La Guerre de France en 1870-71/04

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La Guerre de France en 1870-71
◄  III
V  ►
LA
GUERRE DE FRANCE
— 18701871 —

IV.
L’INVASION EN NORMANDIE. — LA CAMPAGNE DU NORD ET LE GÉNÉRAL FAIDHERBE[1].

I. Campagne du Nord en 1870-1871, par le général Faidherbe, 1 vol. in-8°. — II. La vérité sur les événemens de Rouen, rapport au conseil-général de la Seine-Inférieure, par M. Estancelin. — III. Souvenirs de l’invasion prussienne en Normandie, par M. le baron Ernouf. — IV. La Guerre en province, par M. Ch. de Freycinet. — V. Opérations des armées allemandes depuis la bataille de Sedan jusqu’à la fin de la guerre, par W. Blume, major au grand état-major prussien, traduction du capitaine Costa de Cerda. — VI. Guerre des frontières du Rhin, 1870-1871, par le colonel Rüstow, traduction du colonel Savin de Larclause, 2 vol. — VII. La Campagne de 1870, par le correspondant du Times. — VIII. Opérations de l’armée du sud pendant les mois de janvier et février 1871, par le comte de Wartensleben, colonel d’état-major. — IX. Les Chemins de fer pendant la guerre de 1870-1871, par M. Jacqmin, etc., etc.

Lorsqu’à la fin de 1813 et au commencement de 1814 la fatalité de la guerre livrait la France à une invasion qui était alors la première et qui malheureusement ne devait pas être la dernière dans ce siècle, cette invasion était comme un reflux de l’Europe entière sur notre pays. L’armée de Napoléon battant en retraite depuis Moscou, épuisée de combats et de marches à travers l’Allemagne, se retrouvait après plus d’une année de lutte aux frontières de la vieille France, suivie pas à pas, serrée de près par ces armées des nations coalisées qu’elle venait de rencontrer à Leipzig dans un formidable choc, et qui maintenant s’avançaient de tous les côtés à la fois pour se rejoindre sur notre territoire. Par la Hollande et la Belgique au nord, par le Rhin central, par la Suisse et le Jura, sur tous les points entre la Mer du Nord et les Alpes débordait cette coalition européenne poussant ses légions à travers nos frontières démantelées. Tout était menacé en même temps, tout cédait d’un seul coup sous l’effort ennemi. L’invasion de 1870 se pouvait s’accomplir et ne s’est point accomplie de la même manière. La neutralité suisse mieux garantie, sérieusement sauvegardée cette fois, protégeait au moins d’un côté jusqu’à Bâle la France de l’est. La neutralité belge, œuvre plus récente d’une politique de paix et de préservation, couvrait le nord jusqu’au Luxembourg. L’invasion allemande n’avait qu’une issue : elle s’est précipitée comme un torrent par les provinces du Rhin, par le palatinat, se frayant un passage entre Strasbourg et Metz, immobilisant ces deux places, mieux encore cernant une armée tout entière sous les murs de la citadelle lorraine, se repliant un instant pour aller achever la destruction d’une seconde armée à Sedan, puis courant droit sur Paris, même jusqu’à la Loire, sans s’inquiéter de ce qui se passait sur ses flancs. Ce n’est qu’avec le temps, lorsqu’elle était déjà campée au centre de la France, qu’elle a été conduite à se retourner vers l’est vers le nord et le nord-ouest, qu’elle avait d’abord négligés.

Évidemment, si avant d’engager cette guerre néfaste on avait eu la prévoyance de laisser dans l’est et dans le nord, je ne dis pas des armées toutes faites, — on ne pouvait en avoir partout, celles qu’on avait devant l’ennemi étaient déjà trop faibles, — mais les premiers élémens nécessaires pour reconstituer promptement des armées nouvelles, pour créer deux centres énergiques, efficaces de défense et d’action, l’invasion n’aurait pas marché, si hardiment, si présomptueusement sur Paris. Elle se serait sentie menacée, elle aurait été peut-être obligée de disséminer ses forces ; en prenant du temps avant d’aller plus loin, elle en aurait donné, et si elle ne s’était pas arrêtée, elle aurait été exposée à se voir assaillie sur ses communications, à être prise entre deux feux. Ce que l’est aurait pu devenir pour la défense nationale dans ces conditions, je l’ai dit. Le nord pouvait avoir un rôle au moins aussi décisif par sa position et par ses ressources, — appuyé d’une part à la Belgique neutre, touchant à la mer, donnant la main à la Normandie et à l’ouest, hérissé de forteresses sous la protection desquelles on pouvait tout organiser, tout préparer et tout tenter.

Sans doute on se trouvait jeté subitement dans une situation étrange, inattendue, les événemens[sic] avaient marché de façon à confondre toutes les prévisions, toutes les combinaisons de ceux qui, depuis des siècles, ont travaillé à constituer la puissance défensive de notre pays. Lorsque le génie de Vauban, après une étude profonde des conditions et des points vulnérables de la France, élevait ce qu’on a si souvent appelé la « frontière de fer, » de Dunkerque à Bâle ; lorsque notamment dans ces régions du nord il créait toutes ces places fortes qui ont sauvé deux fois l’intégrité française, en 1794 comme en 1712, — Condé, Valenciennes, Bouchain, Cambrai sur l’Escaut, — Maubeuge, Landrecies sur la Sambre, — Avesnes, Rocroi, entre la Sambre et la Meuse, — Givet, Mézières, Sedan sur la Meuse ; lorsque Vauban accomplissait toutes ces œuvres d’un art savant et prévoyant, il ne songeait qu’à opposer un front inexpugnable à une invasion venant par le nord. Tout était calculé dans ce sens : faire face à l’ennemi assaillant la frontière du nord, fermer les trouées au bout desquelles est Paris, en se ménageant en arrière comme une suprême ressource de défense toutes ces lignes stratégiques de la Marne, de l’Aisne, de l’Oise, de la Somme, fortifiées elles-mêmes de façon à pouvoir disputer le terrain et retarder la marche de l’envahisseur. C’est Landrecies qui sauvait la France au commencement du XVIIIe siècle en laissant à Villars le temps de ressaisir la victoire à Denain. C’est Maubeuge qui arrêtait l’invasion au mois d’octobre 1794 en laissant à Jourdan le temps d’aller vaincre Cobourg à Wattignies. C’est sur la Marne, sur l’Aisne, sur l’Oise que Napoléon, réduit à la dernière extrémité, prodiguait des miracles de génie qui faillirent faire reculer la coalition. C’est là en raccourci le rôle de ce vieux système défensif de la France. Qu’est-il arrivé cependant en 1870 ? Par une combinaison de fatalités meurtrières qui ne s’est jamais rencontrée à ce degré, même aux heures les plus critiques, même en 1814, tout s’est trouvé soudainement interverti. L’invasion, libre de se porter en avant après ses premières et décisives victoires, s’est vue en un mois de guerre dans cette position où c’était elle désormais qui pouvait se servir contre nous de ces lignes de la Marne, de l’Aisne, de l’Oise, — où elle pouvait prendre à revers les places du nord aussi bien que les Vosges. La destination de ces places du nord se trouvait par le fait annulée ou du moins transformée, et, chose nouvelle, la tête de défense contre l’ennemi de ce côté était maintenant non plus sur l’Escaut ou sur la Sambre, à Valenciennes ou à Maubeuge, mais sur un seul point de l’Oise, à La Fère, sur la Somme, à Péronne et à Amiens, ou à la petite citadelle de Ham. Voilà la situation.

Même dans ces conditions si étranges, si prodigieusement aggravées ou interverties, le nord pouvait être un puissant et efficace retranchement pour la défense, s’il y avait eu un noyau de force militaire, un commencement d’organisation, une direction. Tout manquait au premier instant dans le nord aussi bien et plus encore que dans l’est. Il y avait même des places dont l’armement n’était pas complet. Quant à des élémens militaires réguliers, il n’y en avait d’aucune espèce. Les forteresses étaient occupées par des mobiles, par des gardes nationaux, tout au plus par quelques détachemens de conscrits ramassés au hasard dans des dépôts. Les Allemands ne s’y méprenaient pas, ils voyaient que dans tous les cas ils avaient du temps devant eux, et voilà comment ils s’étaient avancés avec une imperturbable assurance jusqu’à Paris, se bornant à laisser des postes d’observation de l’Oise à la Normandie, attendant le moment de pousser plus loin l’invasion.

Malgré leur vigilance, ils se risquaient souvent beaucoup, ces implacables envahisseurs de la France, ils comptaient sur l’ascendant de la victoire et sur la désorganisation qu’ils rencontraient partout. On demandait à cette époque à des officiers prussiens s’ils ne craignaient pas d’être surpris en s’aventurant ainsi au milieu de toutes les lignes intérieures de la France, et ces officiers répondaient qu’ils n’avaient point d’inquiétudes sérieuses, que le temps de l’audace était passé pour les Français. Ils auraient pu dire tout au moins que le temps du bonheur était passé pour nous ; mais si l’invasion avait pour elle l’audace et le bonheur, sans parler de la dangereuse et impitoyable habileté de ceux qui la conduisaient, elle avait encore plus d’un combat sanglant à livrer, et même dans ces contrées du nord, du nord-ouest, où tout semblait pour le moment immobile, sur cette longue ligne qui va de la basse Seine à la Meuse en passant par Amiens, par Saint-Quentin, elle allait rencontrer une certaine résistance facile à vaincre sans doute en Normandie, plus tenace dans le nord proprement dit. Ici l’invasion allait trouver un adversaire assez habile pour lui opposer, à l’abri de ses fortes positions, une méthodique stratégie. En un mot, ce que Chanzy essayait sur la Loire et sur la Sarthe, ce que Bourbaki poursuivait dans l’est, le général Faidherbe le tentait à sa manière dans le nord. C’est encore un des épisodes de cette guerre tourbillonnant autour de Paris muet, retranché du monde et attendant la délivrance dans ses lignes hérissées de feux.

 
I

La campagne du nord ne commençait par le fait qu’aux derniers jours de novembre 1870, à la chute d’Amiens, le premier des postes de la Somme tombé au pouvoir de l’ennemi. Que s’était-il passé jusque-là dans les deux camps ? Au moment où l’invasion arrivait devant Paris au 19 septembre, elle ne pouvait songer à s’étendre sur-le-champ, à dépasser l’aire stratégique déjà fort étendue qu’elle occupait. Elle avait besoin de régulariser, de garantir ses communications, peu menacées, il est vrai, mais gênées par quelques places dont elle n’avait pu avoir raison du premier coup. Elle ne disposait pas d’ailleurs de toutes ses forces. Elle était provisoirement obligée de laisser autour de Metz plus de 200,000 hommes pour garder Bazaine et son armée. Strasbourg et les places de l’Alsace retenaient plusieurs divisions. Que la zone d’occupation dût s’étendre à mesure que la guerre se prolongerait, c’était surtout l’affaire des circonstances ; les chefs de l’état-major prussien y étaient préparés, et ils ne doutaient point assurément de pouvoir faire face à toutes les entreprises qui s’imposeraient à eux lorsqu’ils auraient retrouvé la libre disposition de leurs forces. Ils se proposaient ce jour-là d’aller enlever Amiens et -de faire de cette place le pivot des opérations nouvelles qu’ils entreprendraient, qu’ils pourraient diriger alternativement, d’un côté vers le nord s’il y avait quelque apparence d’armée française, d’un autre côté vers Rouen, la basse Seine et la mer. Pour le moment, on ne pouvait aller jusque-là.

La première préoccupation des chefs prussiens était de mettre à l’abri de toute menace l’investissement de Paris, d’assurer leurs communications, qui devenaient définitivement libres à partir du 15 octobre par la chute de Soissons, de s’organiser enfin de façon à vivre sur le pays conquis, en tirant des contrées environnantes tout ce qu’on pourrait, fût-ce par les plus impitoyables rigueurs de la guerre. Du côté du sud, sur la rive gauche de la Seine, l’état-major allemand à peine établi à Versailles s’était immédiatement occupé, on le sait, d’envoyer des forces dans la direction d’Orléans en même temps que vers Chartres et vers l’Eure. Du côté du nord, sur la rive droite, le général comte de Lippe était avec une division de cavalerie sur la ligne de Senlis, Clermont et Beauvais, couvrant les magasins créés à Chantilly. Le prince Albrecht de Prusse, le fils du vieux prince Albrecht qui vient de mourir, était avec un régiment de uhlans, quelques bataillons d’infanterie et de l’artillerie, à Pontoise et à Beaumont, observant la route de la Normandie. Ces éclaireurs de l’invasion avaient certes fort peu à faire pour conquérir ou pour garder leurs positions ; ils avaient tout au plus à craindre quelques échauffourées tentées avec plus de bonne volonté que de succès par des détachemens informes de mobiles ou par des bandes de francs-tireurs dispersées autour de Paris. C’était en définitive une période d’établissement pour l’armée allemande, de réorganisation confuse pour la France atterrée et foulée par la conquête. D’où pouvait venir la résistance ? de quels élémens disposait-elle ? Qui pouvait la coordonner et la diriger ? Le gouvernement de Paris, enfermé dans sa grande prison, n’avait plus aucun moyen d’action extérieure ; il ne savait plus rien et ne voyait plus rien à travers les sombres lignes prussiennes qui lui dérobaient le théâtre mobile de l’invasion et de la guerre. Le gouvernement de Tours n’avait de souci que pour la Loire, et ne songeait tout au plus qu’à fondre les derniers débris de la vieille armée avec des mobiles rassemblés en toute hâte dans ce 15e corps, qui allait devenir le premier noyau de l’armée nouvelle. Les autres parties de la France étaient délaissées, livrées à elles-mêmes. Je ne parle point encore du nord proprement dit. La Normandie quant à elle, la Normandie tout ouverte, riche, sans protection, se sentait la première en péril. Elle était dans une anxiété singulière que la proximité de l’ennemi ne justifiait que trop sans doute et que la confusion du lendemain d’une révolution aggravait encore. A chaque instant, on croyait voir arriver les Prussiens, et un jour même, avant la fin de septembre, le télégraphe annonçait jusqu’à Caen et à Évreux qu’ils s’avançaient décidément. Ce n’était qu’une panique ; l’émotion ne fut pas moins extraordinaire partout. Le fait est qu’entre l’invasion et Rouen il n’y avait que deux faibles lignes de défense, la petite rivière de l’Epte d’abord, puis plus bas une autre petite rivière, l’Andelle, toutes les deux coulant à peu près parallèlement entre le chemin de fer qui relie Amiens à la Normandie et la Seine. Dans l’intervalle se déroulent les plateaux du Vexin, dont la richesse devait être un appât pour l’ennemi. La défense de ces deux lignes médiocres, qu’on ne voulait pas cependant livrer sans combat, reposait tout entière sur le commandant militaire de Rouen, le général Gudin, qui ne comptait pas un soldat régulier sous ses ordres, qui n’avait que des mobiles fort novices, et sur un homme de dévoûment, de courage, qui allait disposer de forces plus apparentes que réelles. Ce chef improvisé était un député au corps législatif, Normand lui-même, M. Estancelin, qui au lendemain du 4 septembre avait reçu du gouvernement de la défense nationale le titre et les pouvoirs de commandant-général des gardes nationales des trois départemens de la Normandie, la Seine-Inférieure, le Calvados et la Manche.

M. Estancelin était arrivé à Rouen plein d’ardeur, non pour se mettre en lutte avec l’autorité militaire auprès de laquelle il se trouvait placé, mais pour être avec elle à l’action et à la peine, si on ne pouvait être ensemble au succès. Il portait dans sa mission une double pensée, une double résolution : faire pour la défense tout ce qui serait possible, organiser, habiller, équiper les gardes nationales, qui n’existaient même pas, ou qui du moins n’existaient qu’à Rouen et à Elbeuf, pour les conduire à l’ennemi, et en même temps maintenir énergiquement l’ordre, contenir tous les déchaînemens révolutionnaires. Ce n’était vraiment pas une œuvre facile dans des conditions où il y avait tout à faire et où il fallait tout faire au plus vite. Les difficultés étaient de toute nature, militaires, financières, politiques. M. Estancelin avait emporté en quittant Paris les plus libérales promesses du gouvernement ; mais au moment de s’occuper de l’habillement, de l’équipement, on ne recevait plus rien, ni argent ni mandats. L’armement était dans le plus déplorable état, il n’y avait ni fusils ni canons ; la ville de Rouen avait pour toute défense quelques vieilles pièces hors de service. On pouvait tout trouver en Angleterre ; mais bientôt survenait un décret interdisant aux départemens et aux villes l’achat des armes à l’étranger, pour réserver à une commission supérieure d’armement, qui venait d’être créée à Tours, le monopole des opérations de ce genre, et le décret avait ce résultat singulier, que d’un coté on ne pouvait plus rien acheter à l’étranger, et que de l’autre on ne pouvait rien obtenir de la commission supérieure de Tours. Le gouvernement envoya quelques batteries d’artillerie qui étaient loin de suffire.

Ce n’est pas tout ; les conditions politiques étaient des plus graves, Rouen avait échappé aux désastreuses dominations démagogiques qui régnaient à Lyon, à Marseille, à Toulouse. Les mêmes élémens de désordre existaient cependant. Les agitateurs du radicalisme et de l’Internationale se réunissaient dans un « comité de vigilance, » et naturellement on criait à la trahison, on réclamait la dissolution du conseil municipal, la destitution de tous les fonctionnaires, l’enrôlement des congréganistes, la levée en masse, le droit de former des corps-francs « en dehors de l’action des autorités, » etc. On était obligé de se débattre avec ces turbulences, qui ne faisaient qu’ajouter à la confusion. Malgré ces difficultés de toute sorte, on agissait cependant autant qu’on le pouvait ; on travaillait de son mieux à s’organiser et à s’armer. Le général Gudin, établissait les forces dont il disposait sur l’Andelle, faute de pouvoir couvrir la première ligne de l’Epte, et de son côté M. Estancelin, avec un détachement de la garde nationale de Rouen, tentait aux derniers jours de septembre une reconnaissance assez hardie jusqu’à Mantes, où la présence, des Prussiens avait été signalée ; on poussa même jusqu’à Meulan. C’est la seule force française qui se soit approchée si près de Paris pendant cinq mois, Malheureusement c’était une reconnaissance inutile, il n’y avait eu que quelques coureurs ennemis qui avaient disparu. Les Prussiens n’arrivaient pas par Meulan et par Mantes, ils arrivaient d’un autre côté, et ce qui n’était qu’une panique quelques jours auparavant devenait bientôt la plus triste réalité.

L’invasion qui menaçait la Normandie se dessinait en effet dès le 9 octobre, sur l’Epte, par Gisors. Elle était conduite par le prince Albrecht, qui avait 4,000 hommes et deux batteries d’artillerie pour occuper une ville sans défense. Sans doute c’était un malheur que cette première ligne fût ainsi abandonnée, puisqu’on livrait le Vexin aux déprédations ennemies. Ceux qui étaient chargés de couvrir Rouen cédaient évidemment à la plus douloureuse nécessité pour échapper à l’inévitable désastre qui les attendait, s’ils avaient voulu courir la chance de soutenir le choc de l’ennemi sur une ligne si avancée avec les médiocres forces qu’ils avaient à leurs ordres. On s’était borné à envoyer, assez inutilement, il faut l’avouer, quelques compagnies de mobiles, qui étaient arrivées le matin de l’attaque, et qui se dispersaient aux premiers sifflemens des obus prussiens. Le prince Albrecht ne se montrait pas moins irrité à son arrivée à Gisors, non pas précisément pour cette défense des mobiles, mais parce que non loin de là, au passage de l’Epte, ses soldats avaient été un instant arrêtés dans leur marche par les habitans de la commune de Bazincourt. Ces braves gens, sans se laisser émouvoir par l’inégalité de la lutte, s’étaient courageusement battus. Ils avaient des morts et des blessés, ils avaient aussi fait du mal à l’ennemi., qu’ils avaient tenu en échec pendant quelques heures. Le prince Albrecht ne parlait de rien moins que de brûler le village ; il crut sans doute être fort humain en se bornant à exercer d’impitoyables représailles contre de malheureux Français qui n’avaient fait que défendre leurs foyers, et ici, par cet épisode sanglant de Bazincourt, qui marquait les premiers pas des Prussiens en Normandie, je voudrais montrer le caractère nouveau, ineffaçable, que prenait de plus en plus cette invasion allemande.

Jusque-là, on n’était point sorti des règles militaires. Maintenant, à mesure que les Prussiens s’avançaient en France, la lutte commençait à changer de nature et devenait farouche. Ah ! sans doute la guerre est toujours la guerre, une invasion est toujours une invasion. Toutes les fois qu’on déchaîne les passions meurtrières, qu’on jette un peuple sur un autre peuple, on peut s’attendre à voir se dérouler le lugubre spectacle des massacres organisés, des villes incendiées, des extorsions de la soldatesque, des représailles instantanées et sanglantes, des réquisitions à main armée et des ruines ; mais ce n’étaient là, jusqu’ici, on pouvait le croire, que des violences accidentelles de la guerre. Ce qu’il y a de particulier dans ce grand conflit de 1870, c’est l’esprit même qui préside à l’invasion, qui organise la destruction au lieu de la limiter, qui transforme en usage calculé et méthodique ce qui n’était que l’excès ou la fatalité du combat. Les Allemands ont eu le mérite d’inventer ou de perfectionner ce qu’un écrivain étranger, qui ne leur est pas défavorable, le colonel Rüstow, appelle « la guerre de terreur. » Ils ont notamment employé deux procédés au moins étranges. L’un de ces procédés est le système des otages, qui a été pratiqué dans la plus large mesure, et dont le dernier mot a été l’envoi d’un membre de l’Institut de France, de M. le baron Thénard, en Allemagne, — sans doute par suite du respect bien connu des Allemands pour la science ! Cet abus de la force généralisé, appliqué à propos de tout, par prévention ou comme garantie, est-ce un droit légitime de la guerre ? C’est une question d’équité et d’honneur entre les peuples civilisés. Un autre procédé consistait à rendre les villes entières, les villages responsables de la moindre mésaventure d’un soldat allemand, à considérer comme des bandits de simples gardes nationaux, à traiter la moindre résistance par le fer et le feu, par la fusillade et le pétrole, à promener partout enfin une loi du talion implacable et aveugle. C’était l’esprit de la guerre.de trente ans se réveillant en plein XIXe siècle, et mieux encore c’était, selon le mot du colonel Rüstow, « la destruction ordonnée de sang-froid, dans le plus grand calme. »

Au même instant, dès le mois d’octobre, ce système éclatait dans toute sa violence partout où passait l’invasion. Je ne parle pas des villes ouvertes, bombardées et brûlées après le combat, comme Châteaudun. Dans le pays chartrain, le petit village d’Ablis était livré aux flammes avec des raffinemens cruels en expiation du désastre d’un escadron de hussards surpris par une bande française. Dans les Ardennes s’accomplissait un drame qui vient de se dévoiler devant les tribunaux. Un sous-officier allemand avait été tué dans un engagement avec des francs-tireurs, non loin du village de Vaux. Le lendemain, une colonne ennemie arrivait, on s’empara de tous les hommes qu’on put saisir, ils étaient quarante, et on les enferma dans l’église en les prévenant qu’ils allaient être décimés. Le chef du détachement allemand, c’était un colonel de landwehr prussienne, tint une façon de conseil de guerre au presbytère ; il pressait le curé, pour en finir, de désigner les trois plus mauvais sujets de l’endroit, qui seraient punis pour les autres. Le curé se refusait énergiquement à cette complicité, il répondait que dans son village comme partout il y avait du bon, du médiocre et du mauvais, mais qu’il n’y avait aucun coupable, que personne n’avait fait le coup de feu, et le brave prêtre s’offrait lui-même en sacrifice pour ses paroissiens. Touché de l’émotion et du dévoûment de l’honnête ecclésiastique, le colonel s’écriait : « Pensez-vous, monsieur le curé, que c’est avec plaisir que j’exécute cet ordre venu de haut ? » De guerre lasse, on prit un casque où l’on mit des billets, et on le fit passer aux prisonniers en leur disant de tirer au sort. Que se passa-t-il entre ces malheureux enfermés dans l’église pendant soixante-seize heures ? Toujours est-il que trois victimes furent désignées, non par le sort, mais à la majorité des voix, et un peu sans doute par un abus d’influence de quelques-uns des prisonniers. Les trois sacrifiés, malgré leurs supplications et leurs protestations, furent conduits auprès du cimetière, où ils furent fusillés, en présence du curé, qui les accompagnait au supplice, et du colonel prussien, qui était auprès du curé, le soutenant au moment de la détonation.

Ce qui se passait à Vaux était à peu près justement ce qui arrivait à Bazincourt après le combat de l’Epte. On avait réussi à préserver le village de l’incendie, mais huit habitans furent saisis comme bandits. On parvint encore, à force de démarches, à sauver trois des prisonniers, qui reçurent la bastonnade. Les cinq autres furent impitoyablement fusillés. Il y avait parmi eux un vieillard septuagénaire qui n’avait fait que se défendre dans sa maison. Peu après, les Prussiens, définitivement établis à Gisors, rayonnaient tout autour, allant à Vernon, aux Andelys, à Hebécourt, à Écouis, et déployant partout sur leur passage les mêmes procédés de violence. Ainsi se manifestait cette invasion de la Normandie, conduite par un prince de taille effilée, de santé assez frêle, qui suivait en ce moment-là une cure de lait en ordonnant des exécutions, des bombardemens et des réquisitions !

Les Prussiens, dans ce premier mouvement sur la Normandie, ne dépassaient point en réalité une certaine ligne entre Gournay, par où ils se rapprochaient du chemin de fer d’Amiens à Rouen, et la Seine, par où ils rejoignaient les autres détachemens allemands, qui sur la rive gauche atteignaient déjà les contrées de l’Eure. Ils complétaient ainsi de ce côté le cercle d’avant-postes destiné à protéger l’armée de siège campée autour de Paris, en étendant le rayon de ravitaillement. C’était là ce que se proposaient provisoirement les chefs de l’état-major de Versailles. Ce n’est pas cependant que cette occupation dont Gisors restait le centre fût toujours paisible. Pendant près de deux mois au contraire, sur toute cette ligne de Gournay à la Seine, on se battait incessamment et quelquefois vivement ; on se battait à Formerie, à Écouis, au Thil, à Vernon, où les mobiles de l’Ardèche, vaillans et alertes montagnards, tenaient vigoureusement tête aux Prussiens, puis plus loin, au-delà de la Seine, dans l’Eure. Ce n’était point assurément une guerre de savante stratégie, c’était plutôt une série d’escarmouches que le gouvernement et les préfets exagéraient souvent de la manière la plus fantastique, mais qui en définitive avaient pour objet et parfois pour résultat de harceler l’ennemi, de le dégoûter des incursions trop hardies, de le troubler dans ses réquisitions. Par le fait, on ne perdait pas de terrain, on regagnait des villages qu’on avait d’abord abandonnés, on prenait de la hardiesse dans ces mêlées incessantes où l’on se rencontrait avec les Prussiens, et toutes ces forces éparses, agitées, occupées à batailler en avant de la vallée de l’Andelle, finissaient par former ce qui s’est appelé l’armée de Normandie.

C’était, à dire vrai, une armée un peu étrangement composée. Elle comptait, sans parler des gardes nationales, deux régimens de cavalerie, le 3e de hussards et le 12e de chasseurs, envoyés par le gouvernement, de l’infanterie de marche formée en toute hâte, des mobiles de plusieurs départemens, même de départemens assez éloignés, des mobilisés du pays, et une nuée de francs-tireurs, d’éclaireurs, de guides tourbillonnant de tous les côtés. Les gardes nationales, prises en masse, auraient pu réunir plus de 200,000 hommes : c’était le nombre, c’est-à-dire une force d’ostentation, plus embarrassante que capable de servir à une action sérieuse. L’armée proprement dite, avec un peu de temps et sous une discipline énergique, aurait pu fournir un noyau de 20,000 ou 25,000 hommes, peut-être un peu plus. Le commandement, d’abord partagé entre le général Gudin, comme chef militaire, et M. Estancelin, comme chef des gardes nationales, passait bientôt tout entier au général Briand, chargé de la direction supérieure des opérations devant l’ennemi. Le général Briand avait certainement assez à faire pour organiser et conduire ces forces, peu propres encore à une campagne régulière, suffisantes du moins pour contenir l’ennemi, pour couvrir Rouen d’une apparence d’agitation militaire. C’est dans un de ces corps improvisés pour la défense de la Normandie que se trouvait alors et qu’est resté jusqu’au bout un jeune officier perdu dans la foule pour servir son pays, inconnu de son général aussi bien que de ses soldats, réduit à cacher le duc de Chartres sous le nom du capitaine Robert le Fort.

On avait refusé une place dans l’armée française aux princes d’Orléans accourus à Paris au lendemain du 4 septembre. Ils étaient repartis tristement pour l’Angleterre ; seulement deux d’entre eux étaient sortis par Boulogne pour rentrer par Le Havre, et tandis que le prince de Joinville se rendait à Tours frappant à toutes les portes, sollicitant sans se lasser le droit de combattre pour la France, le duc de Chartres s’arrêtait à Rouen, Il avait voulu d’abord s’engager dans un bataillon de mobiles, il n’avait pas de papiers à produire. Il ne savait trop que faire lorsqu’il rencontrait dans les rues de Rouen un officier qu’il connaissait, M. de Beaumini, attaché à l’état-major de M. Estancelin. On allait aussitôt ensemble chez le commandant des gardes nationales de la Normandie. Quelle que fût sa bonne volonté, M. Estancelin faisait remarquer au duc de Chartres que le gouvernement ne tolérerait pas sa présence dans l’armée française, que son nom était un obstacle à la réalisation de son désir. — « Que m’importe mon nom ? dit le prince ; je veux me battre pour mon pays ; si vous ne voulez pas de moi, je trouverai des officiers de francs-tireurs moins difficiles, et j’irai me faire casser la tête avec eux. » Alors on concertait cette pieuse fraude de patriotisme qui est devenue, comme on l’a dit, une des légendes de la guerre. Le duc de Chartres disparaissait, il ne restait plus que le capitaine Robert le Fort né en Lorraine, établi lui-même en Amérique et venu tout exprès pour prendre du service. Dès le lendemain, le capitaine Robert le Fort allait prendre le commandement des guides de la Seine-Inférieure dans la forêt de Lyons, aux avant-postes, où il passait près de deux mois, se battant en soldat qui avait fait la guerre en Italie et aux États-Unis, montrant autant de zèle que de coup d’œil, prenant rapidement, par sa bonne grâce, par son intrépidité, un véritable ascendant sur tous ceux qui l’entouraient, qui reconnaissaient très volontiers sa supériorité, et qui l’aimaient sans le connaître. Le secret devait rester entre M. Estancelin, le colonel Hermel, son chef d’état-major, et M. de Beaumini ; il a été gardé jusqu’au bout.

Ce qu’il y a de singulier, c’est que pendant cinq mois de guerre rien n’ait trahi ce mystère du dévoûment patriotique d’un jeune prince abdiquant son nom et son rang pour servir obscurément son pays, On répétait un peu partout, il est vrai, que le duc de Chartres était en France, même qu’il était en Normandie. Les journaux étrangers racontaient toute sorte d’histoires. Personne ne savait la vérité, sauf ceux qui ne la disaient pas. A cette époque, un personnage allemand se rendait chez le duc d’Aumale à Londres, et il lui demandait s’il était vrai que le duc de Chartres fût en France, où il se trouvait, sous quel nom il servait ; c’était un envoyé de la reine de Prusse qui désirait savoir ces détails pour que le prince pût être traité avec égard, s’il avait le malheur d’être pris ou de tomber blessé aux mains des Allemands. Le duc d’Aumale répondait qu’en effet son neveu était vraisemblablement en France, on ne savait où, que certainement il faisait son devoir là où il était, et qu’il n’avait rien de plus à désirer que de suivre la fortune de tous les soldats français exposés comme lui. Plus d’une fois cependant le duc de Chartres avait à passer par de dangereuses épreuves. Un jour, étant en service à Rouen pour quelques heures, il dînait chez M. Estancelin. Un des convives, le colonel La Perrine, commandant d’un régiment de mobilisés de la Seine-Inférieure, ancien-officier de chasseurs d’Afrique, se mettait tout à coup à évoquer le souvenir de ses campagnes de l’Algérie et du duc d’Orléans, sous lequel il avait servi. Il parlait avec attendrissement du prince, de ses qualités brillantes, de sa mort, de ses deux fils, qu’il avait vus tout enfans. Le duc de Chartres, la tête baissée, rouge d’émotion, avait de la peine à se maîtriser ; il se contint pourtant, et on ne s’aperçut pas de son trouble. D’autres fois il avait à écouter dans les camps les plus étranges conversations sur sa famille, sur lui-même. Il mettait tous ses soins à ne point éveiller un soupçon ; il était si bien inconnu que pendant ces quelques mois il a pu passer des guides de la Saine-Inférieure à l’état-major de l’armée de Normandie, puis à l’état-major du 19e corps, formé à Cherbourg, être régulièrement commissionné comme officier, être proposé pour le grade de chef d’escadron, pour la croix de la Légion d’honneur, sans que le général Briand, le général Dargent, le général Chanzy, M. Gambetta, le général Le Flô lui-même, aient su quel était l’officier qu’ils avaient auprès d’eux, qu’ils proposaient ou qu’ils nommaient. Quoi encore ? Lorsque vint l’armistice, ayant été chargé pour la France de négocier la délimitation de l’occupation étrangère, et s’en étant tiré à son honneur, Robert le Fort avait la bizarre fortune de recevoir l’accolade républicaine d’un préfet de M. Gambetta, qui le remerciait avec effusion du service qu’il venait de rendre, et qui ne se doutait certainement pas qu’il embrassait une « altesse » dans le jeune officier revenant de sa mission vêtu d’une peau de bique, couvert de neige.

Aux premiers momens, aux mois d’octobre et de novembre, pendant que de tous côtés on brodait des histoires sur lui, le capitaine Robert le Fort était tout simplement dans la forêt de Lyons, aux avant-postes de cette armée de Normandie occupée à tenir tête aux Prussiens, à leur disputer un pont de la Seine, un village, une réquisition d’avoine ou de blé.


II

Elle pouvait sans doute se maintenir, cette armée, elle pouvait jouer en avant de Rouen ce rôle de défense tourbillonnante, tant que l’invasion ne prenait pas un caractère plus décidé, des proportions plus sérieuses. Ceci dépendait de ce qui se passait dans le nord et de ce que feraient les Allemands, surtout après la chute de Metz, qui leur rendait 200,000 hommes, — de ce qui pouvait aussi survenir à Paris ou même sur la Loire. Au nord, les ressources de la défense n’étaient pas aux premiers jours beaucoup plus grandes qu’en Normandie. Le nord était, il est vrai, couvert par ses places ; mais ces places avaient été épuisées de matériel au profit de Paris, de même que les dépôts d’infanterie établis dans la contrée étaient épuisés d’hommes au profit du centre de la France et des corps formés sur la Loire. Pour toute cavalerie, il y avait un dépôt de dragons qui pouvait fournir quelques cavaliers d’escorte, et il restait à Lille une seule batterie d’artillerie hors d’état de marcher. On avait nommé, bientôt après le 4 septembre, un commissaire extraordinaire de la défense pour les quatre départemens du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et de l’Aisne : c’était un médecin, M. Testelin, qui naturellement avait toute l’aptitude d’un homme complètement étranger aux choses militaires. M. Testelin, fort embarrassé de sa situation, s’était adjoint le directeur des fortifications de Lille, le colonel Farre, immédiatement élevé au grade de général, et on s’était mis à l’œuvre. Sur ces entrefaites, vers le 22 octobre arrivait le général Bourbaki, envoyé par le gouvernement de Tours, après sa romanesque sortie de Metz pour prendre le commandement supérieur de la région du nord. Bourbaki avait certes bien peu d’illusions. Sous son énergique impulsion cependant, avec le concours du général Farre, resté auprès de lui comme chef d’état-major, l’organisation à peine ébauchée se coordonnait, et prenait rapidement une certaine consistance. On développait l’artillerie, on multipliait les approvisionnemens de guerre, on créait un petit noyau de cavalerie avec quelques escadrons de dragons et de gendarmes. Quant à l’infanterie, elle se composait de régimens de marche organisés dans les dépôts et de bataillons de mobiles pris dans le pays ou appelés des départemens voisins.

Une circonstance d’ailleurs favorisait de jour en jour la formation de cette armée nouvelle. C’est par le nord que passaient tous les officiers, les sous-officiers qui s’étaient dérobés à la capitulation de Sedan, ceux qui s’échappaient des prisons d’Allemagne, et bientôt les évadés de Metz. De ce nombre étaient le colonel Lecointe, qui venait de commander un régiment de la garde et qu’on faisait général, le chef d’escadron Charon, à qui on donnait le commandement de l’artillerie. Le général Faidherbe assure qu’on retrouvait ainsi près de 300 officiers ; c’était un élément précieux pour l’armée du nord, qui s’en est toujours ressentie.

Au demeurant, vers la mi-novembre, on était arrivé à créer six batteries nouvelles d’artillerie de campagne. On avait une première division d’infanterie à peu près en état de combattre et on organisait une seconde division. Avec ces forces destinées à former le 22e corps de l’armée française, le général Bourbaki allait se porter, sans perdre de temps, sur la ligne d’Amiens à Rouen, de façon à menacer l’ennemi par Beauvais et par Creil. On en était là quand tout à coup le gouvernement de Tours, cédant aux délations ridicules de quelques agitateurs des villes du nord, rappelait le général Bourbaki. C’était, on en conviendra, une étrange manière de servir la défense que d’enlever à cette armée naissante du nord un chef brillant et expérimenté au moment même où elle allait avoir à combattre, à supporter l’orage qui se préparait devant elle.

Que se passait-il en effet au camp prussien ? Jusque-là les Allemands s’étaient bornés en quelque sorte à contourner le nord sans y pénétrer. A deux reprises, il est vrai, ils avaient voulu remonter jusqu’à Saint-Quentin. Une première fois ils avaient échoué devant la résistance de la population bravement conduite au feu par le préfet de l’Aisne, M. Anatole de La Forge, blessé lui-même dans le combat. Une seconde fois ils s’étaient présentés de façon à s’ouvrir toutes les portes ; ils étaient entrés dans la ville, ils l’avaient rudoyée, rançonnée, puis ils s’étaient retirés en laissant derrière eux les plus violentes menaces. Maîtres de Laon depuis les premiers jours de septembre, de Soissons depuis le 15 octobre, ils se tenaient sur leurs lignes de Verdun à Compiègne et à Beauvais, s’éclairant de tous les côtés, bataillant avec les francs-tireurs de l’Argonne ou des Ardennes, observant à l’autre extrémité Amiens et la Somme. La chute de Metz, aux derniers jours d’octobre, changeait la face de la situation. Dès lors l’invasion, délivrée de ce grand souci, était en mesure d’agir plus énergiquement, d’étendre son action partout où elle sentait une résistance gênante. Tandis qu’une partie des forces de Metz, la deuxième armée, conduite par le prince Frédéric-Charles, hâtait sa marche sur la Loire, l’autre partie, la première armée, — Ier, VIIe, VIIIe corps et 3e division de cavalerie, — devait, sous le général de Manteuffel, se porter vers l’ouest en menaçant la région du nord. De cette première armée un corps, le VIIe, restait pour le moment à Metz pour surveiller le transport des prisonniers français, puis pour faire le siège de Thionville et de Montmédy. Une division était détachée devant Mézières, où elle allait être bientôt remplacée par de la landwehr, et une brigade était désignée pour aller investir La Fère. Avec le gros de ses forces, s’élevant, sans le VIIe corps, à 45,000 hommes, le général de Manteuffel s’acheminait dans la direction qui lui avait été assignée, et dès le 21 novembre il était sur l’Oise, ayant un de ses corps à Compiègne, l’autre à Noyon, jetant sa cavalerie en avant sur les routes du nord.

Le mouvement de Manteuffel, dans la pensée de l’état-major de Versailles, tendait vers Rouen et la mer, soit par Le Havre, soit par Dieppe ; mais avant de tenter la marche décisive en Normandie, il fallait s’assurer de l’importance des rassemblemens français au nord, et dans tous les cas Amiens était une position de premier ordre à enlever, parce qu’on avait ainsi tout à la fois un passage de la Somme et une tête de chemin de fer sur Rouen. La question, pour le général de Manteuffel, était de savoir ce qu’il avait réellement devant lui. Ce qu’il y avait, c’était cette jeune armée en formation à laquelle le gouvernement de Tours venait d’enlever son chef trois jours auparavant, de sorte qu’au moment du péril c’était un commandant provisoire, le général Farre, qui restait avec la responsabilité d’une décision des plus graves et d’une action prochaine. La petite armée française comptait non pas 35,000 hommes selon l’évaluation du colonel Rüstow, ni même 30,000 hommes comme le dit le major Blume, mais trois brigades, à peu près 17,000 hommes, et avec la garnison d’Amiens commandée par le général Paulze d’Ivoy, moins de 25,000 hommes. Avec cela, on avait à tenir tête à deux corps allemands et à une division de cavalerie. Malgré le désavantage de la situation, le général Farre n’hésitait pas à se préparer au combat. Tout considéré, ayant à la fois à sauvegarder Amiens, qu’on ne pouvait défendre directement, et à protéger Corbie qui couvrait sa ligne de retraite par le chemin de fer du Nord, le chef français allait s’établir entre la Somme et la petite rivière de l’Avre sur une série de positions, qui se reliaient à Amiens même et dont la petite ville de Villers-Bretonneux était le point culminant. On faisait bravement face à l’ennemi qui s’avançait par Breteuil, Montdidier et Roye.

Dès le 24 novembre, sur toute la ligne les engagemens partiels se succédaient, et le général de Manteuffel s’apercevait qu’il allait rencontrer une résistance sérieuse. Le 27, la lutte éclatait et elle était des plus vives à Dury, en avant d’Amiens, à Boves, à Longueau, à Gentelles, surtout à Villers-Bretonneux, où quelques détachemens de marins récemment arrivés se trouvaient aux prises avec les Prussiens. La défense seule de Villers-Bretonneux nous coûtait 114 morts. et 500 blessés. C’était la première action sérieuse de cette jeune armée du nord, qui peu auparavant n’existait pas et qui maintenant, sans être victorieuse, sans garder son terrain, se battait assez énergiquement pour infliger à l’ennemi une perte de plus de 1,500 hommes en restant elle-même maîtresse de ses lignes de retraite par Amiens et par Corbie. Malheureusement cette retraite, honorable après une rude journée, mais inévitable, laissait à découvert la ville d’Amiens, qui était le point essentiel pour les Allemands. L’armée une fois partie, Amiens n’avait d’autre protection que sa citadelle tournée au nord et quelques ouvrages en terre improvisés. L’armement était incomplet. La garnison du fort, après quelques désertions, se composait de 400 hommes, presque tous du pays. On ne pouvait prolonger la résistance qu’au prix de la destruction d’une partie de la ville. Tout cela était certainement favorable à l’ennemi qui, dès le 28, se rapprochait assez pour couvrir la citadelle de son feu, après l’avoir vainement sommée de se rendre. Le commandant de la place, le capitaine Vogel, était un officier énergique qui avait témoigné de la résolution jusqu’au bout, lorsque, visitant les bastions sous une grêle de projectiles, il tombait frappé à mort. C’était par le fait la désorganisation de la défense, qui restait confiée à un commandant de l’artillerie de la mobile d’Amiens et à une poignée d’hommes peu préparés à soutenir un siège, émus d’avance de se voir réduits à tirer sur leur propre ville. C’était la chute de la citadelle, qui, après un jour de feu, capitulait le lendemain devant une sommation nouvelle de l’ennemi. On était au 29 novembre. Les Allemands avaient ce qu’ils voulaient, ils tenaient Amiens.

Au moment enfin où la marche des événemens se dessinait ainsi vers le nord, la campagne, suspendue pour quelques jours après Coulmiers, allait recommencer sur la Loire, un suprême et sanglant effort allait être tenté sous Paris. Les faits se pressaient ou se préparaient, les uns menaçans, les autres propres à stimuler les courages et à réveiller les espérances. Ce qui est certain, c’est que de toutes parts à la fois éclataient les signes d’une crise qui pouvait être décisive. Une sorte de frisson courait en avant des lignes de l’invasion en Normandie, où le bruit de la prochaine sortie parisienne se répandait déjà. On sentait que l’heure de l’action était venue pour tous, et le général Briand, qui jusque-là s’était borné à tenir l’ennemi en respect en couvrant Rouen, Briand se décidait, lui aussi, à sortir de ses lignes de défense pour se porter en avant. Il se flattait de pousser jusqu’à Gisors, par une marche hardie, et de surprendre peut-être les Prussiens, le prince Albrecht lui-même. Il ne savait pas que le prince Albrecht, rappelé sous Paris, venait de quitter Gisors, où il avait été remplacé par le comte de Lippe, envoyé de Beauvais avec des Saxons. Ce qu’il savait encore moins, c’est qu’au même instant le comte de Lippe méditait un mouvement à peu près semblable en sens contraire. Les Allemands se proposaient de pousser jusqu’à Écouis, sur la route de Rouen, tout près de l’Andelle, en passant par Étrépagny et Tillières-en-Vexin. Le général Briand, de son côté, se disposait à marcher sur Gisors par les mêmes chemins. Si le chef français ne savait pas ce qui se passait devant lui, l’ennemi n’était pas mieux fixé sur nos mouvemens. On s’engageait de part et d’autre dans l’inconnu et dans l’imprévu. Le résultat inévitable était une des plus curieuses surprises de cette guerre, ce qui s’est appelé l’échauffourée d’Étrépagny, incident nocturne désastreux pour les Allemands, heureux pour les Français, mais en définitive inutile comme toutes les échauffourées qui ne changent pas la marche des événemens. La scène se passait à Étrépagny, gros bourg sur la route de Rouen, où les Allemands, forts d’un millier d’hommes d’infanterie avec 300 chevaux et deux pièces de canon, arrivaient le 29 novembre, et où ils s’arrêtaient le soir, buvant, se livrant à toutes les licences de la conquête, réquisitionnant même tous les pianos de l’endroit. Ces Saxons du comte de Lippe s’amusaient, puis s’endormaient de l’épais sommeil de l’ivresse, sans se douter absolument de rien. C’était justement cette soirée que le chef français avait choisie pour tenter son coup de main sur Gisors. Il avait, lui aussi, plusieurs colonnes, dont l’une, celle du centre, assez forte et dirigée par le général lui-même, touchait à Étrépagny vers minuit. Au signal imprévu de quelques vedettes ennemies donnant l’alarme, le général Briand, prenant ce qu’il avait de cavalerie, s’élançait impétueusement dans la grande rue du village, qui descend vers la petite rivière de la Bonde pour se relever au-delà par une pente douce. A la suite du général venait comme avant-garde un bataillon d’infanterie de marche heureusement assez solide et conduit avec fermeté par un officier de mérite, le commandant Rousset, aujourd’hui professeur à l’école de Saint-Cyr ; puis c’était le gros de la colonne avec de l’artillerie et des mobiles de la Loire-Inférieure, des Hautes-Pyrénées, des Landes, de la Seine-Inférieure.

Il faisait une nuit sombre et froide. Le bataillon Rousset, déjà engagé dans le village et ayant défilé en partie, ne tardait pas à essuyer une vive fusillade de la part des Saxons réveillés en toute hâte et en désordre. Le commandant qui était en avant, à la tête de ses premières compagnies, s’arrêtait à l’instant et se mettait en défense lorsqu’il entendait tout à coup un galop de chevaux derrière lui. Sans hésiter, comprenant que c’était nécessairement de la cavalerie ennemie qui essayait de se frayer un passage, il rangeait ses soldats sur les côtés de la route, et au moment où les cavaliers saxons arrivaient il ordonnait le feu. Plus de quatre-vingts chevaux tombaient pêle-mêle avec les hommes dans l’obscurité. C’était aussitôt une confusion indescriptible sur ce point et sur tous les autres points du village. Les mobiles entraient à leur tour, on pénétrait dans les maisons, on faisait main basse sur les Allemands, tuant ceux qui se défendaient, retenant les autres prisonniers. Tout était fini qu’on savait à peine ce qui venait de se passer. Seulement les morts encombraient les maisons et la rue. Or avait pris un canon. Les Saxons avaient perdu plus de 200 hommes, et ceux qui pouvaient échapper à la sanglante bagarre se sauvaient de toutes parts. Les Français restaient à coup sûr maîtres de ce singulier champ de bataille. Malheureusement cette victoire de surprise nocturne avait un terrible lendemain. Le général Briand, voyant qu’il ne pouvait plus songer à un coup de main imprévu sur Gisors, apprenant en même temps que ses autres colonnes avaient complètement échoué, ayant à craindre un retour offensif de l’ennemi aussitôt que celui-ci se serait reconnu, Briand s’était hâté de battre en retraite sans plus attendre, et les Prussiens, revenant furieux de Gisors sur Étrépagny, livraient le village aux flammes et au pillage. Vingt-quatre heures étaient à peine écoulées que les flammes de l’incendie rougissant l’horizon annonçaient aux populations la vengeance allemande !

Qu’on remarque bien ceci : l’échauffourée d’Etrépagny est du 30 novembre, la veille Manteuffel était entré à Amiens, et après avoir réduit la petite armée du nord à l’impuissance au moins pour quelques jours, il restait libre. C’était un événement des plus menaçans pour la Normandie et Rouen, qu’on pouvait jusqu’à un certain point essayer de protéger sur la ligne de l’Andelle contre l’invasion venant par la vallée de la Seine, mais qui étaient absolument découverts contre l’invasion venant d’Amiens. De ce côté, la défense eût été au pays de Bray, où l’on était peu préparé. Ce même jour du 30 novembre, il est vrai, Paris tentait son grand effort, et l’armée de la Loire se disposait à l’action ; mais que savait-on encore ? Le général Briand, chargé avant tout de couvrir Rouen, ne laissait pas de sentir le péril, ayant à tenir tête à un ennemi qui pouvait marcher sur lui de deux côtés, et même de trois côtés en comptant les forces allemandes lancées sur la rive gauche de la Seine. Il n’était pas sans souci en revenant de son aventure d’Etrépagny, quand tout à coup, le 1er décembre au soir, il recevait de Tours, avec la nouvelle de la sortie du général Ducrot sur la Marne, un ordre fait pour ajouter à son trouble. « Ramassez tout ce que vous pourrez, lui disait-on, et marchez vigoureusement sur Paris. » Ce qu’il y a de mieux, c’est que, pour faciliter les choses, une indiscrétion coupable ou frivole livrait cet ordre au public ; c’était dire tout haut aux Prussiens de Manteuffel qu’ils pouvaient s’avancer, qu’ils trouveraient la route libre puisque les forces françaises allaient remonter la Seine. Le général Briand, de plus en plus ému, se hâtait de faire connaître au gouvernement la gravité de la situation, le danger d’une marche de l’ennemi. Le préfet de la Seine-Inférieure, préoccupé de la sûreté de Rouen, mise en péril, intervenait de son côté. On répondait de Tours qu’il n’y avait point à s’inquiéter, que Manteuffel était rappelé en toute hâte sous Paris, que les Prussiens étaient assez occupés pour n’avoir pas le temps d’aller « se promener en Normandie. »

On vivait à Tours dans une telle atmosphère d’illusions ou de surexcitations, on était si bien renseigné, on traitait si étrangement les affaires les plus sérieuses, que M. Gambetta, déjà triomphant, disait dans ses dépêches à tous les préfets de France : « Grande victoire à Paris… Etrépagny enlevé aux Prussiens et Amiens évacué… Ce sera l’éternel honneur de la république d’avoir rendu à la France le sentiment d’elle-même, et l’ayant trouvée abaissée, désarmée, trahie, occupée par l’étranger, de lui avoir ramené l’honneur, la discipline, les armes, la victoire. L’envahisseur est maintenant sur la route où l’attend le feu de nos populations soulevées… » Cruel abus de la déclamation lorsqu’il s’agissait du salut du pays, et lorsque ce salut n’était possible que si on commençait par s’avouer la vérité, si on savait mettre dans cette défense de l’ordre, de la précision, une activité prévoyante, le sentiment de la gravité des choses. On se grisait de dépêches retentissantes et on trompait le pays. La « grande victoire de Paris » était malheureusement stérile. Étrépagny était « délivré » d’une singulière façon, — par le fer et le feu des Prussiens ! Manteuffel, au lieu de quitter Amiens pour se replier sous Paris, était déjà en marche sur Rouen le 1er décembre, poussant son VIIIe corps par Poix et Forges, son Ier corps par Breteuil et Gournay. Si on ne le voyait pas à Tours, on ne pouvait s’y méprendre en Normandie, et tout en préparant son mouvement « sur Paris, » le général Briand ne cessait de signaler le danger. M. Estancelin à son tour faisait une dernière tentative le 3 décembre en prévenant le gouvernement que l’ennemi se rapprochait d’heure en heure, qu’il n’était plus qu’à 8 lieues de Rouen, que, si le général Briand partait, la ville était menacée d’une occupation immédiate, et l’armée de Normandie pouvait être compromise.

Cette fois on envoyait un contre-ordre de Tours, ou du moins on laissait aux chefs militaires la liberté d’agir selon les circonstances ; mais on avait perdu deux jours en marches et en contre-marches, en efforts agités et confus pour le transport des troupes, du matériel, des approvisionnemens dans la direction de Paris. Tout était à refaire dans un autre sens, et on ne disposait plus que de quelques heures de nuit, si bien que lorsque l’ennemi, venant par Neufchâtel ou Forges, se présentait le 4 au matin à la hauteur de Buchy, en avant de Rouen, on était certainement peu en mesure de l’arrêter. On avait eu à peine le temps d’envoyer sur ce point une dizaine de mille hommes sous les ordres du capitaine de vaisseau Mouchez, tandis que sur la gauche M. Estancelin était chargé de protéger, avec ses gardes nationales, la ligne de Dieppe. Ces malheureuses troupes n’avaient pas même de vivres ; il y avait des corps qui n’avaient pas mangé depuis la veille. Que pouvait être une lutte ainsi engagée ? L’affaire de Buchy était moins une bataille qu’une mêlée assez rapide, où les mobilisés du colonel La Ferrine, les éclaireurs Mocquart se conduisaient avec quelque fermeté, et qui était bientôt suivie d’une retraite précipitée, bravement couverte par le 3e de hussards. Tout pliait sous le seul poids des Prussiens, qui arrivaient de divers côtés. Dès le soir, ils avaient coupé la ligne de Dieppe, ils étaient presque aux portes de Rouen. A chaque instant, le péril grandissait.

La défense de Rouen restait-elle encore possible ? Ce n’était plus seulement une question militaire, il faut le dire, c’était presque une question d’existence pour une ville ouverte que l’artillerie allemande, facilement maîtresse de positions dominantes, pouvait détruire en quelques heures. Était-on décidé à résister et le pouvait-on ? Dès l’après-midi du 4, le plus émouvant débat s’agitait entre l’autorité militaire et le conseil municipal réuni sous le coup de la débâcle de Buchy. Le conseil municipal, sans reculer devant l’extrémité d’une défense désespérée, offrant au contraire le plus énergique concours, tenait visiblement à ne pas sortir de son rôle, à laisser au chef militaire la responsabilité de la décision suprême. Le général Briand, de son côté, ne cachait pas que les circonstances étaient difficiles, qu’il s’agissait « de mettre en ligne 15,000 hommes contre 40,000 ou 50,000 ; » il ne déclarait pas moins que malgré tout il fallait résister, qu’une ville comme Rouen « ne pouvait se rendre sans tirer un coup de fusil, » que pour lui, « dût-il être seul, il présenterait sa poitrine à l’ennemi plutôt que de reculer, » qu’il espérait que ses troupes le suivraient. La vérité est que de part et d’autre les esprits flottaient entre la révolte du patriotisme poussant au combat et le sentiment de la difficulté, sinon de l’impossibilité d’une défense sérieuse. Les motions se succédaient, on parlait d’appeler la population tout entière sous les armes, de « sonner le tocsin. » Bref, on se séparait le soir après avoir résolu qu’il fallait résister à outrance, qu’on serait au combat le lendemain au point du jour.

Ce n’était pas tout cependant de décider la « résistance à outrance. » A mesure que la nuit s’avançait, la situation prenait un caractère de plus en plus redoutable. Le général Briand finissait par se demander si, avec les forces dont il disposait, il pouvait engager cette terrible partie sur d’informes lignes de défense à peine tracées aux abords de Rouen, s’il ne s’exposait pas lui-même à voir sa retraite coupée par les ponts de la Seine, aussitôt que les Prussiens auraient pris position avec leur canon sur les hauteurs qui dominent la ville. Soldat intrépide, mais obsédé du souvenir des catastrophes militaires qui se succédaient depuis quatre mois de guerre, il ne voulait pas « se laisser prendre dans une souricière, » comme il le disait, et le 5, avant que le jour parût, il se décidait précipitamment à se retirer sur Honfleur avec toutes ses troupes, emmenant les mobilisés comme les autres. Pendant ce temps, le conseil municipal, réuni à six heures du matin, restait seul, consterné de la situation qui lui était faites du sort qui attendait la ville et ne sachant plus à quel parti s’arrêter. Autour de lui les passions populaires commençaient à faire explosion. On vociférait au dehors contre le général Briand, contre le conseil municipal, qu’on accusait de trahison, d’intelligence secrète avec l’ennemi. Les agitateurs de toute sorte, jusque-là contenus à Rouen, ne laissaient pas échapper cette occasion d’exploiter une grande émotion publique. Ils pillaient des armes, non pas bien entendu pour aller à la rencontre de l’ennemi, mais pour assaillir l’hôtel de ville à coups de fusil, Les balles criblaient les croisées du palais municipal, de la salle même où siégeait le conseil. Les conseillers ne pouvaient sortir sans être outragés et violentés ; ils étaient prisonniers ; toujours menacés d’un assaut. Ces scènes étranges duraient depuis assez longtemps déjà, lorsqu’à deux heures de l’après-midi on apprenait que l’ennemi était aux portes de la ville, attendant les autorités municipales. Le maire refusait de se rendre à cette sorte d’injonction, et peu après un officier prussien, le major Sachs, escorté d’un piquet d’infanterie, entrait en pleine salle du conseil, déclarant qu’il prenait possession de la ville au nom de son général. — « Vous êtes ici par la force, répondit le maire ; les troupes françaises nous ont quittés ; ce matin, nous sommes contraints de subir vos ordres. » Le major Sachs demandait que la ville garantît la sécurité des troupes allemandes, on lui montra les marques de la fusillade un peu partout, ce qui pouvait lui faire entendre que les Allemands n’avaient qu’à se garantir eux-mêmes. Alors l’officier prussien, voyant les traces des balles, ne put s’empêcher de s’écrier. : « Ah ! vous avez à la fois, la révolution et l’occupation étrangère, c’est trop ! » C’était trop en effet. A dater de cette heure, la capitale de la Normandie était aux Prussiens pour plus de quatre mois.

Ainsi Amiens avait capitulé le 29 novembre, Paris avait échoué dans sa dernière sortie du 2 décembre, Rouen tombait le 5, Orléans voyait le même jour recommencer l’occupation étrangère. C’est le triste et dramatique commentaire de cette dépêche partie de Tours le soir du 1er décembre et disant à tous les préfets : « La victoire nous revient ;… elle nous favorise sur tous les points ! »


III

Tout n’était pas fini cependant, j’en conviens, même après ces coups multipliés de la mauvaise fortune, et au moment où contrairement aux calculs du gouvernement de Tours l’invasion trouvait le temps d’aller « se promener en Normandie, » la lutte continuait aux bords de la Loire sous Chanzy ; elle allait se rallumer à un autre côté dans cette région du nord dont Manteuffel venait de se détourner pour courir sur Rouen, et ici même ce n’est plus comme en Normandie une certaine confusion agitée, c’est une vraie campagne prudemment, habilement conduite par un chef qui réussit tout au moins à éviter les grands revers, s’il ne peut aspirer aux succès éclatans et décisifs. Je reprends cet écheveau d’opérations compliquées et obscures qui auraient pu devenir funestes aux Allemands, s’il y avait eu à Tours un gouvernement d’organisateurs au lieu d’un gouvernement d’agitateurs.

Manteuffel est le 5 décembre à Rouen. Une fois maître de ce centre de la Normandie, et après avoir laissé respirer un instant ses troupes, il forme des colonnes mobiles qu’il lance un peu dans toutes les directions, sur la rive gauche de la Seine, vers Honfleur, sur la rive droite, vers Dieppe, qu’on occupe bientôt, puis enfin vers Le Havre, la grande place de commerce, objet suprême de la convoitise allemande, qu’on essaie de menacer, qu’on voudrait enlever, qu’on enlèverait peut-être en brusquant une attaque, mais devant laquelle on s’arrête de peur de s’attarder dans un nouveau siège. En étendant l’occupation autour de Rouen, Manteuffel ne laisse pas d’avoir les yeux tournés vers Amiens et le nord, où il peut être à chaque instant rappelé. Ici en effet que se passe-t-il ? Avant de se jeter en Normandie, l’invasion a sans doute pris ses sûretés. Avec Amiens et La Fère, dont la prise est du 27 novembre, elle a, selon le mot du major Blume, « deux excellens points d’appui contre le nord. » Elle possède aussi la petite place de Ham. Si elle avait Péronne, elle serait maîtresse de la forte ligne de la Somme, elle va bientôt l’assiéger. Par la bataille de Villers-Bretonneux enfin, elle s’est assuré de ce côté quelques jours de répit en obligeant la petite armée française du nord à se replier vers Arras. Cette armée cependant, elle est loin d’avoir disparu dans la première épreuve du feu qu’elle vient de subir. C’est au contraire le moment où elle va se constituer définitivement pour reparaître sous un nouveau chef. Ce chef, c’est le général Faidherbe, récemment appelé d’Afrique pour succéder au général Bourbaki et prendre le commandement de toutes les forces françaises du nord.

Ancien élève de l’École polytechnique, officier de génie distingué, esprit studieux et réfléchi, le général Faidherbe était surtout connu pour ses services aux colonies et en Afrique. Désigné dès 1854, quoique simple capitaine, pour prendre le gouvernement du Sénégal, il s’en était tiré avec succès, menant tout à la fois les plus sérieux travaux d’organisation et d’incessantes expéditions de guerre, méritant d’être fait général après neuf ans de cette vie meurtrière pour sa santé. Il avait servi depuis en Algérie, où il employait ses loisirs à étudier les inscriptions numidiques. Au moment de la guerre, il avait désiré être appelé à l’armée du Rhin, on l’avait laissé en Afrique. Il arrivait maintenant de Constantine pour prendre la direction supérieure des opérations dans le nord. Le premier soin de Faidherbe, dès son arrivée vers les premiers jours de décembre, était de compléter l’organisation de son armée, c’est-à-dire du 22e corps, qu’on portait immédiatement à trois divisions, l’une sous le général Lecointe, l’autre sous le général Paulze d’Ivoy. Une troisième division, sous les ordres de l’amiral Moulac, comptait un régiment de fusiliers-marins qui était des plus solides. Bientôt on créait un 23e corps où les mobilisés entraient nécessairement pour une grande part. L’armée se trouvait ainsi composée de deux corps placés, l’un sous les ordres du général Lecointe, l’autre sous le général Paulze d’Ivoy. Elle n’a jamais dépassé de beaucoup 40,000 hommes ; aux meilleurs momens, elle ne comptait guère plus de 30,000 ou 35,000 hommes au feu. La seconde préoccupation de Faidherbe était naturellement de savoir ce qu’il ferait avec cette armée. Il sentait que, réduit à ses propres ressources, ayant peu de communications avec le reste de la France, dont il était séparé de tous côtés par l’invasion, il ne pouvait que bien difficilement frapper de grands coups ; mais il comprenait aussi que, protégé par les places du nord, ayant toujours ce puissant abri assuré dans ses retraites, il pouvait manœuvrer de façon à menacer incessamment l’ennemi, à l’inquiéter dans ses positions, en attendant, en cherchant l’occasion de pousser en avant par quelque entreprise plus décisive. C’était en un mot une guerre de tactique qui s’imposait d’elle-même, que la nature du champ d’opérations inspirait et favorisait.

Les jours étaient précieux. A peine arrivé, Faidherbe, sans perdre un instant, mettait en mouvement les trois divisions dont il pouvait déjà disposer. Une simple apparition des forces françaises vers Saint-Quentin suffisait pour faire reculer les détachemens ennemis. Dès le 9 décembre, le général Lecointe, par un vigoureux coup de main, enlevait la petite place de Ham, où il faisait 210 prisonniers. Trois jours après, on se présentait devant La Fère, qu’on ne pouvait sans doute se flatter d’enlever aussi aisément que Ham, mais que la présence des soldats français étonnait singulièrement. Ainsi cette armée du nord que les Allemands croyaient avoir détruite ou désorganisée le 27 novembre rentrait en campagne, et reversait sur les lignes ennemies avant le 15 décembre. La pensée du général Faidherbe était de se rejeter sur Amiens, de tenter l’attaque des positions prussiennes, et dans tous les cas de dégager par ses démonstrations la Normandie, la place du Havre, qu’on croyait déjà sérieusement menacée. Averti de ce changement de situation par les mouvemens de l’armée française aussi bien que par la rupture des lignes télégraphiques, entre La Fère, Amiens et Rouen, le général de Manteuffel ne tardait pas en effet à s’inquiéter, et se mettait aussitôt en mesure de ramener vers le nord une grande partie de son armée. Le VIIIe corps prussien, qui était à Bolbec, devait notamment regagner la Somme. Le chemin de fer de Rouen-Amiens, qu’on rétablissait au plus vite, était un moyen utile et rapide pour le transport des troupes. De Paris même, de l’armée du prince de Saxe, on envoyait des détachemens sur le nord, si bien que le 21 décembre les Allemands commençaient à se retrouver en force autour d’Amiens.

Ce qu’il y a d’assez étrange, c’est que le commandant du VIIIe corps prussien, le général de Gœben, a entrepris de prouver dans une relation récente que la marche du général Faidherbe n’avait eu nullement pour effet de dégager Le Havre, qu’on avait tout simplement renoncé à prendre ce port de commerce après avoir reconnu que l’opération ferait perdre trop de temps et nécessiterait trop de forces. Assurément si on avait eu le temps, on n’aurait pas manqué de s’assurer la possession du Havre ; si le mouvement du général Faidherbe ne s’était pas dessiné au nord, on aurait eu ce temps nécessaire aussi bien que les moyens d’attaque, et le général de Gœben n’aurait pas été obligé, comme il l’avoue lui-même, de quitter Bolbec dès le 11 pour revenir sur l’armée française à marches forcées. Le général Faidherbe avait évidemment réussi dans ses calculs puisqu’il avait attiré une bonne partie de l’armée de Manteuffel ; seulement c’était lui maintenant qui allait avoir affaire à des forces supérieures, et il ne reculait pas devant le choc qui devait en résulter inévitablement, il s’y préparait au contraire en tâchant de suppléer à tout ce qui lui manquait par le choix de bonnes positions de combat.

Par le fait, à la date du 21, les deux armées se trouvaient en présence. Les Allemands avaient leurs divisions du VIIIe corps réparties à l’est et à l’ouest d’Amiens, avec une brigade de réserve dans la ville même. D’heure en heure, de nouveaux bataillons expédiés de Rouen venaient grossir l’armée de Manteuffel, tandis qu’une brigade de cavalerie de la garde, aux ordres du prince Albrecht, arrivait de Paris et qu’une autre brigade, détachée de Compiègne, s’avançait vers la Somme. L’armée française, quant à elle, était venue s’établir en avant d’Amiens, dans la vallée où coule la petite rivière de l’Hallue, descendant du nord vers la Somme, et où s’échelonnent de nombreux villages, Contay, Bavelincourt, Frechencourt, Pont-Noyelles, Querrieux, Bussy, Daours. Sur la rive gauche de l’Hallue s’élèvent des coteaux qui sont la force de la position. Faidherbe occupait la vallée par ses postes avancés et les hauteurs, où il s’était habilement retranché. A la gauche de l’armée, à Daours, la division Moulac couvrait la route de Corbie ; à la droite, à Contay, la division Derroja faisait face aux mouvemens qui pouviaent se produire par l’ouest d’Amiens. Au centre, à Querrieux, à Pont-Noyelles, se tenait une autre division. Ainsi établi, Faidherbe attendait avec confiance une attaque que l’ennemi semblait, lui aussi, attendre de son côté. Cependant déjà le 22 décembre une forte reconnaissance allemande lancée sur Querrieux était vigoureusement repoussée par le 18e bataillon de chasseurs à pied et un bataillon du 33e de ligne. Alors le général de Manteufïel se décidait à l’attaque, et le 23 s’engageait la bataille qui a gardé pour les Français le nom de Pont-Noyelles, que les Allemands ont appelée la bataille de l’Hallue.

Le matin, le feu s’ouvrait de tous les côtés par une canonnade échangée entre les hauteurs de la rive droite, appartenant aux Allemands, et les hauteurs de la rive gauche, occupées par les batteries françaises. Le général de Gœben devait attaquer de front les positions qui couvrent la route de Corbie pendant qu’une autre de ses divisions devait essayer de tourner le flanc droit de notre armée. Tant qu’il ne s’agissait que de s’avancer dans la vallée de l’Hallue, les Prussiens gagnaient facilement du terrain, repoussant nos postes et nos tirailleurs, qui avaient du reste l’ordre de se replier en combattant ; mais c’est ici que la lutte prenait un caractère des plus sérieux, sur cette courbe de 12 kilomètres où se livrait la bataille. Sur la droite, le général Derroja tenait tête avec avantage au mouvement tournant par lequel l’ennemi voulait déborder l’armée française. Sur la gauche, du côté de Daours, les marins de l’amiral Moulac soutenaient un combat acharné. Au centre, les Allemands avaient passé l’Hallue, ils commençaient à gravir les pentes, ils étaient à Pont-Noyelles. Au-delà, ils étaient arrêtés par la résistance la plus opiniâtre, et même rejetés en partie jusqu’à la rivière. La bataille restait toujours incertaine. A quatre heures de l’après-midi, le général Faidherbe décidait un retour offensif, une attaque générale pour reprendre les villages. Tout semblait réussir d’abord, nos soldats rentraient à Pont-Noyelles, à Daours, lorsque la nuit venait interrompre le combat, et à la faveur de la nuit une surprise amenait une évacuation nouvelle des villages. A qui restait définitivement la victoire ? Les Français avaient à peu près 1,200 hommes hors de combat, les pertes de l’ennemi étaient certainement plus graves. Les Prussiens gardaient la vallée de l’Hallue, nos soldats restaient sur les hauteurs, maîtres de leurs positions. Ils bivouaquaient sur place par une nuit sombre, sous une température de 7 ou 8 degrés de froid, n’ayant pas de bois pour se réchauffer et nourris d’un morceau de pain gelé.

L’affaire restait si bien indécise que le lendemain les deux armées se retrouvaient face à face en ordre de bataille. Le général de Manteuffel, selon les récits allemands, hésitait à reprendre immédiatement l’attaque ; il bornait son ambition, pour la journée du 24, « à se maintenir sur le terrain conquis, » en attendant l’arrivée de nouveaux renforts. Faidherbe, qui était resté sur ses positions prêt à recevoir le choc dès le matin, ne pouvait se méprendre sur la vraie raison de cette sorte de trêve qu’on lui laissait, et comme il n’attendait pas de renforts, quant à lui, — comme c’eût été une grande témérité de laisser à son adversaire le temps de se rejeter avec des forces nouvelles sur son armée éprouvée par une bataille et par les nuits rigoureuses du bivouac, il se décidait à la retraite. Il partait du reste en bon ordre, à deux heures de l’après-midi, en homme maître de ses résolutions ; il se proposait d’aller se refaire un instant dans des cantonnemens sûrs, derrière la Scarpe, entre Arras et Douai. Ce n’est que le lendemain que le général de Gœben et la cavalerie du prince Albrecht se jetaient dans le vide laissé par l’armée française ; ils « suivaient » cette armée, on peut le dire, ils ne la « poursuivaient » pas. Ici encore une fois Manteuffel se retrouvait dans cette condition singulière d’avoir à faire face à deux ordres d’opérations, — en Normandie, où l’occupation avait de nouveau affaire à nos détachemens rentrés en campagne, et au nord, où il avait à surveiller Faidherbe. Le chemin de fer d’Amiens à Rouen restait pour lui le grand moyen d’action, le lien des deux ailes de son armée. Il prenait quelques bataillons pour les ramener momentanément en Normandie. En définitive cependant la masse de l’armée de Manteuffel ne quittait pas le nord. Les Allemands se décidaient désormais à investir Péronne, qui les gênait singulièrement dans leurs évolutions sur la Somme, et le gros des forces prussiennes, sous les ordres du général de Gœben, se portait en avant autour de Bapaume, avec le double objet de couvrir le siège de Péronne en tenant tête à Faidherbe, dont un retour offensif était toujours à craindre.

Faidherbe en effet ne restait pas longtemps inactif dans ses cantonnemens de la Scarpe. Il se hâtait d’autant plus qu’il sentait la nécessité de dégager Péronne, poste précieux à conserver pour nous, utile à conquérir pour les Allemands, qui procédaient déjà par le bombardement. Le 31 décembre, Faidherbe était de nouveau en avant d’Arras, sur la route de Bapaume, allant à la rencontre de l’ennemi. La lutte recommençait ; le 1er et le 2 janvier 1871, elle était marquée par deux combats sanglans à Achiet-le-Grand et à Behagnies, l’un favorable pour nos armes, l’autre, celui de Behagnies, plus heureux pour l’ennemi, mais en réalité sans résultat pour lui, puisqu’il se voyait obligé de se replier en présence de la marche décidée de Faidherbe. Le 3 janvier, l’action devenait générale. Les Allemands n’avaient pas des forces trop considérables ; ils avaient eu cependant le soin de les grossir de quelques bataillons détachés du siège de Péronne avec 4 batteries d’artillerie, et ils avaient surtout une cavalerie infiniment supérieure à nos quelques modestes escadrons. Le général de Kummer, avec 11 bataillons, 4 escadrons et 36 bouches à feu, était chargé de défendre le centre des positions en avant de Bapaume, sur une ligne de villages, Sapignies, Biefvillers, Grevillers, Favreuil, tandis que le prince Albrecht et le général de cavalerie de Groëben devaient opérer sur les deux flancs de notre armée en marche.

Cette fois l’attaque venait de nous ; elle fut vivement engagée par la division Du Bessol, qui était chargée d’assaillir Biefvillers, pendant que la division Derroja marchait sur Grevillers, et que l’ancienne division Moulac, maintenant sous les ordres du capitaine de vaisseau Payen, se jetait sur Sapignies pour se rabattre aussitôt sur Favreuil. Tous ces villages étaient défendus avec la plus violente ténacité. Le combat était particulièrement acharné à Biefvillers, qui fut plusieurs fois pris et repris avant de rester en nos mains. A midi, le général de Kummer était obligé de céder le terrain et de se replier à Bapaume même, où une de nos têtes de colonne, emportée par son ardeur, s’engageait sous le feu terrible de l’artillerie prussienne. Le combat, poursuivi encore sur plusieurs points, notamment au village de Tilloy, ne cessait que le soir à sept heures. On n’avait pas pris Bapaume, mais toutes les positions environnantes, si violemment disputées, restaient en notre pouvoir. Les Prussiens, qui ont depuis contesté ce succès à l’armée française, n’en doutaient pas eux-mêmes le soir de la bataille. Ils avaient essuyé des pertes sensibles. Les chefs allemands jugeaient leur position si peu favorable, si difficile à défendre à Bapaume, qu’ils avaient déjà donné pour le lendemain l’ordre de la retraite sur Péronne. Le général Faidherbe, sans douter de la victoire, puisqu’il couchait sur le terrain conquis, ne croyait peut-être pas lui-même son avantage aussi réel qu’il l’était. Peut-être aussi, connaissant mieux que tout autre le tempérament de sa jeune armée, craignait-il de s’engager trop avant dans des opérations où il ne tarderait pas à rencontrer des masses de renforts prussiens. Par prudence, il évitait de pousser à bout son succès, agissant en tacticien plutôt qu’en chef audacieux décidé à jouer tout sur un coup de dé. Il ne se retirait pas, il se repliait à quelques kilomètres, sur le chemin de fer d’Arras à Amiens, à Boileux, sans perdre de vue Péronne, se tenant toujours prêt à rentrer en action, — lorsqu’il apprenait tout à coup que Péronne venait de capituler.

Que s’était-il donc passé ? Les Prussiens avaient procédé là comme ils ont procédé contre tant d’autres places, négligeant les défenses régulières pour déployer toutes les fureurs des bombardemens meurtriers contre les villes elles-mêmes : système étrange qui ne tend à rien moins qu’à changer toutes les conditions de la guerre, en annulant la force militaire, en la plaçant sous la pression des terreurs et des ravages dont une population tout entière est la victime. Les Prussiens avaient fait ainsi à Péronne. Ils avaient bombardé la ville à outrance, puis ils l’avaient sommée de se rendre. Le commandant avait résisté d’abord ; le chef du génie de son côté disait avec énergie devant le conseil réuni pour examiner la situation : « Nos défenses sont intactes, nous n’avons pas une pièce démontée. Le bombardement ne peut plus faire de grands dégâts, le mal est fait. Il ne s’agit pas de gloriole militaire ; Péronne est la clé de la Somme, la possession de cette place peut être pour l’une et l’autre des deux armées en présence d’un immense intérêt… » Le conseil de défense n’avait pas partagé cet avis, le commandant de la place s’était résigné, et Péronne avait capitulé le 9 janvier ! C’était, comme le disait le chef de bataillon du génie Peyre, un avantage immense pour les Allemands, qui avaient désormais toute la ligne de la Somme, — protection puissante pour eux, barrière difficile à franchir pour nous sous les yeux d’un ennemi vigilant. D’un autre côté, Mézières était déjà tombée, le 31 décembre, après un bombardement tout aussi impitoyable que celui de Péronne. Ainsi de l’est à l’ouest le cercle se resserrait autour de cette région du nord, où se débattait une armée qui, en se faisant respecter, ne pouvait guère se promettre de rompre le réseau de fer et de feu tendu devant elle.

Malgré tout, sans avoir peut-être plus d’illusions que bien d’autres, mais sans se laisser ébranler, Faidherbe, qui n’avait plus à sauver Péronne, ne pouvait songer à rester dans l’inaction. Placé sur le chemin de fer du Nord après l’affaire de Bapaume, il s’avançait ou il feignait de s’avancer sur Amiens ; au 15 janvier, il était assez rapproché pour pouvoir pousser de sérieuses reconnaissances jusqu’aux abords de l’Hallue, et les Prussiens s’y trompaient même assez pour supposer que le chef français méditait quelque tentative sur la Somme entre Amiens et Corbie. C’eût été une entreprise singulièrement aventureuse de vouloir forcer le passage de la Somme devant un ennemi difficile à surprendre, maître d’Amiens et de Péronne. Faidherbe n’avait pas cette pensée ; il comptait seulement occuper l’ennemi par des démonstrations sur Amiens, attirer peut-être sur ce point les masses prussiennes, et, cela fait, se dérober à marches forcées vers l’est, se porter au sud de Saint-Quentin pour menacer la ligne de La Fère, Chauny, Noyon, Compiègne. Dût-il échouer dans ce projet, il croyait pouvoir toujours se rabattre vers le nord, où il défierait encore l’ennemi sous la protection de Cambrai, de Bouchain ou de Valenciennes. C’était du reste un moment où il n’y avait plus à hésiter, où la fortune de la France se décidait de tous les côtés. Elle était déjà décidée sur la Sarthe par la bataille du Mans. La grande partie de l’est n’était encore ni gagnée ni perdue, quoiqu’il y eût bien peu de chances. D’un instant à l’autre, Paris ne pouvait manquer de faire une tentative suprême et désespérée. L’armée du nord, à son tour, devait jouer son rôle dans cette grande convulsion de la défense nationale, et ce rôle, elle ne pouvait le jouer qu’en retenant ou en attirant le plus de forces possible. Faidherbe le sentait bien, il savait aussi qu’il allait avoir les plus sérieuses difficultés à vaincre. « Le moment de se dévouer était venu, » dit-il ; c’est le secret de ce mouvement qui allait aboutir quatre jours après à la bataille de Saint-Quentin.

Au premier moment, les Prussiens ne laissaient pas d’éprouver quelque incertitude ; ils hésitaient, voyant tout à la fois la démonstration sur Amiens et d’un autre côté la rentrée à Saint-Quentin d’une force française venant directement de Cambrai. Ils étaient cependant en éveil, ils s’agitaient sur toute la ligne, et l’armée de Faidherbe, partie le 16 janvier d’Albert pour se diriger par le nord de Péronne sur Saint-Quentin, était à peine en marche que déjà elle se trouvait aux prises avec l’ennemi. Le 17, la division Derroja avait un petit engagement à Templeux avec la division prussienne Barnekow. Le 18, entre Péronne et Saint-Quentin, à Vermand, éclatait un combat des plus vifs qui nous coûtait 500 hommes, sans interrompre toutefois la marche de nos soldats, qui faisaient la meilleure contenance. Ce n’était là au surplus que le prélude de l’affaire décisive qui se préparait. La vérité est que, le lendemain 19 janvier, les deux armées, qui se suivaient presque parallèlement, se trouvaient assez rapprochées autour de Saint-Quentin pour que le choc fût inévitable, et par une coïncidence qui n’avait, je crois, rien de calculé, qui résultait d’un simple hasard, c’était ce jour-là même que Paris tentait cette sortie de Montretout où allait expirer le dernier souffle de la défense.

L’armée française, forte à peu près de 40,000 hommes, était allée camper le soir du 18 aux abords de Saint-Quentin, qu’elle contournait par l’ouest et le sud, faisant face tout à la fois aux quatre routes de Péronne, de Ham, de Chauny, de La Fère, par où l’ennemi devait venir. Elle avait de solides positions sur des hauteurs à 3 ou 4 kilomètres de la ville. A l’ouest, le 23e corps se développait entre le moulin de Rocourt et le village de Fayet, fortement occupé, de façon à garder la ligne de retraite par les chemins de Cambrai et du Cateau. Au sud, le 22e corps s’étendait de Gauchy à Grugis. C’était une sorte d’arc de cercle décrit autour de Saint-Quentin et coupé par le canal, dont nous occupions les deux côtés. Ainsi on avait de bonnes positions, l’appui d’une ville abondante en ressources et une retraite assurée vers Cambrai. L’armée allemande que Faidherbe avait devant lui et qui était restée sous le commandement supérieur du général de Gœben depuis que Manteuffel était parti pour l’est, cette armée était certainement considérable, et de toute façon elle avait l’avantage. Elle avait pour elle la puissance de l’organisation avec l’orgueil du succès, toutes les facilités de concentration et de recrutement, l’appui des places de l’Oise et de la Somme, de La Fère et de Péronne. Dès le 17 janvier, elle comptait 48 bataillons, 52 escadrons et 162 bouches à feu, elle attendait en outre une brigade qu’on lui promettait de Paris, qu’on expédiait par le chemin de fer, et la garnison d’Amiens, qu’on faisait partir pour Ham en la remplaçant par des troupes de Rouen. Elle s’était concentrée rapidement et avait pu arriver aussitôt que nous devant Saint-Quentin, par une raison assez simple, c’est qu’elle avait à suivre une ligne droite, tandis que nos soldats, partant d’Albert, sur le chemin de fer du Nord, avaient à décrire une courbe pour éviter Péronne. Aussi se trouvait-elle en position le soir du 18 en même temps que notre armée, elle était à 15 kilomètres de Saint-Quentin en face de Faidherbe. Le général de Gœben avait, à ce qu’il paraît, un plan des plus sommaires, il voulait tout simplement nous « envelopper. » Ses seules dispositions pour la bataille, dit le major Blum, se bornaient à donner l’ordre à toutes les troupes « de se mettre en mouvement à huit heures du matin et d’aborder l’adversaire dans la direction de Saint-Quentin, » par la route de Péronne, par la route de Ham, par le chemin de fer de Tergnier, par la route de La Fère. Pour simplifier les choses, le général de Gœben avait confié l’exécution de son plan au général de Kummer, chargé de tous les mouvemens de son aile gauche, et au général Barnekow, chargé de toutes les opérations de son aile droite. Ainsi s’engageait cette bataille meurtrière par un temps qui n’était plus aussi froid que quelques jours auparavant, mais qui n’était pas plus favorable à une action militaire : un effroyable dégel avait détrempé les champs et défoncé les routes.

Ce n’était pourtant pas aussi facile que le croyait le général de Gœben de déloger nos soldats. — Le 19 au matin, le combat commence du côté du 22e corps, sur lequel se portent les divisions prussiennes conduites par Barnekow, et ici pendant sept heures la lutte se prolonge au milieu des péripéties les plus sanglantes. Le général Du Bessol est gravement blessé en menant sa division au combat. Le colonel Aynès, commandant d’une brigade, tombe mortellement frappé à la tête de ses troupes. Aux efforts des Allemands pour déborder nos positions de gauche, on oppose la résistance la plus énergique. Le commandant Tramond, avec des bataillons du 68e de marche, charge les Prussiens à la baïonnette et arrête leur mouvement. Six fois les hauteurs avancées de Gauchy sont assaillies par l’ennemi avec des troupes toujours nouvelles, et six fois nos soldats repoussent ces assauts. Ils s’avancent jusqu’à vingt pas des Prussiens, ils brisent de leur feu une charge d’un régiment de hussards lancé contre eux. Au bout de tant d’efforts, après sept heures de combat, notre ligne finit par se rompre et nos soldats sont obligés de se replier jusqu’à Saint-Quentin, jusqu’au faubourg d’Isle, où ils profitent de quelques barricades pour arrêter l’ennemi. Du côté du 23e corps, à l’ouest, la lutte, engagée un peu plus tard par le général Kummer, n’est pas moins vive. C’est d’abord un combat de tirailleurs et d’artillerie pour la possession des bois et des villages qui séparent les deux armées. Vers deux heures, Kummer, déployant des forces considérables, fait attaquer vigoureusement le village de Fayet, où les Prussiens entrent un instant, menaçant ainsi la route de Cambrai ; mais une brigade de la division Payen ne tarde pas à revenir à la charge, et, appuyée par la brigade Pauly des mobilisés du Pas-de-Calais, elle réussit à reprendre le village, qui reste heureusement en nos mains jusqu’à la nuit. Sur la route de Ham, le général Paulze d’ivoy s’efforce de disputer le terrain et d’arrêter les progrès des Allemands.

On lutte tant qu’on peut. A travers tout cependant le mouvement de l’ennemi s’accentue sur les divers points de ce vaste champ de bataille, et à la tombée de la nuit nos troupes, exténuées par une journée de combat succédant à trois jours de marches forcées, se rejettent sur Saint-Quentin. Les têtes de colonnes prussiennes pénètrent à notre suite dans la ville. Le désordre se met un peu partout. C’est une cohue de soldats qui cherchent leurs corps, de débandés, de fuyards, sur lesquels le vainqueur fait main basse. Le général Faidherbe néanmoins a pu sauver ses lignes de retraite, et à la faveur de la nuit il se replie, poussant le 22e corps sur Le Cateau, le 23e corps sur Cambrai, laissant derrière lui plus de 3,000 hommes sur le terrain, quelques milliers de prisonniers, la plupart mobilisés, quatre ou cinq petits canons abandonnés dans la ville, mais ramenant ses quinze batteries de campagne intactes à Cambrai.

C’était une bataille perdue, complètement perdue pour nous, ce n’est pas douteux. Elle avait pourtant coûté cher à l’ennemi, qui avait près de 4,000 hommes hors de combat. Les Prussiens avaient eu besoin pour vaincre de toutes les forces dont ils disposaient, et même de cette brigade qu’on leur envoyait de Paris. Ici encore, il est vrai, le général de Gœben nie que l’issue de l’affaire ait pu dépendre de ces renforts, qui ne seraient d’ailleurs arrivés qu’en petite partie pendant l’action. Ils ne sont peut-être pas arrivés, mais ils allaient arriver, et la certitude de leur apparition prochaine était une garantie pour les chefs prussiens, qui sans cela se seraient engagés moins résolument, de même que le général français eût disputé encore le champ de bataille, s’il eût été certain de voir 10,000 hommes arriver d’un instant à l’autre à son secours. Malgré tout ce qu’ils avaient déployé de forces, les Prussiens étaient tellement épuisés eux-mêmes le soir de la bataille de Saint-Quentin, qu’ils étaient obligés de laisser à Faidherbe cette heureuse trêve d’une nuit qui lui permettait de se dérober avec son armée. Le lendemain seulement ils commençaient « une poursuite générale et sans relâche, » Kummer vers Cambrai, Barnekow vers Clary et Caudry, un troisième vers Guise et Cateau-Cambrésis ; mais il était déjà un peu tard. Tout ce que pouvaient faire les Prussiens, c’était de promener leurs colonnes mobiles dans ces contrées du nord, d’aller adresser une vaine sommation à Cambrai, qui refusait naturellement de se rendre, ou d’aller essayer contre Landrecies un bombardement qui n’avait pas plus de succès. Puis ils revenaient sur la Somme. Pendant ce temps, Faidherbe, réfugié entre Cambrai, Douai, Valenciennes, Arras et Lille, s’occupait de réparer ses pertes et de reconstituer ses forces.

C’est alors que l’armistice du 28 janvier venait dire le dernier mot de cette lutte sanglante pour le nord comme pour toutes les autres parties de la France. La reddition de Paris ne pouvait être que le préliminaire de la reddition définitive du pays, trahi de tous côtés par la fortune. Les armes tombaient des mains des combattans, la guerre était finie. Dans quelle mesure cette armée du nord, qui restait encore la moins compromise de nos armées, avait-elle coopéré à l’ensemble de la défense nationale ? Elle avait eu certainement son rôle et même une physionomie à part. Armée improvisée en toute hâte, composée d’éléments incohérens, de soldats de la veille et d’officiers assez novices, elle n’avait pu sans doute frapper de grands coups ; elle n’avait pas fait des sorties décisives en dehors de ses lignes, et dans ses mouvemens les plus hardis elle n’avait jamais dépassé la Somme. Telle qu’elle était cependant, elle venait de faire une campagne de soixante jours où elle avait prodigué sa bonne volonté. Existant à peine au 20 novembre, elle avait en deux mois livré quatre grandes batailles et de petits combats incessans, défendant son terrain, infligeant à l’ennemi les pertes les plus sérieuses, s’aguerrissant rapidement sous un chef prudent et attentif qui savait ménager ses forces, et qui avait fini par l’animer de son esprit en lui inspirant une entière confiance. Facilement accessible aux émotions et aux paniques comme toutes les armées improvisées, mais aussi très prompte à se rallier et à se reconstituer à l’abri des forteresses qui lui servaient de refuge, elle se serait rapidement réorganisée. Même après Saint-Quentin, qui était sa dernière et sa plus cruelle épreuve, elle n’avait eu besoin que de quelques jours pour se rétablir, et peu après l’armistice le général en chef passant une revue sur les glacis d’Arras était frappé de l’air martial de ses jeunes soldats.

L’armée du nord existait toujours sans doute, elle avait eu la bonne fortune de ne pas disparaître dans une catastrophe, elle se serait battue encore, s’il l’avait fallu. En réalité, quel élément de décision portait-elle dans ce cruel débat de la paix ou de la guerre qui s’agitait en ce moment pour la France ? Elle ne pouvait plus rien. Le général Faidherbe lui-même ne se faisait point illusion. On lui adressait de Bordeaux cette terrible question : « Peut-on continuer la guerre ? » Faidherbe répondait avec chagrin, mais sans hésiter, par le rigoureux exposé de la situation. — Aussitôt que les hostilités se rouvriraient, l’armée du nord ne pourrait plus tenir la campagne. Les Prussiens, maîtres de Paris, disposant de toutes leurs forces, enverraient nécessairement deux armées, suffisantes, l’une contre les places maritimes, Boulogne, Calais, Gravelines, Dunkerque, l’autre contre les places orientales des départemens du nord, Arras, Douai, Cambrai, Lille, Valenciennes. Tout allait leur être facile dans un pays riche, dans des plaines couvertes de voies ferrées et de routes qui leur permettraient de se transporter en un jour, avec leur matériel, d’une forteresse à l’autre. Les places maritimes protégées par les inondations et par le voisinage de la mer pourraient tenir six semaines ; les autres tiendraient sans doute un mois, à moins que la violence des bombardemens ne vînt hâter la reddition. Avec une grande constance et la meilleure volonté dans la défense, les Prussiens pourraient être obligés de mettre deux mois et demi à faire la conquête de toute la contrée, et ce qu’il y avait d’étrange, ce qui restait un trait caractéristique, c’est que cette fois l’ennemi venait sur Lille et Valenciennes, non plus par la Belgique, mais par l’intérieur de la France. — Ainsi de toutes parts, au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest, éclatait la nécessité du fatal et inexorable dénoûment, d’une paix poignante et ruineuse, expiation d’une guerre commencée par l’imprévoyance, continuée par l’agitation stérile dans la confusion.


CHARLES DE MAZADE.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre, du 15 octobre et du 15 décembre 1872.