La Guerre de Jugurtha

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La Guerre de Jugurtha
Traduit du latin par Charles Durozoir, 1865


I. C’est à tort que les hommes se plaignent de leur condition, sous prétexte que leur vie, si faible et si courte, serait gouvernée par le hasard plutôt que par la vertu. Loin de là ; quiconque voudra y penser reconnaîtra qu’il n’y a rien de plus grand, de plus élevé, que la nature de l’homme, et que c’est moins la force ou le temps qui lui manque, que le bon esprit d’en faire usage. Guide et souveraine de la vie humaine, que l’âme tende à la gloire par le chemin de la vertu, alors elle trouve en elle sa force, sa puissance, son illustration : elle se passe même de la fortune, qui ne peut donner ni ôter à personne la probité, l’habileté, ni aucune qualité estimable. Si, au contraire, subjugué par des passions déréglées, l’homme s’abandonne à l’indolence et aux plaisirs des sens, à peine a-t-il goûté ces funestes délices, il voit s’évanouir et s’éteindre, par suite de sa coupable inertie, et ses forces, et ses années, et son talent. Alors il accuse la débilité de son être et s’en prend aux circonstances du mal dont lui seul est l’auteur. Si les humains avaient autant de souci des choses vraiment bonnes que d’ardeur à rechercher celles qui leur sont étrangères, inutiles et même nuisibles, ils ne seraient pas plus maîtrisés par les événements qu’ils ne les maîtriseraient eux-mêmes, et s’élèveraient à ce point de grandeur, que, sujets à la mort, ils devraient à la gloire un nom impérissable.

II. L’homme étant composé d’un corps et d’une âme, tous les objets extérieurs, aussi bien que toutes ses affections, tiennent de la nature de l’un ou de l’autre. Or la beauté, l’opulence, la force physique et tous les autres biens de ce genre passent vite ; mais les œuvres éclatantes du génie sont immortelles comme l’âme. En un mot, les avantages du corps et de la fortune ont une fin, comme ils ont eu un commencement. Tout ce qui a pris naissance doit périr, tout ce qui s’est accru, décliner ; mais l’âme incorruptible, éternelle, souveraine du genre humain, fait tout, maîtrise tout et ne connaît pas de maître. Combien donc est surprenante la dépravation de ceux qui, entièrement livrés aux plaisirs du corps, passent leur vie dans le luxe et dans la mollesse, tandis que leur esprit, la meilleure et la plus noble portion de leur être, ils le laissent honteusement sommeiller dans l’ignorance et dans l’inertie, oubliant qu’il est pour l’âme tant de moyens divers d’arriver à la plus haute illustration !

III. Parmi ces moyens, les magistratures, les commandements, enfin toute participation aux affaires publiques, ne me paraissent guère dignes d’être recherchés dans le temps présent : car ce n’est pas au mérite qu’on accorde les honneurs ; et ceux qui les ont acquis par des voies frauduleuses n’y trouvent ni sûreté, ni plus de considération. En effet, obtenir par violence le gouvernement de sa patrie ou des sujets de la république (1), dût-on devenir tout-puissant et corriger les abus, est toujours une extrémité fâcheuse ; d’autant plus que les révolutions traînent à leur suite les massacres, la fuite des citoyens, et mille autres mesures de rigueur (2). D’un autre côté, se consumer en efforts inutiles, pour ne recueillir, après tant de peine, que des inimitiés, c’est l’excès de la folie, à moins qu’on ne soit possédé de la basse et funeste manie de faire en pure perte, à la puissance de quelques ambitieux, le sacrifice de son honneur et de sa liberté.

IV. Au reste, parmi les autres occupations qui sont du ressort de l’esprit, il n’en est guère de plus importante que l’art de retracer les événements passés. Tant d’autres ont vanté l’excellence de ce travail, que je m’abstiens d’en parler, d’autant plus qu’on pourrait attribuer à une vanité déplacée les éloges que je donnerais à ce qui fait l’occupation de ma vie. Je le pressens, d’ailleurs : comme j’ai résolu de me tenir désormais éloigné des affaires publiques, certaines gens ne manqueront pas de traiter d’amusement frivole un travail si intéressant et si utile ; notamment ceux pour qui la première des études consiste à faire leur cour au peuple, et à briguer sa faveur par des festins. Mais que ces censeurs considèrent et dans quel temps j’obtins les magistratures, et quels hommes ne purent alors y parvenir, et quelle espèce de gens se sont depuis introduits dans le sénat ; ils demeureront assurément convaincus que c’est par raison, et non par une lâche indolence, que mon esprit s’est engagé dans une nouvelle carrière, et que mes loisirs deviendront plus profitables à la république que l’activité de tant d’autres.

J’ai souvent ouï raconter que Q. Maximus, P. Scipion (3), et d’autres personnages illustres de notre patrie, avaient coutume de dire qu’à la vue des images de leurs ancêtres leurs cœurs se sentaient embrasés d’un violent amour pour la vertu. Assurément ni la cire, ni des traits inanimés, ne pouvaient par eux-mêmes produire une telle impression ; c’était le souvenir de tant de belles actions qui échauffait le cœur de ces grands hommes du feu de l’émulation, et cette ardeur ne pouvait se calmer que quand, à force de vertu, ils avaient égalé la glorieuse renommée de leurs modèles. Quelle différence aujourd’hui ! Qui, au milieu de cette corruption générale, ne le dispute à ses ancêtres en richesses et en profusions, plutôt qu’en probité et en talents ? Les hommes nouveaux eux-mêmes, qui autrefois s’honoraient de surpasser les nobles en vertu, c’est maintenant par la fraude, par les brigandages, et non plus par les bonnes voies, qu’ils arrivent aux commandements militaires et aux magistratures : comme si la préture, le consulat, enfin toutes les dignités, avaient par elles-mêmes de la grandeur et de l’éclat, et que l’estime qu’on doit en faire ne dépendît pas de la vertu de ceux qui les possèdent. Mais, dans mon allure trop franche, je me laisse emporter un peu loin par l’humeur et le chagrin que me donnent les mœurs de mon temps. J’arrive au sujet de mon livre.

V. J’entreprends d’écrire la guerre que le peuple romain a soutenue contre Jugurtha, roi de Numidie, d’abord parce qu’elle fut considérable, sanglante, et marquée par bien des vicissitudes ; en second lieu, parce que ce fut alors que pour la première fois le peuple mit un frein à l’orgueil tyrannique de la noblesse. Cette grande querelle, qui confondit tous les droits divins et humains, parvint à un tel degré d’animosité, que la fureur des partis n’eut d’autre terme que la guerre civile et la désolation de l’Italie. Avant d’entrer en matière, je vais reprendre d’un peu plus haut quelques faits dont la connaissance jettera du jour sur cette histoire.

Durant la seconde guerre punique, alors qu’Annibal, général des Carthaginois, porta de si cruelles atteintes à la gloire du nom romain, puis à la puissance de l’Italie, Masinissa, roi des Numides (4), admis dans notre alliance par P. Scipion, à qui ses exploits valurent plus tard le surnom d’Africain, nous servit puissamment par ses nombreux faits d’armes. Pour les récompenser, après la défaite des Carthaginois et la prise du roi Syphax, qui possédait en Afrique un vaste et puissant royaume, le peuple romain fit don à Masinissa de toutes les villes et terres conquises. Masinissa demeura toujours avec nous dans les termes d’une alliance utile et honorable ; et son règne ne finit qu’avec sa vie. Après sa mort, Micipsa, son fils, hérita seul de sa couronne, la maladie ayant emporté Gulussa et Manastabal, frères du nouveau roi. Micipsa fut père d’Adherbal et d’Hiempsal ; il fit élever dans son palais, avec la même distinction que ses propres enfants, Jugurtha, fils de son frère Manastabal, bien que Masinissa l’eût laissé dans une condition privée, comme étant né d’une concubine (5).

VI. Dès sa première jeunesse, Jugurtha, remarquable par sa force, par sa beauté, et surtout par l’énergie de son caractère, ne se laissa point corrompre par le luxe et par la mollesse ; il s’adonnait à tous les exercices en usage dans son pays, montait à cheval, lançait le javelot, disputait le prix de la course aux jeunes gens de son âge ; et, bien qu’il eût la gloire de les surpasser tous, tous le chérissaient. A la chasse, qui occupait encore une grande partie de son temps, toujours des premiers à frapper le lion et d’autres bêtes féroces, il en faisait plus que tout autre, et c’était de lui qu’il parlait le moins.

Micipsa fut d’abord charmé de ces premiers succès, dans l’idée que le mérite de Jugurtha ferait la gloire de son règne : bientôt, quand il vint à considérer, d’une part, le déclin de ses ans et l’extrême jeunesse de ses fils, puis, de l’autre, l’ascendant sans cesse croissant de Jugurtha, il fut vivement affecté de ce parallèle, et diverses pensées agitèrent son âme. C’était avec effroi qu’il songeait combien par sa nature l’homme est avide de dominer et prompt à satisfaire cette passion ; sans compter que l’âge du vieux roi, et celui de ses enfants, offriraient à l’ambition de ces facilités qui souvent, par l’appât du succès, jettent dans les voies de la révolte des hommes même exempts d’ambition. Enfin, l’affection des Numides pour Jugurtha était si vive, qu’attenter aux jours d’un tel prince, eût exposé Micipsa aux dangers d’une sédition ou d’une guerre civile.

VII. Ces difficultés arrêtèrent le monarque, et il reconnut que ni par force ni par ruse il n’était possible de faire périr un homme entouré de la faveur populaire. Mais, voyant Jugurtha valeureux, passionné pour la gloire militaire, il résolut de l’exposer aux périls, et de tenter par cette voie la fortune. Aussi, lorsque, dans la guerre de Numance, Micipsa fournit aux Romains un secours d’infanterie et de cavalerie, il donna Jugurtha pour chef aux Numides qu’il envoyait en Espagne, se flattant qu’il y succomberait victime ou de sa valeur téméraire ou de la fureur des ennemis : l’événement fut entièrement contraire à l’attente de Micipsa. Jugurtha, dont l’esprit n’était pas moins pénétrant qu’actif, s’appliqua d’abord à étudier le caractère de Scipion (6), général de l’armée romaine, et la tactique des ennemis. Son activité, sa vigilance, son obéissance modeste, et sa valeur intrépide, qui en toute occasion allait au-devant des dangers, lui attirèrent bientôt la plus belle renommée : il devint l’idole des Romains et la terreur des Numantins. Il était à la fois brave dans les combats et sage dans les conseils, qualités opposées qu’il est bien difficile de réunir : l’une menant d’ordinaire à la timidité par trop de prudence, et l’autre à la témérité par trop d’audace. Aussi presque toujours Scipion se reposa-t-il sur lui de la conduite des expéditions les plus périlleuses : il l’avait mis au nombre de ses amis, et le chérissait chaque jour davantage. En effet, il ne voyait jamais échouer aucun des projets conçus ou exécutés par ce jeune prince. Jugurtha intéressait encore par la générosité de son cœur et par les agréments de son esprit : aussi forma-t-il avec un grand nombre de Romains l’amitié la plus étroite.

VIII. A cette époque on comptait dans notre armée beaucoup d’hommes nouveaux et des nobles plus avides de richesses que jaloux de la justice et de l’honneur ; gens factieux, puissants à Rome, plus connus que considérés chez nos alliés. Ces hommes ne cessaient d’enflammer l’ambition de Jugurtha, qui n’était déjà que trop vive, en lui promettant qu’après la mort de Micipsa il se verrait seul maître du royaume de Numidie ; que son rare mérite l’en rendait digne, et qu’à Rome tout se vendait.

Prêt à congédier les troupes auxiliaires après la destruction de Numance, et à rentrer lui-même dans ses foyers, P. Scipion combla Jugurtha d’éloges et de récompenses, à la vue de l’armée ; puis, le conduisant dans sa tente, il lui recommanda en secret de cultiver l’amitié du peuple romain entier, plutôt que celle de quelques citoyens ; de ne point s’accoutumer à gagner les particuliers par des largesses ; ajoutant qu’il était peu sûr d’acheter d’un petit nombre ce qui dépendait de tous ; que, si Jugurtha voulait persister dans sa noble conduite, il se frayerait infailliblement un chemin facile à la gloire et au trône, mais qu’en voulant y arriver trop tôt, ses largesses mêmes contribueraient à le perdre.

IX. Après avoir ainsi parlé, Scipion congédia le prince, en le chargeant de remettre à Micipsa une lettre ainsi conçue : « Votre cher Jugurtha a montré la plus grande valeur dans la guerre de Numance. Je ne doute pas du plaisir que je vous fais en lui rendant ce témoignage. Ses services lui ont mérité mon affection ; il ne tiendra pas à moi qu’il n’obtienne de même celle du sénat et du peuple romain. Comme votre ami, je vous félicite : vous possédez un neveu digne de vous et de son aïeul Masinissa ».

Le roi, à qui cette lettre du général romain confirmait ce que la renommée lui avait appris, fut ébranlé par le mérite et par le crédit de Jugurtha, et, faisant violence à ses propres sentiments, il entreprit de le gagner par des bienfaits. Il l’adopta sur-le-champ, et par son testament l’institua son héritier, conjointement avec ses fils. Peu d’années après, accablé par l’âge, par la maladie, et sentant sa fin prochaine, il fit venir Jugurtha, puis, en présence de ses amis, de ses parents et de ses deux fils, Adherbal et Hiempsal, lui adressa le discours suivant :

X. « Vous étiez enfant, Jugurtha, vous étiez orphelin, sans avenir et sans fortune : je vous recueillis, je vous approchai de mon trône, comptant que par mes bienfaits je vous deviendrais aussi cher qu’à mes propres enfants, si je venais à en avoir (7). Cet espoir n’a point été trompé. Sans parler de vos autres grandes et belles actions, vous avez à Numance, d’où vous revîntes en dernier lieu, comblé de gloire et votre roi et votre patrie ; votre mérite a resserré les liens de notre amitié avec les Romains et fait revivre en Espagne la renommée de notre maison ; enfin, ce qui est bien difficile parmi les hommes, votre gloire a triomphé de l’envie. Aujourd’hui que la nature a marqué le terme de mon existence, je vous demande, je vous conjure par cette main que je presse, par la fidélité que vous devez à votre roi, de chérir ces enfants qui sont nés vos parents, et qui par mes bontés sont devenus vos frères. N’allez point préférer des liaisons nouvelles avec des étrangers à celles que le sang établit entre vous. Ni les armées ni les trésors ne sont les appuis d’un trône, mais les amis, dont l’affection ne s’acquiert pas plus par la force des armes qu’elle ne s’achète au poids de l’or : on ne l’obtient que par de bons offices et par la loyauté. Or, pour un frère, quel meilleur ami qu’un frère ? et quel étranger trouverez-vous dévoué si vous avez été l’ennemi des vôtres ? Je vous laisse un trône, inébranlable si vous êtes vertueux, chancelant si vous cessez de l’être. L’union fait prospérer les établissements les plus faibles, la discorde détruit les plus florissants. C’est particulièrement à vous, Jugurtha, qui avez sur ces enfants la supériorité de l’âge et de la sagesse, c’est à vous qu’il appartient de prévenir un pareil malheur. Songez que, dans toute espèce de lutte, le plus puissant, alors même qu’il est l’offensé, passe pour l’agresseur, par cela même qu’il peut davantage. Adherbal, et vous, Hiempsal, chérissez, respectez ce prince illustre : imitez ses vertus, et faites tous vos efforts pour qu’on ne dise pas, envoyant mes enfants, que l’adoption m’a mieux servi que la nature ».

XI. Bien que Jugurtha comprît que le langage du roi était peu sincère, bien qu’il eût lui-même des projets très différents, il fit néanmoins la réponse affectueuse qui convenait à la circonstance. Micipsa meurt peu de jours après. Dès qu’ils eurent célébré ses obsèques avec une magnificence vraiment royale, les jeunes rois se réunirent pour conférer sur toutes les affaires de l’État. Hiempsal, le plus jeune des trois, était d’un caractère altier ; depuis longtemps il méprisait Jugurtha à cause de l’inégalité qu’imprimait à sa naissance la basse extraction de sa mère : il prit la droite d’Adherbal, pour ôter à Jugurtha la place du milieu, qui chez les Numides est regardée comme la place d’honneur. Cependant, fatigué des instances de son frère, il cède à la supériorité de l’âge, et consent, non sans peine, à se placer de l’autre côté.

Les princes eurent un long entretien sur l’administration du royaume. Jugurtha, entre autres propositions, mit en avant l’abolition de toutes les lois, de tous les actes rendus depuis cinq ans, attendu la faiblesse d’esprit où l’âge avait fait tomber Micipsa. « J’y consens volontiers, répliqua Hiempsal ; aussi bien est-ce dansles trois dernières années que l’adoption vous a donné des droits au trône ». Cette parole fit sur le cœur de Jugurtha une impression profonde, qui ne fut point assez remarquée. Depuis ce moment, agité par son ressentiment et par ses craintes, il machine, il dispose, il médite sans relâche les moyens de faire périr Hiempsal par de secrètes embûches ; mais, ces mesures détournées entraînant trop de retardements au gré de son implacable haine, il résolut d’accomplir sa vengeance, à quelque prix que ce fût.

XII. Dans la première conférence qui eut lieu entre les jeunes rois, ainsi que je l’ai dit, ils étaient convenus, attendu leur désunion, de se partager entre eux les trésors et les provinces du royaume : ils avaient pris jour pour ces deux opérations ; et ils devaient commencer par les trésors. En attendant, les jeunes rois se retirèrent, chacun de son côté, dans des places voisines de celles où étaient déposées ces richesses. Le hasard voulut que Hiempsal vînt loger à Thirmida, dans la maison du premier licteur de Jugurtha (8), et cet homme avait toujours été cher et agréable à son maître. Jugurtha comble de promesses l’agent que lui offre le hasard, et le détermine, sous prétexte de visiter sa maison, à faire faire de fausses clefs pour en ouvrir les portes, parce qu’on remettait tous les soirs les véritables à Hiempsal. Quant à Jugurtha, il devait, lorsqu’il en serait temps, se présenter en personne à la tête d’une troupe nombreuse. Le Numide exécuta promptement ses ordres, et, d’après ses instructions, il introduisit pendant la nuit les soldats de Jugurtha. Dès qu’ils ont pénétré dans la maison, ils se séparent pour chercher le roi, égorgent et ceux qui sont plongés dans le sommeil, et ceux qui se trouvent sur leur passage, fouillent les lieux les plus secrets, enfoncent les portes, répandent partout le tumulte et la confusion. On trouve enfin Hiempsal cherchant à se cacher dans la chambre d’une esclave, où, dans sa frayeur et dans son ignorance des lieux, il s’était d’abord réfugié. Les Numides, qui en avaient reçu l’ordre, portent sa tête à Jugurtha.

XIII. Le bruit de ce forfait, aussitôt répandu par toute l’Afrique, remplit d’effroi Adherbal et tous les fidèles sujets qu’avait eus Micipsa. Les Numides se divisent en deux partis : le plus grand nombre se déclare pour Adherbal, mais Jugurtha eut pour lui l’élite de l’armée. Il rassemble le plus de troupes qu’il peut, ajoute à sa domination les villes, de gré ou de force, et se prépare à envahir toute la Numidie. Adherbal avait déjà envoyé des ambassadeurs à Rome pour informer le sénat du meurtre de son frère et de sa propre situation. Néanmoins, comptant sur la supériorité du nombre, il ne laissa pas de tenter le sort des armes ; mais, dès qu’on en vint à combattre, il fut vaincu, et du champ de bataille il se réfugia dans la province romaine, d’où il prit le chemin de Rome.

Cependant Jugurtha, après l’entier accomplissement de ses desseins et la conquête de toute la Numidie, réfléchissant à loisir sur son crime, commence à craindre le peuple romain, et, pour fléchir ce juge redoutable, il n’a d’espoir que dans ses trésors et dans la cupidité de la noblesse. Il envoie donc à Rome, peu de jours après, des ambassadeurs avec beaucoup d’or et d’argent, et leur prescrit de combler de présents ses anciens amis, de lui en acquérir de nouveaux, enfin, de ne point hésiter à acheter par leurs largesses tous ceux qu’ils y trouveraient accessibles. Arrivés à Rome, les ambassadeurs, suivant les instructions de leur maître, envoient des dons magnifiques à ceux qui lui sont unis par les liens de l’hospitalité, ainsi qu’aux sénateurs les plus influents. Tout change alors ; l’indignation violente de la noblesse fait place aux plus bienveillantes, aux plus favorables dispositions. Gagnés, les uns par des présents, les autres par des espérances, ils circonviennent chacun des membres du sénat, pour empêcher qu’on ne prenne une résolution trop sévère contre Jugurtha. Dès que les ambassadeurs se crurent assurés du succès, au jour fixé, les deux parties sont admises devant le sénat. Alors Adherbal prit, dit-on, la parole en ces termes :

XIV. « Sénateurs, Micipsa, mon père, me prescrivit en mourant de considérer la couronne de Numidie comme un pouvoir qui m’était délégué, et dont vous aviez la disposition souveraine : il m’ordonna de servir le peuple romain de tous mes efforts, tant en paix qu’en guerre, et de vous regarder comme des parents, comme des alliés. En me conduisant d’après ces maximes, je devais trouver dans voire amitié une armée, des richesses, et l’appui de ma couronne. Je me disposais à suivre ces leçons de mon père, lorsque Jugurtha, l’homme le plus scélérat que la terre ait porté, m’a, au mépris de votre puissance, chassé de mes États et de tous mes biens, moi, le petit-fils de Masinissa, moi, l’allié et l’ami héréditaire du peuple romain.

Sénateurs, puisque je devais descendre à ce degré d’infortune, j’aurais voulu pouvoir solliciter votre secours plutôt par mes services que par ceux de mes ancêtres, et surtout avoir droit à votre appui sans en avoir besoin ou du moins, s’il me devenait nécessaire, ne le réclamer que comme une dette. Mais, puisque l’innocence ne peut se défendre par elle-même, et qu’il n’a pas dépendu de moi de faire de Jugurtha un autre homme, je me suis réfugié auprès de vous, sénateurs, avec le regret bien amer d’être forcé de vous être à charge avant de vous avoir été utile.

D’autres rois, après avoir été vaincus par vos armes, ont obtenu votre amitié, ou dans leurs périls ont brigué votre alliance. Notre famille, au contraire, s’unit au peuple romain pendant la guerre de Carthage, alors que l’honneur de votre amitié était plus à rechercher que votre fortune. Vous ne voudrez pas, sénateurs, qu’un descendant de cette famille, qu’un petit-fils de Masinissa, réclame vainement votre assistance. Quand, pour l’obtenir, je n’aurais d’autre titre que mon infortune, moi monarque, puissant naguère par ma naissance, ma considération, mes armées, aujourd’hui flétri par la disgrâce, sans ressources, et sans autre espoir que des secours étrangers, il serait de la dignité du peuple romain de réprimer l’injustice et d’empêcher un royaume de s’accroître par le crime. Et cependant je suis expulsé des provinces dont le peuple romain fit don à mes ancêtres, et d’où mon père et mon, aïeul, unis à vous, chassèrent Syphax et les Carthaginois. Vos bienfaits me sont ravis, sénateurs, et mon injure devient pour vous un outrage.

Hélas ! quel est mon malheur ! Voilà donc, ô Micipsa, mon père, le fruit de tes bienfaits ! Celui que tu fis l’égal de tes enfants, et que tu appelas au partage de ta couronne, devait-il devenir le destructeur de ta race ? Notre famille ne connaîtra donc jamais le repos ? serons-nous toujours dans le sang, dans les combats et dans l’exil ? Tant que Carthage a subsisté, nous pouvions nous attendre à toutes ces calamités : nos ennemis étaient à nos portes ; vous, Romains, nos amis, vous étiez éloignés : notre unique espoir était dans nos armes. Mais depuis que l’Afrique est purgée de ce fléau, nous goûtions avec joie les douceurs de la paix, nous n’avions plus d’ennemis, si ce n’est peut-être ceux que vous nous auriez ordonné de combattre. Et voilà que tout à coup Jugurtha, dévoilant son insupportable audace, sa scélératesse et son insolente tyrannie, assassine mon frère, son proche parent, et fait du royaume de sa victime le prix de son forfait. Puis, après avoir vainement tenté de me prendre aux mêmes pièges, il me chasse de mes États et de mon palais, alors que, vivant sous votre empire, je n’avais à redouter ni violence ni guerre. Il me laisse, comme vous voyez, dénué de tout, couvert d’humiliation, et réduit à me trouver plus en sûreté partout ailleurs que dans mes États.

J’avais toujours pensé, sénateurs, et mon père me l’a souvent repété, que ceux qui cultivaient avec soin votre amitié s’imposaient de pénibles devoirs, mais que d’ailleurs ils étaient à 1’abri de toute espèce de danger (9). Ma famille, autant qu’il fut en son pouvoir, vous a servis dans toutes vos guerres ; maintenant que vous êtes en paix, c’est à vous, sénateurs, à pourvoir à notre sûreté. Nous étions deux frères ; mon père nous en donna un troisième dans Jugurtha, croyant nous l’attacher par ses bienfaits. L’un de nous deux est mort assassiné ; l’autre, qui est devant vos yeux, n’a échappé qu’avec peine â ses mains fratricides. Hélas ! que me reste-t-il à faire ? à qui recourir de préférence dans mon malheur ? Tous les appuis de ma famille sont anéantis. Mon père a payé son tribut à la nature ; mon frère a succombé victime d’un parent cruel qui devait plus qu’un autre épargner sa vie ; mes alliés, mes amis, tous mes parents enfin, ont subi chacun des tourments divers.

Prisonniers de Jugurtha, les uns ont été mis en croix, les autres livrés aux bêtes ; quelques-uns, qu’on laisse vivre, traînent au fond de noirs cachots, dans le deuil et le désespoir, une vie plus affreuse que la mort. Quand je conserverais encore tout ce que j’ai perdu, quand mes appuis naturels ne se seraient pas tournés contre moi, si quelque malheur imprévu était venu fondre sur ma tête, ce serait encore vous que j’implorerais, sénateurs, vous à qui la majesté de votre empire fait un devoir de maintenir partout le bon droit et de réprimer l’injustice. Mais aujourd’hui, banni de ma patrie, de mon palais, sans suite, dépourvu des marques de ma dignité, où diriger mes pas ? à qui m’adresser ? à quelles nations, à quels rois, quand votre alliance les a tous rendus ennemis de ma famille ? Sur quel rivage puis-je aborder où je ne trouve encore les marques multipliées des hostilités qu’y portèrent mes ancêtres ? Est-il quelque peuple qui puisse compatir à mes malheurs, s’il a jamais été votre ennemi ?

Telle est, en un mot, sénateurs, la politique que nous a enseignée Masinissa : « Ne nous attacher qu’au peuple romain, ne point contracter d’autres alliances, ni de nouvelles ligues : alors nous trouverions dans votre amitié d’assez puissants appuis, ou si la fortune venait à abandonner votre empire, c’était avec lui que nous devions périr ». Votre vertu et la volonté des dieux vous ont rendus puissants et heureux ; tout vous est prospère, tout vous est soumis. Il ne vous en est que plus facile de venger tes injures de vos alliés. Tout ce que je crains, c’est que l’amitié peu éclairée de quelques citoyens pour Jugurtha n’égare leurs intentions. J’apprends qu’ils n’épargnent ni démarches, ni sollicitations, ni importunités auprès de chacun de vous, pour obtenir que vous ne décidiez rien en l’absence de Jugurtha, et sans l’avoir entendu. Suivant eux, mes imputations sont fausses, et ma fuite simulée : j’aurais pu demeurer dans mes États. Puissé-je, ô ciel ! voir le parricide auteur de toutes mes infortunes réduit à mentir de même ! Puissiez-vous, quelque jour, vous et les dieux immortels, prendre souci des affaires humaines ! Et cet homme si fier de l’élévation qu’il doit à ses crimes, désormais en proie à tous les malheurs ensemble, expiera son ingratitude envers notre père, l’assassinat de mon frère et les maux qu’il m’a faits.

Faut-il le dire, ô mon frère chéri ! si la vie te fut sitôt arrachée par la main qui devait le moins y attenter, ton sort est à mes yeux plus digne d’envie que de regrets. Avec l’existence, ce n’est pas un trône que tu as perdu : tu as échappé aux horreurs de la fuite, de l’exil, de l’indigence, et de tous les maux qui m’accablent. Quant à moi, malheureux, précipité du trône de mes ancêtres dans un abîme d’infortunes, je présente au monde le spectacle des vicissitudes humaines. Incertain du parti que je dois prendre, poursuivrai-je ta vengeance, privé moi-même de toute protection ? Songerai-je à remonter sur mon trône, tandis que ma vie et ma mort dépendent de secours étrangers ? Ah ! que la mort n’est-elle une voie honorable de terminer ma destinée ! Mais n’encourrais-je pas un juste mépris, si, par lassitude de mes maux, j’allais céder la place à l’oppresseur ? Je ne peux désormais vivre avec honneur ni mourir sans honte. Je vous en conjure, sénateurs, par vous-mêmes, par vos enfants, par vos ancêtres, par la majesté du peuple romain, secourez-moi dans mon malheur, opposez-vous à l’injustice, et puisque le trône de Numidie vous appartient, ne souffrez pas qu’il soit plus longtemps souillé par le crime et par le sang de notre famille ».

XV. Après qu’Adherbal eut cessé de parler, les ambassadeurs de Jugurtha, comptant plus sur leurs largesses que sur la bonté de leur cause, répondirent en peu de mots qu’Hiempsal avait été tué par les Numides à cause de sa cruauté ; qu’Adherbal, vaincu après avoir été l’agresseur, venait se plaindre du tort qu’il n’avait pu faire ; que Jugurtha priait le sénat de ne pas le croire différent de ce qu’on l’avait vu à Numance, et de le juger plutôt sur ses actions que sur les paroles de ses ennemis. Adherbal et les ambassadeurs s’étant retirés, le sénat passe sur-le-champ à la délibération. Les partisans de Jugurtha et beaucoup d’autres, corrompus par l’intrigue, tournent en dérision les paroles d’Adherbal, et par leurs éloges exaltent le mérite de son adversaire. Leur influence sur l’assemblée, leur éloquence, tous les moyens sont épuisés pour pallier le crime et la honte d’un vil scélérat, comme s’il se fût agi de leur propre honneur. Il n’y eut qu’un petit nombre de sénateurs qui, préférant aux richesses la justice et la vertu, votèrent pour que Rome secourût Adherbal, et punît sévèrement le meurtre de son frère. Cet avis fut surtout appuyé par Emilius Scaurus, homme d’une naissance distinguée, actif, factieux, avide de pouvoir, d’honneurs, de richesses, mais habile à cacher ses défauts. Témoin de l’éclat scandaleux et de l’impudence avec lesquels on avait répandu les largesses du roi, il craignit, ce qui arrive en pareil cas, de se rendre odieux en prenant part à cet infâme trafic, et contint sa cupidité habituelle.

XVI. La victoire cependant demeura au parti qui, dans le sénat, sacrifiait la justice à l’argent ou à la faveur. On décréta que dix commissaires iraient en Afrique partager entre Jugurtha et Adherbal les États qu’avaient possédés Micipsa. A la tête de cette députation était Lucius Opimius, personnage fameux et alors tout-puissant dans le sénat, pour avoir, pendant son consulat, après le meurtre de C. Gracchus et da M. Fluvius Flaccus, cruellement abusé de cette victoire de la noblesse sur le peuple. Bien qu’à Rome Jugurtha se fût déjà assuré de l’amitié d’Opimius, il n’oublia rien pour le recevoir avec la plus haute distinction, et à force de dons, de promesses, il l’amena au point de sacrifier sa réputation, son devoir, en un mot toutes ses convenances personnelles, aux intérêts d’un prince étranger. Les autres députés, attaqués par les mêmes séductions, se laissent presque tous gagner. Peu d’entre eux préférèrent le devoir à l’argent. Dans le partage de la Numidie entre les deux princes, les provinces les plus fertiles et les plus peuplées, dans le voisinage de la Mauritanie, furent adjugées à Jugurtha ; celles qui, par la quantité des ports et des beaux édifices, avaient plus d’apparence que de ressources réelles, échurent à Adherbal.

XVII. Mon sujet semble exiger que je dise quelques mois sur la position de l’Afrique et sur les nations avec lesquelles nous avons eu des guerres ou des alliances. Quant aux pays et aux peuples que leur climat brûlant, leurs montagnes et leurs déserts rendent moins accessibles, il me serait difficile d’en donner des notions certaines. Pour le reste, j’en parlerai très brièvement.

Dans la division du globe terrestre, la plupart des auteurs regardent l’Afrique comme la troisième partie du monde, quelques-uns n’en comptent que deux, l’Asie et l’Europe, et comprennent l’Afrique dans la dernière. Elle a pour bornes, à l’occident, le détroit qui joint notre mer à l’Océan ; à l’orient, un vaste plateau incliné, que les habitants nomment Catabathmon.

La mer y est orageuse, les côtes offrent peu de ports, le sol y est fertile en grains, abondant en pâturages, dépouillé d’arbres : les pluies et les sources y sont rares. Les hommes y sont robustes, légers à la course, durs au travail : à l’exception de ceux que moissonne le fer ou la dent dee bêtes féroces, la plupart meurent de vieillesse, car rien n’y est plus rare que d’être emporté par la maladie. En revanche, il s’y trouve quantité d’animaux, d’espèce malfaisante. Pour ce qui est des premiers habitants de l’Afrique, de ceux qui sont venus ensuite, et du mélange de toutes ces races, je vais, au risque de contrarier les idées reçues, rapporter en peu de mots les traditions que je me suis fait expliquer d’après les livres puniques, qui venaient, dit-on, du roi Hiempsal ; elles sont conformes à la croyance des habitants du pays. Au surplus, je laisse aux auteurs de ces livres la garantit des faits.

XVIII. Les premiers habitants de l’Afrique furent les Gétules et les Libyens, nations farouches et grossières, qui se nourrissaient de la chair des animaux sauvages et broutaient l’herbe comme des troupeaux. Ils ne connaissaient ni le frein des mœurs et des lois, ni l’autorité d’un maître. Sans demeures fixes, errant à l’aventure, leur seul gîte était là où la nuit venait les surprendre. A la mort d’Hercule, qui périt en Espagne, selon l’opinion répandue en Afrique, son armée, composée d’hommes de toutes les nations, se trouva sans chef, tandis que vingt rivaux s’en disputaient le commandement : aussi ne tarda-t-elle pas à se disperser. Dans le nombre, les Mèdes, les Perses et les Arméniens passèrent en Afrique sur leurs navires, et occupèrent les contrées voisines de notre mer (10). Les Perses s’approchèrent davantage de l’Océan. Ils se firent des cabanes avec les carcasses de leurs vaisseaux renversés ; le pays ne leur fournissait point de matériaux, et ils n’avaient pas la faculté d’en tirer d’Espagne, ni par achat ni par échange, l’étendue de la mer et l’ignorance de la langue empêchant le commerce.

Insensiblement ces Perses se mêlèrent aux Gétules par des mariages, et comme, dans leurs fréquentes excursions, ils avaient changé souvent de demeures, ils se donnèrent eux-mêmes le nom de Numides. Encore aujourd’hui, les habitations des paysans numides, appelées mapales, ressemblent assez, par leur forme oblongue et par leurs toits cintrés, à des carènes de vaisseaux.

Aux Mèdes et aux Arméniens se joignirent les Libyens, peuple plus voisin de la mer d’Afrique que les Gétules, qui étaient plus sous le soleil, et tout près de la zone brûlante. Ils ne tardèrent pas à bâtir des villes, car, n’étant séparés de l’Espagne que par un détroit, ils établirent avec ce pays un commerce d’échange. Les Libyens altérèrent peu à peu le nom des Mèdes ; et, dans leur idiome barbare, les appelèrent Maures (11).

Ce furent les Perses dont la puissance prit surtout un accroissement rapide : et bientôt l’excès de leur population força les jeunes gens de se séparer de leurs pères, et d’aller, sous le nom de Numides, occuper, près de Carthage, le pays qui porte aujourd’hui leur nom. Les colons anciens et nouveaux, se prêtant un mutuel secours, subjuguèrent ensemble, soit par la force, soit par la terreur de leurs armes, les nations voisines, et étendirent au loin leur nom et leur gloire : particulièrement ceux qui, plus rapprochés de notre mer, avaient trouvé dans les Libyens des ennemis moins redoutables que les Gétules. Enfin, toute la partie inférieure de l’Afrique fut occupée par les Numides, et toutes les tribus vaincues par les armes prirent le nom du peuple conquérant, et se confondirent avec lui.

XIX. Dans la suite, des Phéniciens, les uns pour délivrer leur pays d’un surcroît de population, les autres par des vues ambitieuses, engagèrent à s’expatrier la multitude indigente et quelques hommes avides de nouveautés. Ils fondèrent, sur la côte maritime, Hippone, Hadrumète et Leptis. Ces villes, bientôt florissantes, devinrent l’appui ou la gloire de la mère patrie. Pour ce qui est de Carthage, j’aime mieux n’en pas parler que d’en dire trop peu, puisque mon sujet m’appelle ailleurs.

En venant de Calabathmon, qui sépare l’Égypte de l’Afrique, la première ville qu’on rencontre le long de la mer est Cyrène, colonie de Théra, puis les deux Syrtes, et entre elles la ville de Leptis, ensuite les Autels des Philènes, qui marquaient la limite de l’empire des Carthaginois du côté de l’Égypte ; puis viennent les autres villes puniques. Tout le reste du pays, jusqu’à la Mauritanie, est occupé par les Numides. Très près de l’Espagne sont les Maures ; enfin, les Gétules au-dessus de la Numidie. Les uns habitent des cabanes ; les autres, plus barbares encore, sont toujours errants. Après eux sont les Ethiopiens, et plus loin, des contrées dévorées par les feux du soleil.

Lors de la guerre de Jugurtha, le peuple romain gouvernait par ses magistrats presque toutes les villes puniques, ainsi que tout le territoire possédé en dernier lieu par les Carthaginois. Une grande partie du pays des Gétules et de la Numidie, jusqu’au fleuve Mulucha, obéissait à Jugurtha. Le roi Bocchus étendait sa domination sur tous les Maures : ce prince ne connaissait les Romains que de nom, et nous-mêmes nous ne l’avions jusqu’alors connu ni comme allié ni comme ennemi.

En voilà assez, je pense, sur l’Afrique et sur ses habitants, pour l’intelligence de mon sujet.

XX. Lorsque, après le partage du royaume, les commissaires du sénat eurent quitté l’Afrique, et que Jugurtha, malgré ses appréhensions, se vit en pleine possession du prix de ses forfaits, il demeura plus que jamais convaincu, comme ses amis le lui avaient affirmé à Numance, que tout dans Rome était vénal. Enflammé d’ailleurs par les promesses de ceux qu’il venait de combler de présents, il tourne toutes ses pensées sur le royaume d’Adherbal. Il était actif et belliqueux, et celui qu’il voulait attaquer, doux, faible, inoffensif, était de ces princes qu’on peut impunément insulter, et qui sont trop craintifs pour devenir jamais redoutables. Jugurtha entre donc brusquement à la tête d’une troupe nombreuse dans les États d’Adherbal, enlève les hommes et les troupeaux, avec un riche butin ; brûle les maisons, et fait ravager par sa cavalerie presque tout le pays ; puis il reprend, ainsi que toute sa suite, le chemin de son royaume. Il pensait qu’Adherbal, sensible à cette insulte, s’armerait pour la venger, ce qui deviendrait une occasion de guerre. Mais celui-ci sentait toute l’infériorité de ses moyens militaires, et d’ailleurs il comptait plus sur l’amitié du peuple romain que sur la fidélité des Numides. Il se borne à envoyer à Jugurtha des ambassadeurs pour se plaindre de ses attaques. Quoiqu’ils n’eussent rapporté qu’une réponse outrageante, Adherbal résolut de tout souffrir plutôt que de recommencer une guerre dont il s’était d’abord si mal trouvé. Cette conduite fut loin de calmer l’ambition de Jugurtha, qui déjà s’était approprié dans sa pensée tout le royaume de son frère. Comme la première fois, ce n’est plus avec une troupe de fourrageurs, mais suivi d’une armée nombreuse qu’il entre en campagne, et qu’il aspire ouvertement à l’entière domination de la Numidie. Partout, sur son passage il répand le ravage dans les villes, dans les campagnes, et emporte un immense butin. Il redouble ainsi la confiance des siens et la terreur des ennemis.

XXI. Placé dans l’alternative d’abandonner son royaume ou de s’armer pour le défendre, Adherbal cède à la nécessité : il lève des troupes et marche à la rencontre de Jugurtha. Les deux armées s’arrêtent non loin de la mer, près de la ville de Cirta ; mais le déclin du jour les empêche d’en venir aux mains. Dès que la nuit fut bien avancée, à la faveur de l’obscurité, qui régnait encore, les soldats de Jugurtha, au signal donné, se jettent sur le camp ennemi. Les Numides d’Adherbal sont mis en fuite et dispersés, les uns à moitié endormis, les autres comme ils prennent leurs armes. Adherbal, avec quelques cavaliers, se réfugie dans Cirta ; et s’il ne s’y fût trouvé une multitude d’Italiens assez considérable pour écarter des murailles les Numides qui le poursuivaient, un seul jour aurait vu commencer et finir la guerre entre les deux rois. Jugurtha investit donc la ville : tours, mantelets, machines de toutes espèces, rien n’est épargné pour la faire tomber en sa puissance. Il voulait, par la promptitude de ses coups, prévenir le retour des ambassadeurs, qu’il savait avoir été envoyés à Rome par Adherbal avant la bataille. Cependant le sénat, informé de cette guerre, députe en Afrique trois jeunes patriciens chargés de signifier aux deux princes ce décret : « Le sénat et le peuple romain veulent et entendent qu’ils mettent bas les armes, qu’ils terminent leurs différends par les voies de droit, et non par la guerre : ainsi l’exige la dignité de Rome et des deux rois ».

XXII. Les commissaires romains mirent d’autant plus de célérité dans leur voyage, qu’à Rome, au moment de leur départ, on parlait déjà du combat et du siège de Cirta ; mais on ne soupçonnait pas la gravité de l’événement. Au discours de ces envoyés, Jugurtha répondit que rien n’était plus cher et plus sacré pour lui que l’autorité du sénat ; que, dès sa plus tendre jeunesse, il s’était efforcé de mériter l’estime des plus honnêtes gens ; que c’était à ses vertus, et non pas à ses intrigues, qu’il avait dû l’estime du grand Scipion ; que ces mêmes titres, et non le défaut d’enfants, avaient déterminé Micipsa à l’admettre par adoption au partage de sa couronne ; qu’au reste, plus il avait montré d’honneur et de courage dans sa conduite, moins son cœur était disposé à tolérer un affront ; qu’Adherbal avait formé un complot secret contre sa vie ; que pour lui, sur la preuve du crime, il avait voulu le prévenir ; que ce serait, de la part du peuple romain, manquer aux convenances et à la justice que de lui défendre ce qui est autorisé par le droit des gens ; qu’au surplus il allait incessamment envoyer à Rome des ambassadeurs pour donner toutes les explications nécessaires. Là-dessus on se sépara, et les ambassadeurs n’eurent pas la possibilité de conférer avec Adherbal.

XXIII. Dès qu’il les croit sortis de l’Afrique, Jugurtha, désespérant de prendre d’assaut la place de Cirta, à cause de sa position inexpugnable, l’environne d’un mur de circonvallation et d’un fossé, élève des tours, les garnit de soldats, tente jour et nuit les assauts, les surprises, prodigue aux défenseurs de la place les offres ou les menaces, exhorte les siens à redoubler de courage, enfin épuise tous les moyens avec une prodigieuse activité. Adherbal se voit réduit aux plus cruelles extrémités, pressé par un ennemi implacable, sans espoir de secours, manquant de tout, hors d’état de prolonger la guerre. Parmi ceux qui s’étaient réfugiés avec lui dans Cirta, il choisit deux guerriers intrépides, et autant par ses promesses que par la pitié qu’il sait leur inspirer pour son malheur, il les détermine à gagner de nuit le prochain rivage à travers les retranchement ennemis, et à se rendre ensuite à Rome.

XXIV. En peu de jours les Numides accomplissent leur mission ; la lettre d’Adherbal fut lue au sénat. En voici le contenu :

« Ce n’est pas ma faute, sénateurs, si j’envoie souvent vous implorer ; mais les violences de Jugurtha m’y contraignent : il est si acharné à ma ruine, qu’il méprise la colère des dieux et la vôtre, et qu’il préfère mon sang à tout le reste. Depuis cinq mois je suis assiégé par ses troupes, moi, l’ami et l’allié du peuple romain ! Ni les bienfaits de Micipsa mon père, ni vos décrets, ne me protègent contre sa fureur. Pressé par ses armes et par la famine, je ne sais ce que je dois le plus appréhender. Ma situation déplorable m’empêche de vous en écrire davantage au sujet de Jugurtha. Aussi bien ai-je déjà éprouvé qu’on a peu de foi aux paroles des malheureux. Seulement, je n’ai pas de peine à comprendre qu’il porte ses prétentions au delà de ma perte ; car il ne peut espérer d’avoir à la fois ma couronne et votre amitié : laquelle des deux lui tient le plus au cœur ? C’est ce qu’il ne laisse douteux pour personne. Il a commencé par assassiner mon frère Hiempsal ; il m’a chassé ensuite du royaume de mes pères. Sans doute, nos injures personnelles peuvent vous être indifférentes : mais c’est votre royaume que ses armes ont envahi ; c’est le chef que vous avez donné aux Numides qu’il tient assiégé. Quant aux paroles de vos ambassadeurs, mes périls font assez connaître le cas qu’il peut en faire. Quel moyen reste-t-il, si ce n’est la force de vos armes, pour le faire rentrer dans le devoir ? Certes, je voudrais que tout ce que j’allègue dans cette lettre, et tout ce dont je me suis plaint devant le sénat, fussent de vaines chimères, sans que mes malheurs attestassent, la vérité de mes paroles ; mais, puisque je suis né pour être la preuve éclatante de la scélératesse de Jugurtha, ce n’est plus aux infortunes qui m’accablent que je vous supplie de me soustraire, mais à la puissance de mon ennemi et aux tortures qu’il me prépare. Le royaume de Numidie vous appartient, disposez-en à votre gré ; mais, pour ma personne, arrachez-la aux mains impies de Jugurtha. Je vous en conjure par la majesté de votre empire, par les saints nœuds de l’amitié, s’il vous reste encore quelque ressouvenir de mon aïeul Masinissa ».

XXV. Après la lecture de cette lettre, quelques sénateurs furent d’avis d’envoyer aussitôt en Afrique une armée au secours d’Adherbal, et subsidiairement de délibérer sur la désobéissance de Jugurtha envers les commissaires du sénat. Mais les partisans du roi réunirent de nouveau leurs efforts pour faire rejeter le décret ; et, comme il arrive dans presque toutes les affaires, le bien général fut sacrifié à l’intérêt particulier.

On envoya toutefois en Afrique une députation d’hommes recommandables par l’âge, par la naissance et par l’éminence des dignités dont ils avaient été revêtus. De ce nombre était M. Scaurus, dont j’ai déjà parlé, consulaire et alors prince du sénat. Ces nouveaux commissaires, cédant à l’indignation publique et aux instances des Numides, s’embarquent au bout de trois jours, et, ayant bientôt abordé à Utique, ils écrivent à Jugurtha de se rendre à l’instant dans la Province romaine ; qu’ils étaient envoyés vers lui par le sénat.

En apprenant que des personnages illustres, et dont il connaissait l’immense crédit dans Rome, étaient venus pour traverser son entreprise, Jugurtha, partagé entre la crainte et l’ambition, chancelle pour la première fois dans ses résolutions : il craignait la colère du sénat s’il n’obéissait à ses envoyés ; mais son aveugle passion le poussait à consommer son crime. A la fin, le mauvais parti l’emporte dans cette âme ambitieuse. Il déploie son armée tout autour de Cirta, et donne un assaut général : en forçant ainsi la troupe peu nombreuse des assiégés à diviser ses efforts, il se flattait de faire naître par force ou par ruse quelque chance de victoire. L’événement trompa son attente, et il ne put, comme il l’avait espéré, se rendre maître de la personne d’Adherbal avant d’aller trouver les commissaires du sénat. Ne voulant point par de plus longs délais irriter Scaurus, qu’il craignait plus que tous les autres, il se rend dans la Province romaine, suivi de quelques cavaliers. Néanmoins, malgré les menaces terribles qui lui furent faites de la part du sénat, il persista dans son refus de lever le siège. Après bien des paroles inutiles, les députes partirent sans avoir rien obtenu.

XXVI. Dès qu’on fut instruit à Cirta du vain résultat de cette ambassade, les Italiens, dont la valeur faisait la principale défense de la place, s’imaginent qu’en cas de reddition volontaire la grandeur du nom romain garantirait la sûreté de leurs personnes. Ils conseillent donc à Adherbal de se rendre à Jugurtha, avec la ville, en stipulant seulement qu’il aurait la vie sauve, et de se reposer pour le reste sur le sénat. De toutes les déterminations, la dernière qu’aurait prise l’infortuné prince eût été de s’abandonner à la foi de Jugurtha ; mais comme, en cas de refus, ceux qui lui donnaient ce conseil avaient le pouvoir de l’y contraindre, il obtempéra à l’avis des Italiens, et se rendit. Jugurtha fait tout aussitôt périr Adherbal au milieu des tortures (12) ; il fit ensuite passer au fil de l’épée tous les Numides sortis de l’enfance, et les Italiens indistinctement, selon qu’ils se présentaient à ses soldats armés.

XXVII. Cette sanglante catastrophe est bientôt connue â Rome. Le sénat s’assemble pour en délibérer : on voit encore les mêmes agents de Jugurtha chercher par leurs interruptions, par leur crédit, et même aussi par des querelles, à gagner du temps, à affaiblir l’impression d’un crime si atroce ; et si C. Memmius, tribun désigné, homme énergique, ennemi déclaré de la puissance des nobles, n’eût remontré au peuple que ces menées de quelques factieux n’avaient pour but que de procurer l’impunité à Jugurtha, l’indignation se fût sans doute refroidie dans les lenteurs des délibérations : tant avaient de puissance et l’or du Numide et le crédit de ses partisans. Le sénat, qui a la conscience de ses prévarications, craint d’exaspérer le peuple, et, en vertu de la loi Sempronia (13), il assigne aux consuls de l’année suivante les provinces d’Italie et de Numidie. Ces consuls furent P. Scipion Nasica et L. Bestia Calpurnius. Le premier eut pour département l’Italie ; la Numidie échut au second. On leva ensuite l’armée destinée à passer en Afrique ; on pourvut à sa solde, ainsi qu’aux diverses dépenses de la guerre.

XXVIII. Ce ne fut pas sans surprise que Jugurtha reçut la nouvelle de ces préparatifs ; car il était fortement convaincu que tout se vendait à Rome. Il envoie en ambassade, vers le sénat, son fils et deux de ses plus intimes confidents. Pour instructions, il leur recommande, comme à ceux qu’il avait députés après la mort d’Hiempsal, d’attaquer tout le monde avec de l’or. A leur approche de Rome, le consul Bestia mit en délibération si on leur permettrait d’entrer : le sénat décréta qu’à moins qu’ils ne vinssent remettre et le royaume et la personne de Jugurtha, ils eussent à sortir de l’Italie sous dix jours. Le consul fait signifier ce décret aux Numides, qui regagnent leur patrie sans avoir rempli leur mission.

Cependant Calpurnius, ayant mis son armée en état de partir, se donne pour lieutenants des patriciens factieux dont il espérait que le crédit mettrait à couvert ses prévarications. De ce nombre était Scaurus, dont j’ai déjà indiqué le caractère et la politique. Quant à Calpurnius, il joignait aux avantages extérieurs d’excellentes qualités morales, mais elles étaient ternies par sa cupidité. Du reste, patient dans les travaux, doué d’un caractère énergique, prévoyant, il connaissait la guerre, et ne craignait ni les dangers ni les surprises. Les légions, après avoir traversé l’Italie, s’embarquèrent à Rhegium pour la Sicile, et de là passèrent en Afrique. Calpurnius, qui avait fait d’avance ses approvisionnements, fond avec impétuosité sur la Numidie ; il fait une foule de prisonniers, et prend de vive force plusieurs villes.

XXIX. Mais sitôt que Jugurtha, par ses émissaires, eut fait briller l’or à ses yeux, et ressortir les difficultés de la guerre dont le consul était chargé, son cœur, gâté par l’avarice, se laissa facilement séduire. Au reste, il prit pour complice et pour agent de toutes ses menées ce même Scaurus, qui, dans le principe, tandis que tous ceux de sa faction étaient déjà vendus, s’était prononcé avec le plus de chaleur contre le prince numide. Mais cette fois la somme fut si forte, qu’oubliant l’honneur et le devoir il se laissa entraîner dans le crime (14). Jugurtha avait eu d’abord seulement en vue d’obtenir à prix d’or que le consul ralentit ses opérations, afin de lui donner le temps de faire agir à Rome son argent et son crédit. Mais, dès qu’il eut appris que Scaurus s’était associé aux intrigues de Calpurnius, il conçut de plus hautes espérances, il se flatta d’avoir la paix, et résolut d’aller en personne en régler avec eux toutes les conditions. Pour lui servir d’otage, le consul envoie son questeur Sextius à Vacca, ville appartenant à Jugurtha. Le prétexte de ce voyage était d’aller recevoir les grains que Calpurnius avait exigés publiquement des ambassadeurs de Jugurtha pour prix de la trêve accordée à ce prince, en attendant sa soumission.

Le roi vint donc au camp des Romains, comme il l’avait résolu. Il ne dit que quelques mots en présence du conseil, pour disculper sa conduite et pour offrir de se rendre à discrétion. Le reste se règle dans une conférence secrète avec Bestia et Scaurus. Le lendemain, on recueille les voix, pour la forme, sur les articles en masse, et la soumission de Jugurtha est agréée. Ainsi qu’il avait été prescrit en présence du conseil, trente éléphants, du bétail, un grand nombre de chevaux, avec une somme d’argent peu considérable, sont remis au questeur. Calpurnius retourne à Rome pour l’élection des magistrats ; et, dès ce moment, en Numidie comme dans notre armée, tout se passa comme en temps de paix.

XXX. Dès qu’à Rome la renommée eut divulgué le dénoûment des affaires d’Afrique et quels moyens l’avaient amené, il ne fut question en tous lieux et dans toutes les réunions que de l’étrange conduite du consul. Le peuple était dans l’indignation, les sénateurs dans la perplexité, incertains s’ils devaient sanctionner une telle prévarication ou annuler le décret du consul. Le grand crédit de Scaurus, qu’on savait être le conseil et le complice de Bestia, les détournait surtout de se déclarer pour la raison et pour la justice.

Cependant, à la faveur des hésitations et des lenteurs du sénat, C. Memmius, dont j’ai déjà fait connaître le caractère indépendant et la haine contre la puissance des nobles, anime par ses discours le peuple à faire justice. Il l’exhorte à ne point déserter la cause de la patrie et de la liberté ; il lui remet sous les yeux les attentats multipliés et l’arrogance de la noblesse ; enfin il ne cesse d’employer tous les moyens d’enflammer l’esprit de la multitude. Comme à cette époque l’éloquence de Memmius eut beaucoup de renom et d’influence, j’ai jugé convenable de transcrire ici (15) quelqu’une de ses nombreuses harangues, et j’ai choisi de préférence celle qu’il prononça en ces termes devant le peuple, après le retour de Bestia :

XXXI. « Que de motifs m’éloigneraient de vous, Romains, si l’amour du bien public ne l’emportait : la puissance d’une faction, votre patience, l’absence de toute justice, surtout la certitude que la vertu a plus de périls que d’honneurs à attendre. J’ai honte, en effet, de dire combien, depuis ces quinze dernières années, vous avez servi de jouet à l’insolence de quelques oppresseurs, avec quelle ignominie vous avez laissé périr sans vengeance les défenseurs de vos droits, à quel excès de bassesse et de lâcheté vos âmes se sont abandonnées. Aujourd’hui même, que vous avez prise sur vos ennemis, vous ne vous réveillez pas. Vous tremblez encore devant ceux qui devraient être saisis d’effroi devant vous ; mais, malgré de si justes motifs pour garder le silence, mon courage me fait une loi d’attaquer encore la puissance de cette faction : non, je n’hésiterai point à user de cette liberté que j’ai reçue de mes ancêtres : le ferai-je inutilement ou avec fruit ? cela dépend de vous seuls, ô mes concitoyens ! Je ne vous exhorte point à imiter l’exemple si souvent donné par vos pères, de repousser l’injustice les armes à la main ; il n’est ici besoin ni de violence ni de scission (16) : il suffit de leur infâme conduite pour précipiter la ruine de vos adversaires.

Après l’assassinat de Tiberius Gracchus, qui, disaient-ils, aspirait à la royauté, le peuple romain se vit en butte à leurs rigoureuses enquêtes. De même, après le meurtre de Caïus Gracchus et de Marcus Fulvius, combien de gens de votre ordre n’a-t-on pas fait mourir en prison ! A l’une et à l’autre époque, ce ne fut pas la loi, mais leur caprice seul qui mit fin aux massacres. Au surplus, j’y consens : rendre au peuple ses droits, c’est aspirer à la royauté, et je tiens pour légitime tout ce qui ne pourrait être vengé sans faire couler le sang des citoyens.

Dans ces dernières années, vous gémissiez en secret de la dilapidation du trésor public, et de voir les rois et des peuples libres, tributaires de quelques nobles, de ceux-là qui seuls sont en possession de l’éclat des hautes dignités et des grandes richesses. Cependant c’était trop peu pour eux de pouvoir impunément commettre de tels attentats. Ils ont fini par livrer aux ennemis de l’État vos lois, la dignité de votre empire, et tout ce qu’il y a de sacré aux yeux des dieuxs et des hommes. Après ces nouveaux crimes, éprouvent-ils quelque honte, quelque repentir ? Ils se montrent insolemment à vos regards tout brillants de magnificence, faisant parade, les uns de leurs consulats et de leurs sacerdoces, les autres de leurs triomphes, comme s’ils avaient lieu de s’honorer de ces distinctions usurpées. Des esclaves achetés à prix d’argent n’endurent point les mauvais traitements de leurs maîtres, et vous, Romains, nés pour commander, vous supportez patiemment l’esclavage !

Mais que sont-ils donc, ceux qui ont envahi la république ? Des scélérats couverts de sang, dévorés d’une monstrueuse cupidité ; les plus criminels et en même temps les plus orgueilleux de tous les hommes. Pour eux, la bonne foi, l’honneur, la religion, la vertu, sont, tout comme le vice, des objets de trafic. Les uns ont fait périr des tribuns du peuple ; les autres vous ont intenté d’injustes procédures ; la plupart ont versé votre sang, et ces excès sont leur sauvegarde : plus ils sont criminels, plus ils se voient en sûreté. Cette terreur, que devait leur inspirer le sentiment de leurs propres forfaits, ils l’ont, grâce à votre lâcheté, fait passer dans vos âmes. Chez eux, mêmes désirs, mêmes haines, mêmes craintes : voilà ce qui les fait agir tous comme un seul homme ; mais si une pareille union constitue l’amitié entre les honnêtes gens, elle devient conspiration entre les méchants.

Si vous étiez aussi zélés pour votre liberté qu’ils ont d’ardeur pour la tyrannie, la république ne serait certainement pas, comme aujourd’hui, livrée à la déprédation, et les faveurs que donnent vos suffrages redeviendraient le prix de la vertu, et non plus de l’audace. Vos ancêtres, pour conquérir les droits et fonder la dignité de leur ordre, firent scission en armes et se retirèrent en armes sur le mont Aventin. Et vous, pour conserver cette liberté que vous tenez d’eux, vous ne feriez pas les derniers efforts ! Que dis-je ? vous les feriez avec d’autant plus d’ardeur, qu’il y a plus de honte à perdre ce qu’on possède qu’à ne l’avoir jamais acquis.

On me dira : Que proposez-vous donc ? De faire justice de ces hommes qui ont livré la république à l’ennemi. Qu’ils soient poursuivis, non par la violence et par le meurtre (ces moyens dignes d’eux ne le sont pas de vous), mais d’après une procédure régulière et sur le témoignage de Jugurtha lui-même. S’il est réellement en état de soumission, il ne manquera pas d’obéir à vos ordres ; s’il les méprise, vous saurez à quoi vous en tenir et sur cette paix et sur cette soumission, qui laisse à Jugurtha l’impunité de ses crimes, à quelques hommes d’immenses richesses, à la république la honte et le dommage.

Mais peut-être leur tyrannie ne vous pèse-t-elle pas encore assez ; peut-être préférez-vous au temps où nous vivons celui où les royaumes, les provinces, les lois, les droits des citoyens, les jugements, la guerre et la paix, en un mot, toutes les choses divines et humaines étaient livrées au caprice souverain de quelques ambitieux, alors que tous, qui formez le peuple romain, ce peuple invincible, ce peuple roi des nations, vous vous estimiez heureux qu’ils daignassent vous laisser l’existence ; car, pour la servitude, qui de vous aurait osé la repousser ? Quant à moi, bien que je regarde comme le comble du déshonneur, pour un homme de cœur, de se laisser impunément outrager, je consentirais encore à vous voir pardonner aux plus scélérats des hommes, puisqu’ils soin vos concitoyens, si votre indulgence ne devait entraîner votre ruine : car telle est leur insupportable perversité, qu’ils comptent pour rien l’impunité de leurs crimes passés, si pour l’avenir on ne leur ravit le pouvoir de mal faire ; et vous serez en proie à d’éternelles alarmes, en vous voyant placés entre l’esclavage et la nécessité de combattre pour votre liberté. Eh ! pourriez-vous compter sur une réconciliation sincère avec eux ? Ils veulent dominer, vous voulez être libres ; ils veulent faire le mal, vous, l’empêcher ; enfin, ils traitent vos alliés en ennemis, vos ennemis en alliés. Quelle paix, quel accord peut-on se promettre dans des dispositions si contraires ?

Je crois donc devoir vous en avertir, vous en conjurer, ne laissez pas un si grand crime impuni. Il ne s’agit pas ici de l’enlèvement des deniers publics, ni d’argent extorqué violemment aux alliés ; ces excès, quelle que soit leur gravité, aujourd’hui passent inaperçus, tant ils sont communs. Mais on a sacrifié au plus dangereux de vos ennemis et l’autorité du sénat et la majesté de votre empire : dans Rome et dans les camps, la république a été vendue. Si ces crimes ne sont pas poursuivis, s’il n’est fait justice des coupables, il ne nous reste plus qu’à vivre en esclaves et en sujets ; car faire impunément tout ce qu’on veut, c’est être vraiment roi. Ce n’est pas, Romains, que je vous exhorte à vouloir de préférence trouver vos concitoyens coupables plutôt qu’innocents ; tout ce que je vous demande, c’est de ne pas sacrifier les honnêtes gens pour faire grâce aux pervers. Considérez, d’ailleurs, que dans une république il vaut beaucoup mieux oublier le bien que le mal : l’homme vertueux qu’on néglige devient seulement moins zélé ; le méchant en devient plus audacieux. Considérez enfin que prévenir l’injustice, c’est le moyen de n’avoir que rarement besoin de secours contre ses atteintes ».

XXXII. Par de tels discours souvent répétés, Memmius détermine le peuple à envoyer L. Cassius, alors prêteur (17), vers Jugurtha, que, sous la garantie de la foi publique, il amènerait à Rome. On espérait que les dépositions de ce monarque ne manqueraient pas de jeter du jour sur les prévarications de Scaurus et des autres sénateurs accusés d’avoir reçu de l’argent. Tandis que ceci se passe à Rome, les chefs à qui Bestia avait laissé le commandement de l’armée de Numidie, commettaient, à l’exemple de leur général, une foule d’excès odieux. Les uns, séduits par l’or, rendirent à Jugurtha ses éléphants ; d’autres lui vendirent ses transfuges ; plusieurs pillèrent les provinces avec lesquelles nous étions en paix : tant la contagion de l’avarice avait infecté toutes les âmes !

La proposition de Memmius ayant été adoptée, à la grande consternation de toute la noblesse, le prêteur Cassius alla trouver Jugurtha. Malgré les terreurs de ce prince et les justes défiances que lui inspiraient ses remords, Cassius réussit à lui persuader, puisqu’il s’était rendu au peuple romain, de s’en remettre à sa clémence plutôt que de provoquer sa colère. Il lui engagea d’ailleurs sa propre foi, qui n’était pas de moindre poids, aux yeux de Jugurtha, que la foi publique : tant était grande alors l’opinion qu’on avait de la loyauté de Cassius !

XXXIII. En conséquence, Jugurtha, renonçant au faste royal pour prendre l’extérieur le plus propre à exciter la compassion, arrive à Rome avec Cassius. Quoiqu’il fût doué d’une grande force de caractère, et rassuré d’ailleurs par tous ces hommes dont le crédit et la scélératesse avaient, comme je l’ai dit ci-dessus, favorisé tous ses attentats, il s’assure à grands frais du tribun du peuple C. Bébius, dont l’impudente hardiesse devait le mettre sûrement à couvert de l’action des lois et de toute espèce de danger. Cependant C. Memmius convoque l’assemblée : le peuple était fort animé contre Jugurtha ; les uns voulaient qu’il fût mis en prison ; les autres, que, s’il ne révélait ses complices, il fût livré au supplice comme un ennemi public, selon la coutume de nos ancêtres. Memmius, consultant plutôt la dignité du peuple romain que son indignation, calme cette effervescence et apaise les esprits irrités. Il proteste en outre, autant qu’il est en lui, contre toute violation de la foi publique. Le silence s’étant rétabli, il fait comparaître Jugurtha, et, prenant la parole, il lui rappelle les crimes dont il s’est souillé tant à Rome qu’en Numidie, et lui représente ses attentats contre son père et ses frères, ajoutant qu’encore que les agents à l’aide desquels il a commis ces forfaits lui fussent connus, le peuple romain voulait cependant obtenir un aveu formel de sa bouche ; que si Jugurtha disait la vérité, il devait mettre sa confiance dans la loyauté et dans la clémence du peuple romain ; mais que, s’il s’obstinait à se taire, il se perdrait lui-même avec toutes ses espérances, sans sauver ses complices.

XXXIV. Quand Memmius eut cessé de parler, et que Jugurtha reçut l’ordre de répondre, le tribun du peuple C. Bébius, gagné par argent, comme je l’ai dit ci-dessus, ordonna au prince de garder le silence. Bien que la multitude, indignée, s’efforçât d’effrayer Bébius par ses clameurs, par ses regards, souvent même par ses gestes menaçants, enfin par tous les emportements que suggère la fureur, l’impudence du tribun l’emporta cependant. Le peuple ainsi joué (18) se retire ; Jugurtha, Bestia et tous ceux qu’avaient inquiétés les poursuites reprennent une nouvelle assurance.

XXXV. Il se trouvait alors à Rome un Numide nommé Massiva, fils de Gulussa et petit-fils de Masinissa. Il avait, dans la querelle des princes, pris parti contre Jugurtha, puis, après la reddition de Cirta et la mort d’Adherbal, quitté l’Afrique en fugitif. Spurius Albinus, qui, avec Q. Minucius Rufus, venait de succéder à Calpurnius Bestia dans le consulat, engage le prince à profiter de sa qualité de descendant de Masinissa, de la haine publique et des terreurs qui poursuivent Jugurtha, pour demander au sénat la couronne de Numidie. Impatient d’avoir une guerre à conduire, le consul aurait tout bouleversé plutôt que de languir dans l’inaction. La province de Numidie lui était échue, et la Macédoine à Minucius. Dès les premières démarches de Massiva, Jugurtha sentit qu’il trouverait peu de support chez ses amis ; les remords, le trouble des uns, la mauvaise réputation des autres, les craintes de tous, leur ôtaient la faculté d’agir. Il charge donc Bomilcar, son parent, qui lui était entièrement dévoué, de gagner, à force d’or, sa ressource ordinaire, des assassins pour faire périr Massiva, en secret, s’il était possible ; sinon, de toute autre manière.

Bomilcar exécuta promptement les ordres du roi : des hommes faisant métier de semblables commissions sont chargés par lui d’épier les allées et les venues de Massiva, de remarquer les lieux et les heures ; puis, au moment opportun, l’emiuscade est dressée. Un des assassins apostés, attaquant Massiva avee trop peu de précaution, le tua ; mais pris sur le fait, il céda aux exhortations d’un grand nombre de personnes, et surtout du consul Albinus, et découvrit tout le complot. L’on mit donc en accusation, plutôt par des motifs d’équité et de justice qu’en vertu du droit des gens, Bomilcar, qui était de la suite d’un prince venu à Rome sous la garantie de la foi publique.

Quant à Jugurtha. auteur manifeste du crime, il persiste à lutter contre l’évidence, jusqu’à ce qu’il reconnaisse que son or et son crédit échoueront contre l’horreur d’un pareil forfait. Aussi, quoique, dès l’ouverture des débats, il eût présenté cinquante de ses amis pour caution de Bomilcar, moins soucieux de leur épargner des sacrifices (19) que jaloux de son autorité, il renvoie secrètement Bomilcar en Numidie, dans la crainte que ses sujets n’appréhendassent désormais de lui obéir, si cet agent était livré au supplice. Lui-même partit peu de jours après, sur l’ordre que lui avait intimé le sénat de quitter l’Italie. On prétend qu’an sortir de Rome il jeta souvent en silence ses regards sur cette ville, et s’écria : « Ville vénale, qui périrait bientôt si elle trouvait un acheteur ! »

XXXVI. La guerre recommence : Albinus fait promptement transporter en Afrique des vivres, de l’argent, et tout ce qui est nécessaire aux troupes : lui-même se hâte de partir, pour qu’avant les comices, dont l’époque n’était pas éloignée, il pût, par la force des armes, par la soumission spontanée de l’ennemi, ou par toute autre voie, mettre fin à cette guerre. Jugurtha, au contraire, traîne en longueur toutes les opérations, et fait naître délais sur délais. Il promet de se rendre, puis il affecte de la défiance ; il plie devant l’ennemi qui le presse. Et bientôt après, pour ne pas décourager les siens, il le presse à son tour : c’est ainsi qu’il se joue du consul par ses continuels ajournements de la guerre et de la paix. Quelques-uns soupçonnèrent alors Albinus d’avoir été d’intelligence avec le roi : ils attribuaient à une collusion frauduleuse, et non à la lâcheté, le ralentissement si prompt d’une guerre si activement commencée. Le temps s’étant ainsi écoulé, on touchait au jour des comices (20) : alors Albinus laissa l’armée sous la conduite de son frère, le propréteur Aulus, et partit pour Rome.

XXXVII. La république était alors cruellement agitée par les dissensions des tribuns du peuple. P. Lucullus et L. Annius prétendaient, malgré l’opposition de leurs collègues, se faire continuer dans leur magistrature : cette querelle, qui dura toute l’année (21), empêchait la tenue des comices. Pendant ces retards, Aulus, qui, comme nous l’avons dit, était resté au camp avec le titre de propréteur, conçut l’espoir, ou de terminer la guerre, ou d’extorquer de l’argent au roi numide par la terreur des armes romaines. Au mois de janvier, il fait sortir ses troupes de leurs quartiers, à marches forcées, par un temps fort rude, et s’approche de Suthul, où étaient les trésors de Jugurtha. Cette place, grâce à la rigueur de la saison et à l’avantage de sa position, ne pouvait être prise ni même assiégée : autour de ses murailles, bâties sur le bord d’un roc escarpé, s’étendait une plaine fangeuse, que les pluies de l’hiver avaient changée en marais. Cependant, soit pour intimider le roi par une attaque simulée, soit qu’il fût aveuglé par l’espoir de soumettre une ville remplie de trésors, Aulus dresse des mantelets (22), élève des terrasses (23), et presse tous les travaux utiles au succès de son entreprise.

XXXVIII. Convaincu de la présomption et de l’impéritie du lieutenant d’Albinus, l’artificieux Jugurtha s’applique à redoubler sa folle confiance, en lui envoyant maintes ambassades suppliantes, tandis que lui-même, feignant de l’éviter, conduit son armée dans des lieux coupés de bois et de défilés. Enfin, il décide Aulus, sous l’espoir d’un accommodement, à quitter Suthul, et à le poursuivre, comme s’il fuyait, à travers des régions écartées, où ses prévarications seraient tenues plus secrètes. Cependant, par d’habiles émissaires, il travaille jour et nuit à séduire l’armée romaine, à corrompre les centurions et les chefs de la cavalerie. Les uns doivent passer à l’ennemi ; les autres, au signal donné, abandonner leur poste.

Lorsque Jugurtha eut tout disposé selon ses vues, tout à coup, au milieu de la nuit, une multitude de Numides cerne le camp d’Aulus. Dans la surprise où cette attaque imprévue jette les soldats romains, les uns prennent leurs armes, les autres se cachent, quelques-uns rassurent les plus timides ; le trouble règne partout. La foule des ennemis, le ciel obscurci par la nuit et par les nuages, et le danger présent de tout côté laissent douter s’il est plus sûr de fuir que de rester à son poste. Parmi les troupes qui, ainsi que nous venons de le dire, s’étaient laissé gagner, une cohorte de Liguriens, avec deux escadrons thraces et quelques simples soldats, passèrent du côté de Jugurtha. Le premier centurion de la troisième légion introduisit les ennemis à travers le retranchement qu’il s’était chargé de défendre : ce fut par là que s’élancèrent tous les Numides. Les nôtres fuirent honteusement, en jetant leurs armes, et se retirèrent sur une hauteur voisine : la nuit et le pillage du camp arrêtèrent les ennemis dans la poursuite de leur victoire.

Le lendemain, dans une entrevue avec Aulus, Jugurtha lui dit que, s’il était maître du propréteur et de l’armée romaine, il voulait bien toutefois, en considération de l’instabilité des choses humaines, et pourvu qu’Aulus signât la paix, laisser partir sains et saufs tous les Romains, après les avoir fait passer sous le joug ; qu’enfin il leur donnait dix jours pour évacuer la Numidie. Quelque dures, quelque ignominieuses que fussent ces conditions, les Romains, comme il fallait les accepter ou mourir (24), souscrivirent au traité dicté par Jugurtha.

XXXIX. Ces événements, dès qu’ils sont connus dans Rome, y répandent la crainte et la désolation. Les uns s’affligent pour la gloire de l’empire ; d’autres, dans leur ignorance des vicissitudes de la guerre, craignent déjà pour l’indépendance de la république : tous s’indignent contre Aulus, ceux surtout qui, ayant fait la guerre avec distinction, ne pouvaient lui pardonner d’avoir, les armes à la main, cherché son salut dans l’ignominie plutôt que dans sa valeur. Le consul Albinus, redoutant pour lui la haine publique et les dangers que provoque le crime de son frère, soumet le traité à la délibération du sénat. Cependant il lève des recrues, demande des renforts aux alliés et aux Latins, et pourvoit à toutes choses avec activité. Le sénat, comme il était juste, déclare que, sans son autorisation et celle du peuple, aucun traité n’a pu être valablement conclu (25). Le consul part quelques jours après pour l’Afrique ; mais, sur l’opposition des tribuns du peuple, il ne peut embarquer avec lui les troupes qu’il venait de lever. Toute notre armée, depuis l’évacuation de la Numidie, aux termes du traité, était en quartiers d’hiver dans la Province romaine. Dès son arrivée, Albinus brûlait de poursuivre Jugurtha, pour apaiser l’indignation soulevée contre son frère ; mais, quand il eut reconnu que les soldats, outre la honte de leur fuite, étaient, par le relâchement de la discipline, livrés à la licence et à la débauche, il demeura convaincu que, dans l’état des choses, il n’y avait pour lui aucune entreprise à former.

XL. Cependant, à Rome, le tribun C. Mamilius Limetanus fit au peuple une proposition tendant à informer contre ceux qui, par leurs conseils, avaient engagé Jugurtha à désobéir aux décrets du sénat ; qui, dans leurs ambassades ou dans leurs commandements, avaient reçu de l’argent de ce prince, ou lui avaient livré des éléphants et des transfuges, enfin qui avaient traité de la paix ou de la guerre avec les ennemis. A cette proposition personne n’osa résister ouvertement, ni ceux qui se sentaient coupables, ni ceux qui redoutaient les dangers de l’irritation des partis : les uns et les autres craignaient de paraître approuver les prévarications et tous les crimes dénonces par les tribuns. Mais indirectement, par le moyen de leurs amis, surtout d’un grand nombre de citoyens du Latium et d’alliés italiens, ils firent naître mille obstacles. On ne saurait croire avec quelle force, quelle persévérance de volonté, le peuple décréta cette mesure (26), moins, il est vrai, par zèle pour la république, qu’en haine de la noblesse, à qui elle préparait bien des maux : tant la fureur des partis est extrême !

Tandis que tous les nobles sont frappés de terreur, Marcus Scaurus, que nous avons vu lieutenant de Bestia, parvient, au milieu de la joie du peuple, de la déroute de son parti et de l’agitation qui règne dans la ville entière, à se faire nommer l’un des trois commissaires dont la loi de Mamilius provoquait la création. Les enquêtes ne s’en firent pas moins avec dureté (27), avec violence, d’après des ouï-dire et le caprice du peuple. Ainsi l’exemple souvent donné par la noblesse fut imité par le peuple dans cette circonstance : la prospérité la rendit insolent.

XLI. L’usage de se diviser en parti populaire et en faction du sénat, puis tous les excès résultant de cette distinction, avaient pris naissance à Rome peu d’années auparavant (28) au sein même du repos et de l’abondance (29), que les mortels regardent comme les plus précieux des biens. Avant la destruction de Carthage, le peuple et le sénat romain gouvernaient de concert la république avec douceur et modération. Les honneurs et la puissance n’étaient le sujet d’aucun débat entre les citoyens : la crainte des ennemis maintenait les bons principes dans l’État ; mais, dès que les esprits furent affranchis de cette terreur salutaire, l’orgueil et la mollesse, compagnes ordinaires de la prospérité, s’introduisirent aussitôt dans Rome. Ainsi ce qu’on avait tant désiré aux jours d’infortune, le repos, devint, quand on l’eut obtenu, plus rude et plus amer que l’adversité même. On vit désormais la noblesse abuser sans mesure de sa prééminence, le peuple de sa liberté ; chacun attirer à soi, em piéter, envahir ; et la république, placée entre deux factions contraires, fut misérablement déchirée.

Toutefois la noblesse, groupée en une seule faction, eut l’avantage, et le peuple, dont la force était désunie, dispersée dans la masse, perdit sa puissance. Le caprice de quelques individus décida toutes les affaires au dedans et au dehors : pour eux seuls étaient la fortune publique, les provinces, les magistratures, les distinctions et les triomphes ; au peuple étaient réservés le service militaire et l’indigence. Le butin fait à l’armnée devenait la proie des généraux et de quelques favoris. Les parents, les jeunes enfants des soldats, avaient-ils quelque voisin puissant (30), on les chassait de leurs foyers. Armée du pouvoir, une cupidité sans frein et sans bornes usurpa, profana, dépeupla tout ; rien ne fut épargné, rien ne fut respecté, jusqu’à ce que cette noblesse elle-même eut creusé l’abîme qui devait l’engloutir. En effet, dès qu’il s’éleva du sein de la noblesse (31) quelques hommes qui préféraient une gloire véritable à la domination la plus injuste, il y eut ébranlement dans l’État, et l’on vit naître des dissensions civiles semblables aux grandes commotions qui bouleversent la terre.

XLII. Dès que Tibérius et C. Gracchus, dont les ancêtres avaient, dans la guerre punique et dans quelques autres, contribué à l’agrandissement de la république, entreprirent de reconquérir la liberté du peuple et de démasquer les crimes de quelques hommes, la noblesse, épouvantée parce qu’elle se sentait coupable, sut par le moyen, tantôt des alliés, tantôt des Latins, quelquefois même des chevaliers romains qu’avait éloignés du peuple l’espoir d’être associés à la puissance patricienne (32), mettre obstacle aux tentatives des Gracques. D’abord Tibérius, tribun du peuple, puis, quelques années après, Caïus, triumvir pour l’établissement des colonies (33), qui s’était engagé dans les mêmes voies, et avec lui M. Fulvius Flaccus, tombèrent sous le fer des nobles. A dire vrai, les Gracques, dans l’ardeur de la victoire, ne montrèrent point assez de modération ; car l’homme de bien aime mieux succomber que de repousser l’injustice par des moyens criminels (34). La noblesse usa de la victoire avec acharnement : elle se délivra d’une foule de citoyens par le fer ou par l’exil, se préparant ainsi plus de dangers pour l’avenir que de puissance réelle. C’est ce qui, presque toujours, a fait la perte des grands États : un parti veut triompher de l’autre à quelque prix que ce soit, et exercer sur les vaincus les plus cruelles vengeances. Mais, si je voulais exposer en détail, et selon l’importance du sujet, la fureur des partis et tous les vices de notre république, le temps me manquerait plutôt que la matière. Je reprends donc mon récit.

XLIII. Après le traité d’Aulus et la honteuse retraite de notre armée, Metellus et Silanus (35), consuls désignés, tirèrent au sort les provinces. La Numidie échut à Metellus (36), homme actif, énergique, d’une réputation intacte, également respecté de tous les partis, bien qu’il fût opposé à celui du peuple. Dès son entrée en fonctions, pensant qu’il ne devait pas attendre le concours de son collègue (37), il dirigea exclusivement ses pensées vers la guerre dont il se trouvait chargé. Comme il n’avait aucune confiance dans l’ancienne armée, il enrôle des soldats, tire des secours de tous côtés, rassemble des armes, des traits, des chevaux, des équipages militaires, des vivres en abondance, enfin pourvoit à tout ce qui devait être utile dans une guerre où l’on pouvait s’attendre à beaucoup de vicissitudes et de privations. Tout concourut à l’accomplissement de ses dispositions : le sénat par son autorité, les alliés, les Latins et les rois, par leur empressement à envoyer des secours spontanés, enfin tous les citoyens par l’ardeur de leur zèle. Tout étant prêt, arrangé selon ses désirs, Metellus part pour la Numidie, laissant ses concitoyens pleins d’une confiance fondée sur ses grands talents et particulièrement sur son incorruptible probité ; car, jusqu’à ce jour, c’était la cupidité des magistrats romains qui avait ébranlé notre puissance en Numidie et accru celle des ennemis.

XLIV. Dès que Metellus fut arrivé en Afrique, le proconsul Albinus lui remit une armée sans vigueur, sans courage, redoutant les fatigues comme les périls, plus prompte à parler qu’à se battre, pillant les alliés, pillée elle-même par l’ennemi, indocile au commandement, livrée à la dissolution. Le nouveau général conçoit plus d’inquiétude en voyant la démoralisation de ses troupes que de confiance et d’espoir dans leur nombre. Aussi, quoique le retard des comices eût abrégé le temps de la campagne, et que Metellus sût que l’attente des événements préoccupait tous les citoyens, il résolut pourtant de ne point commencer la campagne qu’il n’eût forcé les soldats à plier sous le joug de l’ancienne discipline.

Consterné de l’échec qu’avaient essuyé son frère et l’armée, Albinus avait pris la résolution de ne point sortir de la Province romaine ; aussi, durant tout le temps que dura son commandement, tint-il constamment ses troupes stationnées dans le même endroit, jusqu’à ce que l’infection de l’air ou le manque de fourrages le forçât d’aller camper ailleurs. Mais la garde du camp ne se faisait point selon les règles militaires : on ne se fortifiait plus ; s’écartait qui voulait du drapeau ; les valets d’armée, pêle-mêle avec les soldats, erraient jour et nuit, et dans leurs courses dévastaient les champs, attaquaient les maisons de campagne, enlevaient à l’envi les esclaves et les troupeaux, puis les échangeaient avec des marchands contre des vins étrangers et d’autres denrées semblables. Ils vendaient aussi le blé des distributions publiques (38), et achetaient du pain au jour le jour. Enfin, tout ce que la parole peut exprimer, et l’imagination concevoir de honteux en fait de mollesse et de dissolution, était encore au-dessous de ce qui se voyait dans cette armée.

XLV. Au milieu de ces difficultés, Metellus, à mon avis, se montra non moins grand, non moins habile que dans ses opérations contre l’ennemi : tant il sut garder un juste milieu entre une excessive rigueur et une condescendance coupable.

Par un édit, il fit d’abord disparaître ce qui entretenait la mollesse, prohiba dans le camp la vente du pain ou de tout autre aliment cuit (39), défendit aux valets de suivre l’armée, aux simples soldats d’avoir, dans les campements ou dans les marches, des esclaves ou des bêtes de somme. Quant aux autres désordres, il y mit un frein par l’adresse. Chaque jour, prenant des routes détournées, il levait son camp, qu’il faisait, comme en présence de l’ennemi, entourer d’une palissade et d’un fossé, multipliant les postes et les visitant lui-même avec ses lieutenants. Dans les marches, il se plaçait tantôt à la tête, tantôt en arrière, quelquefois au centre, afin que personne ne quittât son rang, qu’on se tînt serré autour de ses drapeaux, et que le soldat portât lui-même ses vivres et ses armes (40). C’est ainsi qu’en prévenant les fautes, plutôt qu’en les punissant, le consul eut bientôt rétabli la discipline de l’armée.

XLVI. Informé par ses émissaires des mesures que prenait Metellus, dont à Rome il avait pu par lui-même apprécier l’incorruptible vertu, Jugurtha commence à se défier de sa fortune, et cette fois, enfin, il s’efforce d’obtenir la paix par une véritable soumission. Il envoie au consul des ambassadeurs dans l’appareil de suppliants (41), et qui ne demandent que la vie sauve pour lui et pour ses enfants ; sur tout le reste il se remet à la discrétion du peuple romain. Metellus connaissait déjà, par expérience, la perfidie des Numides, la mobilité de leur caractère et leur amour pour le changement. Il prend donc en particulier chacun des ambassadeurs, les sonde adroitement, et, les trouvant dans des dispositions favorables à ses vues, il leur persuade, à force de promesses, de lui livrer Jugurtha mort ou vif ; puis, en audience publique, il les charge de transmettre une réponse conforme aux désirs deleur roi (42). Quelques jours après, à la tête d’une armée bien disposée, remplie d’ardeur, il entre en Numidie. Nul appareil de guerre ne s’offre à ses regards ; aucun habitant n’avait quitté sa chaumière ; les troupeaux et les laboureurs étaient répandus dans les champs. A chaque ville ou bourgade, les préfets du roi venaient au-devant du consul lui offrir du blé, des transports pour ses vivres, enfin une obéissance entière à ses ordres. Toutefois Metellus n’en fit pas moins marcher son armée avec autant de précaution et dans le même ordre que si l’ennemi eût été présent. Il envoyait au loin en reconnaissance, convaincu que ces marques de soumission n’étaient que simulées, et qu’on ne cherchait que l’occasion de le surprendre. Lui-même, avec les cohortes armées à la légère, les frondeurs et les archers d’élite, il marchait aux premiers rangs. Son lieutenant, C. Marius (43), à la tête de la cavalerie, veillait à l’arrière-garde. Sur chacun des flancs de l’armée était échelonnée la cavalerie auxiliaire, aux ordres des tribuns des légions et des préfets des cohortes, et les vélites (44), mêlés à cette troupe, étaient prêts à repousser sur tous les points les escadrons ennemis. Jugurtha était si rusé, il avait une telle connaissance du pays et de l’art militaire, que, de loin ou de près, en paix ou en guerre ouverte, on ne savait quand il était le plus à craindre.

XLVII. Non loin de la route que suivait Metellus, était une ville numide nommée Vacca, le marché le plus fréquenté de tout le royaume. Là s’étaient établis et venaient trafiquer an grand nombre d’italiens. Le consul, à la fois pour éprouver les dispositions de l’ennemi, et, si on le laissait faire, pour s’assurer l’avantage d’une place d’armes (45), y mit garnison, et y fit transporter des grains, ainsi que d’autres munitions de guerre. Il jugeait, avec raison, que l’affluence des négociants et l’abondance des denrées dans cette ville seraient d’un grand secours à son armée pour le renouvellement et la conservation de ses approvisionnements. Cependant Jugurtha envoie des ambassadeurs qui redoublent d’instances et de supplications afin d’obtenir la paix : hors sa vie et celle de ses enfants, il abandonnait tout à Metellus. Le consul agit avec ces envoyés comme avec leurs devanciers ; il les séduit, les engage à trahir leur maître, et les renvoie chez eux, sans accorder ni refuser au roi la paix qu’il demandait ; puis, au milieu de ces retards, il attend l’effet de leurs promesses.

XLVIII. Jugurtha, comparant la conduite de Metellus avec ses discours, reconnut qu’on le combattait avec ses propres armes ; car, en lui portant des paroles de paix, on ne lui faisait pas moins la guerre la plus terrible. Une place très importante venait de lui être enlevée ; les ennemis prenaient connaissance du pays et tentaient la fidélité de ses peuples. Il cède donc à la nécessité, et se décide à prendre les armes. En épiant la direction que prend l’ennemi, il conçoit l’espoir de vaincre par l’avantage des lieux. Il rassemble donc le plus qu’il peut de troupes de toutes armes, prend des sentiers détournés, et devance l’armée de Metellus.

Dans la partie de la Numidie qu’Adherbal ayait eue en partage, coule le fleuve Muthul, qui prend sa source au midi : à vingt mille pas environ, se prolonge une chaîne de montagnes parallèle à son cours, déserte, stérile et sans culture : mais du milieu s’élève une espèce de colline (46), dont le penchant, qui s’étend fort au loin, est couvert d’oliviers, de myrtes, et d’autres arbres qui naissent dans un terrain aride et sablonneux. Le manque d’eau rend la plaine intermédiaire entièrement stérile, sauf la partie voisine du fleuve, qui est garnie d’arbres, et que fréquentent les laboureurs et les troupeaux.

XLIX. Ce fut le long de cette colline, qui, comme nous l’avons dit, s’avance dans une direction oblique au prolongement de la montagne, que Jugurtha s’arrêta, en serrant les lignes de son armée. Il mit Bomilcar à la tête des éléphants et d’une partie de son infanterie, puis lui donna ses instructions sur ce qu’il devait faire : lui-même se porta plus près de la montagne avec toute sa cavalerie et l’élite de ses fantassins. Parcourant ensuite tous les escadrons et toutes les compagnies (47), il leur demande, il les conjure, au nom de leur valeur et de leur victoire récente, de défendre sa personne et ses États contre la cupidité des Romains. Ils vont avoir à combattre contre ceux qu’ils ont déjà vaincus et fait passer sous le joug, en changeant de chef, ces Romains n’ont pas changé d’esprit. Pour lui, tout ce qui peut dépendre de la prévoyance d’un général, il l’a su ménager aux siens : la supériorité du poste et la connaissance des lieux contre des ennemis qui les ignorent, sans compter que les Numides ne leur sont inférieurs ni par le nombre ni par l’expérience. Qu’ils se tiennent donc prêts et attentifs au premier signal, pour fondre sur les Romains : ce jour doit couronner tous leurs travaux et toutes leurs victoires, ou devenir pour eux le commencement des plus affreux malheurs. Jugurtha s’adresse ensuite à chaque homme ; reconnaît-il un soldat qu’il avait récompensé pour quelque beau fait d’armes, soit par de l’argent, soit par des grades, il lui rappelle cette faveur, et le propose comme exemple aux autres ; enfin, selon le caractère de chacun, il promet, menace, supplie, emploie tous les moyens pour exciter le courage.

Cependant Metellus, ignorant les mouvements de l’ennemi, descend la montagne à la tête de son armée ; il regarde, et reste d’abord en doute sur ce qu’il aperçoit d’extraordinaire ; car les Numides et leurs chevaux étaient embusqués dans les broussailles ; et, quoique les arbres ne fussent pas assez élevés pour les couvrir entièrement, il était difficile de les distinguer, tant à cause de la nature du terrain que de la précaution qu’ils prenaient de se cacher, ainsi que leurs enseignes. Bientôt, ayant découvert l’embuscade, le consul suspendit un instant sa marche et changea son ordre de bataille. Sur son flanc droit, qui était le plus près de l’ennemi, il disposa sa troupe en trois lignes, distribua les frondeurs et les archers entre les corps d’infanterie légionnaire, et rangea sur les ailes toute la cavalerie. En peu de mots, car le temps pressait, il exhorta ses soldats ; puis il les conduisit dans la plaine, en conservant l’ordre d’après lequel la tête de l’armée en était devenue le flanc.

L. Quand il vit que les Numides ne faisaient aucun mouvement et ne descendaient point de la colline, craignant que, par la chaleur de la saison et par le manque d’eau, la soif ne consumât son armée, Metellus détache son lieutenant Rutilius (48) avec les cohortes armées à la légère et une partie de la cavalerie, pour aller vers le fleuve s’assurer d’avance d’un camp ; car il s’imaginait que les ennemis, par de fréquentes attaques dirigées sur ses flancs, retarderaient sa marche, et que, peu confiants dans la supériorité de leurs armes, ils tenteraient d’accabler les Romains par la fatigue et la soif. Metellus, ainsi que le demandaient sa position et la nature du terrain, s’avance au petit pas, comme il avait fait en descendant de la montagne ; il place Marius derrière la première ligne ; pour lui, il se met à la tête de la cavalerie de l’aile gauche, qui, dans la marche, était devenue la tête de la colonne (49).

Dès que Jugurtha voit l’arrière-garde de Metellus dépasser le front des Numides, il envoie environ deux mille fantassins occuper la montagne d’où les Romains venaient de descendre, afin que, s’ils étaient battus, ils ne pussent s’y retirer ni s’y retrancher. Alors il donne tout à coup le signal et fond sur les ennemis. Une partie des Numides taille en pièces les dernières lignes ; d’autres attaquent à la fois l’aile droite et l’aile gauche ; pleins d’acharnement, ils pressent, harcèlent, mettent partout le désordre dans les rangs. Ceux mêmes des Romains qui, montrant le plus de résolution, avaient été au-devant des Numides, déconcertés par leurs mouvements incertains, sont blessés de loin, et ne peuvent ni joindre ni frapper leurs adversaires. Instruits d’avance par Jugurtha, les cavaliers numides, dès qu’un escadron romain se détache pour les charger, se retirent, non pas en masse, ni du même côté, mais en rompant leurs rangs. Si les Romains persistent à les poursuivre, les Numides, profitant de l’avantage du nombre (50), viennent prendre en queue ou en flanc leurs escadrons épars. D’autres fois, la colline les favorise encore mieux que la plaine ; car les chevaux numides, habitués à cette manœuvre, s’échappent facilement à travers les broussailles, tandis que les inégalités d’un terrain qu’ils ne connaissent point arrêtent les nôtres à chaque pas.

LI. Ce combat, marqué par tant de vicissitudes, offrit dans son ensemble un spectacle de confusion, d’horreur et de désolation. Séparés de leurs compagnons, les uns fuient, les autres poursuivent ; les drapeaux et les rangs sont abandonnés ; là où le péril l’a surpris, chacun se défend et cherche à repousser l’attaque : dards, épées, hommes, chevaux, ennemis, citoyens, tout est confondu ; la prudence ni la voix des chefs ne décident rien, le hasard conduit tout ; et déjà le jour était très avancé, que l’issue du combat demeurait incertaine.

Enfin, les deux armées étant accablées de chaleur et de fatigue, Metellus, qui voit les Numides ralentir leurs efforts, rassemble peu à peu ses soldats, rétablit leurs rangs, et oppose quatre cohortes légionnaires (51) à l’infanterie numide, dont la plus grande partie, épuisée, de fatigue, était allée se reposer sur la colline. En même temps i1 supplie, il exhorte les siens (52) à ne pas se laisser abattre, à ne pas abandonner la victoire à un ennemi qui fuit ; il leur représente qu’ils n’ont ni camp ni retranchement pour protéger leur retraite, que leur unique ressource est dans leurs armes.

Jugurtha cependant ne reste point oisif : i1 parcourt le champ de bataille, exhorte ses troupes, rétablit le combat, et lui-même, à la tête de ses meilleurs soldats, fait les derniers efforts, soutient les siens, pousse vivement ceux des ennemis qu’il voit ébranlés, et, quant à ceux dont il reconnaît l’intrépidité, il sait les contenir en les combattant de loin.

LII. Ainsi luttaient ensemble ces deux grands capitaines, avec une égale habileté, mais avec des moyens différents. Metellus avait pour lui la valeur de ses soldats, contre lui le désavantage du terrain : tout secondait Jugurtha, tout, excepté son armée. Enfin, les Romains, convaincus qu’il n’ont aucun moyen de retraite, ni la possibilité de forcer l’ennemi à combattre, pressés d’ailleurs par la nuit tombante (53), exécutent l’ordre de leur général, et se font jour en franchissant la colline. Chassés de ce poste, les Numides se dispersent et fuient. Il n’en périt qu’un petit nombre : leur vitesse, jointe au peu de connaissance que nous avions du pays (54), les sauva presque tous.

Cependant Bomilcar, chargé par Jugurtha, comme nous l’avons dit, de la conduite des éléphants et d’une partie de l’infanterie, avait, dès qu’il s’était vu devancer par Rutilius, conduit au pas ses soldats dans la plaine ; et, tandis que le lieutenant de Metellus pressait sa marche pour arriver au fleuve vers lequel il avait été détaché en avant, Bomilcar prit son temps pour ranger son armée dans l’ordre convenable, sans cesser d’être attentif aux mouvements dès deux corps d’armée ennemis. Dès qu’il sut que Rutilius, libre de toute inquiétude, venait d’asseoir son camp, et qu’en même temps il entendit redoubler les clameurs du côté où combattait Jugurtha, Bomilcar craignit que le lieutenant du consul, attiré par le bruit, ne vint secourir les Romains dans leur position critique ; alors, pour lui couper le chemin, il déploya sur un front plus large ses troupes, que, dans son peu de confiance en leur valeur, il avait tenues fort serrées (55). Dans cet ordre, il marche droit au camp de Rutilius.

LIII. Les Romains aperçoivent tout à coup un grand nuage de poussière, car les arbustes dont ce lieu était couvert empêchaient la vue de s’étendre. Ils pensèrent d’abord que le vent soulevait le sable de cette plaine aride ; mais, comme le nuage s’élevait toujours également et se rapprochait graduellement suivant les mouvements de l’armée, leurs doutes cessent : ils prennent leurs armes à la hâte, et, dociles aux ordres de leurs chefs, se rangent devant le camp. Dès que l’on est en présence, on s’attaque de part et d’autre avec de grands cris. Les Numides tinrent ferme, tant qu’ils crurent pouvoir compter sur lu secours de leurs éléphants ; mais, dès qu’ils virent ces animaux embarrassés dans les branches des arbres, séparés les uns des autres et enveloppés par l’ennemi, ils prirent la fuite, la plupart en jetant leurs armes, et s’échappèrent sains et saufs, à la faveur de la colline et de la nuit qui commençait. Quatre éléphants furent pris ; tous les autres, au nombre de quarante, furent tués.

Malgré la fatigue de la marche, du campement, du combat, et la joie de la victoire (56), les Romains, comme Metellus se faisait attendre plus longtemps qu’on n’avait pensé, s’avancent au-devant de lui, en bon ordre, avec précaution : les ruses des Numides ne permettaient ni relâche ni négligence. Lorsque, dans l’obscurité de la nuit, les deux armées se rapprochèrent, au bruit de leur marche, elles se crurent réciproquement en présence de l’ennemi, et devinrent l’une pour l’autre un sujet d’alarme et de tumulte. Cette méprise aurait amené la plus déplorable catastrophe, si, de part et d’autre, des cavaliers détachés en éclaireurs n’eussent reconnu la vérité. Aussitôt la crainte fait place à l’allégresse ; les soldats, dans leur ravissement, s’abordent l’un l’autre ; on raconte, on écoute ce qui s’est passé ; chacun porte aux nues ses actes de bravoure. Car ainsi vont les choses humaines : la victoire permet même au lâche de se vanter ; les revers rabaissent jusqu’aux plus braves.

LIV. Metellus demeure campé quatre jours dans ce lieu ; il donne tous ses soins aux blessés, décerne les récompenses militaires méritées dans les deux combats, adresse publiquement à toutes ses troupes des félicitations et des actions de grâces, puis les exhorte à montrer le même courage pour des travaux désormais plus faciles : après avoir combattu pour la victoire, leurs efforts, disait-il, n’auraient plus pour but que le butin. Cependant il envoie des transfuges et d’autres émissaires adroits, afin de découvrir chez quel peuple s’était réfugié Jugurtha (57), ce qu’il projetait, s’il n’avait qu’une poignée d’hommes ou bien une armée, et quelle était sa contenance depuis sa défaite.

Ce prince s’était retiré dans des lieux couverts de bois et fortifiés par la nature. Là, il rassemblait une armée plus nombreuse à la vérité que la première, mais composée d’hommes lâches, faibles, plus propres à l’agriculture et à la garde des troupeaux qu’à la guerre. Il en était réduit à cette extrémité, parce que, chez les Numides, personne, excepté les cavaliers de sa garde, ne suit le roi après une déroute. Chacun se retire où il juge à propos ; et cette désertion n’est point regardée comme un déshonneur : les mœurs de la nation l’autorisent.

Convaincu que Jugurtha n’a point laissé fléchir son courage indomptable, et que pour les Romains va recommencer une guerre où rien ne se fera que selon le bon plaisir de l’ennemi, où ils ne combattront jamais qu’avec des chanees inégales, où enfin la victoire leur sera plus désastreuse que la défaite aux Numides, Metellus se décide à éviter les engagements et les batailles rangées, pour adopter un nouveau plan d’opérations. Il se dirige dans les cantons les plus riches de la Numidie, ravage les champs, prend les châteaux et les places peu fortifiées ou sans garnison, les livre aux flammes, passe au fil de l’épée tout ce qui est en état de porter les armes, et abandonne au soldat le reste de la population. La terreur de ces exécutions fait qu’on livre aux Romains une foule d’otages, qu’on leur apporte des blés en abondance, et tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Partout où ils le jugent nécessaire, ils laissent des garnisons.

Cette manœuvre inspire au roi de bien plus vives alarmes que l’échec récemment éprouvé par son armée. Tout son espoir était d’éviter l’ennemi, et il se voit forcé d’aller le chercher : faute d’avoir pu se défendre dans ses positions, il est réduit à combattre sur le terrain choisi par son adversaire. Cependant il prit le parti qui, dans sa position critique, lui parut encore le meilleur. Il laisse dans les cantonnements le gros de son armée, et lui-même, avec l’élite de sa cavalerie, s’attache à suivre Metellus. La nuit, dérobant sa marche par des routes détournées (58), il attaque à l’improviste ceux des Romains qui errent dans la campagne : la plupart étaient sans armes et furent tués ; le reste fut pris ; pas un seul n’échappa sans blessure, et, suivant l’ordre qu’ils en ayaient reçu, les Numides, ayant qu’aucun secours arrivât du camp, se retirèrent sur les hauteurs voisines.

LV. La joie la plus vive se répandit dans Rome, à la nouvelle des exploits de Metellus, quand on sut que ce général et ses soldats s’étaient montrés dignes de leurs ancêtres ; que, dans un poste désavantageux, il avait su vaincre par son courage ; qu’il était maître du territoire ennemi, et que ce Jugurtha, si orgueilleux naguère, grâce à la lâcheté d’Aulus, était maintenant réduit à trouver sa sûreté dans la fuite et dans ses déserts. Le sénat, pour ces heureux succès, décrète de publiques actions de grâces aux dieux immortels. Rome, auparavant tremblante et inquiète de l’issue de la guerre, respire l’allégresse ; la gloire de Metellus est à son comble.

Mais il n’en montra que plus d’ardeur à s’assurer de la victoire, à l’accélérer par tous les moyens, sans cependant jamais donner prise à l’ennemi. Il n’oubliait pas qu’à la suite de la gloire marche toujours l’envie : aussi, plus sa renommée avait d’éclat, plus il évitait de la compromettre. Depuis que Jugurtha avait surpris l’armée romaine, elle ne se débandait plus pour piller. Fallait-il aller au fourrage ou à la provision, les cohortes (59) et toute la cavalerie servaient d’escorte. Il divisa son armée en deux corps, commandés, l’un par lui-même, l’autre par Marius, et les occupa moins à piller qu’à incendier les campagnes. Les deux corps avaient chacun leur camp, assez près l’un de l’autre. S’il était besoin de se prêter main-forte, ils se réunissaient ; mais, ce cas excepté, ils agissaient séparément pour répandre plus loin la terreur et la fuite.

Cependant Jugurtha les suivait le long des collines, épiant le moment et le lieu propres à l’attaque ; là où il apprenait que les Romains devaient porter leurs pas, il gâtait les fourrages et empoisonnait les sources, si rares dans ce pays : il se montrait tantôt à Metellus, tantôt à Marius, tombait sur les derniers rangs, et regagnait aussitôt les hauteurs ; puis il revenait menacer l’un, harceler l’autre ; enfin, ne livrant jamais de bataille, ne laissant jamais de repos, il réussissait à empêcher l’ennemi d’accomplir ses desseins.

LVI. Le général romain, fatigué des ruses continuelles d’un ennemi qui ne lui permet pas de combattre, prend le parti d’assiéger Zama, ville considérable, et le boulevard de la partie du royaume où elle était située. Il prévoyait que, selon toute apparence, Jugurtha viendrait au secours de ses sujets assiégés, et qu’une bataille se livrerait. Le Numide, que des transfuges ont instruit de ce qui se prépare, devance Metellus par des marches forcées : il vient exhorter les habitants à défendre leurs murs, et leur donne pour auxiliaires les transfuges. C’étaient, de toutes les troupes royales, celles dont il était le plus sûr, vu leur impuissance de le trahir (60). Il promet en outre aux habitants d’arriver lui-même, quand il en sera temps, à la tête d’une armée. Ces dispositions faites, il se retire dans des lieux très couverts. Là, il apprend bientôt que Marius, avec quelques cohortes, a reçu l’ordre de se détourner de la route pour aller chercher du blé à Sicca : c’était la ville qui, la première, avait abandonné Jugurtha après sa défaite : il accourt de nuit sous ses murs, avec quelques cavaliers d’élite, et au moment où les Romains en sortaient, il les attaque aux portes. En même temps, élevant la voix, il exhorte les habitants à envelopper nos cohortes par derrière ; il ajoute que la fortune leur offre l’occasion d’un brillant exploit ; que, s’ils en profitent, désormais, lui sur son trône, eux dans l’indépendance, pourront vivre exempis de toute crainte. Si Marius ne se fût porté en avant, après avoir sans retard évacué la ville, tous ses habitants, ou au moins le plus grand nombre, auraient certainement abandonné son parti : tant les Numides sont mobiles dans leurs affections ! Les soldats de Jugurtha sont un instant soutenus par la présence de leur roi ; mais, dès qu’ils se sentent pressés plus vivement par les ennemis, ils prennent la fuite après une perte assez légère.

LVII. Marius arrive à Zama. Cette ville, située dans une plaine, était plus fortifiée par l’art que par la nature : abondamment pourvue d’armes et de soldats, elle ne manquait d’aucun des approvisionnements nécessaires. Metellus, après avoir fait toutes les dispositions convenables aux circonstancus et aux lieux, investit entièrement la place avec son armée ; il marque à chacun de ses lieutenants le poste qu’il doit attaquer, puis donne le signal : en même temps un grand cri s’élève sur toute la ligne. Les Numides n’en sont pas effrayés : fermes et menaçants, ils attendent sans trouble l’assaut. L’attaque commence : les Romains, suivant que chacun a plus ou moins de courage, ou lancent de loin des balles de plomb et des pierres, ou s’approchent (61) pour saper la muraille et pour l’escalader, et brûlent de combattre corps à corps. De leur côté, les assiégés roulent des pierres sur les plus avancés, puis font pleuvoir des pieux, des dards enflammés et des torches enduites de poix et de soufre (62). Quant à ceux qui sont restés à l’écart, leur lâcheté ne les soustrait point au danger ; la plupart sont blessés par les traits partis des machines ou de la main des Numides. Ainsi le péril, mais non l’honneur, est égal pour le brave comme pour le lâche.

LVIII. Tandis que l’on combat ainsi sous les murs de Zama, Jugurtha, à la tête d’une troupe nombreuse, fond inopinément sur le camp des ennemis (63) : ceux qui en avaient la garde la faisaient négligemment, et ne s’attendaient à rien moins qu’à une attaque. Il force une des portes : nos soldats, frappés d’une terreur soudaine, pourvoient à leur sûreté, chacun selon son caractère ; les uns fuient, les autres prennent leurs armes ; la plupart sont tués ou blessés. De toute cette multitude, quarante soldats seulement, fidèles à l’honneur du nom romain, se forment en peloton, et s’emparent d’une petite éminence, d’où les efforts les plus soutenus ne peuvent les chasser. Les traits qu’on leur lance de loin, cette poignée d’hommes les renvoie, sans que, pour ainsi dire, un seul porte à faux sur la masse de leurs assaillants. Si les Numides se rapprochent, alors cette vaillante élite, déployant une vigueur irrésistible, les taille en pièces, les disperse, les met en fuite.

Metellus en était au plus fort de ses attaques, lorsqu’il entendit derrière lui les cris des ennemis ; il tourne bride, et voit les fuyards se diriger de son côté, ce qui lui indique que ce sont les Romains. Il détache aussitôt Marius vers le camp avec toute la cavalerie et les cohortes des alliés ; puis, les larmes aux yeux, il les conjure, au nom de leur amitié et de la république, de ne pas souffrir qu’un pareil affront soit fait à une armée victorieuse, ni que l’ennemi se retire impunément. Marius exécute promptement ces ordres. Jugurtha, embarrassé dans les retranchements de notre camp, voyant une partie de ses cavaliers s’élancer par-dessus les palissades, les autres se presser dans des passages étroits où ils se nuisent par leur précipitation, se retire enfin dans des positions fortes, avec une perte considérable. Metellus, sans être venu à bout de son entreprise, est forcé, par la nuit, de rentrer dans son camp avec son armée.

LIX. Le lendemain, avant de sortir pour attaquer la place, il ordonne à toute sa cavalerie de former ses escadrons devant la partie du camp par où Jugurtha était survenu la veille. La garde des portes, et celle des postes les plus voisins de l’ennemi, sont réparties entre les tribuns. Metellus marche ensuite sur Zama, donne l’assaut ; et, comme le jour précédent, Jugurtha sort de son embuscade, et fond tout à coup sur les nôtres ; les plus avancés laissent un moment la crainte et la confusion pénétrer dans leurs rangs, mais leurs compagnons d’armes reviennent les soutenir. Les Numides n’auraient pu résister longtemps, si leurs fantassins, mêlés aux cavaliers, n’eussent, dans le choc, porté des coups terribles. Appuyée de cette infanterie, la cavalerie numide, au lieu de charger et de se replier ensuite, selon sa manœuvre habituelle, poussait à toute bride à travers nos rangs, les rompait, les enfonçait, et livrait à ces agiles fantassins des ennemis à moitié vaincus.

LX. Dans le même temps, on combattait avec ardeur sous les murs de Zama. A tous les postes où commande un lieutenant ou quelque tribun, l’effort est le plus opiniâtre : personne ne met son espoir dans autrui ; chacun ne compte que sur soi. Les assiégés, avec la même ardeur, combattent et font face à l’ennemi sur tous les points : de part et d’autre on est plus occupé à porter des coups qu’à s’en garantir. Les clameurs mêlées d’exhortations, de cris de joie, de gémissements, et le fracas des armes, s’élèvent jusqu’au ciel ; les traits volent de tous côtés.

Cependant les défenseurs de la place, pour peu que leurs ennemis ralentissent leurs attaques, portaient leurs regards attentifs sur le combat de la cavalerie ; et, selon les chances diverses qu’éprouvait Jugurtha, vous les eussiez vus livrés à la joie ou à la crainte. Comme s’ils eussent été à portée d’être aperçus ou entendus par leurs compatriotes, ils avertissaient, exhortaient, faisaient signe de la main, et se donnaient tous les mouvements d’hommes qui veulent lancer ou éviter des traits. Marius remarque cette préoccupation, car il commandait de ce côté ; il ralentit à dessein la vivacité de ses attaques, affecte du découragement, et laisse les Numides contempler à leur aise le combat que livre leur roi ; puis, au moment où l’intérêt qu’ils prennent à leurs compatriotes les occupe tout entiers, il donne tout à coup le plus vigoureux assaut à la place. Déjà nos soldats, portés sur les échelles, étaient prêts à saisir le haut de la muraille, lorsque les assiégés accourent, lancent sur eux des pierres, des feux, toutes sortes de projectiles. Les nôtres tiennent ferme d’abord ; bientôt deux ou trois échelles se rompent ; ceux qui étaient dessus tombent écrasés, les autres se sauvent comme ils peuvent, peu d’entre eux sains et saufs, la plupart criblés de blessures. Enfin, la nuit fait, de part et d’autre, cesser le combat.

LXI. Metellus reconnut bientôt l’inutilité de ses tentatives : il ne pouvait prendre la ville, et Jugurtha n’engageait de combat que par surprise ou avec l’avantage du poste : d’ailleurs, la campagne touchait à sa fin. Le consul lève donc le siège de Zama, met garnison dans les villes qui s’étaient soumises volontairement et que protégeaient suffisamment leur situation ou leurs remparts, puis il conduit le reste de son armée dans la Province romaine qui confine à la Numidie. A l’exemple des autres généraux, il ne donna point ce temps au repos et aux plaisirs. Comme les armes avaient peu avancé la guerre, il résolut d’y substituer la trahison, et de se servir des amis de Jugurtha pour lui tendre des embûches. J’ai parlé de Bomilcar, qui suivit ce prince à Rome, et qui, après avoir donné des cautions, se déroba secrètement à la condamnation qu’il avait encourue pour le meurtre de Massiva (64). L’extrême faveur dont il jouissait auprès de Jugurtha lui donnait toute facilité pour le trahir. Metellus cherche à séduire ce Numide par de grandes promesses, et l’attire d’abord à une entrevue mystérieuse. Là, il lui donne sa parole « qu’en livrant Jugurtha mort ou vif il obtiendra du sénat l’impunité et la restitution de tous ses biens ». Bomilcar se laisse aisément persuader. Déloyal par caractère, il avait encore la crainte que, si la paix se faisait avec les Romains, son supplice ne fût une des conditions du traité.

LXII. A la première occasion favorable, voyant Jugurtha livré à l’inquiétude, au sentiment de ses malheurs, il l’aborde, lui conseille, et même le conjure, les larmes aux yeux, de pourvoir enfin à sa sûreté, à celle de ses enfants et de la nation numide qui a si bien mérité de lui : dans tous les combats, ils ont été vaincus ; leur territoire est dévasté ; un grand nombre d’entre eux ont péri ou sont prisonniers : les ressources du royaume sont épuisées : assez et trop peut-être, Jugurtha a mis à l’épreuve la valeur de ses soldats et sa fortune ; il doit craindre que, pendant qu’il temporise, les Numides ne pourvoient eux-mêmes à leur salut.

Par ces discours et d’autres propos semblables, Bomilcar décide enfin le monarque à la soumission : des ambassadeurs sont envoyés au général romain (65) pour lui déclarer que Jugurtha est prêt à souscrire à tout ce qui lui serait ordonné, et à livrer sans nulle réserve sa personne et ses États à la foi de Metellus. Le consul fait aussitôt venir des divers cantonnements tous les sénateurs (66) qui s’y trouvaient, et s’en forme un conseil, auquel il adjoint d’autres officiers qu’il estime aptes à y prendre place (67) ; puis, en vertu d’un décret de ce conseil, rendu selon les formes anciennes, il enjoint à Jugurtha, représenté par ses ambassadeurs, de donner deux cent mille livres posant d’argent, tous ses éléphants, plus une certaine quantité d’armes et de chevaux. Ces conditions accomplies sans délai, Metellus ordonne que tous les transfuges lui soient rendus chargés de chaînes. La plupart furent effectivement livrés (68) : quelques-uns, dès les préliminaires du traité, s’étaient sauvés en Mauritanie, auprès du roi Bocchus.

Lorsque Jugurtha se voit ainsi dépouillé de ses, armes, de ses plus braves soldats et de ses trésors, et qu’il est appelé lui même à Tisidium pour y recevoir de nouveaux ordres (69), il chancelle encore une fois dans ses résolutions : sa mauvaise conscience commence à craindre les châtiments dus à ses crimes. Enfin, après bien des journées passées dans l’hésitation, où tantôt, abattu par ses malheurs, tout lui semble préférable à la guerre, tantôt il songe en lui-même combien la chute est lourde du trône à l’esclavage, et que c’est en pure perte qu’il aura sacrifié tous ses moyens de défense, il se décide à recommencer la guerre plus que jamais. A Rome, le sénat avait, dans la répartition des provinces, prorogé la Numidie à Metellus.

LXIII. Vers ce même temps, il arriva que, Marius offrant un sacrifice aux dieux, dans Utique, l’aruspice lui prédit (70) de grandes et mémorables destinées, assurant que, fort du secours des dieux, il accomplirait les desseins qu’il avait dans l’âme ; qu’il pouvait, sans se lasser, mettre sa fortune à l’épreuve ; que tout lui serait prospère (71). Dès longtemps, en effet, Marins nourrissait le plus violent désir d’arriver au consulat. Pour y parvenir, il réunissait tous les titres, excepté l’illustration des ancêtres : talents, probité, connaissance profonde de l’art militaire, courage indomptable dans les combats, simplicité dans la paix (72) ; enfin, un mépris des richesses et des voluptés égal à sa passion pour la gloire. Né à Arpinum, où il passa toute son enfance, dès qu’il fut d’âge à supporter les fatigues de la guerre, il s’adonna entièrement aux exercices des camps, et point du tout à l’éloquence des Grecs ni aux formes de l’urbanité romaine. Au milieu de ces louables occupations, son âme s’était fortifiée de bonne heure loin de la corruption. Lorsqu’en premier lieu il sollicita, auprès du peuple, le tribunat militaire, bien que presque aucun citoyen ne le connût personnellement, sa réputation lui valut les suffrages spontanés de toutes les tribus. Dès ce moment, il s’éleva successivement de magistrature en magistrature, et, dans toutes ses fonctions, il se montra toujours supérieur à son emploi. Cependant, à cette époque, cet homme si distingué, que son ambition perdit par la suite (73), n’osait encore briguer le consulat ; car alors, si le peuple disposait des autres magistratures, la noblesse se transmettait de main en main cette dignité suprême, dont elle était exclusivement en possession. Tout homme nouveau, quels que fussent sa renommée et l’éclat de ses actions, paraissait indigne de cet honneur (74) : il était comme souillé par la tache de sa naissance.

LXIV. Toutefois, les paroles de l’aruspice s’accordant avec les ambitieux désirs de Marius, celui-ci demande à Metellus son congé pour aller se mettre au nombre des candidats. Bien que ce général réunît à un degré supérieur mérite, renommée, et mille autres qualités désirables dans un homme vertueux, il n’était pas exempt de cette hauteur dédaigneuse qui est le défaut général de la noblesse. Frappé d’abord de cette démarche sans exemple, il en témoigne à son questeur toute sa surprise, et lui conseille, en ami, de ne pas s’engager dans un projet si chimérique ; de ne pas élever ses pensées au-dessus de sa condition ; il lui objecte que les mêmes prétentions ne conviennent pas à tous ; qu’il devait se trouver satisfait de sa position, et surtout se bien garder de solliciter du peuple romain ce qui ne pouvait que lui attirer un refus mérité. Voyant que ces représentations et d’autres discours semblables n’avaient point ébranlé Marius, Metellus ajouta, « que, dès que les affaires publiques lui en laisseraient le loisir, il lui accorderait sa demande ». Marius ne cessant de réitérer les mêmes sollicitations, on prétend que le proconsul lui dit : « Qui vous presse de partir ? il sera assez temps pour vous de demander le consulat quand mon fils se mettra sur les rangs ». Or ce jeune homme, qui servait alors sous les yeux de son père, était à peine dans sa vingtième année (75).

Cette réponse enflamme encore plus Marius pour la dignité qu’il convoite, en l’irritant profondément contre son général. Dès ce moment, il n’a pour guides de ses actions que l’ambition et la colère, de tous les conseillers les plus funestes : démarches, discours, tous les moyens lui semblent bons (76) pour se concilier la faveur populaire : aux soldats qu’il commande dans leurs quartiers d’hiver, il accorde le relâchement de la discipline ; devant les marchands romains, qui se trouvaient en grand nombre à Utique, il ne cesse de parler de la guerre d’un ton à la fois frondeur et fanfaron : Qu’on lui donne seulement la moitié de l’armée, et en peu de jours il amènera Jugurtha chargé de chaînes ; le général traînait exprès la guerre en longueur, parce que, bouffi de vanité, orgueilleux comme un roi, il se complaisait dans le commandement. Ces discours faisaient d’autant plus d’impression sur ceux auxquels ils s’adressaient, que la durée de la guerre compromettait leur fortune : les gens pressés ne trouvent jamais qu’on aille assez vite (77).

LXV. Il y avait alors dans notre armée un Numide nommé Gauda, fils de Manastabal et petit-fils de Masinissa, à qui Micipsa, par testament, avait substitué ses États (78). Les infirmités dont il était accablé avaient un peu affaibli son esprit.

Metellus, à qui il avait demandé d’avoir, selon la prérogative des rois, son siège auprès de celui du consul, et pour sa garde un escadron de cavalerie romaine, lui avait refusé l’un et l’autre : le siège, parce que cet honneur n’était déféré qu’à ceux que le peuple romain avait reconnus rois ; la garde, parce qu’il eût été honteux pour des cavaliers romains (79) de servir de satellites à un Numide.

Marius aborde le prince mécontent, et l’engage à se servir de lui pour tirer vengeance des affronts de leur général. Ses paroles flatteuses exaltent cette tête faible : « Il est roi, homme de mérite, petit-fils de Masinissa : Jugurtha une fois pris ou tué, le royaume de Numidie lui reviendra sur-le-champ ; ce qui ne tarderait pas à s’accomplir, si, consul, Marius était chargé de cette guerre ». En conséquence, et Gauda, et les chevaliers romains (80) tant militaires que négociants, poussés, les uns par l’ambitieux questeur, le plus grand nombre par l’espoir de la paix, écrivent à leurs amis, à Rome, dans un sens très défavorable à Metellus (81), et demandent Marius pour général. Ainsi, pour lui faire obtenir le consulat, se forma la plus honorable coalition de suffrages. D’ailleurs, à cette époque, le peuple, voyant la noblesse humiliée par la loi Mamilia (82), cherchait à élever des hommes nouveaux. Tout conspirait ainsi en faveur de Marius.

LXVI. Cependant Jugurtha, ne songeant plus à se rendre, recommence la guerre, et fait tous ses préparatifs avec autant de soin que de promptitude : il rassemble son armée, puis, pour ramener les villes qui l’avafient abandonné, emploie la terreur ou les promesses ; il fortifie les places, fait fabriquer ou achète des armes, des traits, et réunit tous les moyens de défense que l’espoir de la paix lui avait fait sacrifier ; il attire à lui les esclaves romains, et veut séduire par son or jusqu’aux soldats de nos garnisons ; partout il excite à la révolte par la corruption ; tout est remué par ses intrigues. Ses manœuvres réussissent auprès des habitants de Vacca, où Metellus, lors des premières ouvertures pacifiques de Jugurtha, avait fait mettre garnison. Importunés par les supplications de leur roi, pour lequel ils n’avaient jamais ea d’éloignement, les principaux habitants forment entre eux un complot en sa faveur ; car le peuple, qui, par habitude, et surtout chez les Numides, est inconstant, séditieux, ami des révolutions, ne soupirait qu’après un changement, et détestait l’ordre et le repos (83). Toutes les dispositions prises, les conjurés fixent l’exécution du complot au troisième jour : c’était une fête solennisée dans toute l’Afrique, et qui semblait inviter à la joie et au plaisir, mais nullement à la crainte. Au temps marqué, les centurions, les tribuns militaires, puis même le commandant de la place, T. Turpilius Silanus, sont chacun invités chez quelqu’un des principaux habitants, et tous, à l’exception de Turpilius, massacrés au milieu du festin. Les conjurés tombent ensuite sur nos soldats, qui, profitant de la fête et de l’absence de leurs officiers, couraient la ville sans armes. Les gens du peuple prennent part au massacre ; les uns initiés au complot par la noblesse, les autres attirés par le goût de pareilles exécutions : dans leur ignorance de ce qui s’est fait, de ce qui se prépare, le désordre, un changement nouveau, est tout ce qui les flatte.

LXVII. Dans cette alarme imprévue, les soldats romains, déconcertés, ne sachant quel parti prendre, courent précipitamment vers la citadelle où étaient leurs enseignes et leurs boucliers ; mais un détachement ennemi placé devant les portes, qui étaient fermées, leur coupe ce moyen de retraite, tandis que les femmes et les enfants lancent sur eux à l’envi, du haut des toits, des pierres et tout ce qui leur tombe sous la main. Ils ne peuvent éviter ce double péril, et la force est impuissante contre le sexe et l’âge le plus faibles. Braves ou lâches, aguerris ou timides, tous succombent sans défense. Dans cet horrible massacre, au milieu de l’acharnement des Numides, au sein d’une ville fermée de toutes parts, Turpilius seul, de tous les Italiens, échappa sans blessure. Dut-il son salut à la pitié de son hôte, à quelque convention tacite ou bien au hasard ? Je l’ignore ; mais l’homme qui, dans un pareil désastre, préféra une vie honteuse à une renommée sans tache paraît criminel et méprisable.

LXVIII. Quand Metellus apprit ce qui s’était passé à Vacca, dans sa douleur, il se déroba quelque temps aux regards ; mais bientôt, la colère et le ressentiment se mêlant à ses regrets, il fait toutes ses dispositions pour en tirer une prompte vengeance. Avec la légion de son quartier d’hiver et le plus qu’il peut rassembler de cavaliers numides, il part sans ses bagages, au coucher du soleil. Le lendemain, vers la troisième heure (84), il arrive dans une espèce de plaine environnée de tous côtés par de petites éminences. Là, voyant ses soldats harassés par la longueur du chemin, et disposés à refuser tout service, il leur apprend qu’ils ne sont plus qu’à mille pas de Vacca, et qu’il est de leur honneur de supporter encore un reste de fatigue pour aller venger leurs braves et malheureux concitoyens ; puis il fait briller à leurs yeux l’espoir d’un riche butin. Ce discours relève leur courage : Metellus fait marcher sa cavalerie en première ligne sur un plan étendu, et serrer le plus possible les rangs à l’infanterie, avec ordre de cacher les drapeaux.

LXIX. Les habitants de Vacca, à la première vue d’une armée qui marchait vers leur ville, crurent d’abord, ainsi qu’il était vrai, que c’étaient les Romains, et ils fermèrent leurs portes. Mais, comme cette armée ne dévastait point la campagne, et que ceux qui s’avançaient les premiers étaient des Numides, alors les Vaccéens se persuadent que c’était Jugurtha, et, transportés de joie, ils vont au devant de lui. Tout à coup les cavaliers et les fantassins, à un signal donné, s’élancent à la fois : les uns taillent en pièces la foule qui sortait de la ville, les autres courent aux portes, une partie s’empare des tours. Le ressentiment et l’espoir du butin triomphent de la lassitude. Ainsi les Vaccéens n’eurent que deux jours à se féliciter de leur perfidie. Tout, dans cette grande et opulente cité, fut mis à mort ou livré au pillage. Turpilius, le commandant de la ville, que nous avons vu ci-dessus échapper seul au massacre général, cité par Metellus pour rendre compte de sa conduite, se justifia mal, fut condamné, battu de verges, et décapité, car il n’était que citoyen latin (85).

LXX. Dans ce même temps, Bomilcar dont les conseils avaient poussé Jugurtha à une soumission, que la crainte lui avait fait ensuite rétracter, devenu suspect à ce prince, qu’il suspectait lui-même, veut sortir de cette position : il cherche quelque ruse pour perdre le roi ; nuit et jour cette idée obsède son esprit. A force de tentatives, il parvient enfin à s’adjoindre pour complice Nabdalsa, homme distingué par sa naissance, ses grandes richesses, et fort aimé de ses compatriotes. Celui-ci commandait ordinairement un corps d’armée séparé du roi, et suppléait le roi dans toutes les affaires auxquelles ne pouvait suffire Jugurtha, fatigué ou occupé de soins plus importants ; ce qui avait valu à Nabdalsa de la gloire et des richesses.

Ces deux hommes, dans un conciliabule, prirent jour pour l’exécution du complot : au reste, ils convinrent de régler leur conduite d’après les circonstances. Nabdalsa part pour l’armée, qui était en observation près des quartiers d’hiver des Romains, afin de les empêcher de dévaster impunément la campagne ; mais, épouvanté de l’énormité du crime, au jour marqué, il ne vint point, et ses craintes arrêtèrent le complot. Alors Bomilcar, à la fois impatient de consommer son entreprise, et inquiet des alarmes de son complice, qui pouvait renoncer à leur premier projet pour prendre une résolution contraire, lui envoya, par des émissaires fidèles, une lettre dans laquelle il lui reprochait sa mollesse et son défaut de résolution ; puis, attestant les dieux qui avaient reçu ses serments, il l’engageait à ne pas faire tourner à leur ruine les promesses de Metellus, ajoutant que la dernière heure de Jugurtha avait sonné ; que seulement il était encore incertain s’il périrait victime de leur courage ou de celui de Metellus ; qu’enfin il réfléchît sérieusement à ce qu’il préférait, des récompenses ou du supplice.

LXXI. A l’arrivée de cette lettre, Nabdalsa, fatigué de l’exercice qu’il avait pris, s’était jeté sur son lit. Après avoir lu ce que lui marquait Bomilcar, l’inquiétude, puis bientôt, comme c’est l’ordinaire dans l’accablement d’esprit, le sommeil s’empara de lui. Il avait pour secrétaire un Numide, qui, possédant sa confiance et son affection, était dans le secret de tous ses desseins, excepté du dernier. Dès que cet homme apprit qu’il était arrivé des lettres, pensant que, selon l’habitude, on pouvait avoir besoin de son ministère et de ses avis, il entra dans la tente de son maître. Nabdalsa dormait : la lettre était négligemment posée sur le chevet au-dessus de sa tête. Le secrétaire la prend et la lit tout entière. Aussitôt, muni de cet indice du complot, il court vers le roi. Nabdalsa, réveillé peu d’instants après, ne trouve plus la lettre : il apprend ce qui vient de se passer, et se met d’abord à la poursuite du dénonciateur ; mais, n’ayant pu l’atteindre, il se rend près de Jugurtha pour l’apaiser. Il lui dit qu’un serviteur perfide n’avait fait que le prévenir dans la démarche que lui-même se disposait à faire ; puis, les larmes aux yeux, il conjure le roi, au nom de l’amitié et de sa fidélité passée, de ne pas le soupçonner d’un pareil crime.

LXXII. Le roi, dissimulant ses véritables sentiments, lui répondit avec douceur. Après avoir fait périr Bomilcar et beaucoup d’autres reconnus ses complices, il fit violence à son courroux contre Nabdalsa, de peur d’exciter une sédition. Mais, depuis ce temps, il n’y eut plus de repos pour Jugurtha, ni le jour ni la nuit : en tel lieu, avec telle personne et à telle heure que ce fût, il ne se croyait plus en sûreté, craignant ses sujets à l’égal de ses ennemis, épiant tout ce qui l’environnait, s’épouvantant au moindre bruit, couchant la nuit tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, au mépris des bienséances du trône. Quelquefois il s’éveillait en sursaut, saisissait ses armes, et poussait des cris : les terreurs dont il était obsédé allaient jusqu’à la démence (86).

LXXIII. A peine instruit, par des transfuges, de la triste fin de Bomilcar et de la découverte de la conspiration, Metellus se hâte de faire ses préparatifs comme pour une guerre toute nouvelle. Marius ne cessait de l’importuner pour son congé : Metellus, ne pouvant attendre de grands services d’un questeur qu’il n’aimait pas, et qu’il avait offensé, le laisse enfin partir (87). A Rome, le peuple, ayant eu connaissance des lettres concernant Metellus et Marius, avait reçu volontiers l’opinion qu’elles exprimaient sur l’un et sur l’autre. La noblesse du proconsul n’était plus, pour lui un titre d’honneur, comme naguère, mais de réprobation ; et la basse naissance du questeur était un titre de plus à la faveur populaire. Du reste, à l’égard de l’un et de l’autre, l’esprit de parti influa beaucoup plus que la considération des bonnes ou des mauvaises qualités. Cependant des magistrats factieux ne cessent d’agiter la multitude. Dans tous les groupes, ils accusent Metellus de haute trahison, et préconisent outre mesure le mérite de Marius. Enfin, ils échauffent tellement l’esprit de la populace, que les artisans, les laboureurs, et tous les citoyens qui n’avaient d’autre existence, d’autre crédit, que le travail de leurs mains, quittent leur ouvrage pour faire cortège à Marius, se privant ainsi du nécessaire afin de hâter son élévation. Ainsi, pour l’abaissement de la noblesse, après une longue suite d’années (88), on vit le consulat déféré à un homme nouveau. Bientôt après, le peuple, consulté par Manilius Mancinus, l’un de ses tribuns, sur le choix du général qui serait chargé de la guerre de Jugurtha, proclame Marius avec acclamation. Le sénat avait quelque temps auparavant désigné Metellus ; mais son décret fut comme non avenu.

LXXIV. Cependant, privé de ses amis, dont il avait fait périr la plupart, ou qui, par crainte, s’étaient réfugiés chez les Romains ou chez le roi Bocchus, Jugurtha, ne pouvant faire la guerre sans lieutenants, et redoutant de se fier à de nouveaux confidents, après tant de perfidie de la part des anciens, était en proie à l’incertitude, à l’irrésolution. Mécontent de sa fortune, de ses projets, et de tout le monde, il changeait tous les jours de routes el d’officiers, tantôt marchant contre l’ennemi, tantôt s’enfonçant dans les déserts ; mettant aujourd’hui son espoir dans la fuite, le lendemain dans ses armes ; ne sachant s’il devait plus se défier de la valeur de ses sujets que de leur fidélité ; enfin, partout où il dirigeait ses pensées, il ne voyait que malheurs et revers. Au milieu de ces tergiversations, Metellus se montre tout à coup avec son armée. Jugurtha dispose, range ses troupes à la hâte, et l’action est engagée. Là où le roi combattit en personne, les Numides firent quelque résistance ; partout ailleurs, ils furent, dès le premier choc, enfoncés, mis en fuite. Les Romains prirent une assez grande quantité d’armes et de drapeaux, mais firent peu de prisonniers ; car presque toujours, dans les combats, les Numides doivent leur salut moins à leurs armes qu’à la vitesse de leurs pieds.

LXXV. Cette déroute ne fit qu’accroître le découragement et les défiances de Jugurtha. Suivi des transfuges et d’une partie de sa cavalerie, il gagne les déserts, puis Thala, ville grande et riche, où étaient ses trésors, et l’attirail pompeux qui entourait l’enfance de ses fils. Dès que Metellus est instruit de ces détails, quoiqu’il n’ignorât pas qu’entre la ville de Thala et le fleuve le plus voisin, s’étendait, sur un espace de cinquante milles, une plaine immense et aride, toutefois, dans l’espérance de terminer la guerre par la conquête de cette place, il résolut ne surmonter toutes les difficultés de la route, et de vaincre la nature elle-même. Par ses ordres, les bêtes de somme, débarrassées de tous les bagages, sont chargées de blé pour dix jours, ainsi que d’outres et d’autres vaisseaux propres à contenir de l’eau. On met ensuite en réquisition tout ce qu’on trouve d’animaux domestiques, pour porter des vases de toute espèce, surtout des vases de bois, trouvés dans les cabanes des Numides. Aux habitants des cantons voisins, qui, depuis la fuite de Jugurtha, s’étaient donnés à lui, Metellus enjoint de charrier de l’eau en abondance, puis il indique à chacun le jour et le lieu où il doit se trouver. Le proconsul lui-même fait charger ses bêtes de somme de l’eau du fleuve que nous avons dit être le plus proche de la ville. Toutes ces précautions prises, il marche vers Thala. Arrivé dans l’endroit qu’il avait assigné aux Numides, son camp à peine assis et fortifié, il tomba tout à coup une telle quantité de pluie, que l’armée eut de l’eau bien au delà de ses besoins. En outre, la provision qui fut apportée surpassa les espérances. Les Numides, comme il arrive aux peuples tout nouvellement soumis, avaient fait plus qu’il ne leur était demandé. Mais nos soldats, par un sentiment dr religion, employèrent de préférence l’eau de pluie. Cet incident accrut merveilleusement leur courage ; car ils y virent la preuve que les dieux immortels daignaient prendre soin d’eux. Le lendemain, contre l’attente de Jugurtha, les Romains arrivent à Thala. Les habitants, qui croyaient leur ville bien défendue par l’extrême difficulté de ses approches, furent confondus d’une entreprise si grande et si extraordinaire ; cependant ils se disposèrent activement au combat : autant en firent les Romains.

LXXVI. Convaincu que tout est possible à Metellus (89), puisque les armes, les traits, les positions, le temps, enfin la nature elle-même, qui commande à toutes choses, rien n’avait résisté à son habileté, Jugurtha se sauve nuitamment de la ville, avec ses enfants et une grande partie de ses trésors. Depuis ce moment, il ne s’arrêta jamais plus d’un jour ou d’une nuit dans le même lieu, sous prétexte que ses affaires lui commandaient cette précipitation, mais en effet par la crainte de nouvelles trahisons, n’espérant les éviter qu’au moyen de ces continuels changements de séjour ; car de pareils complots demandent du loisir et une occasion favorable.

Metellus, voyant les habitants de Thala prêts à combattre vaillamment pour défendre leur ville si bien fortifiée par la nature et par l’art, investit les murs d’une palissade et d’un fossé. Ensuite, dans les endroits les plus convenables, il fait dresser des mantelets, puis élever des terrasses, sur lesquelles on hisse des tours (90) pour mettre à couvert les ouvrages et les travailleurs. A ces moyens d’attaque, les assiégés se hâtent d’opposer leurs moyens de défense : de part et d’autre rien n’est oublié. Les Romains, fatigués de tant de travaux et de périls, après quarante jours de siège, s’emparèrent du corps de la place seulement ; car tout le butin avait été détruit par les transfuges. Dès qu’ils avaient vu le bélier commencer à battre les murailles (91), les déserteurs, se voyant perdus sans ressource, transportèrent au palais du roi l’or, l’argent, et tout ce qu’il y avait de plus précieux dans la ville. Là, après s’être gorgés de vin et de bonne chère, ils livrèrent au même incendie ces trésors, le palais et leurs personnes. Ainsi le châtiment qu’ils redoutaient de la part de l’ennemi, après leur défaite, ils se l’infligèrent volontairement eux-mêmes.

LXXVII. Au moment de la prise de Thala, des députés de la ville de Leptis vinrent prier Metellus de leur envoyer une garnison et un gouverneur. Un certain Hamilcar, disaient-ils, homme noble, factieux, cherchait à bouleverser l’État. Contre lui, l’autorité des magistrats et des lois était sans force. Sans un prompt secours, les plus grands dangers menaçaient l’existence d’une ville alliée de Rome. Les habitants de Leptis avaient en effet, dès le commencement de la guerre de Jugurtha, député vers le consul Bestia, et ensuite à Rome, pour demander notre alliance et notre amitié. Depuis qu’ils les avaient obtenues, ils s’étaient montrés d’utiles et fidèles alliés, tous les ordres de Bestia, d’Albinus et de Metellus, ils les avaient exécutés avec zèle. Aussi ce dernier leur accorda facilement leur demande ; il leur donna pour garnison quatre cohortes de Liguriens, et C. Annius pour gouverneur.

LXXVIII. Leptis fut bâtie par des Sidoniens, qui fuyant leur patrie en proie aux discordes civiles, débarquèrent sur ce rivage. Elle est située entre les deux Syrtes, qui tirent leur nom de la disposition même des lieux (92) ; car ce sont deux golfes presque à l’extrémité de l’Afrique, de grandeur inégale, mais de même nature. Près du rivage, leurs eaux sont très profondes ; partout ailleurs la mer y est, au gré du hasard ou de la tempête, tantôt fort haute, tantôt n’offrant que des bas-fonds ; car, dès que la vague s’enfle et que les vents se déchaînent, les flots entraînent du limon, du sable et d’énormes rochers : ainsi l’aspect des lieux change avec les vents.

La langue des Leptitains s’est altérée par leur mélange avec le sang numide : à cela près, ils ont conservé les lois et la plupart des usages sidoniens, d’autant plus facilement qu’ils vivaient fort éloignés de la résidence du roi. Entre Leptis et la partie la plus peuplée de la Numidie s’étendent au loin de vastes déserts.

LXXIX. Puisque les affaires de Leptis nous ont conduit dans ces contrées, il ne sera pas hors de propos de raconter un trait héroïque et admirable de deux Carthaginois : le lieu même nous y fait penser.

Dans le temps que les Carthaginois donnaient la loi à presque toute l’Afrique, les Cyrénéens n’étaient guère moins riches et moins puissants. Entre les deux États était une plaine sablonneuse, toute unie, sans fleuve ni montagne qui marquât leurs limites. De là une guerre longue et sanglante entre les deux peuples, qui, de part et d’autre, eurent des légions, ainsi que des flottes détruites et dispersées, et virent leurs forces sensiblement diminuées. Les vaincus et les vainqueurs, également épuisés, craignant qu’un troisième peuple ne vînt les attaquer, convinrent, à la faveur d’une trêve, qu’à un jour déterminé des envoyés partiraient de chaque ville, et que le lieu où ils se rencontreraient deviendrait la limite des deux territoires. Deux frères nommés Philènes, que choisit Carthage, firent la route avec une grande célérité ; les Cyrénéens arrivèrent plus tard. Fut-ce par leur faute ou par quelque accident ? c’est ce que je ne saurais dire ; car, dans ces déserts, les voyageurs peuvent se voir arrêtés par les ouragans aussi bien qu’en pleine mer ; et, lorsqu’en ces lieux tout unis, dépourvus de végétation, un vent impétueux vient à souffler, les tourbillons de sable qu’il soulève remplissent la bouche et les yeux, et empêchent de voir et de continuer son chemin (93). Les Cyrénéens, se trouvant ainsi devancés, craignent, à leur retour dans leur patrie, d’être punis du dommage qu’ils lui avaient fait encourir. Ils accusent les Carthaginois d’être partis de chez eux avant le temps prescrit ; ils soutiennent que la convention est nulle, et se montrent disposés à tout plutôt que de céder la victoire. Les Carthaginois consentent à de nouvelles conditions, pourvu qu’elles soient égales. Les Grecs (94) leur laissent le choix ou d’être enterrés vifs à l’endroit qu’ils prétendaient fixer pour limites de leur pays, ou de laisser avancer leurs adversaires jusqu’où ils voudraient, sous la même condition. Les Philènes acceptent la proposition ; ils font à leur patrie le sacrifice de leurs personnes et de leur vie, et sont enterrés vifs (95). Les Carthaginois élevèrent sur le lieu même des autels aux frères Philènes, et leur décernèrent d’autres honneurs au sein de leur ville. Maintenant je reviens à mon sujet.

LXXX. Jugurtha, après la perte de Thala, voyant que rien ne pouvait résister à Metellus, traverse de vastes déserts, avec un petit nombre d’hommes, et arrive jusque chez les Gétules, nation sauvage et grossière, qui ne connaissait pas encore le nom romain. Il rassemble en corps d’armée cette nombreuse population, l’accoutume insensiblement à garder ses rangs, à suivre les drapeaux, à obéir au commandement, enfin à exécuter les autres manœuvres de la guerre. En outre, pour mettre le roi Bocchus dans ses intérêts, il gagne les ministres de ce prince avec de grands présents et de plus grandes promesses. Aidé de leurs secours, il s’adresse au monarque lui-même, et l’entraîne dans une guerre contre les Romains. Bocchus inclinait d’autant plus facilement vers ce parti, que, dès le commencement de la guerre contre Jugurtha, il avait envoyé des ambassadeurs à Rome pour solliciter notre alliance, et que cette demande, qui venait alors si à propos, fut écartée par les intrigues de quelques hommes qu’aveuglait la cupidité, et qui trafiquaient également de l’honneur et de la honte. Il faut ajouter que précédemment une fille de Bocchus avait épousé Jugurtha (96) ; mais de telles unions, chez les Numides comme chez les Maures, ne forment que des liens bien légers ; chacun d’eux, selon ses facultés, prend plusieurs épouses, les uns dix, les autres davantage, les rois encore plus. Le cœur de l’époux étant ainsi partagé entre un si grand nombre de femmes, aucune d’elles n’est traitée par lui comme sa compagne : toutes lui sont également indifférentes.

LXXXI. Cependant les armées des deux rois opérèrent leur jonction dans un lieu convenu. Là, après des serments réciproques, Jugurtha enflamme par ses discours l’esprit de Bocchus contre les Romains : il allègue leurs injustices, leur insatiable cupidité : ce sont, dit-il, les ennemis communs de tous les peuples ; ils ont pour faire la guerre à Bocchus le même motif que pour la faire à Jugurtha et à toutes les nations : cette passion de commander à qui toute autre puissance fait obstacle. Maintenant c’était à Bocchus, naguère aux Carthaginois, puis au roi Persée, à en faire l’expérience ; enfin quiconque paraît puissant devient par cela même l’ennemi des Romains. Après ce discours et d’autres semblables, les deux rois prennent le chemin de Cirta, où Metellus avait déposé le butin, les prisonniers et les bagages. Jugurtha se flattait, ou de faire une conquête importante, s’il prenait cette ville ; ou, si les Romains venaient la secourir, d’engager une bataille ; car le rusé Numide n’avait rien de plus pressé que d’entraîner Bocchus à une rupture ouverte, sans lui laisser le temps de choisir d’autre parti que la guerre.

LXXXII. Dès qu’il eut appris la coalition des deux rois, le proconsul ne se hasarde plus à présenter le combat indistinctement dans tous les lieux, comme il avait coutume de faire à l’égard de Jugurtha, si souvent vaincu. Il se contente d’attendre ses adversaires dans un camp retranché, non loin de Cirta, voulant se donner le temps de connaître les Maures, pour combattre avec avantage ces nouveaux ennemis. Cependant des lettres de Rome lui donnèrent l’assurance que la province de la Numidie était donnée à Marius, dont il savait déjà l’élévation au consulat. Consterné de cette nouvelle plus qu’il ne convenait à la raison et à sa dignité, Metellus ne put ni retenir ses larmes, ni modérer sa langue. Cet homme, doué d’ailleurs de si éminentes qualités, s’abandonna trop vivement à son chagrin. Les uns attribuaient cette faiblesse à l’orgueil, d’autres au ressentiment d’une âme honnête qui reçoit un affront ; la plupart, au regret de se voir arracher une victoire qu’il tenait déjà dans ses mains. Pour moi, je sais que l’élévation de Marius, plus que sa propre injure, déchirait l’âme de Metellus, et qu’il eût éprouvé moins de chagrin, si la province qui lui était enlevée eût été confiée à tout autre qu’à Marius.

LXXXIII. Réduit à l’inaction par la douleur, et regardant comme une folie de poursuivre à ses risques et périls une guerre qui lui devenait étrangère, il envoie des députés à Bocchus, pour lui représenter qu’il ne devait pas, sans motif, se faire l’ennemi du peuple romain ; qu’il avait une belle occasion d’obtenir son alliance et son amitié, bien préférables à la guerre ; que, quelque confiance qu’il eût en ses forces, il ne devait pas sacrifier le certain pour l’incertain ; que toute guerre est facile à entreprendre, mais très malaisée à terminer ; que celui qui la commence n’est pas le maître de la finir ; qu’il est permis, même au plus lâche, de prendre les armes, mais qu’on ne les dépose qu’au gré du vainqueur (97) ; enfin, que Bocchus, dans son intérêt et dans celai de son royaume, ne devait pas associer sa fortune florissante au sort désespéré de Jugurtha. A ces ouvertures, le roi répondit avec assez de modération qu’il désirait la paix, mais qu’il était touché des malheurs de Jugurtha ; que, si son gendre était pour sa part admis à traiter, tout serait bientôt d’accord. Metellus, d’après cette proposition de Bocchus, lui envoie de nouveaux députés. Le monarque agrée une partie de leurs demandes, et rejette les autres. Ainsi, à la faveur de ces députations successives, le temps s’écoula, et, comme l’avait désiré Metellus, les hostilités furent suspendues.

LXXXIV. Dès que Marius, porté, comme nous l’avons dit, au consulat, par les vœux ardents du peuple, en eut obtenu la province de la Numidie, lui, de tout temps l’ennemi des nobles, il donne un libre essor à son animosité, et ne cesse de les attaquer (98), soit en corps, soit individuellement. Il répétait tout haut que son consulat était une dépouille conquise sur des vaincus : on l’entendait, en outre, parler de lui en termes magnifiques ; des nobles, avec l’expression du mépris. Toutefois il s’occupe avant tout de pourvoir aux besoins de la guerre, sollicite un supplément aux légions (99), demande des troupes auxiliaires aux peuples, aux rois, aux alliés, et fait un appel à tout ce que le Latium avait de plus vaillants soldats : la plupart lui étaient connus pour avoir servi sous ses yeux, les autres, de réputation. Par ses sollicitations, il force jusqu’aux vétérans à partir avec lui. Le sénat, malgré son aversion pour Marius, n’osait rien lui refuser ; il avait même décrété avec joie le supplément demandé, dans la pensée que la répugnance du peuple pour le service militaire ferait perdre à Marius ou les ressources sur lesquelles il comptait pour la guerre, ou sa popularité. Mais l’attente du sénat fut déçue, tant était vif chez les plébéiens le désir de suivre Marius ! Chacun se flattait de revenir dans ses foyers vainqueur, riche de butin, et se repaissait des plus belles espérances. Une harangue de Marius n’avait pas peu contribué à exalter les esprits. En effet, dès qu’il eut obtenu les décrets qu’il avait sollicités, au moment de procéder à l’enrôlement, il convoqua le peuple, tant pour l’exhorter que pour exhaler contre la noblesse sa haine accoutumée, et parla en ces termes :

LXXXV. « Je sais, Romains, que la plupart de vos magistrats ont une conduite bien différente pour briguer le pouvoir, et pour l’exercer quand ils l’ont obtenu : d’abord actifs, souples, modestes, puis passant leur vie dans la mollesse et dans l’orgueil. Moi, je pense, au contraire, qu’autant la république entière est au-dessus du consulat et de la préture, autant on doit mettre, pour la bien gouverner, plus de soin que pour briguer ces honneurs. Je ne me dissimule pas combien l’insigne faveur que vous m’avez accordée m’impose d’obligations. Faire les préparatifs de la guerre et à la fois ménager le trésor public, contraindre au service ceux à qui on ne voudrait point déplaire, pourvoir à tout au dedans et au dehors, malgré les envieux, les opposants, les factieux, c’est, Romains, une tâche plus rude qu’on ne pense.

Les autres, du moins, s’ils ont failli (100), l’ancienneté de leur noblesse, les brillants exploits de leurs aïeux, le crédit de leurs proches et de leurs alliés, le nombre de leurs clients, sont là pour les protéger. Pour moi, toutes mes espérances sont en moi seul ; c’est par mon courage et mon intégrité qu’il me faut les soutenir : car, auprès de ceux-là, tous les autres appuis sont bien faibles (101). Je le vois, Romains, tous les regards sont fixés sur moi : les citoyens honnêtes et justes me sont favorables, parce que mes services profiteront à la république. La noblesse n’attend que le moment de l’attaque (102) : je dois donc redoubler d’efforts pour que vous ne soyez point opprimés (l03), et que son attente soit trompée. La vie que j’ai menée depuis mon enfance jusqu’à ce jour m’a donné l’habitude des travaux et des périls : la conduite qu’avant vos bienfaits je tenais sans espoir de salaire, maintenant que j’en ai pour ainsi dire reçu la récompense, je ne m’aviserai pas de m’en départir. La modération dans le pouvoir est difficile aux ambitieux qui, pour parvenir, ont fait semblant d’être honnêtes gens ; mais chez moi, qui ai consacré toute ma vie à la pratique des vertus, l’habitude de bien faire est devenue naturelle. Vous m’avez chargé de la guerre contre Jugurtha : la noblesse s’est irritée de ce choix. Réfléchissez mûrement, je vous prie, s’il ne vaudrait pas mieux changer votre décret, et, parmi cette foule de nobles, chercher pour cette expédition, ou pour toute autre semblable, un homme de vieille lignée, qui comptât beaucoup d’aïeux, et pas une seule campagne : à savoir, pour que, dans une si importante mission, ignorant toute chose, troublé, se hâtant mal à propos, il prenne quelque plébéien qui lui enseigne ses devoirs. Oui, cela n’arrive que trop souvent : celui que vous avez chargé du commandement cherche un autre homme qui lui commande. J’en connais, Romains, qui ont attendu leur élévation au consulat pour commencer à lire l’histoire de nos pères et les préceptes des Grecs sur l’art militaire : hommes qui font tout hors de saison ; car, bien que, dans l’ordre des temps, l’exercice d’une magistrature ne puisse précéder l’élection, il n’en est pas moins la première chose pour l’importance et pour les résultats (104).

Maintenant, Romains, à ces patriciens superbes, comparez Marius, homme nouveau : ce qu’ils ont ouï raconter, ce qu’ils ont lu, je l’ai vu ou fait moi-même ; l’instruction qu’ils ont prise dans les livres, je l’ai reçue dans les camps : estimez donc ce qui vaut le mieux des paroles ou des actions. Ils méprisent ma naissance ; moi, je méprise leur lâcheté. On peut m’objecter, à moi, le tort de la fortune, à eux on objectera leur infamie personnelle. D’après mon sentiment, la nature, notre mère commune, fait tous les hommes égaux ; le plus brave est le plus noble. Si l’on pouvait demander aux pères d’Albinus ou de Bestia, qui d’eux ou de moi ils voudraient avoir engendrés, croyez-vous qu’ils ne répondraient pas qu’ils voudraient avoir pour fils les plus vertueux ? S’ils se croient en droit de me mépriser, qu’ils méprisent donc leurs aïeux, ennoblis comme moi par leur vertu. Ils sont jaloux de mon illustration, qu’ils le soient aussi de mes travaux, de mon intégrité, de mes périls : car c’est à ce prix que je l’ai acquise. Mais, aveuglés par l’orgueil, ils se conduisent comme s’ils dédaignaient les honneurs que vous dispensez, et ils les sollicitent comme s’ils les avaient mérités parleur conduite. Certes, ils s’abusent d’une étrange manière, de vouloir réunir en eux des choses si incompatibles : les lâches douceurs de l’indolence et les récompenses de la vertu. Lorsque, dans vos assemblées ou dans le sénat, ils prennent la parole, leurs discours ne roulent que sur l’éloge de leurs ancêtres : en rappelant les belles actions de ces grands hommes, ils pensent se donner à eux-mêmes du relief. Loin de là ; plus la vie des uns eut d’éclat, plus la lâcheté des autres est dégradante. Et c’est une vérité incontestable : la gloire des ancêtres est comme un flambeau (105) qui ne permet point que les vertus ni les vices de leurs descendants restent dans l’obscurité.

Pour moi, Romains, je suis dépourvu de cet avantage ; mais, ce qui est beaucoup plus glorieux, il m’est permis de parler de mes exploits. Maintenant voyez quelle est leur injustice ! Ils se font un titre d’une vertu qui n’est pas la leur, et ils ne veulent pas que je m’en fasse un de la mienne ; sans doute, parce que je n’ai point d’aïeux, parce que ma noblesse commence à moi, comme s’il ne valait pas mieux en être soi-même l’auteur, que de dégrader celle qui vous est transmise.

Certes, je n’ignore pas que, s’ils veulent me répondre, ils ne manqueront point de phrases élégantes et habilement tournées ; mais, comme à l’occasion de l’éclatant bienfait que j’ai reçu de vous, ils nous déchirent vous et moi, en toute occasion, par leurs mauvais propos, je n’ai pas cru devoir me taire, de peur qu’ils prissent pour un aveu de la conscience le silence de la modestie. Ce n’est pas toutefois que personnellement aucun discours puisse me nuire : vrais, ils sont nécessairement à mon avantage ; faux, ma conduite et mes mœurs les démentent. Cependant, puisqu’ils incriminent vos décrets, pour m’avoir confié un honneur insigne et une importante expédition, examinez, oui, examinez bien si vous avez lieu de revenir sur votre décision. Je ne puis, pour justifier votre confiance, étaler les images, les triomphes ou les consulats de mes ancêtres ; mais je produirai, s’il le faut, des javelines, un étendard, des colliers, vingt autres dons militaires, et les cicatrices qui sillonnent ma poitrine (106). Voilà mes images, voilà ma noblesse : comme eux, je ne les ai pas recueillis par héritage ; moi seul, je les ai obtenus à force de travaux et de périls.

Mes discours sont sans apprêt (107) : je ne m’en embarrasse guère. La vertu brille assez d’elle-même ; c’est à eux qu’il faut de l’art pour cacher par de belles phrases la turpitude de leurs actions. Je n’ai point étudié l’art littéraire des Grecs (lO8), me souciant peu de l’apprendre, puisqu’il n’a pas rendu plus vertueux ceux qui l’enseignaient. Mais j’ai appris des choses bien autrement utiles à la république : à frapper l’ennemi, à garder un poste, à ne rien craindre que le déshonneur (109), à endurer également le froid et le chaud, à coucher sur la dure, à supporter à la fois la faim et la fatigue. Voilà par quelles leçons j’instruirai les soldats : on ne meverra pas les faire vivre dans la gêne, et vivre, moi, dans l’abondance. Je ne fonderai pas ma gloire sur leurs travaux. Ainsi le commandement se montre tutélaire, ainsi doit-il s’exercer entre concitoyens (110) : car se livrer à la mollesse et infliger à l’armée les rigueurs de la discipline, c’est agir en tyran, et non pas en général. C’est en pratiquant ces maximes, et d’autres semblables, que vos ancêtres ont fait la gloire de l’État et la leur.

Appuyée sur leurs noms, la noblesse, qui ressemble si peu à ces grands hommes, ose nous mépriser, nous qui sommes leurs émules : elle réclame de vous tous les honneurs, non comme la récompense du mérite, mais comme un droit acquis. Etrange erreur de l’orgueil ! Leurs ancêtres leur ont transmis tout ce qu’ils pouvaient leur transmettre, richesses, images, souvenirs glorieux de ce qu’ils furent ; mais la vertu, ils ne la leur ont point léguée, et ne pouvaient la leur léguer ; seule elle ne peut ni se donner ni se recevoir (111). Ils m’accusent, de vilenie et de grossièreté, parce que je m’entends mal à ordonner les apprêts d’un festin, que je n’ai point d’histrions à ma table, et que mon cuisinier ne me coûte pas plus cher qu’un garçon de charrue (112). J’en conviens bien volontiers ; car mon père et d’autres personnages d’une vie irréprochable m’ont enseigné que ces futilités conviennent aux femmes, et le travail aux hommes ; qu’il faut au brave moins de richesses que de gloire, et que ses armes, et non ses ameublements, sont sa parure. Eh bien donc ! qu’ils la mènent toujours, cette vie qui leur plaît tant, qui leur est si chère ; qu’ils fassent l’amour, qu’ils boivent, et que, comme ils consumèrent leur adolescence, ils passent leur vieillesse au milieu des festins, esclaves de leur ventre et des appétits les plus honteux : qu’ils nous laissent la sueur, la poussière, toutes les fatigues, à nous qui les trouvons mille fois plus douces que leurs orgies. Mais il n’en est point ainsi : ces hommes infâmes, après s’être souillés de toutes les turpitudes, cherchent à ravir aux gens de bien les récompenses de la vertu. Ainsi, par une monstrueuse injustice, la luxure et la lâcheté, ces détestables vices, ne nuisent point à ceux qui s’y complaisent, et perdent la république innocente de ces excès.

Maintenant que je leur ai répondu comme il convenait à mon caractère, et non pas à leurs honteux dérèglements, j’ajouterai quelques mots dans l’intérêt de l’État. Premièrement, Romains, ayez bonne opinion des affaires de la Numidie : car tout ce qui jusqu’à présent a fait l’appui de Jugurtha, vous l’avez écarté, je veux dire l’avarice, l’impéritie, l’orgueil. De plus, vous avez là une armée qui connaît le pays, mais qui certes fut plus brave qu’heureuse, et dont une grande partie a été sacrifiée par l’avarice ou par la témérité des chefs. Vous donc, qui avez l’âge de la milice, joignez vos efforts aux miens, prenez en main la défense de la république ; que personne désormais ne soit intimidé par les malheurs que d’autres ont éprouvés ou par l’arrogance des généraux. Dans les marches, dans les combats, guide et compagnon de vos périls, je serai toujours avec vous : entre vous et moi tout sera commun. Et, je puis le dire, grâce à la protection des dieux, tout nous vient à point, le succès, le butin, la gloire. Lors même que ces avantages seraient éloignés ou incertains, il serait encore du devoir des bons citoyens de venir au secours de la république. En effet, la lâcheté ne rend personne immortel (113), et jamais père n’a désiré pour ses enfants une vie éternelle, mais bien une vie pure et honorable. J’en dirais davantage, Romains, si les paroles pouvaient donner du courage aux lâches. Quant aux braves, j’en ai, je pense, dit assez pour eux (114) ».

LXXXVI. Ainsi parla Marius. Voyant que par sa harangue il a affermi le courage du peuple, il se hâte d’embarquer des vivres, de l’argent, et tous les approvisionnements nécessaires. A la tête de ce convoi, il fait partir son lieutenant Aulus Manlius. Pour lui, il enrôle des soldats, non dans l’ordre des classes, suivant l’ancienne coutume, mais indistinctement, selon qu’ils se présentaient, et prolétaires la plupart, faute, selon les uns, de trouver des riches ; selon d’autres, calcul d’ambition de la part du consul (115), qui devait à cette classe infime de citoyens son crédit et son élévation ; et, en effet, pour qui aspire à la puissance, les plus utiles auxiliaires sont les plus indigents (116), qui, n’ayant rien à ménager, puisqu’ils ne possèdent rien, regardent comme légitime tout ce qui leur vaut un salaire. Marius part pour l’Afrique avec des troupes plus nombreuses même que le décret ne l’avait autorisé, et, en peu de jours, il aborde à Utique. L’armée lui est remise par le lieutenant P. Rutilius. Metellus avait évité la présence de Marius ; il ne voulait pas être témoin de ce dont il n’avait pu supporter la nouvelle

LXXXVII. Le consul, ayant complété les légions et les cohortes auxiliaires, marche vers un pays fertile et riche en butin. Tout ce qui est pris, il l’abandonne aux soldats. Il assiège ensuite des châteaux et des villes mal défendues tant par leur assiette que par leurs garnisons, et livre, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, une foule de combats, tous peu importants. Par là, les nouvelles recrues s’accoutument à se battre sans crainte ; ils voient que les fuyards sont pris ou tués ; que les plus braves courent le moins de danger ; que c’est avec les armes que l’on protège la liberté, la patrie, la famille, tous les intérêts ; qu’elles donnent la gloire et les richesses. Ainsi l’on ne distingua bientôt plus les jeunes soldats d’avec les vieux : même valeur les animait tous.

A la nouvelle de l’arrivée de Marius, les rois se retirèrent chacun de leur côté dans des lieux de très difficile accès. Ainsi l’avait décidé Jugurtha, dans l’espoir de pouvoir attaquer bientôt les Romains dispersés, qui, délivrés de toute crainte, ne manqueraient pas, comme il arrive presque toujours, de marcher avec moins d’ordre et de précaution.

LXXXVIII. Cependant Metellus était parti pour Rome, où, contre son attente, il fut reçu avec des transports de joie. L’envie était désarmée, et il devint également cher au peuple et au sénat (117).

Quant à Marius, avec autant d’activité que de prudence, il porte un œil également attentif sur la position de l’ennemi et sur la sienne, remarque ce qui peut leur être réciproquement favorable ou contraire. Il épie la marche des deux rois, prévient leurs projets ou leurs stratagèmes, tient continuellement les siens en haleine (118) et l’ennemi en échec. Ainsi, les Gétules (119) et Jugurtha, qui venaient de piller nos alliés, se virent à leur retour attaqués et battus ; le prince lui-même, surpris non loin de Cirta, fut contraint d’abandonner ses armes. Bientôt, considérant que ces expéditions, bien que glorieuses, ne terminaient pas la guerre, Marius résolut d’assiéger successivement toutes les villes qui, par la force de leur garnison ou de leur position, pouvaient favoriser les projets de l’ennemi ou contrarier les siens. Ainsi Jugurtha allait être ou privé de ses garnisons, s’il se laissait enlever ses places, ou forcé de combattre. Quant à Bocchus, il avait, par ses émissaires, donné plusieurs fois au consul l’assurance « qu’il désirait l’amitié du peuple romain, et qu’on n’avait à craindre de sa part aucune hostilité ». Etait ce un piège, afin de nous surprendre avec plus d’avantage, ou inconstance de caractère, qui le faisait pencher tantôt pour la paix, tantôt pour la guerre ? C’est ce qu’on ne saurait facilement décider.

LXXXIX. Le consul, suivant son plan, attaque les villes et les châteaux fortifiés, employant, pour les enlever à l’ennemi, ici la force, là les menaces ou les présents. D’abord, il s’attache aux moindres places, dans la pensée que, pour secourir les siens, Jugurtha se déciderait à en venir aux mains. Mais, apprenant qu’il était éloigné, et occupé d’autres projets, il jugea qu’il était temps de tenter des entreprises plus importantes et plus difficiles. Au milieu de vastes solitudes, était une ville grande et forte, nommée Capsa, et dont Hercule Libyen passe pour le fondateur. Exempts d’impôts depuis le règne de Jugurtha, traités avec douceur, ses habitants passaient pour être dévoués à ce prince. Ils étaient protégés contre l’ennemi par leurs fortifications, leurs armes, et le nombre de leurs combattants, mais encore plus par d’affreux déserts. Car, excepté les environs de la ville, tout le reste de la contrée est inhabité, inculte, privé d’eau, infesté de serpents, dont la férocité, comme celle de toutes les bêtes sauvages, devient plus teirible encore par le manque de nourriture. D’ailleurs, rien n’irrite comme la soif les serpents, déjà si dangereux par eux-mêmes.

Tout dans la conquête de cette ville excite au plus haut degré l’ambition de Marius, et son importance pour la suite de la guerre, et la difficulté de l’entreprise et la gloire éclatante qu’avait procurée à Metellus la prise de Thala. En effet, ces deux villes étaient peu différentes par leur force et par leur position, seulement tout près de Thala se trouvaient quelques sources, et les habitants de Capsa n’avaient dans l’enceinte de leur ville qu’une fontaine d’eau vive ; ils se servaient aussi d’eau de pluie. Là, comme dans la partie de l’Afrique dont les solitudes arides s’étendent loin de la mer, la disette d’eau est d’autant plus supportable, que les Numides ne se nourrissent guère que de lait et de la chair des animaux sauvages, sans y ajouter le sel et tous ces assaisonnements qui irritent le palais. Ils ne mangent et ne boivent que pour la faim et pour la soif, et non pour satisfaire une dispendieuse sensualité.

XC. Le consul, après avoir tout examiné, se reposa, je crois, sur la protection des dieux ; car, contre de si grandes difficultés, qu’aurait pu la puissance humaine ? De plus, il avait à craindre la disette de grains, parce que les Numides aiment mieux laisser leurs terres en pâturages qu’en céréales, et le peu qui venait d’en être récolté, ils l’avaient, d’après l’ordre du roi, transporté dans des places fortes. Enfin, les champs étaient alors dépouillés de leurs produits, car on touchait à la fin de l’été. Toutefois Marius concerte ses mesures aussi sagement que pouvait le permettre la circonstance. Il confie à la cavalerie auxiliaire la conduite de tout le bétail enlevé les jours précédents. Il ordonne à son lieutenant, A. Manlius, d’aller avec les troupes légères l’attendre à Laris, où étaient déposés le trésor et les vivres de l’armée. Il lui promet de venir bientôt le rejoindre, après avoir pillé le pays. Ainsi, dissimulant son projet, il se dirige vers le fleuve Tana.

XCI. Dans la marche, il fit faire chaque jour à son armée une distribution égale de bétail par centuries et par escadrons, et veilla à ce qu’on fabriquât des outres avec les peaux. Ainsi il suppléa au manque de grains, et en même temps, sans laisser pénétrer son secret, il se ménagea les ustensiles dont il avait besoin. Enfin, au bout de six jours, lorsqu’on fut arrivé au fleuve, une grande quantité d’outres se trouva faite. Là, Marius établit un camp légèrement fortifié, ordonne aux soldats de prendre de la nourriture, puis de se tenir prêts à partir au coucher du soleil, et, débarrassés de tout leur bagage, de ne se charger que d’eau, eux et leurs bêtes de somme. A l’heure fixée, on décampe ; puis, après avoir marché toute la nuit, on s’arrête : on fait de même le lendemain ; enfin, le troisième jour, bien avant le lever de l’aurore, on arrive dans un lieu couvert d’éminences, et qui n’était pas à plus de deux milles de Capsa. Là, Marius fait halte avec toutes ses troupes, et se tient caché le mieux qu’il lui est possible. Aussitôt que le jour paraît, les Numides, ne redoutant aucune hostilité, sortent en grand nombre de la ville : à l’instant Marius ordonne à toute sa cavalerie et aux fantassins les plus agiles de se porter au pas de course sur Capsa, et de s’emparer des portes. Lui-même les suit en toute hâte, mais en bon ordre et sans permettre au soldat de piller. Dès que les habitants s’aperçurent du danger, le tumulte, l’excès de la crainte et de l’étonnement, enfin, la perte d’une partie de leurs concitoyens faits prisonniers hors des remparts, tout les oblige à se rendre. Cependant la ville est livrée aux flammes, tous les Numides en âge de porter les armes sont passés au fil de l’épée, le reste est vendu, et le butin partagé aux soldats. Exécution sanglante, contraire au droit de la guerre, et dont on ne doit pourtant accuser ni la cruauté ni l’avarice du consul (120) ; mais cette place, position très avantageuse pour Jugurtha, était pour nous d’un difficile accès, et ses habitants, race mobile, perfide, ne pouvaient être enchaînés ni par la crainte ni par les bienfaits.

XCII. Après avoir accompli, sans perdre un seul homme, une entreprise si importante, Marius, déjà grand et illustre, parut plus grand et plus illustre encore : ses projets les plus hasardés passaient pour l’effort du génie et du courage. Ses soldats, charmés de la douceur de son commandement, et enrichis sous ses drapeaux, l’élevaient jusqu’au ciel ; les Numides le redoutaient comme un être au-dessus de l’humanité ; enfin les alliés, aussi bien que les ennemis, lui attribuant une intelligence divine, croyaient qu’il n’agissait que par l’inspiration des dieux. Ce succès obtenu, le consul marche rapidement vers d’autres villes ; quelques-unes, malgré la résistance des Numides, tombent en son pouvoir ; beaucoup d’autres, abandonnées par les habitants, qu’effrayait le désastre de Capsa, sont par ses ordres livrées aux flammes : partout il porte le carnage et la désolation.

Après s’être ainsi rendu maître de beaucoup de villes, la plupart sans coup férir, il forme une nouvelle entreprise, qui, sans offrir les mêmes dangers que la conquête de Capsa, n’en était pas moins difficile. Non loin du fleuve Mulucha, limite entre les États de Bocchus et ceux de Jugurtha, dans une plaine d’ailleurs unie, s’élevait, à une hauteur prodigieuse, un énorme rocher, dont le sommet était couronné par un château de médiocre grandeur, où l’on n’arrivait que par un sentier étroit : tout le reste du roc était de sa nature aussi escarpé que si la main de l’homme l’eût taillé à dessein. Dans ce château étaient les trésors du roi ; Marius employa donc tous ses efforts pour s’en emparer ; mais le hasard le servit mieux que ses prévisions. En effet, ce fort, suffisamment pourvu de troupes et d’armes, renfermait beaucoup de grains et une source d’eau vive. Les terrasses, les tours, et les autres machines de siège ne pouvaient être dressées sur un semblable emplacement. Le chemin conduisant au château était fort étroit, et de tous côtés coupé à pic : c’était avec un grand péril et sans nul avantage qu’on mettait en jeu les mantelets ; car, pour peu qu’on les approchât de la place, ils étaient détruits à coups de pierres ou par la flamme ; nos soldats ne pouvaient, vu l’escarpement du terrain, se tenir en avant des ouvrages, ni travailler sans danger sous les mantelets. Les plus entreprenants étaient tués ou blessés, les autres perdaient courage.

XCIII. Cependant Marius, après bien des journées perdues en travaux inutiles, tombe dans la perplexité : renoncera-t-il à une entreprise jusqu’à présent sans résultat ? ou se reposera-t-il sur la fortune, qui tant de fois l’a si heureusement servi ? Il passe ainsi bien des jours et des nuits, travaillé par ces incertitudes. Enfin, un Ligurien (121), simple soldat des cohortes auxiliaires, sorti du camp pour chercher de l’eau, du côté de la citadelle opposé à celui de l’attaque, remarque par hasard des limaçons qui rampaient dans une crevasse du rocher. Il en ramasse un, puis deux, puis davantage, et guidé par le désir d’en trouver d’autres, il gravit insensiblement jusqu’au sommet de la montagne. Assuré que cet endroit était entièrement solitaire, il cède, penchant naturel à l’homme, à la curiosité d’observer des lieux inconnus. Là, par hasard, un grand chêne avait poussé ses racines dans les fentes du roc : sa tige, d’abord inclinée, s’était ensuite redressée, et élevée dans une direction verticale, selon la loi commune de tous les végétaux. Le Ligurien, s’appuyant tantôt sur les branches, tantôt sur les saillies du rocher, peut, à loisir, reconnaître l’esplanade du château : les Numides étaient tous occupés à se défendre contre les assiégeants.

Après avoir fait toutes ces remarques, qu’il comptait bientôt mettre à profit, il descend par le même chemin, non pas sans réflexion, comme il était monté, mais en sondant le terrain, et en examinant toutes choses avec soin. Aussitôt il va trouver Marius, lui raconte ce qui lui est arrivé, l’exhorte à faire une tentative sur le château du côté par où il était descendu, et s’offre à servir lui-même de guide, à prendre la première part du péril. Marius envoie sur-le-champ, avec le Ligurien, quelques-uns de ceux qui étaient présents, pour s’assurer de la créance qu’on peut accorder aux promesses de cet homme. Chacun d’eux, selon son caractère, juge l’entreprise aisée ou difficile. Cependant le consul sent quelque peu se ranimer son espoir. Parmi les trompettes et les cors de l’armée, il choisit cinq hommes des plus agiles, et leur adjoint, pour les soutenir, quatre centurions. Tous reçoivent l’ordre d’obéir au Ligurien ; puis le jour suivant est fixé pour l’escalade.

XCIV. Au temps marqué, tout est disposé, préparé, et la petite troupe se dirige vers l’endroit convenu. Les centurions (122) d’ailleurs avaient, d’après l’avis de leur guide, quitté leurs armes et leurs insignes ; la tête découverte pour mieux voir, les pieds nus pour grimper plus facilement le long des rochers. A leur dos étaient attachés leur épée et leur bouclier fait de cuir, à la manière des Numides, afin que le poids en fût plus léger et le choc moins bruyant. Le Ligurien les précède : aux pointes de rochers et aux vieilles racines qui formaient saillie, il attache des nœuds coulants qui retiennent les soldats et les aident à gravir plus aisément ; quelquefois il donne la main à ceux qu’effraye une route si nouvelle ; quand la montée devient plus roide, il les fait passer devant lui l’un après l’autre, et désarmés ; puis il les suit en portant leurs armes. Aux pas qui paraissent les plus difficiles à franchir, le premier il sonde le terrain, montant, descendant plusieurs fois, et se jetant aussitôt de côté, pour inspirer son audace à ses compagnons.

Enfin, après bien du temps et des fatigues, ils arrivent au château, abandonné de ce côté, parce que, ce jour-là comme les précédents, les Numides faisaient face aux assiégeants. Marius est informé, par ses courriers, de ce que vient de faire le Ligurien, et, bien que toute la journée il n’eût point cessé de harceler les ennemis, il exhorte ses troupes, sort de dessous les galeries, ordonne à ses soldats de former la tortue (123), et met en mouvement ses machines, ses archers et ses frondeurs, pour tenir de loin 1’ennemi en échec.

Les Numides, qui précédemment avaient plusieurs fois renversé, incendié les mantelets des assiégeants, ne cherchaient déjà plus une défense derrière les murs du château : ils passaient les jours et les nuits campés au devant du rempart, injuriant les Romains, reprochant à Marius sa folle témérité, et menaçant nos soldats des fers de Jugurtha : le succès les rendait insolents. Tandis que Romains et Numides combattent tous avec ardeur, les premiers pour la gloire et l’empire, les autres pour leur salut, tout à coup par derrière sonnent les trompettes. D’abord fuient et les femmes et les enfants qu’avait attirés le spectacle du combat, puis ceux des assiégés qui étaient le plus près du rempart, puis tous les habitants armés ou sans armes. Dans ce moment, les Romains pressent plus vivement les ennemis, les renversent et se contentent de les blesser ; puis, marchant sur le corps de ceux qu’ils ont tués, ils se disputent à l’envi la gloire d’escalader le rempart. Pas un seui ne s’arrête pour piller : ainsi le hasard répara la témérité de Marius, et une faute ajouta à sa gloire.

XCV. Cependant le questeur L. Sylla arrive au camp avec un corps considérable de cavalerie levé dans le Latium et chez les alliés, opération pour laquelle il avait été laissé à Rome. Mais, puisque mon sujet m’a conduit à nommer ce grand homme, il me paraît à propos de donner une idée de son caractère et de ses mœurs. Aussi bien n’aurai-je pas ailleurs occasion de parler de ce qui concerne Sylla ; et L. Sisenna (124), le meilleur et le plus exact de ses historiens, ne me paraît pas s’être exprimé sur son compte avec assez d’indépendance.

Sylla était d’une famille patricienne, presque entièrement déchue par la nullité de ses ancêtres. Il possédait également et à un éminent degré les lettres grecques et latines. Doué d’une grande âme, il était passionné pour le plaisir, mais plus encore pour la gloire ; livré dans ses loisirs à toutes les recherches de la volupté, jamais pourtant il ne sacrifiait les devoirs aux plaisirs : toutefois il viola les convenances à l’égard de son épouse. Eloquent, adroit, facile en amitié, sachant tout feindre avec une incroyable profondeur de génie, il prodiguait toutes choses, et surtout l’argent. Plus heureux qu’aucun autre mortel jusqu’à sa victoire sur ses concitoyens (125), sa fortune ne fut jamais supérieure à ses talents, et bien des gens ont douté s’il devait plus à son courage qu’à son bonheur. Quant à ce qu’il a fait depuis, dois-je plutôt rougir que craindre d’en parler ? Je ne sais

XCVI. Sylla arriva donc en Afrique, comme je viens de le dire, amenant à Marius un corps de cavalerie. De novice, d’ignorant même qu’il était dans le métier des armes, il ne tarda pas à y devenir le plus habile de tous. Affable envers les soldats, ses bienfaits accueillaient et souvent prévenaient leurs nombreuses demandes ; n’acceptant de service qu’à son corps défendant, il rendait la pareille avec plus d’empressement qu’on n’en met à payer une dette, sans jamais exiger pour lui de retour, uniquement occupé qu’il était d’accroître le nombre de ses obligés. Sérieux ou enjoués, ses propos s’adressaient même aux derniers soldats. Dans les travaux, dans les rangs, dans les gardes de nuit, il savait se multiplier, et toutefois n’attaquait jamais, défaut trop ordinaire à une coupable ambition, la réputation du consul, ni celle d’aucun homme estimable ; seulement, pour le conseil et pour l’exécution, il ne pouvait souffrir que personne l’emportât sur lui, et il était supérieur à la plupart. Voilà par quelles qualités, par quels moyens, Sylla devint bientôt cher à Marius et à l’armée.

XCVII. Cependant, après avoir perdu Capsa, d’autres places fortes et importantes, et une partie de ses trésors, Jugurtha envoie à Bocchus des courriers pour lui mander d’amener au plus tôt ses troupes dans la Numidie : il était temps de livrer bataille. Apprenant que ce prince diffère, qu’il hésite et pèse tour à tour les chances de la paix et de la guerre, le Numide corrompt par des présents, comme il l’a déjà fait, les confidents de Bocchus, et promet à ce prince lui-même le tiers de la Numidie, si les Romains sont chassés de l’Afrique, ou si un traité qui laisse à Jugurtha tout son territoire vient terminer la guerre.

Séduit par cette promesse, Bocchus, avec des forces nombreuses, se joint à Jugurtha. Après avoir ainsi réuni leurs armées, au moment où Marius part pour ses quartiers d’hiver, ils l’attaquent, lorsqu’il restait à peine une heure de jour. Ils comptaient que la nuit, qui déjà approchait, serait, en cas de revers, une protection pour eux, sans devenir, en cas de succès, un obstacle, car ils connaissaient les lieux ; dans les deux cas, au contraire, les ténèbres seraient nuisibles aux Romains. A peine donc le consul a-t-il été de toutes parts averti de l’approche de l’ennemi, que déjà l’ennemi paraît. L’armée n’a pu encore se ranger en bataille, ou rassembler ses bagages, ou enfin recevoir aucun signal, aucun ordre, que déjà les cavaliers maures et gétules, non point en escadrons ni en bataille, mais par pelotons, et comme les a rassemblés le hasard, tombent sur nos soldats.

Ceux-ci, au milieu de la surprise et de l’effroi général, rappelant cependant leur valeur, prennent leurs armes ou protègent contre les traits de l’ennemi ceux qui les prennent ; plusieurs montent à cheval et courent faire face aux Numides : c’est une attaque de brigands plutôt qu’un combat régulier ; ii n’y a ni rangs ni drapeaux ; aux uns l’ennemi tranche la tête, aux autres il perce les flancs ; tels qui combattent vaillamment de front se trouvent attaqués par derrière ; il n’est plus d’armes, plus de courage qui puisse les défendre ; l’ennemi est supérieur en nombre, et les a enveloppés de toutes parts. Enfin, les vieux soldats romains, et les nouveaux, qui, grâce à leur exemple, savent la guerre, profitent ou du terrain ou du hasard qui les rapproche, se forment en cercle, et par là, couverts et en état de défense de toutes parts, soutiennent le choc des ennemis.

XCVIII. Dans un moment si critique, Manus, toujours intrépide, n’a rien perdu de son sang-froid ; avec son escadron, qu’il a composé de l’élite des braves plutôt que de ses favoris, il se porte partout, tantôt soutenant ceux des siens qu’il voit accablés, tantôt enfonçant les ennemis là où leurs rangs sont le plus serrés ; son bras protège les soldats, puisqu’il ne peut, au milieu du trouble général, leur faire entendre ses ordres. Déjà le jour était fini, et les Barbares ne se ralentissaient point, et, persuadés, d’après l’ordre de leurs rois, que la nuit leur serait favorable, ils nous pressaient avec une nouvelle fureur. Alors Marius prend conseil de sa position, et, voulant assurer aux siens un lieu pour la retraite, il s’empare de deux haueurs voisines l’une de l’autre. L’une, peu spacieuse pour un campement, était rafraîchie par une source abondante ; l’autre offrant une position favorable, par son élévation et son escarpement, n’exigeait que peu d’ouvrages pour devenir inexpugnable. Marius ordonne donc à Sylla de passer la nuit auprès de la source avec la cavalerie. Pour lui, au milieu des ennemis non moins en désordre que les Romains, réunissant de proche en proche ses soldats dispersés, il en forme un seul corps, qu’il conduit au pas accéléré sur la seconde hauteur.

Par la force de cette position, les deux rois se voient obligés de mettre fin au combat. Cependant ils ne laissent pas leurs troupes s’éloigner : toute cette multitude se répand sans ordre autour des deux hauteurs. Alors, allumant des feux de tous côtés, les Barbares, pendant la plus grande partie de la nuit, témoignent leur joie, selon leur coutume, par des danses bruyantes, et par des cris confus. Leurs chefs aussi sont enivrés d’orgueil : pour n’avoir pas fui, ils se croient vainqueurs. Les Romains, de leurs hauteurs environnées de ténèbres, dominant toute la plaine, observaient à leur aise toute cette scène de tumulte, et c’était pour eux un puissant encouragement.

XCIX. Pleinement rassuré par l’impéritie des ennemis, Marius prescrit d’observer le plus rigoureux silence, et défend aux trompettes de sonner, selon l’usage, pour les veilles de la nuit ; puis, à peine le jour commence-t-il à poindre, à peine l’ennemi fatigué vient-il de céder au sommeil, que tout à coup les trompettes des gardes avancées, ceux des cohortes, des escadrons, des légions, sonnent à la fois la charge, et les soldats, poussant un grand cri, s’élancent hors des portes. A ce bruit effroyable et nouveau pour eux, Maures et Gétules, subitement réveillés, ne savent ni fuir, ni prendre leurs armes, ni rien faire, ni rien prévoir pour leur défense ; tant le bruit et les cris de nos soldats, et l’abandon où ils se trouvent contre notre brusque attaque, au milieu de cet affreux tumulte, les ont épouvantés et comme anéantis ! Enfin ils sont, sur tous les points, taillés en pièces et mis en fuite ; la plus grande partie de leurs armes et de leurs étendards tombent en notre pouvoir, et ils eurent plus d’hommes tués dans ce combat que dans tous les précédents : car le sommeil et l’excès de la terreur les avaient empêchés de fuir.

C. Bientôt Marius continue sa route vers ses quartiers d’hiver, que, pour la facilité des approvisionnements, il avait résolu d’établir dans des villes maritimes. Cependant la victoire ne lui inspire ni négligence ni orgueil : comme s’il était en présence de l’ennemi, il marche toujours en bataillon carré. Sylla, avec la cavalerie, commandait l’extrême droite ; à la gauche, A. Manlius, avec les frondeurs, les archers et les cohortes liguriennes ; enfin, à l’avant et â l’arrière-garde, étaient placés des tribuns avec quelques compagnies armées à la légère. Les transfuges, sang vil, mais qui connaissaient parfaitement les lieux, éclairaient la marche de l’ennemi. Le consul, comme s’il n’eût rien prescrit, veillait à tout, se portait auprès de tous, et distribuait, à qui de droite l’éloge ou la réprimande ; toujours armé, toujours sur ses gardes, il voulait que le soldat le fût toujours aussi. Non moins vigilant pour la défense du camp que pendant la marche, il faisait veiller aux portes des cohortes tirées des légions, et en avant du camp une partie de la cavalerie auxiliaire. Il en plaçait d’autres dans des retranchements au-dessus de la palissade d’enceinte, faisant même la ronde en personne, non qu’il craignît l’inexécution de ses ordres, mais afin que le soldat, en voyant son général partager ses travaux, s’y portât toujours de bonne volonté. Et certes, dans cette circonstance, comme dans tout le cours de cette guerre, ce fut par l’honneur bien plus que par le châtiment que Marius maintint la discipline dans son armée : désir ambitieux de flatter le soldat, ont dit quelques-uns ; d’autres ont prétendu qu’habitué dès l’enfance à une vie dure il s’était fait un plaisir de tout ce qui est une peine pour les autres. Quoi qu’il en soit, par cette conduite, Marius servit aussi bien et aussi glorieusement l’État qu’il l’eût fait par la rigueur du commandement.

CI. Enfin, le quatrième jour, non loin de la ville de Cirta, les éclaireurs se montrent de tous côtés à la fois, ce qui annonçait l’approche de l’ennemi. Mais comme, venant de divers points, ils faisaient tous le même rapport, le consul, incertain sur l’ordre de bataille qu’il doit choisir, ne change rien à ses dispositions, et, prêt à faire face de toutes parts, il attend de pied ferme. Ainsi fut trompé l’espoir de Jugurtha, qui avait partagé ses troupes en quatre corps, comptant que, sur ce nombre, quelques-uns au moins surprendraient l’ennemi en queue.

Cependant Sylla, qui se trouve atteint le premier, exhorte les siens, en forme un escadron bien serré, et fond sur les Maures. Le reste de ses cavaliers, gardant leur position, se garantissent des traits lancés de loin ; tout ennemi qui vient à leur portée tombe sous leurs coups. Pendant que la cavalerie est ainsi engagée (126), Bocchus attaque l’arrière-garde des Romains avec un corps d’infanterie que son fils Volux lui avait amené, mais qu’un retard dans sa marche avait empêché de se trouver au dernier combat. Marius était alors à l’avant-garde, contre laquelle Jugurtha dirigeait sa principale attaque. Le Numide, ayant appris l’arrivée de Bocchus, accourt secrètement, avec quelques hommes de sa suite, vers l’infanterie de son allié : là, il s’écrie en latin (car il avait appris notre langue devant Numance), que toute résistance de la part des nôtres est inutile, qu’il vient de tuer Marius de sa propre main ; en même temps il fait voir son épée teinte du sang d’un de nos fantassins qu’il avait bravement mis hors de combat. Cette nouvelle, bien plus par l’horreur que par la confiance qu’elle, inspire, jette l’épouvante dans nos rangs. De leur côté, les Barbares sentent redoubler leur courage, et poussent avec une nouvelle ardeur les Romains abattus. Déjà les nôtres étaient presque en fuite, lorsque Sylla, après avoir taillé en pièces le corps qu’il avait eu à combattre, revient et prend les Maures en flanc. Bocchus s’éloigne aussitôt.

Cependant Jugurtha, qui veut soutenir partout les siens, et retenir la victoire, qu’il a pour ainsi dire dans les mains, se voit entouré par notre cavalerie ; tous ses gardes tombent à droite, à gauche ; enfin, seul, il se fait jour au travers de nos traits, qu’il sait éviter. De son côté, Marius, après avoir repoussé la cavalerie, vole au secours des siens, dont il vient d’apprendre l’échec. Enfin les ennemis sont battus de toutes parts. Alors quel horrible spectacle dans ces plaines découvertes ! Les uns poursuivent, les autres fuient ; ici on égorge, là on fait des prisonniers ; hommes, chevaux, gisent abattus ; les blessés, et le nombre en est grand, ne peuvent ni fuir ni supporter le repos ; un instant ils se relèvent avec effort, et retombent aussitôt : aussi loin enfin que la vue peut s’étendre, ce ne sont que monceaux de traits, d’armes et de cadavres ; et dans les intervalles, une terre abreuvée de sang

CII. Dès lors assuré de la victoire, le consul gagne enfin Cirta, premier but de sa marche. Cinq jours après la seconde défaite des Barbares, arrivent dans cette ville des députés de Bocchus, d’après les instructions de leur roi, ils demandent à Marius d’envoyer auprès de lui deux hommes investis de toute sa confiance, et avec lesquels Bocchus discutera ses intérêts et ceux du peuple romain. Marius fait aussitôt partir L. Sylla (127) et A. Manlius. Quoique venus sur la demande du roi, ils crurent cependant devoir lui faire les premières ouvertures, soit pour changer ses dispositions hostiles, s’il pensait à rester ennemi, soit, dans le cas où il souhaiterait la paix, pour la lui faire désirer plus ardemment. Cédant à l’éloquence le privilège que l’âge lui donnait, Manlius laissa la parole à Sylla, qui adressa au roi ce peu de paroles :

« 0 roi Bocchus ! notre joie est grande de voir que les dieux aient inspiré à un homme tel que vous la résolution de préférer enfin la paix à la guerre, de ne pas souiller la noblesse de son caractère en s’associant au plus détestable des hommes, à un Jugurtha, et en même temps de nous épargner la dure nécessité de punir également votre erreur et sa profonde scélératesse. Le peuple romain, d’ailleurs, a mieux aimé, dès sa plus faible origine, se faire des amis qu’enchaîner des esclaves, et il a trouvé plus sûr de régner par l’affection que par la force. Quant à vous, aucune alliance ne vous est plus favorable que la nôtre ; d’abord l’éloignement préviendra entre nous tout motif de mésintelligence, sans nous empêcher de vous servir comme si nous étions proches voisins ; ensuite, si nous avons bien assez de sujets, nous n’avons ni nous, ni personne, jamais assez d’amis. Et plût aux dieux qu’ils vous eussent ainsi inspiré dès le commencement ! Certes, vous auriez aujourd’hui reçu du peuple romain plus de bienfaits que vous n’en avez essuyé de maux. Mais, puisque la fortune, qui maîtrise la plupart des événements humains, a voulu vous faire éprouver notre pouvoir aussi bien que notre bienveillance, aujourd’hui qu’elle vous offre l’occasion, hâtez-vous, achevez votre ouvrage. Il se présente à vous bien des moyens faciles de faire oublier votre erreur par vos services. Enfin, pénétrez-vous bien de cette pensée, que jamais le peuple romain n’a été vaincu en générosité ; pour ce qu’il vaut à la guerre, vous le savez par vous-même ». A ce discours, Bocchus répond avec douceur et courtoisie. Après quelques mots de justification, il ajoute que « ce n’est pas dans un esprit hostile, mais pour la défense de ses États, qu’il a pris les armes ; que, la partie de la Numidie d’où il avait chassé Jugurtha étant devenue sa propriété par le droit de la guerre, il n’a pu la laisser dévaster par Marius ; qu’en outre, les députés qu’il avait précédemment envoyés à Rome pour obtenir notre alliance avaient essuyé un refus ; qu’au reste il ne veut plus parler du passé, et que, si Marius le permet, il va envoyer une seconde ambassade au sénat ». Cette proposition est accueillie ; mais bientôt, à l’instigation de ses confidents, le Barbare changea de résolution. Instruit de la mission de Sylla et de Manlius, Jugurtha en avait craint le résultat, et il les avait gagnés par des présents.

CIII. Cependant Marius, après avoir distribué ses troupes dans les quartiers d’hiver, traverse le désert à la tête des cohortes armées à la légère et d’une partie de la cavalerie, et va faire le siège d’une forteresse royale où Jugurtha avait mis en garnison tous les transfuges. Alors nouvelle détermination de Bocchus : soit qu’il eût réfléchi sur la fatale issue des deux derniers combats, soit qu’il se rendît aux conseils de ceux de ses confidents que Jugurtha n’avait pu corrompre, il choisit dans la foule de ses courtisans cinq hommes dont le dévouement, les talents et la résolution lui sont connus. Il les charge d’aller, comme députés, auprès de Marius, puis à Rome, si le consul y consent, avec pleins pouvoirs d’y négocier et d’y conclure la paix à quelque prix que ce soit.

Ils partent aussitôt pour les quartiers des Romains ; mais, chemin faisant, ils sont attaqués et dépouillés par des brigands gétules. Tremblants, dans l’état le plus misérable, ils se réfugient auprès de Sylla, que le consul, partant pour son expédition, avait laissé en la qualité de préteur. Sylla les reçut, non comme des ennemis sans foi, ainsi qu’ils le méritaient, mais avec égard et générosité. Cette conduite fit croire aux Barbares qu’on accusait à tort les Romains d’avarice, et que Sylla, qui les traitait avec tant de munificence, ne pouvait être que leur ami. En effet, dans ce temps encore, on connaissait à peine les largesses intéressées ; point de libéralité qui ne passât pour une preuve de bienveillance : tout don semblait offert par le cœur.

Ils communiquent donc au questeur les instructions de Bocchus ; ils lui demandent en même temps son appui, ses conseils ; ils vantent, dans un long discours, les forces, la loyauté, la grandeur de leur souverain ; ils ajoutent tout ce qu’ils croient utile à leur cause ou propre à gagner la bienveillance. Enfin, après que Sylla leur a tout promis, et les a instruits de la manière dont ils doivent parler à Marius et ensuite au sénat, ils restent auprès de lui environ quarante jours, attendant le consul.

CIV. Marius, de retour à Cirta, sans avoir réussi dans son entreprise, est instruit de l’arrivée des députés ; il les fait venir, ainsi que Sylla, L. Bellienus, préteur à Utique, et en outre tous les sénateurs qui étaient dans la province. Avec eux, il prend connaissance des instructions données par Bocchus, de la demande qu’il fait au consul d’envoyer ses ambassadeurs à Rome, et de son offre d’une suspension d’armes pendant les négociations. Sylla et la majorité du conseil agréent ces propositions ; quelques-uns s’y opposent avec dureté, oubliant sans doute l’instabilité, l’inconstance des prospérités humaines, toujours prêtes à se changer en revers. Cependant les Maures ont tout obtenu ; et trois d’entre eux partent pour Rome avec Cn. Octavius Rufus, questeur, qui avait apporté la solde des troupes en Afrique ; les deux autres retournent vers leur roi. Bocchus apprit d’eux avec plaisir le résultat de leur mission, surtout la bienveillance et le bon accueil de Sylla. Arrivés à Rome, ses ambassadeurs (128) demandent grâce pour l’erreur de leur maître, qui n’a failli que par le crime de Jugurtha, sollicitent l’alliance et l’amitié du peuple romain. On répond : « Le sénat et le peuple romain n’oublient ni les bienfaits ni les injures cependant, puisque Bocchus se repent, on lui pardonne sa faute : alliance et amitié lui seront accordées quand il l’aura mérité ».

CV. Informé de cette réponse, Bocchus écrit à Marius pour le prier de lui envoyer Sylla, qui prononcera comme arbitre sur leurs intérêts communs. Sylla reçoit ordre de partir avec une escorte composée de cavaliers, de fantassins, de frondeurs baléares, puis d’archers et d’une cohorte de Péligniens ; ils sont armés comme les vélites ; ils pourront ainsi accélérer leur marche, et ils seront suffisamment garantis contre les traits légers des Numides. Enfin, après une route de cinq jours, Volux, fils de Bocchus, se montre tout à coup dans ces vastes plaines avec mille chevaux tout au plus. Cette troupe éparse et sans ordre paraît à Sylla et à tous ses soldats beaucoup plus nombreuse. On craint que ce ne soit l’ennemi. Chacun prend aussitôt son poste, dispose ses traits, ses armes, et se tient prêt ; mais ce léger accès de crainte cède bientôt à l’espérance, sentiment naturel à des vainqueurs en présence de ceux qu’ils avaient souvent vaincus. Cependant des cavaliers, envoyés en reconnaissance, annoncent, ce qui était en effet, qu’on n’avait à craindre aucune hostilité.

CVI. Volux arrive, et, s’adressant au questeur, se dit envoyé par son père au devant des Romains pour leur servir d’escorte. Ils marchent donc sans crainte avec lui jusqu’au lendemain. Mais le jour suivant, à peine a-t-on établi le camp, que tout à coup, sur le soir, le Maure, avec un air de trouble, accourt vers Sylla. « Il vient d’apprendre par ses éclaireurs que Jugurtha n’est pas loin, il faut donc fuir secrètement avec lui pendant la nuit ; il l’en conjure avec instance ».

Le Romain répond avec fierté : Il ne peut craindre le Numide, vaincu tant de fois par ses armes ; il se repose entièrement sur la bravoure des siens ; même, dans le cas d’un désastre inévitable, il demeurerait pour ne point trahir ceux qu’il commande, ni conserver, par une fuite honteuse, une vie incertaine, et que pourrait, quelques instants plus tard, terminer la première maladie. Au surplus, il approuve le conseil que lui donne Volux, de lever le camp pendant la nuit, et ordonne aussitôt que les soldats, après avoir soupé, allument dans le camp le plus de feux qu’ils pourront, et qu’ensuite à la première veille ils partent en silence. Tous étaient accablés des fatigues de cette marche nocturne ; et Sylla, au lever du soleil, traçait déjà son camp, lorsque des cavaliers maures annoncent que Jugurtha a pris position à environ deux mille pas devant eux. A cette nouvelle, l’épouvante gagne nos soldats, ils se croient trahis par Volux, environnés d’embuscades : quelques-uns même parlent de faire justice du traître, et de ne pas laisser un tel attentat sans vengeance.

CVII. Sylla partage ces soupçons ; toutefois il protège le Maure contre toute violence : il exhorte les siens « à conserver leur courage : plus d’une fois, leur dit-il, une poignée de braves a triomphé d’ennemis sans nombre : moins vous vous épargnerez dans le combat, moins vous aurez à craindre ; quelle honte pour le guerrier, dont les bras sont armés, de chercher une défense dans ses pieds, qui sont sans armes, et de tourner à l’ennemi, par l’excès de la crainte, la partie du corps qui ne peut ni voir ni parer les coups ! » Ensuite, après avoir pris le grand Jupiter à témoin du crime et de la perfidie de Bocchus, il ordonne à Volux, puisqu’il a agi en ennemi, de sortir du camp. Volux le conjure, les larmes aux yeux, « de renoncer à une telle pensée, il lui proteste qu’il ne l’a trahi en rien : il faut tout imputer à la sagacité de Jugurtha, qui, par ses espions, avait eu sans doute connaissance de sa marche. Il ajoute que Jugurtha, qui n’a point une troupe considérable, et qui n’a de ressource et d’espoir que dans Bocchus, n’osera rien ouvertement en présence du fils de son protecteur : le meilleur parti lui semble donc de passer hardiment au milieu du camp de Jugurtha. Quant à lui, soit qu’on détache en avant, soit qu’on laisse en arrière l’escorte de ses Maures, il ira seul avec Sylla ». Un tel expédient, dans l’embarras où l’on se trouve, est adopté. Les Romains se mettent en marche à l’instant. Surpris de leur arrivée imprévue, Jugurtha hésite, reste en suspens ; ils passent sans obstacle, et arrivent en peu de jours à leur destination.

CVIII. Auprès de Bocchus était alors un Numide, nommé Aspar, admis dans son intime familiarité. Jugurtha l’avait envoyé pour défendre ses intérêts et pour épier avec adresse les desseins du roi maure, sitôt qu’il avait appris que Sylla avait été mandé par ce prince. Près de Bocchus était aussi Dabar, fils de Massugrada, de la famille de Masinissa (129), mais illégitime du côté maternel, car son père était né d’une concubine. Les agréments de son esprit le rendaient cher et agréable à Bocchus, qui, ayant eu plusieurs fois l’occasion de reconnaître son attachement pour Rome, l’envoya aussitôt annoncer à Sylla qu’il était prêt à faire tout ce que demanderait le peuple romain, que Sylla fixât lui-même le jour, le lieu, le moment d’une entrevue, aucun engagement antérieur n’entraverait leur délibération et la présence de l’envoyé de Jugurtha ne devait lui causer aucun ombrage : on ne l’avait appelé que pour rendre leur négociation plus facile ; c’était, d’ailleurs, le meilleur moyen de prévenir les entreprises de ce prince artificieux. Quant à moi, j’en suis convaincu, Bocchus, agissant d’après la foi punique (130) plutôt que d’après les motifs qu’il mettait en avant, amusait en même temps les Romains et le Numide par l’espérance de la paix ; longtemps il délibéra en lui-même s’il livrerait Jugurtha aux Romains, ou Sylla au Numide, et ses affections, qui nous étaient contraires, ne cédèrent qu’à la crainte, qui parla pour nous (131).

CIX. Sylla répond qu’il dira peu de choses en présence d’Aspar : le reste se traitera en secret, avec le roi seul, ou avec le moins possible de témoins ; il dicte en même temps la réponse que Bocchus devra lui faire publiquement. L’entrevue ayant donc lieu comme il l’avait demandé, Sylla dit qu’il a été envoyé par le consul pour demander à Bocchus s’il voulait la paix ou la guerre. Alors le roi, comme on le lui a prescrit, ordonne à Sylla de revenir dans dix jours : il n’a encore pris aucune détermination, mais il donnera alors sa réponse ; puis ils se séparent et retournent dans leur camp. Mais, bien avant dans la nuit, Bocchus mande en secret Sylla ; ils n’admettent l’un et l’autre que des interprètes sûrs, et pour médiateur Dabar, homme irréprochable (132), également estimé de tous deux. Dès l’abord Bocchus adresse à Sylla ces paroles :

CX. « Monarque le plus puissant de ces contrées et de tous les rois que je connais, je n’ai jamais pensé que je pusse un jour avoir des obligations à un simple particulier. Oui, Sylla, avant de vous avoir connu, j’ai souvent accordé mon appui aux uns quand ils me l’ont demandé, aux autres de mon propre mouvement, et jamais je n’ai eu besoin de celui de personne. J’ai perdu cet avantage ; mais, loin de m’en affliger comme feraient bien d’autres, je m’en félicite, et je m’estimerai heureux d’avoir eu besoin de votre amitié, que mon cœur préfère à tout. Oui, vous pouvez me mettre à l’épreuve : armes, soldats, trésors, prenez tout, disposez de tout ; tant que vous vivrez, ne croyez pas que ma reconnaissance soit jamais satisfaite, elle sera toujours entière ; enfin, quels que soient vos souhaits, si j’en suis informé, vous ne les formerez pas en vain ; car, à mon avis, il est plus humiliant pour un roi d’être vaincu en générosité que par les armes. Quant aux intérêts de Rome, dont vous êtes auprès de moi le mandataire, voici en peu de mots ma déclaration. Je n’ai point fait, je n’ai jamais eu l’intention de faire la guerre au peuple romain : mes frontières ont été attaquées : je les ai défendues les armes à la main ; mais je passe là-dessus, puisque vous le désirez ; faites comme vous l’entendrez la guerre à Jugurtha. De mon côté, je ne franchirai pas le fleuve Mulucha, qui servait de limite entre Micipsa et moi, et j’empêcherai Jugurtha de le traverser. Au reste, si vous me faites quelque demande digne de Rome et de moi, vous n’essuierez point un refus ».

CXI. A ce discours Sylla répond, sur ce qui lui est personnel, en peu de mots et avec réserve : il s’étend beaucoup sur la paix et sur les intérêts des deux nations. Enfin, il déclare franchement au roi « que toutes ses promesses ne toucheront guère le sénat ni le peuple romain, qui ont eu sur lui l’avantage des armes ; il lui faut donc faire quelque chose qui paraisse plus dans l’intérêt de Rome que dans le sien ; il en a, dès l’instant même, le moyen, puisqu’il peut s’assurer de la personne de Jugurtha ; s’il le livre aux Romains, alors on lui aura de réelles obligations ; l’amitié de Rome, son alliance, une partie de la Numidie, qu’il peut demander dès à présent, tout cela va sur-le-champ être à lui ». Bocchus, au premier abord, refuse vivement : « Le voisinage, la parenté, une alliance enfin, sont pour lui de puissants obstacles ; il craint même, s’il manque à sa foi, de s’aliéner ses propres sujets, qui ont de l’affection pour Jugurtha et de l’éloignement pour les Romains ». Cependant, lassé des instances réitérées de Sylla, il promet, d’assez bonne grâce, de faire tout ce que voudra celui-ci. Du reste, tous deux arrêtent leurs mesures pour faire croire à la paix, que désire ardemment le Numide, fatigué de la guerre. Leur perfide complot ainsi concerté, ils se séparent.

CXII. Le lendemain, le roi mande Aspar, l’envoyé de Jugurtha ; il lui dit qu’il a, « par l’organe de Dabar, appris de Sylla que l’on peut, au moyen d’un traité, mettre fin à la guerre ; qu’il ait donc à demander à son maître quelles sont ses intentions ». Aspar, joyeux, se rend au camp de Jugurtha. Il en reçoit des instructions sur tous les points, et, hâtant son retour, il arrive, au bout de huit jours, auprès de Bocchus. Voici ce qu’il annonce : « Jugurtha accédera volontiers à tout ce que l’on exigera ; il a peu de confiance en Marius ; plus d’une fois déjà, ses traités, conclus avec les généraux romains, n’ont point été ratifiés ; au surplus, si Bocchus veut travailler pour leurs intérêts communs, et arriver à une paix définitive, il doit faire en sorte que toutes les parties intéressées aient une entrevue, comme pour négocier, et là il livrera Sylla à Jugurtha ; dès qu’un personnage si important sera entre ses mains, le sénat et le peuple romain voudront à tout prix faire la paix, et n’abandonneront pas un patricien illustre, que son zèle pour l’État, et non sa lâcheté, aurait fait tomber au pouvoir de l’ennemi ».

CXIII. A cette proposition, le Maure reste plongé dans une longue rêverie ; il promet enfin. Pensait-il à tromper Jugurtha ? était-il de bonne foi ? C’est ce que nous ne saurions décider. Chez les rois, les résolutions sont, la plupart du temps, aussi mobiles qu’absolues, souvent tout à fait contradictoires. Ensuite, à des heures et dans un lieu convenus, Bocchus mande auprès de lui tantôt Sylla, tantôt l’envoyé de Jugurtha ; il les accueille tous deux avec bienveillance, et leur fait les mêmes promesses : l’un et l’autre sont également pleins de joie et d’espérance. Dans ia nuit qui précéda le jour fixé pour la conférence, le Maure appela près de lui ses amis ; puis, prenant un autre parti, il les congédia aussitôt. Livré ensuite, dit-on, à mille réflexions, il changeait, à chaque résolution nouvelle, de contenance et de visage, trahissant ainsi, malgré son silence, les secrètes agitations de son âme.

Il finit pourtant par faire venir Sylla, et prend avec lui des dispositions pour la perte du Numide. Ensuite, dès que le jour fut venu, informé de l’approche de Jugurtha, Bocchus, avec quelques amis et notre questeur, sort au devant du prince comme pour lui faire honneur, et se place sur une éminence d’où il pouvait être vu très facilement des exécuteurs du complot. Le Numide s’y rend aussi, accompagné de la plupart de ses amis, et sans armes, selon la convention. Tout à coup, à un signal donné, la troupe sort de l’embuscade et enveloppe Jugurtha de toutes parts. Tous ceux de sa suite sont égorgés ; il est chargé de chaînes et livré à Sylla, qui le mène à Marius (133).

CXIV. Vers ce même temps, nos généraux Q.Cépion et M.Manlius se firent battre par les Gaulois. A cette nouvelle, toute l’Italie trembla d’effroi. Les Romains avaient alors, comme de nos jours, la pensée que tous les autres peuples doivent céder à leur courage, mais qu’avec les Gaulois, quand on combat, il ne s’agit plus de gloire, mais du salut de la République. Dès qu’on sut à Rome la guerre de Numidie terminée, et que Jugurtha y était amené chargé de chaînes, Marius, quoique absent, fut nommé consul (134), et on lui décerna le département de la Gaule. Ensuite, aux calendes de janvier, il triompha consul (135), ce qui était une haute distinction. En lui résidaient alors la force et l’espoir de la République.