La Grande flibuste (Aimard)/X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Amyot (p. 148-165).
◄  IX.
XI.  ►

X

Avant l’Attaque.

Au premier cri du maukawis, c’est-à-dire au lever du soleil, les aventuriers se réveillèrent.

La nuit avait été tranquille, ils avaient dormi sans que rien fût venu troubler leur repos ; seulement, glacés par la rosée abondante qui, pendant leur sommeil, avait traversé leurs couvertures, ils se hâtèrent de se lever, afin de rétablir la circulation du sang et de réchauffer leurs membres engourdis.

Au premier mouvement que fit don Martial, un couteau tomba de dessus lui sur le sol. Le Mexicain le ramassa et poussa un cri d’étonnement, et presque de frayeur, en le montrant à ses compagnons.

L’arme trouvée si inopinément était un couteau à scalper, dont la lame était encore maculée de larges plaques sanglantes.

Nous savons comment ce couteau avait été placé sur la poitrine du Tigrero.

— Qu’est-ce que cela signifie ? s’écria-t-il en agitant l’arme avec colère.

La Tête-d’Aigle s’en saisit et l’examina attentivement.

— Ooah ! fit-il avec étonnement, l’Ours-Noir s’est introduit parmi nous pendant notre sommeil.

Les chasseurs ne purent réprimer un mouvement d’effroi.

— Ce n’est pas possible ! observa Belhumeur.

L’Indien secoua la tête, et montrant l’arme :

— Voilà, continua-t-il, le couteau à scalper du chef apache, le totem de la tribu est gravé sur le manche.

— C’est vrai !

— L’Ours-Noir est un chef renommé ; son cœur est grand à contenir un monde. Contraint de remplir les engagements qu’il a pris, il a voulu prouver à son ennemi qu’il était maître de sa vie, et que, lorsque cela lui conviendrait, il saurait la lui ravir ; voilà ce que signifie ce couteau placé pendant son sommeil sur la poitrine du Yori — Espagnol. —

Les aventuriers étaient confondus de tant d’audace ; ils frémissaient en songeant qu’ils avaient été à la merci du chef, qui avait dédaigné de les tuer et s’était contenté de les défier ; le Mexicain surtout, malgré son courage, se sentait frissonner à cette pensée.

Le Canadien fut le premier qui recouvra son sang-froid.

— Canario ! s’écriâ-t-îl, ce chien apache a bien fait de nous avertir ; maintenant nous nous tiendrons sur nos gardes,

— Hum ! fit Cucharès en passant les mains dans sa chevelure épaisse et ébouriffée, je ne me soucie nullement d’être scalpé, moi.

— Bah ! répondit Belhumeur, on en réchappe quelquefois.

— C’est possible, mais je ne tiens pas à en faire l’essai.

— Maintenant que le jour est entièrement levé, observa Louis, je crois que le moment est venu de me rendre à l’hacienda ; qu’en pensez-vous ?

— Nous n’avons pas un instant à perdre pour déjouer les plans de l’ennemi, appuya don Martial.

— D’autant plus que nous avons à prendre certaines mesures sur lesquelles il est bon d’être fixé le plus tôt possible, fit Belhumeur.

L’Indien et le lepero se contentèrent de donner leur assentiment par un signe.

— Maintenant, convenons d’un rendez-vous, reprit Louis ; vous ne pouvez m’attendre ici, où les Indiens sauraient beaucoup trop facilement nous trouver.

— Oui, répondît Belhumeur d’un air pensif ; mais je ne connais pas le pays où nous sommes, je serais fort embarrassé de choisir un poste convenable.

— J’en connais un, moi, dit la Tête-d’Aigle ; je vous y conduirai ; notre frère pâle nous y rejoindra.

— Fort bien, mais pour cela encore faut-il que je connaisse l’endroit.

— Que mon frère ne s’occupe pas de cela. En quittant la grande hutte, je serai près de lui.

— Alors, tout va bien. Au revoir.

Louis sella son cheval et s’éloigna au galop dans la direction de l’hacienda, éloignée de deux à trois portées de fusil au plus de l’endroit où il se trouvait.

Le comte de Lhorailles se promenait d’un air soucieux dans la salle basse qui servait de vestibule au corps de logis principal de l’hacienda.

Malgré lui, sa rencontre avec le Mexicain le préoccupait vivement ; il désirait avoir avec doña Anita, devant son père, une explication franche, qui dissipât ses doutes ou du moins lui donnât la clef du mystère qui l’enveloppait.

Une autre circonstance assombrissait encore son humeur et redoublait ses inquiétudes.

Au point du jour, Diego Léon, un de ses lieutenants, lui avait annoncé que le guide indien amené par lui la veille avait disparu pendant la nuit sans laisser de traces.

La position devenait grave : la lune du Mexique approchait ; ce guide était évidemment un espion indien chargé de s’assurer de la force de l’hacienda et des moyens de la surprendre.

Les Apaches et les Comanches ne devaient pas être loin, peut-être se tenaient-ils déjà aux aguets dans les hautes herbes de la prairie, attendant le moment favorable pour fondre sur leurs implacables ennemis.

Le comte ne se dissimulait pas que, si la position était difficile, il en était lui-même cause.

Investi par le gouvernement d’un commandement important, chargé spécialement de protéger les frontières contre les incursions indiennes, il n’avait encore fait aucun mouvement et n’avait d’aucune façon cherché à remplir le mandat que non-seulement il avait accepté, mais encore qu’il avait lui-même sollicité.

La lune du Mexique commençait dans un mois ; il fallait absolument, avant cette époque, frapper un coup décisif, qui inspirât aux Indiens une terreur salutaire, les empêchât de se réunir et déjouât ainsi leurs projets.

Le comte réfléchissait depuis assez longtemps, oubliant dans sa préoccupation les hôtes qu’il avait amenés dans son habitation, et dont il n’avait pas encore songé à s’informer, lorsque son vieux lieutenant parut devant lui.

— Que voulez-vous, Martin ? lui demanda-t-il.

— Excusez-moi de vous déranger, capitaine ; Diego Léon, de garde avec huit hommes à la batterie de l’isthme, me fait dire à l’instant qu’un cavalier demande à être introduit auprès de vous pour affaire sérieuse.

— Quel homme est-ce ?

— Un blanc, bien vêtu, monté sur un excellent cheval.

— Hum ! il n’a rien dit de plus ?

— Pardon ; il a ajouté ceci : Vous direz à celui qui vous commande que je suis un des hommes qu’il a rencontrés au rancho de San José.

Le visage du comte se dérida :

— Qu’il vienne, dit-il, c’est un ami.

Le lieutenant se retira.

Dès qu’il fut seul, le comte recommença sa promenade.

— Que peut me vouloir cet homme ? murmura-t-il ? lorsque au Rancho j’ai offert à lui et à son ami de m’accompagner ici, tous deux ont refusé. Quelle raison les a fait si promptement changer d’avis ? Bah ! à quoi bon chercher, ajouta-t-il en entendant le pas d’un cheval résonner dans le patio intérieur. Je vais le savoir.

Presque aussitôt don Louis parut, conduit par le lieutenant, qui, sur un signe du comte, sortit immédiatement.

— Quel heureux hasard, dit gracieusement Monsieur de Lhorailles, me procure l’honneur d’une visite à laquelle j’étais si loin de m’attendre ?

Don Luis rendit poliment le salut qui lui était fait et répondit :

— Ce n’est pas un heureux hasard qui m’amène. Dieu veuille que je ne sois pas au contraire un émissaire de malheur !

Ces mots firent froncer le sourcil au comte.

— Que voulez-vous dire, señor ? demanda-t-il avec inquiétude, je ne vous comprends pas.

— Vous allez me comprendre. Mais parlons français, si vous y consentez ; nous pourrons plus facilement nous entendre, dit-il, en abandonnant la langue espagnole, dont jusque là il s’était servi.

— Eh quoi ! s’écria le comte avec étonnement, vous parlez français, monsieur ?

— Oui, monsieur, répondit Louis, d’autant plus que j’ai l’honneur d’être votre compatriote. Bien que, ajouta-t-il avec un soupir étouffé, il y ait près de dix ans que j’aie quitté notre pays, c’est toujours pour moi une joie bien grande lorsqu’il m’est possible de parler ma langue.

L’expression du visage du comte avait complètement changé en écoutant ces paroles.

— Oh ! reprit-il avec effusion, laissez-moi serrer votre main, monsieur ; deux Français qui se rencontrent sur cette terre lointaine sont frères ; oublions un instant l’endroit où nous sommes et parlons de la France, cette chère patrie dont nous sommes si éloignés et que nous aimons tant

— Hélas ! monsieur, répondit Louis avec une émotion contenue, je serais heureux d’oublier quelques instants ce qui nous entoure pour réveiller les souvenirs de notre commune patrie ; malheureusement le moment est grave, de grands dangers vous menacent, le temps que nous perdrions ainsi pourrait causer d’épouvantables catastrophes,

— Vous m’effrayez, monsieur. Que se passe-t-il donc ? qu’avez-vous de si terrible à m’annoncer ?

— Ne vous l’ai-je pas dit, monsieur, je suis un messager de mauvaises nouvelles.

— Qu’importe ! dites par vous, elles seront les bien venues ; dans la situation où je me trouve placé dans ce désert, ne dois-je pas toujours m’attendre à un malheur ?

— J’espère pouvoir vous aider à prévenir le péril qui plane aujourd’hui sur vous.

— Merci, d’abord, pour votre fraternelle démarche, monsieur ; maintenant, parlez, je vous écoute ; quoi que vous m’appreniez, je saurai l’entendre.

Don Luis, sans révéler au comte sa rencontre avec le Tigrero, selon ce qui avait été convenu, lui apprit comment il avait surpris un colloque entre son guide et plusieurs guerriers apaches, embusqués aux environs de l’hacienda, et le projet formé par eux de surprendre la colonie.

— Maintenant, monsieur, ajouta-t-il, c’est à vous de juger de la gravité de ces nouvelles et des dispositions que vous avez à prendre, afin de déjouer les projets des Indiens.

— Je vous remercie, monsieur ; lorsque mon lieutenant, quelques minutes avant votre arrivée, m’a appris la disparition du guide, j’ai compris immédiatement que j’avais eu affaire à un espion ; ce que vous m’annoncez change mes soupçons en certitude. Comme vous me le dites, il n’y a pas un instant à perdre ; je vais immédiatement aviser à prendre les dispositions nécessaires.

Et s’approchant d’une table, il frappa.

Un peon entre.

— Le premier lieutenant, dit-il.

Au bout de quelques minutes, celui-ci arriva.

— Lieutenant, lui dit Monsieur de Lhorailles, vous allez prendre vingt cavaliers avec vous et battre tous les environs à trois lieues à la ronde, j’apprends à l’instant que les Indiens sont embusqués près d’ici.

Le vieux soldat s’inclina sans répondre et se disposa à obéir.

— Un instant ! s’écria Louis, en l’arrêtant d’un geste, un mot encore.

— Hein, fit Martin Leroux en se retournant avec étonnement, vous parlez donc français à présent ?

— Comme vous voyez, répondit Louis en souriant.

— Vous désiriez faire une observation, demanda le comte.

— Depuis bien longtemps j’habite en Amérique ; j’ai vécu au désert, je connais les Indiens avec lesquels j’ai appris à lutter de ruses. Si vous me le permettez, je vous donnerai quelques conseils qui, je le crois, pourront vous être utiles dans les circonstances présentes.

— Pardieu ! s’écria le comte, parlez-nous, cher compatriote, vos conseils seront fort avantageux pour nous, j’en suis convaincu.

En ce moment, don Sylva entra dans la salle.

— Eh ! continua le comte, venez, mon ami, nous avons grand besoin de vous ; votre connaissance des mœurs indiennes nous sera d’un grand secours.

— Que se passe-t-il donc ? demanda l’haciendero en saluant courtoisement à la ronde.

— Il se passe que nous sommes menacés d’une attaque des Apaches.

— Oh ! oh ! ceci est grave, mon ami ; que comptez-vous faire ?

— Je ne le sais encore. J’avais donné l’ordre à don Martin, mon lieutenant, de faire une battue aux environs, mais monsieur, qui est un de mes compatriotes, et que j’ai l’honneur de vous présenter, semble être d’un avis contraire.

— Le caballero a raison, répondit le Mexicain en s’inclinant devant don Luis ; mais d’abord êtes-vous certain de cette attaque ?

— Monsieur est venu exprès pour m’avertir.

— Alors il n’y a plus de doutes à conserver : il faut au plus vite prendre les dispositions nécessaires. Quelle est l’opinion du caballero ?

— Il allait l’émettre à l’instant où vous êtes entré.

— Alors, que je ne dérange pas votre conférence ; j’écoute. Parlez, monsieur.

Don Luis s’inclina et prit la parole.

— Caballero, fit-il en se tournant vers don Sylva, ce que je vais dire est pour les señores français principalement, qui, habitués aux guerres européennes et à la manière de combattre des blancs, ignorent, j’en suis convaincu, la tactique indienne.

— C’est vrai, observa le comte.

— Bah ! fit Leroux en tordant ses longues moustaches avec suffisance, nous l’apprendrons.

— Prenez garde que ce ne soit à vos dépens ! continua don Luis. La guerre indienne est une guerre toute de ruses et d’embûches. Jamais l’ennemi qui vous attaque ne se met en ligne devant vous : il reste constamment caché, employant pour vaincre tous les moyens, surtout la trahison. Cinq cents guerriers apaches, commandés par un chef intrépide, auraient raison, dans la prairie, de vos meilleurs soldats qu’ils décimeraient, sans que ceux-ci pussent jamais les atteindre.

— Oh ! oh ! murmura le comte. Est-ce donc leur seule manière de combattre ?

— La seule, appuya l’haciendero.

— Hum ! fit Leroux, c’est, il me semble, assez semblable à la guerre d’Afrique.

— Pas autant que vous le supposez. Les Arabes se laissent voir, au lieu que les Apaches, je vous le répète, ne se découvrent qu’à la dernière extrémité.

— Ainsi mon projet de pousser une reconnaissance au dehors…

— Est impraticable pour deux raisons : ou vos cavaliers, bien qu’entourés d’ennemis, n’en découvriraient pas un seul, ou ils seraient attirés dans une embuscade, où, malgré des prodiges de valeur, ils périraient jusqu’au dernier.

— Tout ce que dit monsieur est de la plus grande justesse ; il est facile de reconnaître qu’il a une grande expérience des guerres indiennes et qu’il s’est souvent mesuré avec les Indios bravos.

— Cette expérience m’a coûté mon bonheur, tous ceux que j’aimais ont été massacrés par ces féroces ennemis, répondit tristement don Luis ; redoutez le même sort, si vous n’avez pas la plus grande prudence. Je sais combien il répugne au caractère chevaleresque de notre nation de suivre une pareille marche ; mais, à mon avis, c’est la seule qui offre quelques chances de salut.

— Nous avons ici plusieurs femmes, des enfants, votre fille surtout, don Sylva ; il faut absolument la mettre à l’abri, non-seulement de tout danger, mais encore lui épargner la moindre inquiétude. Je me range donc à l’avis de monsieur, et suis déterminé à n’agir qu’avec la plus grande circonspection.

— Je vous en remercie pour ma fille et pour moi.

— Maintenant, monsieur, vous à qui nous devons déjà de si bons conseils, ne nous laissez pas ainsi, complétez votre œuvre. À ma place, que feriez-vous ?

— Monsieur, répondit sérieusement Louis, voici mon avis : les Apaches vous attaqueront pour certaines raisons que je sais et dont il est inutile que je vous entretienne ; ils font de la réussite de cette attaque un point d’honneur ; retranchez-vous donc ici du mieux que vous pourrez. Vous avez une garnison considérable, composée d’hommes éprouvés ; en conséquence presque toutes les chances sont pour vous.

— J’ai cent soixante-dix Français résolus, qui tous ont fait la guerre.

— Derrière de bonne murailles, bien armés, c’est plus qu’il ne vous faut.

— Sans compter quarante péones habitués à la chasse aux Indiens, et que j’ai amenés avec moi, observa don Sylva.

— Ces hommes sont ici en ce moment ? demanda vivement don Luis.

— Oui, monsieur.

— Oh ! cela simplifie singulièrement la question ; si vous voulez me croire, ce sont au contraire maintenant les Indiens qui ont tout à redouter.

— Expliquez-vous.

— Il est évident que vous serez attaqués par le fleuve ; peut-être, afin de diviser vos forces, les Indiens simuleront-ils une attaque du côté de l’isthme ; mais ce point est trop formidablement défendu pour qu’ils se hasardent à essayer de l’enlever ; je le répète donc, tout l’effort de l’ennemi se portera du côté du fleuve.

— Je vous ferai observer, monsieur, dit le lieutenant, que dans ce moment le fleuve est rendu impraticable à la navigation à cause des milliers de troncs d’arbres enlevés par les ouragans dans les montagnes, et qu’il charrie dans son cours.

— Je se sais pas si le fleuve est oui ou non praticable pour la navigation, répondit don Luis avec fermeté ; mais ce dont je suis convaincu, c’est que les Apaches vous attaqueront de ce côté.

— Dans tous les cas, et afin de ne pas être pris au dépourvu, on ôtera deux des pièces de la batterie de l’isthme, où il en restera encore quatre, ce qui est plus que suffisant, et on les établira de façon à prendre le fleuve en enfilade, en ayant soin de les masquer. Vous m’entendez, Leroux, faites monter aussi une couleuvrine sur la plate-forme du mirador, de là nous dominerons le cours du Gila. Allez, et que ces ordres soient immédiatement exécutés.

Le vieux soldat sortit sans répliquer, afin d’exécuter ce que son chef avait commandé.

— Vous voyez, messieurs, continua le comte dès que son lieutenant se fut retiré, que je mets de suite à profit les conseils que vous voulez bien me donner ; je reconnais mon inexpérience complète de cette guerre indienne, et je vous réitère que je suis heureux d’être aussi bien appuyé.

— Monsieur a tout prévu, dit l’haciendero ; comme lui je crois que la partie de l’hacienda qui regarde le fleuve est la plus exposée.

— Un dernier mot, reprit don Luis.

— Parlez, parlez, monsieur.

— N’avez-vous pas dit, caballero, que vous aviez amené avec vous quarante peones, rompus aux guerres indiennes, et que ces hommes étaient encore ici ?

— Oui, je l’ai dit, et c’est l’exacte vérité.

— Fort bien. Je crois, remarquez bien, caballero, que ceci est une simple observation ; je crois, dis-je, que ce serait un coup de maître et qui vous assurerait incontestablement la victoire, de placer vos ennemis entre deux feux.

— En effet, s’écria le comte. Mais comment faire ? vous même nous avez dit, il n’y a qu’un moment, que ce serait une imprudence insigne d’envoyer au dehors un détachement battre l’estrade.

— Je l’ai dit et je le répète, les herbes et les bois sont en ce moment peuplés d’yeux fixés sur cette hacienda, qui ne laisseront sortir personne sans le voir.

— Eh bien ?

— Ne vous ai-je pas dit que cette guerre était une guerre de ruse et d’embûches ?

— En effet ; mais je ne comprends pas, je vous l’avoue, où vous en voulez venir.

— C’est cependant excessivement simple : vous allez me comprendre en deux mots.

— Je ne demande pas mieux.

— Señor caballero, reprit don Louis en se tournant vers don Sylva, comptez-vous demeurer ici ?

— Oui, pour certaines raisons intimes, je dois y faire un assez long séjour.

— Je n’ai nullement, señor, croyez-le bien, l’intention de m’immiscer dans vos affaires. Ainsi, vous restez ici ?

— Oui.

— Parfait. Avez-vous parmi vos peones un homme dévoué, sur lequel vous puissiez compter comme sur vous-même ?

Cascaras ! je le crois bien : j’ai Blas Vasquez.

— Sans indiscrétion, soyez assez bon pour me dire ce que c’est que Blas Vasquez, ainsi que vous le nommez, et que je n’ai nullement l’honneur de connaître.

— Blas Vasquez est mon capataz, un homme de a caballo sur lequel, dans l’occasion, je puis compter comme sur moi-même.

— Eh bien, tout est pour le mieux alors, cela simplifie singulièrement la question.

— Je n’y suis plus du tout, moi, dit le comte.

— Vous allez voir, reprit Louis.

— Je ne demande pas mieux.

— Votre capataz, auquel vous donnerez vos instructions, se mettra à la tête des peones d’ici à une heure et prendra ostensiblement la route de Guaymas ; mais arrivé à deux ou trois lieues, dans un endroit dont nous conviendrons, il arrêtera sa troupe, le reste nous regarde, mes amis et moi.

— Oui, je comprends votre projet ; les peones cachés par vos soins attaqueront les Indiens par derrière, lorsque le combat sera engagé entre nous et eux.

— C’est effectivement mon projet.

— Mais les Apaches ?

— Eh bien ?

— Croyez-vous qu’ils laisseront ainsi, sans l’inquiéter, s’éloigner une troupe de blancs ?

— Les Indiens sont trop fins pour s’y opposer. À quoi leur servirait d’attaquer cette troupe qui n’emmène avec elle aucun bagage ? le combat ne leur profiterait pas et ferait deviner leur position. Non, non, soyez tranquille, caballero, ils ne bougeront pas ; ils ont, ou du moins, ignorant que vous êtes prévenu, ils croient avoir trop d’intérêt à demeurer invisibles.

— Et vous, que comptez-vous faire !

— Moi, les Indiens m’ont vu incontestablement me diriger de ce côté ; ils savent que je suis ici ; si je sortais avec vous, ce serait tout dénoncer. Je partirai seul, comme je suis venu, et cela dans un instant.

— Ce plan est tellement simple et bien conçu qu’il doit réussir. Recevez nos remercîments, monsieur, et veuillez nous dire votre nom, afin que nous connaissions l’homme auquel nous sommes redevables d’un aussi grand service.

— À quoi bon, monsieur ?

— Je joins, caballero, mes instances à celles de don Gaetano, mon ami, afin d’obtenir que vous nous révéliez le nom d’un homme dont le souvenir restera gravé dans nos cœurs.

Don Luis hésita, sans pouvoir s’expliquer la raison qui le poussait à agir ainsi ; il lui répugnait de rompre vis-à-vis du comte de Lhorailles l’incognito qui le cachait.

Les deux hommes insistèrent cependant auprès de lui avant tant de politesse que, n’ayant pas de raisons sérieuses à donner pour rester inconnu, il se laissa vaincre par leurs prières et consentit à avouer son nom.

— Caballeros, dit-il enfin, je suis le comte Louis-Édouard-Maxime de Prébois-Crancé.

— Nous sommes amis, n’est-ce pas, monsieur le comte, lui dit de Lhorailles en lui tendant la main.

— Ce que je fais en est, je crois, une preuve, monsieur, répondit celui-ci en s’inclinant avec courtoisie, mais sans serrer la main tendue vers lui.

— Je vous remercie, reprit le comte, sans paraître remarquer le mouvement de retraite de Louis. Comptez-vous bientôt nous quitter ?

— Je dois vous laisser à vos urgentes occupations. Si vous me le permettez, je prendrai à l’instant congé de vous.

— Pas sans avoir déjeuné, au moins ?

— Vous m’excuserez : le temps nous presse. J’ai des amis que j’ai quittés depuis plusieurs heures déjà, et qui doivent être inquiets de ma longue absence.

— Vous sachant auprès de moi, monsieur, c’est impossible, dit le comte d’un air piqué.

— Ils ignorent si je suis arrivé ici sans encombre.

— C’est différent, je ne vous retiens plus ; encore une fois, merci, monsieur.

— J’ai agi selon ma conscience, monsieur, vous ne me devez aucun remercîment.

— Les trois hommes sortirent de la salle et se dirigèrent vers la batterie de l’isthme en causant de choses indifférentes ; à moitié chemin à peu près, ils rencontrèrent don Blas, le capataz ; don Sylva lui fit signe de le joindre, et, lorsqu’il fut près de lui, en deux mots il le mit au fait des événements qui se préparaient et du rôle qu’il devait y jouer.

— Voto à Dios I s’écria joyeusement le capataz, je vous remercie, don Sylva, de cette bonne nouvelle. Nous allons donc en découdre enfin avec ces chiens apaches ! Caraï ! ils verront beau jeu, je vous jure.

— Je m’en rapporte entièrement à vous, Blas.

— Mais à quel endroit dois-je attendre ce caballero ?

— C’est juste ! nous n’avons, pas fixé le lieu du rendez-vous.

— En effet. À trois lieues d’ici à peu près, sur la route de Guaymas, à un endroit où le chemin fait un coude, il y a une colline isolée qu’on nomme, je crois, el Pan de Azucar ; vous pouvez vous embusquer là sans craindre d’être découvert. Je vous y joindrai avec mes amis.

— C’est convenu ; vers quelle heure environ ?

— Je ne saurais le préciser, cela dépendra des circonstances.

Quelques minutes plus tard, don Louis reprenait le chemin de la prairie, tandis que le comte de Lhorailles et les deux Mexicains s’occupaient à activer les préparatifs d’une sérieuse défense de l’hacienda.

— Il est étrange, murmurait à part lui don Louis tout en galoppant, que cet homme qui est mon compatriote et pour lequel, avant peu, je vais sans doute exposer ma vie, ne m’inspire aucune sympathie.

Soudain son cheval fit un écart ; le Français, brusquement enlevé à ses réflexions, releva la tête.

La Tête-d’Aigle était devant lui.