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La Grande Ombre/X

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Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock (p. 160-173).

X

LE RETOUR DE L’OMBRE


Le lendemain matin, je me levai le cœur gros, car j’étais certain que Jim ne tarderait pas à paraître, et que ce jour-là serait un jour de grands chagrins.

Mais quelle somme de tristesses ce jour-là devait-il apporter, jusqu’à quel point modifierait-il le destin de chacun de nous ? C’était plus que je n’aurais osé en imaginer dans mes moments les plus sombres.

Permettez-moi, cependant, de vous conter tout cela dans l’ordre même des événements.

Ce matin-là, je m’étais levé de bonne heure, car on allait entrer en pleine période de la mise bas des agneaux.

Mon père et moi, nous partions pour le pâturage dès le petit jour.

Lorsque j’entrai dans le corridor, un souffle frôla ma figure : la porte de la maison était entièrement ouverte, et la lumière grise de l’aube dessinait une autre porte sur le mur du fond.

Je regardai.

Je trouvai également ouvertes la porte de la chambre d’Edie et celle de de Lapp.

Je compris alors, comme à la lueur d’un éclair, ce que signifiaient ces cadeaux offerts la veille : c’était des présents d’adieu.

Tous deux étaient partis.

J’eus de l’amertume au cœur contre la cousine Edie, en entrant et m’arrêtant dans sa chambre.

Penser que pour un nouveau venu, elle nous avait laissé là, tous, sans un mot de bonté, sans même un serrement de main !

Et lui aussi !

J’avais été épouvanté de ce qui arriverait quand il se rencontrerait avec Jim. Mais en ce moment, on eût dit qu’il avait évité cette rencontre, et cela avait quelque apparence de lâcheté.

J’étais plein de colère, humilié, souffrant.

Je sortis au grand air sans dire un mot à mon père et je montai aux pâturages pour rafraîchir ma tête échauffée.

Lorsque je fus arrivé là-haut à Corriemuir, je pus jeter un dernier coup d’œil sur la cousine Edie.

Le petit cutter était resté à l’endroit où il avait jeté l’ancre, mais un canot s’en était détaché pour aller la prendre à terre.

À l’avant je vis voltiger quelque chose de rouge. Je savais qu’elle faisait ce signal au moyen de son châle.

Je vis ce canot atteindre le navire et ses passagers monter sur le pont.

Puis, l’ancre se releva et le navire fila droit vers le large.

Je vis encore la petite tache rouge sur le pont, et de Lapp debout près d’elle.

Ils pouvaient me voir aussi, car je me dessinais en plein sur le ciel.

Tous deux agitèrent longtemps les mains, mais ils y renoncèrent enfin, car ils n’obtinrent aucune réponse de moi.

Je restai là, debout, les bras croisés, plus grognon que je ne l’avais jamais été en ma vie, jusqu’à ce que leur cutter ne fût plus qu’une légère tache blanche de forme carrée, se perdant parmi la brume matinale.

Il était l’heure du déjeuner, et la bouillie était sur la table quand je rentrai, mais je n’avais aucun appétit.

Les vieux avaient pris la chose avec assez de froideur, bien que ma mère ne trouvât aucune expression trop dure pour Edie.

Elles n’avaient jamais eu beaucoup d’affection mutuelle, en ces derniers temps surtout.

— Voici une lettre de lui, dit mon père, en me montrant sur la table un papier plié. Elle était dans sa chambre. Voulez-vous nous la lire ?

Ils ne l’avaient pas même ouverte, car, pour dire la vérité, mes bonnes gens n’étaient jamais arrivés à lire couramment l’écriture, quoiqu’ils se tirassent assez bien de l’impression en grands et beaux caractères.

L’adresse écrite en grosses lettres était ainsi conçue : « Aux bonnes gens de West Inch ».

Quant au billet, que j’ai encore sous les yeux, tout taché et jauni, le voici :

« Mes amis,

« Je ne comptais pas vous quitter aussi brusquement, mais la chose dépendait d’une autre volonté que la mienne.

« Le devoir et l’honneur m’ont rappelé auprès de mes anciens compagnons.

« C’est une chose que vous comprendrez certainement avant que peu de jours soient écoulés.

« J’emmène votre Edie avec moi comme ma femme, et il pourrait bien se faire qu’en des jours plus paisibles, vous nous revoyiez à West Inch.

« En attendant, agréez l’assurance de mon affection, et croyez que je n’oublierai jamais les mois tranquilles que j’ai passés chez vous, en un temps où je n’aurais eu tout au moins qu’une semaine à vivre, si j’avais été fait prisonnier par les Alliés. Mais vous saurez peut-être aussi quelque jour par la raison de cela.

« Votre bien dévoué,

« Bonaventure de Lissac,
Colonel des Voltigeurs de la garde et Aide-de-Camp de sa Majesté Impériale l’Empereur Napoléon.

Ma voix devint sifflante quand j’en fus aux mots dont il avait fait suivre son nom.

Sans doute j’en étais venu à la conviction que notre hôte ne pouvait être qu’un de ces admirables soldats dont nous avions tant entendu parler et qui s’étaient frayé passage jusque dans toutes les capitales de l’Europe, à une seule exception, la nôtre. Pourtant je n’eus guère cru que nous eussions sous notre toit l’aide de camp de l’Empereur et un colonel de sa garde.

— Ainsi donc, dis-je, il se nomme de Lissac et non de Lapp. Eh bien, colonel ou non, il est heureux pour lui qu’il se trouve loin d’ici, avant que Jim ait mis la main sur lui… Et il n’était que temps, ajoutai-je en jetant un regard en dehors par la fenêtre de la cuisine, car voici notre homme qui arrive par le jardin.

Je courus vers la porte, au-devant de lui.

Je sentais que j’aurais payé bien cher pour le voir repartir à Édimbourg.

Il arrivait à grands pas, agitant un papier au-dessus de sa tête.

Je m’imaginai que c’était peut-être un billet d’Edie, et que dès lors il savait tout.

Mais quand il fut plus près, je vis que c’était une grande feuille raide et jaune, qui craquait quand on l’agitait, et qu’il avait les yeux pétillants de joie.

— Hourra ! Jock, cria-t-il. Où est Edie ? Où est Edie ?

— Qu’est-ce qu’il y a, l’ami ? demandai-je.

— Où est Edie ?

— Qu’est-ce que vous avez-là ?

— C’est mon diplôme, Jock, je puis exercer quand je voudrai. Tout va bien ; je veux le montrer à Edie.

— Le mieux que vous puissiez faire, c’est de ne plus songer à Edie, répondis-je.

Jamais je n’ai vu la figure d’un homme s’altérer comme la sienne quand j’eus dit ces mots.

— Quoi ? Qu’est-ce que vous voulez dire, Jock Calder ? balbutia-t-il.

En parlant ainsi, il avait lâché le précieux diplôme, que le vent emporta par-dessus la haie, à travers la lande, jusqu’à une touffe d’ajoncs, où il s’arrêta en voltigeant, mais Jim n’y fit aucune attention.

Ses yeux étaient fixés sur moi, et dans leurs profondeurs, je voyais une lueur diabolique.

— Elle n’est pas digne de vous, dis-je.

Il m’empoigna par l’épaule.

— Qu’avez-vous fait ? dit-il à voix basse. Ce doit être quelque tour de votre façon. Où est-elle ?

— Elle est partie avec ce Français qui logeait ici.

J’avais longuement réfléchi sur la meilleure façon de lui faire passer la chose en douceur, mais j’ai toujours été fort maladroit dans mes discours, et je ne pus rien trouver de mieux que cela.

— Oh ! fit-il, en hochant la tête et me regardant.

Pourtant j’étais certain qu’il était hors d’état de me voir, de voir la ferme, de voir quoi que ce fût.

Il resta ainsi une ou deux minutes, les mains étroitement jointes, et toujours balançant la tête.

Puis il fit le geste d’avaler péniblement, et parla d’une voix singulière, sèche, rauque.

— Quand est-ce arrivé ?

— Ce matin.

— Ils étaient mariés ?

— Oui.

Il posa la main sur un des montants de la porte pour se raffermir.

— Un message pour moi ?

— Elle a dit que vous lui pardonneriez.

— Que Dieu damne mon âme si jamais je le fais. Où sont-ils allés ?

— Ils ont dû aller en France, à ce que je crois.

— Il se nommait de Lapp, ce me semble ?

— Son vrai nom c’est de Lissac, et il n’est rien moins que colonel dans la garde de Boney.

— Alors, selon toute probabilité, il est à Paris. C’est bien ! c’est bien !

— Tenez bon, criai-je. Père, père, apportez le brandy.

Ses genoux avaient ployé un instant, mais il redevint lui-même avant que le vieillard fût accouru avec la bouteille.

— Remportez-là, dit Jim.

— Prenez une gorgée, monsieur Horscroft, s’écria mon père en insistant, cela vous remontera le cœur.

Jim saisit la bouteille et la lança par-dessus la haie du jardin.

— C’est excellent pour ceux qui tiennent à oublier, dit-il, mais moi je tiens à me souvenir.

— Que Dieu vous pardonne ce gaspillage coupable, s’écria mon père d’une voix forte.

— Et aussi d’avoir failli casser la tête à un officier de l’infanterie de Sa Majesté, dit le vieux major Elliott en se montrant au-dessus de la haie. Je me serais contenté d’une lampée après une promenade matinale, mais une bouteille qui vous frise l’oreille en sifflant ! Mais qu’est il donc arrivé que vous restez tous là aussi immobiles que des gens rangés autour d’une fosse, à un enterrement ?

Je lui expliquai en quelques mots nos chagrins, pendant que Jim, la figure d’une pâleur cendrée, les sourcils froncés très bas, restait adossé au montant de la porte.

Le major, quand j’eus fini, se montra aussi furieux que nous, car il avait de l’affection pour Jim et pour Edie.

— Peuh ! dit-il, je redoutais constamment quelque événement de ce genre depuis cette histoire de la Tour d’alarme. Cette conduite est bien d’un Français. Ils ne peuvent pas laisser les femmes tranquilles. Du moins de Lissac l’a épousée, et c’est là une consolation. Mais il n’est guère temps, maintenant, de songer à nos petits tracas, car toute l’Europe est en révolution, et selon toute probabilité, nous voici avec vingt autres années de guerre sur les bras.

— Que voulez-vous dire ? demandai-je.

— Eh ! mon ami, Napoléon est débarqué de l’île d’Elbe. Ses troupes sont accourues autour de lui, et le roi Louis s’est sauvé à toutes jambes. La nouvelle en est arrivée à Berwick ce matin.

— Grands Dieux ! s’écria mon père. Alors, voici cette terrible besogne entièrement à recommencer ?

— Oui, nous nous étions figurés que l’Ombre n’était plus là, et elle y est encore. Wellington a reçu l’ordre de quitter Vienne pour se rendre dans les Pays-Bas, et l’on croit que l’Empereur fera une sortie d’abord dans cette direction. Eh ! c’est un mauvais vent, un vent qui ne présage rien de bon. Je viens justement de recevoir la nouvelle que je dois rejoindre le 71e régiment comme premier major.

À ces mots je serrai la main à notre bon voisin, car je savais combien il était humilié de se voir traiter en invalide, qui n’avait plus de rôle à jouer en ce monde.

— Il faut que je rejoigne mon régiment le plus tôt possible, et nous serons là-bas, de l’autre côté de l’eau, dans un mois, peut-être même à Paris dans un autre mois.

— Alors, par le Seigneur ! major, s’écria Jim Horscroft, je pars avec vous. Je ne suis pas trop fier pour refuser de porter le fusil, si vous voulez me mettre en face de ce Français.

— Mon garçon, dit le major, je serai fier de vous avoir sous mes ordres. Quant à de Lissac, où sera l’Empereur, il sera aussi.

— Vous savez son nom ? dis-je. Qu’est-ce que vous pouvez nous apprendre de lui ?

— Il n’y a pas de meilleur officier dans l’armée française, et pourtant c’est beaucoup dire. Il paraît qu’il serait devenu maréchal, mais qu’il a préféré, rester auprès de l’Empereur. Je l’ai rencontré deux jours avant l’affaire de la Corogne, lorsque je fus envoyé en parlementaire pour négocier au sujet de nos blessés. Il était alors avec Soult. Je l’ai reconnu en le voyant.

— Et je le reconnaîtrai aussi en le voyant, dit Horscroft avec ce dur et mauvais regard qu’il avait jadis.

Et à cet instant même, en cet endroit même, je me rendis soudainement compte combien mon existence serait piteuse et inutile pendant que notre ami l’invalide et le compagnon de mon enfance seraient au loin, exposés en première ligne aux fureurs de la tempête.

Ma résolution fut formée avec la promptitude de l’éclair.

— Je partirai aussi avec vous, major, m’écriai-je.

— Jock ! Jock ! dit mon père, en se tordant les mains.

Jim ne dit rien, mais il passa son bras autour de moi et me serra la taille.

Le major avait les yeux brillants, et brandissait sa canne en l’air.

— Ma parole ! dit-il, voici deux belles recrues que j’aurai derrière moi. Eh bien, il n’y a pas un moment à perdre. Il faut donc que vous vous teniez prêts tous les deux pour la diligence du soir.

Voilà ce que produisit une seule journée, et pourtant il peut arriver que des années s’écoulent sans amener un changement.

Songez donc aux événements qui s’étaient accomplis dans ces vingt-quatre heures ?

De Lissac parti ! Edie partie ! Napoléon évadé ! La guerre éclate. Jim Horscroft a tout perdu : lui et moi nous faisons nos préparatifs pour nous battre contre les Français.

Tout cela eut l’air d’un rêve, jusqu’au moment où je me dirigeai vers la diligence du soir et me retournai pour jeter un regard sur la maison grise et deux petites silhouettes noires.

C’était ma mère, qui enfouissait son visage dans les plis de son châle des Shetland, et mon père qui agitait son bâton de meneur de bétail pour m’encourager dans mon voyage.