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La Guerre de France en 1870-71/16

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La Guerre de France en 1870-71
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 6 (p. 186-214).
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LA
GUERRE DE FRANCE
— 1870 – 1871 —

L’ÉPILOGUE DE LA GUERRE[1]

I. Discours et circulaires de M. de Bismarck. — II. Histoire de la diplomatie du gouvernement de la défense nationale, par M. J. Valfrey. — III. Histoire du Traité de Francfort, par le même. — IV. L’Armistice et la Commune, par le général Vinoy. — V. La Guerre des communeux de Paris, par un officier supérieur de l’armée de Versailles. — VI. Épreuves et luttes d’un volontaire neutre, par M. John Furley, traduit de l’anglais par Mme E. de Viviers, — VII. Enquêtes parlementaires. — VIII. Rapports officiels, documens inédits, etc.


II. LA PAIX ET LA COMMUNE.


Un jour de novembre 1870, à ce moment obscur où M. Thiers se trouvait à Versailles pour négocier un armistice, M. de Bismarck disait au plénipotentiaire de la France : « Nous pourrions faire la paix en deux volumes… Oh ! si je croyais que le second fût accepté, je vous aiderais bien à mettre au jour le premier… » Depuis lors ce premier et ce second volume avaient été écrits le 28 janvier et le 26 février 1871, sous l’inspiration cruelle de la faim et de la nécessité. Il y avait un troisième volume à faire, celui de l’exécution de la paix, des réparations intérieures, du retour à la vie régulière, de la réorganisation d’un pays ravagé, mutilé, momentanément scindé par la guerre. Ce n’était pas l’œuvre la moins difficile, car elle demandait toute la bonne volonté, le dévoûment, la prévoyance d’un patriotisme plus que jamais nécessaire, sans la compensation d’un dernier espoir et des émotions excitantes de la lutte.

Aller poursuivre à Bruxelles la négociation de la paix définitive, rétablir l’ordre partout ébranlé, reconstituer une administration, réorganiser les services financiers, retrouver des ressources et du crédit pour alléger par degrés le poids de l’occupation étrangère, rendre les mobiles, les mobilisés aux industries et au travail, ramener les prisonniers d’Allemagne, dégager de ce grand chaos militaire une armée nouvelle, apaiser les passions et au besoin les contenir : tout cela était à faire en même temps sans perdre une heure, sous l’œil d’un ennemi victorieux et habile, prêt à profiter de nos fautes et de nos embarras ! C’était immense, et avant tout il y avait à s’inquiéter de Paris, de ce Paris mystérieux, hérissé en quelque sorte dans sa défaite, dévoré d’amertume et d’anarchie. En courant à Bordeaux pour obtenir le plus promptement possible la ratification des préliminaires qu’il venait de signer, en laissant derrière lui une occupation allemande inévitable et imminente, M. Thiers avait emporté ce souci qu’il résumait d’un mot : « que va-t-il arriver de Paris ? » Là commençait l’inconnu, d’autant plus qu’il y avait deux choses en présence : une ville livrée depuis cinq mois à elle-même, placée dans les conditions les plus extraordinaires, et un gouvernement formé au loin avec une assemblée élue dans une atmosphère toute différente. Le problème était là tout entier !


I

Si Paris eût été une ville comme une autre, comme Lyon, Marseille ou Toulouse, la question n’aurait point eu sans doute la même gravité ; mais c’était le grand foyer de la vie française, la cité du siège, une ville de plus de deux millions d’âmes préparée par les émotions violentes, par l’accumulation des élémens les plus redoutables, par une sorte de décomposition intérieure, à toutes les agitations et peut-être à toutes les résistances pour lesquelles elle restait armée. Tant que la guerre avait duré, tant que le canon avait retenti autour de la place, le patriotisme avait suffi pour rallier les volontés, pour dominer les instincts de sédition et pour maintenir, au milieu d’une population animée d’un même esprit, une apparence de régularité représentée par une apparence de gouvernement. La présence de l’ennemi extérieur défendait Paris contre la guerre civile, et c’est ce qui avait fait échouer toutes les tentatives révolutionnaires au 22 janvier 1871 comme au 31 octobre 1870. L’armistice, en donnant, il est vrai, du pain aux affamés et une liberté relative aux captifs de cinq mois, l’armistice avait créé brusquement une situation aussi étrange que redoutable. Il avait laissé Paris déçu, irrité, démoralisé par la défaite, livré au péril de toutes les surexcitations dans le vide et dans l’impuissance. Paris ne pouvait plus rien contre l’ennemi extérieur, il pouvait tout contre lui-même.

Cette situation s’était rapidement aggravée ; elle avait déjà trouvé une première et singulière expression le 8 février dans ces élections désordonnées qui, par la réunion des noms les plus compromis mêlés à quelques noms respectés, ressemblaient à une énigme de confusion et d’anarchie jetée à la province. Tout se réunissait pour précipiter une dissolution qui jusqu’à un certain point était l’inévitable rançon du siège. — Au premier instant, tous ceux qui avaient pu partir s’étaient hâtés de quitter Paris ; on ne pouvait guère leur fermer la porte ouverte par l’armistice, et ce départ soudain de près de 100,000 assiégés de la veille enlevait à la garde nationale ses cadres, ses chefs, ses élémens conservateurs, à la défense intérieure sa garantie la plus sérieuse. — Le gouvernement n’avait certes fait que ce qu’il devait en prévenant la famine par la capitulation, et ce qu’il avait dû subir comme une nécessité impérieuse avait achevé de le ruiner, même dans bien des esprits honnêtes qui ne pouvaient lui pardonner le malheur dont ils l’accusaient. Moralement il n’avait plus une ombre d’autorité ; militairement il restait avec une division de 15,000 hommes que l’armistice lui avait laissée. Il n’y avait pas de quoi faire la police ! Que pouvait d’ailleurs un gouvernement qui par la reddition avait abdiqué son mandat de défense nationale et qui en présence de l’assemblée de Bordeaux ne représentait plus rien ? — L’armée de Paris subissait la loi de la guerre, elle était prisonnière ou à la disposition du vainqueur. Peut-être aurait-on pu éviter, sinon le désarmement exigé par l’ennemi, du moins une dislocation complète. On n’évitait rien, et pendant quelques semaines plus de 200,000 soldats ou mobiles se trouvaient perdus dans la ville, livrés au vagabondage et à l’indiscipline, mêlés à la population des faubourgs, exposés à toutes les contagions de désordre. De toute façon, Paris devenait ainsi d’heure en heure un vaste chaos où seule la sédition grandissait, profitant de tout, des irritations du patriotisme déçu, des humiliations et des souffrances d’une population froissée dans son orgueil, des habitudes d’oisiveté et de turbulence militaire développées par le siège, du départ de 100,000 gardes nationaux, de l’impopularité du gouvernement, de la décomposition de l’armée.

Au commencement de février, la sédition était encore éparse et pour ainsi dire flottante dans la ville. Avant la fin du mois, à partir du 24 février, elle était fixée et organisée ; elle se trouvait constituée sous la forme de ce « comité central, » qui était la condensation de tout le travail démagogique du siège, le résultat de la fusion d’une multitude d’affiliations incohérentes, unies seulement dans une pensée d’agitation. Pendant que Paris se débattait dans la confusion, le comité agissait. Il dirigeait des manifestations sur la place de la Bastille, où apparaissait déjà le sinistre emblème de la guerre civile, le drapeau rouge. Il essayait son pouvoir sur la garde nationale en la flattant dans ses ressentimens, dans ses instincts d’indépendance, en s’efforçant de l’enlacer dans les liens d’une fédération révolutionnaire. A l’approche de l’entrée des Prussiens, au moment de cette crise où une partie de la population courait avec un patriotisme enfantin ramasser les canons sur les remparts, au Ranelagh, au parc de Wagram, pour les soustraire, disait-on, à l’ennemi, le comité s’emparait habilement de l’émotion publique et réussissait à faire transporter cette immense artillerie à la place Royale, aux buttes Chaumont, à la butte Montmartre. Il saisissait l’occasion de s’affirmer audacieusement dans un deuil national, de sorte qu’au lendemain de l’apparition des Allemands dans les Champs-Elysées et de la ratification de la paix l’insurrection était déjà toute constituée. Elle avait son armée, son artillerie, ses munitions pillées un peu partout, ses quartiers-généraux, ses chefs, son organisation, en face d’une autorité régulière désarmée et impuissante, au milieu d’une ville irritée et sceptique qui assistait à ses propres misères comme à un spectacle, qui semblait plus disposée à laisser tout faire qu’à se défendre.

C’était assurément une situation pleine de périls, et elle pouvait être d’autant plus grave qu’elle se compliquait visiblement de redoutables malentendus, que Paris inspirait des défiances, que le nouveau gouvernement chargé de tenir tête à l’orage était loin. Le danger, pour le moment, il était sans nul doute à Paris, il était aussi à Bordeaux de deux manières. D’abord, — pourquoi ne pas le dire ? — l’assemblée nouvelle, la majorité de cette assemblée aurait pu se montrer mieux disposée ou moins froide pour une ville qui venait de supporter une incomparable épreuve avec une constance presque imprévue ; après avoir rempli la première partie de sa mission en signant la paix, elle aurait pu comprendre que le meilleur moyen d’aller jusqu’au bout, de réconcilier ou de soumettre Paris, était encore de le traiter avec une cordialité virile, sans faiblesse comme aussi sans méfiance. Il y avait vraiment peu de justice et peu de prudence à paraître oublier ce que Paris venait de souffrir pour ne se rappeler que son rôle révolutionnaire, — comme si Paris faisait seul les révolutions, comme si l’évocation ombrageuse de ces souvenirs à une pareille heure ne ressemblait pas à un désaveu du vote par lequel on venait de sanctionner la dernière de ces révolutions en prononçant la déchéance définitive de l’empire ! De fort honnêtes gens, arrivant de leur province à Bordeaux, avaient l’air de ne voir dans Paris qu’un grand Belleville et dans le siège que le 31 octobre. Ils se croyaient de profonds politiques en refusant de revenir à Paris, — « le chef-lieu de la révolte organisée, » — en se mettant à la recherche d’une autre capitale, et, sans le vouloir peut-être, ils avaient des mots blessans, que la passion exagérait ou dénaturait, qui allaient retentir dans la malheureuse ville comme des déclarations d’hostilité. On ne voyait pas assez que, si Paris pouvait d’un instant à l’autre devenir un grand révolté, il était aussi et avant tout un malade, et qu’il fallait procéder avec lui comme avec un malade, comme avec un glorieux égaré, si l’on veut, en mettant de la sympathie dans la fermeté pour le sauver. Agir autrement, c’était ajouter aux difficultés par une disposition morale peu faite pour préparer une solution.

Premier danger ! De plus le gouvernement qui venait de naître, qui existait désormais, se trouvait lui-même dans des conditions assez fausses pour aborder ce grand problème de la pacification parisienne. Assurément M. Thiers, avec sa sagacité supérieure, en avait vu assez pour démêler le bien et le mal dans cette vaste confusion de Paris, et il avait assez d’instinct pour deviner ce qu’il ne pouvait savoir qu’incomplètement. Sans vouloir sacrifier la France à une capitale, sans méconnaître les périls de sédition qui éclataient à tous les yeux, il sentait la nécessité, la convenance de ménager, d’honorer la ville du siège et, par une délicate attention, sans attendre d’avoir à choisir entre les vingt-six départemens qui l’avaient élu, il se hâtait personnellement d’opter pour Paris. M. Thiers comprenait surtout que de Bordeaux on ne pouvait rien. Bordeaux, si grand et si hospitalier qu’il fût, n’était pas le marché universel des capitaux. Ce n’était pas de Bordeaux qu’on pouvait poursuivre des négociations financières, traiter les mille questions diplomatiques qui s’élevaient à chaque instant au sujet de l’exécution de la paix, réorganiser des forces militaires. Au fond, M. Thiers aurait voulu ramener au plus tôt parlement et gouvernement à leur vraie place. Il était parti avec cette pensée le 27 février en emportant les tristes préliminaires dont il allait demander la ratification ; mais M. Thiers n’était que le délégué de l’assemblée, il devait rester auprès d’elle. Il pouvait tout au plus essayer de la diriger, la conseiller, et ce n’est pas sans peine, ce n’est pas sans bien des efforts, sans des merveilles de raison politique et d’éloquence, qu’il finissait par obtenir qu’on reviendrait non à Orléans ou à Fontainebleau, comme l’épilogue de la guerre. 191 on le proposait d’abord, mais à Versailles. On s’ajournait au 20 mars à Versailles.

Pour le moment, il n’y avait pas d’autre moyen, le gouvernement se voyait réduit à vivre partagé entre Paris et Bordeaux. A Paris, le ministre de l’intérieur, M. Picard, traitait les affaires en homme d’esprit, un peu légèrement. Le général d’Aurelle, envoyé pour prendre le commandement de la garde nationale, tombait au milieu d’un chaos où il se sentait aussitôt impuissant. Le général Vinoy, laissé comme commandant en chef de l’armée de Paris, avait à se débattre entre des masses militaires désorganisées et les mouvemens populaires qui le pressaient. A Bordeaux, on ne voyait les choses que de loin, on ne pouvait suivre les incidens qui se succédaient, on ne connaissait qu’à demi la vérité, et les moyens manquaient. Je ne veux citer qu’un exemple. Le ministre de la guerre, le général Le Flô, avait à envoyer deux divisions au général Vinoy, qui en avait un besoin pressant. Ces divisions, le général Le Flô les composait sans doute de son mieux, il le croyait, puisqu’il recommandait au général Vinoy de n’y rien changer : elles étaient malheureusement tout ce qu’il y avait au monde de plus impropre à un service actif dans une ville troublée.

Ainsi il aurait fallu témoigner de la confiance à Paris, le dominer par la sympathie et par la résolution, être au foyer même de l’agitation pour en évaluer la gravité, pour pouvoir réduire la sédition à elle-même en ralliant les forces conservatrices ; on n’avait que des craintes, des ombrages, des défiances, on ne savait rien de précis et on était loin ! Cependant la question grossissait et s’envenimait d’heure en heure. Tandis qu’à Bordeaux on discutait pour savoir s’il fallait aller à Fontainebleau ou à Versailles, l’insurrection s’étendait par degrés et se fortifiait. Un jour, elle mettait la main sur un poste ou sur un dépôt de munitions ; un autre jour, elle s’emparait d’un secteur où un de ses délégués s’établissait en maître. La garde nationale n’obéissait plus qu’au comité central, à peine trouvait-on quelques bataillons, et dans ces bataillons quelques hommes écoutant les ordres de l’état-major régulier. Paris, devenu sceptique, peut-être un peu blessé de ce qui se passait à Bordeaux, assistait avec une désastreuse et ironique légèreté à cette comédie des canons, dont les chefs de la sédition se disposaient à donner une représentation trop sérieuse à Montmartre. On en était là lorsque M. Thiers arrivait le 15 mars. Il fallait en finir, c’était une nécessité de toute façon. Il y avait des négociations à poursuivre à Bruxelles ; que pouvaient répondre les plénipotentiaires de la France à ceux qui leur diraient : « Vous n’êtes pas un gouvernement, on vous insulte, on vous désobéit, on vous tient en échec, vous n’offrez aucune garantie. » D’un autre côté, le commerce, suspendu depuis six mois, avait hâte de reprendre son activité, et il ne le pouvait pas sous le coup de cette formidable artillerie qui menaçait Paris, que des mains inconnues pouvaient allumer à l’improviste. Enfin on touchait au 20 mars, au jour où l’assemblée devait se retrouver à Versailles, et cette sédition en permanence ressemblait à un défi jeté à la souveraineté nationale, à une justification des craintes manifestées à Bordeaux. Oui, sans doute, il fallait en finir, d’autant plus qu’on avait épuisé tous les moyens, jusqu’aux négociations pour désarmer l’émeute sans combat, et qu’à parlementer plus longtemps on risquait de tomber dans le ridicule. Maintenant la question de force apparaissait. Or quelle était la situation militaire au moment où l’on se décidait à engager la lutte ?

Tout dépendait de cette situation qui n’avait sûrement rien de brillant, qui n’avait pu reprendre encore une consistance sérieuse. Ce que le général Vinoy avait pu faire de mieux depuis quelques jours avait été de se dégager d’abord, de dégager Paris de ces masses militaires qui avaient formé l’ancienne armée du siège, et qui pouvaient devenir par oisiveté des auxiliaires de sédition. Il avait fait partir les mobiles des départemens, puis les libérés de l’armée régulière au nombre de 120,000 hommes. Tous ces mouvemens étaient à peu près accomplis au 12 mars, au moment même où les Prussiens quittaient définitivement Versailles et les forts du sud pour aller camper sur la rive droite de la Seine. Un peu débarrassé de ce côté, le général Vinoy restait en face d’une insurrection toujours menaçante avec ce qu’on pouvait appeler la nouvelle armée de Paris. Il avait la vieille division Faron, qui avait échappé au désarmement, et qui gardait encore assez de tenue pour être la plus sûre ressource. Il venait de recevoir aussi deux divisions placées sous les ordres du général Susbielle et du général de Maud’huy. D’une troisième division, une partie seulement, la brigade Bocher, avait pu arriver.

C’était une certaine apparence de force, si l’on veut ; en réalité, il n’y avait pas 30,000 hommes. De plus ces régimens venant de l’armée de la Loire ou de l’armée du nord pour se compléter à Paris avec des hommes liés encore au service, ces régimens des divisions nouvelles se trouvaient ainsi composés de soldats de province fatigués, dégoûtés, ahuris du tumulte parisien, et de soldats qui rentraient dans un corps après un mois passé dans les cabarets de Montmartre. Le résultat était ce 88e qui allait acquérir la triste célébrité de la défection. Le général Susbielle s’était épuisé une journée entière, le 16, à rassembler ses hommes, qui écoutaient à peine leurs officiers, et il n’avait pas dissimulé la vérité au général Vinoy. Il y avait de quoi frémir d’entreprendre une action un peu sérieuse avec de tels soldats. Évidemment, si on l’avait pu, ce qu’il y aurait eu de mieux eût été de gagner quelques jours, d’attendre les prisonniers d’Allemagne pour avoir des troupes plus solides ; mais le temps pressait, et lorsque, le 17 au soir, les divisionnaires de l’armée de Paris se réunissaient chez le commandant en chef dans un dernier conseil de guerre, le général Susbielle avait beau déclarer de nouveau qu’il doutait de la sûreté de ses régimens, c’était un avertissement inutile. Le gouvernement avait décidé l’action, des ordres avaient été déjà donnés pour la nuit ; il n’y avait plus qu’à marcher et à faire de son mieux.

La fatalité s’en mêlait, j’en conviens ; il fallait agir ou abdiquer. Ce n’était pas moins une sorte d’aventure de tenter une opération si grave, si délicate, sans avoir à compter même sur un appoint de garde nationale que les chefs les plus dévoués n’osaient promettre, avec une armée douteuse ou insuffisante, contre des positions formidables. Aller enlever près de 200 pièces d’artillerie entassées, étagées de la place Saint-Pierre au sommet de la butte Montmartre, plus de 100 autres canons aux buttes Chaumont et à Belleville, au milieu de quartiers populeux, centres désignés d’insurrection, — occuper stratégiquement Paris, garder les communications et les points menacés, il s’agissait de faire tout cela ! La brigade Bocher avait l’ordre de se tenir aux Invalides et à l’École militaire ; on laissait un régiment aux Tuileries, un régiment au Luxembourg, un régiment avec le général Derroja à l’Hôtel de Ville. De la division Maud’huy, la brigade Henrion gardait la Cité et les ponts, la brigade Wolf occupait la place de la Bastille. Restaient les deux grandes citadelles à emporter. Le général Faron, qui avait déjà une de ses brigades, celle du général Daudel, dans les forts du sud et au Mont-Valérien, devait se porter avec une partie de sa division sur Belleville, tandis que la brigade Lamariouse enlèverait les buttes Chaumont. La division Susbielle était chargée de Montmartre. Les deux brigades Paturel et Lecomte, s’avançant par l’avenue de Saint-Ouen et le boulevard Ornano, devaient tourner la butte, gravir les pentes opposées et se rejoindre sur la hauteur, en se reliant avec Paris par l’ancien boulevard extérieur, où se tiendrait le général Susbielle avec un bataillon de chasseurs. Des attelages, momentanément laissés à la place de la Concorde, devaient arriver au premier signal pour enlever les canons dont on aurait repris possession, Pour éviter autant que possible l’émotion populaire, l’ordre était d’engager l’opération avant le jour, et en effet à la fin de la nuit l’armée tout entière se mettait en marche. Le 18 mars, à cinq heures du matin, les colonnes abordaient les positions. Avant sept heures, le mouvement semblait avoir réussi partout, sans rencontrer de résistance, sans conflit, aux buttes Chaumont comme à Belleville, comme à Montmartre, où les brigades Lecomte et Paturel restaient maîtresses de la butte et de la place Saint-Pierre. On avait surpris un poste de garde nationale, déjà on attelait des canons. Il n’y avait eu que quelques coups de feu de hasard et un homme atteint.

On crut un moment avoir cause gagnée. Ce n’était au contraire que le prélude de la plus effroyable déception. Jusque-là en effet, à Montmartre, la population endormie n’avait rien vu et ne savait rien. Bientôt elle se réveillait, elle sortait de ses maisons et se répandait dans les rues, grossissant rapidement, s’exaltant par degrés. La générale battait partout dans le quartier, appelant la garde nationale aux armes, et la situation ne tardait pas à devenir terrible dans ce massif dont on tenait les crêtes, mais qui commençait à être cerné, envahi par les bataillons obéissant à l’appel des représentans du comité central. Dès lors on peut dire que l’opération avait échoué ; elle ne manquait pas, comme on l’a dit, par une imprévoyance particulière de commandement, par un retard dans l’arrivée des attelages chargés d’enlever les canons à la suite des troupes. La présence des 1,200 chevaux nécessaires dans les rues tortueuses de Montmartre n’aurait pas sensiblement avancé les choses. L’illusion avait été de croire qu’un coup de main, possible pour enlever une position, l’était également pour enlever 200 pièces d’artillerie enchevêtrées les unes dans les autres. Il fallait au moins vingt-quatre heures, peut-être quarante-huit heures. Il n’avait pas fallu ce temps-là pour qu’une foule furieuse mélangée de garde nationale, de peuple, de femmes, d’enfans, se ruât de toutes parts, insultant les officiers, enveloppant les soldats et coupant toutes les communications.

Déjà, avant neuf heures du matin, tout s’assombrissait étrangement. A l’intérieur de Montmartre, le général Lecomte, chargé de garder la place Saint-Pierre et les abords de la butte par la rue Muller avec le 18e bataillon de chasseurs et le 88e de ligne, le général Lecomte était serré de près. Vainement il multipliait les efforts, employant la persuasion ou la menace, cherchant à se maintenir ou à se dégager sans vouloir faire usage de ses armes ; il se trouvait dans une sorte d’impasse entre les gardes nationaux qui venaient de reprendre la hauteur et la populace qui se mêlait à ses troupes en les troublant par ses cris et par ses captations. La défection soudaine du 88e de ligne le laissait sans défense et le livrait comme otage aux émeutiers qui se hâtaient de traîner leur captif au Château-Rouge. Le général Paturel, qui se trouvait au moulin de la Galette avec quelques compagnies, avait été assailli, renversé d’un coup de crosse au visage, menacé d’être écharpé, et il avait de la peine à se sauver des mains de cette tourbe sauvage. A la place Pigalle, le général Susbielle lui-même, revenu à son poste après une courte apparition sur la hauteur, se voyait entouré, débordé par une multitude qui le poursuivait d’ignobles outrages, lui et son état-major. Malgré les précautions qu’il prenait pour garder une certaine liberté d’action, il ne pouvait que difficilement se défendre de la pression populaire. Il se maintenait quelque temps encore néanmoins, impassible au milieu de ce déchaînement, lorsqu’à dix pas de lui, le chef de son escorte, le jeune capitaine de Saint-James, tombait abattu par les balles de trois gardes nationaux qui le visaient par derrière. Aussitôt plus de deux cents coups de feu éclataient sur l’état-major. Ni le général ni les officiers n’avaient été atteints ; mais il y avait une dizaine d’hommes morts ou blessés, autant de chevaux, et c’était surtout le signal d’une effroyable bagarre. Au même instant descendait par les boulevards une sorte de torrent humain où se mêlaient les soldats du 88e de ligne, portant la crosse en l’air, et les gardes nationaux poussant des cris de triomphe. Alors, voyant qu’il n’y avait plus rien à faire, comprenant l’impossibilité d’engager la lutte dans de telles conditions, le général Susbielle se décidait à se replier en s’ouvrant un chemin avec un escadron de gendarmerie. Avant onze heures, Montmartre était perdu.

Les mêmes scènes se passaient aux mêmes heures à Belleville et aux buttes Chaumont. Là aussi le général Faron et le général Lamariouse avaient enlevé rapidement les positions, et ils avaient pu même acheminer une vingtaine de canons qui finirent par gagner l’École militaire. Ils s’étaient maintenus quelque temps, au milieu des masses qui les entouraient et circonvenaient leurs soldats. La situation n’avait pas tardé cependant à devenir difficile pour eux, surtout lorsque le bruit des affaires de Montmartre venait exciter les esprits. Le général Faron se trouvait dans ces quartiers dangereux, voyant la foule s’accroître et s’animer, les barricades s’élever autour de lui, mais ayant heureusement des troupes plus solides. Ouvrir le feu, il ne le pouvait guère, d’autant plus que les masses avaient encore une apparence assez inoffensive. Rester plus longtemps, il ne le pouvait qu’en compromettant sa division exposée à soutenir un combat où elle risquerait de disparaître. Une fois la situation reconnue, le général Faron avait résolument pris son parti, et tantôt parlementant pour se faire ouvrir les barricades, tantôt intimidant l’émeute par son attitude, il réussissait à se dégager avec ses troupes. Il était midi lorsque le général Faron arrivait à l’état-major peu après le général Susbielle. A partir de ce moment, tout était évidemment fini. Paris n’était plus qu’un vaste chaos où flottaient des forces militaires éparses et impuissantes, où les bataillons fédérés, maîtres sans combat d’un premier champ de bataille, se préparaient à descendre vers l’intérieur. Maintenant d’heure en heure l’insurrection s’organisait et s’étendait, prenant possession du faubourg Saint-Antoine, des quartiers extrêmes de la rive gauche, tendant à se replier par toutes les voies sur le cœur de la cité.

Que restait-il à faire ? M. Thiers n’hésitait pas, il s’arrêtait à un parti redoutable, mais décisif : arracher les troupes encore fidèles à ce foyer de démoralisation, laisser momentanément Paris à lui-même et aller à Versailles chercher un point d’appui, les moyens de refaire une armée de combat, au risque de s’exposer à retrouver l’insurrection fortifiée par la victoire, maîtresse d’une immense capitale. Un peu avant quatre heures, M. Thiers, qui avait le devoir comme chef du gouvernement de ne pas rester à la merci d’un coup de main des insurgés, M. Thiers quittait le premier Paris, laissant au ministre de la guerre et au général Vinoy l’ordre de ramener l’armée sur Versailles. Cette retraite pouvait être nécessaire, elle n’était pas pour sûr sans difficultés, et surtout elle ne s’accomplissait pas sans confusion. Le sang-froid n’était pas aisé. Il faut l’avouer, il y eut des troupes oubliées au Luxembourg, au Château-d’Eau. Ce n’est qu’à neuf heures du soir, après bien des pourparlers, non sans une vive opposition de M. Jules Ferry, et sur un ordre formel, que le général Derroja, avec le 110e de ligne, se décidait à se frayer un chemin, la baïonnette en avant, à travers les flots d’une multitude menaçante pressée autour de l’Hôtel de Ville. Ce fut le dernier point abandonné.

Tout cela s’était passé dans une sorte d’obscurité, au courant des incidens qui changeaient la situation d’heure en heure, au milieu du désordre des esprits et des résolutions. Ce qu’on ne savait pas encore ou ce qu’on ne savait que par une vague rumeur, c’est qu’un effroyable drame venait de s’accomplir dans un coin de ce Paris livré à l’émeute. Le général Lecomte, pris le matin à la place Saint-Pierre et conduit au Château-Rouge, avait été ramené avec quelques officiers prisonniers comme lui sur la hauteur de Montmartre dans une petite maison d’une rue qui n’a plus aujourd’hui son nom devenu sinistre, la rue des Rosiers. D’un autre côté, l’ancien général de la garde nationale pendant le siège, Clément Thomas, surpris et arrêté vers la place Pigalle, avait été, lui aussi, conduit ou traîné jusqu’à cette maison de la rue des Rosiers occupée le matin par un comité insurrectionnel, maintenant envahie par une populace ivre de fureur et de haine. Là les deux infortunés généraux, reçus avec de sauvages cris de mort, avaient eu à essuyer toutes les injures, toutes les dérisions ; puis ils avaient été poussés successivement dans un petit jardin et massacrés auprès d’un mur, à la place où sont encore fixées deux modestes croix de bois noir. Lecomte et Thomas mouraient l’un pour sa fidélité au devoir militaire, l’autre par une représaille de faction, pour avoir flétri pendant le siège l’indiscipline et les désertions de certains bataillons plus révolutionnaires que patriotes. Au moment où s’accomplissait cette lugubre tragédie de Montmartre, à une autre extrémité de la ville, le général Chanzy, arrivant de Bordeaux, se voyait saisi au chemin de fer, conduit à la mairie la plus voisine, puis traîné de prison en prison et menacé, lui aussi, d’être fusillé. Ce n’est que quelques jours après qu’il put s’échapper avec la complicité d’un des séides de la commune.

Partout éclataient les mêmes scènes, de sorte que le 18 mars au soir, Paris, ignorant de son propre sort, se trouvait au pouvoir d’une sédition qui s’inaugurait par le meurtre et par les violences, dont les chefs, inconnus jusque-là, transportaient leur autorité de hasard à l’Hôtel de Ville, à l’état-major de la place Vendôme, dans les administrations publiques, tandis que tout ce qui avait pu être ramassé de l’armée s’acheminait dans la nuit assez tristement, confusément, sur Versailles.


II

Elle a donc triomphé ou elle semble avoir triomphé, cette insurrection préparée depuis six mois, vainement tentée pendant le siège, victorieuse par un ensemble de circonstances uniques qui, en facilitant son succès et en doublant sa force, la rendent mille fois plus criminelle, puisqu’elle est un acte de guerre civile devant l’ennemi. Est-ce vraiment déjà la guerre civile déclarée, fatale, irrémédiable ? Paris, réveillé de sa surprise, placé entre la France qui l’appelle de Versailles et l’étranger qui l’observe dédaigneusement de Saint-Denis, Paris ne va-t-il pas rejeter d’un mouvement spontané ce pouvoir d’aventure qui le menace de l’humiliation et de la ruine ?

Pendant quelques jours, pendant deux semaines, la question semble indécise, ou du moins les hostilités sont en suspens ; entre Versailles et Paris tout n’est pas rompu, et peut-être reste-t-il encore un dernier espoir. C’est le moment où l’amiral Saisset, popularisé par ses services pendant le siège, est envoyé pour essayer de rallier les forces incohérentes de la garde nationale, où les maires cherchent à rétablir la paix par des négociations, par des transactions de circonstance. Efforts inutiles ! l’amiral Saisset, réduit à camper entre la gare Saint-Lazare et la Bourse, ne rallie que des forces insuffisantes. Les maires ne réussissent qu’à signer de vains compromis. Le 22 mars, une manifestation en faveur de la paix et de l’assemblée nationale est reçue à coups de fusil sur la place Vendôme par les nouveaux maîtres de Paris. Le 26, le comité central, poursuivant son but, brusque des élections par lesquelles il prétend légaliser ses usurpations, en constituant une commune parisienne, dernier mot de la victoire du 18 mars. Le 28 cette commune s’inaugure avec une solennité grotesque. L’insurrection, après avoir été un instant étonnée et embarrassée de ses propres avantages, se sent poussée par ses violences mêmes. Elle s’enhardit et se prend au sérieux. Elle distribue des galons, et avec d’obscurs séides de l’Internationale ou de toutes les conspirations, elle fait des généraux, — Eudes, Duval, Bergeret. Elle organise militairement la garde nationale groupée par légions. Maîtresse de Paris, des remparts, des forts du sud que l’armée a été obligée d’abandonner, elle songe enfin à poursuivre sa victoire en allant disperser assemblée et gouvernement à Versailles. On crie maintenant : à Versailles ! comme on criait : à Berlin ! au début de la guerre avec l’Allemagne.

Chose frappante cependant, c’est au sein même du succès le plus inespéré que l’insurrection commence à laisser voir son impuissance. Évidemment, si elle avait pu ou si elle avait su profiter des premiers jours pour marcher sur Versailles, elle aurait eu plus de chances ; elle eût peut-être bien embarrassé le gouvernement et l’assemblée, qui se retrouvait le 20 mars au rendez-vous qu’elle s’était donné en quittant Bordeaux. L’insurrection avait heureusement perdu près de quinze jours. Que s’était-il passé pendant ce temps à Versailles ? Il est certain que la retraite de la nuit du 18 avait été triste, peu rassurante, et même, dans la confusion de ces heures difficiles, dans l’empressement qu’on avait mis à rappeler toutes les troupes, sans excepter les garnisons des forts, on avait laissé un instant le Mont-Valérien presque abandonné. Toute la journée du 19, la grande citadelle était restée sous la garde de chasseurs à pied désarmés et indisciplinés, qui avaient été envoyés là par punition, que le commandant supérieur prenait sur lui d’éloigner par prudence. Ce n’est que le 20 au matin qu’un régiment plus solide, le 119e de ligne, sous le colonel Cholleton, arrivait au fort. Dès lors il n’y avait plus rien à craindre, les bataillons de Paris, qui se présentaient quelques heures après, croyant prendre possession de la citadelle, trouvaient à qui parler ; ils auraient été peut-être plus embarrassans s’ils s’étaient présentés la veille. Ce premier moment passé, et le Mont-Valérien remis en sûreté, tout avait commencé à s’améliorer à Versailles. Tandis que l’insurrection était encore à se débattre avec les difficultés intérieures qu’elle rencontrait, l’armée de Versailles, prudemment dégagée de la fournaise où elle avait failli disparaître, n’avait pas tardé à se remettre un peu. La première pensée des chefs militaires avait été d’organiser la défense extérieure et intérieure de la ville. La brigade Derroja surveillait la route de Ghâtillon ; la brigade Lamariouse campait à Meudon, observant la vallée de Sèvres. A Sèvres même se trouvait un régiment de gendarmerie sous le colonel Gremelin. Le Mont-Valérien couvrait le reste de la ligne. L’intérieur de Versailles était sous la garde de la division Bruat, nouvellement arrivée et composée en partie de solides régimens de marins. La brigade Daudel restait comme réserve dans le parc.

Tout était prévu pour la défense, en même temps qu’on s’occupait d’appeler des renforts et de refaire les troupes, de les relever à leurs propres yeux. Avec des soins, un peu de bien-être et la discipline de la vie de camp, l’armée commençait à se reconstituer, à reprendre une certaine confiance, de sorte que le jour où l’insurrection se décidait à devenir agressive, la situation avait singulièrement changé. On pouvait attendre l’attaque, et au besoin aller au-devant d’elle.

Premier choc, le 2 avril. Les bataillons parisiens étaient sortis par le pont de Neuilly, se répandant d’un côté vers Courbevoie et Puteaux, de l’autre vers Rueil. Dès le matin la brigade Daudel et une brigade de la division Bruat se mettaient en marche par Montretout et par Bougival, appuyées par la cavalerie de Gallifet, qui se trouvait dans la plaine. A onze heures, on était au rendez-vous général, au rond-point des Bergères, devant l’ennemi, lorsqu’un incident précipitait l’action. Le médecin en chef de l’armée, le docteur Pasquier, venait de tomber sous une balle fédérée. Aussitôt le combat s’engageait. Le 74e, le 113e de ligne, les marins, les gendarmes, attaquaient les insurgés dans les maisons, derrière les barricades, et les rejetaient bientôt vers le pont de Neuilly par où ils s’échappaient en déroute. Ce premier engagement décidait de l’attitude des troupes. — Deuxième rencontre dès le lendemain, le 3 avril. Cette fois c’est la grande sortie parisienne, le grand mouvement sur lequel les stratégistes de la commune ont compté pour enlever Versailles. Des forces nombreuses de l’insurrection sortent résolument dès le matin par trois points à la fois. Bergeret et Flourens dirigent le mouvement par la route de Saint-Germain. Eudes conduit les fédérés sur Meudon et la vallée de Sèvres. Duval, un ouvrier fondeur en fer, transformé en général, est à Châtillon. C’est la partie décisive contre Versailles. Par malheur, à peine engagés sur la route de Saint-Germain, les fédérés de Bergeret sont maltraités par le Mont-Valérien, qui les foudroie et les disperse. Ceux qui ne s’enfuient pas sont menacés d’être coupés par les troupes accourues de Versailles, et dans une maison du côté de Nanterre, Flourens lui-même, après avoir fait feu sur un gendarme, est abattu d’un coup de sabre. A Meudon, Eudes trouve devant lui la brigade Lamariouse et les gendarmes du colonel Gremelin, qui le mettent en déroute. A Châtillon Duval se heurte contre la brigade Derroja. Sur tous les points les insurgés sont battus ; mais ils restent maîtres de Châtillon, et maintenant, pour la troisième rencontre, c’est l’armée de Versailles qui attaque le 4 au matin, qui enlève vivement cette position menaçante de Châtillon-Clamart. Elle fait 1,500 prisonniers ; Duval lui-même est pris les armes à la main et fusillé.

A Châtillon, à Meudon, à Courbevoie, le résultat est décisif, Versailles est maintenant à l’abri de toute insulte, et même l’issue définitive de la lutte est déjà, on peut le dire, dans ces trois journées. Seulement, à voir l’ardeur des bandes fanatisées de l’insurrection, la puissance des moyens d’action mis par le hasard d’une échauffourée entre les mains d’impitoyables sectaires, il devenait clair à tous les yeux qu’il ne s’agissait plus de quelques coups de main heureux, d’une répression ordinaire. Il y avait désormais deux camps en présence : d’un côté Versailles, le gouvernement légal, l’assemblée nationale, la France, l’armée obligée de ramener à des combats de guerre civile un drapeau en deuil ; d’un autre côté Paris avec sa garde nationale, avec sa population trompée ou opprimée, avec son armement, avec son enceinte et ses forts avancés d’Issy, de Vanves, de Montrouge, d’Ivry. C’était une lutte de deux mois avec toutes ses nécessités, avec toutes ses conséquences. C’était l’épreuve d’un second siège pour Paris, d’une longue et cruelle anxiété pour la France réduite à se défendre d’une dissolution complète, à se ressaisir elle-même sous les yeux et peut-être sous le bon vouloir de l’étranger, spectateur intéressé de nos désastres.

Tout est là. Pendant deux mois, Paris est au pouvoir de factieux vulgaires qui n’ont même pas l’excuse d’une idée quelconque, fût-elle excentrique et audacieuse. Ce sont des parodistes de toutes les scènes révolutionnaires, qui sont d’une désastreuse médiocrité d’esprit. Ils ne peuvent pas même se faire la moindre illusion d’un succès possible, puisque, s’ils réussissaient, ils tomberaient aussitôt devant l’étranger qui soufflerait sur leur domination ; mais ils ont Paris et ses immenses ressources. Ils jouent au gouvernement, ils sont dans les ministères et à la police ; ils prennent des otages, abattent la colonne Vendôme devant les Prussiens et donnent des concerts aux Tuileries. Ils se hâtent de dévorer leur règne éphémère, et c’est devant ce pouvoir inauguré dans le sang, destiné à finir dans le sang et dans l’incendie, que la France se trouvait arrêtée depuis le 18 mars. Les difficultés étaient pour tout le monde assurément ; elles étaient surtout pour le chef du pouvoir exécutif dès la première heure de sa rentrée à Versailles, et je ne sais en vérité s’il y eut jamais pour un gouvernement, pour un homme personnifiant ce gouvernement, une situation plus compliquée, plus dramatique, plus pénible que celle où M. Thiers avait à se débattre pendant ces quelques semaines entre le 20 mars et le commencement de mai. « Ce sont les plus mauvais jours de ma vie, » a-t-il dit lui-même, et à coup sûr il ne devait pas être à l’aise au milieu des embarras de toute sorte, intérieurs ou extérieurs, visibles ou secrets, qui venaient l’assaillir à toutes les heures.

Ramené violemment à Versailles, réduit dans le premier moment à une inaction qui n’était qu’apparente et qu’on ne s’expliquait pas toujours parce qu’il ne pouvait pas toujours tout dire, pénétré de la nécessité de ne plus rien risquer avant d’avoir reconstitué des moyens suffisans d’action, M. Thiers avait à faire face de toutes parts. Il avait Paris devant lui, et dans ce Paris il n’y avait pas seulement des insurgés à combattre, il y avait les négociateurs, les pacificateurs, tous ceux qu’il aurait voulu et qu’il ne pouvait soutenir, qui lui reprochaient le départ du gouvernement et des troupes comme un abandon, presque comme une trahison. Paris était déjà une grande préoccupation, et elle n’était pas la seule. Il fallait songer au pays, il fallait empêcher le mouvement de se propager. Sans avoir des chances sérieuses de s’étendre, la commune avait de l’écho dans quelques centres de sédition, à Lyon, à Marseille, à Saint-Étienne, à Narbonne, à Toulouse. Il fallait se hâter de la cerner dans ces foyers de contagion révolutionnaire, la vaincre au besoin par la force, réprimer des attentats comme le meurtre du préfet de Saint-Étienne, l’infortuné M. de L’Espée. C’était le plus pressé, et, ce danger écarté, la province paisible, elle aussi, demandait à être rassurée ; elle s’inquiétait de voir durer une insurrection dont elle ne se rendait pas compte. Il fallait lui parler, la fortifier, l’exciter à la confiance.

Ce n’est pas tout. A Versailles même, où se concentrait l’action politique, M. Thiers avait auprès de lui une nouvelle commission des quinze nommée le premier jour de la réunion de l’assemblée, le 20 mars, pour seconder le pouvoir exécutif. La commission des quinze avait certes les meilleures intentions et les préoccupations les plus légitimes des dangers de la crise qu’on traversait ; elle ne laissait pas néanmoins de se montrer un peu impatiente, un peu agitée dans son concours. Elle avait un peu trop l’idée qu’elle devait entrer en partage du gouvernement. A tout propos, elle arrivait à la préfecture portant ses impressions, ses observations, ses remontrances et quelquefois ses exigences. Tantôt il s’agissait de renouveler au plus vite tous les préfets, tantôt il fallait modifier les commandemens militaires. Un instant même, dans une délibération intime, on proposait la nomination d’un généralissime « ayant une autorité indépendante du ministère. » M. Thiers ne répondait pas toujours, ou il répondait que « l’assemblée ne saurait empiéter sur les conditions de liberté absolue indispensables à l’action du pouvoir exécutif, » et un jour, malgré sa facilité à tout entendre, il finissait par demander à la commission quarante-huit heures de congé. Du coup, la commission se trouva un peu blessée. Agir avec vigueur, ne pas abandonner entièrement Paris, garder au moins quelques portes et attaquer au plus tôt, on en revenait toujours là. « Oui, disait M. Thiers, si vous pouvez limiter l’action, vous pouvez attaquer, mais il n’est pas possible de la limiter. Un point saisi déterminera une attaque ou entraînera la nécessité d’occuper un autre point, et l’action générale s’ensuivra. C’est jouer le tout pour le tout, alors il faut être sûr du succès. Si on reste en chemin, ce sera un véritable désastre, une débandade… Ah ! si l’on pouvait attendre quinze jours ! .. Non, non, pas quinze jours, ajoutait-il en se reprenant, quelques jours seulement ; avec une bonne organisation de troupes, on serait sûr du succès ! .. » A chaque instant se reproduisaient ces luttes intimes ou ces froissemens qu’on menaçait parfois de porter devant l’assemblée et qui n’auraient été qu’une occasion de crise ; mais ces conflits, si pénibles, si gênans qu’ils fussent, se passaient encore en famille, ils s’éteignaient dans un silence patriotiquement gardé. Il y avait la difficulté bien autrement terrible, bien autrement menaçante de la présence et du rôle de l’étranger au milieu des convulsions de la France.

L’insurrection de Paris, et c’est là ce qui en faisait un véritable crime, un acte honteux de trahison nationale, cette insurrection ne pouvait que donner des armes à l’étranger, alourdir l’occupation et la paix, retarder le rétablissement de cette France que M. Thiers appelait, avec une piété patriotique, la grande blessée. Le fait est que par le 18 mars tout se trouvait arrêté, la négociation de la paix définitive aussi bien que le rapatriement des prisonniers, — que les Allemands suspendaient leur mouvement de retraite, qu’ils redoublaient d’irritation et d’exigence dans les pays envahis, et qu’ils prenaient même une attitude assez énigmatique pour qu’on pût se demander ce que signifiait une certaine affectation de neutralité entre Versailles et Paris. Un général prussien, s’adressant au commandant « actuel » de Paris, parlait de « l’attitude amicale et passive » qu’il avait ordre de garder vis-à-vis de l’insurrection. C’était, je pense bien, une exagération d’humeur soupçonneuse de supposer que M. de Bismarck pût avoir la main dans ces événemens ; il n’y était pas intéressé.

M. de Bismarck, qui, en vrai victorieux, ne se refuse aucune liberté, et qui avait fait un jour à M. Jules Favre la confidence qu’il était républicain, M. de Bismarck pouvait bien se passer la fantaisie de dire en plein Reichstag, à Berlin, qu’il y avait dans la commune parisienne « un noyau de raison, » que ce noyau de raison était « le vœu d’une organisation municipale comme celle qui existe en Allemagne ! » M. de Bismarck pouvait se permettre cette plaisanterie teutonne. En réalité, avec son esprit pratique, le chancelier allemand sentait bien que favoriser la guerre civile en France, c’était retarder le paiement de l’indemnité des cinq milliards, et qu’à trop se hâter de prendre un rôle direct dans nos affaires il risquait d’assumer une lourde responsabilité ; mais M. de Bismarck était un homme de précaution décidé à ne renoncer à aucun de ses moyens, et il paraît certain que, surpris par l’explosion du 18 mars, doutant de « l’exécution des conventions par la suite, » il avait fait aussitôt sonder Napoléon III ; il cherchait à savoir si l’empereur accepterait de rentrer en signant la paix que l’Allemagne l’aiderait naturellement à maintenir. A défaut de cette combinaison, qui ne réussissait pas, M. de Bismark entendait bien garder tous ses avantages vis-à-vis du gouvernement de Versailles qui se voyait contraint de s’adresser à lui dès le premier jour. Voilà la situation qu’avait créée le fatal déchirement du 18 mars !

Ce malheureux gouvernement, le chancelier prussien le tenait par la difficulté qu’il éprouvait à remplir ses premiers engagemens pécuniaires, par le besoin qu’on avait à Versailles de retrouver les soldats prisonniers, par la nécessité d’augmenter les forces militaires pour réduire Paris, par la négociation de la paix définitive, par des menaces incessantes d’intervention si on n’en finissait pas. Ces premiers jours ne laissaient pas d’être pleins d’orages secrets ; on échangeait des communications acerbes. M. de Bismarck en venait bientôt cependant à s’adoucir avec le gouvernement de Versailles. Il ne lui refusait plus la faculté de développer ses forces militaires, de dépasser le chiffre de 40,000 hommes fixé par les préliminaires pour la garnison de Paris et des environs. Il autorisait le commandant en chef de l’occupation allemande, le général de Fabrice, à signer le 28 mars une convention nouvelle permettant au gouvernement français de porter l’armée de Versailles à 80,000 hommes. Le rapatriement des prisonniers, momentanément suspendu, allait recommencer. Ces concessions toutefois, M. de Bismarck se réservait de les révoquer ou de les neutraliser, selon les circonstances, en restant seul juge de l’obligation de rendre les prisonniers. « La mesure dans laquelle nous remplirons cette obligation, disait-il, dépendra de la manière dont nous apprécierons la situation. » Rien n’était certes plus élastique, et de fait le cabinet de Berlin en agissait à sa guise. On aurait eu besoin de vieux soldats, il renvoyait des mobiles dont on ne pouvait se servir. A la moindre difficulté, au premier nuage, le rapatriement était de nouveau suspendu, par mer comme par terre, par Cherbourg comme par Charleville ou Lunéville. Vers la mi-avril, il s’arrêtait tout à coup pendant plusieurs jours ; on ne recevait plus un prisonnier. Berlin faisait sentir l’aiguillon à Versailles. Bref, le chancelier restait bien, comme il le disait, juge et maître, maître tout-puissant et capricieux de la situation, sans se préoccuper des embarras qu’il ajoutait à tant d’autres embarras.

Non, M. de Bismark n’était pas un allié de la commune, quoiqu’il eût sûrement plus d’un agent dans ce monde équivoque qui remplissait Paris de ses turbulences et de ses excès. Il ne servait pas la commune, mais il s’en servait. Par un calcul dangereux, à un certain moment, il voyait sans peine, peut-être avec un dédain implacable, une crise qui achevait d’épuiser la France, qui enchaînait à une œuvre ingrate le gouvernement de Versailles. C’était pour lui un moyen de dicter jusqu’au bout la paix. Les préliminaires du 26 février, il est vrai, avaient fixé les lignes essentielles, les conditions territoriales, financières de cette paix, et il ne restait plus qu’à donner à ces préliminaires une forme définitive.

C’était l’objet de la négociation qui venait de s’ouvrir en terre neutre, à Bruxelles, entre la France et l’Allemagne, représentées, l’une par M. de Goulard, le baron Baude, M. de Clercq et le général Doutrelaine, l’autre par le comte d’Arnim, le baron de Balan et des ministres de Bavière, de Bade, de Wurtemberg. Entre les préliminaires et ce traité définitif qu’il s’agissait de négocier, cependant, il y avait place pour la discussion, peut-être pour une amélioration. Les points qui restaient à régler étaient aussi nombreux que graves. La question même de territoire pouvait renaître indirectement, partiellement, à propos du rayon militaire de Belfort demeuré indécis. Il y avait à s’occuper de la part de dette de l’Alsace et de la Lorraine, des modes de paiement de l’indemnité, du chemin de fer de l’Est. Sur tous ces points les conditions de l’Allemagne, sans être présentées d’un seul coup, ressemblaient toujours à un ultimatum. Les plénipotentiaires de la France faisaient de leur mieux, opposaient la patience, la raison, le droit, les considérations pratiques ; ils luttaient pendant plusieurs semaines. Nul doute que dans d’autres circonstances un certain succès ne fût possible. Malheureusement les négociations se ressentaient des événemens, et ici survenait tout à coup une péripétie qui se liait à toutes ces questions de la guerre civile française, de la reconstitution de nos forces militaires, du rapatriement de nos prisonniers.

Quelle était réellement la pensée de M. de Bismarck ? Chose curieuse, le chancelier avait d’abord laissé aller les négociations. Bientôt il se montrait pressé d’en finir, il ne voulait pas de retard, et il prodiguait les éclats de son humeur, qui retentissait jusque dans le Reichstag, à Berlin. Il lançait ces paroles : « Je ne puis dire que les négociations de Bruxelles suivent un cours aussi rapide que je l’aurais attendu dans ces circonstances. Je ne puis au contraire me défendre de l’impression que le gouvernement français semblerait nourrir l’espérance d’obtenir plus tard, alors qu’il aura repris des forces, d’autres conditions qu’à présent. A des tentatives d’affaiblir les conditions fixées par les préliminaires de paix, nous ne céderons jamais d’aucune manière. » M. de Bismarck en effet croyait ou affectait de croire que telle était la pensée du gouvernement français, que M. Thiers ne voulait que gagner du temps pour rentrer dans la négociation, appuyé sur une armée reconstituée et sur Paris pacifié. Il avait ou il affectait d’avoir des inquiétudes sur « la bonne volonté ou le pouvoir qu’on aurait en France d’exécuter définitivement toutes les dispositions préliminaires. » Il se montrait vraiment plein de craintes aussi vives qu’intéressées sur la sécurité de l’Allemagne, qu’il ne voulait pas laisser exposée aux inconvéniens d’une reprise soudaine d’hostilités. Toujours est-il que, procédant à sa façon, comme s’il avait besoin d’assurances nouvelles, M. de Bismarck sommait brusquement le cabinet de Versailles de s’expliquer sur ses intentions, en le menaçant, s’il ne se décidait pas à signer la paix définitive, d’occuper lui-même Paris et d’exiger le retour de l’armée française derrière la Loire, conformément aux préliminaires du 26 février.

C’était une tactique de la force. Au fond, M. de Bismarck voulait en finir avant la défaite de la commune, et pour en finir plus vite, pour mieux assurer le succès de son plan, il proposait de se rendre à Francfort, de transporter dans la ville allemande la négociation qui traînait à Bruxelles. Ce fut peut-être le premier froissement intime entre le plénipotentiaire allemand, M. d’Arnim, et le chancelier de Berlin. Que pouvait de son côté faire M. Thiers ? Il n’acceptait pas précisément l’invitation que lui adressait M. de Bismarck de se rencontrer avec lui. Il envoyait à sa place, avec les négociateurs de Bruxelles, M. Jules Favre et le ministre des finances, M. Pouyer-Quertier, dont la diplomatie, à ce qu’il paraît, était fort du goût du chancelier. Obligé d’éviter à tout prix des difficultés extérieures en ce moment, aux derniers jours d’avril et aux premiers jours de mai, pressé par l’Allemagne, M. Thiers ne pouvait songer dans sa situation à éluder entièrement les conditions onéreuses qu’on prétendait lui imposer ; il s’efforçait du moins d’étendre le rayon militaire de Belfort, de cette place de l’est qu’il avait sauvée comme une dernière garantie d’indépendance, et cette concession précieuse il ne l’obtenait encore qu’en la payant d’une autre concession territoriale faite à l’Allemagne en Lorraine, du côté de la frontière du Luxembourg. C’était là le traité définitif de Francfort, œuvre nécessaire, qui contenait quelques aggravations des préliminaires, surtout pour l’occupation, qui offrait aussi cette compensation du territoire de Belfort, et qui en fin de compte, avec ses duretés irrévocables, restait pour la France le nouveau, le dernier témoignage de ce qu’elle devait à la commune.

Ce que je veux montrer, c’est cette immensité d’embarras au milieu desquels M. Thiers avait à se débattre pendant ces funestes semaines, entre le 20 mars et le commencement de mai. Plus d’une fois, au plus fort de ses anxiétés, on lui signalait, même publiquement, même dans des séances de l’assemblée, les mouvemens allemands, et il répondait : « Non ! non ! » Il savait bien à quoi s’en tenir, il sentait aussi le danger d’insister sur ce qu’il ne pouvait empêcher. Des paroles imprudentes, des indiscrétions qu’on se permettait, se tournaient en tortures pour lui. D’autres fois il se laissait aller lui-même à des impatiences de discussion, et on ne savait pas que ces vivacités répondaient à quelque complication intime, peut-être même à de sourdes hostilités qui venaient ajouter à ses peines et à ses amertumes. Paris, la province, la commission des quinze, M. de Bismarck, l’ennemi menaçant ou les amis impatiens, M. Thiers avait affaire à tout cela successivement ou à la fois, et c’est à travers toutes ces difficultés, au prix d’incessans efforts, qu’il arrivait à débrouiller le chaos, à refaire une armée qui s’élevait par degrés à 50,000, à 80,000, puis au-delà de 100,000 hommes, qui reprenait peu à peu une certaine cohésion au feu de l’action. Des soldats et du matériel, il fallait tout retrouver.

Deux élémens principaux servaient à cette reconstitution. Les armées de province et surtout l’armée de Chanzy fournissaient plus de vingt régimens d’infanterie, trois bataillons de chasseurs à pied, neuf régimens de cavalerie, quatorze batteries d’artillerie ; les prisonniers formaient le second contingent. Aussitôt qu’il l’avait pu et autant que le lui permettait son terrible adversaire de Berlin, M. Thiers avait établi quelques grands dépôts où devait se réunir tout ce qui arrivait d’Allemagne. A Cherbourg, le général Ducrot portait son feu et son activité ; il mettait de l’ordre dans les masses que lui jetaient les transports envoyés sur les côtes allemandes. A Cambrai, le général Clinchant était chargé de former des régimens avec ce que lui expédiait le général Gresley, placé à Charleville pour recevoir les prisonniers revenant de ce côté. A Auxerre, il y avait une troisième concentration. Ce n’était pas vraiment un travail des plus simples et des plus faciles. D’abord les Allemands, par prévoyance, dans l’intérêt de leur sûreté, avaient confondu les hommes de tous les corps, de toutes les armes : sur quelques milliers de prisonniers qu’on recevait, il y avait des soldats de toute sorte, et on pouvait à peine former une compagnie avec les hommes d’un même régiment. De plus, il y avait à renvoyer les mobiles, les libérables, qui n’auraient fait que des soldats mécontens. Avec les retards calculés de M. de Bismarck, surtout vers la mi-avril, au moment des difficultés pour la négociation de la paix, le résultat ne répondait pas toujours à ce qu’on aurait espéré. Le général Ducrot, après bien des efforts, n’avait pas plus de 8,000 hommes à conduire à Saint-Cyr au 20 avril. Le général Clinchant n’avait guère plus de 7,000 hommes à ramener de Cambrai, et comme il avait à traverser des territoires occupés par les Allemands, c’était une difficulté de plus qui lui faisait encore perdre quelques jours. Tout marchait cependant. Cette armée, qui avait son premier noyau dans les divisions ramenées de Paris le 18 mars, était déjà assez nombreuse au 5 avril pour être presque complètement réorganisée et placée sous les ordres du maréchal de Mac-Mahon. Elle formait trois corps, le 1er sous le général Ladmirault, le 2e sous le général de Cissey, le 3e, exclusivement composé de cavalerie, sous le général Du Barail. Avec les troupes amenées de Cherbourg, de Cambrai ou d’Auxerre avant la fin d’avril, on pouvait former un quatrième corps sous le général Douay, un cinquième corps sous le général Clinchant. Enfin, sous le nom d’armée de réserve, le général Vinoy gardait, à côté du maréchal de Mac-Mahon, le commandement indépendant de trois divisions, les divisions Faron, Bruat et Vergé, destinées d’ailleurs comme les autres aux opérations actives. Une immense artillerie avait été aussi recomposée.

Tout cela se faisait en quelques semaines, et jusque dans cette épreuve nouvelle, jusque dans ces misères que lui infligeait une insurrection effroyable, la France trouvait du moins cette compensation de voir reparaître une armée, une véritable armée obéissante et fidèle. M. Thiers était tout entier et le premier à cette œuvre, toujours prêt, toujours actif, s’occupant de tout, écrivant familièrement à un des généraux : « Vous aurez satisfaction sur tous les points ; mais aujourd’hui, jour de Pâques, personne, excepté moi, ne travaille. J’étais au travail à cinq heures du matin, il est six heures du soir, et je n’ai pas fini… » On l’accusait de jouer au soldat, et c’était ce qui le rendait un peu suspect à Berlin. Il obéissait à une vieille passion, allumée en lui au spectacle de nos anciennes grandeurs, contristée par des désastres, mais non découragée, la passion de la puissance militaire de la France, et sans cette passion, sans ce goût des choses militaires, si l’on veut, rien n’eût été peut-être possible en ce moment. De toutes parts, on échappait à la défaite et à la captivité. M. Thiers, simplement, noblement, sans condition, sans distinction, se plaisait à rechercher tous ces chefs qui avaient certes fait leur devoir pendant la guerre, mais qui avaient été malheureux. Il se montrait avec eux ce qu’il était naturellement, sympathique, cordial, plein d’estime, et en s’empressant de les remettre à leur vraie place, à la tête des troupes, en leur offrant une occasion nouvelle de servir le pays, il donnait à tous, à l’opinion, peut-être refroidie ou aigrie par les revers, l’exemple d’une chaleureuse confiance. M. Thiers avait le mérite d’aimer l’armée pour elle-même et de comprendre que la meilleure manière de refaire cette armée était de relever les chefs en entourant les soldats d’une constante sollicitude[2]. Œuvre patriotique et prévoyante, qu’on a pu oublier depuis qu’il est admis que tout était facile en ce temps-là, mais qui reste l’honneur d’un homme appelé en si peu de jours, au milieu des plus inextricables difficultés, à dégager la France des étreintes de la guerre étrangère et des horreurs de la guerre civile !


III

On disait quelquefois à M. Thiers, tout occupé de ce travail et résistant aux pressions qui le poussaient prématurément à l’attaque : « Pendant que vous vous organisez, les insurgés s’organisent aussi. — Oui, répliquait le chef du pouvoir exécutif, mais ils se rendent odieux à la population par les moyens qu’ils emploient, tandis que nous, en nous préparant, nous répondons au vœu du pays, nous gagnons plus qu’ils ne gagnent ; ils finiront par des actes qui soulèveront l’indignation générale. Dans tous les cas, on ne peut tenter d’enlever une place aussi forte que Paris sans avoir les moyens nécessaires pour réussir. » C’était le résumé de la situation et de la politique de M. Thiers.

Il est vrai, les insurgés s’organisaient ou du moins essayaient de s’organiser comme si Paris étaient définitivement leur domaine ; mais en même temps ils laissaient éclater leur impuissance politique et militaire. Qu’était-ce que cette commune, qui avait la prétention burlesque de représenter et de défendre Paris en le dominant ? C’était une dictature de subalternes, de déclassés et de pamphlétaires, dictature ridicule si elle n’eût été sinistre, déjà dévorée en naissant de luttes intimes. Jacobins, sectaires de l’Internationale, révolutionnaires de toutes couleurs, se défiaient, se querellaient, s’emprisonnaient mutuellement quelquefois, et se disputaient un pouvoir qu’ils ne savaient pas même exercer. Scission au sein de la commune, scission entre la commune et le comité central, qui, au lieu de se dissoudre après les élections, s’était maintenu, prétendant rester le gardien privilégié de la révolution du 18 mars. Politiquement, ce n’était qu’un vaste chaos où s’agitaient toutes les passions serviles, toutes les convoitises, toutes les impuissances vaniteuses et irritées. Militairement, l’insurrection aurait pu certes devenir redoutable. Protégée directement ou indirectement par l’occupation allemande, qui couvrait tout un côté de Paris, maîtresse des forts du sud, disposant d’une quantité presque illimitée d’artillerie, elle avait de plus un personnel nombreux qui suivait son drapeau par fanatisme, par entraînement, par habitude d’obéir à des ordres, ou même par nécessité pour vivre de la solde. Officiellement, la garde nationale plus ou moins ralliée comptait une partie active de 80,000 hommes, une partie sédentaire de 100,000 hommes. N’eût-on pu disposer que de 50,000 ou de 60,000 combattans, c’était encore beaucoup ; mais l’action militaire se ressentait nécessairement de la situation morale et politique. Née de l’anarchie, l’insurrection ne pouvait vivre que par l’anarchie et par l’indiscipline. Sur un bataillon commandé, 300 hommes se rendaient à l’appel. Un certain entrain ne manquait pas dans le combat ; mais les débandades étaient promptes. Ces soldats de l’émeute ne tenaient guère qu’à l’abri des murs et des forts.

En réalité, les affaires militaires de la commune n’étaient un peu sérieusement conduites que par deux hommes, Cluseret et Rossel. Ambitieux implacable, doué d’une certaine vigueur et d’une physionomie accentuée, ayant aux yeux des masses le prestige d’un ancien officier de l’armée qui avait été quelque peu général en Amérique, aventurier singulièrement suspect, Cluseret avait pris la direction de la guerre au lendemain de la défaite des tristes généraux Bergeret, Eudes et Duval. C’est par lui que la défense prenait une certaine figure, et, chose caractéristique, ce jour-là l’action militaire passait aux mains des étrangers comme pour mieux imprimer le sceau cosmopolite à une révolution prétendue parisienne. On avait appelé vainement Garibaldi. Maintenant un Polonais, Dombrowski, était chargé de défendre la ligne de Neuilly. Sur la rive gauche, c’étaient encore les étrangers, un autre Polonais, Wroblewski, un Italien, La Cecilia. Ce que fit Cluseret comme organisateur importe peu. Il ne tardait point à passer de la délégation à la guerre dans une prison. Rossel, lui, était un capitaine du génie, déserteur du drapeau. Ce malheureux jeune homme, arrivé à Paris le 19 mars, nommé aussitôt chef de légion, puis chef d’état-major de Cluseret, président d’une cour martiale et bientôt délégué à la guerre, Rossel était évidemment le spécimen le plus curieux d’un esprit fanatisé et troublé par les événemens. Il avait la naïveté de prendre tout cela au sérieux, de vouloir organiser, et après quelques jours passés à se débattre dans le vide il finissait en rudoyant la commune, en demandant avec hauteur « une cellule à Mazas. » Alors c’était non plus la guerre des militaires, mais la « vraie » guerre, la guerre du peuple, conduite par un délégué civil, Delescluze. La confusion ne faisait que s’accroître, de sorte que le jour où le choc décisif allait éclater, ce n’était pas seulement la lutte de la société tout entière contre une révolution désespérée, c’était la lutte de l’organisation contre la désorganisation, et c’est ce qui faisait que M. Thiers, par une patiente et prévoyante reconstitution de l’armée, avait plus qu’à demi décidé la victoire. Le reste n’était plus que l’affaire d’une exécution prudemment combinée et résolument conduite.

La question, à vrai dire, n’était plus douteuse dès la fin d’avril, dès que l’armée de Versailles, définitivement organisée, pouvait entrer en action avec ses cinq corps, appuyés par l’armée de réserve de Vinoy. A partir de ce moment, tout marchait lentement encore, si l’on veut, mais avec une sûreté méthodique et irrésistible. Tandis que la cavalerie du général Du Barail allait jusqu’à Juvisy couper les dernières communications de Paris avec la province, le 1er corps Ladmirault, avec ses trois divisions Grenier, Laveaucoupet et Montaudon, s’avançait, sous la protection du Mont-Valérien, par Neuilly et par la presqu’île de Gennevilliers. Les divisions Levassor-Sorval, Susbielle et Lacretelle du 2e corps de Cissey, secondées par la division Faron de l’armée de Vinoy, s’engageaient par Meudon, Clamart, le val Fleury, contre le fort d’Issy, qui ne laissait pas d’être vigoureusement défendu. Et maintenant chaque heure comptait un progrès. Un jour, c’était la position de Bécon ou Asnières que les divisions de Ladmirault enlevaient avec vigueur, refoulant les insurgés sur la place. Un autre jour, c’était le corps de Cissey qui, après une série de brillans combats et de travaux de tranchée, réduisait le fort d’Issy. On était au 9 mai. Issy une fois tombé, le point d’attaque choisi d’avance cessait d’être couvert. La partie de l’enceinte du Point-du-Jour devenait abordable, et une puissante batterie de 70 canons disposée sur les hauteurs de Montretout se chargeait de nettoyer les abords de la place, d’ouvrir la brèche, au risque de détruire le Point-du-Jour. Sous la protection de cette batterie, le 4e corps de Douay pouvait s’avancer par le bois de Boulogne, suivi bientôt du 5e corps de Clinchant. Désormais, avant le 20 mai, on tenait Paris de toutes parts. La résistance qu’on avait rencontrée néanmoins, l’opiniâtreté des fédérés sur certains points, tout semblait indiquer que l’insurrection, à mesure qu’elle se sentait serrée de plus près, redoublait de fureur et ne renonçait pas au combat. Cependant la batterie de Montretout poursuivait son œuvre de destruction sur les remparts du Point-du-Jour, ouvrant le chemin par où devraient s’élancer les soldats de l’armée de Versailles. Deux ou trois jours encore semblaient nécessaires.

C’était un dimanche, le 21 mai. Évidemment l’insurrection se croyait ou affectait de se croire bien en sûreté dans sa citadelle usurpée, puisque la veille elle adressait des proclamations confiantes aux grandes villes de France et se promettait de longs jours. Tout allait pour le mieux, puisqu’il y avait ce dimanche un grand festival sur la place de la Concorde. On bravait encore le péril lorsque dans l’après-midi Dombrowski, qui se trouvait au château de la Muette et qui n’était pas sans démêler Ia vérité, télégraphiait au comité de salut public : « Mes prévisions sont réalisées. La porte de Saint-Cloud a été franchie par l’armée versaillaise. Je rassemble mes forces pour l’attaquer… Si par impossible les Versaillais restaient maîtres de cette partie du rempart, nous ferions sauter ce qu’il y a de miné, et nous les tiendrions en respect de notre seconde ligne de défense appuyée sur le viaduc d’Auteuil. »

Que s’était-il donc passé ? Ce jour-là, dimanche 21 mai, vers trois heures du soir, un inconnu apparaissait sur le rempart, près de la porte de Saint-Cloud, agitant un mouchoir blanc. C’était un employé des ponts et chaussées, M. Ducatel, qui faisait appel à nos avant-postes peu éloignés. Aussitôt le capitaine Garnier, de service aux tranchées, s’approchait. Sur ces entrefaites arrivait le commandant de marine Trêves. On reconnaissait que les défenses étaient désertes, que les insurgés, ne pouvant plus tenir sous le feu, avaient abandonné les abords du rempart et qu’on pouvait prendre possession de la porte. L’acte de M. Ducatel était certes aussi désintéressé qu’intrépide, puisqu’il pouvait tomber obscurément sous la fusillade ; mais enfin il est bien clair que, si la porte de Saint-Cloud se trouvait libre, c’était le canon de Montretout qui y avait contribué, et c’était l’armée reconstituée qui avait préparé cette situation où le dévouaient d’un homme suffisait pour trancher un nœud à peu près : rompu. M. Ducatel avait le mérite de précipiter et de faciliter un dénoûment inévitable, prix de cinq semaines d’efforts. A quatre heures, deux compagnies du 37e de ligne appartenant à la division-Vergé de l’armée de réserve prenaient définitivement possession de la porte, et le drapeau de la France remplaçait sur les murs de Paris le drapeau rouge, qui flottait encore. Le général Douay, prévenu aussitôt, hâtait le mouvement de son 4e corps. Informé à son tour de ce qui se passait, le maréchal de Mac-Mahon, qui se trouvait au Mont-Valérien, prenait toutes ses dispositions pour faire concourir toutes ses forces à l’action décisive.

Le signal de la rentrée dans Paris était donné. Au moment où se dessinaient les événemens, la commune tenait une dernière séance, et le délégué à la guerre, Delescluze, appelait un des chefs de l’insurrection pour lui proposer une opération fort simple. Il s’agissait de laisser entrer une partie de l’armée de Versailles, une quarantaine de mille hommes, puis de se jeter sur ses flancs, de lui couper la retraite en allant réoccuper la porte de Saint-Cloud et de la faire prisonnière ! Il était un peu tard. Déjà, sans perdre un instant, l’armée marchait de toutes parts. Tandis que la division Vergé s’avançait directement sur les quais, le 4e corps gagnait par Auteuil et Passy. A neuf heures du soir, le 5e corps de Clinchant venait, lui aussi, entrer par la porte de Saint-Cloud, et à quelques heures d’intervalle il était suivi du 1er corps de Ladmirault. De son côté, sur la rive gauche, le 2e corps de Cissey, aidé par une des divisions de Vinoy, forçait la porte de Versailles et s’avançait par Grenelle. Avant que la nuit fût écoulée, on avait la Muette, le Trocadero, le Champ de Mars, l’École-Militaire. Le maréchal de Mac-Mahon lui-même se transportait au milieu de ses troupes. Seulement cette nuit n’avait pas été perdue pour les fédérés. De toutes parts, s’élevaient en quelques heures de formidables barricades. il devenait clair que l’insurrection, menacée dans ses derniers retranchemens, exaltée par la haine, était décidée à une résistance désespérée, dût Paris rester enseveli sous les ruines.

Ici en effet s’engage la grande bataille de sept jours, lutte furieuse, exaspérée, de la part des insurgés, méthodique et irrésistible de la part de l’armée. Aller se jeter de front sur des barricades qui en certains points, particulièrement aux abords des Tuileries, prenaient des proportions colossales, c’eût été une dangereuse imprudence qu’on eût probablement payée de bien du sang versé. Les chefs de l’armée agissaient tout autrement. Maîtres désormais d’une solide base d’opérations, ils procédaient par une série de mouvemens concentriques, par des cheminemens à travers les rues latérales, même à travers les maisons, tournant les barricades, tendant sans cesse à envelopper Paris en occupant les grandes artères, les points stratégiques. C’était d’autant plus nécessaire que les défenses intérieures de l’insurrection ne manquaient pas elles-mêmes d’une certaine organisation méthodique. — Le 22 au matin, tout s’ébranle. Le général Ladmirault suit le chemin de ceinture pour gagner la porte d’Asnières, menaçant déjà Montmartre. Le général Clinchant s’avance par l’Arc-de-Triomphe vers le Parc de Monceaux, serrant Batignolles et la gare Saint-Lazare. Le général Douay pousse vers les Champs-Elysées, la place Beauvau et l’église Saint-Augustin. Sur la rive gauche, le général de Cissey manœuvre pour arriver à la gare Montparnasse et au corps législatif. L’armée de réserve est au centre appuyant également Douay et Cissey avec les divisions Vergé et Bruat. Ainsi on marche, non toutefois sans des combats renouvelés à chaque pas et sans des efforts sanglans. — Le 23, c’est la grande et décisive opération sur Montmartre. Tandis que le général Clinchant gagne du terrain par les Batignolles et la place Clichy, tenant Montmartre par l’ouest et le sud, le général Ladmirault, avec les divisions Laveaucoupet et Grenier, attaque par le nord. A une heure de l’après-midi, le drapeau tricolore flotte sur la tour de Solferino, au sommet de la butte, à deux pas du jardin où sont tombés Lecomte et Thomas. C’est la reproduction du mouvement stratégique du 18 mars ; cette fois seulement tout est enlevé. La forteresse de la commune est au pouvoir des troupes, qui prennent de 2,000 à 3,000 insurgés, plus de 100 canons. Ladmirault reste à Montmartre, Clinchant se rabat par Notre-Dame-de-Lorette, allant donner la main à Douay. De son côté, Cissey se fraie laborieusement un chemin jusqu’à Saint-Sulpice. A ce moment, la place Vendôme, les Tuileries, le Louvre, tiennent encore ; on les enveloppe pour se diriger ensuite jusqu’à l’Hôtel de Ville.

Jusque-là le combat a été souvent acharné, sanglant, mais il n’a pas cessé après tout d’être un combat. Le 24 mai est la journée sinistre, la première des journées sinistres. Les incendies s’allument de toutes parts, au ministère des finances, à la Cour des comptes, au Palais-Royal, aux Tuileries, à la Bibliothèque du Louvre, bientôt à l’Hôtel de Ville. Si le musée du Louvre, la Bibliothèque nationale, la Banque, échappent à la destruction, c’est par une sorte de miracle, parce que les troupes peuvent arriver assez tôt pour combattre ce nouvel ennemi, le feu. De tous ceux qui se trouvaient alors à Versailles, qui ne se souvient d’avoir vu des hauteurs de Meudon ou de Montretout ce spectacle tragique de Paris en flammes, qui n’était que la lugubre réalisation de ce mot écrit dès 1870, avant le 4 septembre, par un des chefs de l’émeute prévoyant une révolution prochaine ? « Ce jour-là, — le jour de la révolution, — nous devons être prêts physiquement et moralement. Ce jour-là, nous ou le néant ! .. Mais ce jour-là, je vous l’affirme, Paris sera à nous ou Paris n’existera plus ! » Ce n’est pas tout : la barbarie a commencé par l’incendie, elle continue par le meurtre. Le journaliste Chaudey est la première victime. A partir du 24 et les jours suivans, les exécutions sauvages se multiplient. A la Roquette, l’archevêque de Paris, le président Bonjean, le curé de la Madeleine, M. Deguerry, des religieux pris comme otages sont fusillés sans pitié. A Arcueil, les dominicains sont massacrés. Au Père-Lachaise ou à Belleville, des ecclésiastiques, des gendarmes, des sergens de ville, des soldats qui ont refusé de servir la commune, périssent pêle-mêle sous les coups des bourreaux. A mesure qu’elle se sent pressée, l’insurrection épuise tous les crimes, comme si avant de disparaître elle tenait à laisser derrière elle dans Paris une traînée de sang et de feu. L’heure arrive cependant où le mouvement de l’armée, précipité par les fureurs, s’accomplissant de tous côtés, par l’intérieur, par l’extérieur, vient cerner les derniers fanatiques de l’émeute dans leurs réduits les plus extrêmes, aux buttes Chaumont, à Belleville, au Père-Lachaise. C’est le 28 mai seulement, à trois heures de l’après-midi, que tout est fini. La résistance a cessé, l’insurrection est vaincue. Ce que cette bataille de sept jours avait coûté aux insurgés, nul certes ne peut le dire. L’armée comptait plus de 800 morts, officiers ou soldats, 7,000 blessés. Le maréchal de Mac-Mahon pouvait dire laconiquement aux habitans de Paris : « L’armée de la France est venue vous sauver. Paris est délivré. » Et M. Thiers à son tour pouvait dire à l’assemblée de Versailles : « Paris est rendu à son véritable souverain, c’est-à-dire à la France ! »

C’était le dernier mot d’une effroyable lutte qui se dénouait sans doute comme elle devait se dénouer, par une victoire de la société régulière, mais qui était de nature à laisser des traces profondes. Pendant deux mois, un pays tout entier avait été réduit à rester le témoin consterné et humilié du règne des malfaiteurs, maîtres de hasard de la plus illustre des capitales. Cette insurrection du crime, elle avait commencé par le meurtre, elle finissait par le feu et par les massacres. Elle n’avait pu triompher qu’à la faveur d’une des plus douloureuses épreuves qui puissent être infligées à un peuple, et elle n’avait vécu que pour prolonger, pour aggraver cette épreuve qui coûtait plus d’un milliard sans parler de toutes les misères morales. Elle avait prétendu être une protestation contre une paix cruelle, et elle avait fait tout ce qu’il fallait pour rendre cette paix plus lourde et plus dure. En prétendant défendre Paris, elle avait risqué de ternir ou de faire oublier l’honneur d’un grand siège qui venait à peine de finir, — et la seule victoire qu’elle eût remportée avait été d’offrir à l’étranger, campé sur les hauteurs de Montmorency, le spectacle des infortunes d’une ville incendiée par ses fureurs !


CH. DE MAZADE.

  1. Voyez la Revue du 1er janvier, du 1er février, du 15 mars, du 1er mai, du 15 juillet et du 15 octobre. — Voyez aussi la Revue du 15 septembre, du 15 octobre, du 15 décembre 1872, du 1er mars, du 15 mai, du 15 juin, du 15 juillet, du 1er septembre et du 1er octobre 1873.
  2. Dans ces jours troublés, M. Thiers prononçait à la tribune ces paroles, que l’armée ne devrait jamais oublier, non-seulement parce qu’elles sont d’une sincérité émouvante, mais parce qu’elles émanent d’un homme qui, n’ayant rien à lui demander, ni dévoûment personnel ni concours intéressé, ne peut l’aimer que pour elle-même, par un sentiment tout patriotique, « Ils trouvaient en moi, disait-il, un ami invariable de l’armée, un homme qui aime le soldat comme on aime son propre enfant. Oui, quand je vois ces fils de nos champs, étrangers à nos passions, étrangers souvent à cette instruction qui relève le patriotisme, quand je les vois songeant uniquement à l’honneur militaire qu’on a fait entrer dans leurs cœurs, mourir pour vous, pour nous, pour le pays, je suis touché profondément et j’éprouve un besoin indicible de les environner de toute ma sollicitude… » Prononcées à ce moment, au sortir d’une crise qui avait laissé de la tristesse et de la défiance, ces paroles, j’ose le dire, ressemblaient à une délicatesse de plus en même temps qu’elles étaient d’un chef d’état préoccupé de relever toutes les forces du pays.