La Guerre américaine, son origine et ses vraies causes/Sixième Lecture

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LA
GUERRE AMÉRICAINE


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SIXIÈME LECTURE

DE L’ESCLAVAGE

cinquième partie


Messieurs,


Nous avons maintenant examiné l’esclavage sous trois points de vue différente :

lo. La législation qui le régissait ;

2o. Les faits de cruautés qui en découlaient nécessairement ;

3o. Son influence sur les mœurs d’un pays.

Nous avons vu que cette législation était pire, dans plusieurs de ses plus importants détails, que tout ce que la législation payenne avait pu imposer à l’esclave ; nous avons vu que, loin de s’adoucir et de s’améliorer à mesure que la civilisation et l’application de plus en plus générale des principes du Christianisme perfectionnaient les systêmes sociaux et politiques dans le reste du monde chrétien, cette législation augmentait chaque jour, au contraire, en barbarie, en cruauté et en compression inexorable : nous avons vu combien elle encourageait tous les genres d’atrocité en consacrant l’irresponsabilité : en assurant l’impunité au blanc qui torturait un noir : et nous avons vu quelle effroyable barbarie de mœurs lui était due, depuis le fouet à propos de tout et à propos de rien, jusqu’au carcan et au coup de fusil ; depuis l’emploi universel du poignard, de l’assommoir ou du pistolet à propos des moindres altercations jusqu’à l’emploi des meutes de chiens pour dépister le nègre ; depuis l’exposition publique d’hommes et de femmes nus jusqu’à la pendaison du blanc sur soupçon par la populace ou jusqu’au rotissage d’un nègre tout vivant en rase campagne avec des milliers de femmes et d’enfants pour spectateurs : nous avons vu que, loin de regarder l’esclavage comme immoral et anti-chrétien dans son principe, pervers et atroce en pratique, cette société, s’endurcissant de plus en plus au contact du système, en était venue à le proclamer la plus philanthropique des institutions, un présent du Ciel et un dépôt divin qu’il fallait non-seulement transmettre intact aux générations futures, mais que l’on ne pouvait assez se hâter d’implanter partout ; nous avons vu, enfin, que le système avait tellement, à la longue, faussé les idées, obscurci les intelligences, perverti les sentiments et dégradé les cœurs, que l’on en était venu à soutenir hautement que la société libre était un non-sens et une monstruosité, et que la seule société rationnelle, la seule qui fût fondée tout ensemble sur la religion naturelle et la religion revélée, la seule qui fut légitime, morale, civilisatrice et nationale, la seule qui fût vérilablement un sublime instrument de la Providence pour opérer le bien, la seule enfin qui ne fut pas athée dans son principe et ses conséquences, était la société servile ! !

Oui, Messieurs, dans cette ère de progrès en tous genres ; dans ce siècle tout resplendissant des conquêtes de la raison humaine et des plus merveilleuses inventions du génie ; dans ce siècle de la tolérance religieuse et de la liberté des cultes ; dans ce siècle de l’école commune devenue universelle, de l’organisation plus réellement sympathique et plus intelligente de la charité publique ; dans ce siècle de la mission civilisatrice chez les peuples barbares et de la mission moralisante au sein de nos populations dégradées, il s’est trouvé une société soi-disant chrétienne qui reniait pratiquement le Christianisme ; une société soi-disant civilisée qui niait et insultait la civilisation ; une société soi-disant avancée qui niait le progrès ; une société soi-disant raffinée qui niait la famille chez le noir et la violait chez le blanc ; une société soi-disant chevaleresque qui ne reconnaissait d’autre légalité que l’assassinat entre blancs ; d’autre moyen de punition que la torture pour le noir et la lacération journalière des reins d’une femme ; une société soi-disant éclairée qui condamnait inflexiblement et le blanc et le noir à l’ignorance et conséquemment à la dégradation morale ; une société soi-disant aristocratique qui méprisait le travail et abhorrait le travailleur ; une société, enfin, qui prétendait avoir le monopole des sentiments élevés et des instincts généreux, et qui trouvait légitime et honorable le fait de vivre dans l’oisiveté du travail non salarié de toute une race volée en détail dans ce noble but ! !

Ah ! si le mot fameux de Proud’hon, la propriété, c’est le vol, a jamais été applicable à quelque chose, c’est incontestablement à la société servile, car cette société ne subsiste réellement que par le vol ; — vol de l’homme libre, vol de sa femme, vol de son enfant, vol de son indépendance native, vol de son travail, vol de son juste salaire, vol de l’homme tout entier, corps et âme, cœur et intelligence, raison et libre arbitre ! ! Voilà le résumé exact, l’expression dernière de la société servile ! !

Aujourd’hui, Messieurs, nous allons examiner ce que cette société a fait du magnifique pays, du splendide héritage que Dieu lui avait assigné.

Nous allons comparer ce que la liberté a fait au Nord, ce que la servitude a fait au Sud ! Nous allons voir dans quelle section des États-Unis l’homme a compris sa destinée, dans quelle section il l’a méconnue.

Après avoir vu ce que l’esclavage peut faire de l’humanité au point de vue religieux et moral, voyons maintenant ce qu’il en peut faire au point de vue intellectuel et à celui de la prospérité commerciale et matérielle d’une société.

Ici comme ailleurs le contraste est péremptoire contre l’esclavage ! Ici comme partout l’esclavage semble avoir été la malédiction divine lancée sur un pays ! !

Par où commencer ? L’embarras est grand, car les matériaux sont si abondants, les faits si accumulés, qu’il faut encore plus élaguer que choisir.

Eh bien ! commençons d’abord par nous mettre au fait des opinions de quelques hommes sincères du Sud sur les effets de l’esclavage. Je vous ai cité un certain nombre d’exemples de l’opinion pervertie, il est bon de vous rappeler aussi quelques exemples d’opinion honnête et consciencieuse. Seulement pour trouver ceux-ci il faut remonter à plusieurs années en arrière, preuve évidente que par l’esclavage, la nation marchait à la démoralisation et à l’infériorité.

Voyez, par exemple, l’opinion qu’exprimait, il y a trente-trois ans, un maître d’esclaves de la Virginie ; un des hommes distingués de l’époque, et que l’égoïsme ou l’intérêt personnel n’avaient pu aveugler sur les effets pratiques du système.

« L’esclavage, » disait Thon. Charles J. Faulkner dans un discours aux délégués de la Virginie, en 1832, « l’esclavage est une institution qui milite fortement contre les meilleurs intérêts de l’état. Il bannit le travailleur blanc libre ! Il détruit l’ouvrier, l’artisan, le manufacturier ! Il les prive de leur pain ! Il change l’énergie d’une société en indolence, son intelligence en imbécillité, sa vigueur en faiblesse. Puisqu’il est aussi nuisible, n’avons-nous pas le droit de demander son abolition ? La société peut-elle longtemps nous permettre de recueillir annuellement nos récoltes de chair humaine ? Que signifie l’intérêt pécuniaire du maître d’esclaves comparé aux légitimes exigences du bien public ?

« Faut-il que le pays languisse, s’affaisse et périsse pour que le maître d’esclaves prospère ? Tous les intérêts seront-ils subordonnés à un seul intérêt ? Tous les droits céderont-ils le pas à ceux du maître d’esclaves ? Les ouvriers, les classes moyennes n’ont-elles pas aussi leurs droits, droits incompatibles avec l’existence de l’esclavage ? Je suis heureux de voir qu’aucun des Messieurs présents ne s’est encore levé pour se faire le panégyriste de l’institution. Je regrette même qu’il s’en trouve parmi nous qui essaient de la défendre. S’il en est parmi nous, Messieurs, qui partagent l’opinion du délégué du comté de Brunswick sur le « caractère inoffensif » de l’institution, qu’ils me permettent de les prier de vouloir bien comparer la condition des parties de cet état vouées à l’esclavage — désertées, désolées et ruinées qu’elles sont comme si la main vengeresse du ciel s’y était appesantie — aux descriptions que nous ont faites de cet état ceux qui ont les premiers ouvert son sol vierge ! À quoi ce changement est-il  ? Uniquement à la fatale et destructive influence de l’esclavage !… au vice d’organisation d’une société dans laquelle les intérêts des sentiments d’une moitié de ses habitants sont en antagonisme violent avec ceux de l’autre moitié ; à ce malheureux état de société sous lequel les hommes libres regardent le travail comme déshonorant, et les esclaves comme un fardeau qui leur est tyranniquement imposé ; cet état de choses sous lequel une moitié de la population de l’état ne ressent ni désir de promouvoir une prospérité à laquelle il lui serait interdit de participer, ni attachement à un gouvernement qui ne la traite qu’avec injustice. Si ces raisons ne paraissaient pas suffisantes et que l’on voulût prétexter de différence de climat ou de toute autre cause distincte de l’esclavage, que l’on me permette de citer les deux états de Kentucky et d’Ohio. Aucune différence de sol, aucune différence de climat, aucune dissemblance dans la manière dont ils ont été originairement établis et peuplés ne peuvent expliquer la remarquable différence que l’on y remarque entre leurs progrès respectifs. Séparés seulement par une rivière, ils semblent avoir été intentionnellement et providentiellement désignés pour illustrer dans leur avenir la différence qui résulte nécessairement pour un pays de l’absence ou de la présence de la malédiction de l’esclavage. Il en est ainsi des états du Missouri et de l’Illinois. »

Dans la même convention, James McDowell, de la Virginie, disait de son côté :

« La Virginie dépérit sous la lèpre qui la perce au cœur. Quoiqu’illustres, pour l’intelligence et le patriotisme, que soient les noms qui enrichissent notre histoire ; de quelque respect que nous les entourions à cette époque de réputations en décadence, tel nom, tel homme eût été au-dessus de tout parallèle qui eût effacé cette malédiction de la face de son pays ! Il a été franchement et nettement admis dès le commencement de ce débat, par les plus déterminés ennemis eux-mêmes de l’abolition aussi bien que par d’autres, que cette propriété était un mal. »

Vous voyez, Messieurs, que l’on était bien loin, il y a seulement trente ans, de prôner l’esclavage comme une institution divine.

Alors, même dans le Sud, on croyait encore, avec Franklin. « que l’esclavage était un atroce avilissement de la nature humaine ; » avec John Adams, « que l’on devait avoir l’esclavage en horreur ; » avec Madison, que « l’imbécillité règne toujours sur une terre remplie d’esclaves. » Alors l’esclavage n’avait pas encore fait abandonner les grandes et belles traditions de l’époque de l’indépendance ; il n’avait pas encore corrompu l’opinion, tari les sources vives de la conscience publique. Alors tous les gens éclairés le regardaient honnêtement comme un grand malheur et non comme une bénédiction céleste. Alors on avouait hautement qu’il était la seule cause de l’état arriéré du Sud, de son manque d’industrie, de la tendance à la barbarie dans les mœurs que l’on y observait partout. Depuis ce temps, l’infériorité des états serviles, comparativement aux états libres, n’a fait qu’augmenter plus rapidement d’année en année ; pourquoi donc de nos jours le défendait-on avec tant d’obstination et de rage ? Comment se fait-il que ce fût à l’époque où le contraste entre les deux sections était moins frappant qu’il l’est devenu dans ces dernières années que l’on était plus fortement hostile à l’institution qui seule était la cause de ce contraste ? Je n’ai pu découvrir aucune explication de ce fait donnée par les défenseurs de l’esclavage, et j’avoue que j’étais curieux d’en trouver une. Quand à moi, la seule que je puisse indiquer, c’est que trente ans de pratique de plus du système avaient fini par faire pénétrer partout, dans tous les recoins de l’ordre social, la démoralisation intellectuelle et morale dont il est la source la plus féconde et la plus puissante que l’on connaisse.

Dans ces derniers temps même, depuis 1850, il s’est élevé çà et là quelques voix prophétiques qui essayaient de donner une direction différente à l’opinion, mais tout était inutile et le torrent de la démoralisation marchait toujours, malgré quelques illustres, consciencieuses et éloquentes protestations ! La passion rendait tout ce monde sourd à toutes considérations.

« M. le Président, » disait-il y a peu d’années en congrès Henry Berry, « étant moi-même maître d’esclaves, — et je puis dire que la propriété la plus considérable que j’ai en Virginie est située à cent milles à l’Est des montagnes bleues et consiste en terres et en esclaves — j’espère que mes frères du Nord me permettront de dire un mot sur ce sujet si profondément important.

« Que l’esclavage soit devenu une écrasante malédiction sur cet état, (la Virginie) voilà ce qui me paraissait être une indéniable vérité et il me semblait que la seule question à débattre était la possibilité de faire disparaître le mal. J’ai été très étonné d’entendre ici des panégyristes de l’esclavage et de ses effets. Cela, Monsieur le Président, ne prouve qu’une chose ; savoir : jusqu’où l’on peut être entraîné par l’intérêt pécuniaire. Je ne crois pas qu’un cancer au corps puisse être plus sûrement dangereux et fatal que n’est le cancer de l’esclavage sur cet état de la Virginie. Il en est rendu à détruire les organes les plus essentiels à sa vie… Faites des lois aussi sévères que vous le voudrez afin de tenir ces pauvres infortunés dans l’ignorance, tout cela sera vain et inutile tant que vous n’aurez pas complètement éteint l’étincelle d’intelligence que Dieu a mise en eux. Que celui qui se fait l’avocat de l’esclavage étudie le système de lois que nous avons adopté, — par une impérieuse nécessité, je le veux — vis-à-vis de cette classe, et il ne pourra retenir ses larmes ! Et plût à Dieu, Monsieur, que le souvenir en put être effacé à jamais ! ! »

La Virginie était l’ainée des colonies anglaises de l’Amérique. Elle possède les plus magnifiques ports, des rivières admirables, des chutes d’eau excessivement multipliées et conséquemment des forces motrices sans limites ; son sol est prodigieusement fertile et son climat n’a pas de supérieur au monde. Ses couches géologiques recèlent d’incalculables valeurs minérales.

Au temps de la guerre de l’indépendance, elle était de beaucoup la plus peuplée des treize colonies. Pourquoi donc a-t-elle marché à pas de tortue quand tous les États du Nord ont marché à pas de géant ? Pourquoi ses merveilleuses ressources locales sont-elles restées inexploitées ? Il y a une raison à cela.

En 1790, la Virginie contenait une population de 779,000 habitants.

En 1850, sa population totale était de 1,421,000. Elle n’avait pas doublé en 69 ans.

En 1790, l’état de New York n’avait pas la moitié de la population de la Virginie ; en 1850 il l’avait plus que doublée !

De 345,000 âmes en 1790 il était arrivé à 3,097,000 en 1850. — Donc sa population était neuf fois plus considérable en 1850 ; augmentation, plus de 800 pour 100 ! !

En 1850, la valeur des terres en culture dans la Virginie était de $216,400,000 ; dans l’État de New-York, de $544,500,000.

Comparons la Virginie au Massachussetts, les deux populations se trouvant plus rapprochées en 1850 ; celle de la Virginie étant de 900,000 blancs, celle du Massachussetts d’un million, remarquez qu’en 1790 la population du Massachussetts était exactement moitié de celle de la Virginie.

Eh bien ! le travail esclave n’a réussi, après soixante ans, qu’à donner une valeur de $8.27 l’acre aux fermes proverbialement fertiles de la Virginie, pendant que le travail libre, dans le même espace de temps, a donné aux terres proverbialement ingrates du Massachussetts une valeur moyenne de $32.50.

Et voyez l’opinion que l’on entretenait à l’origine des deux pays. Un ouvrage publié à Londres en 1649, et portant pour titre : « Une parfaite description de la Virginie, » établissait le contraste que voici.

« La Nouvelle-Angleterre est dans une condition satisfaisante de prospérité matérielle ; mais à part ses pêcheries, rien n’y saurait faire concevoir de bien brillantes espérances. Comparée à la Virginie, c’est l’Écosse comparée à l’Angleterre, avec plus de différence encore. Même situation relative, mêmes froids, mêmes neiges. La terre est stérile. Si vous ne mettez pas un hareng dans le même trou où vous aurez déposé un grain de maïs, celui-ci ne germera pas. Et c’est un grand malheur que tous ces planteurs, qui sont maintenant au nombre de 20,000, ne soient pas allés s’établir de suite en Virginie, terre plus riche et plus chaude, où leur industrie aurait pu produire du sucre, de l’Indigo, du gingembre, du coton et autres denrées de ce genre. » [1]

Eh bien ! voyez le remarquable démenti que la liberté s’est chargée de donner à ces prévisions ! Cette Nouvelle-Angleterre dont on parle ici avec tant de dédain produit plus de grain par acre, que la Virginie ; et dans cette terre alors si merveilleusement fertile que l’on ne trouvait rien en Europe qui pût lui être comparé, ce n’est pas seulement un hareng qu’il faut semer en même temps qu’un grain de maïs pour qu’il pousse, il faut en quelque sorte l’arroser du sang d’un nègre !

Sir Thomas D. le disait de la Virginie, en 1612 : « Mettez ensemble quatre des meilleurs royaumes de la chrétienté et vous ne pourrez établir de comparaison entre eux et la Virginie soit pour la richesse du sol, soit pour la qualité et la diversité des productions. »

Eh bien ! qui aurait jamais pu prévoir qu’un pareil pays serait condamné à la stagnation dans laquelle l’esclavage l’a maintenu ?

Après la Californie, la Virginie est de beaucoup le plus riche des États de l’union en minéraux et en charbon. Pourquoi ses mines ne sont elles pas exploitées ?

Le Linchburg Virginian écrivait il y a quelques années :

« Les couches de charbon de la Virginie sont les plus étendues qu’il y a au monde ; et le charbon est de la meilleure et de la plus pure qualité ; ses dépôts de fer sont absolument inépuisables, et il est dans un état de pureté tel qu’il est malléable souvent à l’état natif. Plusieurs de ces dépôts sont dans le voisinage immédiat des couches de charbon. La Virginie possède aussi d’immenses dépôts de cuivre, de plomb, de plâtre. Ses rivières sont nombreuses et parsemées de rapides et de chutes qui constituent des forces motrices incalculables. » [2]

Si ses richesses minérales sont si grandes, pourquoi donc est-elle si inférieure à la Pensylvanie, sa voisine immédiate ? Pourquoi les terres valent-elles $8.55 l’acre dans la Virginie, et $25,50 dans la Pensylvanie ? Exactement trois fois plus !


En 1791, la Virginie export 
$3,130,000
En 1852 
$2,500,000
En 1791, le New-York export 
$2,500,000
En 1852 
$87,400,000


En 1791, les importations des deux états étaient les mêmes.

En 1852, celles de New-York sont de $178 000,000, celles de la Virginie de $400,000 ! ! [3]

Jusquà la guerre de l’indépendance, Norfolk était le principal entrepôt des États-Unis. Son port est au moins aussi beau que celui de New-York et beaucoup plus étendu encore. Il n’entre plus à Norfolk un seul vaisseau de premier rang et les affaires de cette ville, autrefois si florissante, ne dépassent plus le cabotage.

En 1855, on a vendu à la bourse de Philadelphie 40,000 acres de terres incultes situées dans les comtés du Nord de la Virginie avoisinant la Pensylvanie. La vente a produit un résultat de 2 cents l’acre.

70,000 acres de terres situées au Sud, sur les frontières de la Caroline du Nord et du Tennessee, ont été vendus 1 cent l’acre. 150,000 acres vendus le même jour ont produit environ $1800 ! [4]

Dans un pays aussi fertile et ouvert depuis 230 ans, sous l’un des plus beaux climat du monde, avec un sol contenant des richesses minérales inépuisables, il reste encore 15,000,000 d’acres de terre à établir.

Pourquoi l’émigration ne se portait-elle pas de ce côté ? Quelle autre cause que la présence de l’esclavage pouvait l’en détourner ?

Voyez Richmond, capitale de la Virginie. Elle est située à la tête de la navigation de la rivière James, et son port est beau. Les arrivages des ports étrangers se sont montés à 35 en 1852 et les départs pour ports étrangers à 71.

La rivière James descend de près de 100 pieds par chutes successives, offrant ainsi une des plus énormes forces motrices qui soient au monde ! eh bien, elle est presque inutile. Elle fait tourner quelques moulins et quelques manufactures de tabac. Richmond devrait être néanmoins, à l’heure qu’il est, une des plus florissantes villes manufacturières de toute l’Union. En 1800, sa population était de 5000 âmes : En 1850 elle était arrivée à une population de 17000 blancs ! Augmentation 210 par année !

Voyez Charleston, qui avait 16000 âmes en 1790 et 42000 en 1850. Augmentation, 433 par année. Boston est exactement dans les mêmes conditions comme port de mer et comme centre commercial d’une certaine étendue de pays. Boston avait 18000 âmes en 1790, et 136000 en 1850 : augmentation, près de 2000 par an.

Voyez encore Darien, une des plus anciennes villes de la Georgie, établie en 1736, située à l’embouchure de l’Altamaha, qui, avec ses tributaires l’Oponce et l’Ocmulgee, lui donne près de 400 milles de navigation intérieure, ayant derrière elle des forêts inépuisables de pin et de chêne, ayant enfin l’un des plus magnifiques ports des États-Unis : eh bien ! c’est un pauvre village de moins de 600 habitants, qui ne fait pas même aujourd’hui un cabotage décent.

Pourquoi ces forêts de pin et de chêne ne sont-elles pas exploitées ? Portez la liberté à Darien, éteignez-y l’esclavage, et vous verrez que ces richesses deviendront bientôt productives !

Le comté dans lequel est située Charleston contenait en 1840 une population de 82000 habitants. En 1850 il n’en contenait plus que 72000. Il est vrai que dans la même période décennale Charleston a augmenté en population de 13000 âmes mais il n’y en a pas moins diminution de 7000 sur la ville et le comté. Dans quel état du Nord trouverait-on un pareil résultat, surtout parmi les ports de mer centres commerciaux d’une grande population rurale ?

Supposez la Virginie aussi peuplée que le Massachusetts en proportion de sa superficie, elle aurait dû avoir en 1850 au-delà de sept millions et demi de blancs au lieu de 894,000 ! ! D’un autre côté, supposez au Massachusetts la même population relative qu’à la Virginie, en raison de sa superficie, il n’aurait eu en 1850 que 102,000 habitants au lieu de 985,000.

Comparons maintenant deux États exactement limitrophes, l’Ohio et le Kentucky. Une rivière seule les sépare. Les terres sont à peu près également fertiles mais le Kentucky a l’avantage du climat. En 1800 le Kentucky avait 220,000 âmes et l’Ohio seulement 45,000. Cinquante ans plus tard, le premier État avait une population blanche de 772,000 et le second en montrait une de 1,920,000. En vingt ans l’Ohio avait déjà dépassé le Kentucky, malgré l’énorme disproportion au point de départ. Quoique le Kentucky eût une plus grande étendue de terre en culture que l’Ohio, en 1850, ces terres ne valaient en totalité que $154,000,000 pendant que celles de l’Ohio valaient 359,000,000.

Comparons l’Arkansas et le Michigan. En 1820, le premier avait 14000 âmes et le second 8000. Leur étendue est la même et ils sont devenus états indépendants la même année. Eu 1850, l’Arkansas avait une population de 162,000 habitants blancs, et le Michigan près de 400,000. La valeur de la propriété dans l’Arkansas, en incluant les nègres, était de $64,000,000 ; dans le Michigan elle était de 116,000,000.

Le Massachusetts et la Caroline du Nord ont suivi une progression assez analogue en population, quoique l’avantage reste au Massachusetts, qui pourtant n’a qu’environ 8000 milles quarrés pendant que la Caroline du Nord en a 45000, mais voyez la différence des résultats commerciaux. Les importations du Massachusetts ont atteint $15,000,000 en 1856 et celles de la Caroline du Nord n’ont valu que $274,000. Les exportations du Massachusetts ont dépassé 29,000,000 la même année, et celles de la Caroline du Nord sont restées au-dessous de $400,000.

« En 1850, » dit M. Cochin, « les produits totaux des manufactures et autres industries du Massachusetts représentaient $258,000,000 ; dans la Caroline du Nord les mêmes sources de prospérité ne représentaient que $9,000,000. En 1856, les mêmes produits, pour le Massachusetts, représentaient $288,000,000, plus du double de toute la récolte de coton et de sucre dans le Sud. La valeur totale des propriétés, dans le Massachusetts, se montait à $573,000,000, et dans la Caroline du Nord à $226,000,000, y compris les nègres : c’est-à-dire que Boston seul valait presque toute la Caroline du Nord. »

Pourquoi les terres de l’Ohio valent-elles $20 l’acre et celles du Tennessee $5.50 ? Pourquoi les terres du Wisconsin sont-elles arrivées en dix ans à une valeur de $10 l’acre, pendant que dans la Virginie elle ne valent encore que $8.50, après 250 ans d’occupation ? Le Wisconsin avait 30,000 blancs en 1840, et 304,000 en 1850 ; décuplé en dix ans, malgré un climat beaucoup plus dur et des terres moins fertiles ! ! En 1860 il était arrivé au chiffre de 775,000 âmes.

Pourquoi la population blanche de la Caroline du Sud, qui était de 142,000 âmes en 1790, n’était-elle que de 284,000 en 1850 ? Exactement doublée en soixante ans ! !

Dans la même période le New-York a décuplé ; le Maine a quintuplé ; le Vermont a quadruplé, la Pensylvanie a plus que quintuplé.

Ou peut sans doute citer le New-Hampshire qui n’a que doublé aussi dans la même période, mais c’est un pays de montagnes, dont le climat est rude et le terrain généralement ingrat. On peut citer aussi le Connecticut, mais là l’espace manque, et l’état est très densément peuplé. En 1850, il contenait 82 habitants par mille quarré, pendant que la Caroline du Sud n’en contenait que 20, y compris les nègres.

Laissons maintenant les comparaisons purement sectionnelles et passons aux comparaisons générales,

Commençons au point de départ, au premier recensement, celui de 1790. La population des États à esclaves était alors de 1,961,972 ; celle des états libres de 1,968,455. La différence n’était que d’environ 7000 âmes. La lutte s’est donc ouverte dans les conditions les plus favorables au Sud, qui avait l’avantage, en sus de l’égalité de population, de posséder une plus grande étendue de pays d’abord, et en second lieu d’être maître de la section qui offrait sans comparaison le meilleur climat et les produits les plus variés et les plus recherchés.

Les États à esclaves avaient en 1860 une superficie totale de 851,000 milles, pendant que les états libres n’en avaient que 612,000 différence en faveur des premiers, 239,000 milles.

Eh bien ! Voyons ce que la société servile a fait de ce splendide champ d’action que lui avait assigné la Providence.

Au bout de 60 ans les États à esclaves ne comptaient que 6,000,000 de blancs contre les états libres 13,000,000. Différence de 7,500,000 en faveur de la liberté !

Pourquoi cette différence ? Consultez, Messieurs, les tables du recensement et vous en aurez l’explication. Vous verrez que l’émigration étrangère s’est presque toute portée dans les états libres. Vous verrez que le mouvement de la population indigène elle-même se portait vers les états libres.

L’esclavage éloignait non seulement les étrangers mais chassait même les enfants du sol.

Sur 1,400,000 personnes nées en Virginie, 400,000 ont émigré dans d’autres États, et au-delà des 7/10mes de ce nombre sont allés dans les États libres. Il en est ainsi de presque tous les états à esclaves.

Les émigrants de l’extrême Sud s’arrêtaient en assez grand nombre dans les états à esclaves limitrophes des états libres ; mais les émigrants des états limitrophes se portaient principalement vers les états libres. L’esclavage imprimait à l’émigration une direction générale contraire à tout ce que l’on avait vu précédemment. Partout où rien n’affecte son cours naturel, c’est plutôt la population des pays froids qui se porte vers les climats plus favorisés.

Le comte de Ségur disait à ce sujet : « La race humaine ne se dirige pas vers le Nord ; au contraire c’est le Nord qu’elle fuit, c’est du côté du soleil qu’elle porte ses regards et ses pas. »

Eh bien ! l’esclavage détruisait cette loi et imprimait au courant migratoire une direction tout-à-fait anormale. On laissait les plus beaux climats pour les moins favorisés !

L’émigration des États libres ne se portait presque pas du tout du côté des États serviles, mais quand on avait besoin d’espace on allait le chercher sur un sol libre !

Et c’est un fait très remarquable que c’était la population la plus industrieuse du Sud qui se réfugiait au Nord, loin des influences amollissantes et délétères de l’esclavage.

La différence est encore plus remarquable si l’on étudie les courants de l’émigration étrangère.

Le recensement de 1860 constate la présence sur sol américain de 4,136,000 personnes nées en pays étrangers.

Eh bien ! les tables de recensement nous font voir que pendant que la Caroline du Sud n’avait reçu, jusqu’à 1860, que 10,000 étrangers, le Massachusetts en avait reçu 200,000. La Virginie en a reçu 35,000, mais la Pennsylvanie, sa voisine immédiate au Nord, en a reçu 430,000. La Géorgie, l’État empire du Sud, en a reçu 11,071, et le New-York, l’État empire du Nord, en a reçu un million.

Le Mississippi en avait moins de 9000 contre l’Illinois 324,000 ; le Tennessee en avait 21,000 contre l’Indiana 124,000 ! Le Kentucky en avait 59,000 contre l’Ohio 328,000 ! !

Le petit État de Rhode-Island, avec sa population si dense, se montant à plus de 135 par mille quarré, a reçu 37,000 émigrants ; et la Caroline du Nord, avec une population éparse de 18 par mille quarré, n’en a reçu que 3000. La superficie du Rhode-Island est de 1200 milles, et celle de la Caroline du Nord de 45,000 milles.

Et, chose remarquable, les États serviles où l’émigration s’est portée sont précisément ceux où l’esclavage dépérissait rapidement, comme par exemple le Maryland et le Missouri.

Ainsi le Maryland où l’esclavage perdait du terrain et marchait visiblement à son extinction, recevait sept fois plus d’émigrants que la Géorgie ; et le Missouri, que l’on croyait généralement devoir tôt ou tard devenir un état libre, recevait autant d’émigrants à lui seul que le Tennessee, le Kentucky, le Mississippi, la Géorgie, la Virginie, les deux Carolines et l’Alabama réunis. Néanmoins, comparativement aux États libres, le Missouri avait un désavantage marqué, malgré la supériorité de son climat, de ses ressources, de ses immenses richesses minérales, et surtout celle de ses communications avec l’extérieur.

Prenant les faits dans leur ensemble, vous verrez que l’émigration s’est portée vers la liberté à raison de 87/10 de son total, et vers l’esclavage à raison de 13/10 seulement ! ! Ce fait n’a-t-il pas une éclatante signification ?

Par le recensement de 1850 la valeur totale de la propriété dans les États libres était de $4,107,000,000 : dans les États à esclaves de $2,956,000,000 : et si l’on retranche la propriété en chair humaine, le sol ne valait plus que $1,656,000,000.

La différence était plus grande d’après le rapport du secrétaire du Trésor en 1855.

Alors l’évaluation des États libres montrait un total de $5,770,000,000 et une valeur moyenne de $14.72 l’acre : et celle des États serviles un total de $3,977,000,000 ou $2,505,000,000 en retranchant les esclaves ; ce qui donne au sol un valeur moyenne de $4.59 seulement. [5]

D’après le recensement de 1860 la valeur totale des États libres était de $9,287,000,000 ou $23.65 l’acre. Celle des états du Sud, en retranchant les esclaves, était de $4,854,000,000 ou $4 l’acre.

Et vous verrez, en consultant les détails statistiques du recensement, que la valeur de la terre diminuait régulièrement à mesure que le système de l’esclavage avait plus de puissance.

Prenez par exemple les États libres et les États à esclaves limitrophes, et comparez-les ensemble.

Dans le New-Jersey, par le recensement de 1850, la valeur de la terre était de $44.6 : dans la Pennsylvanie, $27.68 : dans l’Ohio, $20 : dans l’Indiana, $11.26 : dans l’Illinois, $8 : moyenne $22.20.

Dans le Delaware la terre valait en moyenne, $20.4 : dans le Maryland, $18.27 : dans la Virginie, $8.50 ; dans le Kentucky, $9.18, et dans le Missouri, $6.31 : moyenne $12.41.

Enfin prenons les États les plus éloignés de l’influence bienfaisante et progressive de la liberté, ceux où l’esclavage pétrifiait tout comme je vous l’ai dit et voyez l’étonnant résultat !

Dans la Caroline du Nord la valeur des terres était de $3.28 : dans la Caroline du Sud de $4.96 : dans la Géorgie, de $4.27 : dans la Floride, de $3.84 : dans l’Alabama, de $5.36 : dans le Mississippi, de $5.14, dans l’Arkansas, de $4.66, dans la Louisiane, de $6.11, dans le Texas, de $2.14 : dans le Tennessee, $6.70 : moyenne : $4.75.

Et cette loi règne inflexiblement partout. Ainsi, dans la Virginie, les terres qui avoisinaient les États libres valaient $12 l’acre, pendant que celles situées au centre et au Sud de l’État, quoique plus riches, n’en valaient plus que $5½. Dans l’Illinois, les terres voisines de l’esclavage valaient exactement moitié moins que celles situées au Nord de l’État. Tout cela ne prouve-t-il pas que l’esclavage est le plus mauvais voisin possible ?

On a donc ce remarquable résultat que là où la liberté règne la terre vaut $22.20 l’acre : que là où l’esclavage commençait à perdre de la force, elle en valait $12.41 — et que là où l’esclavage régnait suprême, elle n’en valait que $4.75. Donc l’esclavage appauvrissait le pays au lieu de l’enrichir comme on nous le dit ici, et comme nous l’avons cru sans examen de la question. Le mot de « planteur » comportait pour nous l’idée de richesse, et nous en tirions la conclusion que le Sud était plus riche que le Nord. Maintenant que nous avons étudié la question, nous voyons que le fait d’un planteur riche ne signifiait rien autre chose que pauvreté et stagnation autour de lui ! C’est précisément parce que la richesse se concentrait dans quelques mains que le pays restait pauvre !

On nous dit souvent que le Sud est un pays plus essentiellement agricole que le Nord. On se trompe là comme ailleurs, au moins quant au produit relatif des fermes. On le croyait plus essentiellement agricole parce qu’il n’était pas du tout manufacturier, mais il n’en est pas moins vrai que la production agricole du Nord excédait considérablement celle du Sud avant la rébellion.

Voyez les détails, d’après le recensement de 1860 :

Nombre de fermes.
Nord 
877,736
Sud 
564,203

Nombre d’acres de terre améliorée.
Nord 
57,688,000
Sud 
54,970,000

Valeur des fermes.
Nord 
$2,143,344,000
Sud 
1,117,649,000

Valeur moyenne des terres.
Nord 
$19.83
Sud 
$6.18

Valeur des produits de l’agriculture.
Nord 
$858,634,000
Sud 
631,277,000

Produit par acre.
Nord 
7.94
Sud 
3.49

Revenu moyen des agriculteurs.[6]
Nord 
$342
Sud 
171


Et veuillez bien vous rappeler que la superficie des États serviles excédait de près d’un quart celle des États libres.

C’est un fait très remarquable que la seule récolte du foin, dans le Nord, dépasse en valeur tous les produits spéciaux du Sud, comme le coton, le tabac, le riz, le chanvre et le sucre.

Production du foin dans les états libres……Tonnes 
12,691,000
Valeur 
$142,139,000
Produits spéciaux du Sud, y compris le foin 
138,604,000

Ce dernier chiffre se décompose comme suit :

Coton — 2,445,000 balles 
$78,264,000
Tabac — 185,000,000 de livres 
18,502,000
Riz — 215,000,000 de livres 
8,612,000
Foin — 1,137,000 tonnes 
12,743,000
Chanvre — 35,000 tonnes 
3,883,000
Sucre de canne — 227,133,000 liv. [7] 
16,690,000

$138,604,000


Le produit de la terre par acre est plus grand au Nord qu’au Sud.


Production Moyenne.
Nord. Sud
Blé 
12 minots 9
Avoine 
27 17
Riz 
18 11
Maïs 
31 20
Pommes de terre 
125 113 [8]


Mais faisons la comparaison de l’industrie, des manufactures, dans chaque section.


Capital 
Nord 
$430,000,000
Sud 
95,000,000

Valeur des matières premières 
Nord 
465,844,000
Sud 
86,190,000

Salaires 
Nord 
196,000,000
Sud 
33,257,600

Produit annuel 
Nord 
842,586,000
Sud 
165,413,000


Passons maintenant au Commerce.

En 1855, le tonnage des états libres représentait — Ton 
4,252,000
États à esclaves 
855,000


Le fait est que le tonnage du Massachusetts seul dépassait celui de tous les États du Sud réunis ; car il se montait au chiffre de 970,000 tonneaux.

La valeur totale des États à esclaves, en 1850, était de $1,656,000,000, en retranchant les esclaves : et la valeur de l’État de New-York et du Massachusetts réunis, était de $1,653,000,000 ! Presqu’exactement le même chiffre ! ! La valeur de la Virginie, des deux Carolines, de la Géorgie, de la Floride et du Texas réunis était de $573,332,000 ; (non compris les esclaves,) c’est-à-dire $1.81 l’acre.

Celle du Massachusetts seul était de $573,342,000, ou une fraction de plus que les six autres États, et donnait un résultat moyen de $114.85 l’acre.

La production manufacturière du Massachusetts seul excédait de près de $100,000,000, en 1855, celle de tous les États à esclaves !

Voyons le commerce étranger ; c’est-à-dire les importations et les exportations.


Exportations des États libres 
$167,520,000
Exportations des États à esclaves y compris le coton 
132,000,000

Importations des États libres 
$236,000,000
Importations des États à esclaves 
24,600,000

Total des exportations et des importations 
Nord 
$404,368,000
Sud 
156,593,000

Chemins de fer en 1855 
Nord-Milles 
17,887
Sud-Milles 
6,915
Valeur 
Nord 
$538,682,000
Sud 
96,226,000

Canaux, même année 
Nord-Milles 
3,682
Sud-Milles 
1,116


Un des plus sûrs indices du degré de civilisation auquel un pays est parvenu est le revenu postal. La circulation des lettres indique aussi d’une manière très exacte le degré de stagnation ou d’activité d’affaires chez un peuple. Voyez les résultats suivants :

États libres — Revenu postal 
$5,533,000
  Dépenses du transport des malles 
6,748,000

Déficit 
$1,215,000

États à esclaves — Revenu postal 
$1,988,000
  Dépenses 
6,000,000

Déficit 
$4,028,000


Ainsi le Nord payait plus des trois quarts des dépenses du transport des malles dans ses limites, pendant que le Sud en payait à peine le tiers. Pas un seul État à esclaves ne couvrait les dépenses du transport des malles ! Dans le Massachusetts le surplus collecté était plus considérable que toute la recette obtenue de la Caroline du Sud Pour l’année dernière, les États du Nord ont donné un surplus de plus d’un demi-million.


Valeur des Églises
Nord 
$67,000,000
Sud 
21,000,000


Mais c’est sur l’état de l’instruction publique que la supériorité des États libres se montre avec plus d’évidence encore, si la chose est possible. L’instruction, exactement comme la liberté, est incompatible avec l’esclavage. Les ténèbres et la lumière ne peuvent marcher de pair, l’une exclut les autres.

Les États libres ont 61 collèges ; les états à esclaves 59. À première vue ces chiffres semblent donner la supériorité au Sud ; mais sur ce nombre de 59 plusieurs institutions ne méritent pas le nom de collège et on ne les rangeait parmi les autres que pour rendre la comparaison moins défavorable sur ce détail, vu que sur tous les autres relatifs à l’institution publique elle était réellement écrasante.

On a donc 61 Collèges au Nord contre 59 au Sud. Mais voyez le chiffre des gradués :


Au Nord 
47,752
Au Sud 
19,648


Vous le voyez : on se donne presqu’autant de Collèges, mais on produit beaucoup moins de la moitié de gradués.


Nombre de ministres sortis des Collèges 
Nord 
10702
Sud 
747
Bibliothèques de ces Collèges 
Nord 
667000 vols
Sud 
308000 vols



Nord Sud
Écoles professionnelles 
65 32
Professeurs 
269 122
Étudiants 
4426 1807
Volumes 
175000 30000
Académies et Écoles privées 
3197 2797
Professeurs 
7175 4912
Élèves 
154000 104000
Revenu annuel 
$2,457,000 $2,019,000


Sur ce chapitre l’infériorité est moins écrasante, mais cela vient de ce que les écoles communes sont à peu près nulles au Sud. Voilà pourquoi elles sont remplacées par les écoles privées. Eh bien, au Nord, malgré l’immense supériorité des écoles communes, on garde encore l’avantage sur le chapitre des écoles privées.

Mais c’est à propos de écoles communes, de l’instruction offerte à tous, portée au seuil de chaque maison en quelque sorte, que le triomphe des institutions libres est le plus brillant.


Nord Sud
Écoles Communes 
62,433 18,507
Maîtres 
72,621 19,307
Élèves 
2,770,000 582,000
Dépenses 
$6,780,000 $2,719,000


Mais sur ce chapitre les comparaisons deviennent plus frappantes encore par les détails.

Comparez la Virginie avec l’Ohio plus jeune de 200 ans ! !

L’Ohio montre 484,000 élèves dans ses écoles communes, la Virginie 17,005.

Comparez l’Arkansas et le Michigan, deux États de même étendue et de même âge. Le Michigan montre 110,000 élèves dans ses écoles et l’Arkansas 8000 ! ! Populations respectives : 397,000 pour le Michigan, 207,500 pour l’Arkansas.

Comparez la Caroline du Sud avec le Massachusetts. Dans ce dernier État vous voyez un individu sur 5 fréquenter les écoles ; dans la Caroline la proportion n’est plus que de 1 sur 25.

Comparez Baltimore et Boston.

Baltimore Boston
Population 
169,000 136,000
Valeur des maisons d’école 
$106,000 $729,000
Nombre d’écoles 
36 203
Maîtres 
138 353
Élèves 
8,000 21,000
Dépenses annuelles 
$32,000 237,000


Dix fois plus en faveur de Boston avec 33,000 âmes de moins ! !

La proportion des nègres, dans le Nord, qui fréquentaient les écoles, est plus grande, eu égard à leur nombre total, que celle des blancs, dans le Sud, qui les suivent régulièrement.

Dans le Massachusetts un sixième des noirs fréquentent les écoles ; dans la Caroline du Sud, un vingt cinquième des blancs ! !

En 1850, le Massachusetts seul fournissait plus d’enfants aux écoles que la Géorgie et les deux Carolines.

Le Maine en fournissait plus que la Virginie le Mississippi et le Tennessee.

Le New-York et l’Ohio ; ou même la Pennsylvanie et l’Ohio, ensemble, envoyaient plus d’enfants aux écoles que tous les États à esclaves réunis.

Dans le Maine, la population adulte était de 293,000 en 1850.

Celle de la Géorgie (blanche adulte
217,000
Celle de la Caroline du Nord 
229,000

Dans le Maine, 6282 individus ne savaient ni lire ni écrire mais 4148 étaient étrangers ; il n’y avait donc que 2134 natifs qui ne sussent pas lire.

Dans la Géorgie, sur 217,000 adultes, 41,667 ne pouvaient ni lire ni écrire, et de ce nombre 406 seulement étaient étrangers ; donc 41,261 natifs ne pouvaient lire et écrire !

Dans la Caroline du Nord, sur 229,000 adultes, 60,000 ne savaient ni lire ni écrire, dont 340 étrangers seulement !

Ainsi vous avez pour le Maine 2134 natifs ne sachant ni lire ni écrire ; pour la Géorgie 41,661, et pour la Caroline du Nord 59,660.

Dans le Massachusetts, 1861 natifs ne savaient pas lire, c’est-à-dire 1 sur 534 ! Dans la Virginie 87,383 natifs ne savaient pas lire, c’est-à-dire 1 sur 10. Jefferson ne se trompait guères quand il disait que la Virginie allait devenir : « La barbarie de l’Union. »

Enfin dans les États libres, la proportion des adultes natifs qui ne savent ni lire ni écrire est de 1 sur 77 ! Dans les États serviles, ne parlant que des seuls adultes blancs, la proportion est de 1 sur 17 !

Passons aux bibliothèques publiques.

Bibliothèques d’écoles communes
Nord 
11,881
Sud 
186

Nombre de volumes
Nord 
1,590,000
Sud 
57,721

Bibliothèques d’écoles du Dimanche
Nord 
1,703
Sud 
275

Nombre de volumes
Nord 
479,000
Sud 
64,000

Bibliothèques de collèges et d’académies
Nord 
132
Sud 
79

Nombre de volumes
Nord 
660,000
Sud 
249,000

Bibliothèques d’églises
Nord 
109
Sud 
21

Nombre de volumes
Nord 
53,000
Sud 
5,600

Bibliothèque publiques (celles où l’on est admis en payant)
Nord 
1058
Sud 
152

Nombre de volumes
Nord 
1,106,000
Sud 
273,000


totaux.
Nord Sud
Bibliothèques 
14883 713
Volumes 
3,888,000 649,000


Les bibliothèques du Massachusetts seul contiennent plus de volumes que celles de tous les États à esclaves : celles de l’État de New-York seul au-delà de deux fois plus ! !

Le Michigan a 107000 volumes dans ses bibliothèques, l’Arkansas 4200.

Enfin passons à la presse, moyen toujours sûr de juger des supériorités relatives des nations.

En 1860, la circulation totale des journaux ou revues, dans les États libres était de 586,000,000 de copies : dans les États à esclaves, de 153,000,000.

Pour les comparaisons de détail il me faut remonter à 1850.

Dans le Michigan, la circulation des journaux était alors de 3,247,000, dans l’Arkansas de 377,000 ! !

Dans l’Ohio, 30,473,000, dans le Kentucky, 6,500,000.

Dans le Massachusetts 65,000,000 : dans l’orgueilleuse et intraitable Caroline du Sud : 7,000,000 de copies ! Ainsi on était d’autant plus arrogant, furieux et intraitable que l’on était plus ignorant. C’est-là, du reste, une loi invariable dans l’humanité.

La circulation des journaux et revues était plus grande dans le Massachusetts seul que dans les dix États réunis du Maryland, de la Virginie, des deux Carolines, de la Géorgie, de l’Alabama, du Mississippi, de la Floride, de la Louisiane et du Texas ! !

Eh bien, Messieurs, permettez-moi maintenant de reporter votre attention sur quelques-unes des citations que je vous faisais dans ma dernière lecture. Revenons un peu sur les déclarations des partisans de l’esclavage, sur leurs impudentes affirmations à propos de la société libre, indigne, suivant eux, d’être mise en comparaison avec la société fondée sur l’esclavage.

Rappelez-vous, par exemple, le Richmond Enquirer affirmant que la société libre est contre nature et anti-chrétienne : que dans tous les collèges on devrait enseigner « qu’aucune autre forme sociale que la société servile n’était juste ou acceptable : rappelez-vous les reproches d’athéisme, les anathèmes lancés sur le dogme chrétien et libéral de l’égalité de tous les hommes devant Dieu, et conséquemment de l’égalité des races en fait de droits politiques et civils : [9] rappelez-vous les déclarations de George Fitzhugh : « que la société libre est un avortement monstrueux ! !… que l’esclavage, soit des noirs, soit des blancs, est une chose juste et nécessaire ! !… que l’expérience de la liberté universelle a complètement failli ! !… que les maux de la société libre sont intolérables ! ! Pouvez-vous réellement croire à la sincérité, à la bonne foi des hommes qui avaient le courage d’écrire de pareilles choses ?

Après les comparaisons que je vous ai faites, les chiffres que je vous ai cités, pouvait-on entretenir sérieusement, au Sud, l’idée que la société libre eût failli et que l’esclavage fût la condition nécessaire d’une société ? Évidemment non !

Avant la sécession, comme pendant la sécession, comme depuis la sécession, il ne se disait pas un mot, il ne s’écrivait pas une ligne, par les hommes du Sud, dont l’objet ne fût de donner le change à l’opinion, d’égarer les esprits, de corrompre les idées, de tromper le monde entier sur l’esclavage et ses effets. À part quelques nobles exceptions que l’on trouve de loin en loin et que je vous ai citées — et qui, au milieu de tout ce dévergondage d’opinions absurdes, de mensonges intéressés et d’injures brutales, vous font l’effet du phare momentanément aperçu dans une éclaircie de la tempête — à part, dis-je quelques nobles exceptions, quelques esprits supérieurs et sincères, vous ne voyiez partout que le débordement de la passion, de l’égoïsme, de l’arrogance, du besoin irrésistible, en quelque sorte, de s’étourdir et de se tromper soi-même afin de mieux tromper les autres.

Car enfin comment expliquer une phrase comme celle, par exemple, que je vous citais, du professeur de bow, rédacteur de la revue qui portait son nom ? Cette revue était le recueil périodique le plus important du Sud : son rédacteur était un homme d’un talent incontestable ; talent faussé, talent détourné de sa voie, comme la démocratie l’était, comme la constitution l’était par le fait de l’esclavage, mais enfin talent réel que nombre d’articles sérieux constatent.

Eh bien c’est ce professeur de bow qui écrivait l’inqualifiable phrase que voici :

« Le progrès du monde marche toujours, et quoiqu’il soit lent dans quelques sections, comme par exemple la Nouvelle-Angleterre, il n’en avance pas moins toujours. »

Maintenant, Messieurs, que nous avons vu ce qu’est la Nouvelle-Angleterre comparée au Sud, nous pouvons beaucoup mieux qu’auparavant apprécier à sa vraie valeur l’incroyable mauvaise foi de l’écrivain.

Voilà un homme qui connait parfaitement le Nord, qu’il a souvent visité ; qui connaît nécessairement le Sud, puisqu’il y passe sa vie ; voilà un homme qui ne peut ignorer que l’émigration se portait toute au Nord c’est-à-dire à raison de 87/100 ; que l’émigration intérieure, contrairement aux faits partout constatés, se portail du Sud au Nord et non du Nord au Sud, et que près de 700,000 natifs du Sud vivaient dans le Nord et beaucoup moins de 200,000 natifs du Nord dans le Sud : que la valeur de la terre était exactement en raison de l’éloignement de l’esclavage : qu’elle valait près de quatre fois moins au Sud qu’au Nord : que son produit moyen était beaucoup moindre au Sud : voilà un homme qui ne pouvait ignorer qu’en fait de commerce et d’industrie le Nord était immensément supérieur au Sud : que le tonnage des États du Sud ne représentait qu’un cinquième de celui des États libres : que la production manufacturière du seul État du Massachusetts excédait de près de $100,000,000 toute la production manufacturière du Sud : que le Massachusetts seul valait n’importe quels six États serviles réunis : que les importations du seul Massachusetts doublaient presque celles de tous les États serviles ensemble : que les bibliothèques du seul Massachusetts contenaient plus de livres que celles de tous les États serviles : que la circulation des journaux dans le seul Massachusetts était plus considérable que dans les dix états les plus peuplés et les plus florissants du Sud ! Eh bien cet homme, qui sait tout cela ose parler de la lenteur du progrès dans la Nouvelle-Angleterre ! Cet homme voit l’esclavage pétrifier tout autour de lui ; il voit la liberté vivifier tout au Nord ; il sait que dans la Nouvelle-Angleterre la proportion des natifs ne sachant ni lire ni écrire n’est que de 1 sur 450, pendant que dans le Sud elle est de 1 sur 17 sur le tout pour monter à 1 sur 6 dans la Virginie et à 1 sur 4 dans la Caroline du Nord ! ! Et cet homme qui voit tout cela, ose, à la face de tout un peuple, coucher par écrit ce mensonge que c’est dans la Nouvelle-Angleterre que le progrès est le plus lent ! ! Où a-t-on jamais vu pareille effronterie ? Comment croire un homme du Sud après une aussi audacieuse assertion, à laquelle personne, au Sud, ne croyait et que néanmoins tout le monde, uniquement par passion, acclamait comme la vérité ?

Vous avez là, Messieurs, dans cette prodigieuse affirmation, vous avez la mesure de la véracité des panégyristes de l’esclavage. En tout et partout ils étaient les mêmes, soutenant avec persistance et entêtement le contraire de ce qu’ils savaient et ne s’en intitulant pas moins : « la chevalerie des États-Unis ! ! »

Messieurs, je la dis sans hésitation, et je crois l’avoir amplement démontré, le Sud ne me paraît avoir soutenu sa cause que par le mensonge et la déception et c’est peut-être là la raison qui, au même degré que l’esclavage, lui a aliéné les sympathies des gouvernements étrangers ! Ils avaient honte de leur nouveau confrère. En politique comme ailleurs, on ne recueille finalement que ce qu’on a semé.

Au reste, Messieurs, on ne peut guère expliquer la haine désordonnée qui était universelle, dans le Sud, contre la Nouvelle-Angleterre que par le sentiment intime que l’on y avait de l’immense supériorité de celle-ci. On ne hait pas ainsi ce que l’on peut mépriser. Mais les gens à hautes prétentions qui se sentent instinctivement écrasés par un mérite supérieur savent rarement faire autre chose que se réfugier dans la haine et l’injure.

Telle était, dans le Sud, la tactique générale. Aucun journal, aucun auteur ne parlait de la Nouvelle-Angleterre sans employer les épithètes les plus outrageantes. Tous ces gens qui entre eux n’avaient à la main que le poignard ou le pistolet pour régler les moindres dissidences d’opinion n’avaient pas d’autre langage que celui de la halle et du carrefour à l’endroit de la société libre !

Et pourtant, en mainte occasion, l’esprit libéral du Nord s’était montré dans tout son éclat vis-à-vis du Sud. Dans les cas de catastrophes, de famines, d’épidémies, les souscriptions pleuvaient au Nord pour aider ceux qui souffraient au Sud. Il fallait bien alors avoir la décence de se taire au moins pendant quelque temps, mais ces intermittences de raison et de gratitude n’étaient jamais de longue durée et au moindre mot du plus obscur abolitionniste, la fureur folle reprenait de plus belle.

En 1855, quand la fièvre jaune sévit si cruellement à Portsmouth, (Virginie,) les contributions du Sud en faveur de la ville affligée se montèrent à $33,000, dont 21,000 de la Virginie et 12,000 de tous les autres États du Sud. Les contributions du Nord, c’est-à-dire de la Nouvelle-Angleterre, du New-York et de la Pennsylvanie se montèrent à $42,500.

Eh bien c’est quelques mois après cette aide généreuse que les journaux de Richmond et de tout le Sud adressaient au Nord, et particulièrement à la Nouvelle-Angleterre, les amabilités que je vous citais dans ma dernière lecture ! C’est quelques mois après avoir reconnu cette preuve de libéralité que l’on parlait des sales ouvriers et des artistes graisseux du Nord, et que l’on ajoutait que dans le Massachusetts on ne trouvait pas un homme qui fut digne de s’associer avec le domestique d’un Monsieur du Sud ! Et ici encore, je puis vous dire que les contributions du Massachusetts seul au support des missions dépassaient celles de tous les États à esclaves et étaient près de neuf fois plus fortes que celles de la Caroline du Sud !

Maintenant, Messieurs, si nous cherchons un peu la cause de l’infériorité du Sud en tout, en industrie, en commerce, en agriculture, en esprit d’entreprise, nous nous convaincrons bientôt que le travail servile en était la seule cause. Pourquoi ?

Parce que le travail de l’esclave n’a pas le mobile de l’intérêt ; parce que, pour l’esclave, il est parfaitement indifférent que le résultat de son travail soit grand ou faible ! Son travail n’étant pas rémunéré, il le fait machinalement et par la seule crainte du fouet.

D’ailleurs comment les maîtres pouvaient-ils espérer un travail intelligent d’une race qu’ils abrutissaient par système ?

On prenait tous les moyens possibles pour empêcher l’intelligence du noir de s’agrandir et de s’éclairer ; on se donnait par là une classe de travailleurs incapables de songer même à l’idée d’un progrès quelconque ! Comment donc le progrès eût-il pu pénétrer là où l’on fermait si soigneusement les portes ? En immobilisant l’intelligence du travailleur, on immobilise nécessairement le travail lui-même en ce sens qu’on lui ferme tout moyen de progrès.

Les instruments d’agriculture, les outils du mécanicien étaient partout encore à l’état d’enfance dans le Sud. Dans une section où l’éducation était si peu répandue le nombre des inventeurs était nécessairement restreint. On sait combien l’Américain du Nord est inventif, mais l’Américain du Sud inventait très-peu. Dans les années 1857, 58 et 59 le nombre de patentes accordées aux citoyens des États libres était de 9,560 ; celles des États serviles, 1449 : différence de plus de 8,000 en faveur de la liberté. Dans le libre Connecticut on en avait émané 628 ; dans la Virginie servile, malgré sa population trois fois plus forte, 184 [10].

Eh bien chez un peuple aussi peu inventeur, on conçoit parfaitement que l’on ne songeât guères à améliorer les méthodes de culture ou les moyens de travail. On n’employait que les instruments les plus primitifs. On en était encore, en règle générale, dans les États du golfe, à l’ancienne charrue égyptienne du temps des Pharaons : deux pièces de bois, l’une verticale, l’autre horizontale, fixées l’une à l’autre par un pivot.

La charrue, en Géorgie, dit le Dr. Parsons, est la combinaison pure et simple de deux pièces de bois, l’une horizontale, l’autre verticale, réunies par une simple charnière. À l’extrémité de la pièce horizontale, le cheval est attaché, et à l’extrémité supérieure de la pièce verticale est la poignée que tient le laboureur. À l’autre extrémité est un morceau de fer battu d’un demi pouce d’épais fixé là pour fendre le sol. Quand la pièce verticale c’est-à-dire le manche de la charrue, est à un certain angle d’inclinaison, le laboureur peut assez bien lui faire couper le sol, mais comme elle est parfaitement mobile sur pivot à l’extrémité de la pièce horizontale à laquelle est attaché le cheval, le moindre corps dur, comme une racine ou une pierre, détermine un brusque mouvement en avant de la poignée et alors l’esclave qui tient fermement cette poignée pour faire mordre le fer dans le sol est violemment tiré en avant et fait invariablement la culbute au-dessus du manche de la charrue.

« Rien n’est risible, dit le Dr. Parsons, comme le spectacle qu’offrait un grand champ dans lequel une quinzaine de garçons et de filles étaient occupés à labourer, car on les voyait à toute minute lancés en avant, les quatre fers en l’air, par l’effet des contre-coups. [11]

Le joug à bœuf est aussi ridicule dans sa forme. Il n’est pas découpé comme dans le Nord pour faciliter tout à la fois le point d’appui sans blesser et la traction en avant. C’est une pièce équarrie de pin dur, parfaitement droite, de quatre à cinq pieds de longueur, six pouces de largeur et quatre d’épaisseur. Les animaux sont constamment blessés par cette pièce de bois droite et rigide et dont bien souvent les angles ne sont pas même arrondis. Eh bien cet absurde instrument était en usage depuis cent cinquante ans et personne, (ou au moins très peu de gens) ne voulait adopter la forme si évidemment meilleure du joug en usage au Nord. Avec ce joug on perdait au moins la moitié de l’effet de traction, et l’on perdait de plus un jour sur quatre du travail de chaque animal, car il y en avait constamment quelqu’un de blessé.

Un autre singulier usage au Sud était celui d’aller toujours à cheval même quand le cheval traînait une voiture derrière lui. Au lieu de s’asseoir dans son wagon pour guider le cheval et le soulager en même temps, le fermier ou le conducteur enfourchait sa bête et la voiture s’en tirait comme elle pouvait au milieu des pierres et des souches.

« J’ai beaucoup ri, une fois, dit le Dr. Parsons, de voir un Cracker [12] et deux petits nègres aux pieds déchirés, tous à cheval sur un âne traînant derrière lui un wagon chargé de choux. »

Tous les instruments de travail, au Sud, étaient rudes et grossiers. La loi elle-même fixait le poids de la houe à quatre livres.

« Nous ne pouvons nous servir de vos outils plus légers et sans doute plus avantageux, » disait un planteur à un voyageur du Nord, « car nos esclaves les brisent de suite. »

Voilà un des nombreux inconvénients qu’éprouvaient les planteurs à faire des brutes de leurs esclaves. Par le fait même qu’ils rendaient le travailleur inintelligent, ils se mettaient dans l’impossibilité de profiter des améliorations que le génie mécanique popularisait au Nord.

L’agriculteur du Nord s’empare avidemment de toutes les méthodes améliorées de culture ou de tous les moyens journellement inventés de diminuer le travail manuel. Au Sud personne ne songeait à cela. Un voyageur dans le Sud, en 1856, remarquait avec étonnement de longues files de nègres allant à une rivière chercher de l’eau dans des vases qu’ils rapportaient pleins sur leurs têtes. Il s’agissait de l’arrosage d’un jardin considérable. Un nègre et un cheval eussent apporté plus d’eau en une heure que trente nègres avec chacun leur vase sur la tête, mais dans les pays de travail esclave la perte du temps n’est pas regardée comme ayant la moindre importance. Ce n’est pas l’esclave qui perd quelque chose à dépenser quatre heures de travail là où un fermier du Nord ne mettrait qu’une demi-heure ; c’est le maître.

Les planteurs ne sentaient donc pas le besoin d’avoir recours aux méthodes améliorées pour augmenter la facilité et les résultats du travail. Quel que dur que fût celui-là pour l’esclave il fallait bien qu’il s’y soumît. De là la rudesse de leurs instruments d’agriculture, de tous leurs outils de travail, et leur peu d’efficacité comparative. En Louisiane on employait invariablement pour labourer deux hommes et quatre mules, souvent six. On labourait deux acres de terre par jour à 4 pouces de profondeur avec les charrues en usage. Les travailleurs du Nord ont découvert qu’en labourant à dix pouces on obtenait de la canne à sucre un rendement double. On demande donc aujourd’hui à grands cris des charrues perfectionnées, et surtout des charrues à vapeur ; et en peu d’années la production du sucre, dans les États du golfe, va probablement doubler ! Et c’est au travail libre que ce résultat sera .

Songez un peu à l’impulsion que va donner aux opérations manufacturières l’ouverture d’un champ aussi vaste à la vente des instruments de travail perfectionnés au degré obtenu dans le Nord ! Songez à l’augmentation de valeur du sol auquel sa fécondité sera rendue par l’emploi des instruments qui vont le rajeunir. Ces résultats vont nécessairement être immenses.

Un voyageur Européen remarquait, il y a quelques années, qu’il n’existait pas un peuple en Europe qui pourrait se passer la fantaisie d’introduire le travail esclave. « Une pareille bévue économique, disait-il, ruinerait n’importe quelle nation européenne. Il n’y a qu’un pays sans dette et dont les dépenses publiques sont très modérées qui puisse se permettre cette prodigalité. »

Le fait est que l’esclavage détruit tout ce qu’il touche. Il immobilise l’inteligence et tue le progrès. Comment veut-on que la pensée humaine travaille là où le libre arbitre est frappé de mort ?

En 1859 on ne pouvait trouver à Charleston un seul ouvrier constructeur de navire.

Olmsted écrivait, dans son voyage au Texas :

« Les éléments naturels de richesse dans le sol du Texas ont été plus épuisés en dix ans qu’ils ne l’eussent été en 200 ans sans l’esclavage ; et conséquemment la rémunération offerte par la Providence au travail a été diminuée d’autant. Je n’ai pas remarqué, après deux cents ans d’occupation de sol semblable par une société libre, je n’ai pas remarqué les mêmes signes d’épuisement que je l’ai fait au Texas après dix ans d’esclavage ! »

Écoutons le gouverneur Wise, de la Virginie, disant en 1855.

« Le commerce a déployé toutes ses voiles pour s’éloigner de vous. Vous n’avez pas encore tiré assez de charbon de votre sol pour chauffer vos propres foyers : vous n’avez pas encore moulé dans vos fonderies de ces puissants marteaux de forge qui frappent des coups dignes de Vulcain : vous n’avez pas encore filé assez de coton grossier pour vêtir même vos esclaves : vous n’avez ni commerce, ni mines, ni manufactures ! ! Vous avez compté sur le seul pouvoir de l’agriculture et encore quelle agriculture ! Vos talles de glaïeuls obscurcissent le soleil ! Par votre insouciance vous avez tari même les entrailles de la terre ! L’état de choses actuel a duré trop longtemps en Virginie. Le propriétaire à écorché le fermier, et le fermier a ruiné la terre, de manière que tous ont fini par devenir aussi pauvres les uns que les autres. »

Voilà l’opinion non-dissimulée de l’un des plus aveugles et des plus fanatiques partisans du Sud.

Eh bien Messieurs, maintenant que l’esclavage est aboli, maintenant que la plus inexcusable rébellion de l’histoire vient de recevoir son coup de grâce par la prise de Richmond, maintenant que le travail libre va s’emparer de tout ce magnifique pays que l’esclavage faisait forcément tomber en pleine décadence, je n’hésite pas à dire que vous allez voir se renouveler au Sud, dans les vingt années prochaines, les mêmes miracles de progrès, de déploiement des arts utiles et de l’industrie dont nous avons été témoins dans le Nord.

Les planteurs sont disparus comme classe dominante. L’esclavage aboli ils ne seront plus intéressés à faire mentir dans la pratique les institutions républicaines, à les détourner de leur voie légitime, à les faire servir au maintien de la caste, du privilège sous sa forme la plus abrutissante ; ils cesseront de les défigurer au point d’en faire l’instrument actif de la destruction de la liberté humaine.

Du moment que les institutions démocratiques seront appliquées dans leur vrai sens, les planteurs se trouveront dans une telle minorité que leurs idées arriérées, leur invincible hostilité au véritable progrès du pays seront noyées dans l’élan général que le travail libre saura vite imprimer à la section qu’ils dominaient et pétrifiaient tout ensemble.

De nouveaux intérêts vont surgir, de nouveaux principes économiques vont remplacer les anciens dont le résultat est démontré avoir été si déplorable ; de nouvelles idées vont dominer ; une immigration d’hommes nouveaux, une infusion de sang jeune et énergique vont donner aux choses une impulsion considérable ; de nouvelles combinaisons politiques vont se former ; toute la puissance active du pays ne sera pas concentrée sur un seul point, une seule idée, une seule tactique : maintenir envers et contre tous une institution infâme, malédiction permanente de la section où elle s’était réfugiée !

Pourquoi la liberté qui a fait tant de miracles au Nord ; qui a créé New-York en 60 ans, avec son million et demi d’habitants, [13] qui a créé Chicago en 15 ans et Milwaukee en dix ans, qui a fait en quatre-vingts ans, du plus jeune de tous les peuples, une puissance tellement formidable que le monde civilisé s’en est ému, pourquoi la liberté ne ferait-elle pas au Sud aussi les mêmes miracles qu’elle a faits au Nord ? Pensez-vous que l’habitant de la Nouvelle-Orléans va pendant de longues années encore être obligé de venir à la Havane, Philadelphie ou New-York pour prendre son passage pour l’Europe ? N’est-ce pas un fait très remarquable qu’en 1858, la Nouvelle-Orléans ne possédait pas encore une ligne directe de vapeurs transatlantiques destinée aux passagers ? C’était le plus grand port du Sud, le seul port réellement important comparativement à ceux du Nord ! Il recevait les produits de toute l’immense et fertile vallée du Mississippi et du Missouri ; il servait de débouché à plus de cinquante mille lieues de pays ; eh bien, le commerce esclave n’avait pas encore trouvé moyen de communiquer directement avec l’Europe autrement que par les navires ordinaires du commerce ! !

Enfin l’esclavage était tellement la malédiction du pays que le fléau de la fièvre jaune qui désolait la Nouvelle-Orléans, semble disparu avec lui. Depuis que le général Butler a assaini la Nouvelle-Orléans, nettoyé les rues et les carrefours des immondices qui les encombraient constamment, la santé publique y est devenue aussi bonne que partout ailleurs. Je lisais dernièrement qu’après l’occupation de Savannah par le général Sherman, on s’était occupé d’assainir la ville, Les autorités militaires firent enlever 36000 charges de détritus et d’immondices qui empestaient l’air.

Comment veut-on que les épidémies ne fassent pas des milliers de victimes dans des villes où il n’existe qu’un semblant de franchises municipales, et où l’on permet à la paresse des habitants de laisser vicier l’air qu’ils respirent ? Partout au Sud l’effet du système était de tuer l’énergie de la communauté.

« Mais, dit-on, une fois l’esclave libéré, où prendrez-vous des travailleurs ? Le nègre ne travaille pas, à moins d’y être forcé. Le blanc ne peut supporter le climat ; il n’y a que le noir qui puisse tenir à ce soleil ardent. »

Erreur, Messieurs, accréditée par les partisans de l’esclavage pour défendre leur institution chérie, mais que tout démontre n’être pas tenable. Cela peut vous surprendre, mais les faits sont là, et même les opinions des hommes marquants du Sud.

Le gouverneur Hammond, de la Caroline du Sud, disait :

« La chaleur régulière de nos étés n’est pas si écrasante que les chaleurs de moindre durée mais plus soudaines et plus brûlantes que l’on endure au Nord. »

Mais là-dessus les faits valent mieux que les opinions.

Qui voyait-on principalement travailler sur les quais de la Nouvelle-Orléans ? Des blancs ! car non-seulement les équipages de navires les chargeaient et les déchargeaient, mais la majorité des journaliers de la ville même qui suivaient ce genre de travail était composée de blancs !

« Celui qui écrit ces lignes, » disait l’année dernière, un auteur qui écrivait sur le Sud, « a roulé des balles de coton et des boucauts de sucre sur les quais de la Nouvelle-Orléans en plein mois de juillet et a emballé du coton à Mobile au mois d'août. »

Le Dr. Cartwright, ce grand apôtre de l’esclavage, écrivait :

« Ici à la Nouvelle-Orléans, une grande partie du travail en plein soleil, comme la construction des chemins de fer, le pavage des rues, le roulage pesant, le travail des égouts, et celui de la construction, se fait par des blancs. »

Donc le blanc peut travailler sous le soleil du Sud.

Au reste le recensement de l’Alabama, en 1850, démontre que 67,000 blancs, non propriétaires d’esclaves, travaillaient dans les champs ! Dans le Mississippi, 55,000, dans le Texas, 47,000 ; dans la Louisiane, 62,000, dans la Géorgie, 72,000. Le coton a été cultivé au Texas, par des blancs, avec un bien plus grand rendement, qu’avec des noirs. Les Allemands surtout qui y avaient des terres obtenaient plus de livres par acre, le cueillaient plus net, et en obtenaient un plus haut prix que les planteurs leurs voisins.

Olmsted cite le fait d’un Américain du Nord qui, au Texas, avait adopté le système de n’employer que le travail libre et qui, avec des blancs pour manœuvres, produisait beaucoup plus de balles de coton par tête de travailleur qu’aucun des planteurs de la localité.

Les rapports de la mortalité montrent clairement que les États du Sud ne sont pas plus funestes aux blancs que ceux du Nord.

La proportion des morts relativement à la population blanche était moindre en 1849 dans l’Alabama que dans le Connecticut ! Dans la Géorgie elle était de 1-23 pour cent ; dans le New-York de 1-22 pour cent ! Dans la Caroline du Sud elle était de 1-44 ; dans le Massachusetts, de 1-76. Dans la Louisiane elle était plus forte, à cause de la fièvre jaune qui sévissait presque toujours en été à la Nouvelle-Orléans ; mais depuis l’assainissement de la ville, il paraît que la mortalité s’y maintient au même niveau que dans le Massachusetts.

Il est donc évident que rien autre chose que l’esclavage n’empêchait le travailleur libre du Nord d’aller chercher fortune au Sud. La compétition du travail nom rémunéré l’écrasait nécessairement. Un homme qui n’avait à pourvoir qu’à la dépense de bouche de ses esclaves pouvait toujours travailler et exécuter des entreprises à plus bas prix que le travailleur libre qui ne peut vivre sans salaire.

Voilà pourquoi la classe pauvre blanche, au Sud, était aussi misérable que le nègre. Souvent elle l’était davantage encore car elle mourait littéralement de faim.

Son état était si misérable que le gouverneur Hammond, de la Caroline du Sud, disait en 1850, dans une adresse à l’Institut de la Caroline du Sud, à Charleston, en parlant du white trash :

« Ils obtiennent une subsistance précaire par de petites entreprises d’occasion, par la chasse, la pêche, par le pillage des champs ou des fermes, ou en trafiquant avec les esclaves qu’ils engagent ainsi à voler leurs maîtres pour leur vendre des effets. »

« Avant que trente ans se soient écoulés » disait le gouverneur M. Duffy, « nos travailleurs blancs seront esclaves de fait sinon de droit. »

— Mais le nègre ne veut pas travailler sans le fouet.

— Messieurs, après avoir pressuré et abruti une race pendant deux cents ans, ou pourrait au moins ne pas se donner la dernière satisfaction de la calomnier.

Elle est dégradée sans doute ; mais à qui la faute ? Est-elle responsable de l’atrocité du système adopté à son égard ?

Est-ce en perpétuant le système qu’on va l’améliorer ?

Mais ce système là même a été de tout temps administré dans le but de la dégrader le plus possible de lui ôter même jusqu’au désir de s’émanciper un jour !

On n’y a pas réussi, et pourquoi ?

Parce qu’on avait affaire à des créatures humaines, chez lesquelles, quoique l’on pût faire, il n’était pas possible de faire disparaître toute lueur de raison. On voulait en faire des animaux mais on a échoué ! N’était-il pas temps de renoncer à un système aussi stupide qu’impie ?

Or comment civiliser le nègre après l’avoir abruti ? Nécessairement en faisant le contraire de ce que l’on a fait pour l’abrutir : conséquemment en lui donnant un salaire au moyen duquel il puisse s’intéresser à l’existence, songer à son avenir, se créer une famille et la soutenir, se créer en un mot des intérêts dans le monde ! Il faut le faire redevenir un homme après en avoir, avec cruauté, avec égoïsme, avec impiété, après en avoir fait une chose.

Le nègre libre refuse de travailler, dit-on !

Mais voyez donc ce que le gouverneur de Tabago disait des noirs libres de l’île en 1857 !

« Je nie que nos noirs de la campagne soient adonnés à l’indolence. Il n’existe pas au monde une classe d’habitants plus industrieuse. »

Un coloniste de la Jamaïque écrivait en 1853 :

« L’homme de couleur tient parmi nous une position qui n’est nullement inférieure, et nous ne trouvons aucune raison de nous plaindre de ce qu’on l’ait mis sur un pied d’égalité avec nous. Notre barreau n’est pas trop nombreux et les avocats de couleur y tiennent les premières places. Les médecins de couleur pratiquent leur art en concurrence avec les blancs. Voilà des faits qu’il est important d’établir parce que tout ce progrès est à l’émancipation. Nous avons prouvé que l’homme de couleur peut s’élever jusqu’aux plus hauts grades de la société civile et y tenir sa place aussi bien que les Européens. »

« C’est un fait remarquable, écrit M. Sewell, que pendant les quinze dernières années, en dépit du haut prix des terres et du taux excessivement bas des salaires, les petits propriétaires des Barbades possédant moins de cinq acres de terre, ont vu augmenter leur nombre de 1100 à 3537. Une grande majorité de ces propriétaires étaient d’abord esclaves, puis sont devenus travailleurs libres, puis enfin possesseurs du sol.

« Les habitudes du nègre une fois devenu libre forment un contraste extraordinaire avec ses habitudes comme esclave. »

Le général Banks écrit, en mars 1864, de la Nouvelle-Orléans :

« Je n’entretiens aucun doute de la capacité des noirs émancipés d’accomplir les devoirs qui découleraient de ce changement fondamental dans leur condition. Je les ai vus dans toutes les situations pendant les dix-huit mois qui viennent de s’écouler et c’est avec beaucoup de plaisir que je dis qu’ils me paraissent avoir une compréhension plus claire de leur position et des devoirs qu’elle leur impose qu’aucune autre classe du peuple, et qu’ils acceptent sans hésitation la nécessité du travail pour eux comme pour les autres. Les conditions qu’ils y mettent ne font que prouver plus clairement le grand bon sens avec lequel ils apprécient la modification que les événements ont apportée dans leur existence.

« Ils demandent donc :

1°. « Que quelque punition qu’on leur inflige on leur épargne le fouet :

2°. « De ne travailler que s’ils sont bien traités :

3°. « Que les familles ne seront plus séparées sous quelque prétexte que ce soit :

4°. « Que leurs enfants seront admis aux écoles :

« Moyennant l’acceptation de ces conditions, je n’ai pas rencontré un seul Noir qui ne fût pas prêt à subir la nécessité du travail continu moyennant salaire raisonnable. Et quant au quantum du salaire ils étaient invariablement prêts à le laisser à la détermination du gouvernement.

« Il y avait dans ce département, quand j’en ai pris la direction, plusieurs milliers de noirs sans emploi ou sans asile, qui étaient décimés par la maladie et la misère de l’espèce la plus terrible. À ceux-là, nés sur les plantations de l’état, se sont ajoutés plusieurs milliers de fugitifs de tout âge venus des États voisins. Aujourd’hui il n’y en a pas 500 parmi eux qui ne se supportent pas eux-mêmes… Partout où on les a bien traités, dans ce département, et raisonnablement payés, ils ont invariablement satisfait ceux qui les employaient.

« De tous ceux qui administrent les plantations abandonnées, je reçois l’information qu’il n’y a jamais la moindre difficulté de les tenir à l’ouvrage si les conditions mentionnées plus haut sont loyalement exécutées. »

George Hanks, colonel du 15me régiment, Corps d’Afrique (Louisiane) dépose :

« Je suis allé en Louisiane comme Lieutenant dans le 12me régiment du Connecticut, sous le général Butler.

« J’ai été nommé surintendant des nègres fugitifs sous le général Sherman. Les nègres nous venaient déchirés, blessés et avec des colliers de fer autour du cou. Je les ai employés à travailler sur les plantations abandonnées et sur les fortifications. J’en ai eu jusqu’à 6500 sous mes ordres et je n’ai jamais éprouvé la moindre difficulté avec eux. Ils travaillaient plus volontiers et montraient plus de patience qu’aucun autre choix d’hommes que j’aie jamais vu. Il est vrai qu’ils ne veulent pas retourner sous leurs anciens maîtres et ceux qui sont restés avec eux soupçonnant toujours quelque chose et paraissent éprouver le besoin de déserter ne serait-ce que pour se bien prouver à eux-mêmes qu’ils ne sont plus esclaves.

« Un noir s’est un jour engagé pour procurer la liberté à sa famille. C’est le premier homme qui soit tombé à Pascagoula. En laissant sa famille il lui dit : « Je sais que je serai tué, mais vous serez libres. »

Les noirs montrent le plus grand désir de faire instruire leurs enfants, et ils apprécient parfaitement le bienfait de l’éducation. Je connais une famille de noirs qui ne se donnait que deux repas par jour pour économiser un écu par semaine afin de payer un assez pauvre intituteur qui montrait à lire aux enfants. Dans les camps de tous les régiments nègres, la meilleure cabane était invariablement la maison d’école. Ces régiments avaient obtenu du général Andrews l’autorisation d’établir des écoles régimentaires. Ils ont construit ces maisons d’écoles eux-mêmes et payaient régulièrement les maîtres. Dans plusieurs régiments, les chapelains en remplissaient les fonctions. D’après les témoignages des officiers, toutes leurs heures de loisir étaient consacrées à l’étude. »

Vous voyez, Messieurs, combien la race noire était, et est encore calomniée, par ceux qui n’ont rien négligé pour l’avilir.

Mais les ennemis de l’émancipation, les pourvoyeurs du despotisme, tous ceux en un mot qui sont au désespoir de voir les institutions républicaines sortir avec tant d’éclat de l’épreuve qu’elles viennent de subir, triomphent de ce que ça et là, dans les États-Unis, quelques nègres aient refusé de travailler, de ce que quelques émeutes aient eu lieu, de ce que, à la suite d’une si terrible guerre, il soit resté quelques difficultés à résoudre, quelques obstacles à vaincre. Après une perturbation aussi profonde du système social ; après la chute de toutes les institutions civiles et politiques ; pendant même la période d’interrègne en quelque sorte qui précède nécessairement la réorganisation du système politique, ces éternels ennemis de tout droit et de toute liberté crient aussi haut qu’ils le peuvent à l’impossibilité du rétablissement de l’harmonie et de la concorde, et lancent leurs sarcasmes émoussés sur les hommes qui sont aujourd’hui occupés à reconstruire, ce qu’eux, les ennemis de la liberté, ont détruit.

Après avoir fait de la subversion, ils ne veulent rien accepter que l’anarchie ! Ce sont eux qui créent les obstacles, et ils triomphent de ce que des obstacles existent ! Ils ont crié pendant quatre ans que le gouvernement fédéral était arbitraire ou cruel ; il les gracie et ils ne profitent de sa clémence que pour susciter des difficultés de toutes sortes !

Révolutionnaires de la pire espèce, ils ne veulent pas même que l’ordre revienne et que la prospérité renaisse ! Ils pleurent encore cet infernal système de l’esclavage qui pervertissait tout-à-la-fois la conscience publique et la moralité privée ; qui abrutissait le noir, dégradait le blanc, violait la famille et faisait passer, comme chose parfaitement acceptable, la promiscuité dans les mœurs.

Comment se fait-il, encore une fois, que ce soient les ennemis de toute révolution qui se déclarent partisans de cette chevalerie qui n’a fait une révolution que pour perpétuer un abus, et qui, même après son insuccès irrévocable, ne songe encore qu’à maintenir l’anarchie et à empêcher toute reconstruction du système politique.

Encore à l’heure qu’il est, nombre de planteurs refusent de reconnaître comme fait accompli l’abolition de l’esclavage. Nombre d’entre eux refusent d’employer les noirs devenus libres. Nombre d’entre eux persistent à les traiter comme auparavant, à les arrêter parce qu’ils n’ont pas de permis, à les molester quand ils cherchent de l’emploi ; à les fouetter pour les moindres fautes ; à nier qu’ils soient libres ; à se coaliser pour rendre la situation difficile ; à refuser de payer les salaires qu’ils ont promis aux noirs qu’ils emploient, à susciter toutes sortes de difficultés, de mauvaises querelles, afin d’exaspérer les noirs et de les faire se porter à des violences, pour pouvoir mieux crier ensuite à leur indisciplinabilité.

La cause est perdue, le monde la réprouve, les gouvernements civilisés en ont eu honte, et néanmoins ils n’en sont que plus entêtés à soutenir que l’esclavage est le seul système qui convienne à leur section !

Jamais aussi aveugle obstination ne s’est vue dans le monde !

Qu’est-ce que cela prouve ? Que la race blanche a été encore plus dégradée, plus pervertie par l’esclavage que la noire.

Voilà comme la Providence châtie toujours infailliblement ceux qui la méconnaissent.

  1. Suppressed book. p. 50.
  2. Evening Post. Déc. 14.
  3. Cochin, 2me vol p. 57.
  4. Suppressed book.
  5. Barbarism of Slavery. Discours prononcé au Congrès par l’hon. M Sumner.
  6. Tous ces chiffres et la plupart de ceux qui vont suivre sont tirés du remarquable discours de l’Hon. M. Sumner, publié sous le titra : Barbarism of Slavery.
  7. A. Cochin.
  8. A. Cochin. Abolit, de l’esclavage, p. 61.
  9. Il peut n’être pas inutile de faire remorquer que sur ce point assez fondamental du droit naturel, c’est le libéralisme, et non l’absolutisme ou le torysme, qui est d’accord avec l’idée chrétienne.
  10. Barbarism of slavery.
  11. Inside view of slavery, p. 95.
  12. Nom donné, dans le Sud, aux petits propriétaires de plantations.
  13. Y compris Brooklyn et Williamsburgh.