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La Grande Règle

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traduit par Séraphin Couvreur
La Grande Règle

(traduit par Séraphin COUVREUR, 1835-1919, à partir de : Chou king, Les Annales de la Chine)


Houng Fan 洪範 — La Grande Règle. [1]

1. La treizième année (après la mort de Wenn wang), l’empereur (Ou wang) consulta le prince de Ki[2]
2. L’empereur dit :
— Oh ! prince de In, le ciel dans un profond secret forme l’homme et l’aide à pratiquer les vertus qui lui sont propres. (Le ciel ne parlant pas), j’ignore comment on doit expliquer les grandes lois de la société et les devoirs mutuels des hommes.
3. Le prince de Ki répondit :
— J’ai entendu dire que dans l’antiquité Kouenn ayant opposé des digues aux eaux débordées, avait troublé l’ordre des cinq éléments ; que le ciel courroucé n’avait pas donné les neuf articles de la grande règle, et que par suite les grandes lois et les devoirs mutuels étaient tombés dans l’oubli. Kouenn fut relégué (sur le mont Iu) et il y mourut. (Son fils) Iu lui succéda et mena les travaux à bonne fin. Alors le ciel donna à Iu les neuf articles de la grande règle ; ils ont servi à expliquer les grandes lois de la société et les devoirs mutuels.[3]
4. « Le premier article concerne les cinq éléments, le deuxième l’accomplissement attentif des cinq actes, le troisième l’emploi dili-gent des huit parties de l’administration, le quatrième l’emploi des cinq régulateurs du temps pour fixer exactement les saisons, le cinquième l’acquisition et l’exercice de la haute perfection qui convient à la dignité impériale, le sixième l’acquisition et l’exercice des trois vertus (requises en celui qui gouverne), le septième l’usage intelligent des moyens de scruter les choses incertaines, le huitième la méditation et l’usage des effets divers, le neuvième la promesse et l’usage des cinq bonheurs, la menace et l’usage des six malheurs extrêmes.

一、五行[modifier]

5. « Premièrement, les cinq éléments. Le premier est l’eau, le deuxième le feu, le troisième le bois, le quatrième le métal, le cinquième la terre. Les propriétés de l’eau sont de mouiller et de descendre, celles du feu sont de brûler et de s’élever. Le bois se laisse courber et redresser. Le métal obéit à la main de l’ouvrier et prend différentes formes. La terre reçoit la semence et donne les récoltes. L’eau mouille, descend et devient salée. Le feu brûle, s’élève et prend une saveur amère. Le bois courbé et redressé prend une saveur acide. Le métal obéit, change de forme et prend une saveur âcre. La terre reçoit la semence, donne les récoltes et prend une saveur douce.[4]

二、五事[modifier]

6. « Deuxièmement, les cinq actes. Le premier est la tenue extérieure, le deuxième la parole, le troisième le regard, le qua-trième l’audition, le cinquième la réflexion. La tenue extérieure ╓198 doit être composée, la parole conforme à la raison, le regard perspicace, l’oreille très attentive, l’esprit méditatif et pénétrant. Une tenue bien composée est respectueuse ; une parole conforme à la raison est bien réglée ; un regard perspicace conduit à la prudence ; l’application à écouter est mère des bons conseils ; un esprit méditatif et pénétrant parvient à la plus haute sagesse.

三、八政[modifier]

7. « Troisièmement, les huit parties de l’administration. La première a pour objet les vivres, la deuxième les commodités de la vie, la troisième les sacrifices, la quatrième les travaux publics, la cinquième l’instruction du peuple, la sixième la procédure cri-minelle, la septième l’hospitalité, la huitième le service militaire.[5]

四、五紀[modifier]

8. « Quatrièmement, les cinq régulateurs du temps. Le premier est l’année, le deuxième le mois, le troisième le jour, le quatrième les douze signes du zodiaque et les autres étoiles (y compris les planètes), le cinquième le calcul des temps ou calendrier.

五、皇極[modifier]

9. Cinquièmement, la souveraine perfection qui convient à l’empereur. Prince, en donnant l’exemple de la plus haute perfection, vous obtiendrez les cinq bonheurs, et vous les ferez partager à vos nombreux sujets. Vos nombreux sujets imiteront votre sublime perfection, et vous aideront à la conserver.[6]

10. « Quand vos nombreux sujets ne formeront pas de cabales, ni vos ministres de conspirations, toujours ce sera l’effet de la souveraine perfection dont vous donnerez l’exemple.

11. « Toutes les fois que vos nombreux sujets délibéreront entre eux, tenteront quelque entreprise, se tiendront en garde (par crainte des châtiments), faites attention. S’il en est qui, sans pratiquer la vertu parfaite, s’abstiennent de mal faire, ne les rejetez pas (ils pourront devenir meilleurs.). A ceux qui vous diront d’un cœur content et d’un air joyeux : « Ce que nous aimons, c’est la vertu, » conférez des bienfaits (des charges) et ces hommes vou-dront imiter votre sublime vertu.

12. « N’opprimez pas les faibles qui n’ont ni frères ni enfants (pour les aider) ; ne craignez pas ceux qui tiennent un rang élevé ou distingué.

13. « Chez les officiers qui ont du talent et gèrent bien les affaires, excitez le désir d’avancer toujours dans la vertu, et l’État sera florissant. Les hommes chargés de gouverner sont toujours vertueux, quand ils sont dans l’aisance. Si vous ne savez pas (leur allouer des revenus suffisants, et par ce moyen) faire qu’ils puissent entretenir la bonne harmonie dans leurs familles qui sont les vôtres, ils commettront des crimes. Quant à ceux qui n’aiment pas la vertu, vous aurez beau les combler de faveurs, (vous ne les rendrez pas vertueux, et (si vous leur laissez ou leur conférez des charges), à cause d’eux vous aurez à vous reprocher d’avoir eu à votre service des hommes vicieux.[7]

13. « Rien d’incliné, rien qui ne soit uni ; pratiquons la justice à l’exemple de l’empereur. Nulle affection particulière et désor-donnée ; suivons les principes que l’empereur nous enseigne par son exemple. Aucune aversion particulière et déréglée ; suivons la voie que l’empereur nous montre par son exemple. Rien d’incliné, point de parti ; la voie de l’empereur est large et s’étend loin. Point de parti, rien d’incliné ; la voie de l’empereur est unie et facile à parcourir. Ne tournons ni en arrière ni de côté ; la voie de l’empereur est droite et mène directement au but. Avançons tous ensemble vers la sublime perfection dont l’empereur nous donne l’exemple ; arrivons tous ensemble à cette sublime perfection.[8]

14. « L’exposition développée des vertus sublimes de l’empe-reur est la règle des mœurs, l’enseignement le plus parfait, l’en-seignement du roi du ciel lui-même.

15. « Quand le peuple entend l’exposition développée des sublimes vertus de l’empereur et met en pratique cet enseignement, sa conduite approche de plus en plus de la vertu brillante du Fils du ciel. Il dit : « Le Fils du ciel remplit l’office de père du peuple ; il est vraiment le souverain de tout l’empire. »

六、三德[modifier]

16. « Sixièmement, les trois vertus. La première est la droiture, l’équité, la deuxième la fermeté dans le gouvernement, la troisième la douceur dans le gouvernement. Il faut gouverner avec une droiture équitable les hommes paisibles et tranquilles, avec fermeté ceux qui résistent et refusent d’obéir, avec douceur ceux qui sont souples et obéissants. Il faut gouverner avec fermeté ceux qui croupissent dans l’indolence, et avec douceur ceux qui se distin-guent par leur talents et leurs bonnes dispositions.

17. « C’est au souverain seul qu’il appartient d’accorder les fa-veurs, d’appliquer les peines et d’avoir des mets de grand prix. Aucun sujet ne doit accorder les faveurs, ni appliquer les châti-ments, ni avoir des mets de grand prix.

18. « Si parmi vos sujets il est (des grands préfets, des princes) qui accordent les faveurs, appliquent les peines, ont des mets de grand prix, (les grands préfets) seront nuisibles dans vos domaines (et les princes) seront funestes dans vos principautés. Par suite, les officiers inférieurs s’écarteront du devoir et se rendront coupables d’injustices ; le peuple violera la loi naturelle et commettra des excès.[9]

七、稽疑[modifier]

19. « Septièmement, l’examen des choses douteuses. Il faut choisir et constituer des devins chargés d’interroger, les uns la tortue, les autres l’achillée, et leur ordonner de consulter la tortue et l’achillée.[10]

20. « (Les fissures produites dans l’encre sur la carapace de la tortue présentent les apparences) de la pluie ou d’un ciel qui re-devient serein, d’un ciel entièrement couvert ou d’un ciel semé de nuages séparés, ou d’un ciel dans lequel les nuages se croisent. 21. « (Les symboles formés par les brins d’achillée) sont tcheng la fermeté et houei le repentir.[11]

22. « Les signes obtenus sont donc au nombre de sept : cinq sont donnés par la tortue et deux par l’achillée. Ils font connaître d’avance les erreurs (qu’il faut éviter).

23. « Lorsque les hommes, constitués devins consultent la tortue et l’achillée, trois interprètent les présages. (S’ils sont en désaccord), on suit l’avis des deux qui expriment le même sentiment.[12]

24. « Quand vous avez des doutes au sujet d’une affaire impor-tante, délibérez en vous même, délibérez avec vos ministres et vos officiers, consultez le peuple, faites consulter la tortue et l’achillée. Puis, si une entreprise est approuvée par vous même, par la tortue, par l’achillée, par vos ministres et vos officiers, par le peuple, il y a unanimité (l’entreprise réussira). Vous serez vous-même heureux et puissant, et vos descendants jouiront de la prospérité. Si vous, la tortue et l’achillée, vous approuvez, et que les ministres, les officiers et le peuple désapprouvent, l’entreprise réussira. Si les ministres, les officiers, la tortue et l’achillée approuvent, et que vous et le peuple, vous désapprouviez, l’entreprise réussira. Si le peuple, la tortue et l’achillée approuvent, et que vous, vos ministres et vos officiers vous désapprouviez, l’entreprise sera heureuse. Lorsque vous et la tortue, vous approuvez, et que l’achillée, les ministres, les officiers, le peuple désapprouvent, s’il s’agit d’une affaire qui concerne l’intérieur du palais, (d’un sacrifice, d’une réjouissance,…), elle réussira ; s’il s’agit d’une affaire extérieure, (d’un voyage, d’une expédition,…), elle ne réussira pas. Quand la tortue et l’achillée sont toutes deux opposées au sentiment des hommes (et désapprouvent une entreprise), il est bon de se tenir en repos ; l’action serait fatale.

八、庶徵[modifier]

25. « Huitièmement, les différents effets (ou phénomènes qui sont toujours en rapport avec la conduite de l’empereur et des officiers, et font connaître si l’administration est bonne ou mauvaise). Ce sont la pluie, le beau temps, la chaleur, le froid et le vent, ainsi que les époques (auxquelles ils surviennent). Lorsque ces cinq choses arrivent en quantité suffisante, et chacune en son temps, toutes les plantes prospèrent.

26. « Si l’une d’elles est beaucoup trop abondante ou fait en-tièrement défaut, c’est une calamité.

27. « Il y a des effets heureux : la gravité (de l’empereur) obtient aux temps voulus la pluie, sa bonne administration la sérénité du ciel, sa prudence la chaleur, son application à réfléchir le froid, sa sagesse éminente le vent. Il y a aussi des effets malheureux : l’inconsidération (de l’empereur) fait durer sans cesse la pluie, ses erreurs la sérénité du ciel, son indolence la chaleur, sa précipitation le froid et sa stupidité le vent.

28. « Que l’empereur examine donc (ces cinq phénomènes) chaque année, les grands dignitaires chaque mois et les autres officiers chaque jour (pour savoir ce que leur administration a de bon et ce qu’elle a de mauvais).

29. « Si dans le cours de l’année, du mois ou de la journée, il n’y a pas eu d’intempérie, à ce signe on reconnaît que tous les grains ont mûri, que l’administration est intelligente, que les hommes de talent sont honorés, que les familles jouissent de la tranquillité et du bien être.

30. Si dans le courant de la journée, du mois ou de l’année, il y a eu intempérie, il est manifeste que les grains n’ont pas mûri, que l’administration est aveugle et peu intelligente, que les hommes de talent sont tenus dans l’ombre, que les familles ne jouissent pas de la tranquillité.

31. « Le peuple est comme les constellations, (l’empereur et les ministres sont comme le soleil et la lune). Certaines constellations aiment le vent, d’autres la pluie, (mais elles ne peuvent obtenir par elles mêmes ni le vent ni la pluie, le soleil et la lune ont soin de les leur donner). Le soleil et la lune accomplissent leurs révolutions, ╓209 et ramènent l’hiver et l’été. La lune parcourt les constellations, et amène le vent et la pluie. (Ainsi l’empereur et les ministres doivent pourvoir aux besoins du peuple et satisfaire ses désirs légitimes).[13]

九、五福[modifier]

32. « Neuvièmement, les cinq bonheurs. Le premier est la lon-gévité, le deuxième l’opulence, le troisième la santé du corps et la paix de l’âme, le quatrième l’amour de la vertu, le cinquième une vie complète (c’est-à-dire, avec la conservation de tous les membres, une vie qui n’est abrégée ni par aucune faute ni par aucun accident).

33. « Le six maux extrêmes sont, le premier une vie abrégée par quelque malheur, le deuxième la maladie, le troisième le chagrin, le quatrième la pauvreté, le cinquième la perversité, le sixième la faiblesse (de caractère).

  1. Fán, moule, modèle, règle.
  2. .Kī, principauté située dans la partie sud est du Iû ché hién (préfecture de Leaô tcheōu, province de Chan si. Le prince de Ki, frère de l’empereur Tsou i, était détenu dans les fers par ordre du tyran Tcheou, son oncle. La treizième année après la mort de Wenn wang, Ou wang chassa Tcheou, tira de prison le prince de Ki et lui demanda des avis. Le prince satisfit aux questions du nouvel empereur ; mais il refusa de servir la dynastie des Tcheou. Ou wang lui céda la Corée.
  3. Kouenn fut relégué au pied du mont Iú. Voy. Part. I, Ch. II. 12
  4. « L’eau, à force de tendre en bas et de couler, arrive à la mer et prend une saveur salée. La flamme, à force de rôtir un objet, lui communique et prend elle même une saveur amère. » Ainsi parle Hià Tchouén. Il ne nous dit pas comment le bois prend une saveur acide à force d’être courbé et redressé, le métal une saveur âcre à force d’être travaillé, la terre une saveur douce à force d’être cultivée. Devine qui pourra. La culture donne la terre une saveur douce, sans doute parce que les grains cultivés ont cette saveur.
  5. Houó, nom générique de l’argent, des pierres précieuses, des tissus de chanvre et de soie,…
  6. Les cinq bonheurs sont énumérés à la fin de ce chapitre.
  7. Eùl kiā. Les familles, comme les personnes, appartiennent toutes à l’empereur.
    Le prince de Ki recommande à l’empereur Ou wang d’assigner aux officiers un traitement ou des revenus suffisants, afin qu’ils soient probes et intègres. Le traitement que l’État donne aux officiers est communément appelé liên fóung ou iàng liên în argent destiné à entretenir l’intégrité, parce qu’il leur permet de n’avoir pas recours à des exactions.
  8. Ce paragraphe est un chant rimé, qui, d’après l’opinion commune, avait cours parmi le peuple, et que le prince de Ki cite à l’empereur.
  9. Kiā, domaine donné par l’empereur à un grand préfet tái fòu.
  10. Pōu. Une écaille de tortue était couverte d’encre, puis exposée au feu. Le devin examinait l’apparence des fissures produites dans la couche d’encre par l’action du feu, et il en tirait les présages.
    Chéu. Le devin prenait quarante-neuf brins d’achillée, les manipulait dix huit fois et obtenait un symbole Kouá.
    Les huit symboles primitifs sont composés chacun de trois lignes.
  11. Les huit symboles primitifs, superposés deux à deux, donnent soixante-quatre symboles doubles tch’ôung kouà, dans lesquels la partie supérieure s’appelle houéi repentir et la partie inférieure tchēng fermeté. La figure placée ci-dessous en représente trois. /insert the three pics/
  12. D’après K’òung Ngān kouŏ, trois devins consultaient simultanément chacun une tortue, et trois autres manipulaient chacun quarante neuf brins d’achillée.
  13. Ordinairement, la pluie tombe lorsque la lune est dans la constellation (les Hyades), qui aime la pluie ; le vent souffle lorsque la lune est dans la constellation (la Main du Sagittaire), qui aime le vent.