’East-Liberty, où les employés de la compagnie étaient contraints à cesser tout travail. Les grévistes obéissaient aux commandemens de Robert Ammon, l’un des fondateurs de la Train men Union, venu à Pittsburg pour prendre la direction du mouvement. La police municipale opéra quelques arrestations, mais tous les hommes qu’elle essaya de conduire en prison furent arrachés de ses mains et emmenés en triomphe. Comme les trains qui arrivaient de toutes les directions étaient arrêtés et retenus, 900 wagons, avant la fin de la journée, encombraient les voies : les arrivages de la nuit en portèrent le nombre à 1,500. Chaque fois qu’un train était désemparé et conduit sur une voie de garage, ce nouveau succès était salué par des acclamations auxquelles il était répondu de toutes les tavernes du voisinage. Sur la demande des administrateurs de la compagnie, le shérif du comté se rendit, à minuit, au milieu des grévistes, et jusqu’à trois heures du matin, il s’épuisa en vains efforts pour leur démontrer l’illégalité de leur conduite. On lui déclara que l’on continuerait à ne laisser circuler aucun train, on le mit au défi d’opérer aucune arrestation, et comme il annonça qu’il allait être obligé de requérir l’intervention de la milice : « Demain nous serons vingt mille, » lui répondit un des assistans.

En effet, les débardeurs du port et les ouvriers des usines,, abandonnant leur travail, s’étaient déjà joints aux grévistes. Le lendemain, leur nombre s’accrut encore ; d’heure en heure, on voyait arriver en ville des bandes d’ouvriers mineurs, accourus des charbonnages et des puits de pétrole des environs. A midi, une réunion générale fut convoquée, et le président donna lecture, au milieu d’applaudissemens frénétiques, d’une dépêche datée d’Hornelsville et signée de Barney Donahue, annonçant que le matin même les agens du réseau Érié avaient cessé leur service. A cette nouvelle, les agens de toutes les compagnies qui ont des gares à Pittsburg ou dans ses faubourgs se mirent immédiatement en grève, et vinrent se joindre aux agens du Central-Pensylvanien. Pittsburg se trouva sans communication avec Philadelphie, avec Chicago, avec le Fort-Wayne, avec Cleveland et avec Cincinnati. Le blocus était complet. La ville était à la merci des bandes tumultueuses qui la parcouraient ; le maire ne prenait aucune mesure, et la police demeurait spectatrice impassible des désordres qui se commettaient.

Cependant le shérif, au sortir de sa conférence infructueuse avec les grévistes, avait adressé une dépêche au gouverneur pour l’informer de son impuissance à rétablir l’ordre, et requérir l’assistance de la force armée. Le gouverneur appela sous les armes, par dépêche télégraphique, les deux régimens de milice et la batterie d’artillerie du comté, sous les ordres du général Browne, et donna ordre d’expédier de Philadelphie deux régimens d’infanterie, deux détachemens de cavalerie et trois mitrailleuses, sous les ordres du général Brin ton. Il chargea le général de division Pearson de prendre le commandement de toutes ces forces. Le général accourut à Pittsburg avec un premier détachement, et par son ordre, la locomotive, dépassant la gare, avança jusqu’au milieu de la foule qui couvrait les voies dans la traversée de la ville. Le shérif, montant sur le tender, donna lecture d’une proclamation du gouverneur, qui provoqua une explosion de sifflets et de huées. Les exhortations du shériff lui-même furent accueillies par des quolibets. Le général Pearson, montant à son tour sur le tender, prit la parole pour engager les émeutiers à réfléchir à la gravité de leur conduite. Il avertit qu’il avait reçu des ordres précis du gouverneur et qu’il était résolu aies exécuter. Il était donc inutile d’essayer d’arrêter les trains ; les trains devaient partir et ils partiraient ; lui-même monterait sur le premier qu’on mettrait en route. Le général était sans cesse interrompu : « Que venez-vous faire ici avec vos soldats ? Emmenez-les ! — Aucun train ne partira ! — Nous vous descendrons à coups de fusil ! » — tels étaient les cris qui s’élevaient du sein de la foule.

On fit évacuer la gare non sans peine, et pendant qu’on affichait et qu’on distribuait la proclamation du gouverneur, le général Pearson tint conseil avec les autorités locales. Un très petit nombre de miliciens de Pittsburg avaient répondu à l’appel de leurs chefs ; on ne pouvait rien tenter avant l’arrivée des troupes annoncées de Philadelphie et qui ne furent rendues à Pittsburg que dans la soirée. Le lendemain 21, la milice locale était enfin sur pied : elle fut employée à garder la gare d’East-Liberty, et les voies qui la réunissent à la gare centrale ; mais une partie des miliciens, appartenant à la population ouvrière, ne dissimulaient point leurs sympathies pour les grévistes : les autres étaient intimidés par l’attitude de leurs camarades, par les masses sans cesse croissantes qui affluaient à Pittsburg et par les menaces dont ils étaient l’objet. Il fut impossible de les déterminer à agir contre les grévistes. « Que voulez-vous que je fasse ? répondit le général Browne au shérif qui aurait voulu essayer de faire partir un train ; mes hommes ne m’obéiront pas, et je n’ai aucun moyen de les y contraindre. C’est le règne de la terreur. »

Les miliciens venus de Philadelphie avec le général Brinton, et campés à l’intérieur de la gare, étaient animés d’un meilleur esprit. En attendant l’arrivée des renforts qu’on avait dû demander au gouverneur, en présence de l’attitude de la milice locale, on résolut de renouveler la tentative de faire partir un train, et d’opérer quelques arrestations. Le juge fédéral du district remit au shérif des mandats d’amener contre les principaux meneurs. Vers cinq heures du soir, ordre fut donné aux miliciens de Philadelphie de dégager la voie principale dans fa traversée de la ville. Deux détachemens par lesquels on fit successivement charger la foule furent impuissans à la disperser, et furent ramenés en arrière. On fit alors avancer une colonne d’infanterie la baïonnette en avant. Les émeutiers essayaient de désarmer les miliciens : ils saisissaient leurs baïonnettes en disant : « Est-ce que vous voudriez tirer sur des ouvriers ? » Quand la foule eut reculé quelque peu, les soldats s’arrêtèrent : le shérif, s’avançant dans l’espace demeuré libre, donna lecture de la loi sur les attroupemens, et annonça qu’il était chargé d’arrêter quinze personnes dont il lut les noms. A l’appel de son nom, un des individus désignés s’avança vers le shérif comme pour le braver, et, se retournant vers la foule, il agita son chapeau en l’air en criant : « Donnez-leur l’enfer. » C’était sans doute un signal, car immédiatement les émeutiers, massés sur les voies ou étages sur une éminence qui domine la sortie de la gare, firent pleuvoir sur la troupe une grêle d’énormes pierres, accompagnée de coups de fusil et de coups de revolver. Le shérif et le général Pearson tombèrent ; le second était grièvement blessé : plusieurs miliciens étaient également atteints. Pour se dégager, la milice, formée en carré, fit feu, et la foule s’enfuit dans toutes les directions, laissant sur place un certain nombre de morts et de blessés. Pendant qu’on relevait les corps, les miliciens de Pittsburg, demeurés jusque-là spectateurs passifs, rompirent les rangs et se débandèrent, les artilleurs abandonnèrent leurs pièces. Laissés seuls aux prises avec l’émeute, les Philadelphiens n’étaient pas en force pour agir : leurs chefs les firent rentrer dans la gare et les établirent dans la rotonde aux machines pour y attendre les renforts qu’on avait demandés au gouverneur.

La désertion de la milice locale et la retraite des Philadelphiens à l’intérieur de la gare des voyageurs enflammèrent l’ardeur des émeutiers, qui, après avoir parcouru la ville en criant vengeance et pillé une manufacture d’armes et toutes les boutiques d’armuriers, redescendirent vers le chemin de fer, précédés de tambours qui battaient la charge. Le siège de la rotonde commença aussitôt : les miliciens répondaient par les fenêtres à la fusillade incessante dirigée contre eux. Les émeutiers essayèrent de mettre le feu à la rotonde soit directement, soit en incendiant les bâtimens voisins : on se battit toute la nuit à la lueur des flammes : trois cents wagons et des bâtimens considérables furent ainsi consumés, et le feu éclata sur divers points de la ville. Au lever du jour, des cris de triomphe saluèrent l’arrivée d’un des canons abandonnés la veille par les artilleurs de Pittsburg ; on le braqua sur la rotonde, mais les miliciens, par un feu bien dirigé, abattirent successivement tous ceux qui essayèrent de charger la pièce. Exaspérés par leur échec, les émeutiers amenèrent sur les diverses voies qui conduisaient à la rotonde des wagons de charbon et des wagons chargés de pétrole et les lancèrent contre ce bâtiment, après y avoir mis le feu. Les barils de pétrole éclataient en projetant des flammes de tous côtés, et lorsqu’une trentaine de wagons eurent été ainsi groupés, quelques minutes suffirent à les changer en une fournaise tellement ardente qu’il était impossible d’en approcher. Les boiseries de la rotonde prirent feu : une clameur féroce s’éleva du sein de la foule qui savourait déjà sa vengeance. Le toit commençait à s’abîmer ; une pluie de feu tombait à l’intérieur de la rotonde ; il fallait quitter ce bâtiment sous peine d’être brûlés vifs. Les miliciens sortirent en colonne serrée, emmenant avec eux leurs mitrailleuses, et, après s’être frayé un passage par deux décharges meurtrières, ils prirent la direction de l’arsenal fédéral, situé à l’extrémité d’un des faubourgs. Pendant qu’une partie des émeutiers s’élançaient à leur poursuite, d’autres bandes se précipitaient pour aller leur barrer le chemin : il fallait de temps en temps s’ouvrir passage par le feu des mitrailleuses.

Parvenus à l’arsenal fédéral, les miliciens en trouvèrent les portes fermées. Le commandant refusa de les laisser entrer, alléguant qu’il n’avait qu’une vingtaine d’hommes avec lui et craignait de ne pouvoir protéger contre l’émeute l’arsenal, qui était rempli d’armes et de projectiles : il consentit seulement à recevoir les blessés, qu’il fit soigner à l’infirmerie. Les malheureux miliciens prirent alors le chemin du cimetière, toujours poursuivis par les émeutiers et faisant tête lorsqu’ils étaient serrés de trop près : le chemin qu’ils avaient suivi était marqué par les cadavres. Ils essayèrent de tenir dans le cimetière, mais, craignant d’y être cernés, ils continuèrent leur retraite jusqu’au pont établi sur la rivière Alleghany, et qui mène à Sharpsburg : là, les émeutiers, perdant l’espoir de les envelopper, abandonnèrent la poursuite. Franchissant alors la rivière, les miliciens gagnèrent les hauteurs de Claremont, à huit milles de Pittsburg, et bivouaquèrent dans un bois où les cultivateurs du voisinage leur apportèrent quelques alimens. Après une nuit passée dans des transes continuelles, épuisés de fatigue, glacés de froid et dénués de tout, ils se dispersèrent, cherchant les uns un port sur la rivière, les autres une station de chemin de fer pour regagner leurs foyers.

Les émeutiers, après leur victoire, étaient redescendus vers la gare. La rotonde et les ateliers adjacens brûlaient toujours ; quarante-cinq locomotives y furent détruites ; mais ce n’était là qu’un faible prélude des scènes de dévastation qui devaient marquer cette journée. Des multitudes d’hommes, de femmes et d’enfans avaient envahi la gare des marchandises, où toutes les voies étaient occupées par de longues files de wagons chargés. On forçait, on faisait voler en éclats les portières des wagons, on se distribuait ce qu’ils contenaient, et, quand ils étaient vides, on les amenait alimenter l’incendie. Au milieu de cette foule, ivre de whiskey et enflammée par la cupidité, l’évêque catholique, monté sur une locomotive et le visage noirci par la fumée, la barbe et les vêtemens couverts de cendres, ruisselant de sueur, s’épuisait en efforts pour arrêter le pillage, adjurant les catholiques qui pouvaient se trouver dans la foule d’écouter sa voix et de ne pas profaner le jour du Seigneur par des actes criminels. On l’enleva de vive force, et on l’emmena loin de cette scène de désordre, de peur qu’il ne lui fût fait un mauvais parti. Le pillage dura tout le reste du jour. Les halles aux marchandises furent incendiées après avoir été vidées : le feu fut mis ensuite aux remises du matériel, aux bureaux de la compagnie, aux salles d’attente et jusqu’au buffet. Si le vent avait changé de direction, la ville entière pouvait devenir la proie des flammes. Les pompiers accourus n’eurent permission que de protéger contre le feu les propriétés voisines de la gare : tout ce qui appartenait au Central-Pensylvanien dut être abandonné aux flammes. Le dernier bâtiment incendié fut le grand grenier à blé, immense construction de sept étages qui renfermait 45,000 boisseaux de blé. Une colonne de flammes de plus de 100 mètres de haut s’élança au-dessus du toit. Toute la nuit, Pittsburg fut éclairé par ce phare sinistre, tandis qu’une ceinture de feu de près d’un kilomètre entourait un des faubourgs : c’étaient les centaines de wagons accumulés sur la voie qui achevaient de se consumer.

De Pittsburg, la grève s’était étendue sur tout le réseau du Central-Pensylvanien et se rapprochait de plus en plus de Philadelphie. A Altoona, les autorités, intimidées et sans force aucune à leur disposition, avaient dû laisser le champ libre aux grévistes, qui avaient fait cesser tout service et interdit tout travail dans les ateliers de la ville. En enlevant une partie des voies, ils arrêtèrent au passage deux régimens de milice envoyés à Pittsburg par le gouverneur, et qui prirent le parti de retourner sur leurs pas. A Harrisburg, capitale de la Pensylvanie, on avait voulu réunir des forces assez considérables ; mais les miliciens, appelés de Scranton et de la région houillère, refusèrent tout service, déclarant qu’ouvriers ils ne voulaient pas tirer sur des ouvriers ; ils abandonnèrent leurs officiers et s’en retournèrent chez eux. Un détachement avait été envoyé de Philadelphie par le chemin de fer ; le mécanicien fit dérailler le train à Rockville, à quelque distance d’Harrisburg ; les chefs du détachement crurent devoir le faire camper, mais, à la nouvelle de ce qui se passait, la plupart des hommes désertèrent pendant la nuit. Le lendemain, ce qui restait du détachement se trouva entouré par les émeutiers d’Harrisburg, et se rendit à eux. Les émeutiers ramenèrent triomphalement leurs prisonniers, leur firent parcourir la ville et les congédièrent en gardant leurs armes et leurs munitions. Le gouverneur fut réduit à faire venir de nuit et à pied quelques compagnies de milice sur lesquelles il croyait pouvoir compter, et leur fit occuper l’arsenal de l’état ; quant à la ville, elle demeura au pouvoir de l’émeute. A Reading, autre centre industriel important, les grévistes, aidés de nombreux ouvriers accourus du voisinage, avaient commencé par brûler le pont magnifique établi sur le Schuylkill à Lebanon. Après avoir ainsi coupé les communications dans la direction d’Harrisbùrg, ils entreprirent d’enlever les voies du côté de Philadelphie. Ils furent arrêtés dans cette œuvre de destruction par un corps de miliciens, appelé d’Allenton pour protéger contre leurs menaces d’incendie la gare et les immenses ateliers dans lesquels le Central-Pensylvanien construit son matériel d’exploitation. Une collision eut lieu et coûta la vie à plusieurs émeutiers. Le lendemain, de nouvelles compagnies de milice arrivèrent ; mais celles-ci prirent parti pour les grévistes, leur distribuèrent leurs munitions et se laissèrent emmener par eux dans les tavernes, où l’on s’enivra de compagnie. Les autorités, fort alarmées, eurent hâte de congédier ces dangereux auxiliaires et, par surcroît de précaution, crurent devoir renvoyer aussi les miliciens venus d’Allenton. Heureusement l’arrivée fort opportune d’un détachement de troupes fédérales vint préserver de tout danger les ateliers de construction, qui faisaient vivre une partie de la population.

L’agitation était extrême à Philadelphie : les associations ouvrières y prenaient parti pour les grévistes, comme cela était arrivé à Baltimore ; des rassemblemens parcouraient la ville et des bandes nombreuses rôdaient continuellement autour de la gare, où le service avait cessé et que la police gardait. Des tentatives furent faites pour y pénétrer et pour l’incendier ; une attaque faillit réussir, et le feu fut mis à un train chargé de pétrole, mais en sacrifiant quelques wagons on parvint â l’empêcher de se propager. En dehors de la gare, l’émeute enleva les voies pour être assurée qu’on ne pourrait plus faire partir aucun corps de milice. Averti par l’exemple de ce qui s’était passé à Baltimore, le maire avait commencé par concentrer à la gare toutes les forces dont il disposait ; il enrôla ensuite 2,000 hommes de police, auxquels il fit délivrer des fusils ; il fit également armer les pompiers en cas d’incendie. Les employés du gouvernement fédéral reçurent tous des armes pour protéger la douane, les entrepôts et les caisses publiques ; mais c’étaient là de bien faibles moyens pour assurer le maintien de l’ordre dans une ville de 650,000 âmes, où l’ouvrage manquait à la plupart des ouvriers. Aussi, tout en appelant sous les armes la totalité des milices de l’état, le gouverneur Hartranft réclama l’assistance des forces fédérales.

On a vu que les grévistes de Pittsburg avaient été avisés par le télégraphe que les agens de l’Érié venaient de cesser leur service. Là, la grève était l’œuvre d’un des fondateurs de la Train men Union, de Barney Donahue, qui avait employé les deux dernières semaines de juin à organiser le mouvement. Dès qu’il fut informé que la grève avait commencé sur le Baltimore et Ohio et sur le Central-Pensylvanien, il s’occupa de donner le signal de l’action. Dans la soirée du 19 juillet, il réunit, à Homelsville, les chauffeurs et lès gardes-freins de l’Érié pour leur communiquer les nouvelles qu’il avait reçues ; la suspension immédiate du service fut décidée. La direction de la grève fut abandonnée à Donahue comme président du comité d’organisation, et il lui fut alloué sur la caisse sociale un traitement de 2 dollars par jour, plus le remboursement de ses déplacemens et de ses frais. Au sortir de cette séance, Donahue télégraphia, comme encouragement, au comité de Pittsburg et à tous les comités des grands réseaux, la décision prise par les agens de l’Érié. Il adressa ensuite à tout le personnel de l’Érié des instructions ou collectives ou particulières. Quelques-unes des lettres signées ou écrites par lui ont été produites dans le procès qui vient de lui être fait. Le style en est bref, et le sens en est clair.

Aux aiguilleurs des sections de la Susquehanna, de Buffalo et de l’Ouest. — Réseau Erié. — Il vous est notifié par la présente de ne manœuvrer aucune aiguille dans la gare d’Hornelsville. Si vous le faites, ce sera à vos risques et périls. — Par ordre du comité.

Aux mécaniciens des sections de Buffalo, de la Susquehanna et de l’Ouest, — Réseau Erié. — Il vous est notifié par la présente de ne faire sortir aucune locomotive de la gare d’Hornelsville, sauf les locomotives qui conduiraient la malle des États-Unis. Nous ne répondons pas de votre sûreté personnelle en cas de désobéissance à cet ordre. — Par ordre du comité.

Hornelsville, ainsi qu’il a été expliqué, est le point central du réseau Erié. De cette gare se détachent trois grandes lignes qui ont elles-mêmes plusieurs embranchemens. En y suspendant le service, on arrêtait la circulation sur le réseau entier. Après avoir vainement parlementé avec les grévistes, la compagnie recourut aux autorités de l’état de New-York. Le gouverneur Robinson envoya à Hornelsville un régiment de milice ; mais les employés seuls de la gare étaient au nombre de 3,500, et plusieurs milliers d’agens étaient accourus de divers points pour les soutenir. Après une vaine démonstration, les miliciens se bornèrent prudemment à occuper une partie des bâtimens de la gare et à s’y tenir en observation ; 200 hommes avaient été envoyés à Buffalo, mais, à son arrivée, ce faible détachement se trouva entouré par une foule menaçante : il dut se renfermer dans la rotonde aux machines et s’y défendre à coups de fusil. Les émeutiers exigèrent que cette milice fût envoyée hors de la ville, sinon la gare serait incendiée tout entière : déjà l’atelier de peinture pour les voitures était en feu ; le maire céda.

Ainsi partout l’autorité civile était bravée et réduite à l’impuissance. Le service des malles et sur quelques points le service du télégraphe étaient interrompus ; tout arrivage de l’ouest avait cessé. Baltimore et Philadelphie manquaient de viande et appréhendaient de manquer de pain, tandis que six mille têtes de bétail périssaient de faim et de soif dans les trains abandonnés sur les chemins de fer : 14,000 boisseaux de blé avaient été brûlés sur un seul train dans la gare de Pittsburg, avec des trains chargés de farines et de maïs. New-York commençait à être inquiet pour ses approvisionnemens, qui ne lui arrivaient plus que par des voies détournées : toutes les affaires commerciales étaient arrêtées, et une baisse effrayante se déclarait sur toutes les valeurs,


III

La grève s’étendait d’heure en heure. Le 20 juillet au soir, elle embrassait le réseau Baltimore et Ohio dans trois états, une partie du réseau pensylvanien et le réseau Erié ; le lendemain, elle avait gagné la Pensylvanie entière et atteint l’Indiana ; le jour suivant, elle était générale dans l’ouest, depuis Louisville, dans le Kentucky, jusqu’aux lacs, et ton appréhendait de graves désordres à Chicago, à l’extrémité du Michigan. A Cincinnati, le pont sur la rivière Mill était brûlé, et les wagons de provision, dont la gare aux marchandises était remplie, étaient mis au pillage ; ailleurs des trains de voyageurs étaient arrêtés et dévalisés. L’autorité fédérale, avec les faibles ressources dont elle disposait, serait-elle en mesure de lutter contre ce qu’on ne devait plus appeler une grève, mais une insurrection ? C’est ainsi en effet que le président Hayes envisageait les événemens dont douze ou treize états étaient le théâtre. Le ministre des finances, M. Sherman, qui avait été témoin des émeutes de Baltimore, insistait pour qu’on prît les mesures les plus promptes et les plus énergiques. Le conseil des ministres se réunissait tous les jours dans le cabinet du président. On tomba d’accord qu’il était impossible de considérer les troubles qui éclataient simultanément sur un aussi grand nombre de points comme des faits locaux à l’égard desquels il fallût attendre l’appréciation et l’initiative des administrations d’état. Il fut décidé qu’on réprimerait les désordres partout où ils se produiraient, sans attendre aucune réquisition des autorités locales. En conséquence, toutes les milices locales et tous les corps de volontaires devaient être mis sous les ordres des commandans des, forces fédérales. Le général Hancock fut chargé de prendre le commandement supérieur dans les états atlantiques, et d’appeler à lui les garnisons de toutes les forteresses de la côte de l’Océan : les équipages de la flotte et l’infanterie de marine furent mis à sa disposition. Le commandant supérieur de la région de l’ouest, le général Pope, qui était au fort Leavenworth, eut ordre de transférer son quartier-général à Louisville, et d’y amener avec lui toutes les troupes qu’il commandait ; il serait renforcé par les régimens que le président avait décidé de retirer de la Louisiane et des autres états du sud. Toutes les garnisons de la frontière du Canada devaient se concentrer à Chicago, sous les ordres du général Drum. Le général Sheridan, qui était allé prendre la direction des opérations militaires contre les Sioux, reçut ordre de revenir en ramenant la plus grande partie de ses troupes, et de se diriger sur Cincinnati et Pittsburg. Des armes et des munitions furent mises à la disposition des maires de Baltimore, de Philadelphie et de New-York. La Pensylvanie fut déclarée en état de siège et placée sous la loi martiale ; il en devait être de même de la Virginie-Occidentale, de l’Ohio, du Maryland et de New-York, si l’ordre ne s’y rétablissait promptement. Enfin, tout fut préparé pour opérer une levée de 75,000 hommes ; mais, comme une pareille mesure aurait entraîné la convocation immédiate du congrès, l’exécution en fut différée jusqu’à une nécessité urgente.

Il était temps que le gouvernement fédéral prît des résolutions énergiques et fît connaître sa ferme détermination de mettre fin au désordre ; les administrations locales étaient hors d’état de faire face à la crise. Il devenait évident qu’une influence plus active, plus puissante et surtout plus générale que la Train men Union était à l’œuvre dans les grandes villes et dirigeait ces rassemblemens tumultueux qui faisaient fermer tous les ateliers et violentaient parfois les agens des chemins de fer eux-mêmes pour les faire mettre en grève contre leur gré. Il semblait qu’une puissance occulte et partout présente voulût contraindre tous les corps de métiers à une grève simultanée et provoquer une cessation générale du travail. les grévistes eux-mêmes se sentaient débordés et dépassés : ils étaient réduits à se défendre contre des auxiliaires qu’ils n’avaient point appelés. Un journal de Cincinnati publia une lettre d’employés de chemins de fer qui protestaient contre la fermeture violente des usines, comme n’étant pas de leur fait et comme de nature à compromettre leur cause. Malgré cette réclamation, deux meetings furent convoqués à Cincinnati par le comité local de l’Internationale, le premier pour une déclaration de sympathie en faveur des grévistes, le second pour protester contre l’intervention du gouvernement fédéral et inviter les travailleurs à prendre part à la lutte ; chaque fois l’estrade du haut de laquelle les orateurs parlèrent à la foule fut décorée de drapeaux rouges, et les discours eurent le caractère le plus révolutionnaire. Un meeting fut également convoqué à Saint-Louis du Missouri par le comité de l’Internationale : des délégués des trois sections y prirent la parole, chacun en sa langue, pour déclarer qu’il était du devoir des travailleurs de faire cause commune avec les grévistes. Les résolutions suivantes furent votées avec enthousiasme :

« Attendu que les ouvriers des divers chemins de fer de ce pays se lèvent en masse pour réclamer leurs justes droits ; « Attendu que le gouvernement des États-Unis s’est rangé du côté du capital contre le travail ;

« Il est résolu que le parti des travailleurs sympathise de tout cœur avec les employés de tous les chemins de fer du pays qui s’efforcent d’obtenir une juste et équitable rémunération pour leur travail ;

« Il est résolu que nous les soutiendrons dans cette lutte légitime du travail contre le vol et l’oppression, quelles qu’en soient les chances bonnes ou mauvaises et jusqu’au bout. »

Enfin le conseil suprême de l’Internationale, dont le siège est à Chicago, entra en scène. Il avait adressé à tous les comités et sous-comités locaux une circulaire ainsi conçue :

« A toutes les sections du parti des travailleurs aux États-Unis :

« Camarades ! — d’un bout à l’autre du pays, les ouvriers, des grands chemins de fer soutiennent en ce moment, pour leur existence, une lutte désespérée ; nous comptons que, dans cette lutte, chacun de nos membres donnera à nos frères toute l’assistance morale et matérielle possible, et secondera toutes les mesures raisonnables qu’ils jugeraient nécessaires.

« Par le comité exécutif,

« Philip Van PATTEN, secrétaire-général. »


Le 22 juillet, lorsque la perturbation lui parut assez générale pour alarmer tous les intérêts, le comité proposa indirectement sa médiation, en faisant imprimer et distribuer et en communiquant aux journaux l’adresse suivante :


« A toutes les organisations de travailleurs, à tous les ouvriers en général :

« Camarades ! — Nous appelons votre attention sur les questions suivantes, convaincus que les mesures que nous suggérons résoudront, si elles sont adoptées, le différend qui existe en ce moment sur toutes, les grandes lignes de chemins de fer de ce pays.

« Premièrement. — Le gouvernement national fera le nécessaire pour se rendre propriétaire et conduire l’exploitation de tous les chemins de fer et de toutes les lignes télégraphiques de ce pays, ainsi que cela a lieu actuellement chez les nations les plus avancées de l’Europe, et mettra ainsi fin au monopole actuel, le plus puissant des temps modernes.

« Deuxièmement — Les états et le gouvernement national limiteront la journée de travail à huit heures, afin d’assurer l’emploi de tous les travailleurs aujourd’hui inoccupés, dont le nombre, s’accroissant constamment et partout par l’introduction rigoureuse des machines-outils, devient une menace perpétuelle pour ceux qui sont assez heureux pour avoir de l’ouvrage, et ne peut manquer de réduire les salaires à un taux incompatible avec les nécessités de l’existence. Le travail des ouvriers les plus ignorans et les plus inexpérimentés pourrait ainsi être utilisé. « Par le comité exécutif du parti des travailleurs des États-Unis,

« VAN PATTEN, secrétaire-général. »


C’était sous prétexte de répandre ces idées par une propagande pacifique que les sous-comités de l’Internationale convoquaient des réunions publiques dans toutes les villes où le nombre des ouvriers leur faisait espérer de recruter des adhérens et de trouver des instrumens dociles. Chacune de ces réunions avait pour conséquence immédiate ou l’explosion ou la recrudescence de la grève. Il suffisait d’entraîner un corps de métier pour organiser une procession, c’est-à-dire la promenade dans les rues d’un rassemblement tumultueux qui se portait successivement dans toutes les usines, et, de gré ou de force, y faisait cesser tout travail, en menaçant de l’incendie. Si la police essayait d’intervenir, ses agens étaient roués de coups de bâton ou assommés à coups de pierres, et, comme pour célébrer cet exploit, les rassemblemens allaient briser les vitres et souvent dévaster et piller les maisons du maire, des principaux manufacturiers et de quiconque était désigné à l’animadversion de la foule. A Saint-Louis du Missouri, le journal le Républicain s’étant prononcé contre la conduite des grévistes, on eut peine à préserver son imprimerie de l’incendie ; les employés durent se barricader, s’armer et faire bonne garde nuit et jour. Une députation d’ouvriers se présenta chez le maire et lui signifia d’avoir à écrire au président Hayes que l’envoi de troupes fédérales à Saint-Louis ne ferait qu’aggraver et compliquer la situation. Toutes les grandes villes de l’ouest et du centre passèrent par cette épreuve, et demeurèrent pendant plusieurs jours à la discrétion de multitudes désordonnées qui, sans but précis et sans autre programme apparent que de marquer leurs sympathies pour les employés des chemins de fer, semblaient obéir uniquement à une pensée de destruction. L’état qui se trouva dans la position la plus critique fut l’Indiana. Jaloux de conserver sa popularité parmi la classe ouvrière, aux suffrages de laquelle il avait dû son élection, le gouverneur, M. Williams, refusa d’intervenir entre les compagnies de chemins de fer et leurs agens, déclarant que cette querelle de ménage ne regardait pas l’autorité civile. Requis par le juge fédéral du district de procéder à certaines arrestations, le shérif du comté d’Indianapolis, qui faisait lui-même partie de la Fraternité des mécaniciens, consulta le comité de l’association sur la conduite qu’il avait à tenir : il lui fut répondu qu’il pouvait prêter son ministère vis-à-vis des individus coupables d’attentats contre les personnes ou les propriétés, mais qu’il eût à s’abstenir pour le reste. Devant cette défaillance de toutes les autorités, les grévistes crurent qu’ils n’avaient plus qu’à prendre eux-mêmes le pouvoir pour réaliser leurs aspirations. Dans une réunion générale des employés de chemins de fer, tenue à Terre-Haute, le 24 juillet, les résolutions suivantes furent adoptées à l’unanimité :


« Attendu que la situation présente du pays demande la plus sérieuse attention et appelle une prompte et vigoureuse action de la part des classes laborieuses de la population ;

« Attendu que des efforts sont faits par une partie, et peut-être par la totalité des agens soudoyés du capital pour produire l’impression que l’état troublé du pays est dû uniquement aux employés de chemins de fer, tandis qu’en réalité et en fait il n’y a que l’exercice, par le travail opprimé, du droit imprescriptible de révolution contre les procédés tyranniques du capital,

« Il est résolu que nous faisons appel à nos concitoyens de toutes les classes pour qu’ils nous donnent leur sympathie et leur aide dans la résistance que nous opposons à l’oppression que le capital exerce sur le travail sans défense.

« Nous repoussons l’esprit de vandalisme, sous quelque forme qu’il se présente, et, pour mettre à l’abri de la violence toute personne et toute propriété aussi bien que pour nous assurer à nous-mêmes protection et sûreté, nous recommandons la nomination d’un comité de salut public, composé d’un membre pris dans chacune des branches de travail qui se sont jointes ou pourront se joindre au mouvement actuel : le comité aura pouvoir d’appeler à présider ses délibérations une personne distinguée à la fois par ses services civils et militaires.

« Le comité ainsi constitué sera autorisé à rédiger et à présenter à l’ensemble de ceux qui participeront au mouvement les règlemens qu’il jugera utiles, et à faire toute proposition pour qu’il soit statué par tous.

« Nous déclarons en toute sincérité et en toute assurance, et une fois pour toutes, que notre unique objet est de revendiquer les droits qui nous sont arrachés par la coalition du capital, et qu’aussitôt que notre but sera atteint, le mouvement que nous avons organisé prendra fin, mais pas auparavant. »


L’exécution de ce programme n’était rien moins que la substitution d’une dictature ouvrière au gouvernement établi. Devant le cri de l’opinion publique, le gouverneur Williams consentit à appeler les milices ; mais il était trop tard : partout la circulation était interrompue et les communications coupées. M. Williams, malgré les opinions qu’il se vantait de professer sur l’immixtion des autorités fédérales dans les affaires intérieures des États, se vit contraint à son tour de recourir à leur appui. Une des preuves les plus significatives de la pression exercée par une influence occulte sur les déterminations des ouvriers est la grève du New-York-Central. Les agens de cette compagnie n’avaient aucun grief contre leurs chefs, ils n’avaient subi aucune réduction, et ils déclaraient hautement ne pas vouloir se mettre en grève. Le comité de la section à laquelle ils appartenaient en avait décidé autrement. Il adressa à la compagnie la demande d’une augmentation de 25 pour 100 sur tous les salaires, et cette demande monstrueuse, qui n’avait d’autre objet que de provoquer un refus, étant demeurée sans réponse dans les vingt-quatre heures, il ordonna une grève immédiate. Les agens se soumirent à contre-cœur ; ceux qui auraient volontiers résisté furent contraints à l’obéissance par les employés du réseau Erié et les ouvriers qui s’étaient joints à ceux-ci. Cette grève était indispensable aux yeux des organisateurs du mouvement, parce que les lignes du New-York-Central touchent sur plusieurs points celles de l’Érié, et que cette dernière compagnie faisait passer les voyageurs et les valeurs par le réseau voisin. Il fallait rendre le blocus de New-York aussi complet que celui des autres grandes villes du centre, en coupant ses communications avec la région des lacs et avec la Nouvelle-Angleterre.

Un autre résultat de l’intervention de l’Internationale fut le réveil de la grève dans les districts houillers de la Pensylvanie. La sympathie des mineurs était naturellement acquise aux employés des chemins de fer ; mais, épuisés par une grève qui avait duré six mois et encore sous le coup de la répression sanglante qui avait mis fin aux désordres du mois de mars, les mineurs ne songeaient point à recommencer une lutte qui leur avait si mal réussi. Ils y furent amenés cependant, malgré les conseils et les exhortations du clergé des diverses confessions, qui attribua l’insuccès de ses efforts à la prédication incessante d’une nuée d’agens venus du dehors et dont l’arrivée était marquée par la tenue de conciliabules nocturnes. Le Central-Pensylvanien est propriétaire de plusieurs charbonnages, produisant ainsi le charbon dont il a besoin pour son exploitation ; par contre, les principaux charbonnages ont établi des chemins de fer d’embranchement pour se relier aux grandes lignes, aux canaux et aux ports d’embarquement. Lorsque les meneurs eurent entraîné les ouvriers de quelques charbonnages, ils se virent à la tête d’un corps d’opération, à l’aide duquel ils firent cesser tout travail dans les mines, sur les chemins de fer et dans les usines métallurgiques de la région, privant ainsi d’occupation 60,000 ou 80,000 ouvriers. Ils trouvèrent alors en mesure d’attaquer le New-Jersey, où leurs efforts étaient jusque-là demeurés impuissans. La législature de cet état a voté en 1875 une loi draconienne qui assimile à un délit et punit de peines très sévères le fait de préparer ou de seconder par une participation ou une assistance quelconque une grève dans le service des chemins de fer. Le gouverneur, M. Beddle, avait annoncé dès le début des troubles la ferme résolution de faire exécuter la loi ; il avait appelé sous les armes toutes les milices de ce petit état et fait occuper militairement les gares, les plus importantes afin d’assurer à tout prix les communications avec New-York et avec Philadelphie. Il réussit à empêcher tout désordre et tout acte de violence ; mais, le 23 juillet, un des coryphées de l’Internationale, Léander Thompson, accourut de New-York à Newark et y harangua un meeting général des associations ouvrières. Il s’éleva contre la conduite du gouvernement, qui n’offrait aux ouvrière d’autre remède contre la faim que la corde du bourreau ou les balles des soldats. C’était la faute des ouvriers si la tyrannie du capital durait encore ; ils n’avaient qu’à vouloir, ils n’avaient qu’à généraliser la grève pour créer une famine et avoir immédiatement raison de leurs oppresseurs. L’assemblée vota une série de résolutions tout aussi violentes que ce discours, flétrissant le congrès, la législature locale et les conseils municipaux comme les instrumens serviles des compagnies de chemins de fer et des ennemis du travail, protestant contre l’intervention des milices et déclarant que la cause des grévistes était celle de tous les ouvriers. La dernière résolution se terminait par cette déclaration : « La résistance à l’oppression est un devoir, l’abolition de la puissance de l’argent est une nécessité ; notre situation l’exige, nous la devons à nos enfans, et l’avenir approuvera notre conduite. » Le New-Jersey ne put résister davantage à la contagion qui avait gagné la région des mines. Le service fut interrompu sur la ligne de Trenton et Newark, et les communications entre New-York et Philadelphie se trouvèrent coupées.

Au même moment, on apprenait que, cédant à l’exemple et aux exhortations des grévistes américains, les agens du Canadien-Méridional, dont la ligne longe la rive supérieure du lac Érié, venaient de se mettre en grève et que la dernière voie de communication entre l’ouest et l’Océan-Atlantique était désormais fermée. Qu’allait devenir Chicago, centre du commerce des bois et des grains, s’il ne pouvait plus communiquer ni avec l’Europe ni avec New-York ? C’est à New-York que Chicago escompte son papier ; c’est de New-York qu’il reçoit les valeurs et les espèces avec lesquelles se soldent tous les produits agricoles de l’Illinois, du Michigan, de l’Iowa, du Wisconsin, et même d’une partie du Canada. Que de catastrophes commerciales pouvait entraîner le blocus financier de Chicago ! Le gouvernement fédéral recevait des autorités de cette ville et du général Drum, qu’il y avait appelé, les dépêches les plus alarmantes. La Reine des lacs, comme on appelle Chicago, ne compte pas quarante années d’existence, et elle a déjà 350,000 habitans : dix ou douze chemins de fer aboutissent à ses quais, et son port est toujours plein de navires. Sa population renferme un élément dangereux : ce sont les ouvriers employés au commerce des bois, les débardeurs, les déchargeurs, les portefaix, qui n’ont besoin ni d’instruction, ni d’apprentissage, ni d’expérience technique, auxquels il suffit d’avoir des bras vigoureux, qui sont mal payés et dont les professions servent de refuge à tous les mauvais ouvriers, à tous les déclassés, à tous les criminels qui ont passé à travers les filets trop lâches de la justice américaine, et aux réfugiés qui ont dû quitter l’Europe ou le Canada pour échapper aux conséquences de leurs fautes. L’agitation qui se manifestait parmi ces hommes dangereux, depuis le commencement des troubles, était un sujet d’appréhension pour les autorités de Chicago. Les ouvriers des chemins de fer ne pouvaient s’entendre, les agens de plusieurs compagnies se refusaient à faire grève, et les comités s’efforçaient de vaincre leur résistance. Les conciliabules nocturnes et les conférences se multipliaient sans résultat apparent. Des rassemblemens stationnaient en permanence devant les gares dans l’attente d’une décision qui n’arrivait pas. Le 23 juillet, après la distribution de la circulaire et du manifeste de l’Internationale, une réunion générale et publique des associations ouvrières fut convoquée pour obtenir l’adhésion des ouvriers au programme contenu dans ces deux documens. On a évalué à 15,000 ou 20,000 le nombre des personnes qui assistèrent à ce meeting. Les résolutions adoptées ne firent guère que reproduire le manifeste de l’Internationale, en l’assaisonnant de déclarations passionnées contre les compagnies de chemins de fer et la tyrannie du capital, et en l’accompagnant d’un vœu pour la réforme du gouvernement et l’organisation immédiate d’une fédération universelle du travail, sur une base nationale et internationale, afin d’arriver à une législation conforme aux intérêts des travailleurs. Quant aux discours prononcés, on jugera de leur violence par le langage d’un des orateurs, qui se déclara prêt pour toute action énergique qui serait jugée utile, et qui engagea les travailleurs à prendre immédiatement en main leur propre cause et à régler eux-mêmes leur différend avec le capital, même par le mousquet, si cela était nécessaire.

Déjà les aiguilleurs du Michigan-Central s’étaient mis en grève ; les hésitations des autres ouvriers cessèrent. Les ouvriers du Michigan-Méridional sortirent de la gare de la compagnie en procession. La foule les accueillit par des acclamations, et les accompagna ou les entraîna successivement aux diverses gares, où elle fit cesser tout service. Ce fut ensuite le tour des quatre grands laminoirs et des nombreuses fabriques d’instrumens agricoles que Chicago renferme, puis des scieries. Partout le travail fut arrêté, et 30 ou 35,000 ouvriers sans ouvrage parcoururent la ville en bandes nombreuses : le quartier sud de la ville occupé par les scieries et les dépôts de bois, se trouva immédiatement en leur pouvoir, et ils y interdirent la circulation. Le lendemain, ils recommencèrent leurs promenades, maltraitant la police et comme cherchant à provoquer une collision. L’alarme était grande : c’est une opinion accréditée à Chicago que, si l’incendie qui a dévoré les trois quarts de la ville, il y a six ans, n’a pas été allumé par les agens de l’Internationale, il a été propagé et entretenu par eux comme un moyen de créer du travail : ce qui est certain, c’est qu’un grand nombre d’ouvriers, au lieu d’aider à arrêter les flammes, ne parurent occupés que de piller les quartiers envahis par l’incendie. Ces souvenirs éveillaient mille craintes : à quels excès de mauvais conseils ou l’ivresse ou un incident fortuit ne pourraient-ils pas pousser ces multitudes où tant de gens sans aveu étaient mêlés aux oisifs, aux désœuvrés et aux curieux ! Ne suffisait-il pas d’une seule mèche enflammée pour amener la destruction des soixante-dix elevators, ou greniers à blé, établis le long des quais, et qui reçoivent et expédient tous les ans 80 millions de boisseaux de blé ? tous les chefs des grands établissemens consignèrent leurs employés et leur distribuèrent des armes. L’autorité municipale armait la police, et enrôlait des constables spéciaux ; les vétérans de la guerre civile s’organisaient en compagnies pour coopérer au maintien de l’ordre. Les deux régimens de milice, recrutés dans la ville, étaient consignés dans leurs quartiers depuis quarante-huit heures ; mais ces forces n’étaient pas jugées suffisantes : on attendait des régimens de milice du dehors, et surtout des troupes régulières. Le commandant des, forces fédérales pressait l’arrivée des renforts qui lui étaient annoncés. Ces renforts, composés de cavalerie et d’artillerie, arrivèrent dans la nuit du 24 juillet. Le lendemain, on se crut en mesure d’agir : les points principaux de la ville furent occupés militairement, l’artillerie fut mise en batterie dans les voies les plus larges, et l’on entreprit de délivrer les quartiers où des assassinats et des vols commençaient à se commettre. Des collisions sanglantes eurent lieu sur plusieurs points ; vingt et une personnes furent tuées, quatre-vingt-douze reçurent des blessures graves : tous les rassemblement furent dispersés, et la liberté de la circulation fut rétablie. Les troubles recommencèrent le lendemain, mais avec moins de gravité. Néanmoins il fallut pendant plusieurs jours encore faire garder militairement les établissemens publics et multiplier les patrouilles : les troupes fédérales continuèrent de bivouaquer sur les places publiques. Les ouvriers qu’on avait violentés ou intimidés retournaient à leur travail ; mais des attroupemens continuaient à se former, et semblaient n’attendre que l’abandon des mesures de précaution et l’éloignement des troupes pour recommencer le désordre.

Tous les regards étaient tournés vers New-York : on se souvenait des émeutes qui avaient ensanglanté cette ville pendant la guerre civile et en 1874. Que d’élémens dangereux au sein des deux millions d’âmes qui peuplent New-York et Brooklyn ! Où trouverait-on les forces nécessaires pour rétablir l’ordre dans cette grande cité s’il s’y produisait un soulèvement comme à Baltimore ou à Pittsburg ? Le gouvernement Fédéral n’avait plus un seul homme dont il pût disposer : on n’avait laissé dans la plupart des forteresses que cinq hommes et un sergent pour fermer les portes. Il faudrait donc lever des troupes, et, en attendant qu’elles fussent prêtes à agir, commerce, industrie, relations sociales, tout serait suspendu : la confédération entière demeurerait comme frappée de paralysie. Les journaux de New-York adressaient aux ouvriers les exhortations les plus pressantes. Ils démontraient l’injustice et la folie de la grève, ils recommandaient le calme et le respect du repos public. Le dimanche 22 juillet, dans tous les temples et dans toutes les églises, les prédicateurs prirent le même sujet pour texte de leurs allocutions et prêchèrent l’obéissance aux lois, Deux courans se manifestaient parmi les ouvriers. Les plus intelligens et les plus laborieux comprenaient que force finirait toujours par rester à la loi, que tout désordre, se traduisant par la destruction de propriétés, aboutirait uniquement à une augmentation des taxes locales ; les villes et les comtés sont responsables de tous les dommages qui résultent d’une perturbation de la paix publique, et New-York payait encore chèrement les frais de ses dernières émeutes. De plus, ces ouvriers étaient sensibles à la réprobation dont l’opinion publique avait frappé les incendiaires et les pillards de Pittsburg, et ne voulaient point paraître les excuser : ils se rendaient compte du trouble apporté dans les affaires et des conséquences que la prolongation d’un pareil état de choses pouvait avoir pour eux-mêmes. D’autres au contraire, et parmi ceux-ci les ouvriers du port, qui formeraient à eux seuls une armée, se monteraient les plus violens, témoignaient hautement de leurs sympathies pour les grévistes, traitaient d’inique la conduite des autorités locales et du gouvernement, et parlaient d’y répondre par une grève universelle. Ils s’attroupaient autour des lieux de rassemblement de la milice, sifflant et huant les miliciens, et ne laissant aucun doute sur leurs dispositions hostiles. Certaines réunions ouvrières, tout en votant de vagues déclarations de sympathie pour les ouvriers de chemins de fer, recommandaient l’emploi exclusif des moyens moraux et des voies légales pour améliorer leur situation. Dans d’autres au contraire, on faisait audacieusement l’apologie des incendiaires de Pittsburg, qui avaient fait usage des seules armes laissées au désespoir : ils avaient donné une leçon au capital, et, si leur exemple était courageusement suivi, cette leçon finirait peut-être par profiter.

Qui l’emporterait de ces deux courans dont l’un assurerait le maintien de la tranquillité, publique, dont l’autre déchaînerait sur la ville toutes les honneurs de la guerre civile ? L’Internationale voulut frapper un grand coup : elle convoqua pour le 25 juillet, dans l’immense place de Tompkins-Square, un meeting monstre de toutes les associations ouvrières : elle couvrit la ville de ses affiches. Deux estrades furent élevées aux deux bouts de la place, l’une pour les orateurs anglais, l’autre pour les orateurs allemands. Le comité poussa l’audace jusqu’à envoyer le président de la section allemande, Justus Schwab, demander aux autorités municipales d’épargner au peuple la présence irritante des agens de la police, 200 commissaires, choisis par les organisateurs du meeting, devant assurer la maintien de l’ordre. Cette singulière requête fut accueillie comme elle le méritait. Le maire était résolu à ne négliger aucune précaution. Il avait obtenu du gouverneur de conserver à New-York 10,000 miliciens ; il les consigna immédiatement dans leurs quartiers jusqu’à nouvel ordre.

Le jour du meeting, la garnison des gares, occupées déjà par des détachemens d’artillerie, fut doublée ; les pièces furent chargées. Des armes fuirent distribuées à tout le personnel de la police, dont trois forts détachemens furent disposés à proximité immédiate de Tompkins-Square : le reste fut concentré à l’hôtel de Ville, avec une légion de constantes spéciaux, formée de citoyens qui avaient offert leur concours aux autorités, et auxquels on distribua des gourdins et des revolvers. Des fils télégraphiques relièrent tous les dépôts des milices à l’hôtel de ville, de façon à pouvoir mettre es mouvement en quelques minutes 10,000 hommes équipés, armés et tout prêts à marcher. Grâce à ces précautions intelligentes, le meeting se passa dans le plus grands calme : au lieu de 40,000 assistans que les organisateurs s’étaient vantés de réunir, il n’en vint guère plus de 10,000 ou 12,000. Les discours furent relativement modérés, même celui du citoyen Desmarets, ancien membre de la commune de Paris, qui avait brigué l’honneur de se faire entendre ; afin que la France fût représentée dans cette manifestation. Tout se termina par l’adoption d’une déclaration de principes, conforme aux doctrines de l’Internationale, et d’une adresse au président des États-Unis. Lorsque les discours furent terminés, la police empêcha l’auditoire de se former en procession pour parcourir la ville : elle le contraignit à se diviser en groupes quelle dispersa successivement ; une heure après le meeting, tous les miliciens étaient renvoyés chez eux, et le calme le plus parfait régnait dans les rues.

Ainsi s’évanouit le péril qui préoccupait toute la confédération. L’échec de l’Internationale à New-York, dont le télégraphe porta partout la nouvelle, fut considéré avec raison comme un pas important vers le rétablissement de l’ordre. Le gouverneur de l’état avait appelé sous les armes tous les miliciens : rassurés sur la tranquillité publique, les maires de New-York et de Brooklyn ne firent plus d’objections au départ des régimens locaux : il fut facile de concentrer plusieurs régimens à Hornelsville, à Buffalo, à Albany. Intimidés par ce déploiement de forces, et par l’arrestation de Donahue et de quelques autres de leurs chefs, les grévistes n’osèrent plus mettre obstacle à la réorganisation du service, et la plupart préférèrent reprendre leurs fonctions que de se laisser remplacer. Le rétablissement de la circulation sur l’Érié rendait inutile le maintien de la grève sur le New-York-Central, dont les agens revinrent avec joie à leur poste. Quarante-huit heures après le meeting de Tompkins-Square, les communications de New-York avec l’ouest étaient rétablies, et la poste distribuait dans cette ville, en un seul jour, 300,000 lettres arriérées.

Dans plusieurs états, le remède, comme il arrive souvent, sortit de l’excès du mal : les habitans des grandes villes ne se résignèrent pas longtemps au blocus commercial et au régime de terreur auxquels ils étaient condamnés par une poignée d’émeutiers. La défaillance de l’autorité leur donnait le droit de se protéger eux-mêmes. A Saint-Louis du Missouri, sur l’initiative de quelques personnes notables, les commerçans se réunirent, s’armèrent et s’organisèrent en compagnies. Ils se saisirent des principaux chefs de l’émeute, parmi lesquels se trouvèrent quatre membres de l’Internationale, l’Allemand Vischer, le Danois Loffgreen, Allen, le secrétaire du comité local, et Cuhrinn, délégué de l’Internationale européenne, qui avait télégraphié à Leipzig, le 26 juillet : « Saint-Louis, ville de 500,000 âmes, est à nous. » A la suite de ces arrestations, les rassemblemens furent dispersés de vive force, et des patrouilles de jour et de nuit furent organisées pour les empêcher de se reformer. Le gouverneur de l’Ohio, ayant obtenu du président de disposer des armes contenues dans l’arsenal fédéral de Columbus, fit distribuer des fusils aux principaux habitans de Columbus, de Cincinnati et de quelques autres localités où l’ordre fut rétabli par cette milice improvisée. A Pittsburg même, le calme fut ramené dans la rue par l’intervention des citoyens, alarmés des dangers qu’ils couraient, et exaspérés par les responsabilités financières que les incendies faisaient peser sur la ville. Ils s’armèrent et se réunirent pour protéger les propriétés menacées, organisèrent des patrouilles et entreprirent de désarmer les émeutiers ; la tâche ne fut pas malaisée. Après trois jours d’agitation et de pillage, épuisés par les orgies auxquelles ils s’étaient livrés, sans but et sans direction, la plupart des émeutiers ne songeaient qu’à mettre en sûreté leur butin et à se soustraire aux conséquences de leurs actes : on ramassa dans les rues nombre de fusils et d’armes abandonnées. Le comité de salut public, établi sous la direction du maire, écrivit au président qu’il croyait pouvoir répondre de l’ordre matériel, mais qu’il n’avait aucun moyen de faire recommencer le service sur les chemins de fer, et que, sans le rétablissement des communications, la ville était condamnée à la famine. Telle était du reste la situation d’un certain nombre de villes, dont l’approvisionnement avait été complètement interrompu par le blocus auquel elles se trouvaient soumises.

L’autorité fédérale déployait autant d’activité et d’énergie que l’exiguïté de ses moyens d’action le lui permettait. Quand le maintien de l’ordre parut assuré à Baltimore par la mise en état de défense des gares et des établissemens publics, les troupes fédérales, avec la coopération des milices du Maryland, entreprirent de reconquérir, section par section, le réseau du Baltimore et Ohio. Toutes les gares furent occupées par des détachemens ; des patrouilles furent organisées le long des voies ; des piquets accompagnèrent les premiers trains. Le général Hancock, qui avait transporté son quartier-général à Philadelphie lorsque la tranquillité de cette ville avait paru sérieusement compromise, organisa de la même façon la délivrance du Central-Pensylvanien. Des détachemens de troupes accompagnaient les ouvriers chargés de rétablir les voies détruites ou arrachées ; un train suivait rempli de soldats et ayant en tête une mitrailleuse installée sur une plate-forme. Quelques trains furent déraillés, des coups de fusil isolés furent tirés sur les soldats, et des pierres leur furent lancées au passage, mais nulle part une résistance sérieuse ne fut opposée aux troupes fédérales. Le comité de Pittsburg, reconnaissant sa défaite, fut le premier à envoyer dans toutes les directions l’avis de cesser la grève. Hormis dans l’Indiana, la circulation était rétablie, dès le 31 juillet, sur la plupart des voies ferrées.

Pittsburg, Harrisburg et Reading continuaient d’être occupés par de forts détachemens de troupes fédérales, dont la présence avait pour objet d’assurer la recherche et l’arrestation des coupables et de contenir la population ouvrière encore frémissante. Le bassin houiller de la Pensylvanie était encore le théâtre de graves désordres ; sur plusieurs points, les mineurs avaient incendié les bâtimens d’exploitation des compagnies charbonnières ; ailleurs ils avaient arrêté ou même détruit les appareils d’épuisement pour faire inonder les fosses et rendre la continuation du travail impossible. Des bandes de mineurs envahirent la ville de Scranton et y firent fermer les ateliers et les boutiques. Le maire, de peur de compromettre sa popularité, refusa de recourir au gouverneur et de demander l’envoi de quelques compagnies de milice ; il voulut haranguer les émeutiers, il fut battu, renversé, foulé aux pieds, et serait resté sur la place, si un prêtre catholique ne l’avait couvert de son corps et ne l’avait fait enlever par quelques ouvriers irlandais, La ville ne fut délivrée de ses envahisseurs que par l’initiative des principaux commerçais, qui se réunirent en armes à l’hôtel de ville, au nombre d’une centaine, marchèrent aux émeutiers et les dispersèrent par une couple de décharges, Il fallut occuper militairement toute cette région, où l’on ne pouvait évaluer à moins de 45,000 le nombre des ouvriers en grève. L’agitation fat lente à s’apaiser parmi « cette population ignorante et grossière, habituée à la violence et animée de ressenti mens aveugles, La grève ne se termina pas avant les premiers jours de septembre, et il n’a pas encore paru possible de retirer les troupes fédérales qui restent campées dans le voisinage des exploitations les plus considérables.


IV

Au sortir de cette crise, heureusement aussi courte qu’elle avait été intense, la nation américaine s’éveilla comme d’un cauchemar ; elle mesura avec stupeur et les dangers qu’elle avait courus et les pertes qui avaient été en quelques jours infligées à la fortune publique. Nombre d’esprits établirent un rapprochement entre les événemens de Baltimore et de Pittsburg et les scènes de la commune de Paris. Un journal de New-York traduisit même les récits de M. Maxime Du Camp comme un avertissement et une prédiction de l’avenir que la propagande socialiste prépare à la nation américaine. « Plusieurs millions de citoyens, disait-il, qui ne savaient pas, il y a un mois, ce que c’était que les trades-unions, ne l’ignorent plus aujourd’hui. Des milliers de membres de ces associations, qui ne comprenaient pas la portée des sermens qu’on leur imposait, en mesurent aujourd’hui toute l’étendue. » Une cruelle leçon venait en effet de démontrer aux Américains que leur pays n’était pas exempt, comme ils se plaisaient à le croire, des périls qui assiègent les vieilles sociétés européennes, et qu’il y avait peut-être lieu de surveiller avec plus d’attention certaines prédications et certains actes à l’égard desquels ils croyaient jusqu’ici pouvoir conserver impunément une indifférence absolue. Cette sécurité était trompeuse, et la presse américaine est unanime à reconnaître que l’existence, au sein de la société, d’un gouvernement occulte qui peut soulever contre les lois des milliers d’hommes, instrumens aveugles d’une volonté irresponsable, est un danger permanent et redoutable pour un pays, qui veut s’administrer lui-même par le libre consentement de tous tes citoyens. Seulement les journaux qui ont stigmatisé le plus sévèrement l’influence pernicieuse des trades-unions, qui ont écrit que la mitraille était la seule réponse à faire aux demandes de l’émeute, n’ont pas recherché les moyens de prévenir le retour d’un conflit. Comment désarmer les trade-unions, comment briser leur pouvoir sans toucher à la liberté d’association, si profondément enracinée dans les mœurs américaines ? Ou il faut régler et limiter l’usage de cette liberté, ou il faut en subir l’abus.

Ce qui a frappé plus encore les esprits réfléchis et les a profondément émus, c’est l’effondrement immédiat de toute autorité en présence de l’émeute. Affranchie des mille difficultés contre lesquelles luttent les sociétés européennes, la jeune société américaine marchait toute seule, et elle se figurait avoir des institutions protectrices de l’ordre public : au premier choc, tout s’est évanoui ; l’autorité s’est trouvée sans force et la loi sans défenseurs. L’assistance des citoyens a manqué aux shérifs pour arrêter les coupables, et les témoignages aux juges pour les condamner. Ici point de milices pour prêter main-forte aux magistrats, parce que la législature a rejeté les crédits nécessaires à leur organisation ; là des milices qui refusent obéissance, qui pactisent avec l’émeute ou lui rendent leurs armes : partout les gouvernemens locaux sont réduits à confesser leur impuissance. Contraint de suppléer à cette défaillance universelle, le gouvernement fédéral se trouve en face d’une poignée d’hommes. Si étendue qu’ait été la grève, elle n’a embrassé qu’un tiers de la confédération ; rien n’a bougé ni dans la Nouvelle-Angleterre ni dans les états du sud : Comment aurait-on fait si la répression avait dû s’étendre à tout le territoire ? Aussi le premier mot du général Sherman, appelé à Washington par le président, fut-il celui-ci : « Il nous faut une armée permanente de 50,000 hommes, ou la vie de ce peuple-ci ne sera plus qu’une émeute continuelle. » Parole significative pour qui se souvient que les Américains tiraient vanité du faible chiffre de leur armée permanente, comme la preuve la plus irréfutable de la supériorité de leurs institutions ! Le ministre de la guerre, M. Mac-Crary, en se déclarant confondu du secret profond dont les grévistes avaient su couvrir l’organisation et les préparatifs de leur campagne, a reconnu la sagacité et l’intelligence qui avaient présidé au choix des points de départ de la grève et en avaient réglé les développemens successifs, avouant qu’avec un peu plus de décision au début et en enlevant quelques rails les grévistes auraient pu créer des obstacles presque insurmontables aux mouvemens de troupes et rendre la répression aussi lente que difficile. Le ministre ajoutait : « tout ceci doit donner à réfléchir et rendra sans doute le congrès plus raisonnable sur le chapitre de l’armée. » On sait en effet que le dernier congrès a voté une réduction de l’effectif. Le ministre pourra mettre sous les yeux du congrès la pétition qu’il a reçue du comité de salut public de Pittsburg, demandant qu’on laisse dans cette ville, à titre de garnison permanente, les troupes qui y ont été envoyées.


« Nous croyons à peine nécessaire, dit cette pétition, de vous rappeler l’importance de Pittsburg comme point stratégique : permettez-nous cependant de vous faire respectueusement observer que c’est ici que le réseau pensylvanien atteint les eaux de l’Ohio, qui coulent sans interruption jusqu’au golfe de Mexique. Ce n’est pas seulement notre population, ce sont les milliers et centaines de milliers de familles entre cette ville et la Nouvelle-Orléans qui dépendent du bassin houiller de Pittsburg pour leur combustible, et qui reçoivent par les voies ferrées et les voies navigables dont notre ville est le centre la plupart des nécessités de la vie. En présence de ces faits et instruits par la cruelle expérience des dix derniers jours, nous vous demandons avec instance de laisser dans l’arsenal une garnison aussi forte que les exigences du service vous le permettront, Si, dans votre opinion et dans celle des officiers ici présens et au courant de notre situation, l’effectif au service des États-Unis n’est pas assez nombreux pour que vous puissiez détacher ici les forces nécessaires pour constituer une garnison suffisante, nous vous supplions respectueusement de faire enregistrer notre pétition, afin que dans la session qui va s’ouvrir l’attention du congrès puisse être appelée sur elle. »


Le désir des habitans de Pittsburg est partagé par bien d’autres localités. « Il est tout simple, disait le World de New-York, que tout New-Yorkais sensé, en lisant dans son journal, le lendemain du meeting de Tompkins-Square, les divagations de Conroy, de Swinton et de Schwab, n’en ait fait que rire et se soit félicité d’habiter une ville trop intelligente pour se laisser bouleverser par de tels songe-creux ; mais, si l’intelligence de New-York n’avait pas été représentée la veille par une légion de solides gourdins maniés par des gaillards aussi solides et par une réserve de fusils aux mains résolues de soldats-citoyens, la lumière du jour aurait pu éclairer un spectacle bien différent. La population de Pittsburg et celle de Baltimore ne sont pas moins intelligentes que celle de New-York : que n’ont-elles pas souffert des mains d’une poignée de sauvages ! »

La nécessité d’augmenter l’armée permanente, afin que le gouvernement ait toujours à sa disposition une force régulière, disciplinée, étrangère aux influences et aux passions locales et inspirant une confiance absolue, a été reconnue par la plupart des organes de la presse. Ceux-là pouvaient le moins en contester l’utilité qui ont reproché aux miliciens d’avoir manqué de patience devant les provocations de l’émeute et d’avoir fait un usage inconsidéré de leurs armes.

Toutefois le parti démocratique a trop souvent et trop longtemps reproché au gouvernement fédéral d’avoir fait servir l’armée à étouffer dans le sud les manifestations de la volonté populaire pour qu’il n’appréhende pas de se montrer inconséquent en votant une augmentation des forces fédérales. Ses journaux demandent que l’on commence par fortifier l’autorité et les moyens d’action des administrations locales, avant d’accroître les dépenses publiques et de faire un pas de plus dans la voie d’une centralisation dangereuse. Ils oublient de dire où ce surcroît de force et d’autorité pourrait être puisé avec l’application universelle du système électif. Quelques journaux font valoir ce qu’ils appellent « les ressources cachées et les dispositions non écrites de la constitution, » c’est-à-dire le droit de se protéger eux-mêmes qui résulte pour les citoyens de la défaillance des autorités légales : ils constatent qu’en maint endroit l’intervention spontanée des citoyens s’armant et s’organisant en comités de salut public et en corps de volontaires a suffi pour rétablir l’ordre. On peut faire observer que cette intervention sera nécessairement tardive, et si, en attendant qu’elle se produise, des propriétés sont détruites pour des millions, si surtout le sang humain vient à couler, l’économie qu’on aura pu faire sur le budget sera chèrement achetée. Qu’est-ce au fond que cette substitution de l’action privée à l’action publique dans le maintien ou le rétablissement de l’ordre, sinon la mise en mouvement d’une force irresponsable et arbitraire, qui n’est astreinte à aucune règle, retenue par aucune limite, et qui peut manquer impunément de modération, de sagesse et de justice ? C’est une application et une extension de la loi de Lynch, c’est-à-dire de pratiques violentes qu’une société civilisée ne saurait tolérer sans honte.

Qu’arriverait-il d’ailleurs si une lutte sérieuse s’engageait, si les fusils répondaient aux fusils ? Ces rassemblemens tumultueux, si facilement dispersés à Saint-Louis et à Cincinnati, n’avaient que des pierres et des bâtons, à peine quelques pistolets. Ce n’est pas en France ou en Allemagne qu’on aurait raison d’une émeute à coups de bâton. Les grévistes américains n’avaient aucune habitude des armes, aucune instruction militaire : il ne leur est pas même venu à la pensée de s’abriter derrière des barricades ; mais cette inexpérience peut cesser. « Que nous manque-t-il pour tenir tête aux soldats ? disait un mineur pensylvanien. D’avoir des armes et de savoir nous en servir. Nous pouvons l’apprendre. » Dans une réunion tenue par l’Internationale à New-York depuis la fin de la grève, Conroy a proposé d’acheter des armes et d’organiser dans chaque district électoral une compagnie de cent hommes « pour refréner les excès de la police. » Quelques jours plus tard, à Baltimore, un orateur populaire disait à un auditoire d’ouvriers en faisant allusion à la milice : « Est-ce que nous souffrirons longtemps que ces bourgeois couverts de passementeries nous fusillent quand nous demandons du pain ? » Que la société américaine ne s’y méprenne pas, ces grèves des chemins de fer, ces émeutes de Baltimore et de Pittsburg, qui ont été pour elle une douloureuse surprise, ont déposé plus d’un germe de guerre civile.

Les grévistes ne se montrent pas découragés par leur défaite, plusieurs des principaux ont annoncé que « l’affaire recommencerait au mois d’octobre, mais que les mesures seraient mieux prises. » Il ne paraît pas que cette menace soit sérieuse, car les mécaniciens, dont l’Union des chemins de fer se vante d’avoir le concours, se défendent d’avoir promis leur assistance pour le renouvellement de la grève. Bon nombre des chefs du dernier mouvement ont des comptes à rendre à la justice, et la présence du congrès, qui doit être convoqué dans le courant d’octobre, assurerait au gouvernement fédéral les moyens d’action nécessaires à une prompte répression. Ce qui n’est que trop réel, ce sont les progrès que ces tristes événemens ont fait faire aux menées de l’Internationale. Celle-ci, pour étendre son action sur des villes qui y avaient échappé jusqu’ici, met à profit les ressentimens que la répression des troubles et surtout l’intervention des milices ont laissés au sein de la population ouvrière. A Baltimore, ces ressentimens sont si vifs et se sont manifestés si ouvertement que le gouverneur a cru faire acte de prudence en gardant la milice sous les armes pendant plusieurs semaines, et en la faisant camper à proximité de la ville. Le 5 août, plus de 6,000 ouvriers remplissaient la grande salle et les galeries de l’Institut du Maryland, afin d’entendre un des orateurs de l’internationale, Mac-Donnel, rédacteur de l’Etendard du travail, venu à Baltimore pour y organiser le parti des travailleurs. Chaque fois qu’il arriva à l’orateur de prononcer le nom des administrateurs de quelques chemins de fer ou d’y faire allusion, cet immense auditoire se levait frémissant et éclatait en cris sauvages : « A la potence ! Il faut qu’ils soient pendus ! » Une tempête d’applaudissemens frénétiques accueillit les paroles suivantes : « C’est l’intolérable tyrannie du capital qui a réduit les grévistes à brûler les gares et à détruire les chemins de fer, et peut-être leur sort serait-il meilleur aujourd’hui, s’ils avaient donné plus tôt cette marque de leur énergie. Leur excuse est la nécessité, qui n’a pas de loi. Ce qu’ils ont fait, ils l’ont fait sous les étreintes de la faim et du désespoir, pour faire voir leur haine de la tyrannie et donner la mesure de leur force. » La conclusion de l’orateur ne fut pas moins applaudie : « Il faut, dit-il, que les travailleurs comprennent la nécessité d’une action commune en politique ; il faut qu’ils se séparent des républicains et des démocrates, qui sont d’accord pour les opprimer ; il faut qu’ils désignent et qu’ils élisent aux fonctions publiques des hommes pris dans leurs rangs. S’ils savent le faire, ils auront raison de leurs oppresseurs ; ils feront prévaloir un régime nouveau. Quant aux soldats, si cela devient nécessaire, les travailleurs sauront organiser des régimens pour balayer de l’existence les hommes qui oseraient faire feu sur eux. » A la suite de ce discours, l’assemblée vota par acclamation le programme de l’Internationale, à savoir la reprise par l’état des chemins de fer, des canaux, des télégraphes et des métiers à vapeur, et leur exploitation par des associations ouvrières sous la protection du gouvernement fédéral, l’établissement par le gouvernement fédéral et les gouvernemens locaux de bureaux d’organisation du travail, l’abolition du salariat, et le partage égal des profits entre le travail et le capital. Des délégués furent nommés sur place pour recevoir les adhésions et choisir les candidats qui devraient être appuyés aux élections de l’automne.

La même propagande se poursuivait avec le même succès à Philadelphie et dans les autres villes de la Pensylvanie. A Scranton, des avocats ont accepté le programme socialiste dans l’espoir de se faire élire aux fonctions judiciaires par le suffrage des mineurs. Les élections municipales et législatives ont eu lieu dans le Kentucky au commencement d’août. Les murs de Louisville se couvrirent d’affiches qui prêchaient la revanche du travail sur le capital, et les citoyens les plus considérables de la ville échouèrent devant des candidats ouvriers, par suite de l’entente qui s’établit entre le comité du parti des travailleurs et le comité républicain. Des candidatures socialistes se sont également produites dans l’Ohio et dans l’Illinois, en vue des prochaines élections.

Un des défauts des institutions américaines, qui est la conséquence fatale de l’application du système électif à toutes les fonctions publiques, c’est qu’il ne peut naître, sous l’influence des événemens ou d’un mouvement d’opinion, une force électorale sans que les partis cherchent à se l’attacher par des compromis ou des sacrifices de principes. Ceux qui s’alliaient aux free-soilers pouvaient alléguer qu’ils se rattachaient à une idée généreuse, mais n’a-t-on pas vu les partis américains sacrifier le droit de propriété avec les anti-renters, l’égalité religieuse avec les know-nothing, l’égalité politique avec les natifs Américains, la liberté des transactions avec les grangers. Les rancunes du commerce contre les compagnies de chemins de fer, les griefs des employés, les accusations portées par ceux-ci contre leurs administrateurs de chercher à recouvrer par des réductions de salaires les sommes dilapidées dans des vues d’ambition personnelle, ou gaspillées dans des guerres de tarifs, les souffrances de la population ouvrière, tout cela constituait, pour employer l’expression américaine, un capital politique dont les partis devaient chercher à s’emparer. La convention électorale républicaine de l’Ohio était réunie, le 3 août, afin de désigner les candidats du parti aux élections d’octobre. Elle a adopté un manifeste rédigé par M. Stanley Matthews, sénateur au congrès, dans lequel se trouve la déclaration suivante :


« Nous sympathisons cordialement avec la situation des travailleurs honnêtes et industrieux qui sont disposés à travailler et demeurent sans occupation, ou qui sont employés à des salaires insuffisans pour assurer leur bien-être (comfort) et leur indépendance, et comme marque de notre désir de trouver un remède à cette situation, nous recommandons :

« 1° Que le congrès établisse une administration nationale de l’industrie ;

« 2° Que le congrès exerce son autorité sur toutes les voies nationales de transport par la prescription et la mise en vigueur de règlemens raisonnables de nature à accroître la sécurité des voyageurs, à assurer un bon revenu au capital engagé et de bons salaires aux employés, en mettant fin à la mauvaise administration, aux traitement de faveur, et à l’agrandissement permanent des administrateurs, qui ont lieu aux dépens des actionnaires, des expéditeurs et des employés.

« 3° Qu’il soit institué un arbitrage obligatoire entre les patrons et leurs employés pour régler leurs différends, concilier leurs intérêts et faire prévaloir dans leurs rapports la justice et l’équité. »


Le candidat désigné pour les fonctions de gouverneur, le juge West, n’a point fait difficulté d’accepter ce programme, et voici comment il s’est exprimé sur cette question dans son discours d’acceptation :


« Si j’en avais le pouvoir, je voudrais tout au moins tenter l’expérience que voici : j’interdirais aux grandes compagnies de chemins de fer, ces grandes voies du commerce et de l’industrie, de réduire leurs tarifs par une concurrence ruineuse jusqu’au point de se mettre hors d’état de rémunérer équitablement leurs agens. J’irais plus loin : je fixerais un minimum de salaires pour tous ceux qui travaillent dans les mines ou sur les chemins de fer, et j’exigerais un compte des recettes nettes et de tous les produits du capital engagé ; à la fin de l’année, l’ouvrier recevrait, en sus de la rémunération fixe de son travail, un tant pour cent des bénéfices. Si les bénéfices étaient insuffisans pour rémunérer les ouvriers aussi largement qu’ils le désireraient, je dirais à ceux-ci : Supportez comme ceux qui vous emploient votre part de la perte ; mais, si les recettes sont suffisantes pour donner un dividende, alors, au nom du ciel, que l’ouvrier qui en est digne ait aussi sa part du bénéfice. »


Il n’est pas sans intérêt de faire observer qu’un des membres du cabinet, le ministre des finances, M. Sherman, qui est citoyen de l’Ohio comme le président, se trouvait à Cleveland pendant que la convention républicaine y délibérait, et qu’il est le coreligionnaire politique et l’ami personnel de M. Stanley Matthews et du juge West. Lui-même s’est prononcé pour que le congrès intervienne législativement dans l’administration des chemins de fer ; il estime que cette intervention serait justifiée par l’article de la constitution qui confère au congrès le droit de régler le commerce avec les nations étrangères, avec les tribus indiennes et entre les états membres de la confédération. M. Sherman s’est montré moins favorable à l’idée d’établir un bureau, c’est-à-dire une administration de l’industrie, dont la création aurait pour conséquence de faire intervenir le gouvernement fédéral dans les questions industrielles et serait contraire à l’esprit des institutions américaines. L’opinion s’est du reste accréditée aux États-Unis que le conseil des ministres s’est plusieurs fois occupé des questions soulevées par la grève des chemins de fer et par la stagnation de l’industrie, et que le président consacrera à ces questions une partie de son prochain message.

La perspective de voir l’autorité fédérale, plus éloignée, mais par cela même plus affranchie des passions et des influences locales, plus impartiale, plus capable aussi d’assurer une protection efficace aux intérêts dont elle a charge, se substituer aux gouvernemens locaux dans le contrôle à exercer sur les chemins de fer ne paraît pas accueillie défavorablement par les compagnies. Le colonel Thomas Scott, président du Central-Pensylvanien, dans une lettre adressée à la North American Review, fait ressortir avec quelque amertume que les lignes mises sous séquestre ont été protégées plus promptement et plus efficacement que celles des compagnies qui font honneur à leurs affaires, parce que les administrateurs des séquestres, nommés par l’autorité fédérale, ont pu s’adresser directement aux juges fédéraux et requérir l’assistance des troupes fédérales, tandis que les compagnies, contraintes de s’adresser d’abord aux autorités municipales, puis aux gouverneurs des états, qui recouraient à leur tour au président, ont vu leurs propriétés détruites avant qu’il pût leur arriver aucun secours. N’est-ce pas dire implicitement qu’il attend ou qu’il acceptera volontiers du gouvernement fédéral la protection qu’il réclame et dont les événemens lui paraissent avoir démontré la nécessité ?

L’un des organisateurs de la grève, Donahue, dans une lettre aux journaux, s’est rallié avec empressement à l’idée d’un arbitrage pour régler les questions de salaires ; mais il n’a point abordé les difficultés d’exécution : comment s’opérera la désignation des arbitres ? où puiseront-ils les règles de leurs décisions, et quels moyens auront-ils de faire accepter et de faire exécuter ces décisions ? Soustraira-t-on le travail à la loi universelle de l’offre et de la demande ? Si des ouvriers se proposent pour faire un travail au prix que d’autres ouvriers auront refusé, sera-t-il interdit de les employer, et les exclura-t-on de la préférence qui leur serait due ? Imposera-t-on ainsi au consommateur, par l’enchérissement artificiel de la main-d’œuvre, une élévation dans le prix de tous les objets ? Les journaux démocratiques traitent avec une extrême sévérité la conduite des républicains de l’Ohio et leur programme, qu’ils qualifient d’amorce grossière pour capter les suffrages des socialistes. La participation obligatoire des ouvriers aux pertes et aux bénéfices des entreprises leur paraît une idée chimérique, et ils considèrent l’intervention de la loi ou d’une administration publique dans la gestion et dans les comptes des opérations industrielles ou commerciales comme la destruction de toute initiative et de toute liberté, comme un empiétement monstrueux sur les droits individuels. Ils demandent comment le congrès pourrait s’emparer de l’exploitation et de l’administration des chemins de fer sans faire table rase des droits des états qui ont concédé et sans méconnaître le droit de propriété des actionnaires. Compte-t-on exproprier ceux-ci pour pouvoir disposer librement de leur bien, mettre aux mains du gouvernement l’exploitation de 100,000 kilomètres, la nomination de l’immense personnel employé sur les lignes, et, par la tarification de tous les transports, subordonner aux caprices législatifs toutes les combinaisons du commerce et de l’industrie ? Quel despotisme surgirait tout à coup au préjudice de tous les droits, au mépris de tous les intérêts ! Serait-il possible de faire un pas plus grand et plus irrévocable vers la centralisation la plus oppressive ? En faisant connaître ces appréciations de la presse démocratique, nous ne nous proposons pas d’entrer dans l’examen des questions relatives à ce que l’on appelle l’organisation du travail, nous voulons établir que ces questions ne sont plus particulières aux sociétés européennes, qu’aux États-Unis elles vont prendre place dans les discussions des partis et jouer un rôle dans la politique intérieure. Le réveil de l’activité industrielle et commerciale pourra les rejeter sur le second plan, la moindre crise les ramènera au premier. L’apparition de ces, questions constituent-elle un danger pour la société américaine ? Le New-York Herald, en répondant aux appréciations de la presse anglaise et aux conclusions que celle-ci prétendait tirer des émeutes de Baltimore et de Pittsburg, a surtout insisté sur ce fait, qu’à la différence de ce qui se passe en Europe il n’existe aux États-Unis aucun parti qui poursuive un changement de gouvernement et qui ait intérêt à porter atteinte aux institutions existantes. Il fait valoir les perspectives d’avenir que la colonisation de l’ouest ouvre devant les hommes mécontens de leur sort, et désireux d’arriver à l’indépendance. Que le Herald ne soit point trop prompt à se rassurer, il suffit de voir avec quelle prodigieuse rapidité s’accroît la population des villes américaines, pour se convaincre que l’ouest ne joue point à leur égard ce rôle d’exutoire bienfaisant destiné à absorber et à transformer tous les élémens dangereux. Les ouvriers assez économes et assez laborieux pour amasser le capital nécessaire à un petit établissement et assez courageux pour aller défricher les prairies ne sauraient être un danger pour aucune société ; mais les irréguliers, les paresseux, les débauchés n’émigrent jamais, redoutant moins les souffrances du chômage que les privations et le rude labeur qui attendent le colon. La proportion des mauvais élémens va donc en croissant dans les villes industrielles et dans les grands centres. Il est incontestable qu’à raison de l’accord des opinions sur cette question, la forme républicaine du gouvernement ne saurait courir aucun péril : ce qui est menacé aux États-Unis, c’est la tranquillité de la rue, c’est la liberté des transactions, c’est, comme l’a prédit Macaulay, la sécurité de la propriété.

Il est facile de faire comprendre comment le danger se produira. Un groupe de citoyens résolus a sauvé la ville de Scranton de l’incendie et du pillage en tirant sur un rassemblement qui avait roué de coups les agens de la police et presque assommé le maire. L’enquête ordonnée par la loi a été ouverte sur le corps des émeutiers qui avaient été tués ; l’alderman qui présidait le jury vise à la mairie, et dans l’espoir d’assurer le succès de sa candidature, il a fait rendre un verdict de meurtre avec préméditation contre les citoyens qui avaient prêté main-forte au shérif. Sans la présence des troupes fédérales, il les faisait arrêter par des volontaires qui s’offraient pour cet office, c’est-à-dire qu’il les aurait livrés aux émeutiers qu’ils avaient dispersés deux jours auparavant. Les citoyens atteints par ce verdict ont dû se rendre sous escorte devant le juge du comté, qui les a admis immédiatement à fournir caution ; mais ils devront comparaître aux assises. Il est probable que ce procès n’aura pour eux aucune suite fâcheuse ; mais que serait-il arrivé, si le juge avait été, comme le shérif d’Indianapolis, un membre ou une créature de l’Internationale ? La Fraternité des mécaniciens se flatte que dans le New-Jersey, à l’aide des voix de tous les agens et ouvriers des chemins de fer, elle empêchera la réélection de tous les membres de la législature qui ont voté la loi contre les coalitions et les grèves. Que le programme de l’Internationale s’exécute de point en point, que les mineurs de Scranton réussissent à élire, comme ils se le proposent, les fonctionnaires municipaux, les fonctionnaires et le juge du comté, quelle protection pourront attendre, en cas de grève ou d’émeute, un chemin de fer, un charbonnage, un établissement industriel, lorsqu’un officier de milice pour avoir répondu à la réquisition du gouverneur, un milicien pour avoir obéi au commandement de son chef, un citoyen pour avoir prêté main-forte à la loi, seront exposés à être poursuivis et condamnés comme assassins ? Les journaux américains se plaignent de la pusillanimité que les autorités ont montrée devant l’émeute, de la faiblesse des juges et de la mollesse de la répression ; que serait-ce donc si les instigateurs ou les complices de l’émeute étaient assis sur les sièges de justice ? L’histoire de la république romaine ne nous montre-t-elle pas que, dans les états où toutes les fonctions sont électives, c’est en s’emparant des magistratures par l’élection qu’on renverse l’empire des lois ? Se leurrera-t-on de l’espoir de prévenir ou de corriger les écarts du suffrage universel ? Quelques esprits, effrayés des résultats qu’il commence à produire aux États-Unis, rêvent de le réformer et même de le supprimer. Le ministre actuel des affaires étrangères, M. Evarts, est un adversaire déterminé du droit de vote illimité. La commission nommée par la législature de New-York pour refondre le code communal propose le rétablissement du cens dans les élections municipales.

Vaines et impuissantes tentatives ! le suffrage universel ne votera pas sa propre déchéance, et le remède n’est pas là. Quand la foi s’éteint dans les âmes, quand aucune voix ne rappelle à l’homme la grande loi du travail, quand aucune récompense ne lui apparaît plus comme la compensation de ses privations et de sa misère, quand la seule prédication qu’il entende est l’apologie de ses haines et la justification de ses appétits, quelle autre barrière que la force l’arrêtera dans la satisfaction de ses convoitises ? L’antiquité a eu ses guerres serviles, les États-Unis auront aussi les leurs, qui commencent sous la forme de coalitions et de grèves, et il est à craindre que le général Sherman n’ait vu juste en indiquant l’armée comme la seule protection efficace sur laquelle la société américaine puisse compter.


CUCHEVAL CLARIGNY.


  1. Voyez la Revue du 1er octobre.