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La Grande Encyclopédie, inventaire raisonné des sciences, des lettres, et des arts/Aristophane

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ARISTOPHANE, poète comique d’Athènes, poète comique d’Athènes, le plus illustre représentant du genre connu sous le nom de Comédie Ancienne. Sa vie est pour nous fort obscure. On s’accorde en général à placer sa naissance entre la 82e et la 84e Olympiade, c.-à-d. entre les années 452 et 444 av. J : C. Quelle était sa patrie ? On l’ignore. Parmi ses biographes, les uns prétendent qu’il était Egyptien, les autres, qu’il était né dans l’île de Rhodes, à Lindos ou à Camiros ; d’autres rapportent qu’il était originaire d’Egine ; d’autres enfin font de lui un Athénien du bourg de Cydathénaeon, dème de la tribu Pandionide. Selon toute vraisemblance, il était de race étrangère. Son père s’appelait Philippe : sans doute, étranger, il était venu de bonne heure s’établir à Athènes et y avait obtenu le droit de cité. Nous ne savons rien de la jeunesse d’Aristophane, de son éducation, de ses études. Ce qui est certain, c’est qu’à peine sorti de l’adolescence, il se mit à composer des comédies, mais ce fut d’abord sous des noms empruntés qu’il les fit représenter. Les jeunes poètes avaient peu de chance d’obtenir de l’archonte la direction d’un chœur. L’archonte accordait de préférence cette faveur aux poètes déjà connus et appréciés du public, à ceux sur le talent desquels on pouvait compter pour donner à la fête où devait avoir lieu la représentation tout l’éclat désirable. Parfois même, des poètes qui avaient fait leurs preuves se voyaient exclus du concours par la sottise ou la mauvaise volonté de l’archonte : c’est ainsi qu’un chœur comique fut refusé à Cratinus, un chœur tragique à Sophocle. Soit qu’Aristophane craignit, à cause de sa jeunesse, d’essuyer un refus du même genre, soit, comme il le dit dans la parabase des Chevaliers, qu’instruit par l’exemple de ses prédécesseurs, si souvent victimes de l’inconstance des Athéniens, il voulût, avant de concourir pour son propre compte, gagner la faveur des spectateurs et s’assurer leur sympathie, c’est par l’intermédiaire de deux de ses amis, Philonidès et Callistratos, poètes et sans doute aussi acteurs comiques, qu’il fit jouer ses premières pièces. Sa première comédie, où le chœur était formé de personnages occupés à célébrer un banquet sacré dans le temple d’Hercule, avait pour titre les Banqueteurs (Δαιταλήζ). Ce fut Philonidès qui se chargea de la présenter au public (427 av. J.-C.). Il n’en reste que des fragments. Aristophane y mettait aux prises, sous les traits de deux jeunes gens de mœurs opposées, l’un vertueux, l’autre débauché, l’ancienne et la nouvelle éducation. C’était déjà la thèse qu’il devait reprendre plus tard et développer avec tant de bonheur dans les Nuées. Les Banqueteurs remportèrent le second prix. L’année suivante, aux Dionysies urbaines, qui se célébraient à la fin de mars, Aristophane mit sur la scène une comédie toute politique, les Babyloniens. C’était le nom que les Athéniens donnaient en général à tous les esclaves de race barbare, sans doute à cause du grand nombre d’esclaves que la Babylonie fournissait à l’Attique. Le chœur des Babyloniens était composé d’esclaves meuniers. Nous n’avons encore de cette comédie que des fragments. Elle était dirigée contre le démagogue Cléon qui, déjà à ce moment, jouissait auprès du peuple d’un crédit considérable. Cléon ressentit vivement l’offense et, sous prétexte que les Babyloniens, où les institutions démocratiques d’Athènes n’étaient point ménagées, constituaient un véritable délit politique, il porta devant le conseil des Cinq-Cents contre Callistratos, l’auteur nominal de la pièce, une accusation de haute trahison (είσαγγελια) ; puis, atteignant Aristophane derrière son ami, il lui intenta une γραφή ξενίαζ. On appelait ainsi l’action criminelle dirigée contre l’étranger qui se faisait passer pour citoyen. Nous ignorons l’issue de ce procès. Il semble toutefois qu’Aristophane en sortit sans dommage, car nous le voyons de nouveau, l’année d’après, attaquer ouvertement, dans ses Acharniens, le terrible Cléon et rire de ses fureurs. Sa querelle avec Cléon dura d’ailleurs jusqu’à la mort de celui-ci (sept. 422). Après les Acharniens, où l’impétueux démagogue était encore une fois pris à partie, le poète fut de nouveau cité en justice. Une troisième accusation parait devoir être placée après la représentation des Chevaliers (424) ; mais elle n’aboutit pas plus que les deux premières. Alors, semble-t-il, ne pouvant obtenir des juges la condamnation de son ennemi, Cléon, décidé à se venger, fit fouetter Aristophane en plein public. On rit et le bruit courut que le poète, rendu plus réservé par cette correction, avait fait sa paix avec le démagogue. Il s’en défend dans un passage des Guêpes (jouées en 422), où, faisant allusion au châtiment que Cléon lui a infligé, il reproche amèrement aux Athéniens de l’avoir laissé frapper sans lui porter secours. Les Acharniens sont la première pièce d’Aristophane qui nous ait été conservée. Ils furent représentés aux fêtes Lénéennes de l’année 425 av. J.-C. (derniers jours de janv.) sous le nom de Callistratos, comme les Babyloniens. Ils obtinrent le premier prix (V. Acharniens). Enhardi par ce succès et sûr, désormais, de la faveur du public, Aristophane se décida, l’année suivante, à demander un chœur pour son compte et fit, sous son propre nom, représenter la comédie des Chevaliers.


Ce fut un véritable triomphe. Voici, en deux mots, le sujet de la pièce. Un vieil Athénien, Démos (le Peuple), a récemment acheté un esclave paphlagonien dont les bassesses le charment et qui a toute sa confiance. Mais autant ce nouveau serviteur, qui n’est autre que Cléon, est humble avec son maître, autant il se montre dur et arrogant avec les autres esclaves. Aussi, deux d’entre eux, auxquels le poète ne donne point de nom, mais qui représentent évidemment les généraux Démosthène et Nicias, cherchent-ils à se défaire de cet odieux camarade. Ils lui dérobent, pendant son sommeil, les oracles à l’aide desquels il dupe le Démos et le gouverne à sa guise. Un de ces oracles leur révèle que le jour où le Paphlagonien trouvera plus fourbe que lui, son règne cessera. Un charcutier vient à passer avec son éventaire : les deux amis l’appellent et lui persuadent qu’appartenant à la lie du peuple, il est l’homme désigné par l’oracle. Dès lors, nous assistons à un concours entre le Paphlagonien et le charcutier, qui essaie de le supplanter auprès du Démos. Tous deux s’empressent autour du mettre, protestant de leur zèle et le comblant d’attentions. Enfin, le Démos découvre que le Paphlagonien le trompait : furieux, il le chasse et donne sa place au charcutier. Dans cette comédie, le chœur, composé de chevaliers athéniens, classe intelligente et riche, représente la modération qui sied à la vraie démocratie, par opposition aux emportements aveugles d’une démagogie ignorante et brutale. Voici les autres pièces d’Aristophane qui sont venues jusqu’à nous. Citons en premier lieu les Nuées, représentées en 423, pendant la fête des Dionysies urbaines. Ce fut le vieux Cratinus qui remporta le prix avec, une comédie intitulée la Bouteille. Aristophane remania son œuvre, mais il est probable qu’il ne la remit pas au concours. C’est la seconde rédaction que nous possédons. Les Nuées sont dirigées contre Socrate, que le poète confond avec les sophistes, dont l’enseignement était alors en grande faveur auprès des Athéniens. Strepsiade, riche campagnard, n’a qu’un fils, Phidippide, qu’il aime tendrement. Par malheur, ce fils a la passion des chevaux et ruine son père. Strepsiade a emprunté pour payer ses folles dépenses. Il le conduira chez Socrate, où on apprend l’art des discours trompeurs : Phidippide éconduira les créanciers. Le bonhomme fait part de ce projet à son fils, qui refuse d’obéir. Strepsiade, alors, se rend lui-même chez Socrate et lui demande de l’instruire. Le reste de la pièce est une exposition burlesque des doctrines que l’opinion populaire prêtait aux sophistes. Les nuées qui forment le chœur personnifient les billevesées nuageuses et extravagantes qui faisaient, pour la foule, le fonds de l’enseignement sophistique. Les Guêpes, représentées en 422, dédommagèrent, semble-t-il, Aristophane de son insuccès. Il y tournait en ridicule l’universelle manie de juger qu’entretenait chez les Athéniens l’appât des trois oboles, ce besoin de chicane qui leur faisait rechercher comme un précieux avantage les fonctions de juge, cette vie passée au milieu des sollicitations importunes des demandeurs, des plaidoiries bavardes des défendeurs, des lenteurs inévitables d’une procédure savante et compliquée. On sait le parti que Racine a tiré des Guêpes dans sa comédie des Plaideurs. Le début de la pièce et le procès du chien Citron sont une imitation directe d’Aristophane. En 421, aux Dionysiens urbaines, nous voyons le poète aborder dans la Paix un sujet tout différent. A ce moment, on était las de la guerre qui, depuis dix ans, épuisait à la fois Athènes et Sparte. Le moment paraissait bien choisi pour faire entendre aux Athéniens des conseils pacifiques. Aristophane met en scène un vigneron de l’Attique, Trygée, qui a résolu d’aller trouver Jupiter pour savoir de lui ce qu’est devenue la Paix. Après bien des aventures, il finit par la découvrir dans une caverne où depuis longtemps la Guerre la tient captive. La pièce se termine par la peinture comique du désespoir des armuriers, partisans de la guerre, tandis que les marchands de faux se réjouissent et qu’un beau chant d’hyménée célèbre l’union de Trygée avec l’Automne, déesse des vendanges. La représentation de la Paix ne fut pas, semble-t-il, sans influence sur les événements qui suivirent, car, peu de temps après, Athènes et Sparte concluaient ensemble la trêve de cinquante ans connue sous le nom de Paix de Nicias (avr. 421). Dès lors, le théâtre d’Aristophane change de caractère. La politique y tient moins de place ; la critique littéraire et les questions sociales y occupent le premier rang.

Il convient pourtant de faire une exception pour Lysistrata (411), brillante fantaisie dans laquelle le poète se fait de nouveau l’interprète des amis de la paix (les hostilités avaient recommencé en 418) : il imagine une ligue de toutes les femmes grecques, retranchées sur l’Acropole sous le commandement de l’Athénienne Lysistrata, et décidées à ne réintégrer le domicile conjugal que le jour où leurs maris auront mis bas les armes. On devine aisément l’issue de cette grève d’un nouveau genre. A part cette comédie, toutes les pièces d’Aristophane postérieures à 421 et qui nous sont parvenues, se tiennent en général assez éloignées des préoccupations immédiates du jour. Les Oiseaux, représentés aux Dionysies urbaines de l’année 414, sont une mordante et spirituelle satire de la société contemporaine. Deux Athéniens, Evelpide et Pisthétæros, fatigués de vivre au milieu des procès, ont décidé de quitter leur patrie. Ils gagnent, non sans peine, la sauvage région qu’habitent les oiseaux et là, avec l’aide de la gent ailée, ils fondent une ville entre ciel et terre, Néphélococcygie, la cité des Nuages et des Coucous. Les importuns ne tardent pas à y arriver : c’est un poète, un devin, un géomètre, un marchand de décrets, qui tous viennent offrir leurs services et que Pisthétæros éconduit. Cependant la ville naissante, bâtie au milieu des nuages, intercepte la fumée des victimes qu’on sacrifie sur la terre en l’honneur des immortels, et les habitants de l’Olympe souffrent cruellement de la faim. Une députation vient, au nom de Jupiter, proposer aux citoyens de la jeune république un accommodement : à une condition, répond Pisthétæros, c’est que les dieux rendront le sceptre aux oiseaux. Les députés consentent et la pièce se termine par le mariage de Pisthétæros avec la Royauté. Les Femmes aux Thesmophories (411) et les Grenouilles (405) sont deux comédies dirigées contre Euripide. Dans la première, le poète représente les femmes athéniennes, célébrant la féte des Thesmophories en l’honneur de Cérès et de sa fille Proserpine. Elles profitent de ce que toutes se trouvent réunies, selon l’usage, dans le Thesmophorion pour délibérer sur le châtiment qu’il convient d’infliger à Euripide, en récompense des calomnies qu’il a répandues contre elles. Euripide, averti, fait déguiser en femme son beau-père Mnésiloque et le charge d’aller plaider sa cause au Thesmophorion. Mais Mnésiloque est découvert et gardé à vue. Euripide essaie de le délivrer et y parvient, non sans mal. Toutes ces scènes, fort habilement conduites, sont pour Aristophane autant d’occasions d’attaquer la poésie du grand tragique et de jeter le ridicule sur les innovations qui distinguaient son théâtre. Les critiques sont plus vives encore dans les Grenouilles. Bacchus, le dieu qui préside aux représentations dramatiques, las des mauvaises pièces qu’on joue en son honneur, a formé le projet de descendre aux enfers, pour en ramener son poète favori, Euripide, mort depuis peu. Il trouve Euripide en querelle avec Eschyle, à qui il dispute la préséance. Pluton, pour mettre un terme au débat, institue entre les deux rivaux un concours dont il fait juge Bacchus. Chacun des concurrents, vantant sa poésie, critique vivement celle de son adversaire. Bacchus prend parti tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre, jusqu’au moment où, se prononçant enfin, il déclare Eschyle vainqueur et le ramène sur la terre. L’Assemblée des femmes (392) et le Plutus (388) ont une portée plus haute. La première de ces deux pièces


est une satire de certaines utopies qui avaient cours alors et dont on retrouve quelques-unes sérieusement exposées dans la République de Platon (particulièrement dans le livre V). Le poète porte à la scène la grave question de la communauté des biens, dont il tire les effets les plus comiques et les plus inattendus. Quant au Plutus, c’est une sorte d’allégorie relative à l’injuste répartition des richesses, un drame tout philosophique appartenant au genre mixte et assez mal défini auquel on a donné le nom de Comédie Moyenne. — Telles sont les comédies d’Aristophane qui nous ont été conservées. Il en avait écrit beaucoup d’autres. On lui en attribuait 44, dont 4 étaient déjà considérées comme apocryphes par les anciens. De ces 44 pièces, 11 seulement nous restent : ce sont celles que nous venons d’analyser brièvement, depuis


Buste d’Aristophane.

les Acharniens jusqu’au Plutus inclusivement. A ces comédies demeurées intactes à travers les siècles, il faut ajouter plus de 700 fragments. La vie privée d’Aristophane nous est fort mal connue. Nous savons pourtant qu’il se maria et qu’il eut trois fils, Philippe, Ararôs et Nicostratos (appelé Philétæros par Suidas). Tous trois écrivirent, sans grand succès, à ce qu’il semble, pour le théâtre. Sur la fortune du poète, sur l’aisance dont il pouvait jouir, nous ne sommes pas mieux renseignés. Quelques vers de la parabase des Acharniens paraissent faire allusion à un domaine qu’il aurait possédé dans l’lle d’Egine. D’après deux vers d’une comédie dont le titre nous est inconnu, ses biographes supposent qu’il avait pour sa femme et pour ses deux fils Philippe et Ararôs des sentiments assez tièdes. Rien ne justifie cette hypothèse. Il semble, au contraire, qu’Aristophane se soit toujours montré pour ses enfants d’une paternelle sollicitude. Vers la fin de sa vie, on le voit présenter au public, comme son élève et son successeur, son fils Ararôs : c’est sous le nom d’Ararôs qu’il fit jouer les deux dernières pièces, aujourd’hui perdues, qu’il parait avoir composées, l’Æolosicon et le Cocalos. Platon, dans son Banquet, a tracé d’Aristophane un portrait demeuré célèbre. Il le représente comme un convive aimable, comme un causeur plein de verve et d’esprit. Nous ne savons rien de l’extérieur du poète, si ce n’est que, jeune encore, il était chauve : lui-même le laisse entendre dans un passage de la Paix. C’est cette particularité qui a conduit Welcker à reconnaître l’image d’Aristophane dans un buste en marbre provenant des environs de Tusculum, et que nous reproduisons.

La comédie d’Aristophane a toutes les allures du pamphlet ; elle s’attaque à la fois aux hommes et aux choses, aux idées et aux institutions, avec une audace dont la presse seule, telle qu’elle est organisée dans les pays libres, peut donner une idée. Les fines études de mœurs, les délicates analyses qui font le charme de la comédie moderne y tiennent donc peu de place. Ce qu’on y trouve surtout, ce sont des allusions aux événements contemporains, de violentes critiques et parfois aussi de sages conseils. Dans le théâtre actuel, ce sont les revues qui se rapprochent le plus de cette espèce de satire dramatique. Mais les revues sont soumises à une censure sévère : aussi se bornent-elles, en général, à viser les modes nouvelles, à parodier les pièces récentes, à rappeler d’une manière plus ou moins comique les faits saillants de l’année ; les allusions politiques sont rares et toujours discrètement voilées ; les personnages en vue n’y sont point pris à partie, ou, quand on les désigne, c’est avec mille précautions. Il n’en est pas de même chez Aristophane : pour lui, la scène est une tribune du haut de laquelle il accuse et poursuit de ses sarcasmes démagogues et sophistes, traitres et sycophantes, mauvais poètes et débauchés, sans prendre souci de présenter les événements dans un ordre rigoureux, nouant des intrigues qui se dénouent comme elles peuvent, ralentissant l’action par des épisodes inutiles, s’interrompant parfois pour lancer, par la bouche du chœur, contre tel ou tel citoyen, qui n’a que faire dans la pièce, de véhémentes invectives ou d’amères plaisanteries. Il en résulte qu’Aristophane est pour nous d’une lecture peu facile : il faut, pour le comprendre, recourir aux nombreuses scholies que des grammairiens très postérieurs, parfois mal renseignés, ont ajoutées à ses comédies ; il faut aller demander aux écrivains du temps la clé de certaines allusions qui resteraient pour nous inintelligibles sans leur secours ; il faut surtout se faire l’esprit antique, se transporter en imagination parmi les Athéniens de la fin du Ve siècle qui composaient l’auditoire du poète, assister à leurs luttes intestines et à leurs guerres, s’animer au spectacle de leurs passions, partager leurs engouements et leurs haines. A cette condition seulement on comprend Aristophane et, bien qu’alors même plus d’un passage demeure obscur, il semble, à lire ces drames, fidèles images de la vie des contemporains de Périclès et de Cléon, de Nicias et d’Alcibiade, qu’on ait sous les yeux une sorte de gazette d’Athènes toute remplie des préoccupations du jour, des polémiques ardentes et des ressentiments emportés du moment. Il y a pourtant des différences entre les comédies d’Aristophane et toutes n’ont pas ce caractère d’actualité et d’à-propos. On a vu que les Oiseaux, les Femmes aux Thesmophories, les Grenouilles, l’Assemblée des femmes n’ont point la liberté agressive des Acharniens, des Chevaliers, des Nuées, des Guêpes, de la Paix, de Lysistrata. Quant au Plutus, c’est une pièce à part, qui ne rappelle en rien la Comédie Ancienne. Cette variété tait honneur à Aristophane ; elle prouve la souplesse de son talent. Mais si l’on veut avoir de son génie une idée vraie, si l’on est curieux de se rendre compte de ce que fut entre ses mains ce puissant instrument de la comédie satirique qui fit la gloire du théâtre athénien dans les dernières années du Ve siècle, c’est aux Chevaliers qu’il faut aller tout droit ; dans nulle autre pièce on ne trouvera cette hardiesse, cette bravoure, cette verve mordante et passionnée, cette éloquence qui sont les qualités maîtresses de la Comédie Ancienne et qu’Aristophane possédait au plus haut degré. Il serait beaucoup trop long d’exposer ici dans le détail les sentiments d’Aristophane sur tous les usages, sur toutes les institutions dont il se raille. Qu’il suffise de dire que partout, en littérature comme en politique, en


législation comme en morale, il se montre un partisan résolu du passé. S’il attaque les démagogues, c’est qu’il est, avec les chevaliers, pour l’ancien état de choses et blâme les excès de la démocratie nouvelle ; s’il bafoue Socrate, c’est que, l’assimilant aux sophistes, il réprouve la morale mise à la mode par leur enseignement et tient pour l’antique sagesse qui a fait jadis la grandeur d’Athènes ; s’il critique Euripide, c’est qu’en admirateur convaincu de l’ancienne tragédie, il repousse Ies nouveautés à l’aide desquelles Euripide a tenté de la rajeunir ; s’il jette le ridicule sur les rêveries des utopistes qui prêchent le communisme et le bonheur universel, c’est que, respectueux de la tradition, il ne veut point qu’on ébranle les antiques fondements sur lesquels repose la société. C’est ce qui a fait dire de lui qu’il fut en tout un conservateur. Gardons-nous de voir, pourtant, dans cette tendance la preuve d’une doctrine mûrement réfléchie. Aristophane fut un conservateur, c.-à-d. un opposant, parce qu’il était de l’essence de la Comédie Ancienne de faire de l’opposition à tout ; il obéit à la loi du genre et se fit satirique par métier. Il est probable qu’à ce jeu il finit par prendre les sentiments qu’une nécessité purement littéraire lui avait primitivement imposés ; il critiqua ses contemporains avec sincérité ; il flagella son temps de bonne foi. Mais il ne faut pas faire de lui un réformateur à l’humeur chagrine qui trouva dans le théâtre l’occasion cherchée de produire à la lumière ses idées et ses théories. Ce qu’il fut avant tout, c’est un poète comique. Voilà ce qu’on ne doit jamais oublier. Le style d’Aristophane est une merveille. Les anciens en faisaient grand cas : on n’avait rien vu jusque-là d’aussi souple ni d’aussi varié. Avec sa vivacité et sa grâce, sa noblesse et sa familiarité, sa science profonde de la langue et des divers dialectes parlés en Grèce, Aristophane passait pour un maître sans rival, auquel Platon seul, dans ses meilleurs ouvrages, pouvait être comparé. Un beau distique, attribué précisément à Platon, résume sous une forme charmante toutes les qualités du grand poète : « Les Grâces, cherchant un sanctuaire impérissable, trouvèrent l’âme d’Aristophane. » (V. COMÉDIE. PARABASE). — Il existe un grand nombre d’éditions d’Aristophane, mais une bonne édition complète des onze comédies conservées et des fragments est encore à faire. Signalons, parmi les éditions complètes, l’éd. Didot, en 1 vol., suivi d’un 2e vol. contenant les scholies ; l’éd. critique de Blaydes, Halle, in-8 ; l’éd. critique de Bergk, Leipzig, Teubner, in-12 ; l’éd. commentée de Kock, Berlin, Weidmann, in-8. Outre ces éditions, qui contiennent tout ou à peu près tout Aristophane, il faut citer un certain nombre d’éditions particulières de chacune de ses pièces : pour les Chevaliers, les Grenouilles, le Plutus, les Femmes aux Thesmophories, l’Assemblée des femmes, les éd. critiques de A. Von Velsen, Leipzig, Teubner, 1869-83 ; pour les Acharniens et les Chevaliers, les éd. commentées de W. Ribbeck, Leipzig, Teubner, 1864, Berlin, Guttentag, 1867 ; pour les Nuées, la 2e éd. de W.-S. Teuffel, avec notes en latin, Leipzig, Teubner, 1863, et l’éd. du même avec notes en allemand, Leipzig, Teubner, 1867 ; pour les Guêpes et la Paix, les éd. commentées de Richter, Berlin, Schneider, 1858, et G. Parthey, 1860 ; pour les Grenouilles, l’éd. commentée de Fritzsche, Zurich, Meyer et Zeller, 1845. La meilleure traduction française d’Aristophane est celle de M. Poyard, Paris, Hachette.

Paul Girard.

Bibl. : O. Müller, Hist. de la litt. grecque, trad. par K. Hillebrand, Paris, 1883, t. III, pp. 269 et suiv. — Bernhardy, Grundriss der Griech. Litteratur, t.III ; Halle, 1872, pp. 622 et suiv. — E. Deschanel, Etudes sur Aristophane, Paris. — Jules Gurard, Revue des Deux Mondes, août et novembre 1878. — Müller-Strunbing, Aristophanes und die historische Kritik ; Leipzig, 1873.