La Grande Mademoiselle/03

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La Grande Mademoiselle
Arvède Barine

Revue des Deux Mondes tome 157, 1900


La Grande Mademoiselle


III. LE THEATRE ET SON INFLUENCE. — PREMIERS PROJETS DE MARIAGE. — FIN DE RÈGNE [1]


I

La Grande Mademoiselle et ses contemporains ont eu la passion du théâtre. Il n’y avait pas de bonne fête sans comédie. Les grands faisaient venir les comédiens chez eux et ne s’en lassaient jamais. Même à la campagne, même en voyage, il leur fallait ce divertissement, qui les ravissait, grâce à l’attrait de la nouveauté, quel que fût le répertoire, quels que fussent les acteurs. C’est tout à la fin du XVIe siècle que les « joueurs de mystères » ont été remplacés en France par des troupes de comédiens [2] qui firent bientôt fureur. Dès le début du règne de Louis XIII, la cour ne pouvait plus se passer de spectacle. En 1614, elle partit de Paris au mois de juillet et mit six semaines à se rendre à Nantes. Le roi n’avait pas treize ans. Nous savons par le Journal d’Hérouard, son médecin, qu’on le régala, tout le long de la route, de représentations. A Tours, il « alla à l’abbaye Saint-Julien ouïr la comédie française donnée par M. de Courtenvaut qui y logeait. » A Poitiers, il se rendit « au Palais avec la reine voir jouer la comédie par les écoliers des Jésuites. » A Loudun, « le roi eut en son logis la comédie française. » A La Flèche, il assista à trois représentations dans la même journée : « Va à la messe, puis au collège des Jésuites, où il vit réciter une pastorale. Après dîner, retourne au collège des Jésuites, où, en la grande salle, fut représentée la tragédie de Godefroy de Bouillon. En la grande allée du parc, à quatre heures, devant la Reine, la comédie de Clorinde. » Quand Gaston d’Orléans, aussitôt après son mariage, mena sa jeune femme à Chantilly, il manda une troupe de comédiens au château, « avec la musique et les violons, » rendant ainsi, rapporte un contemporain [3], « ce petit voyage fort divertissant. » Quand ce même prince, dans les circonstances qui ont été rapportées, se fit conduire sa fille à Tours pour lui présenter Louison Roger, il eut soin de ne pas laisser manquer de spectacle une princesse de dix ans : « Monsieur fit venir les comédiens, écrit Mademoiselle, et nous avions la comédie presque tous les jours. » Monsieur retourne en son château de Blois : sa troupe le suit. Mademoiselle rentre aux Tuileries (nov. 1637) : elle trouve le divertissement du théâtre dans toutes les maisons où elle fréquente.

Au Louvre, la scène ne chômait jamais, entre la comédie française, la comédie italienne ou espagnole, ou même anglaise [4], et les ballets dansés par la cour. A « l’hôtel de Richelieu, » aujourd’hui le Palais-Royal, il y avait deux salles de spectacle, une petite et une grande, montées avec un luxe de décors et de costumes qui faisait murmurer les contribuables d’alors. La Gazette de France de 1636 et 1637, qui accorde à peine de loin en loin un entrefilet à « la comédie du Louvre, » ne tarit pas sur les splendeurs offertes à ses invités par le tout-puissant et somptueux ministre. Le 2 février 1636, Anne d’Autriche va voir jouer « la Clorise, excellente comédie du sieur Baro, » à l’hôtel de Richelieu. « Après laquelle comédie, poursuit la Gazette, il y eut ballet, entrelacé d’une double collation : l’une, des plus beaux et plus rares fruits ; l’autre, de confitures que dix-huit pages dansans présentèrent en de petits paniers tous chargés de rubans d’Angleterre, tissus d’or et d’argent, aux seigneurs, qui les distribuèrent aux dames. » Mademoiselle est nommée parmi les invités de marque présens à cette fête.

Trois jours après, la Cour retourne à l’hôtel de Richelieu pour voir une autre pièce du même Baro, l’ancien secrétaire d’Honoré d’Urfé et le continuateur de l’Astrée [5] : « L’ornement du théâtre, rapporte la Gazette, la gentillesse de l’invention et la bonté des vers ;… le concert ravissant des luths, clavecins et autres instrumens ; l’élocution, le geste et l’habit des acteurs, mirent l’honneur de la scène en compromis entre tous les siècles passés et le nôtre. » Le théâtre de Baro nous paraît aujourd’hui insipide ; il eut un vif succès dans son temps.

Le 19 février, gala chez Richelieu en l’honneur du duc de Parme. On donna d’abord une « fort belle comédie, » avec « changement de théâtre » et intermèdes de luth, épinettes, violes et violons. Il y eut ensuite, toujours d’après la Gazette de France, un ballet, puis un souper où l’on vit le « beau buffet d’argent tout blanc » que le cardinal offrit au roi quelques années plus tard. Même en 1636, cela faisait beaucoup de danse et beaucoup de comédie pour un prêtre, en l’espace de moins de trois semaines. La suite de l’article montre que Richelieu en avait conscience, et qu’il ne dédaignait pas de se justifier : « On peut dire, sans flatter Son Éminence, que tout ce qui se passe par son ordre est toujours conforme à la raison ; et que jamais les devoirs qu’il rend à l’Etat ne choquent ceux que tout chrétien, et lui particulièrement, doivent à l’Eglise. »

Mademoiselle assistait à toutes ces fêtes, et elle n’avait pas neuf ans, et elle donnait elle-même « le bal et la comédie à la reine » dans son palais des Tuileries. Les enfans des grands étaient encore dans les bras de leur nourrice qu’on les menait déjà au spectacle. Une gravure du temps représente la famille royale à la comédie, chez le cardinal de Richelieu. La, salle a la forme d’un immense salon quelconque, beaucoup plus long que large et parqueté à l’ordinaire. A l’un des bouts, se trouve la scène, exhaussée de cinq marches. Le long des murs, deux rangs de galeries contiennent les invités, les femmes en bas, les hommes au-dessus. Quelques sièges ont été apportés au milieu de la salle, pour Louis XIII et sa famille. Monsieur est assis à la gauche du roi. A la droite d’Anne d’Autriche, sur un petit fauteuil d’enfant, on aperçoit le Dauphin, qui ne pouvait pas avoir plus de trois ou quatre ans. Plus à droite encore, une femme debout tient un gros poupon, le petit frère du Dauphin.

Cette assiduité des enfans de haute naissance au théâtre, dès le maillot et quel que fût le spectacle, assurait à « la comédie » un grand rôle dans l’éducation. La jeunesse aristocratique buvait des yeux et des oreilles, si j’ose m’exprimer ainsi, et à un âge où la raison ne vient pas encore corriger nos impressions, l’un des répertoires dramatiques les plus romanesques que nous ayons jamais eus en France, l’un des plus propres à jeter une génération dans le faux et le chimérique. Il y avait là une aberration, qui tenait peut-être à ce que le théâtre était un plaisir nouveau, dont les inconvéniens, à pareille dose et pour des esprits aussi tendres, n’avaient pas encore été reconnus. J’imagine, en tout cas, que la présence habituelle des enfans dans les salles de spectacle a été pour quelque chose dans la condamnation de « la comédie, » au nom de la religion et des bonnes mœurs, par beaucoup de moralistes et de prédicateurs du XVIIe siècle. Ceux qui en dénonçaient les dangers, avec une sévérité dont l’excès nous étonne d’abord, en parlaient le plus souvent par expérience. Le prince de Conti, frère du grand Condé, n’eut qu’à se souvenir, lorsqu’il écrivit, au sortir d’une jeunesse peu édifiante, son Traité de la comédie et des spectacles [6], destiné « particulièrement » aux étourdis qui ne croyaient point faire de mal en fréquentant le théâtre. « J’espère leur prouver, dit le prince au début de son ouvrage, que la comédie, en l’état qu’elle est aujourd’hui, n’est pas un divertissement innocent comme ils se l’imaginent, et qu’un chrétien est obligé de le regarder comme un mal. »

Quelques pages plus loin, il précise ses accusations, et c’est, au fond, à l’Astrée qu’il fait son procès, lorsqu’il se plaint que rien n’intéresse plus, à la scène, en dehors de l’amour et des amoureux : « L’amour, dit-il, est présentement la passion qu’il y faut traiter le plus à fond ; et, quelque belle que soit une pièce de théâtre, si l’amour n’y est conduit d’une manière délicate, tendre et passionnée, elle n’aura d’autres succès que celui de dégoûter les spectateurs et de ruiner les comédiens. Les différentes beautés des pièces consistent aujourd’hui aux diverses manières de traiter l’amour ; soit qu’on le fasse servir à quelque autre passion, ou bien qu’on le représente comme la passion qui domine dans le cœur. » Le prince oppose à cette « corruption » les graves leçons offertes à la foule par les tragiques grecs, et il se lamente d’un changement dont l’origine était facile à démêler. « Pendant plus de quarante ans, écrivait Segrais, on a tiré presque tous les sujets des pièces de théâtre de l’Astrée, et les poètes se contentaient ordinairement de mettre en vers ce que d’Urfé y fait dire en prose aux personnages de son roman. » Segrais exagère ; l’Astrée n’a pas fourni [7] « presque tous les sujets des pièces de théâtre ; » mais c’est bien par elle qu’est venue à l’amour et aux amoureux leur importance extraordinaire sur les planches : c’est elle, encore une fois, qui a fait accroire à la société française, malgré la réaction passagère due à Corneille, qu’il n’y avait que cela de pathétique dans le monde. Ni nos romanciers, ni nos dramaturges ne sont encore parvenus, sauf de trop rares exceptions, à se dégager d’une erreur qui limite singulièrement leur art.

Tout le monde ne pouvait pas être invité au Louvre ou chez les grands. Il existait à Paris deux théâtres payans, analogues aux nôtres : l’hôtel de Bourgogne, situé rue Mauconseil, entre la rue Montmartre et la rue Saint-Denis, et le théâtre du Marais, établi Vieille rue du Temple, dans un quartier excentrique assez dangereux la nuit. Si je n’en ai point parlé plus tôt, c’est qu’il fut longtemps presque impossible à la société polie de les fréquenter ; il n’y fallait même pas songer pour les femmes, sauf les jours de galas où la cour de France daignait se transporter « chez les comédiens. » En temps ordinaire, l’hôtel de Bourgogne, le plus relevé des deux, n’était ni un bon lieu, ni un lieu sûr. La forme et la disposition de la salle étaient les mêmes que chez Richelieu : deux rangs de galeries le long des murs, formant les loges, « et, au-dessous, le parterre, un vaste espace où l’on se tient debout [8]. » Une heure ou deux avant la représentation, cet espace se remplissait de tout ce que Paris contenait de plus turbulent et de plus mal embouché en pages, laquais, écoliers, soudards, artisans, populace et voleurs de profession. On y jouait, on y mangeait, on y buvait, on s’y battait à coups de pierres ou à coups d’épée, on y était sans cesse occupé à défendre sa bourse ou son manteau contre les filous. Avec quel vacarme tout cela se passait, quels cris, quelles chansons, quelles apostrophes obscènes, les contemporains ne se sont pas fait faute de le raconter. Le charivari continuait pendant la représentation : « Dans leur plus parfait repos, rapporte un témoin oculaire [9], ils ne cessent… de parler, de siffler, et de crier,.. et ils ne se soucient guère d’entendre ce que disent les comédiens. » Ils s’en souciaient encore trop, car c’était pour plaire à cette racaille qu’on jouait dans les théâtres payans des farces d’une abominable grossièreté. La tragédie n’était goûtée que dans les hautes classes : « — Nous voyons dans la cour de France, dit un autre témoin oculaire, l’abbé d’Aubignac [10], les tragédies mieux reçues que les comédies, et que, parmi le petit peuple, les comédies et même les farces et vilaines bouffonneries de nos théâtres sont tenues plus divertissantes que les tragédies. » Le même d’Aubignac écrivait vers 1666 : « Il y a cinquante ans, une honnête femme n’osait pas aller au théâtre. » Ce n’était pas, au moins, que l’envie en manquât aux honnêtes femmes. Entre leur ardent désir de jouir du plaisir à la mode et les efforts de Richelieu pour rendre la scène moins licencieuse, il se produisit simultanément, aux environs de 1630, une épuration de la salle par l’effet d’un répertoire plus choisi, et une épuration du répertoire sous l’influence d’un public plus délicat. Une fois en train, le mouvement alla s’accélérant. « Au temps du Cid [11] ce n’est plus le peuple qui domine au théâtre : il s’en va aux foires Saint-Laurent ou Saint-Germain, sur le Pont-Neuf ou sur la place Dauphine, se presser autour des tréteaux, des charlatans et des farceurs ; ceux qu’on voit maintenant remplir le parterre et les loges, ce sont les bourgeois, le monde de plus en plus nombreux des gens de lettres, les gentilshommes, et surtout les femmes, les femmes qui, vers 1620, « n’osaient pas aller à la comédie, » et qui, en 1636, « se montraient à l’Hôtel de Bourgogne avec aussi peu de scrupules qu’à celui du Luxembourg [12]. » Le beau monde avait aussi appris le chemin du théâtre du Marais depuis que Corneille y avait donné « la merveille du Cid. » Il ne manquait pas d’occasions de voir le Cid à la cour ou chez les grands : « Les comédiens, dit M. Lanson, furent appelés trois fois au Louvre pour le jouer, et deux fois à l’Hôtel de Richelieu [13] ; » mais on était trop impatient pour attendre une occasion ; chacun voulait voir, et tout de suite, la pièce qui soulevait un si prodigieux enthousiasme, et la foule se précipita Vieille rue du Temple. L’acteur Mondory, qui faisait Rodrigue, écrivait à Balzac le 18 janvier (1637) : « On a vu seoir en corps aux bancs de nos loges ceux qu’on ne voit d’ordinaire que dans la Chambre dorée et sur le siège des fleurs de lis. La foule a été si grande à nos portes, et notre lieu s’est trouvé si petit, que les recoins du théâtre qui servaient les autres fois comme de niches aux pages, ont été des places de faveur pour des cordons bleus, et la scène y a été d’ordinaire parée de chevaliers de l’ordre [14]. »

Il n’y eut donc plus de femmes qui n’allassent à la comédie quand elles le voulaient, et elles le voulaient presque toutes avec passion. Celles qui la voyaient à la Cour ou chez les particuliers ne s’en donnaient pas moins le ragoût des théâtres payans, car ce n’était pas la même chose ; malgré l’épuration du public, on y avait double spectacle, celui de la scène et celui de la salle. Les femmes des différentes classes abusèrent, comme les enfans des grands et avec des résultats analogues, d’un divertissement qui peut fausser l’esprit, lorsque rien n’y fait contrepoids. On n’a pas oublié que la plupart d’entre elles n’avaient jamais rien appris, qu’elles ne lisaient que des romans, et du genre fabuleux ; Honoré d’Urfé était un réaliste auprès de ses successeurs, les Gomberville et les La Calprenède. Le théâtre eut une action profonde sur ces esprits neufs. De plus en plus, tout était pour l’imagination, rien pour la raison, dans le développement intellectuel des femmes. Ce défaut d’équilibre se retrouva dans leur conduite, ainsi qu’il fallait s’y attendre. Il contribua à en faire des personnes auxquelles il fallait à tout prix des aventures, et, plus encore, des sensations rares ; c’est une curiosité que les décadens n’ont, pas inventée ; l’écrivain Pierre Costar « se fit durer » six mois une fièvre tierce par « volupté, » pour jouir des rêves maladifs accompagnant l’accès. De notre temps, Pierre Costar aurait été mangeur d’opium ou morphinomane.

La Grande Mademoiselle dut une grande part de sa formation intellectuelle au répertoire dramatique de sa jeunesse. Je doute qu’elle ait jamais eu, jusqu’à plus de vingt-cinq ans qu’elle prit le goût de la lecture, d’autres leçons d’histoire que les tragédies qu’elle voyait jouer. Réfractaire comme elle l’était à la sentimentalité de l’Astrée, on peut dire que Corneille fut son professeur universel, et qu’aucun personnage du temps n’a dû autant, et de façon aussi évidente, à l’action puissante qu’il exerçait sur les âmes. Un mélange de bien et de mal sortit de cette éducation. On est contraint de reconnaître, lorsqu’on suit Mademoiselle dans la vie, que les idées encouragées par Corneille, pour hautes et nobles qu’elles fussent, n’étaient pas toujours sans inconvénient pour un public trop inexpérimenté ou trop impressionnable.


II

L’action de ce grand génie sur la société française a été capitale dans les années qui suivirent le Cid. Corneille avait trouvé la scène française sous l’influence d’Honoré d’Urfé. Nous n’avons pas à nous occuper ici des farces immondes qui faisaient la joie des crocheteurs de Paris ; elles n’ont rien à voir avec la littérature, et elles avaient d’ailleurs suivi la canaille dans son exode vers les tréteaux du Pont-Neuf, lors de l’invasion des théâtres payans par la bonne compagnie. Les pastorales, en revanche, méritent qu’on s’y arrête. Elles étaient en grande faveur auprès de la société polie, et c’est contre leur influence que Corneille a réagi. L’amour y prenait possession de la scène, ainsi qu’il avait été annoncé dans la pièce qui a fixé le genre et servi de modèle par tous pays : l’Aminta [15] du Tasse. Le fils de Vénus y apparaît, au prologue, sous un déguisement de berger, et tient aux autres bergers un discours qui est devenu peu à peu le programme de notre littérature d’imagination : « Aujourd’hui, on entendra ces forêts parler d’amour dans un style nouveau… J’inspirerai à des cœurs grossiers de nobles sentimens ; j’adoucirai leur langage et le son de leur voix ; car, en quelque lieu que je sois, je suis l’Amour, dans les bergers comme dans les héros ; j’établis, quand il me plaît, l’égalité entre les conditions les plus inégales ; et ma gloire suprême et le grand miracle de ma puissance est de rendre les musettes rustiques rivales des plus savantes lyres. » Nos poètes et nos romanciers modernes se sont plu à insister sur l’égalité de l’homme devant la passion, comme devant la mort ou la souffrance. Le XIXe siècle y a cru ; George Sand est sincère dans la Petite Fadette, M. Pouvillon dans les Antibel. Les contemporains de Louis XIII n’y croyaient pas ; l’amour d’un manant n’existait pas pour eux, pas plus que sa souffrance ; mais ils savaient que les bergers qu’on leur montrait sur la scène étaient des gentilshommes travestis, et ils accordèrent à leurs « soupirs » une grande part de l’intérêt qu’on avait réservé jusque-là aux sentimens et aux actions du genre héroïque. L’amour serait devenu dès cette époque le pivot dramatique par excellence, sans le théâtre de Corneille, qui remit en honneur les passions mâles.

Ce ne fut pas, toutefois, dès ses premières pièces. Corneille fit d’abord comme les autres. Il avait débuté par des comédies en vers : « Nous entrons, dit à leur propos M. Jules Lemaître [16], dans un monde qui… reste artificiel en ceci, que l’unique occupation, l’unique plaisir, l’unique souffrance, l’unique intérêt y est l’amour ; et que tout le demeurant de la vie sociale en est soigneusement éliminé… Jamais il ne s’agit d’autre chose que d’aimer ou d’être aimé ; et cela est vraiment accablant à la longue. » Dans ce monde, qui reste artificiel parce qu’il est impossible, on se dispute les cœurs, on les perd, on les retrouve, on se les vole, on se les rend, on se les renvoie pendant cinq actes comme des volans, le lecteur s’embrouille dans ces chasses-croisés, et il lui en reste une impression de fadeur et de fatigue. Cependant Corneille est déjà cornélien dans ces essais où il subit la mode du jour [17]. Ses héros ont des manières à eux d’être amoureux, des manières qui ne ressemblent en rien à la fatalité et à la possession que d’Urfé avait dépeintes et que l’on retrouvera bientôt dans Racine. Au milieu des intrigues les plus actives, ils prétendent rester maîtres d’eux-mêmes et avoir les sentimens qu’il leur plaît. C’est déjà le « culte de la volonté » qui ne va pas tarder à devenir la principe directeur de l’œuvre de Corneille. Dans la Place Royale, Alidor dit à Cléandre :

Je veux la liberté dans le milieu des fers,
Il ne faut point servir d’objet qui nous possède,
Il ne faut point nourrir d’amour qui ne nous cède,
Je le hais s’il me force, et, quand j’aime, je veux
Que de ma volonté dépendent tous mes vœux,
Que mon feu m’obéisse au lieu de me contraindre,
Que je puisse, à mon gré, l’enflammer ou l’éteindre,
Et toujours en état de disposer de moi,
Donner quand il me plaît et retirer ma foi.

Les jeunes filles de Corneille sont élevées dans l’idée que l’on aime effectivement où l’on veut, et elles mettent leur amour-propre à rester maîtresses de leurs affections. Le bonhomme Pleirante s’est aperçu que sa fille Célidée en tient pour Lysandre. Il lui laisse entrevoir qu’il l’a devinée et qu’il approuve son choix. Célidée repart fièrement :

Monsieur, il est tout vrai, son ardeur légitime
A tant gagné sur moi que j’en fais de l’estime…
J’aime son entretien, je chéris sa présence ;
Mais cela n’est enfin qu’un peu de complaisance,
Qu’un mouvement léger qui passe en moins d’un jour :
Vos seuls commandemens produiront mon amour.
(Galerie du Palais. )

Une autre ingénue, Doris, répond d’un ton offensé à sa mère, qui la croit éprise d’Alcidon, qu’elle reconnaît avoir mis les apparences contre elle :

Mais mon cœur se conserve au point où je le veux,
Toujours libre, et qui garde une amitié sincère
A celui que voudra me prescrire une mère…
Votre vouloir du mien absolument dispose.
(La Veuve. )

Le public approuvait ce langage ; il convenait à des gens qui mariaient le plus souvent leurs filles sans les consulter de se dire que l’on commande à son cœur. Après tout, c’était peut-être vrai, ou presque vrai, au temps où l’on y croyait ; la foi, jointe à la nécessité, engendre des miracles, et les mœurs en réclamaient à tout instant. On ne parlait qu’amour dans le monde, comme dans les comédies de Corneille ; chacun était épris ou feignait de l’être ; mais ce joli gazouillement se taisait au seul mot de mariage, car il ne venait pas à l’esprit de fonder un foyer sur un sentiment aussi personnel et aussi éphémère que l’amour. Il était entendu que l’on appartenait à la famille et au corps social avant de s’appartenir à soi-même, au rebours de l’opinion qui l’emporte de nos jours ; et que l’individu doit se soumettre, pour les actes essentiels de la vie privée, à une espèce de discipline publique, fondée sur les intérêts de la communauté. Le mariage n’échappait pas à cette loi ou, si l’on veut, cette tyrannie sociale. C’était au point que le Parlement s’en mêlait pour faire la police ; il défendit à la vieille Mme de Pibrac de se remarier une septième fois, à cause du ridicule de la chose, et à Mme de Limoges, à cause du mauvais exemple, de faire faire à sa fille, pour des raisons purement romanesques, un mariage honorable sans doute, mais désapprouvé par son tuteur. Nos arrière-grand’mères, chose frappante, ne gardaient pas rancune à leur destinée. Elles étaient véritablement cornéliennes par la conviction que la volonté contraint les sentimens dans une âme bien née, et elles mariaient leurs filles, sans scrupule et sans inquiétude, comme on les avait mariées elles-mêmes : la religion était là pour panser les jeunes cœurs meurtris par les exigences sociales et l’égoïsme des familles.

Corneille et son public s’entendaient donc au mieux, quand l’idée vint au poète, en quête de ce que nous appelons l’actualité [18], de flatter le goût du jour en écrivant une pièce espagnole. Il fit le Cid, dont l’immense succès ne put étouffer les nombreuses protestations soulevées par l’exotisme des sentimens et de la morale. La pièce se heurta aux mêmes résistances qui ont accueilli chez nous, il y a quelques années, la Maison de poupée, d’Ibsen. « On sait, dit M. Jules Lemaître, que l’enthousiasme du public fut prodigieux, mais que les critiques furent acharnées. Toutes n’étaient peut-être pas inspirées par une basse envie. Je crois à la bonne foi de l’Académie. Ses Sentimens sur le Cid ne parurent sans doute pas partiaux, ni injustes, à tout le monde… Le succès du Cid fut, en partie, un succès de scandale. Il est vraisemblable que beaucoup d’honnêtes gens pensaient, sur cette pièce, comme la majorité de l’Académie, comme le cardinal de Richelieu [19]… » Ces lignes sont encore plus vraies que ne le croit M. Jules Lemaître : elles sont la vérité même. Le Cid parut à une foule d’honnêtes gens une pièce immorale, parce qu’elle était l’apothéose de l’amour-passion, dont elle proclamait les droits aux dépens des devoirs les plus impérieux. Il y avait de quoi choquer une société où le contraire demeurait la règle, en dépit de la licence des mœurs. L’Académie n’était que l’écho d’un groupe considérable, lorsqu’elle reprochait à Chimène d’être « amante trop sensible, et fille trop dénaturée, » et elle se montrait moins exigeante que ne l’avait été jusqu’au Cid Corneille lui-même. Elle ne demandait pas aux amans de commander à leurs sentimens et d’aimer ou de n’aimer plus à volonté, sur un mot de leur famille ou de son notaire ; elle n’exigeait d’eux que de gouverner leurs actions, fût-ce à l’encontre de leur cœur. C’est déjà beaucoup d’indulgence ; au-delà, il ne reste plus qu’à supprimer la morale.

« Nous n’entendons pas, disent les Sentimens sur le Cid,… condamner Chimène de ce qu’elle aime le meurtrier de son père, puisque son engagement avec Rodrigue avait précédé la mort du comte, et qu’il n’est pas en la puissance d’une personne de cesser d’aimer quand il lui plaît. Nous la blâmons seulement de ce que son amour l’emporte sur son devoir, et qu’en même temps qu’elle poursuit Rodrigue, elle fait des vœux en sa faveur… C’est trop clairement trahir ses obligations naturelles en faveur de sa passion ; c’est trop ouvertement chercher une couverture à ses désirs ; et c’est faire bien moins le personnage de fille que d’amante. » L’exemple paraissait d’autant plus pernicieux que le génie de l’auteur l’avait rendu plus séduisant, et que le rôle de Chimène soulevait plus sûrement les acclamations de la salle.

On sait que Corneille fut très sensible aux critiques de l’Académie. Celles qui s’adressaient à la forme n’entrent point dans mon sujet. Soit que les autres eussent porté leurs fruits, soit plutôt que le poète, au fond de son âme, fût de l’avis des « honnêtes gens, » on ne le reprit jamais à célébrer « le triomphe de la nature sur une convention sociale… L’amour-passion ne réapparaîtra plus que dans Horace (Camille), et pour y être sévèrement traité. Il est très permis de penser que, si le poète avait rencontré le sujet du Cid quinze ou vingt ans plus tard, jamais il n’eût accordé à Chimène et à Rodrigue la licence de s’épouser [20]. » Il y a plus. Corneille commença dès lors à dédaigner l’amour, et à le croire indigne d’occuper une grande place dans la tragédie, ainsi qu’il l’a écrit plus tard : « Sa dignité, — il parle de la tragédie, — demande quelque grand intérêt d’Etat ou quelque passion plus noble et plus mâle que l’amour, telles que sont l’ambition ou la vengeance, et veut donner à craindre des malheurs plus grands que la perte d’une maîtresse. Il est à propos d’y mêler l’amour, parce qu’il a toujours beaucoup d’agrément, et peut servir de fondement à ces (intérêts et à ces autres passions dont je parle ; mais il faut qu’il se contente du second rang dans le poème, et leur laisse le premier [21]. » Il lui rogna en effet sa part, et de plus en plus. « L’amour triomphait dans le Cid, dit encore M. Jules Lemaitre ; il luttait dans Horace ; il était vaincu dans Polyeucte, mais non sans résistance. A partir de Pompée (et, auparavant, dans Cinna), il ne résiste plus guère, tout en parlant beaucoup. Presque plus une femme qui mérite ce nom. Des femmes d’une virilité démesurée :

Un peu de dureté sied bien aux grandes âmes.

« Ce ne sera plus qu’ambition emphatique, orgueil du sang, soif du pouvoir, fureur de vengeance. Plus d’amour-passion, partant plus d’obstacles aux passions « mâles… » Presque tous les personnages… seront des monstres de volonté… »

Ces « monstres » ont reparu, sous un autre nom, dans la littérature de notre siècle. Le culte de la volonté, inauguré par Corneille, a été relevé tout récemment par Nietzsche, dont le fameux « surhomme » a de grands airs de famille avec les héros cornéliens. « La vie, a dit Nietzsche, est ce qui doit toujours se dépasser soi-même. » Les personnages de Corneille tendent tous les ressorts de leur volonté pour arriver à « se dépasser » eux-mêmes, et, le jour où cela devient impossible, ils font bon marché d’une vie désormais sans objet. Horace veut mourir, au cinquième acte, parce qu’il craint, après ce qu’il a fait, de devoir renoncer à « se dépasser. »

Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats :
Il est bien malaisé qu’un pareil les seconde,
Qu’une autre occasion à celle-ci réponde,
Et que tout mon courage, après de si grands coups,
Parvienne à des succès qui n’aillent au-dessous ;
Si bien que pour laisser une illustre mémoire,
La mort seule aujourd’hui peut conserver ma gloire.

L’analogie entre le surhomme et le héros cornélien ne s’est pas arrêtée là ; la logique ne le permettait pas. Rien ne désarme aussi sûrement une volonté que le sentiment de la pitié. Corneille et Nietzsche en ont également affranchi leur humanité idéale. Le premier fait dire à Horace qu’il n’y a pas grand mérite à s’exposer soi-même. L’homme « hors de l’ordre commun » se reconnaît à ce qu’il n’hésite pas, quand il le faut, à attirer les plus grandes souffrances sur les êtres qui lui sont le plus chers.

Combattre un ennemi pour le salut de tous,
Et contre un inconnu s’exposer seul aux coups,
D’une simple vertu c’est l’effet ordinaire
Mais vouloir au public immoler ce qu’on aime,
S’attacher au combat contre un autre soi-même…
Une telle vertu n’appartenait qu’à nous.

Les lignes que voici de Nietzsche semblent une paraphrase du discours d’Horace : « Savoir souffrir est peu de chose ; de faibles femmes, même des esclaves, passent maîtres en cet art. Mais ne pas succomber aux assauts de la détresse interne et du doute troublant, quand on inflige une grande douleur et qu’on entend le cri de cette douleur, voilà qui est grand, voilà qui est une condition de toute grandeur. »

Le mépris de la pitié n’était pas plus particulier à Corneille que les idées sur le mariage exprimées dans ses premières comédies. Les seigneurs qu’il avait connus à l’hôtel de Rambouillet auraient eu grand’honte d’éprouver de la compassion. Ils laissaient les attendrissemens aux petites gens, convaincus qu’on peut et qu’on doit être juste et généreux, par des motifs plus virils et plus nobles que l’émotion involontaire où nous savons aujourd’hui reconnaître un ébranlement nerveux. « Je suis peu sensible à la pitié, écrivait La Rochefoucauld, et je voudrais ne l’y être point du tout. Cependant, il n’est rien que je ne fisse pour le soulagement d’une personne affligée ; et je crois effectivement que l’on doit tout faire, jusqu’à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal ; car les misérables sont si sots que cela leur fait le plus grand bien du monde. Mais je crois aussi qu’il faut se contenter d’en témoigner et se garder soigneusement d’en avoir. C’est une passion qui n’est bonne à rien au dedans d’une âme bien faite, qui ne sert qu’à affaiblir le cœur ; et qu’on doit laisser au peuple, qui, n’exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses. » Le héros des tragédies de Corneille, ou de ses comédies héroïques, ne s’abaisse pas à penser comme le peuple. Il est « de la Cour » par tous ses sentimens et préjugés. Il croit aussi fermement que la Grande Mademoiselle, ce qui n’est pas peu dire, qu’il existe une différence de nature entre l’homme de qualité et l’autre : le premier ayant les vertus généreuses dans le sang, tandis que l’homme de petite naissance porte dans ses veines des inclinations plus basses. Au-dessus de ces deux variétés de l’espèce humaine, la Providence a mis les princes, d’essence à part et quasi divine Il crève les yeux qu’ils ne sont pas faits de la même pâte que le reste des mortels. Dans Don Sanche d’Aragon, Carlos a beau soutenir qu’il est fils d’un pêcheur, l’éclat de sa valeur lui donne un démenti. Il ne peut pas être sorti d’un « sang que le Ciel n’a formé que de boue, » et don Lope lui affirme qu’il se trompe :

Non, le fils d’un pêcheur ne parle point ainsi…
Je le soutiens, Carlos, vous n’êtes point son fils,
La justice du Ciel ne peut l’avoir permis,
Les tendresses du sang vous font une imposture,
Et je démens pour vous la voix de la nature.

Il se découvre, en effet, que Carlos est fils d’un roi d’Aragon Son mérite extraordinaire s’explique et la vraisemblance est satisfaite.

En somme, Corneille n’a fait que développer des maximes et idéaliser des modèles qui s’offraient de toutes parts à son observation. On peut en dire autant de l’intrigue dans les pièces de son grand répertoire. Ses sujets lui ont été suggérés par les événemens de l’histoire contemporaine ; Cinna n’aurait pas existé sans Mme de Chevreuse et les conjurations contre Richelieu, ni peut-être Polyeucte sans le jansénisme [22]. Corneille, à la vérité, entendait, « l’actualité » autrement que de nos jours. « Sa tragédie n’est jamais un reportage, c’est évident. Mais la vie contemporaine l’enveloppe, l’assiège, le pénètre : elle dépose en lui mille impressions qui se retrouvent lorsqu’il aborde un sujet, qui, à son insu, dirigent son choix, et, dans quelques lignes indifférentes d’un médiocre historien, lui font découvrir une tragédie puissante. Elle lui fournit la représentation précise qui réalise dans son esprit les vagues et abstraites données de l’histoire. Il pense le passé dans les formes et les conditions du présent [23]. »

Ce contact incessant avec le monde de son temps favorisait son action sur ses auditeurs. C’était leurs propres passions, leurs façons de penser et de sentir, de comprendre le devoir social, la politique, le rôle d’une aristocratie, c’était le besoin de faire grand, de faire extraordinaire, d’être « admirable en tout [24], » c’était ce qu’ils rêvaient d’être, ce qu’ils étaient en puissance et en désir, sinon en réalité, qu’il leur était donné de contempler sur la scène, à travers la vision d’un poète grandiose et retentissant. Il y eut quelque chose de plus que de l’admiration littéraire dans leurs transports devant ces miroirs grossissans d’un idéal ardemment caressé. La salle avait des frémissemens analogues à ceux d’une foule d’aujourd’hui sur qui éclate la Marseillaise. On a reproché aux vieux cornéliens de ne pas avoir compris Racine. Mais Racine était d’une autre génération, peu sympathique à sa devancière, selon une règle qui s’est vérifiée dans tous les temps. Il est absurde de reprocher à Mme de Sévigné son fameux jugement sur Bajazet : « Il y a pourtant des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, faisons-en la différence (16 mars 1672). » Mme de Sévigné n’était plus à l’unisson des héros de Racine, tandis qu’elle ne put jamais entendre des vers de Corneille sans le tressaillement que nous éprouvons tous à ce qui nous rappelle les généreuses chimères de nos jeunes années.

On a supposé que Corneille avait pensé à Mlle de Montpensier en écrivant Pulchérie (1672), comédie héroïque où une impératrice fait taire son cœur pour n’écouter que sa « gloire » :

Le trône met une âme au-dessus des tendresses.

Il n’y a là rien d’impossible. La Grande Mademoiselle était un modèle tout indiqué pour Corneille. Un jour que son poltron de père lui reprochait avec aigreur de les compromettre pour le plaisir de « faire l’héroïne, » elle lui répondit avec autant de vérité que de hauteur : « Je ne sais ce que c’est que d’être héroïne : je suis d’une naissance à ne jamais rien faire que de grandeur et de hauteur en tout ce que je me mêlerai de faire, et l’on appellera cela comme l’on voudra ; pour moi, j’appelle cela suivre mon inclination et suivre mon chemin ; je suis née à n’en pas prendre d’autre. » Avec de pareilles dispositions, et ne bougeant du Louvre, où la reine Anne faisait jouer à tout instant du Corneille, Mademoiselle s’accoutuma à trouver naturels des sentimens à ce point « non communs, » des actions à ce point « illustres, » qu’on courait grand risque, à les vouloir imiter, de perdre à jamais la juste notion des proportions des choses. Elle la perdit en effet, et ne fut pas la seule, parmi les enfans de qualité qui abusaient si étrangement du théâtre. Grâce à cette mode imprudente, l’honnête Corneille, qui enseignait « l’héroïsme du devoir, la poésie du sacrifice et le prix de la volonté [25], » n’a pas été complètement innocent des erreurs de jugement et de sens moral qui ont rendu possible la guerre scélérate de la Fronde. A force de vouloir hausser l’âme française au-dessus d’elle-même, il avait faussé quelque chose dans les cerveaux trop tendres.


III

Mademoiselle grandissait beaucoup, se désengonçait, et était trouvée jolie, en attendant que le type bourbonien devînt trop accusé ; mais elle restait naïve et puérile, dans un monde où les marmots parlaient politique et donnaient leur opinion sur le dernier soulèvement. Toutefois, à côté des enfantillages qui formaient le tissu de sa vie quotidienne, deux préoccupations sérieuses l’accompagnaient depuis le berceau : l’une était son mariage, l’autre, l’honneur de sa maison. Au fond, les deux n’en faisaient qu’une, dans un temps où les princesses savaient encore leur métier de princesses et en acceptaient sans murmure les servitudes, dont la plus pénible, sans contredit, était de ne se compter pour rien dans leur propre mariage et de ne jamais réclamer leur part de bonheur domestique. Elles avaient consenti une fois pour toutes à boire ce calice, sentant bien qu’il y allait de l’existence même de leur caste, et nombreuses furent celles qui marchèrent à l’autel avec les sentimens de l’Iphigénie de Racine allant au sacrifice. C’est dans notre siècle que les princesses ont inventé qu’elles avaient le droit d’être des femmes comme les autres, de s’appartenir, de vivre pour elles-mêmes sur les marches d’un trône et jusque sur le trône. Le jour où ces idées bourgeoises ont germé dans leur cerveau a été une date dans l’histoire de la royauté ; il n’y a peut-être pas eu de signe plus certain de l’affaiblissement de l’idée monarchique dans l’Europe contemporaine.

La Grande Mademoiselle était dans la vieille tradition, et plus encore qu’il n’eût été nécessaire. Elle était par trop résignée à ce que son futur époux ne vît en elle que son titre de petite fille de France et ses beaux duchés, et elle le lui rendait d’avance avec trop de sérénité. Qu’un prétendant fût beau ou laid, vieux et podagre ou encore dans les langes, que ce fût « un brutal » ou « un honnête homme, « c’étaient autant de détails sans importance, indignes de l’attention d’une « grande princesse. » L’époux de Mlle de Montpensier, nièce du roi de France, serait-il Majesté, Altesse, ou seulement Monseigneur ? Quelles femmes auraient le droit de s’asseoir devant son épouse, et serait-ce sur des sièges à bras ou de simples plians ? Toute la question était là. Nous n’avons plus la force d’admirer un détachement aussi complet ; nous aimerions qu’il en eût coûté un peu à Mademoiselle d’être réduite par « sa condition » à oublier que le mariage, quelque princier qu’il soit, comporte néanmoins un mari ; mais il faut en prendre notre parti. Mademoiselle trouvait les choses très bien arrangées ainsi.

Le premier qui amusa son imagination fut un ancien soupirant de sa mère, le comte de Soissons, brillant soldat et esprit médiocre. « M. le Comte » avait autrefois recherché la main de sa cousine Marie, duchesse de Montpensier, et assez vivement pour faire craindre un enlèvement. Le dépit d’avoir été supplanté le brouilla avec Gaston ; la mort inattendue de Madame les réconcilia. Une année ne s’était pas écoulée que Monsieur restait veuf avec une fille unique, héritière des grands biens de sa mère. La situation se retrouvait intacte. M. le Comte se posa en prétendant de la nouvelle duchesse de Montpensier et fut agréé de Monsieur, à qui sa conduite sembla très naturelle ; il en aurait fait autant à sa place. Aussi loin que la Grande Mademoiselle remontait dans ses souvenirs, elle y retrouvait les « soins assidus » de ce cousin déjà mûr, qui la régalait de dragées par l’intermédiaire d’un gentilhomme nommé Campion, chargé de rendre son maître agréable à la petite princesse des Tuileries. Lui-même n’était presque jamais à Paris, en aucun temps, et il avait dû s’éloigner définitivement de la Cour à la suite d’une affaire d’assassinat entreprise de compte à demi avec son futur beau-père.

Cela s’était passé en 1636. Gaston vivait alors très obscurément. Il était censé habiter son château de Blois. En fait, il était sans cesse à Paris, souffert par le roi, qui daignait répéter avec lui des pas de ballet, et traité par Richelieu avec le mépris qui lui était dû. Le cardinal lui changeait ses domestiques sans le consulter et mettait ses amis à la Bastille, ou bien il lui donnait des « gratifications, » pour le faire réfléchir à l’avantage d’être en bons termes avec la Cour. Richelieu aurait voulu le résoudre à rompre son mariage clandestin avec Marguerite de Lorraine, qu’il ne lui avait pas permis de ramener en France. Il faut rendre cette justice à Monsieur, — car c’est, je crois, la seule bonne action qu’on lui connaisse, — qu’il ne consentit jamais à abandonner sa femme ; mais il y a manière de faire les choses les plus louables, et la sienne ne fut pas reluisante. Rien n’avait pu le corriger de sa passion malheureuse pour les complots. Il en avait toujours quelqu’un sur la planche, et toujours cela tournait mal pour qui s’était fié à lui. Dans son ardent désir d’être délivré du cardinal, Monsieur s’efforça de lui faire accroire qu’il avait devant lui un Gaston nouveau, contrit et repenti, soumis et sincère, et cependant lia partie avec le comte de Soissons pour le faire assassiner. La France entière s’imaginait qu’une fois Richelieu mort, chacun ferait tout ce qu’il lui plairait.

Les conjurés choisirent le moment où le roi et son ministre se trouvaient au siège de Corbie. La période française de la guerre de Trente Ans était ouverte depuis dix-huit mois, avec les premiers résultats que l’on sait : la France envahie, Paris menacé et affolé, tout le monde aux frontières, y compris le Duc d’Orléans et M. le Comte, à qui l’on n’avait pu refuser des commandemens. Ces derniers convinrent de profiter d’un conseil de guerre pour faire leur coup. M. le Comte devait accompagner Richelieu à la sortie et détourner son attention ; le Duc d’Orléans se chargeait de donner le signal aux assassins. L’arrangement était imprudent. Monsieur n’avait pas appris à maîtriser ses nerfs depuis le temps où il dénonçait Chalais ; il était resté un impulsif aux paniques insurmontables. La peur le prit à l’apparition du cardinal, qui passait, hautain et tranquille, pour monter dans son carrosse. Monsieur s’élança dans un escalier, emportant l’un de ses complices, qui s’était pendu à son manteau pour l’arrêter. Ils arrivèrent au premier palier, « avec une promptitude qui ne se peut imaginer [26] » et de là dans une salle où Monsieur demeura « éperdu, » ne sachant où il était ni ce qu’il faisait et ne prononçant que des paroles incohérentes. En bas, devant la porte, le comte de Soissons causait avec tant de naturel, que le cardinal s’éloigna sans avoir rien remarqué. Les conjurés se hâtèrent néanmoins de prendre le large avant d’avoir la police de Richelieu à leurs trousses ; et Monsieur s’enfuit à Blois, M. le Comte à Sedan.

Le mariage de Mademoiselle se trouva compliqué par cette aventure. Il n’y avait plus d’apparence que Richelieu y donnât les mains, et l’enfant des Tuileries devenait grande fille pendant que son cousin grisonnait à Sedan. Lorsqu’elle eut quatorze ans, le comte de Soissons pensa qu’il fallait aboutir à tout prix. Il n’avait plus de ménagemens à garder ; il venait de se joindre ouvertement à nos ennemi » et d’envahir la France avec l’armée des ducs de Bouillon et de Guise. Son premier soin fut de charger l’une de ses anciennes maîtresses, Mme de Montbazon, d’achever l’ouvrage de Campion. Elle s’y prêta de bon cœur : « Je prenais grande part, raconte Mademoiselle aux affaires de M. le comte de Soissons, qui empiraient tous les jours. Le Roi alla en Champagne pour lui faire la guerre ; et durant ce voyage Mme de Montbazon, qui aimait fort le comte et qui en était fort aimée, me venait voir régulièrement tous les jours, me parlait de lui avec beaucoup d’affection, me disait qu’elle aurait une extrême joie quand je l’aurais épousé, qu’on ne s’ennuierait point alors à l’hôtel de Soissons, qu’on ne penserait qu’à m’y donner le bal et la comédie, qu’on irait aux promenades, qu’il aurait du respect pour moi et des tendresses nonpareilles. Elle ménageait tout ce qui pouvait rendre heureuse cette condition et tout ce qui, selon mon âge, pouvait m’y faire incliner. Je l’écoutais avec plaisir, et je n’avais point d’aversion pour la personne de M. le Comte… Hors la disproportion de mon âge avec le sien, mon mariage avec lui était très faisable : c’était un fort honnête homme, doué de grandes qualités, et qui, pour être cadet de sa maison, n’avait pas laissé d’être accordé avec la reine d’Angleterre [27]. » N’ayant pu enlever la mère. M. le Comte se proposait d’enlever la fille : « Il avait envoyé M. le comte de Fiesque à Monsieur, poursuit Mademoiselle, pour le faire souvenir de la promesse qu’il lui avait faite à mon égard, et que la chose était en état de se pouvoir terminer : il le suppliait très humblement de trouver bon qu’il m’enlevât, comme le seul moyen par lequel ce mariage pouvait s’exécuter. Monsieur ne voulut point consentir à cet expédient, de sorte que la réponse que porta M. le comte de Fiesque toucha sensiblement M. le Comte. » Ce dernier fut tué peu après à la Mariée (6 juillet 1641), et Mademoiselle comprit qu’ils n’étaient « pas nés l’un pour l’autre. Je ne laissai pas de bien pleurer sa mort ; et, quand j’allai voir madame sa mère à Bagnolet, M. et Mlle de Longueville et toute la maison ne firent que témoigner leur douleur par leurs cris continuels. » Mademoiselle avait eu réellement envie de devenir comtesse de Soissons, sans qu’on puisse deviner ce qui la tentait, sinon qu’à son âge, on se fait des romans de tout.

M. le Comte pleuré et enterré, le sentiment n’eut plus absolument rien à voir dans les rêves d’établissement de Mademoiselle. Sa pensée planait sur l’Europe et fondait sur les princes non mariés ou veufs, ou ayant des chances de devenir veufs ; on la vit suivre la maladie d’une princesse et abandonner ou reprendre ses projets selon les nouvelles. La plupart de ceux sur qui elle jeta successivement son dévolu ne l’avaient jamais vue ; plusieurs ne pensèrent jamais à elle. Mademoiselle allait son train, inaccessible au découragement, permettant, quand elle ne les provoquait pas, des démarches indiscrètes et se voyant déjà Impératrice, ou bien reine de France, d’Espagne ou de Hongrie.

La Grande Mademoiselle n’était pas impunément la fille d’un dégénéré ; il y avait des sujets sur lesquels elle déraisonnait. Elle dépassait Corneille, son professeur d’orgueil et de volonté, pour la foi aux vertus mystiques du sang ; elle en était arrivée à soutenir qu’on doit envisager les desseins des princes dans le même esprit que les mystères de la religion. « Il faut, disait-elle, que les intentions des grands soient comme les mystères de la Foi. Il n’appartient pas aux hommes d’y pénétrer ; on doit les révérer, et croire qu’elles ne sont jamais que pour le bien et le salut de la patrie. » Elle dépassait aussi le Corneille des tragédies en dédain pour l’amour. Corneille s’était contenté de reléguer l’amour au second rang, après les passions « mâles, » l’ambition, la vengeance, l’orgueil du sang, la « gloire. » Son élève le bannissait complètement entre époux d’un certain rang ; elle le laissait aux petites gens :

Le trône met une âme au-dessus des tendresses.
(Pulchérie.)

Chose bizarre à première vue, elle admettait les amours illégitimes, tout en étant pour sa part d’une honnêteté irréprochable. C’était en ménage qu’elle ne pouvait souffrir les amoureux, à cause du mauvais exemple, des idées fausses que cela pouvait donner aux princesses à marier et aux filles de qualité. En y réfléchissant, on comprend sa pensée ; elle est d’une personne qui savait mesurer le danger de l’intervention du cœur dans les mariages des grandes maisons.

L’année 1641 n’avait pas achevé son cours, que Mademoiselle portait déjà le deuil d’un second prétendant, qui m’a tout l’air de n’avoir été qu’une vision, la première de la série. Du temps où son parrain le cardinal la grondait de jouer au mari et à la femme avec un dauphin au maillot, Anne d’Autriche avait eu pitié des yeux rouges de sa nièce et lui avait dit pour la consoler : « Il est vrai que mon fils est trop petit ; tu épouseras mon frère. » La reine « voulait parler du cardinal-infant [28], qui était en Flandre pour lors capitaine général du pays et qui y commandait les armées du roi d’Espagne. » Ce prince était archevêque de Tolède ; toutefois il n’avait pas reçu l’ordre de prêtrise, qui n’était pas alors indispensable pour parvenir à l’épiscopat. « On percevait les revenus, dit un écrivain ecclésiastique, et l’on déléguait des vicaires généraux pour les actes de juridiction et des évoques quand le pouvoir d’ordre était nécessaire. » Il y avait de nombreux exemples de prélats qui n’étaient pas prêtres. Ainsi, Henri de Lorraine II, duc de Guise, né en 1614, avait quinze ans lorsqu’on lui conféra l’archevêché de Reims, et il ne reçut jamais les ordres. Il présentait dans ses vêtemens un mélange du cavalier et de l’ecclésiastique, et vivait en laïque qui vivrait mal. A vingt-sept ans, il rencontra une belle veuve, Mme de Bossut, « l’épousa du soir au matin, et, parce qu’il y avait quelque formalité omise, le mariage fut confirmé par l’archevêque de Malines [29]. » L’Eglise n’avait donc vu aucun empêchement à ce qu’il se mariât. De même, Nicolas-François de Lorraine, évoque de Toul et cardinal « sans être engagé dans les ordres, » devint duc de Lorraine en 1634, par l’abdication de son frère Charles, et eut alors des raisons politiques d’épouser sans retard sa cousine Claude. Il se heurta à un obstacle qui ne provenait point de son caractère d’évêque : Claude était sa parente à un degré prohibé, exigeant des dispenses de Rome. François vint trouver sa cousine et, dans la même soirée, il la demanda en mariage, reprit son caractère d’évêque pour se dispenser des bans et se promettre, au nom du pape, la dispense de parenté, quitta-définitivement son caractère d’évêque et reçut la bénédiction nuptiale [30].

Il n’y avait pas alors un abîme entre l’Église et le monde, tout au plus un petit fossé, que ces grands seigneurs passaient et repassaient à leur caprice, ou au gré de leurs intérêts. Leurs portraits rendent cette espèce de flottement très sensible. On voit au Louvre un tableau des frères Le Nain qui s’appelle Procession dans l’intérieur d’une église. La partie de la procession qui passe devant le spectateur se compose de membres du clergé, revêtus de leurs ornemens sacerdotaux. Les costumes, superbes, sont superbement portés par des hommes de mine fière et libre, n’ayant absolument rien de la réserve et du recueillement auxquels nous a accoutumés le clergé du XIXe siècle. Deux surtout sont caractéristiques, les deux beaux blonds qui viennent en tête et fixent sur l’observateur un regard droit et assuré. Leurs moustaches en crocs, leur barbe en pointe ou frisée, leur démarche hardie sous leur dalmatique brodée, ne permettent pas de s’y tromper un seul instant ; ce sont des gens du monde, des cavaliers qui vont reprendre tout à l’heure, avec le pourpoint et l’épée, les manières et les idées qui seyent au costume laïque. Quels que soient leur titre et leur rang dans l’Eglise romaine, c’est le hasard de la naissance qui les a mis de cette procession. Ils subissent les conséquences d’arrangemens de famille conclus en dehors d’eux et par lesquels ils ne se tiennent pas pour engagés sans appel. Ce qui a été fait devant leur berceau pourra être défait par leur volonté d’homme ; ils le savent, ne cherchent pas à se donner l’air ecclésiastique, et il est impossible on effet de l’avoir moins.

Le cardinal-infant, archevêque de Tolède, était simple diacre ; il n’y avait donc rien d’extraordinaire à ce qu’on parlât de le marier. Je ne saurais pourtant affirmer qu’il ait songé à Mademoiselle ; je n’en ai pas trouvé la preuve. Il est certain seulement que Mademoiselle n’en a jamais douté. Voici son récit, dans son incohérence, et un peu abrégé seulement : « Le cardinal-infant mourut d’une fièvre tierce (le 9 novembre 1641) qui ne Savait pas empêché d’être toute la campagne à l’armée… Sa maladie ne paraissait pas par-là fort dangereuse ; néanmoins, quand il fut retourné à Bruxelles, il y mourut en fort peu de jours : ce qui a fait accuser les Espagnols de l’avoir empoisonné, dans la crainte qu’ils eurent qu’il ne se rendît maître de la Flandre par une alliance avec la France [31]. Tel était véritablement son dessein. La reine m’a dit qu’elle avait trouvé dans la cassette du roi, après sa mort, des mémoires où elle avait vu que mon mariage était résolu avec ce prince ; elle ne me dit que cela… Quand cette perte arriva, le roi dit fort rudement à la reine : « Votre frère est mort. » Cette nouvelle si sèchement annoncée lui fut un surcroît de douleur… En mon particulier, lorsque je fis réflexion sur mes intérêts, j’en fus très fâchée, parce que c’était l’établissement du monde le plus agréable pour moi, à cause de la beauté du pays, de sa proximité à celui-ci, et par la manière d’y vivre, qui n’est point éloignée de celle de France. Pour les qualités de la personne, quoique je l’estimasse beaucoup, c’était à quoi je pensais le moins. »

La disparition du cardinal-infant fut suivie d’événemens tragiques, et trop sensibles à Mademoiselle pour ne pas la distraire de sa chasse au mari. Malgré sa grande jeunesse, l’affaire Cinq-Mars la contraignit à juger son père. Le coup fut terrible pour cette enfant qui n’avait rien d’aussi cher que l’honneur.


IV

La mort de Cinq-Mars fut le dénouement d’un grand drame passionnel. Henry d’Effiat, marquis de Cinq-Mars, était un bel adolescent aux yeux caressans, d’une « grâce merveilleuse en tout ce qu’il faisait [32], » quand les volontés d’une mère ambitieuse et d’un ministre aux vues compliquées se mirent d’accord pour faire cadeau de cette jolie fleur au roi, auquel il fallait toujours un « joujou, » selon l’expression de Richelieu. La victime résista longtemps avant de se laisser faire, près de deux ans, car l’on savait par l’exemple des favoris précédens que les vieux enfans cassent aussi leurs joujoux, et la faveur même de Louis XIII était devenue un épouvantail. Cinq-Mars aimait le monde et le plaisir ; il était perpétuellement amoureux, et il avait compté faire son chemin dans l’armée. L’idée d’aller s’enfermer à Saint-Germain avec ce valétudinaire grognon, d’un ennui auquel personne ne résistait, lui était odieuse. A la longue, il céda, l’énergie n’étant pas son fait ; le charmant Cinq-Mars était un nerveux, de peu de volonté, bien qu’il fût sujet à des accès de violence. En 1638, à dix-huit ans, on le voit maître de la garde-robe du roi, occupé à lui commander des habits que Louis XIII refusait avec humeur, les trouvant trop élégans. Le monarque parlait alors le moins possible au jeune d’Effiat, qui lui déplaisait.

La vie était vraiment lugubre à Saint-Germain. Louis XIII s’enfonçait, l’âme ulcérée, dans la nuit et le néant, en face de l’astre resplendissant de son ministre. Depuis longtemps, Richelieu était comme un autre monarque. « Dès l’année 1629, dit Ranke, qui s’est beaucoup servi [33] des relations des ambassadeurs étrangers, on nous représente la foule des solliciteurs et des gens empressés remplissant sa maison et les portes de ses appartemens ; s’il passe dans sa litière, on le salue de loin avec respect ; l’un s’agenouille, l’autre présente un placet ; un troisième cherche à baiser son vêtement ; chacun s’estime heureux s’il a pu obtenir de lui un regard. C’est que toutes les affaires étaient déjà dans sa main ; il s’était fait revêtir des plus hautes charges que peut exercer un sujet… » Le temps et le succès le rendirent « encore plus puissant et surtout plus redoutable. Il vivait à Rueil dans une profonde retraite… Richelieu était peu abordable ; il fallait, pour arriver à lui, que les ambassadeurs étrangers eussent quelque chose d’essentiel à lui communiquer ; toutes les affaires d’Etat relevaient de lui ; il en était le centre : le roi vint souvent de Saint-Germain assister au conseil. Si Richelieu se rendait lui-même chez le roi, il était environné d’une garde, qui était à lui et qu’il soldait lui-même ; car, dans la maison même du roi il ne voulait pas avoir à craindre ses ennemis ; un nombre de jeunes nobles des premières familles s’attachèrent à lui et faisaient le service de sa personne. Il avait une écurie parfaitement tenue, une maison plus brillante, une table mieux servie que celle du roi. »

A Paris, il menait un train royal au milieu des trésors en tous genres du Palais-Cardinal, aujourd’hui le Palais-Royal. Ce n’était pas le Louvre, habitation du roi, qui symbolisait le luxe et les arts de la France aux yeux de la foule et des pays étrangers, c’était la fastueuse demeure appelée dans le langage courant l’Hôtel de Richelieu. Il s’y trouvait des cabinets de travail et des boudoirs, des salles de bal et des collections d’objets d’art, une chapelle et deux théâtres. La bibliothèque avait eu pour noyau la bibliothèque de La Rochelle, enlevée à la ville après le siège. La chapelle était l’une des principales curiosités de Paris ; tous les objets servant au culte étaient en or massif et enrichis de gros diamans. « On remarquait [34], parmi ces précieux objets, deux chandeliers d’église entièrement en or, émaillés, enrichis de 2 516 diamans… On comptait sur les burettes, pareillement d’or émaillé, 1 262 diamans. La croix, de 20 pouces 9 lignes de hauteur, portait un Christ en or massif, dont la couronne et la draperie étaient garnies de diamans. Les Heures du cardinal de Richelieu faisaient partie de sa chapelle… La couverture, en maroquin, était entourée de lames d’or ; sur une de ses faces, on voyait un médaillon en or émaillé, offrant la figure de ce cardinal qui, à l’instar des empereurs, tenait en main le globe du monde. Quatre anges venaient, des quatre coins, poser des couronnes de fleurs sur sa tête. » Au-dessous, une inscription latine : Cadat. La grande galerie du palais, détruite sous Louis XIV, avait un plafond de Philippe de Champagne, représentant « les glorieux exploits du cardinal. » Une autre galerie, dite « des hommes illustres, » renfermait les portraits en pied de vingt-cinq grands Français, choisis par le cardinal. Au bas de chaque cadre, une rangée de tableautins représentaient les « principales actions » du personnage, ainsi que l’avait fait Giotto pour saint François d’Assise, ou Fra Angelico pour saint Dominique. Richelieu s’était mis sans fausse honte parmi les vingt-cinq grands Français.

L’entasseur de ces richesses et de ces monumens d’orgueil était arrivé au pouvoir avec 25 000 livres de rentes. Sur la fin de sa vie, il « jouissait d’un budget personnel de près trois millions de livres par an, qui correspondent à dix-huit millions de francs aujourd’hui, — la liste civile d’un grand souverain [35]. » Richelieu n’était pas thésauriseur comme Mazarin. Il jetait l’argent à pleines mains, cependant que son maître faisait du filet dans un coin ou s’adonnait à d’autres plaisirs économiques. Le roi, écrit Mme de Motteville, « se vit réduit à la vie la plus mélancolique et la plus misérable du monde, sans suite, sans cour, sans pouvoir et, par conséquent, sans plaisir et sans honneur. Ainsi se sont passées quelques années de sa vie à Saint-Germain, où il vivait comme un particulier ; et, pendant que ses armées prenaient des villes et gagnaient des batailles, il s’amusait à prendre des oiseaux. Ce prince était malheureux de toutes manières, car il n’aimait point la reine… Jaloux de la grandeur de son ministre…, il commença de le haïr dès qu’il vit l’extrême autorité qu’il avait dans son royaume, et ne pouvant être heureux sans lui ni avec lui, il ne put jamais l’être. » Le roi se trouvait dans ses humeurs les plus noires, quand il remarqua une figure nouvelle qui tournait sans cesse autour de lui. C’était Cinq-Mars, qui vaquait aux devoirs de sa charge. Louis XIII en fut d’abord agacé ; dans son état d’esprit, tout l’agaçait. Un beau jour, il lui parla sans y être forcé. Le lendemain, il lui parla davantage, et, tout d’un coup, il « l’aima violemment, » comme autrefois le jeune Baradas.

La Cour était habituée aux brusques passions du roi. Celle-ci étonna pourtant ; elle dépassait toutes les autres. C’était une affection exigeante et jalouse, extraordinairement orageuse, féconde en larmes et en querelles. Louis XIII excédait son favori de témoignages de tendresse. Il aurait voulu ne jamais le perdre de vue ; toute absence de Cinq-Mars lui paraissait une infidélité, et il le faisait espionner pour savoir où il allait. Il ne pouvait s’en passer pour apprendre son nouveau métier de menuisier. Il en avait besoin pour l’accabler de dissertations sur les chiens bu sur le dressage des oiseaux. Il l’emmenait « fouiller des renards dans les terriers, et prendre des merles par la neige avec des éperviers, au milieu d’une douzaine de chasseurs, gens de peu, et de fort méchante compagnie [36] ! Au retour, le roi soupait, allait se coucher presque au sortir de table, et Cinq-Mars, exaspéré d’ennui, ne songeait qu’à s’évader du château pour voir autre chose que cette longue figure jaune, entendre autre chose que des histoires de chasse. Il gagnait Paris à cheval, y passait la nuit à s’amuser, et se retrouvait de grand matin au lever du roi, éreinté, la mine défaite et les nerfs malades. Deux fois sur trois, Louis XIII savait tout par ses espions. Il faisait une scène ; l’autre, énervé, répondait insolemment ; on se brouillait avec des cris et des pleurs, le favori avait une attaque de nerfs, et le roi allait se plaindre de « M. le Grand [37] » au cardinal de Richelieu, confident en titre et chargé des raccommodemens. Il lui écrivait le 27 novembre 1639 : «… Vous verrez par le certificat que je vous envoie en quel état est le raccommodement que vous fîtes hier. Quand vous vous mêlez d’une affaire, elle ne peut pas mal aller. Je vous donne le bonjour. » Le « certificat » était en ces termes : « Nous ci-dessous signés, certifions à qui il appartiendra être très contens et satisfaits l’un de l’autre, et de n’avoir jamais été en si parfaite intelligence que nous sommes à présent. En foi de quoi nous avons signé le présent certificat. Signé Louis, et par mon commandement, Effiat de Cinq-Mars. »

Ces replâtrages ne tenaient guère. Les mois qui suivirent le « certificat » ne furent qu’une longue tempête. Louis XIII était particulièrement jaloux d’une société de jeunes gens qu’on appelait Messieurs du Marais, parce qu’ils se réunissaient tous les soirs place Royale, chez Mme de Rohan. Il ne pouvait s’en taire. Le 5 janvier 1640, il récrit au cardinal : « Je suis bien marri de vous importuner sur les mauvais humeurs de M. le Grand. A son retour de Rueil, il m’a baillé le paquet que vous lui avez donné. Je l’ai ouvert, et l’ai lu. Je lui ai dit : Monsieur le cardinal me mande que vous lui avez témoigné avoir grande envie de me complaire en toutes choses, et cependant vous ne le faites pas sur un chapitre de quoi je l’ai prié de vous parler, qui est sur votre paresse. — Il m’a répondu que vous lui en aviez parlé, mais que, pour ce chapitre-là, il ne pouvait se changer, et qu’il ne ferait pas mieux que ce qu’il avait fait. — Ce discours m’a fâché. Je lui ai dit qu’un homme de sa condition devait songer à se rendre digne de commander les armées, comme il m’en avait témoigné le dessein, et que la paresse y était du tout contraire. — Il m’a répondu brusquement qu’il n’avait jamais eu cette pensée et n’y avait pas prétendu. — Je lui ai répondu que si, et n’ai pas voulu enfoncer ce discours. Vous savez bien ce qui en est. — J’ai repris ensuite le discours sur la paresse, lui disant que ce vice rendait un homme incapable de toutes bonnes choses, et qu’il n’était bon qu’à ceux du Marais, où il avait été nourri, qui étaient du tout adonnés à leurs plaisirs, et que, s’il voulait continuer cette vie, il fallait qu’il y retournât. — Il m’a répondu arrogamment qu’il était tout prêt. — Je lui ai répondu : Si je n’étais plus sage que vous, je sais bien ce que j’aurais à répondre là-dessus. — Ensuite de cela je lui ai dit que, m’ayant les obligations qu’il m’a, il ne devait pas me parler de la façon. — Il m’a répondu son discours ordinaire, qu’il n’avait que faire de mon bien, qu’il s’en passerait fort, et serait aussi content d’être Cinq-Mars que M. le Grand, et que, pour changer de façon et de vivre, il ne le pouvait. — Et ensuite est venu, toujours me picotant et moi lui, jusque dans la cour du château, où je lui ai dit qu’étant en l’humeur où il était, il me ferait plaisir de ne me point voir. — Il m’a témoigné qu’il le ferait volontiers. Je ne l’ai pas vu depuis. Tout ce que dessus a été en la présence de Gordes. — Signé Louis. » En post-scriptum : « J’ai montré à Gordes ce mémoire avant que de vous l’envoyer, qui m’a dit n’avoir rien lu que de véritable. »

Cinq-Mars boudait, le roi boudait, ils étaient plusieurs jours sans se parler, Richelieu se dérangeait pour venir mettre la paix dans ce « ménage d’amis, » et Louis XIII, tout à la joie, ne savait rien refuser à son favori, lequel en abusait de son mieux. Le marquis d’Effiat voulait être duc et pair, épouser une princesse, assister au conseil du roi, commander les armées ; mais il trouvait alors le cardinal en travers de sa route. Richelieu le remettait rudement à sa place. Il le « gourmandait comme un valet, le traitant de petit insolent, et le menaçant de le mettre plus bas qu’il ne l’avait élevé [38]. » Au cours d’une de ces semonces, il lui apprit qu’il l’avait mis auprès de Louis XIII pour être son espion, et le somma de s’acquitter de ses fonctions. L’humiliation causée à Cinq-Mars par une semblable révélation contribua plus que tout à en faire un conspirateur. Il en conçut une haine farouche contre le cardinal. Jamais le ministre n’avait paru plus inattaquable. Sa politique triomphait au dedans et au dehors. Il faut laisser parler un étranger, non suspect de partialité, sur la situation que nous avions prise en Europe sous son ministère : « Quelle différence entre l’état ou Richelieu avait reçu le gouvernement du royaume et celui où son administration l’avait élevé ! Avant lui, les Espagnols, en progrès sur toutes les frontières, non plus par des attaques impétueuses, mais par un envahissement mesuré et systématique, étaient sur le point d’isoler la France de toutes parts : maintenant, ils étaient partout refoulés. Avant Richelieu, les forces unies de l’Empire, de la ligue catholique et des armées espagnoles tenaient sous leur dépendance la rive gauche du Rhin et le fleuve lui-même, cette grande artère centrale de la vie européenne : maintenant, les Français dominaient en Lorraine, en Alsace, dans la plus grande partie de la contrée du Rhin ; leurs armées combattaient au centre de l’Allemagne. Auparavant, la Méditerranée, les passages de l’Italie leur étaient à peu près fermés : maintenant, ils occupaient un grand territoire dans la haute Italie, non pas à la suite d’une invasion passagère, mais après plusieurs grandes campagnes habilement conduites ; leurs flottes étaient victorieuses dans la mer Ligurienne, et menaçaient les portes de l’Espagne. Cette péninsule même, dont les forces unies avaient si longtemps fait la loi aux puissances européennes, était déchirée par la révolte de deux grandes provinces, dont une s’érigeait en royaume ; les avant-postes français n’étaient plus qu’à soixante lieues de Madrid. Richelieu avait assuré à la monarchie des Bourbons sa grande position dans le monde. L’âge de l’Espagne était passé, celui de la France était venu [39]. »

Une fête célèbre marqua cet apogée de puissance et de gloire. Richelieu était l’homme des ambitions multiples. Il ne lui avait pas suffi de protéger les gens de lettres et de fonder l’Académie française, ni même de faire travailler Corneille et Rotrou sur des canevas de sa façon. Le pédant qui se réveillait parfois en ce grand politique s’avisa de collaborer avec Desmarets, auteur d’un poème épique sur Clovis, à une tragi-comédie appelée Mirame, dont la première représentation fut un événement parisien. Aucune des armées du roi n’avait été « montée » avec autant de sollicitude et de prodigalité. C’est pour Mirame que fut bâtie la grande salle de spectacle du Palais-Cardinal, celle qui contenait trois mille spectateurs. Les trucs avaient été commandés en Italie par le « sieur Mazarini, » ancien nonce du pape à Paris. Richelieu avait choisi lui-même les décors et les costumes. Il dirigea les répétitions et fit dresser sous ses yeux la liste des invitations. La pièce fut prête à passer dans les premiers jours de 1641.

Il y eut d’abord une répétition générale pour la critique, représentée par des gens de lettres et des comédiens. La première eut lieu le 14 janvier, devant la cour de France et le Tout-Paris. Les invités étaient placés par l’évêque de Chartres et un président au Parlement. La nouvelle salle plut beaucoup, dans sa magnificence trop neuve. Quand le rideau se leva, peu s’en fallut qu’il n’y eût un cri d’admiration. La scène était bordée à droite et à gauche de palais splendides, entre lesquels se voyaient « de fort délicieux jardins ornés de grottes, de statues, de fontaines. de grands parterres en terrasse sur la mer, avec des agitations qui semblaient naturelles aux vagues de ce vaste élément, et deux grandes flottes, dont l’une paraissait éloignée de deux lieues, qui passèrent toutes deux à la vue des spectateurs. » Le même décor servait pour les cinq actes, sauf la toile du ciel, qui changeait à chaque acte avec l’éclairage, de façon à donner la sensation de la fuite des heures. La pièce était composée selon les formules alors en usage et n’était ni meilleure, ni pire, que beaucoup d’autres. On s’y battait, on s’y empoisonnait, on y ressuscitait, on s’y disputait une belle princesse, et, tandis que ces inventions un peu grosses se déroulaient sur les planches, le maître du lieu faisait l’office de chef de claque et travaillait à enlever la salle : « Tantôt il se levait et se tirait à moitié du corps hors de sa loge, pour se montrer à l’assemblée, tantôt il imposait silence pour faire entendre des endroits encore plus beaux [40]. » Quand le rideau tomba sur le dénouement, une toile représentant des nuages s’abaissa sur la scène et un pont doré vint rouler jusqu’aux pieds d’Anne d’Autriche. La reine trouva au bout une magnifique salle de bal. Elle y « dansa un grand branle » avec les princes et princesses, après quoi l’évêque de Chartres, en habit court et le bâton à la main, « comme aurait fait un maître d’hôtel [41], » lui amena une superbe collation. Cet évoque serviable fut fait archevêque de Reims dans le courant de l’année. Il en fut de Mirante comme de la Vie de César, de Napoléon III, sous le second Empire. La politique s’en mêla. L’opposition n’eut garde de laisser échapper une si belle occasion d’être désagréable à l’auteur. Elle soutint que la pièce ne valait rien et prétendit y avoir remarqué des allusions inconvenantes au vieux roman d’Anne d’Autriche avec Buckingham. D’autre part, le roi se déclara scandalisé de la composition mêlée de la salle. Ravi « de pincer le cardinal [42], » il lui en fit l’observation devant Monsieur, qui prit la balle au bond et dit avoir aperçu en effet « la petite Saint-Amour. » Richelieu demeura interdit ; il n’y comprenait rien, étant sûr de ne pas avoir invité la petite Saint-Amour. Le coupable se trouva être l’abbé commis aux invitations, qui ne savait rien refuser aux dames. On l’expédia dans sa province, mais l’austère Louis XIII resta scandalisé, au grand chagrin de son ministre. Richelieu garda ainsi un souvenir mélangé d’une soirée qui avait dû, dans sa pensée, être la plus belle de sa vie.

Nonobstant ces contrariétés, Mirame avait fait mesurer aux foules la grandeur du premier ministre. M. le Grand savait à quoi s’en tenir, puisque, toujours sur les talons du roi, il voyait mieux que personne toute l’étendue de sa docilité. La « conjuration Cinq-Mars » prit néanmoins figure dans les mois qui suivirent Mirame. On en trouvera le détail dans toutes les histoires. Je dirai seulement qu’il ne faut pas chercher à expliquer raisonnablement une entreprise qui reposait sur des sentimens, la passion du roi pour son grand écuyer et la haine générale contre Richelieu. Au début, le roi Louis XIII, dans son aigreur envers l’un et sa tendresse pour l’autre, joua inconsciemment le rôle d’agent provocateur. Il excitait son « cher ami » à se moquer du cardinal. Cela soulageait le monarque, de rire aux dépens de son tyran. Cinq-Mars y fut pris, tout le monde y fut pris. La sage Mme de Motteville écrit que cette conjuration a été « une des plus grandes et en même temps des plus extraordinaires que nous puissions lire dans les histoires. Car le Roi en était tacitement le chef. » Monsieur s’en était mis avec empressement et était accouru dire les noms des conjurés à la Reine, « désirant qu’elle eût part à ce dessein, qui était alors bien innocent, puisque le Roi était de la partie [43]. » Richelieu commençait à ne plus être tranquille. Tout à coup, au mois de juin 1642, Louis XIII étant malade à Narbonne et son ministre malade à Tarascon, M. le Grand fut arrêté et livré au cardinal pour crime de haute trahison. Il le méritait ; il avait amené Monsieur à traiter avec l’Espagne. Cependant la vraie cause de sa mort, sinon de sa disgrâce, fut de ne pas avoir voulu comprendre qu’il ne devait plus faire fond sur le roi : « Le Roi ne l’aimait plus, » dit un contemporain. Cela s’était fait brusquement, en un instant, et le roi, comme s’éveillant d’un songe, se remémora tous les services de Richelieu avec une telle vivacité, qu’il se transporta à Tarascon pour demander pardon de « l’avoir voulu perdre. » Honteux de lui-même, « ce prince, voulant faire amende honorable quoique malade, se fit porter dans sa chambre auprès de lui, où ils passèrent plusieurs heures ensemble, » chacun dans leur lit. « Là se fit une réconciliation en apparence tout entière, mais dans le cœur elle fut feinte. On ne saurait oublier de telles offenses, et celui qui les a faites doit savoir qu’elles ne sauraient s’effacer du souvenir de celui qui les a reçues [44]. » Louis XIII fit l’impossible pour « effacer. » Il s’humilia et « abandonna tout, » en première ligne « cet aimable criminel qu’il accablait de caresses deux jours auparavant ; » mais nous savons que ce sacrifice-là ne lui coûta point. Il y a du monstre dans Louis XIII, souverain dévoué à ses devoirs jusqu’à l’héroïsme et au martyre : il serait incompréhensible, s’il n’avait pas été un malade.

Monsieur se surpassa lui-même pendant cette crise. Il fut trembleur et pleurnicheur, menteur et dénonciateur avec une telle abjection que les éclats de sa honte remplirent la France et pénétrèrent dans les Tuileries, mettant Mademoiselle au désespoir. Son père dérangeait ses idées théologiques sur les princes du sang. Comment expliquer qu’un être participant de la divinité pût être aussi parfaitement méprisable ? La Grande Mademoiselle restait accablée devant l’énigme douloureuse que lui présentait son père.


V

La fin du règne de Louis XIII ressemble à ces tragédies où tout le monde meurt au cinquième acte. Les principaux personnages de la pièce disparurent en l’espace de quelques mois. Marie de Médicis partit la première. Elle mourut à Cologne le 3 juillet 1642, non point dans un galetas, comme on l’a répété, mais dans l’ancienne maison de Rubens et entourée d’un nombreux domestique : quatre-vingts personnes au moins, d’après les legs énumérés dans son testament. Il est exact qu’elle devait à ses fournisseurs et que plusieurs de ses gens avaient fait des avances pour les dépenses de la maison ; mais c’est ce que nous voyons tous les jours autour de nous, dans les intérieurs où il n’y a pas d’ordre. La vieille reine avait encore sa vaisselle d’argent, qu’elle aurait certainement vendue si sa situation avait été ce qu’on a raconté. Marie de Médicis n’a donc pas terminé sa vie dans la misère ; elle n’en était qu’aux expédiens.

Cette grosse femme à scènes (qui jadis essayait de battre son mari, le roi Henri IV) n’avait manqué à personne en France. Sa mort y aurait passé inaperçue, si la Cour n’avait dû prendre le deuil selon les rites compliqués et barbares de l’ancienne monarchie. Mademoiselle fut obligée de s’enfermer dans les ténèbres d’une chambre tendue de noir et aux fenêtres aveuglées. Il lui en coûta moins qu’il ne lui en eût coûté en tout autre moment. Elle était alors très affectée de l’affaire Cinq-Mars, et abandonnée de tous à cause de la nouvelle disgrâce de son père : le deuil lui fut un voile commode. « J’observai cette retraite, disent ses Mémoires, dans toute la régularité possible. Je n’eus pas de peine à me priver de recevoir des visites ; il m’arriva tout ce qu’éprouvent tous les malheureux : personne ne me vint chercher. »

Trois mois plus tard, le 12 septembre, Cinq-Mars fut décapité à Lyon avec son ami de Thou. Leur attitude devant la mort excita l’admiration universelle. Elle avait donc été belle au goût du temps, preuve que la mesure et la simplicité n’étaient pas plus de mode dans la conduite des hommes qu’en littérature ou pour l’architecture des jardins. En sortant du tribunal pour aller au supplice, Cinq-Mars et de Thou rencontrèrent les juges qui venaient de les condamner. Ils les embrassèrent et leur « firent chacun un beau compliment. » Une grande foule s’était assemblée devant le Palais : « ils la saluèrent de tous côtés profondément, avec une grâce nonpareille, » et montèrent en voiture dans un état d’exaltation. Ils se baisaient joyeusement, se donnaient rendez-vous au Paradis et saluaient le peuple comme des triomphateurs. De Thou battit des mains en apercevant l’échafaud, Cinq-Mars y monta le premier. « Il fit un tour sur l’échafaud, comme s’il eût fait une démarche de bonne grâce sur un théâtre ; puis il s’arrêta et salua tous ceux qui étaient à sa vue d’un visage riant. Après, s’étant couvert, il se mit en une fort belle posture, ayant avancé un pied et mis la main au côté ; il considéra haut et bas toute cette grande assemblée d’un visage assuré et qui ne témoignait aucune peur, et fit encore deux ou trois belles démarches [45]. »

La mode est maintenant de mourir sans tant d’apparat ; cependant, les révolutions du goût ne doivent pas nous empêcher de rendre justice à ces jeunes gens, qui montrèrent véritablement un grand courage. Leurs louanges partout répétées vinrent raviver la honte et le chagrin de Mademoiselle. Elle écrit au sujet de leur procès : « Dont j’eus beaucoup de regret, et par la considération de leur personne, et parce que Monsieur était malheureusement mêlé dans l’affaire qui les fit périr, jusque-là même que l’on a cru que la seule déposition qu’il fit à M. le Chancelier fut ce qui les chargea le plus, et ce qui fut cause de leur mort. Ce souvenir me renouvelle trop de douleur pour que j’en puisse dire davantage. » Mademoiselle s’attendait naïvement à trouver à son père, lorsqu’elle le reverrait, un visage triste et embarrassé. C’était mal le connaître. Dans l’hiver qui suivit la mort de Cinq-Mars, il reparut devant elle la face rayonnante, et tout à la joie de rentrer à Paris : « Il vint descendre chez moi, rapporte sa fille… Il soupa chez moi, où étaient les vingt-quatre violons, il y fut aussi gai que si MM. de Cinq-Mars et de Thon ne fussent pas demeurés par les chemins. J’avoue que je ne le pus voir sans penser à eux, et que, dans ma joie (de le voir), je sentis que la sienne me donnait du chagrin. » Vers le même temps, elle éprouva à ses dépens combien son père était peu sûr, et le reste de ses illusions filiales y passa.

Ce fut ensuite à Richelieu à disparaître de la scène. Il était malade depuis longtemps, paralysé, le corps pourri d’abcès et d’ulcères. Son maître et lui se guettaient « à qui mourrait le premier [46], » chacun formant de vastes projets pour le moment où il serait débarrassé de l’autre. En cet état, le cardinal offrit aux Français un dernier spectacle, qui fut le plus original et le plus impressionnant de tous. Il était reparti de Lyon pour Paris le jour du procès Cinq-Mars. Le voyage lui prit six semaines. La foule accourue sur son passage voyait d’abord paraître des chariots, traînant les matériaux d’un large plan incliné. A quelque distance suivait un petit corps d’armée qui escortait une chambre portative, chargée sur les épaules de vingt-quatre gardes du corps, tête nue sous la pluie et le soleil. On apercevait dans cette chambre une table, une chaise, et « un lit magnifique » où gisait l’homme, très intéressant pour le peuple, qui abattait comme des noix les têtes de ces beaux seigneurs que paysans et ouvriers sentaient si prodigieusement loin au-dessus d’eux. La chaise et la table étaient pour les audiences, ou pour le secrétaire auquel Richelieu dictait pendant la route ses ordres aux armées et ses dépêches diplomatiques. En arrivant à l’étape, la maison où il devait loger avait été éventrée à la hauteur de sa chambre, tout ce qui en aurait gêné les approches était abattu ou nivelé et « le rampant » appliqué contre la façade. La lourde machine le gravissait jusqu’à la brèche, d’où elle s’engouffrait sans secousse dans la maison. Quand les circonstances s’y prêtaient, on embarquait cet attirail sur un bateau. Le cardinal entra ainsi par eau dans Paris. Il vint débarquer en face de son palais, au Port au foin, et fut porté chez lui à travers une foule qui s’écrasait « pour voir cette espèce de triomphe d’un cardinal et d’un ministre couché dans son lit, qui retournait avec pompe après avoir vaincu ses ennemis [47]. » Cependant les regards de Richelieu fouillaient à droite et à gauche la cohue « prosternée. » Il y reconnut une personne compromise dans l’affaire Cinq-Mars et lui fit crier séance tenante de venir s’expliquer au Palais-Cardinal.

Les semaines qui suivirent furent pénibles. Depuis le dernier complot, Richelieu était en « défiance » du monde entier, le roi compris, et rêvait d’assassins jusque dans la chambre royale. Il voulut forcer le monarque à chasser plusieurs officiers de sa garde. Louis XIII se révolta. Après des discussions violentes, des récriminations mutuelles, le cardinal eut recours aux grands moyens. Il s’enferma chez lui, refusa de recevoir les ambassadeurs et menaça de donner sa démission. Une fois de plus, le roi céda. Ces deux moribonds se retrouvèrent ensuite d’accord pour prendre des précautions contre Gaston d’Orléans. Le Parlement reçut la Déclaration du Roi contre Monsieur à laquelle Mademoiselle fait allusion dans ses Mémoires. Louis XIII y exposait à ses sujets les complots et les trahisons de son frère, et ajoutait qu’au moment de lui pardonner pour la sixième fois, il commençait par lui ôter les moyens de nuire, « supprimant ses compagnies de gendarmes et de chevau-légers, et le privant présentement du gouvernement d’Auvergne dont nous l’avions gratifié, et, pour l’avenir, de toute sorte d’administration en cet État… » La Déclaration fut envoyée à Mathieu Molé le 1er décembre 1642. Le jour même, le cardinal eut une crise violente, et, le lendemain, il était perdu. Il se prépara à la mort avec fermeté, ainsi qu’il convenait à un homme de sa trempe. Son confesseur lui ayant demandé « s’il ne pardonnait pas à ses ennemis, il répondit qu’il n’en avait point, que ceux de l’Etat [48]. » Il y a une part de vérité dans cette parole et c’est le grand titre de gloire de Richelieu. Au dehors ou au dedans, quiconque en voulait à la France, ou à son gouvernement, s’en prenait au cardinal, « toutes les hostilités étaient dirigées contre sa personne, » car il était l’obstacle. Sa politique avait été dominée par deux idées immuables, qui devinrent toujours plus arrêtées et plus volontaires. Elles consistaient à soumettre toutes les volontés particulières à l’autorité royale et à développer l’influence française en Europe. On a déjà vu la place que notre pays avait prise dans le monde sous son ministère. Richelieu avait accompli non moins victorieusement son œuvre à l’intérieur : « L’idée de la puissance monarchique, dit Ranke, était devenue comme un dogme religieux ; quiconque le rejetait devait être poursuivi avec la même rigueur et presque avec les mêmes formes que les hérétiques. » Louis XIV pouvait venir ; la monarchie absolue allait trouver son lit tout fait.

Richelieu rendit l’esprit le 4 décembre 1642. La nouvelle en fut aussitôt portée au roi, qui « se contenta de dire : « Il est mort un grand politique [49]. » A l’étranger, nos ennemis eurent « grand contentement, » et nos alliés « grand déplaisir, » parce qu’ils eurent également la pensée « que tout irait de travers et serait sens dessus dessous [50]. » En France, le soulagement fut universel. Personne ne doutait que la mort du cardinal ne fût le signal d’une révolution. Les bannis s’attendaient à être rappelés, les prisonniers à être délivrés. L’opposition comptait entrer au pouvoir et les grands rêvaient d’une abbaye de Thélème, Quant à la masse des Français, elle a toujours aimé le changement pour le changement. L’espoir d’un bel enterrement agissait aussi sur le populaire parisien, et, de ce côté-là, l’attente ne fut point trompée. Il y eut d’abord exposition publique du corps en costume de cardinal. La queue des curieux était si longue, qu’on mettait un jour et une nuit à arriver devant le lit de parade. Cela dura près d’une semaine. Le 13 décembre, eut lieu l’enterrement, dont les badauds se déclarèrent satisfaits ; le char à six chevaux était tout à fait remarquable. Mais la révolution ne venait pas. La Grande Mademoiselle fut la première à s’apercevoir que Louis XIII préparait une déception à son royaume. Elle avait, malgré tout, de l’affection pour son père, qu’il lui était d’ailleurs impossible de séparer de « la gloire » de sa maison. Elle courut au Louvre en apprenant la mort de Richelieu : « Aussitôt que je le sus, j’allai trouver le roi pour le supplier d’avoir quelque bonté pour Monsieur. Je croyais prendre une occasion très favorable pour le toucher : il me refusa, et alla le lendemain [51] au Parlement faire enregistrer contre lui la déclaration dont on sait le sujet, sans que je l’explique ici. Je voulus me jeter à ses pieds lorsqu’il entrerait au Parlement, pour le supplier de n’en pas venir à cette extrémité ; il en fut averti, et me l’envoya défendre ; rien ne put le détourner de son injurieux dessein. » Le 4, après la visite de sa nièce, Louis XIII avait appelé Mazarin à continuer son œuvre. Le 5, il avait envoyé aux parlemens et aux gouverneurs des provinces une circulaire leur annonçant la mort du premier ministre et coupant court aux bruits de crise gouvernementale. Le roi, disait ce document, « était résolu de conserver et d’entretenir tous les établissemens ordonnés durant son ministère, de suivre tous les projets arrêtés avec lui pour les affaires du dehors et de l’intérieur, en sorte qu’il n’y aurait aucun changement. » L’immense fortune amassée par le cardinal passa à ses héritiers sans enquête indiscrète, et Louis XIII y ajouta une distribution de places. L’ombre du mort continuait de régner. — « Tous les malheurs du cardinal subsistèrent, » s’écrie Mademoiselle. Montglat rapporte qu’on osait à peine se communiquer la nouvelle de sa mort, « comme si on eût craint le retour de son âme. Le roi même l’avait tellement respecté de son vivant, qu’il l’appréhendait encore après sa mort. »

La débâcle se fit pourtant en sourdine au bout de quelques semaines. Le 13 janvier 1643, Monsieur eut la permission de venir saluer le roi à Saint-Germain et en fut bien reçu. Le 19, Bassompierre et deux autres seigneurs sortirent de la Bastille. En février, les Vendôme revinrent d’exil. La vieille Madame de Guise, grand’mère de Mademoiselle, reprit aussi la route de France, où sa petite-fille lui fit fête. Louis XIII devenait chaque jour plus facile au pardon. La raison en était simple ; il allait mourir et le sentait. Il montrait à ses familiers ses membres de squelette, couverts de larges taches blanches, et leur contait qu’il avait été réduit en cet état par ses « bourreaux » de médecins, et par « la tyrannie du cardinal, » qui ne lui faisait « jamais faire les choses que par la contrainte [52] » de sorte qu’il avait succombé sous « les peines. » Il avait rempli ses devoirs religieux avec de grandes démonstrations de piété. Les députés du Parlement étaient venus ouïr devant son lit la Déclaration qui donnait le titre de régente à Anne d’Autriche et la réalité du pouvoir à un conseil nommé d’avance. Le roi Louis XIII n’avait plus rien à faire dans ce monde, où sa maladie était accompagnée de tout ce qui peut donner envie d’en finir, douleurs cruelles, misères dégoûtantes, puanteurs abominables, et le reste du cortège des lentes agonies. Le malheureux mit plusieurs mois à mourir, avec des hauts et bas inattendus qui dérangeaient les intrigues de la Cour et produisaient de grandes agitations à Saint-Germain. Le roi habitait le château neuf, bâti par son père, et dont il ne reste plus que le pavillon Henri IV. Anne d’Autriche était demeurée avec la Cour au château vieux, que connaissent tous les Parisiens. Dans les bons jours, cet arrangement assurait au malade un repos relatif. Dans les mauvais, Louis XIII n’échappait pas aux supplices inventés par l’étiquette. La foule du château vieux venait assiéger ses appartenons pour assister à son agonie. Elle s’y rencontrait avec le flot accouru de Paris, et c’était un piétinement, un entassement, un bruit, une chaleur affreusement pénibles pour le roi, qui demandait en grâce qu’on s’écartât de son lit pour lui laisser un peu d’air. Une rumeur montait de la cour et s’accompagnait d’explosions de sifflets ou d’applaudissemens au passage des hommes politiques. Les laquais et les pages étaient alors en possession de représenter l’opinion publique, comme, de nos jours, les camelots et les marmitons, et ils manifestaient en attendant leurs maîtres. La crise passée, courtisans et parlementaires s’envolaient vers Paris, où les appelaient des musiques de danse et la lumière des fêtes : « Il n’y eut jamais tant de bals que cette année-là, dit Mademoiselle. Je me trouvai à tous. »

La crise finale survint le 14 mai. Dès que le roi eut rendu le dernier soupir, la reine se retira avec toute la Cour, et chacun fut prendre ses mesures pour partir le lendemain de bon matin. Le déménagement eut la prestesse d’une levée de camp. De longues files de chariots chargés de meubles et de bagages commencèrent avec le jour à dévaler la colline de Saint-Germain. Elles ne tardèrent pas à se mélanger de carrosses à six chevaux et de groupes de cavaliers. Un grondement accompagnait ce défilé, qui ne s’interrompit qu’à onze heures, pour laisser passer un corps d’armée où s’encadrait la famille royale, escortée des maréchaux de France, des ducs et pairs, de toute la noblesse, tous à cheval. Après le dernier bataillon reprenaient les chariots et les carrosses. noyés à présent dans le flot de valetaille et de gens de tous métiers que traînaient après soi toutes les grandes maisons. Saint-Germain finit pourtant par se vider. Le dernier « galopin » parti, le bruit de foule en marche s’éloigna et s’assoupit. Le château neuf s’enveloppa de silence et le rideau tomba sur le cinquième acte du règne de Louis XIII. Il n’était resté sur la scène qu’un cadavre léger comme une plume, auprès duquel veillaient un lieutenant et quelques soldats.


ARVEDE BARINE.


  1. Voyez la Revue des 15 juillet et 1er octobre 1899.
  2. Le théâtre au XVIIe siècle avant Corneille, par M. E. Rigal, dans l’Histoire de la langue et de la Littérature française, éd. par M. Petit de Julleville.
  3. Mémoires de Gaston d’Orléans. Selon M. Auguste Dietrich, « ce petit livre a été rédigé, d’une façon très simple et très sûre, d’après les papiers de ce prince par Algay de Montagnac. »
  4. En 1604, une troupe anglaise joua du Shakspeare devant le futur Louis XIII, qui n’avait pas encore quatre ans. Cf. Shakspeare en France sous l’ancien régime par M. J.-J. Jusserand.
  5. Voyez la Revue du 1er octobre 1899, p. 582.
  6. Publié en 1666.
  7. Cf. Le théâtre au XVIIe siècle avant Corneille, par M. E. Rigal (Coll. Petit de Julleville).
  8. Eugène Rigal, Alexandre Hardy et le théâtre français.
  9. Sorel, La Maison des jeux. Le livre est de 1642, mais les plaintes qu’on vient de lire se rapportent, dit M. E. Rigal, à une époque antérieure.
  10. La pratique du théâtre.
  11. Le théâtre au temps de Corneille, par M. Gustave lleynier, dans Petit de Julleville, loc. cit. Nous rappelons que la première du Cid eut lieu en décembre 1636 ou en janvier 1637.
  12. Mairet. Épître dédicatoire des Galanteries du duc d’Ossonne, comédie jouée en 1632 et imprimée en 1636.
  13. Corneille, (Coll. des Grands écrivains français, Hachette. )
  14. « On ne pourrait affirmer, dit M. Rigal, que l’usage de placer des spectateurs sur le théâtre ait commencé pour la première fois aux représentations du Cid. Du moins est-ce à une représentation du Cid que se rapporte la première mention de cet usage. »
  15. L’Aminta, fut jouée en 1573, mais elle ne fut imprimée qu’en 1581, et c’est alors seulement qu’on la connut hors de l’Italie.
  16. Corneille a fait jouer avant le Cid, de 1629 à 1636, six comédies, une tragédie-comédie médiocre, Clilandre, ou l’Innocence délivrée, et une tragédie, Médée (1635).
  17. Pierre Corneille, dans Petit de Julleville, loc. cit.
  18. Sur l’actualité dans le théâtre de Corneille. Cf. le Manuel de l’histoire de la littérature française, de M. Brunetière, et le Corneille de M. Lanson.
  19. Pierre Corneille. Coll. Petit de Julleville.
  20. Jules Lemaître, loc. cit.
  21. Premier discours sur le poème dramatique.
  22. M. F. Brunetière. Manuel de l’histoire de la littérature française.
  23. M. A. Lanson, Corneille.
  24. M. Ed. Rostand, Cyrano de Bergerac.
  25. M. F. Brunetière, Études critiques sur l’histoire de la littérature française. — Pierre Corneille.
  26. Mémoires de Montrésor. Cf. Montglat. Mémoires.
  27. Madame Henriette, troisième fille de Henri IV, lequel l’avait en effet « accordée, » quelques mois après sa naissance, avec le comte de Soissons, âgé alors de cinq ou six ans. Marie de Médicis n’en tint compte et maria sa fille à Charles Ier (1625).
  28. Ferdinand, troisième fils de Philippe III.
  29. Tallemant.
  30. Mémoires de Richelieu.
  31. « Le cardinal-infant, dit M. A. Bazin dans son Histoire de France sous Louis XIII, avait été forcé de quitter son camp pour aller se faire soigner à Bruxelles. Il y mourut bientôt, plus aimé, dit-on, des Flamands qu’il ne convenait au roi d’Espagne. »
  32. Mémoires de Michel de Marolles, abbé de Villeloin. Cf. La Conjuration de Cinq-Mars, par Mlle J. P. Basserie.
  33. Histoire de France, principalement pendant le XVIe et le XVIIe siècle, par Léopold Ranke.
  34. Dulaure. Histoire de Paris.
  35. Voyez Richelieu et la Monarchie absolue, par M. le vicomte G. d’Avenel.
  36. Mémoires de Montglat.
  37. Cinq-Mars avait été nommé grand écuyer.
  38. Montglat, Mémoires.
  39. Ranke. loc. cit.
  40. Fontenelle, Vie de Pierre Corneille.
  41. Tallemant.
  42. Tallemant.
  43. Motteville.
  44. Motteville.
  45. Cf. Procès de MM. de Cinq-Mars et de Thou (collection Danjou) et la Relation de Fontrailles.
  46. Motteville.
  47. Pontis, Mémoires.
  48. Montglat.
  49. Pontis. Mémoires.
  50. Montglat, Mémoires
  51. Mademoiselle se trompe de date. La Déclaration contre Monsieur fut enregistrée le 9 décembre.
  52. Journal d’Olivier Lefèvre d’Ormesson.