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La Grande Ombre/II

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Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock (p. 28-45).

II

LA COUSINE EDIE D’EYEMOUTH


Quelques années auparavant, alors que j’étais un tout jeune garçon, la fille unique du frère de mon père était venue nous faire une visite de cinq semaines.

Willie Calder s’était établi à Eyemouth comme fabricant de filets de pêche, et il avait tiré meilleur parti du fil à tisser que nous n’étions sans doute destinés à faire des genêts et des landes sablonneuses de West Inch.

Sa fille, Edie Calder, arriva donc en beau corsage rouge, coiffée d’un chapeau de cinq shillings et accompagnée d’une caisse d’effets, devant laquelle les yeux de ma mère lui sortirent de la tête comme ceux d’un crabe.

C’était étonnant de la voir dépenser sans compter, elle qui n’était qu’une gamine.

Elle donna au voiturier tout ce qu’il lui demanda, et en plus une belle pièce de deux pence, à laquelle il n’avait aucun droit.

Elle ne faisait pas plus de cas de la bière au gingembre que si c’eût été de l’eau, et il lui fallait du sucre pour son thé, du beurre pour son pain, tout comme si elle avait été une Anglaise.

Je ne faisais pas grand cas des jeunes filles en ce temps-là, car j’avais peine à comprendre dans quel but elles avaient été créées.

Aucun de nous, chez Birtwhistle, n’avait beaucoup pensé à elles, mais les plus petits semblaient être les plus raisonnables, car quand les gamins commençaient à grandir, ils se montraient moins tranchants sur ce point.

Quant à nous, les tout petits, nous étions tous d’un même avis : une créature qui ne peut pas se battre, qui passe son temps à colporter des histoires, et qui n’arrive même à lancer une pierre qu’en agitant le bras en l’air aussi gauchement que si c’était un chiffon, n’était bonne à rien du tout.

Et puis il faut voir les airs qu’elles se donnent : on dirait qu’elles font le père et la mère en une seule personne, elles se mêlent sans cesse de nos jeux pour nous dire : « Jimmy, votre doigt de pied passe à travers votre soulier » ou bien encore : « Rentrez chez vous, sale enfant, et allez vous laver » au point que rien qu’à les voir, nous en avions assez.

Aussi quand celle-là vint à la ferme de West Inch, je ne fus pas enchanté de la voir.

Nous étions en vacances.

J’avais alors douze ans.

Elle en avait onze.

C’était une fillette mince, grande pour son âge, aux yeux noirs et aux façons les plus bizarres.

Elle était tout le temps à regarder fixement devant elle, les lèvres entr’ouvertes, comme si elle voyait quelque chose d’extraordinaire, mais quand je me postais derrière elle, et que je regardais dans la même direction, je n’apercevais que l’abreuvoir des moutons ou bien le tas de fumier, ou encore les culottes de papa suspendues avec le reste du linge à sécher.

Puis, si elle apercevait une touffe de bruyère ou de fougère, ou n’importe quel objet tout aussi commun, elle restait en contemplation.

Elle s’écriait :

— Comme c’est beau ! comme c’est parfait !

On eût dit que c’était un tableau en peinture.

Elle n’aimait pas à jouer, mais souvent je la faisais jouer au chat perché ; ça manquait d’animation, car j’arrivais toujours à l’attraper en trois sauts, tandis qu’elle ne m’attrapait jamais, bien qu’elle fit autant de bruit, autant d’embarras que dix garçons.

Quand je me mettais à lui dire qu’elle n’était bonne à rien, que son père était bien sot de l’élever comme cela, elle pleurait, disait que j’étais un petit butor, qu’elle retournerait chez elle ce soir même, et qu’elle ne me pardonnerait de la vie.

Mais au bout de cinq minutes, elle ne pensait plus à rien de tout cela.

Ce qu’il y avait d’étrange, c’est qu’elle avait plus d’affection pour moi que je n’en avais pour elle, qu’elle ne me laissait jamais tranquille.

Elle était toujours à me guetter, à courir après moi, et à dire alors : « Tiens ! vous êtes là ! » en faisant l’étonnée.

Mais bientôt je m’aperçus qu’elle avait aussi de bons côtés.

Elle me donnait quelquefois des pennie, tellement qu’une fois j’en eus quatre dans la poche, mais ce qu’il y avait de mieux en elle, c’étaient les histoires qu’elle savait conter.

Elle avait une peur affreuse des grenouilles.

Aussi je ne manquais pas d’en apporter une, et de lui dire que je la lui mettrais dans le cou, à moins qu’elle ne me contât une histoire.

Cela l’aidait à commencer, mais une fois en train, c’était étonnant comme elle allait.

Et à entendre les choses qui lui étaient arrivées, cela vous coupait la respiration.

Il y avait un pirate barbaresque qui était allé à Eyemouth.

Il devait revenir dans cinq ans avec un vaisseau chargé d’or pour faire d’elle sa femme.

Et il y avait un chevalier errant qui lui aussi était allé à Eyemouth et il lui avait donné comme gage un anneau qu’il reprendrait à son retour, disait-il.

Elle me montra l’anneau, qui ressemblait à s’y méprendre à ceux qui soutenaient les rideaux de mon lit, mais elle soutenait que celui-là était en or vierge.

Je lui demandai ce que ferait le chevalier s’il rencontrait le pirate barbaresque.

Elle me répondit qu’il lui ferait sauter la tête de dessus les épaules.

Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien trouver en elle ?

Cela dépassait mon intelligence.

Puis elle me dit que pendant son voyage à destination de West Inch, elle avait été suivie par un prince déguisé.

Je lui demandai à quoi elle avait reconnu que c’était un prince.

Elle me répondit :

— À son déguisement.

Un autre jour, elle dit que son père composait une énigme, que quand elle serait prête, il la mettrait dans les journaux, et celui qui la devinerait aurait la moitié de sa fortune et la main de sa fille.

Je lui dis que j’étais fort sur les énigmes, et qu’il faudrait qu’elle me l’envoyât dès qu’elle serait prête.

Elle dit que ce serait dans la Gazette de Berwick, et voulut savoir ce que je ferais d’elle quand je l’aurais gagnée.

Je répondis que je la vendrais aux enchères, pour le prix qu’on m’offrirait, mais ce soir-là elle ne voulut plus conter d’histoires, car elle était très susceptible dans certains cas.

Jim Horscroft était absent pendant le temps que la cousine Edie passa chez nous.

Il revint la semaine même où elle partit, et je me rappelle combien je fus surpris qu’il fit la moindre question ou montrât quelque intérêt au sujet d’une simple fillette.

Il me demanda si elle était jolie, et quand j’eus dit que je n’y avais pas fait attention ; il éclata de rire, me qualifia de taupe, et dit qu’un jour ou l’autre j’ouvrirais les yeux.

Mais il ne tarda pas à s’occuper de tout autre chose, et je n’eus plus une pensée pour Edie, jusqu’au jour où elle prit bel et bien ma vie entre ses mains et la tordit comme je pourrais tordre cette plume d’oie.

C’était en 1813.

J’avais quitté l’école, et j’avais déjà dix-huit ans, au moins quarante poils sur la lèvre supérieure, et l’espérance d’en avoir bien davantage.

J’avais changé depuis mon départ de l’école.

Je ne m’adonnais plus aux jeux avec la même ardeur.

Au lieu de cela il m’arrivait de rester allongé sur la pente de la lande, du côté ensoleillé, les lèvres entr’ouvertes, et regardant fixement devant moi, tout comme le faisait souvent la cousine Edie.

Jusqu’alors je m’étais tenu pour satisfait, je trouvais mon existence remplie, du moment que je pouvais courir plus vite et sauter plus haut que mon prochain.

Mais maintenant, comme tout cela me paraissait peu de chose !

Je soupirais, soupirais, je levais les yeux vers la vaste voûte du ciel, puis je les portais sur la surface bleue de la mer.

Je sentais qu’il me manquait quelque chose, mais je n’arrivais point à pouvoir dire ce qu’était ce quelque chose.

Et mon caractère prit de la vivacité.

Il me semblait que tous mes nerfs étaient agacés.

Si ma mère me demandait de quoi je souffrais, ou que mon père me parlât de mettre la main au travail, je me laissais aller à répondre en termes si âpres, si amers que depuis j’en ai souvent éprouvé du chagrin.

Ah ! on peut avoir plus d’une femme, et plus d’un enfant, et plus d’un ami, mais on ne peut avoir qu’une mère.

Aussi doit-on la ménager aussi longtemps, qu’on l’a.

Un jour, comme je rentrais en tête du troupeau, je vis mon père assis, une lettre à la main.

C’était un événement fort rare chez nous, excepté quand l’agent écrivait pour le terme.

En m’approchant de lui, je vis qu’il pleurait, et je restai à ouvrir de grands yeux, car je m’étais toujours figuré que c’était là une chose impossible à un homme.

Je le voyais fort bien à présent, car il avait à travers sa joue pâlie une ride si profonde, qu’aucune larme ne pouvait la franchir.

Il fallait qu’elle glissât de côté jusqu’à son oreille, d’où elle tombait sur la feuille de papier.

Ma mère était assise près de lui et lui caressait la main, comme elle caressait le dos du chat pour le calmer.

— Oui, Jeannie, disait-il, le pauvre Willie est mort. Cette lettre vient de l’homme de loi. La chose est arrivée subitement. Autrement on nous aurait écrit. Un anthrax, dit-il, et un flux de sang à la tête.

— Ah ! Alors ses peines sont finies, dit ma mère.

Mon père essuya ses oreilles avec la nappe de la table.

— Il a laissé toutes ses économies à sa fille, dit-il, et si elle n’a pas changé, par Dieu, de ce qu’elle promettait d’être, elle n’en aura pas pour longtemps. Vous vous rappelez ce qu’elle disait, sous ce toit même, du thé trop faible, et cela pour du thé à sept shillings la livre.

Ma mère hocha la tête et considéra les pièces de lard suspendues au plafond.

— Il ne dit pas combien elle aura, reprit-il, mais elle en aura assez, et de reste. Elle doit venir habiter avec nous, car ç’a été son dernier désir.

— Il faudra qu’elle paie son entretien, s’écria ma mère avec âpreté.

Je fus fâché de l’entendre parler d’argent dans un tel moment, mais après tout, si elle n’avait pas été aussi âpre, nous aurions été jetés dehors au bout de douze mois.

— Oui, elle paiera. Elle arrive aujourd’hui même. Jock, mon garçon, vous aurez la bonté de partir avec la charrette pour Ayton, et d’attendre la diligence du soir. Votre cousine Edie y sera, et vous pourrez l’amener à West Inch.

Je me mis donc en route à cinq heures et quart avec la Souter Johnnie, notre jument de quinze ans aux longs poils, et notre charrette avec la caisse repeinte à neuf qui ne nous servait que dans les grands jours.

La diligence apparut au moment même où j’arrivais, et moi, comme un niais de jeune campagnard, sans songer aux années qui s’étaient écoulées, je cherchais dans la foule aux environs de l’auberge un bout de fille en jupe courte arrivant à peine aux genoux.

Et comme je m’avançais obliquement, le cou tendu, je me sentis toucher le coude, et me trouvai en face d’une dame vêtue de noirs debout sur les marches, et j’appris que c’était ma cousine Edie.

Je le savais, dis-je, et pourtant si elle ne m’avait pas touché, j’aurais pu passer vingt fois près d’elle sans la reconnaître.

Ma parole, si Jim Horscroft m’avait alors demandé si elle était jolie ou non, je n’aurais su que lui répondre.

Elle était brune, bien plus brune que ne le sont ordinairement nos jeunes filles du border, et pourtant à travers ce teint charmant, s’entrevoyait une nuance de carmin pareille à la teinte plus chaude qu’on remarque au centre d’une rose soufre.

Ses lèvres étaient rouges, exprimant la douceur, et la fermeté, mais dès ce moment même, je vis au premier coup d’œil flotter au fond de ses grands yeux une expression de malice narquoise.

Elle s’empara de moi séance tenante, comme si j’avais fait partie de son héritage. Elle allongea la main et me cueillit.

Elle était en toilette de deuil, comme je l’ai dit, et dans un costume qui me fit l’effet d’une mode extraordinaire, et elle portait un voile noir qu’elle avait écarté de devant sa figure.

— Ah ! Jock, me dit-elle en mettant dans son anglais un accent maniéré qu’elle avait appris à la pension. Non, non, nous sommes un peu trop grands pour cela ?…

Cela, c’était parce que, avec ma sotte gaucherie, j’avançais ma figure brune pour l’embrasser, comme je l’avais fait la dernière fois que nous nous étions vus…

— Soyez bon garçon et donnez un shilling au conducteur, qui a été extrêmement complaisant pour moi pendant le trajet.

Je rougis jusqu’aux oreilles, car je n’avais en poche qu’une pièce d’argent de quatre pence.

Jamais le manque d’argent ne me parut plus pénible qu’à ce moment-là.

Mais elle me devina d’un simple regard, et aussitôt une petite bourse en moleskine à fermoir d’argent me fut glissée dans la main.

Je payai l’homme et allais rendre la bourse à Edie, mais elle me força de la garder.

— Vous serez mon intendant, Jack, dit-elle en riant. C’est là votre voiture, elle à l’air bien drôle. Mais où vais je m’asseoir ?

— Sur le sac, dis-je.

— Et comment faire pour monter ?

— Mettez le pied sur le moyeu, dis-je, je vous aiderai.

Je me hissai d’un saut, et je pris deux petites mains gantées dans les miennes.

Comme elle passait par-dessus le côté de la carriole, son haleine passa sur sa figure, une haleine douce et chaude, et aussitôt s’effacèrent par lambeaux ces langueurs vagues et inquiètes de mon âme.

Il me sembla que cet instant m’enlevait à moi-même et faisait de moi un des membres de la race des hommes.

Il ne fallut pour cela que le temps qu’il faut à un cheval pour agiter sa queue, et pourtant un événement s’était produit.

Une barrière avait surgi quelque part.

J’entrai dans une vie plus large et plus intelligente.

J’éprouvai tout cela sous une brusque averse, et pourtant dans ma timidité, dans ma réserve, je ne sus faire autre chose que d’égaliser le rembourrage du sac.

Elle suivait des yeux la diligence qui reprenait à grand bruit la direction de Berwick.

Tout à coup elle se mit à faire voltiger en l’air son mouchoir.

— Il a ôté son chapeau, dit-elle, je crois qu’il a dû être officier. Il avait l’air très distingué. Peut-être l’avez-vous remarqué — un gentleman sur l’impériale, très beau, avec un pardessus brun.

Je secouai la tête, et toute la joie qui m’avait envahi fit place à une sotte mauvaise humeur.

— Ah ! mais je ne le reverrai jamais. Voici toutes les collines vertes, et la route brune et tortueuse ; elles sont bien restées les mêmes qu’autrefois. Vous aussi, Jack, je trouve que vous n’avez pas beaucoup changé. J’espère que vos manières sont meilleures que jadis ; vous ne chercherez pas à me mettre des grenouilles dans le cou, n’est-ce pas ?

Rien qu’à cette idée, je sentis un frisson dans tout le corps.

— Nous ferons tout notre possible pour vous rendre heureuse à West Inch, dis-je en jouant avec le fouet.

— Assurément, c’est bien de la bonté de votre part que d’accueillir une pauvre fille isolée, dit-elle.

— C’est bien de la bonté de votre part que de venir, cousine Edie, balbutiai-je. Vous trouverez la vie bien monotone, je le crains, dis-je.

— Elle sera assez calme en effet, Jack, n’est-ce pas ? Il n’y a pas beaucoup d’hommes par là-bas, autant qu’il m’en souvient.

— Il y a le Major Elliott, à Corriemuir. Il vient passer la soirée de temps à autre. C’est un brave vieux soldat, qui a reçu une balle dans le genou, pendant qu’il servait sous Wellington.

— Ah ! quand je parle d’hommes, je ne veux pas parler des vieilles gens qui ont une balle dans le genou, je parle de gens de notre âge, dont on peut se faire des amis. À propos, ce vieux docteur si aigre, il avait un fils, n’est ce pas ?

— Oh ! oui, c’est Jim Horscroft, mon meilleur ami.

— Est-il chez lui ?

— Non, il reviendra bientôt. Il fait encore ses études à Edimbourg.

— Alors nous nous tiendrons mutuellement compagnie jusqu’à son retour, Jack. Ah ! je suis bien lasse, et je voudrais être arrivée à West Inch.

Je fis arpenter la route à la vieille Souter Johnnie, d’une allure à laquelle elle n’a jamais marché ni avant, ni depuis.

Une heure après, Edie était assise devant la table à souper.

Ma mère avait servi non seulement du beurre, mais encore de la gelée de groseilles qui, dans son assiette de verre, scintillait à la lumière de la chandelle et faisait fort bon effet.

Je n’eus pas de peine à m’apercevoir que mes parents étaient tout aussi surpris que moi, du changement qui s’était opéré en elle, mais qu’ils l’étaient d’une autre façon que moi.

Ma mère était si impressionnée par l’objet en plumes qu’elle lui vit autour du cou, qu’elle l’appelait Miss Calder au lieu de Edie, et ma cousine, de son air joli et léger, la menaçait du doigt toutes les fois qu’elle se servait de ce nom.

Après le souper, quand elle fut allée se coucher, ils ne purent parler d’autre chose que de son air et de son éducation.

— Tout de même, pour le dire en passant, fit mon père, elle n’a pas l’air d’avoir le cœur brisé par la mort de mon frère.

Alors, pour la première fois, je me souvins qu’elle n’avait pas dit un mot à ce sujet, depuis que nous nous étions revus.