La Guerre de 1870/03

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Traduction par Ernest Jaeglé.
Librairie H. Le Soudier (p. 18-24).
Bataille de Wœrth


6 août. — Déjà, pendant la nuit du 5 au 6 août, les avant-postes allemands et français avaient eu, sur différents points, maille à partir les uns avec les autres. Aussi le général commandant la 20e brigade (allemande) crut-il devoir s’emparer du point de passage de la Sauer, situé tout contre son front. Cette rivière constitue un obstacle des plus sérieux. Le pont sur lequel passe la route de Wœrth était détruit, mais les tirailleurs franchirent le cours d’eau à gué et pénétrèrent à 7 heures du matin dans la ville, qui n’était pas occupée par l’ennemi.

On se rendit bien vite compte qu’on avait, en face de soi, des ennemis en grand nombre occupant une forte position.

Les vastes prairies de la Sauer se trouvent partout commandées, à bonne portée, depuis le rebord droit de la vallée et les Français allaient forcément pouvoir tirer tout le parti possible de leur fusil Chassepot à longue portée. Sur la rive opposée du cours d’eau, le terrain était couvert de vignobles et de houblonnières qui offraient de grands avantages aux défenseurs.

Le combat engagé près de Wœrth fut interrompu au bout d’une demi-heure à peine ; mais comme de part et d’autre l’artillerie y avait pris part, la division bavaroise de Hartmann crut le moment venu d’intervenir et, se portant en avant depuis Langensulzbach, elle engagea bientôt un combat fort vif avec l’aile gauche des Français. De leur côté, ceux-ci avaient attaqué, à leur aile droite, le village de Gunstett, où ils se heurtèrent au XIe corps qui marchait en avant.

Le Ve corps posté en face de Wœrth engagea dès lors la bataille au nord comme au sud, et il semblait indispensable d’occuper sérieusement l’adversaire au centre afin de l’empêcher de se jeter avec toutes ses forces sur l’une ou l’autre des deux ailes.

L’artillerie reçut l’ordre de se porter en avant et à 10 heures 108 bouches à feu allemandes avaient ouvert le feu sur le bord est de la vallée de la Sauer.

Des détachements d’infanterie passèrent la rivière à gué, ayant de l’eau jusqu’à la poitrine ; mais ce mouvement offensif échoua, vu qu’il avait été tenté avec des forces insuffisantes et ce ne fut qu’au prix des plus grands efforts qu’on parvint à se maintenir sur la rive opposée.

Le prince royal prescrivit aux chefs des corps d’armée de ne rien entreprendre qui pût amener une bataille ce jour-là. Mais le Ve corps se trouvait, d’ores et déjà, si sérieusement engagé, qu’il n’était plus possible d’interrompre la lutte sans s’exposer aux conséquences les plus fâcheuses. Dès lors, le général de Kirchbach résolut de la continuer sous sa propre responsabilité.

L’attaque de front avait à lutter contre les difficultés les plus grandes ; elle ne pouvait guère aboutir que si on exécutait en même temps une attaque de flanc. Mais précisément en ce moment les Bavarois, à l’aile droite, se conformant à l’ordre du prince royal, qui leur avait également été transmis, interrompaient le combat et se retiraient à Langensulzbach. Mais, à l’aile gauche, le XIe corps se tenait prêt à intervenir d’une manière décisive. Il s’empara de la ferme d’Albrechtshausen et s’engagea dans la forêt dite le Niedelwald.

En avant de Wœrth la lutte consistait en une série de retours offensifs exécutés à plusieurs reprises, tantôt par les Français ; tantôt par les Allemands. Vu la configuration du terrain, celui des deux adversaires qui prenait l’offensive se trouvait chaque fois avoir le dessous.

Cependant on parvint peu à peu à amener sur la rive occidentale de la Sauer tous les bataillons et finalement aussi l’artillerie du Ve corps, tandis que le XIe corps avait déjà conquis dans ces parages des points d’appui solides pour le mouvement en avant qu’il devait exécuter ultérieurement.

C’est à ce moment que, malgré la configuration du ter rain la plus désavantageuse qu’il soit possible d’imaginer, deux régiments de cuirassiers, et un de lanciers, de la brigade Michel, se précipitèrent sur l’infanterie allemande qui était précisément en train d’exécuter une conversion à droite près de Morsbronn. Les Français chargeaient avec la plus grande intrépidité, mais le 32e régiment d’infanterie, sans chercher à s’abriter derrière les couverts qu’offre le terrain, resta déployé en tirailleurs et reçut cette masse de plus de 1 000 chevaux, qui s’avançait comme un ouragan, par une fusillade qui fit subir des pertes énormes aux cuirassiers en particulier. Quelques cavaliers traversèrent la ligne des tirailleurs et gagnèrent le large, beaucoup furent faits prisonniers dans le village ; les autres poussèrent leur charge furieuse jusqu’à Walbourg. Là, ces cavaliers, qui avaient perdu toute cohésion, rencontrèrent le 13e régiment de hussards prussiens, subirent de nouvelles pertes et disparurent du champ de bataille.

À la vérité, l’infanterie de l’aile droite française réussit à refouler les fractions les plus avancées de l’armée ennemie près de la ferme d’Albrechtshausen, mais elle ne put continuer sa marche en avant à cause du feu d’une nouvelle position d’artillerie qu’on venait de démasquer.

Quand enfin on eut fait franchir la Sauer aux derniers bataillons dont on disposait, le XIe corps s’avança pas à pas à travers le Niederwald en soutenant des engagements sans cesse renouvelés. À 2 heures et demie il atteignit la lisière septentrionale où il opéra sa jonction avec l’aile gauche du Ve. Le village d’Elsasshausen, tout en flammes, fut enlevé et l’on s’empara en outre du petit bois situé au sud de Frœschwiller, dans lequel les Français firent une résistance des plus vives.

L’armée française, qui se voyait ainsi resserrée sur un espace fort restreint, se trouvait dans une position des plus critiques. À la vérité, son aile gauche tenait encore contre les Bavarois qui s’étaient de nouveau mis en marche pour l’attaquer, mais sur le front et dans son flanc droit elle se voyait serrée de près ; sa ligne de retraite était même sérieusement compromise. Aussi le maréchal de Mac-Mahon chercha-t-il à se dégager en faisant exécuter un vigoureux retour offensif dans la direction du sud. Les fractions allemandes postées à l’est d’Elsasshausen, désagrégées par suite de la lutte violente qu’elles venaient de soutenir, ne purent lui tenir tête ; elles furent en partie refoulées jusque dans le Niederwald, mais on les rallia vivement pour les mener derechef en avant. Sur ce point-là aussi la cavalerie française tenta de changer la face des choses. En dépit de la configuration du terrain éminemment défavorable, la division Bonnemains se rua sur l’adversaire découvert ; elle subit des pertes terribles et se vit éparpillée avant d’avoir atteint la ligne allemande qu’elle voulait sabrer.

À ce moment les Wurtembergeois s’avançaient venant du sud. Quoiqu’il eût été blessé à deux reprises, le général de Bose conduisit en avant toutes les troupes de son corps qu’il put réunir, afin de donner l’assaut au village de Frœschviller, tout en flammes, qui constituait le dernier point d’appui de l’adversaire. L’artillerie se porta en avant à bonne portée pour tirer à mitraille et fraya la voie à l’infanterie qui de toute part pénétra dans le village. Après une résistance des plus vaillantes qu’ils continuèrent jusqu’à complet épuisement de leurs forces, les Français battirent enfin en retraite, à 5 heures, dans la direction de Reichshoffen et de Niederbronn. Ils étaient débandés. Au ruisseau de Falkenstein ils furent recueillis par la division de Lespart qui y était arrivée dans l’intervalle ; mais ces troupes fraîches ne fournirent qu’une résistance de courte durée et se virent entraînées dans la retraite générale.

La victoire remportée par la troisième armée avait été chèrement achetée : elle lui coûta 489 officiers et 10 000 soldats. On n’est pas absolument fixé sur le montant des pertes qu’avait subies l’armée française : toujours est-il qu’elle laissa aux mains des Allemands, en prisonniers seuls, 200 officiers et 9 000 hommes ; ceux-ci avaient pris en outre 33 pièces de canon et 2 000 chevaux.

Selon toute apparence la désorganisation de l’armée française était telle que la voix des chefs n’était plus écoutée. Une brigade seulement de la division de Lespart prit en effet le chemin de Bitche pour rejoindre la portion principale de l’armée française à Saint-Avold, tandis que l’autre, avec les débris des 1er et 7e corps, reflua, en cédant à l’impulsion donnée et sans que rien pût l’arrêter, dans la direction du sud-ouest, vers Saverne.

Du moment que le commandant en chef de la troisième armée et son état-major n’avaient pas eu l’intention de livrer bataille le 6 août, la 4e division de cavalerie n’avait pas été appelée à quitter ses cantonnements qui se trouvaient en arrière des corps d’armée ; aussi on ne put pas recourir à elle afin de faire poursuivre l’ennemi. Ce ne fut qu’à 9 heures du soir qu’elle arriva à Gunstett. Pour être prêt au moins le lendemain de bonne heure, le prince Albert continua à avancer, pendant cette nuit-là même, jusqu’à Eberbach et, après avoir accordé à sa division un repos de trois heures, il se remit en marche ; il atteignit le lendemain soir, après avoir franchi une distance de 67 kilomètres et demi, la ligne des postes de l’arrière-garde ennemie, à Steinbourg, à l’entrée des Vosges. N’ayant point d’infanterie, la division ne put pas pousser plus avant ; mais sa simple apparition avait eu pour résultat de jeter l’épouvante dans les rangs ennemis. Dans la nuit même, le 1er corps se remit en marche et atteignit Sarrebourg où il opéra sa jonction avec le 5e. De la sorte, les Français se trouvaient avoir une avance de 35 kilomètres et demi et ils purent, sans être le moins du monde poursuivis, continuer leur retraite sur Lunéville.