La Guerre de montagne/01

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LA GUERRE DE MONTAGNE.




LA NAVARRE ET LA KABYLIE.




I. – ZUMALACARREGUI.


I Mémoires sur les premières campagnes de Navarre, par M. C. T. Henningsten, 1836.
II. Vie de Zumalacarregui, par. M. le général Zaratiégui, 1845.

III. Histoire de l’ancienne légion étrangère, par M. le général Bernelle et Ang. de Colleville, 1850.




Lorsque Napoléon disait : « Porter une grande force sur un point donné dans un moment donné, c’est vaincre, » il parlait de la guerre de plaine. Il n’en est point de même dans la guerre de montagne. Ici, les expédiens suppléent aux ressources. La force n’a plus de centre ; elle n’est plus dans la concentration, elle est plutôt dans la diffusion et l’éparpillement des moyens d’action. Les trois grandes puissances de l’Europe ont chacune leur guerre de montagne : la Russie a le Caucase, l’Angleterre a l’Afghanistan la France a l’Atlas. Le sort des empires peut se jouer de nouveau dans les plaines fameuses, mais c’est toujours dans les montagnes que s’abrite le génie de la résistance en tout pays : c’est là que les nationalités opprimées, comme les minorités insurrectionnelles, cherchent leur recours contre la domination qui leur pèse. Si les monts Karpathes avaient pu servir de base d’opérations aux insurgés polonais et hongrois, qui peut assurer que la Pologne et la Hongrie n’auraient pas, avant de succomber, épuisé les forces de la Russie et de l’Autriche ? Nous l’avons éprouvé nous mêmes dans les Cévennes et dans le Bocage : il suffit de quelques partisans résolus pour tenir en échec les destinées de toute une nation.

Dans la guerre de montagne, la partie n’est jamais égale entre les belligérans, comme cela a presque toujours lieu dans la guérie de plaine. Pour l’un, les conditions de cette guerre sont tout entières dans l’organisation des moyens d’attaque ; pour l’autre, elles sont dans l’organisation des moyens de résistance. Épuiser les forces et les ressources de l’agression par le génie de la défensive, telle est la loi du plus faible. Avoir raison des ressources de la résistance par l’emploi bien compris et opportun des forces de l’attaque, telle est la loi du plus fort. Purement défensive pour l’un, la guerre de montagne est essentiellement et impérieusement offensive pour l’autre. Ce n’est point, en effet, à ceux qui s’insurgent de vaincre l’armée qui les envahit ; c’est sur celle ci que pèse exclusivement la nécessité de la victoire. Tant que l’envahi résiste et se, défend, c’est l’envahisseur qui est vaincu. Y a t il plus de génie militaire à vaincre qu’à résister ? Je serais porté à le croire. Dans la guerre de montagne, du moins, c’est l’agresseur qui a contre lui les chances les plus défavorables. N’a t on pas vu les meilleurs généraux de l’Espagne se briser contre la force de résistance de Zumalacarregui dans la guerre de Navarre, et Mina lui-même, le héros de l’indépendance en 1812, perdre dans l’offensive contre les Navarrais la gloire qu’il avait acquise en résistant avec eux à l’invasion de nos armées ? N’a t on pas vu aussi nos généraux, en Afrique, laisser l’Europe douter de la réalité de notre conquête jusqu’au jour où le maréchal Bugeaud trouva contre les Kabyles et les Arabes le système de guerre qui devait avoir raison de leur résistance ?

Comme défensive, la guerre de montagne présente des avantages considérables au chef qui la dirige. C’est d’abord une population complice qui le seconde et l’approvisionne ; c’est la connaissance des lieux qui lui permet tantôt d’éviter l’agresseur en le fatiguant, tantôt de le surprendre dans l’endroit et à l’heure propices, tantôt enfin de le forcer par d’opportunes diversions, à diviser ses troupes pour l’atteindre en détail. C’est ce côté défensif de la guerre de montagne que nous montrent les campagnes de Zumalacarregui.

Comme offensive, au contraire, la guerre de montagne n’offre au général d’armée que peu de gloire à récolter et beaucoup de difficultés à vaincre. D’abord, telle est la nature de l’esprit humain que l’intérêt et les sympathies se portent invariablement du côté de celui qui se défend contre celui qui attaque. Pour celui ci, la nécessité de pressurer les populations pour alimenter son armée et de sévir contre elles pour prévenir ou punir leur participation dans la guerre rend son rôle souvent odieux. Et puis, s’il ne connaît pas la contrée où il opère, il est presque toujours exposé à tomber dans une embuscade à faire fausse route, à perdre ses convois. S’il subit un échec, l’opinion publique s’émeut et le change en désastre. Dans la perspective politique où il se trouve placé, un engagement de quelques compagnies produit l’effet d’une grande bataille, de même qu’un coup de fusil, répercuté par les rochers, produit l’effet d’un coup de canon. La condition de l’agresseur dans la guerre de montagne est de toujours vaincre, sans que la victoire soit jamais décisive avec un ennemi qui fuit, qui se dérobe et n’est jamais réputé vaincu tant qu’il résiste. Il lui faut cependant faire manœuvrer son armée à travers un pays accidenté avec la même précision que s’il était sur un seul champ de bataille ; faute d’une direction intelligente et vigoureuse, une armée de vingt mille hommes qui serait, par exemple, divisée en cinq corps n’aurait pas plus d’action dans un pays de montagne qu’une armée de quatre mille hommes. Il faut tout calculer au plus juste, le temps, les distances et les ressources ; il faut se montrer infatigable et toujours prêt au combat, afin d’enlever à l’ennemi l’envie de tendre des embûches et l’espoir des surprises, afin, en un mot, de le démoraliser par une initiative incessante. Ce sont ces conditions de l’offensive qu’on a vu si admirablement remplies dans les campagnes du maréchal Bugeaud en Afrique.

Ces deux guerres de Navarre et de Kabylie peuvent être regardées comme deux grandes expériences militaires qui se complètent l’une par l’autre. Jamais cependant on n’a essayé de contempler d’ensemble la suite de combats et d’opérations variées dont les Pyrénées de 1833 à 1835 et l’Atlas de 1841 à 1847 furent le théâtre. Peut être le moment est il venu de s’élever à une vue plus complète de ces deux guerres, dont l’une n’est pas encore terminée, et dont l’autre pourrait bien recommencer : le rapprochement que nous essayons ne manque pas de quelque à propos à l’époque agitée où nous sommes. Il y a d’ailleurs entre les Navarrais et les Kabyles de telles ressemblances de caractère, de mœurs et d’habitudes, qu’on les saisira sans qu’il soit besoin de les noter.


I

On sait comment naquit en Espagne la guerre civile de 1833. Le mariage de Ferdinand VII avec Christine de Bourbon avait divisé le peuple en deux partis, les constitutionnels et les apostoliques, qui devinrent les christinos et les carlistes. La mort de Ferdinand, arrivée le 29 septembre 1833, donna le signal des hostilités. Pendant qu’on couronnait en toute hâte à Madrid la jeune Isabelle II, don Carlos, frère du roi défunt, retiré en Portugal auprès de son beau frère don Miguel, lançait sur l’Espagne sa proclamation de prétendant, et ce manifeste, répandu à travers les provinces comme une traînée de poudre, amena aussitôt une explosion générale. Huit jours après, l’étendard de l’insurrection flottait sur toutes les montagnes en deçà de l’Èbre. Vint mille volontaires de la Biscaye et de l’Alava, commandés par les brigadiers Zavala et Urangua, étaient accourus à Bilbao et à Vittoria se ranger sous les ordres de Valdespina : et de Verastégui. Le général Santos Ladron, que son grade militaire et la considération dont il jouissait dans les provinces désignaient comme chef de l’insurrection, venait également de soulever dans la Navarre tout le riche bassin qui s’étend de la région des montagnes d’Estella jusqu’à l’Èbre et qu’on nomme la Ribera ou bassin de Navarre.

Cependant cette première levée de boucliers devait avoir une fin malheureuse et tragique. Au moment où le vieux et habile général Saarsfield s’avançait contre l’insurrection à la tête d’un corps d’armée, le brigadier Lorenzo sortait de Pampelune avec sept ou huit cents hommes à la rencontre de Santos Ladron. Il le trouva une première fois en arrière d’Estella ; mais l’Arga, grossie par les pluies, séparait les combattans. Santos Ladron se retira à Los Arcos, après avoir commis l’imprudence de diviser ses forces, en envoyant son lieutenant Iturralde à Lodosa avec un fort détachement. Le lendemain, il commettait une imprudence plus grande encore, en offrant le combat à Lorenzo avec des volontaires mal armés, point exercés et moitié moins nombreux que leurs adversaires. Aussi, ces volontaires ne songèrent ils même pas à se défendre, et Santos Ladron, hébété ou pris de vertige se précipita, lui douzième, au devant des christinos, qui le firent prisonnier. Santos Ladron pris, l’insurrection n’avait plus de tête, et les nombreuses bandes qui venaient la grossir se dispersèrent, les Navarrais dans les montagnes d’Estella, sous la conduite d’Iturralde, les Castillans à Logrono, où ils s’enfermèrent, sous le commandement de Garcia.

Après Santos Ladron, le seul homme sur lequel comptât l’insurrection était Eraso, ancien colonel des carabiniers de Navarre, licenciés après 1830 ; mais Eraso était en ce moment retenu prisonnier par le gouvernement français lié le 15 octobre 1833 dans les fossés de Pampelune, empêcha seule les volontaires elle d’Iturralde de se débander pour rentrer dans leurs villages. La nouvelle de cette mort tragique causa une sensation profonde dans toute la Navarre : elle réveilla les haines, arma les vengeances, ameuta les intérêts. Tous les hommes que leurs opinions carlistes mettaient en évidence, craignant le même sort que Santos Ladron, allèrent au devant du danger pour échapper à la persécution. Le lendemain, trois cents jeunes gens des premières familles de Pampelune rejoignirent les insurgés les défiés de la Berrueza. Une junte carliste, composée de personnages influens, s’était déjà réunie dans le village de Piedramillera. Ce fût vers ce ridage que se dirigea, le 29 octobre, par une journée humide et sombre un homme d’un certain âge, enveloppé d’un manteau gris brun, qui cachait à moitié son costume militaire, et monté sur un petit cheval navarrais qu’il éperonnait avec impatience. Il était sorti le matin de Pampelune, à pied, le manteau sur les yeux pour n’être point reconnu et les sentinelles des portes, voyant sa démarche fière et insouciante, n’avaient point osé l’arrêter au passage. Arrivé à Huerte Araquil, il prit avec lui deux notables de ce village ; et continua sa route avec eux. Le lendemain, ces trois hommes arrivaient au camp des insurgés.

Leur entrée à Piédramilléra fit une certaine sensation. Le manteau de l’inconnu, s’étant écarté, avait laissé voir aux soldats assemblés un costume de colonel de l’armée espagnole. Quelques officiers, qui l’avaient respectueusement salué au passage ; avaient prononcé le nom de don Thomas Zumalacarregui : ce nom n’avait réveillé aucun souvenir dans la foule. Il fallut que les officiers racontassent aux insurgés les antécédens de ce colonel inconnu, comment les régimens qu’il avait commandés étaient toujours les mieux disciplinés et les mieux tenus, comment il avait été mis en retrait d’emploi en 1832, étant gouverneur du Ferrol, comment il avait été soumis à une enquête à cause de ses opinions royalistes ; ce qui le décida à donner sa démission, et comment il avait obtenu, en juillet 1833 par la sollicitation de ses amis, de se retirer à Pampelune, sous la surveillance ombrageuse du gouverneur général Sola, auprès de sa femme et de ses trois filles.

Alors il est des nôtres ? demandèrent les insurgés.

Don Thomas est d’Ormaiztegui, en Guipuzcoa, à quelques lieux de chez nous, répondirent les officiers.

Aussi, lorsque Zumalacarregui sortit de chez Iturralde, où la junte s’était assemblée pour le recevoir, la fouler acclama t elle don Thomas. Les insurgés, qui sentaient déjà que celui là allait devenir leur chef, le regardèrent avec une attention respectueuse. C’était un homme de quarante cinq ans (il était né le 29 septembre 1788), d’une taille un peu au dessus de la moyenne, mais légèrement voûté. De sa lèvre supérieure, fine et mobile, tombaient deux moustaches noires, qui allaient rejoindre des favoris peu fournis. Ses deux yeux, presque ronds et rapprochés, lançaient un regard pénétrant, tout chargé de commandement. Le trait le plus caractéristique de son visage pâle et régulier était un menton proéminent comme celui de l’empereur Napoléon, signe manifeste d’une volonté absolue et implacable. Tel était l’homme qui, des cendres presque éteintes de l’insurrection, allait faire jaillir un incendie qui devait embraser toute l’Espagne à quelques mois de là.

Pour le moment, Zumalacarregui partait avec les notables de la Navarre, chargé d’aller demander des secours aux insurgés de l’Alava et de la Biscaye, et de combiner avec eux des moyens d’action ; mais le marquis de Valdespina et Vérastégui ne pouvaient rien pour Iturralde ils se disposaient à abandonner l’un Bilbao, l’autre Vittoria, à l’approche des christinos. Ils refusèrent donc les secours, mais ils offrirent à Zumalacarregui de le prendre pour second. Or il ne convenait à l’ancien colonel d’être le second de personne, ni de Valdepina ou de Vérastégui, qui étaient à peine des militaires, ni de Iturralde, qui avait un grade inférieur au sien. Aussi, à peine de retour au camp d’Arronitz, il dit aux officiers et à la junte : « Je veux commander ici. » Les officiers et la junte, déjà fatigues de l’inaction et de l’inexpérience d’Iturralde, élurent aussitôt Zumalacarregui d’une commune voix. lturralde se récria, disant qu’il avait le premier levé l’étendard de l’usurrection avec Santos Ladron, et que, ce général mort, le commandement lui revenait de droit, jusqu’à ce que le roi Charles V en eût décidé autrement. Il paraît même qu’en sa qualité de chef militaire, il envoya l’ordre à deux compagnies d’arrêter Zumalacarregui ; mais le commandant Sarraza, le, second d’Iturralde, fit aussitôt battre le rappel, rassembla les volontaires dans un champ, près du village, sur les bords de l’Éga, et, les mettant au port d’armes, il leur dit à voix haute « Volontaires ! au nom de notre seigneur le roi, le colonel don Thomas Zumalacarregui sera reconnu pour commandant général intérimaire de la Navarre. » Et, avant de rengainer son épée, le commandant Sarraza ordonna aux deux mêmes compagnies qui devait arrêter Zumalacarregui d’aller entourer le logis d’Iturralde et de le garder à vue. Les deux compagnies obéirent. Tout était dit. Ce fut une de ces révolutions de camp ; si familières aux soldats espagnols.

Le premier acte d’autorité de Zumalacarregui fut de choisir pour son second précisément Iturralde. Il déclara en outre qu’il était prêt à remettre le commandement au colonel Eraso, sitôt qu’il se présenterait. Puis, le nouveau commandant s’avança vers ses troupes, leur fit prendre les armes et passa la revue. Après la revue, Zumalacarregui leva son épée : les bataillons se formèrent en cercle autour de lui, et un profond silence s’établit. « Volontaires ! dit le général d’une voix forte et pleine d’autorité, vous avez eu jusqu’ici deux réaux de paie : à partir de demain, vous n’en aurez qu’un. Notre trésor est vide ; mais je prends votre solde sous ma responsabilité. Beaucoup d’entre vous n’ont pas de fusil, et la plupart de ceux qui ont des fusils n’ont pas de baïonnettes pour combattre de près, ils n’ont aussi ni poudre ni balles pour combattre de loin : vous n’êtes donc pas armés, vous êtes à peine vêtus, et voici l’hiver ! Les montagnes dans lesquelles il faudra nous retirer pour échapper à l’ennemi, jusqu’à ce que vous soyez en mesure de le combattre, seront bientôt couvertes de neige, et il vous faudra y supporter le froid et la faim, car vos villages seront incendiés et vos enfans seront égorgés, à moins que vous ne restiez unis pour résister d’abord et vous venger ensuite : c’est une guerre sans remission qu’on vous fera et que vous devrez rendre ; êtes vous prêts ? » Une immense acclamation suivit ces paroles étranges ; et Zumalacarregui reprit d’une voix plus éclatante : « Eh bien ! si, pour défendre vos foyers, pour protéger vos familles, pour soutenir votre sainte cause, vous ne reculez ni devant les privations ni devant les fatigues, ni devant le danger, je vous ferai trouver tout ce qui vous manque, munitions, équipemens et vivres… Je vous montrerai comment on se glisse au milieu des bataillons pour les disperser ; je vous dirai où il faut se cacher pour les surprendre, où il faut courir pour enlever leurs convois. Ce n’est point une guerre à ciel ouvert que je vous propose ; vous y seriez vaincus : c’est une guerre de ruses, de marches forcées et d’embuscades. Vous n’avez ni poudre, ni fusils, ni canons, comme vos ennemis ; vous n’avez qu’un moyen de vous en procurer : c’est de les prendre sur vos ennemis. Je vous demande une obéissance absolue, une confiance sans bornes : je ne vous promets rien que des nuits sans sommeil, des journées sans repos, des fatigues sans nombre ; mais je vous conduirai, Dieu aidant, à la gloire et au triomphe. Acceptez vous ? » Les volontaires navarrais lancèrent en l’air leurs berrets ronds, et leurs cris d’enthousiasme remplirent les échos de la montagne et de la vallée. Ces paysans sans armes demandaient à courir sus aux christinos ; il étaient quinze cents à peine !

Par ce rude programme, on peut déjà se figurer ce que sera la lutte. Le théâtre de la guerre n’est pas moins bizarre que le plan de campagne : il n’a guère plus de vingt lieues d’étendue en long et en large. C’est la Navarre, et plus particulièrement cette partie de la Navarre dont Pampelune est centre. Cette province de Navarre, qui s’intitule royaume, quoiqu’elle n’ait pas plus de deux cent cinquante mille habitans, est une grande masse de montagnes où les vallées ont peine à trouver d’abord une issue, et filtrent, pour ainsi dire, entre les sierras qui les pressent, comme des ruisseaux qui élargissent leur lit à mesure qu’ils avancent, jusqu’à ce qu’enfin elles se réunissent, après avoir couru en tous sens en un grand bassin qui s’incline vers l’Ebre, et qui est circonscrit de l’est à l’ouest par le cours de trois rivières, l’Aragon, l’Arga et l’Ega : c’est la Ribera. Chaque fissure de montagne forme donc une vallée de trois quatre ou six villages, suivant son étendue. Ce sont le Bastan et ses annexés, au nord ; puis, en descendant au sud, Lauz, Erro, Roncevaux, Ayescoa, Salazar, Roucal, etc. ; enfin les Amescoas, Borunda, Berrueza, Solana, Guezalaz, Ara quil, etc.

En inclinant à l’ouest, de Pampelune à Vittoria, on trouve cette fameuse route qui rejoint les deux plaines au bord desquelles sont assises les deux capitales de la Navarre et de l’Alava, et où nous allons retrouver ces mêmes guerrillas si funestes à nos convois durant notre guerre en Espagne. Les Navarrais qui habitent ces villages perdus au sein des montagnes sont des cultivateurs paresseux et des soldats infatigables. Tant qu’ils ne sont pas sollicités par des distractions excessives ou par des dangers incessans, rien ne peut les arracher à leur indolence. Sobres comme des Arabes, ils passeront des journées entières sans manger, en fumant des cigarettes ; mais qu’une fête locale arrive, ils la feront durer quatre et cinq jours, au milieu de festins qui dureront quatre et cinq heures. Contrebandiers quand ils ne sont pas soldats, ils ne songent pas au gain, ils ne rêvent que l’aventure. Pendant ce temps, ils laissent leurs femmes cultiver le champ qui doit les nourrir, et l’on a remarqué que la Navarre n’est jamais mieux cultivée que lorsque les hommes ont pris le mousquet. Jaloux de leur indépendance, ils tiennent à leurs coutumes locales, à leurs fueros, comme à une superstition. « Libres comme le roi, » disent ils d’eux mêmes. : aussi aiment ils le roi, mais le roi libre, el rey netto, comme le patron naturel de leurs propres libertés : seulement, à ce roi qu’ils proclament comme un principe absolu ; ils refusent sur eux le droit d’impôt et le droit de service militaire.

En stimulant leur fierté et leur orgueil, on peut les rendre capables de tous les héroïsmes ; mais ils ne feront rien au nom de la discipline. Quelques jours après son avènement, Zumalacarregui voulut les conduire dans la Ribera pour stimuler l’émulation insurrectionnelle des habitans ; mais ils s’habituèrent si bien aux doux fruits de la plaine, au vin généreux de Péralta, à l’hospitalité prodigue qui les accueillait partout, que l’autorité de leur chef fut complètement méconnue lorsqu’il donna l’ordre du départ. Il fallut que Zumalacarregui, pour les entraîner, leur dît qu’il y avait des insurgés à secourir et des christinos à surprendre. Les Navarrais ne comprennent point l’honneur militaire comme les soldats d’une armée ordinaire ; ils ne mettent même aucun scrupule à fuir devant l’ennemi au milieu du combat. Ce n’est pas qu’ils redoutent le danger : ils ne veulent point qu’il soit dit qu’ils ont eu le dessous dans la lutte ; ils trouvent la fuite moins déshonorante qu’une défaite. Lorsque vous les croyez en déroute, ils cherchent un endroit plus avantageux pour y attendre leurs adversaires. Faites leur espérer l’honneur de vaincre, ils feront vingt lieues tout d’une traite pour atteindre le lieu de la rencontre. Sans cela, ils se débandent et rentreront chez eux, jusqu’à ce qu’un intérêt commun de vengeance, remplaçant l’espoir de la victoire, les rassemble de nouveau. Certes, les exécutions faites dans les villages carlistes par les christinos ont autant contribué à ranimer l’insurrection que le prestige exercé par Zumalacarregui sur les insurgés.

Ce qu’il y a de force native et de grandeur primitive dans la population vasco navarraise fournirait d’innombrables thèmes à une épopée héroïque digne du romancero. Il arrivait souvent, dans la dernière guerre civile, que des mères, après avoir perdu un mari et un fils, venaient solliciter du général, au nom des malheurs déjà éprouvés, l’honneur de sacrifier leur dernier enfant à la cause commune. Et ce père qui disait à son fils qu’on lui rapportait mourant sur la route de Saint Sébastien : «  Je me réjouis de te voir, mourir, pour notre cause, » est connu de toute l’Europe. Ces hommes énergiques apportent du reste le même stoïcisme de sentiment dans la joie que dans la douleur. On se figure peut être que, durant les calamités et les horreurs de la lutte contre les christinos, l’aspect de cette population a dû être morne et désolé ; au contraire, jamais les habitans de la Navarre ne furent plus gais et plus enclins aux réjouissances. Il n’était pas rare de voir des villes et des villages, que les peseteros et les carabiniers christinos venaient de mettre à sac le matin, secouer le soir même leurs cendres et voiler leurs désastres pour accueillir en habits de fête les volontaires carlistes qui s’avançaient. Les rues se jonchaient de fleurs, les fenêtres étaient pavoisées, on agitait les écharpes et les mouchoirs, et, la nuit venue, les doux refrains et les bruyantes rondas réveillaient partout les échos réjouis. C’était alors une fureur d’amusemens et de plaisir, devenue plus ardente entre les massacres de la veille et les dangers du lendemain. La guerre a passé bien des fois sur cette contrée sans en altérer le caractère primitif. La population vit dans la guerre civile comme dans son élément. Elle y est si bien habituée, qu’elle subsiste uniquement de quelques galettes de sarrasin avec du piment et des oignons, tant que durent les hostilités, afin d’être toujours en mesure de fournir assez de rations aux deux partis qui se disputent la victoire.

Naturellement, les femmes sont constamment mêlées à tous les actes de cette existence pleine d’émotions et de dangers. Braves et fortes comme des hommes, les Navarraises sont sensibles et dévouées comme des héroïnes de roman. Bien des fois les jeunes filles demandaient pour époux des soldats blessés, uniquement parce qu’ils avaient reçu de belles blessures, et rarement les parens refusaient de souscrire à ces singulières exigences de patriotisme amoureux. Outre qu’elles labouraient la terre pendant que les hommes se battaient, les femmes avaient souvent pour mission de conduire des convois : on les voyait (1 mots illisible) sur les champs de bataille, à travers les balles, pour enlever les blessés, pour porter des rafraîchissemens ou distribuer des cartouches aux combattans et les exalter par leur présence. Combien de fois Zumalacarregui n’a t il pas dû la victoire à leur intervention dans le combat !

Zumala comprit fort bien tout ce que la Navarre, hommes et pays présentait d’inconvéniens et d’avantages. Il se mit immédiatement en mesure de parer aux uns et de profiter des autres. Outre les jeunes gens disponibles pour la guerre, il y avait en Navarre les vétérans de la guerre de 1812 et ceux de l’armée de la Foi de 1823. De ces vieux guerrilleros, les uns avaient été incorporés dans les terceiros ou milice provinciale, les autres s’étaient faits ou douaniers ou contrebandiers. C’est avec ces deux élémens des vieilles guerres que Zumalacarregui forma les premières compagnies de son fameux bataillon des Guides de Navarre, qui servit toujours d’escorte au général, laissant du sang à tous les combats et se renouvelant régulièrement tous les quatre mois par la mort, soldats et officiers. Ces compagnies d’élite, toujours tenues au grand complet, furent constamment lancées à travers les colonnes de l’armée christine, et les détruisirent successivement en s’épuisant elles mêmes à mesure, de telle sorte que de huit cents hommes dont le bataillon fut composé, au bout de deux ans il n’en restait peut être pas vingt de la première formation.

L’admission dans les cadres de ce bataillon d’élite fut considérée comme une récompense militaire durant tout le cours de la guerre. Les cadres en furent successivement remplis avec les volontaires qui se distinguaient dans les autres bataillons, avec les sous officiers christinos faits prisonniers ou transfuges, et que Zumalacarregui incorporait seulement comme simples soldats. Lorsqu’un officier avait démérité dans l’armée carliste, Zumala le rejetait également sans grade dans les compagnies des Guides. Une fois lancé par le général qui le tenait pour ainsi dire à la main, ce bataillon ne revenait jamais sans avoir fait sa trouée dans les rangs ennemis, pareil à cette fameuse colonne de Maison Rouge qui laboura l’armée anglaise à Fontenoy, comme un boulet de canon.

Outre les Guides, Zumala forma trois autres bataillons de Navarre. Les cadres de ces bataillons furent bientôt remplis, car on s’était aperçu en Navarre qu’un véritable homme de guerre présidait à l’organisation des bandes insurgées. Tout cela donna au général carliste un effectif de trois mille hommes. C’était autant qu’il en fallait pour commencer à tenir la campagne en partisan dans un pays aussi accidente que la Navarre. Du reste, il est à remarquer que Zumalacarregui n’opéra presque jamais avec plus de trois mille hommes, bien que ses succès lui aient permis de disposer plus tard de plus de trente mille soldats. Il disait même, dans l’hypothèse d’une intervention française qu’il redoutait, qu’il licencierait dans ce cas toute son armée, pour tenir les montagnes avec son bataillon des Guides et cinq autres bataillons, comme l’avait fait Mina lors de, la guerre de l’indépendance. Dans de pareilles guerres, c’est l’exiguïté même des moyens employés qui fait souvent la grandeur des résultats obtenus. C’est avec moins de trois mille hommes que Mina, El Manso et El Pastor (Jauregui) ont paralysé tous les efforts des triomphantes armées de Napoléon.

Avec trois mille hommes, Zumalacarregui pouvait disposer de l’ennemi à son gré ; avec trente mille hommes, c’est l’ennemi qui aurait disposé de lui. Les populations se seraient vite épuisées à nourrir une armée de trente mille hommes, et, pour s’en débarrasser plus tôt, elles l’auraient trahie : cette armée, dans de pareilles conditions, n’aurait point été libre de refuser la bataille ; elle aurait été obligée d’attaquer l’ennemi sur son terrain pour ne point peser trop long temps sur une population appauvrie. Inférieure par l’armement et la discipline à une armée, régulière, la défaite pour elle aurait précédé le combat. C’est ce qui allait arriver précisément aux volontaires des provinces basques, qui, agglomérés au nombre de vingt mille à Oñate, se dispersèrent à l’approche de la petite armée de Saarsfield et tombèrent, détachemens par détachemens, aux mains des cavaliers qui les poursuivirent. Avec trois mille hommes, au contraire, répartis par compagnies ou par bataillons dans les vallées, Zumalacarregui devenait insaisissable et faisait à ses adversaires plus puissans une nécessité de le poursuivre, sous peine de voir l’opinion publique se déchaîner contre eux. Il ménageait ainsi, en se les conciliant, les contrées que ses adversaires épuisaient, et, toutes les fois qu’il avait besoin d’un engagement pour remonter le moral de l’insurrection, il pouvait attirer les ennemis sur le terrain qu’il avait choisi dans une contrée où les positions militaires abondent sur tous les chemins, défilés déjà célèbres, lieux d’embuscade inévitables : Salinas, Borunda et Lecumbéri, sur la route de Pampelune à Vittoria ; Carascal, sur la route de la Ribera ; Peña Serrada, aux avenues de Logroño ; Pencorbo, sur la route de Vittoria à Burgos ; les Deux Soeurs ; sur la route de Saint Sébastien, etc.

Zumalacarregui, connaissant bien le terrain, résolut donc de forcer les constitutionnels à obéir, sans qu’ils s’en doutassent jamais au plan de campagne qu’il s’était lui-même tracé. En résumé, ce plan consistait à détruire en détail l’armée ennemie tout en ayant l’air de se faire battre par elle. Il sut attirer les christinos après lui en leur laissant toujours les honneurs du champ de bataille. Plusieurs fois on put croire à Madrid que l’insurrection était finie ; mais, le lendemain, on apprenait avec étonnement qu’un régiment égaré avait été écrasé dans une embuscade par un ennemi invisible, qu’un convoi avait disparu on ne savait comment, qu’une garnison s’était révoltée parce qu’elle n’avait point reçu de ravitaillement. Un jour, on publia à Vittoria l’importante nouvelle de la destruction complète des insurgés, dont les misérables restes s’étaient, après leur déroute, dispersés dans les montagnes. Zumalacarregui apprit aussitôt ce bruit par ses espions : toute une population était complice de cet espionnage. Le lendemain, il faisait irruption sur Vittoria étonnée et confondue ; peu s’en fallut même qu’il ne s’en rendît maître. Vittoria dut son salut à un petit clairon : les volontaires, entendant une fanfare hostile, craignirent d’être enveloppés et s’enfuirent ; mais l’effet était obtenu. Il fallut bien se remettre à la poursuite de cet ennemi qu’on disait détruit. Alors Zumalacarregui, attirant les christinos sur la trace d’un de ses détachemens, se portait avec le reste de ses troupes sur un point éloigné pour y faire un coup de main ou bien il surprenait les derrières de l’ennemi par une contre marche rapide. Un combat s’ensuivait. Les christinos conservaient le champ de bataille et dataient de leur bivouac leur bulletin de victoire, mais Zumalacarregui leur emportait en fuyant quelques fusils et quelques paquets de cartouches dont il avait besoin ; le lendemain il se faisait encore battre plus loin, mais toujours à leurs dépens.

D’ailleurs, le chef carliste n’aurait pu tirer aucun parti d’une victoire complète dans la pénurie de ressources où il était. Aussi mit il tout son génie militaire à choisir si bien le lieu du combat, qu’il pût toujours retirer ses troupes sans encombre, une fois les bénéfices du combat obtenus. Ses dispositions étaient toujours si bien prises, que tout le servait, même le hasard, que tout lui profitait, même la défaite. Lorsqu’il prit le commandement des bandes fugitives de Logroño, tout était à organiser, tout était à créer, hommes et ressources. Il prit tout sur lui ; mais il voulut savoir du premier coup s’il pouvait compter sur ses troupes. C’est pourquoi il leur tint le rude et terrible discours que nous avons cité. L’argent, ce nerf de la guerre, manquait absolument ; par conséquent, le nouveau chef ne pouvait rien tirer de l’étranger, ni les munitions, ni les vivres, ni l’équipement dont ses soldats improvisés étaient dépourvus, et que la province était trop pauvre pour leur fournir. Il fallut tout prendre sur l’ennemi, comme il l’avait dit. Pour cela, le hardi partisan ne pouvait compter sur des recrues, sans discipline pour résister, sans armes pour attaquer, et qu’il fallait peu à peu habituer au feu, afin de les aguerrir sans les rebuter. Il appela donc à lui d’abord les vieux contrebandiers et douaniers (aduaneros) que la guerre allait laisser sans ouvrage ; il les distribua par partidas de douze et quinze hommes autour des villages occupés par les christinos, avec ordre d’enlever les soldats égarés, de tirailler sur les flancs des colonnes ennemies en se cachant derrière des rochers inaccessibles et surtout d’empêcher les maraîchers d’apporter aucun approvisionnement aux garnisons isolées. Ces limiers étaient si bien dressés que bientôt les christinos se virent forcés d’employer des colonnes de mille et de quinze cents hommes pour protéger le ravitaillement d’une garnison de deux ou trois cents hommes, ou bien d’abandonner les villages occupés. Dans le premier cas, les convois étaient inévitablement vendus aux défilés des routes et des sentiers ; dans le second cas, c’était à Zumalacarregui que les villages évacués par les garnisons tenaient compte de leur délivrance, ce qui augmentait, son prestige en agrandissant proportionnellement ses moyens d’action.

Dans la guerre de montagne, il est rare qu’on ait à combattre en ligne. Aussi est il avantageux de fractionner le commandement, afin de laisser aux corps détachés plus de liberté d’action. C’est ce que Zumalacarregui a compris mieux qu’aucun autre homme de guerre. Il prit pour cadre d’organisation le bataillon à la place du régiment ; il habitua même les compagnies à se mouvoir hors du cadre du bataillon, en donnant aux capitaines une responsabilité relative plus grande, de telle sorte que les compagnies ne se démoralisaient jamais dans une retraite, quand elles se trouvaient séparées de leur corps principal. C’est cette organisation par bataillon que avons adoptée nous-mêmes, lorsque nous avons formé les chasseurs de Vincennes en vue d’une guerre dans la Kabylie. Et, pour le dire en passant, cette organisation spéciale a déjà produit des résultats si avantageux, qu’avec les chasseurs de Vincennes, la France n’aurait plus à craindre, dans une guerre de Navarre, de voir se renouveler les désastres de l’empire.

Zumalacarregui avait adopté, pour l’équipement de ses bataillons, à la place de la giberne, boîte à cartouches fixée sur le devant, de façon à éviter la gêne que cause la giberne au tirailleur, soit dans la marche, soit pour la prise de la cartouche. Il avait aussi bruni le canon des fusils, dont l’éclat trahit souvent le soldat dans une marche de nuit ou dans une embuscade. C’est pour ce même motif sans doute qu’au lieu du shako, il conserva à ses volontaires le berret rond national ou boïna. Les volontaires carlistes, ainsi équipés ; firent souvent des marches de quinze lieues, au cœur de l’hiver, sans autre chaussure que l’alpargata, sandale à semelle de chanvre nouée à la cheville par des rubans de laine.

On connaît maintenant la scène, les acteurs et le plan de ce drame militaire. Il ne reste plus qu’à voir Zumalacarregui à l’œuvre.


II

Les insurgés des provinces basques, chassés de Vittoria et de Bilbao par Saasfield, dispersés à Oñate presque sans combat, vinrent chercher un refuge auprès de Zumalacarregui, dans les défilés de la Borunda. La déroute de ces vingt mille volontaires frappa de stupeur les provinces insurgées ; mais elle ne fit que confirmer le nouveau chef de l’insurrection navarraise dans le projet qu’il avait arrêté de n’agir qu’avec de petits corps détachés contre les troupes régulières des christinos. Il refusa donc la coopération des fugitifs d’Oñate, leur conseilla de retourner dans leurs districts respectifs et de s’y tenir en armes ; puis, avec ses trois bataillons à peine formés et ses deux compagnies des Guides, il attendit l’arrivée de Saarsfield sur la route de Pampelune.

Le vieux général Saarsfield était le plus habile militaire de toute la Péninsule. Le plan de campagne qu’il avait conçu contre les carlistes inquiétait beaucoup Zumalacarregui ; heureusement pour le chef carliste, il avait été seul à le comprendre. Ce plan consistait à laisser l’insurrection se développer, et à attendre que les insurgés, devenus plus entreprenans par l’inaction même de leurs adversaires, se fussent massés sur un centre d’opérations où l’on pût tomber sur eux et les détruire du premier coup. Ce plan avait déjà réussi contre les insurgés de la Vieille Castille, et venait de réussir également contre les insurgés des provinces basques. Peut-être aurait-il réussi même contre Zumalacarregui, si l’impatience du gouvernement de Madrid et les criailleries des journaux n’eussent forcé Saarsfield à donner sa démission.

Au lieu de disputer le passage du ravin d’Etcharri-Aranaz à Saarsfield, qui s’avançait vers Pampelune, où il devait abandonner le commandement de l’armée à son successeur, le général Valdès, — Zumalacarregui battit en retraite sans combattre. Les christinos se mirent à sa poursuite. C ’est ce qu’il voulait : il lui importait de n’être pas laissé tranquille, afin d’épuiser l’ennemi dans des fatigues vaines ; mais la neige tombait ; le temps était affreux, on était en plein décembre : aussi, malgré la bonne volonté que le chef carliste mit à se faire poursuivre, les christinos perdirent ses traces.

Saarsfield entra à Pampelune ; à peine installé ; il dut en sortir : Zumalacarregui venait de lui être signalé entre Puente-la-Reyna et Estella, à Dicastillo, dans la vallée de la Solaña sur le versant méridional du Montejurra. Alors seulement le vieux général constitutionnel comprit à qui il avait affaire. Zumalacarregui le fatigua pendant trois jours à sa poursuite par des marches et des contre-marches merveilleuses, échappant aux atteintes de son ennemi tout en se tenant constamment à sa portée, reparaissant aux endroits où Saarsfield l’avait cherché la veille, ayant l’air de le poursuivre lui-même lorsqu’il ne cherchait qu’a l’éviter. Cette course de trois jours au cœur de l’hiver dans laquelle les deux généraux avaient lutté d’habileté mit sur le flanc la colonne poursuivante, et l’on calcula que Saarsfield avait fait deux fois plus de mouvemens que son adversaire. Le vieux général, bien édifié sur le compte de Zumalacarregui, revint a Pampelune pour n’en plus sortir, laissant le commandement de sa division à Lorenzo.

Après avoir prouvé qu’il savait échapper à ses adversaires, Zumalacarregui devait prouver qu’il pouvait les combattre et qu’il saurait les vaincre. Son ascendant sur les insurgés était à ce prix. Il se résolut donc à un engagement, et il attira sur le terrain qu’il avait choisi la colonne de Lorenzo, que le colonel Oraa venait de rejoindre avec une division de l’armée d’Aragon. Dans cet engagement, il savait bien qu’il serait vaincu ; il prit même ses dispositions pour ne point garder le champ de bataille, s’il était vainqueur. Il regardait par-delà le combat, comme on va le voir. L’endroit qu’il avait choisi semble avoir été de tout temps prédestiné aux batailles. C’est Asarta dans la vallée de Berrueza, sur une route dominée par des rochers couverts de bois et qui débouche au pont d’Arquijas sur l’Ega Cette position avait été déjà fatale, d’abord à Mina qui en avait été rudement chassé par les Français durant la guerre de l’indépendance, puis à Quesada, qui y avait été vaincu par les constitutionnels en 1822. Zumalacarregui devait lui-même y retourner trois fois avec des fortunes diverses.

Cette fois, le combat s’engagea le 29 décembre 1833, par une matinée pure et brillante. S’il ne fut pas long, les volontaires du moins se battirent plus résolument peut être que leur chef ne l’espérait : ils tinrent ferme jusqu’à ce que leurs cartouches furent épuisées. Alors Zumalacarregui, avant qu’ils fussent entamés, les fit replier en bon ordre derrière le pont d’Arquijas d’où il les conduisit dans la vallée des Amescoas. Il savait fort bien que les christinos n’oseraient l’y suivre. Lorenzo n’en publia pas moins un bulletin triomphant. L’exagération était habituelle aux deux partis : si tous les soldats portés comme morts par les généraux espagnols dans leurs dépêches avaient été réellement tués dans les batailles, ta population tout entière de l’Espagne n’aurait pas suffi à cette guerre civile.

Comme Lorenzo et Oraa n’avaient pas poursuivi les carlistes dans les Amescoas, et qu’au contraire ils : étaient restés deux jours après la bataille avant de rentrer à Los Arcos, l’effet moral du combat d’Asarta ne manqua pas de tourner en faveur de Zumalacarregui Ce qu’il avait prévu arriva. Après l’engagement d’Asarta, de nouveaux volontaires vinrent le joindre de tous côtés à Guezalaz, au-dessus d’Estella, et les riches propriétaires des vallées, qui jusque-là s’étaient tenus à l’écart, s’engagèrent enfin dans une cause qui promettait d’être si bien défendue.

Les premières opérations de Zumalacarregui eurent pour résultat à Madrid la chute d’un ministère, le rappel de Saarsfield, une levée de vingt-cinq mille hommes. – Une nouvelle campagne allait s’ouvrir avec l’année 1834. Le général carliste avait pris pour quartier de réserve les Amescoas, étroite vallée encaissée entre deux sierras et protégée de tous côtés par des défilés dangereux. Cette vallée, renfermant dix hameaux, est située entre Pampelune et Salvatierra à trois lieues de l’une et de l’autre ville, à la même distance d’Ëstella et a six lieues de Vittoria. De là, Zumalacarregui pouvait facilement rayonner sur tous les centres d’opération de ses adversaires sans courir lui-même le risque d’être écrasé, dans sa retraite.

Le commandant en chef Valdès, croyant que l’intention des insurgés navarrais était de porter le théâtre de l’insurrection sur la Basse-Navarre, qui s’étend de Pampelune à l’Èbre, envoya de Vittoria l’ordre à Lorenzo et Oraa de couvrir la ligne de Puente-la-Reyna et d’Estella. Le projet de Zumalacarregui était, au contraire, de porter le centre de ses opérations du côté de Lumbier, sur le terrain plus couvert des vallées intérieures. Aussi, pendant que l’ennemi était occupé aux travaux de la défense du côté d’Estella, Zumalacarregui fit une pointe rapide vers le nord, rallia aux intérêts de l’insurrection les vallées de Salazar, d’Ayescoa et de Roncal, qui jusque-là avaient résisté, et revint à Lumbier, où il prévoyait que l’ennemi accourrait à sa rencontre. Les vallées que le chef carliste venait de désarmer et de soumettre en passant.pouvaient, comme les Amescoas, devenir un lieu de refuge pour les insurgés ; elles avaient déjà rempli le même office pour les volontaire de 1811 et de 1822 ; elles avaient en outre pour Zumalacarregui l’avantage de couvrir la vallée du Bastan ; où il envoyait ses recrues, ses dépôts, et où siégeait la junte insurrectionnelle de Navarre, sous la protection des volontaires du brigadier Sagastibelza.

À Lumbier, Zumalacarregui se joua des poursuites de Lorenzo et d’Oraa, comme il s’était joué de la poursuite de Saarsfield à Dicastillo, de telle sorte que les colonnes christines, attirées sans cesse par l’appât d’une rencontre toujours évitée, rentrèrent dans leurs cantonnemens plus épuisées par la fatigue, plus maltraitées par les neiges et les privations qu’elles ne l’auraient été par une déroute. Dans le même temps qu’il amusait l’ennemi au moyen des deux colonnes volantes de Zubiri et d’Iturralde, Zumalacarregui, à la tête d’un troisième détachement qu’il avait su rendre invisible, s’emparait dans l’Ayescoa de la fabrique d’Orbaiceta, qui lui livrait un canon, deux cents fusils et cinquante mille cartouches.

Il en sera toujours ainsi avec cet homme extraordinaire. Ce n’était point seulement pour fatiguer ses adversaires qu’il imaginait ses marches et contre-marches fabuleuses ; c’était tantôt pour éloigner l’ennemi du point qu’il voulait précisément attaquer et surprendre, tantôt pour revenir le soir au même village d’où les christinos l’avaient chassé le matin, de façon à faire croire aux populations qu’il les avait vaincus dans l’intervalle, tantôt pour déjouer une combinaison stratégique concertée entre les chefs des colonnes ennemies. Une fois qu’il était parvenu à mettre ainsi de la confusion dans les mouvemens de ses adversaires, Zumalacarregui exécutait une de ces marches de nuit que des Navarrais seuls peuvent faire, et qui le portaient souvent à quinze lieues de l’endroit où il avait été vu la veille. C’est alors que les garnisons surprises tombaient en son pouvoir, que Vittoria épouvantée se barricadait dans ses rues envahies ; c’est alors que les riches villages de l’Ebre, qui pouvaient se croire hors d’atteinte, voyaient leurs greniers pris d’assaut par un ennemi venu on ne savait d’où.

Bientôt les christinos furent si bien démoralisés par les changemens à vue qu’opérait le chef carliste, que, lorsqu’ils remportaient sur lui un avantage, ils n’osaient jamais profiter de la victoire en le poursuivant dans sa retraite, dans la crainte où ils étaient que cette retraite ne fût une embûche ou un stratagème préparé. Il faut dire aussi que Zumalacarregui fut merveilleusement aidé contre ses adversaires par une population dont chaque membre était un espion et un messager. Il y avait dans tous les villages une véritable conscription de messagers : chacun devait partir à son tour lorsqu’une dépêche arrivait. Le transport de ces dépêches, venant du camp carliste ou y allant se faisait ainsi de village en village avec une rapidité merveilleuse. Zumalacarregui était toujours averti à temps des mouvemens de l’ennemi, et il était sûr que les ordres qu’il avait à transmettre au loin arriveraient à propos et fidèlement. Il n’y a pas d’exemple qu’un seul de ces messagers volontaires ait trahi. Un fait prouvera jusqu’à quel point allait cette obéissance fidèle des contrées insurgées. Zumalacarregui fit une circulaire aux municipalités, par laquelle il défendait, sous peine de mort, de donner aucun avis, soit verbal, soit écrit, aux christinos. Tout individu aux mains de qui tomberait cette circulaire était tenu de la signer pour prouver qu’il en assumait la responsabilité. Eh bien ! cette circulaire passa dans tous les villages occupés par les christinos ; elle pénétra même dans le Haut-Aragon et elle revint, au mains de Zumalacarregui couverte de signatures. Aucun n’avait refusé cette responsabilité qui pouvait le perdre, et personne ne s’était rencontré pour livrer à l’ennemi ceux qui avaient signé.

Ainsi, le chef carliste savait toujours où trouver ses ennemis tandis que ceux-ci étaient dans une ignorance complète à son égard. Il pouvait même pénétrer souvent dans leurs desseins par l’interception de leurs dépêches. Ces dépêches, en effet, tombaient presque toujours dans ses mains, soit qu’elles lui fussent livrées par les messagers même des christinos, soit qu’elles fussent interceptées par les aduaneros qu’il avait répandus dans le pays par partidas de douze ou quinze hommes. Ces aduaneros ne rendirent pas seulement à Zamalacarregui le service de bloquer les villages occupés par les christinos et de surveiller la marche de leurs colonnes : le chef carliste les envoyait souvent au milieu de la nuit, vers le bivouac ennemi pour réveiller coups de fusil les christinos, déjà harassés par les combats et la marche de la journée. Ceux-ci, croyant à une attaque nocturne, passaient, alors toute la nuit sous les armes. C’est par tous ces moyens que Zumala parvint à donner les proportions d’une guerre sérieuse à ce qui n’aurait été sans lui qu’une guerrilla inconsistante.

Valdès était venu en aide à ses deux lieutenans découragés ; mais il ne fut pas plus heureux qu’Oraa, et Lorenzo : il ne put jamais parvenir à entamer Zumalacarregui, malgré tous ses efforts et ses grands déploiemens de force. Devant ses insuccès et les attaques dont il était l’objet de la part des journaux de Madrid, il dut se retirer, comme son prédécesseur. Saarsfield ; Quesada lui succéda. Valdès disposait de douze mille hommes ; on en donna vingt mille à Quesada. Par cette augmentation successive de.forces, on peut comprendre quels progrès avait faits l’insurrection.

Quesada venait de pacifier la Vieille Castille, qu’il commandait comme capitaine général. Il avait déjà ouvert des correspondances avec les provinces insurgées, où ses antécédens royalistes lui avaient créé de nombreuses relations. Quesada, en effet, avait commandé en 1821 comme général apostolique ces mêmes insurgés qu’il venait combattre aujourd’hui comme général constitutionnel. Les principaux chefs de l’insurrection actuelle, Zumalacarregui, Eraso, Iturralde, Saraza, Gomez., Goñi, avaient servi sous ses ordres, et Quesada avait fait espérer au gouvernement de Madrid que ses anciens lieutenans reconnaîtraient sa voix et subiraient son influence. Ce fut là ce qui décida sa nomination au poste de général en chef de l’armée du nord à la place de Valdès.

Voici quelle était la position des carlistes au moment où Quesada ouvrit la campagne du printemps de 1834 : aux trois divisions de Linarès, d’Oraa et de Lorenzo ; fortes de dix mille hommes, Zumalacarregui avait à opposer les cinq bataillons de Navarre, les Guides et trois cents chevaux, en tout quatre mille hommes environ. Il correspondait en Guipuzcoa avec Guidebalde, qui avait trois bataillons à opposer aux peseteros et chapelgorris de Jauregui (El Pastor), si fameux par leurs déprédations et leurs excès ; en Alava et en Biscaye, il correspondait avec Uranga, Villaréal et Zavala, qui disposaient de dix bataillons contre les forces supérieures d’Espartero, d’Iriarte et d’Osma. Les christinos avaient en outre les garnisons des places fortes et deux corps d’observation sur l’Èbre et sur l’Aragon.

Quesada prit l’offensive en se portant sur Lumbier avec toutes ses forces. C’était dans les premiers jours de mars. Zumalacarregui engagea son adversaire à la poursuite de la division Eraso, qui se dirigea vers le Bastan, tandis que lui-même se faisait poursuivre vers Estella par la division Lorenzo. Quesada apprenait, quelques jours après, la défaite de Lorenzo, que Zumalacarregui poursuivit l’épée aux reins jusqu’aux portes d’Estella ; mais à peine le général christino, revenant sur ses pas, eut-il rejoint Lorenzo, qu’il apprenait de nouveau l’irruption de son adversaire sur Vittoria. Zumalacarregui avait fait dix-huit lieux dans la nuit. Pendant qu’on le cherchait dans l’Alava, Zumalacarregui était déjà à l’extrémité opposée, sur la frontière de l’Aragon. Il fallut l’y suivre ; mais alors il était dans la Borunda. Quesada, Oraa et Linares se réunirent pour l’y enfermer. Cette fois encore il n’était plus temps. Alors les généraux christinos se réunirent contre Eraso, ne pouvant atteindre Zumala. Celui ci, pour délivrer Eraso par une diversion hardie, passa l’Ébre et surprit Calahorra. Eraso était délivré. Zumala, ayant repassé l’Ebre avant que ses adversaires eussent pu lui couper la retraite, se jeta dans les montagnes d’Alda, dans la Berrueza. Les trois divisions qui suivaient sa piste l’y cernèrent : il glissa dans leurs mains pendant la nuit par le port de Contrasta, occupé cependant par la division d’Oraa. Après avoir bien fatigué l’ennemi par ces courses épuisantes, Zumala alla ravitailler ses troupes dans le Bastan, pendant que Quesada se reposait à Vittoria. Cependant, lorsque celui ci voulut revenir à Pampelune, le 21 avril, Zumala était déjà là pour lui en fermer la route quoiqu’avec des forces bien inférieures. Quesada, sorti le matin de Salvatierra à la tête de ses troupes d’élite et suivi d’un convoi considérable, s’avançait par la route royale de Pampelune, quand Zumalacarregui, venant d’Etcharri-Aranaz, atteignit le hameau d’Iturmendi, où les deux avant-gardes se heurtèrent. Comme Zumala prit aussitôt l’offensive, Quesada se figura que son adversaire l’attaquait avec toutes ses forces, tandis que, par le fait, le chef carliste n’avait que cinq bataillons, dont deux d’Alava, déjà fatigués par une marche forcée, Déconcerté par cette attaque imprévue, Quesada ne sut que résoudre. Au lieu de se porter en avant pour s’abriter derrière les postes fortifiés qui protégeaient la route, et rougissant de retourner vers Salvatierra, il se jeta à droite sur le chemin qui d’Alsassua conduit à Segura, à travers les bois et les défilés. Les Navarrais y eurent bientôt atteint leurs adversaires, moins agiles. À la sortie du bois d’Alsassua, ils rencontrèrent l’arrière-garde, qui leur résista bravement, sous la conduite d’O’Donnel, fils unique du comte d’Abisbal, qui fut fait prisonnier. La résistance héroïque de cette arrière-garde sauva la colonne de Quesada d’une complète destruction. À neuf heures du soir, les christinos, poursuivis et battus, arrivaient à Ségura, d’où Quesada, ne se croyant pas encore en sûreté, les conduisit en désordre jusqu’à Villafranca, en Guipuzcoa.

À partir du combat d’Alsassua, Zumalacarregui ne cessa pas de prendre l’offensive contre son adversaire décontenancé, et, à son tour, il voulut faire courir Quesada. À Maestu, il faillit le faire prisonnier dans une attaque de nuit. Quelques jours après, au commencement de mai, Quesada ; renonçant à tout espoir de battre Zumala, voulut du moins tenter un coup qui retentit à Madrid. Il prit le chemin du Bastan à la tête de trois mille hommes, dans l’intention de surprendre et d’enlever la junte de Navarre qui siégeait à Élisondo ; mais, lorsqu’il voulut retourner à Pampelune, après avoir échoué, dans son projet, Zumala l’attendit à Belate pour lui en fermer la route. Quesada, n’osant affronter la rencontre des carlistes, fit un long détour pour gagner Pampelune par la route du Guipuzcoa. Arrivé a Tolosa, il se fit accompagner par la colonne de Jauregui ; mais, pendant ce long trajet, Zumala eut le temps de s’établir près de Lécumberri, au port d’Aspiroz, et là, comme à Alsassua, comme à Belate, il s’interposa entre Pampelune et Quesada. Celui ci se retira encore vers Vittoria.

Comme il fallait passer cependant et rentrer à Pampelune sous peine de servir de fable à ses ennemis de Madrid et de Navarre, Quesada fit parvenir au brigadier Linarès l’ordre de sortir de Pampelune avec sa division pour venir à sa rencontre. Zumalacarregui, à qui rien ne restait inconnu, apprit l’ordre envoyé à Linares. D’Etcharri-Aranaz, où il était posté, il se porta aussitôt à Irurzun, aux environs mêmes de Pampelune. Linarès, sortant de la ville au point du jour, heurta l’avant-garde carliste, près de l’auberge de Gulina, entré Eriée et Irurzun. Le combat fut opiniâtre et meurtrier : on se battit pendant six heures sans lâcher pied ; mille hommes restèrent sur le champ de bataille. Les carlistes, n’ayant plus de munitions, se battaient encore à l’arme blanche, quand Zumalacarregui ordonna la retraite. Linarès rentra à Pampelune, où Quesada put enfin arriver sans encombre ; les carlistes n’ayant plus de poudre pour lui disputer le passage. – Ce fut la fin du commandement de Quesada. De toutes les menaces qu’il avait faites, ce général ne put en exécuter qu’une seule : ce fut la rigoureuse application de la loi martiale contre les insurgés faits prisonniers. Tous étaient invariablement fusillés. Zumalacarregui dut user des représailles, et s’il y mit plus de ménagemens que son adversaire, c’est qu’il avait à craindre qu’à défaut de prisonniers, celui-ci ne s’en prît, dans ses vengeances, aux familles mêmes des insurgés en son pouvoir, ce qui ne manqua pas d’arriver. L’histoire ne saurait flétrir avec trop de sévérité ces horribles exécutions qui ensanglantèrent et déshonorèrent la victoire dans cette guerre de Navarre où le soldat, qui avait amnistié l’ennemi au milieu du combat, fusillait froidement le prisonnier après la défaite. Ces atrocités étaient poussées si loin des deux côtés, qu’elles firent plus de victimes que les combats. Que de scènes touchantes ou sublimes dans ce drame lugubre des vengeances politiques ! Jamais, dans aucun temps, plus d’héroïsme ne racheta plus de férocité. Ce ne fut qu’un an plus tard que la convention Elliot vint faire reconnaître les droits de la civilisation dans cette guerre de sauvages, et même cette convention tardive ne fut pas toujours observée fidèlement.


III

Nous touchons au moment le plus critique de l’histoire de Zumalacarregui. Le général Rodil, à la tête de l’armée qui venait d’envahir le Portugal et de forcer don Carlos à. chercher un refuge à bord d’un vaisseau anglais, avait pris le commandement des mains de Quesada.

Le traité de la quadruple alliance était mis à exécution. La France et l’Angleterre bloquaient les deux mers pour empêcher toute communication de l’extérieur avec les provinces insurgées, et la division du général Harispe se tenait en observation devant les Pyrénées. Les carlistes, épuises par la lutte ne pouvaient, faute d’armes, équiper de nouveaux bataillons. Ils manquaient même de poudre, à ce point que la prise de quelques caisses de munitions équivalait pour eux au gain d’une bataille. Aussi Zumalacarregui devint-il si ménager, qu’il ne distribuait les cartouches à sa troupe qu’une demi-heure avant l’action, et jamais il n’en donnait plus de dix à chaque volontaire. On est souvent surpris qu’à la suite d’un engagement où les christinos, avaient été mis en déroute, Zumalacarregui ne les ait pas poursuivis : c’est qu’alors les cartouches étaient épuisées. Il a dû bien des fois renoncer à une victoire certaine, parce que les moyens de l’achever lui manquaient. Les carlistes étaient obligés de fabriquer eux mêmes leur poudre, et depuis trois mois ils attendaient le jour où la fonte de leur premier canon serait achevée. La chaussure même leur manquait : le chanvre de leurs sandales s’était bien vite usé durant leurs campagnes d’hiver et leurs courses perpétuelles, et la plupart marchaient pieds nus sur la terre détrempée, afin de conserver leurs chaussures en lambeaux pour les sentiers plus rudes des montagnes.

Lorsque Rodil parut dans la Navarre à la tête de son brillant état-major, où se trouvaient tous les jeunes généraux de l’Espagne, menant avec lui une armée toute fraîche, et déjà mise en haleine par sa facile pagne en Portugal, le découragement s’empara des provinces insurgées. Les christinos traînaient après eux un immense matériel de guerre ; ils avaient garnison dans toutes les villes ; il occupaient toutes les places fortes et tous les marchés Leurs généraux Osma, Espartero et Jauregui dominaient les provinces basques ; Oraa, Lorenzo et Linares tenaient toute la Navarre en échec, de sorte qu’avec les nouveaux contingens qu’il amenait, Rodil allait pouvoir agir à la tête d’une armée de quarante mille hommes, y compris les garnisons. Dans ces circonstances désespérées. Zumala voulut montrer qu’il avait foi en lui pour donner aux insurgés foi en eux mêmes. Il fit ce qui avait déjà fait au camp d’Arronitz après la défaite de Santos Ladron, ce qu’il avait fait à Lumbier à l’arrivée de Quesada. Il aborda de front la difficulté ; il exagéra à dessein les forces de l’ennemi et l’exiguïté de ses ressources, puis il dit à ses soldats : « Devant une armée si nombreuse, volontaires perdrez-vous courage ? » Zumala connaissait bien le caractère navarrais : les volontaires, qui auraient peut-être déserté la veille, répondirent non ! non ! d’une commune voix. L’insurrection était ranimée.

Ce fut sur ces entrefaites que don Carlos parut en Navarre après s’être miraculeusement soustrait à la surveillance des Anglais. À coup sûr, Zumalacarregui se fût bien passé de la présence du prétendant, lui qui s’était passé d’une autorisation royale pour s’imposer à l’insurrection. L’arrivée de don Carlos eut pour premier effet d’anéantir le plan d’attaque que Zumalacarregui avait conçu contre Rodil. N’étant pas libre de se soustraire à l’embarras qu’allait causer à l’insurrection la garde d’un prétendant, il songea à tirer parti de cet embarras même : ceci est un des traits les plus étonnans de cette guerre vraiment étrange.

Rodil était un général de grande activité et de résolution prompte : il était aussi très obstiné dans ses résolutions et sans pitié dans l’exécution. Un jour, la garnison qu’il commandait à Callao, dans la guerre du Pérou, étant vivement pressée par les assiégeans, quelques hommes parlèrent de se rendre. Rodil rassembla ses soldats, leur parla de l’extrémité où la place assiégée était réduite, et ajouta : « Que ceux qui sont d’avis de se rendre se détachent ! » Quelques soldats sortirent des rangs : il les mit en ligne d’un côté, puis il commanda le feu aux autres. Les dissidens tombèrent fusillés. Tel était Rodil.

Ayant remarqué que ses prédécesseurs avaient toujours été inquiétés par Zumala sur la route de Pampelune à Vittoria, dans les vallées d’Araquil et.de la Borunda, Rodil fit immédiatement fortifier cette ligne, comme Valdès avait fait fortifier la ligne de Pampelune à Logroño par Estella. Il multiplia les postes et les garnisons sur cette double ligne qui devait fermer aux carlistes d’un côté la Ribera, de l’autre la plaine de Vittoria. C’est dans l’intérieur de ce triangle que se trouvent les Amescoas, centre principal des opérations de Zumalacarregui. Les Amesoas, nous l’avons dit, forment une vallée profonde, encaissée entre deux hautes sierras parallèles d’un côté à la Borunda et à la route de Vittoria, et de l’autre aux vallées de Guezalaz et de Berrueza, dans le district d’Estella. Rodil se proposait d’acculer Zumalacarregui dans les Amescoas ou de l’obliger, s’il en sortait, à se heurter contre les nombreuses garnisons qui circonvenaient le district d’Estlla par les deux routes fortifiées de Victoria et de Logroño. Puis Rodil devait opérer avec toutes ses forces contre son adversaire, en coupant derrière lui toute ressource, en lui fermant tout port de refuge. Les villages devaient être incendiés sur son passage, et les populations : rançonnées jusqu’à la disette inclusivement.

Zamalacarregui se trouvait avec le prétendant dans les Amescoas, lorsque les travaux commencés sur la route de Vittoria lui firent voir clair dans les projets de Rodil.. Il résolut donc d’étendre d’autant plus le théâtre de la guerre que ses ennemis voulaient le resserrer. C’était vers le milieu de juillet 1834. Le général carliste prit à partie le prétendant, lui disant que sa présence au milieu de ses partisans serait, à son choix, un embarras ou une ressource : elle serait une ressource, si elle faisait naître chez ses ennemis l’espoir de s’emparer de sa personne. Pour cela, il devait parcourir les provinces avec une faible escorte, afin d’attirer sur lui une partie des forces ennemies. Provoqué dans son courage personnel, don Carlos accéda au plan de son général et consenti à se séparer de lui pour faire diversion. Zumala confia le prétendant à Eraso ; qui avait une parfaite connaissance de ces contrées.

Ce que le général carliste avait prévu arriva. Rodil ne pût résister à cette amorce que son adversaire lui présentait. Il prit avec lui une colonne de douze mille hommes, sitôt que don Carlos lui fut signalé, et se mit à sa poursuite, livrant Zumalacarregui à ses lieutenans. Cette poursuite dura long-temps ; Rodil s’y acharnait d’autant plus vivement que le prétendant paraissait plus près de sa portée. Bien souvent don Carlos fut sur le point d’être pris ; et il ne pouvait dire alors comme Richard : Mon royaume pour un cheval ! car les précipices et les cavernes ignorées devaient être ses seuls refuges.

Pendant que la puissante colonne de Rodil s’épuisait à ce jeu de barres contre la faible escorte du prétendant ; Zumalacarregui mettait le temps à profit. Il devait d’abord se garantir contre les garnisons des villages fortifiés sur les deux routes car il aurait pu s’y heurter à chaque instant en voulant se mettre à l’abri des colonnes mobiles d’Oraa, de Figueras et de Lorenzo, qu’il avait toujours à ses trousses Ce fut alors surtout qu’il utilisa les aduaneros, dont il avait augmenté les bandes : grace à leur secours, les garnisons qui devaient bloquer Zumalacarregui se trouvèrent bloquées par lui. Plusieurs de ces aduaneros se distinguèrent par des prouesses fabuleuses. L’un d’eux, Oroquieta, parvint à bloquer Estella, la plus nombreuse garnison de toute la Navarre, avec quarante hommes seulement ; un autre, le fameux Cordeu le rouge, à la tête de cent hommes, bloqua si bien Araquil et la Boranda, qu’il fallut une colonne de trois mille hommes pour dégager les garnisons de la route de Vittoria. Ce fut alors aussi que Zumala compléta son bataillon des Guides de Navarre, dont il n’avait formé jusque-là que deux compagnies. Ce bataillon fut destiné aux surprises de nuit aux combats d’avant-garde, aux expéditions de coups de main : Zumalacarregui ne s’en séparait jamais.

Tous les jours, les principales garnisons faisaient sortir une escorte sur la route, afin de ramasser les carlistes qu’Oraa, Figueras ou Lorenzo auraient relancés hors de leurs vallées. Un jour, Zumalacarregui, apprenant que l’escorte d’Estella devait sortir sous le commandement du général Carondelet, alla se poster dans un endroit où la route d’Estella se trouve resserrée entre les rochers de San Fausto. Les christinos s’avançaient sans défiance, quand ils se virent de toutes parts assaillis par les carlistes embusqués. L’escorte presque tout entière fut détruite. Oraa, était si proche de cet endroit qu’il entendit la fusillade et il s’empressa d’arriver avec sa division. Il trouva la route jonchée de morts, mais Zumalacarregui avait déjà disparu.

Quelques, jours après, ce malheureux Carondelet se trouvait cantonné à Viana, sur les bords de l’Ebre, avec un corps de cavalerie et un bataillon d’infanterie. Zumala passa aussitôt entre les deux divisions d’Oraa et de Lorenzo, et gagna la vallée de Santa-Cruz en vue de Viana. La journée était brûlante, et il est probable que la garnison de Viana faisait la sieste. Zumalacarregui surprit donc les christinos, et Carondelet eut à peine le temps de ranger ses escadrons dans la plaine derrière le village. Les carlistes avaient pour toute cavalerie deux cent soixante lanciers, qui n’avaient jamais encore été engagés ! aussi hésitèrent-ils à attaquer les escadrons de Carondelet, forts de quatre cent cinquante hommes ; mais Zumala, survenant, se mit à leur tête, et la cavalerie christine fut si vigoureusement menée que ses débris furent repoussés au-delà de l’Èbre, jusqu’à Logroño.

Zumala avait usé du même stratagème contré la di vision de Fi gueras, Oraa et Figueras, après avoir vainement cherché les bataillons carlistes dans les Amescoas, revenaient vers Estella avec leurs équipages, en défilant du port d’Eraul au village d’Abarzuza. Zumala, qui les observait, laissa leurs colonnes se dérouler sur les sentiers étroits des montagnes, et, pendant qu’un de ses bataillons, caché par l’épaisseur des bois d’Yranzo, attaquait leur avant-garde, lui-même se précipitait avec quatre compagnies, sur leur arrière-garde, où était le convoi, et enlevait hommes et butin avant que Figueras eût eu le temps de se replier pour repousser l’attaque. C’est ainsi que le général carliste prenait ses adversaires dans les piéges mêmes qu’ils lui tendaient.

Pendant que le bruit de ces événemens arrivait à Madrid, on s’y demandait ce qu’était devenu Rodil avec sa puissante armée. Rodil était toujours, avec ses douze mille hommes, à la poursuite de don Carlos et d’Eraso. Il donna ainsi à Zumala le temps de pousser une pointe dans la Vieille-Castille, à trois lieues au delà de Logroño, pour s’emparer d’un convoi de fusils et de cartouches avec lesquels le chef carliste armait les nouveaux bataillons dont la junte insurrectionnelle avait ordonné la levée. Toutes les divisions se mirent alors en mouvement pour envelopper l’audacieux guerrillero, et s’échelonnèrent sur la route qu’il devait suivre pour retourner en Navarre. On était vers le milieu d’octobre. Voici quelle était la position des belligérans au 26 du même mois. Zumala se trouvait à Santa-Cruz, dans la Berroeza ; mais il était enveloppé de tous côtés par les divisions ennemies, à sa droite par Oraa et Lorenzo postés à Los Arcos, à sa gauche par Osma, prêt à faire une sortie de Vittoria, au midi par Cordova et le général de la Vieille Castille à cheval sur l’Ebre enfin au nord par O’Doyle qui se trouvait à Alegria avec sa division, appelée entre Vittoria et Salvatierra. Il importait à Zumala de briser au plus vite ce cercle, qui allait l’étreindre de toutes parts ; mais il fallait bien choisir le point d’attaque, de façon à pouvoir échapper aux autres divisions ennemies.

Le 27 au matin, il se porta avec le gros de ses forces en vue de la plaine de Vittoria, à portée de la division d’O’Doyle. Dans le même temps, Iturralde, avec trois bataillons, occupait sur la même ligne le port d’Herenchun, plus rapproché d’Alegria. Des hauteurs où il se trouvait, Zumala vit s’avancer sur la route un fort détachement chargé de butin ; c’était la garnison de Salvatierra qui rentrait à son poste, après avoir rançonné les villages voisins. Profitant, aussitôt de cet heureux hasard pour attirer O’Doyle sur la route, il expédia quelques compagnies contre la garnison, qui s’éloignait vers Salvatierra. Le bruit de la fusillade attira en effet O’Doyle, qui se porta avec sa division au secours du convoi attaque. Pendant qy’O’Doyle s’avançait, Ituralde descendit vers Algeria, de telle sorte que lorsque le général christino arriva en face de Zumalacarregui, il se trouva, sans le savoir, entre deux feux. Le combat était commencé lorsque Iturralde survint. La division d’O’Doyle fut enveloppée et détruite, moins deux cents hommes que ne put atteindre la cavalerie carliste, et qui se réfugièrent dans village d’Arrieta ; elle laissait aux mains des carlistes ses canons, ses drapeaux et tout son état major, y compris O’Doyle, fait prisonnier. Nul colonnes étaient sorties des villages voisins d’Alegria pour se porter au secours d’O’Doyle ; elles furent aussi battues et dispersées par les carlistes.

Algeria est à deux lieues de Vittoria. Les fuyards y eurent bientôt porté la nouvelle de la complète destruction de la division d’O’Doyle. Cependant, comme on entendit dans la nuit la vive fusillade par laquelle les assiégés d’Arrieta répondaient aux carlistes, le général Osma sortit de grand matin de Vittoria avec trois mille hommes et quatre pièces de canon, espérant venger la défaite de la veille. À peine Osma s’était-il posté, en bataille au débouché de la plaine, qu’il fut abordé de toutes parts et avec impétuosité par les carlistes, enivrés de leur succès. Les christinos cédèrent à ce choc impétueux et se débandèrent. Bien peu échappèrent à l’ennemi ; mille hommes restèrent sur le champ de bataille ; deux mille, s’étant rendus, furent incorporés dans l’armée carliste à leur demande ; plus de cent cinquante officiers, y compris O’Doyle, furent fusillés : ce fut la journée la plus lugubre de toute cette guerre.

Les divisions de Lopez, d’Oraa et de Lorenzo se trouvaient à dix lieues environ du théâtre de ces événemens. Où était Rodil ? Toujours à la poursuite de don Carlos, brûlant les villages et fusillant les populations pour se venger de sa propre impuissance.

Dans cette campagne si glorieuse pour Zumalacarregui, et où chaque journée fut marquée par un combat ou par une rencontre. Rodil ne trouva moyen de se signaler que par des violences. Il avait amené en Navarre une armée nombreuse et brillante ; quelques mois après, il la laissait décimée, abattue et démoralisée. Mourant., exténué lui-même, il l’avait faite à son image ; on se souvient à Madrid de Xercès et de la Grèce.


IV

Zumalacarregui avait successivement triomphé de Valdès et de Quesada, parce qu’ils n’avaient pas un système de guerre à lui opposer, de Saarsfield et de Rodil, par le plan militaire même qu’ils lui opposèrent. Pour trouver un général digne de se mesurer avec le brillant héros de la Navarre, il fallut que le gouvernement de Madrid allât chercher dans l’exil le vieux héros de pierre de la guerre d’indépendance, le fameux Mina.

Mima était la plus grande réputation militaire de l’Espagne. Sitôt qu’on apprit qu’il allait remplacer Rodil dans la guerre de Navarre, l’Espagne et même l’Europe tournèrent les yeux vers le théâtre de la lutte, dans l’attente d’un spectacle émouvant. On ne manqua pas, bien entendu, de rappeler tous les exploits de Mina dans ces mêmes champs de la Navarre où il allait reparaître contre son nouveau rival de gloire. La Navarre, qui connaissait Mina autant par ses cruautés que par ses exploits, frémit à son arrivée. Quant à Zumala, il disait de son adversaire : « J’aime mieux avoir affaire à lui qu’à tout autre, parce que, le connaissant déjà, je n’aurai pas la peine de l’étudier. Je sais d’avance ce qu’il peut faire. »

En effet, Mina allait apprendre à ses dépens combien la différence est grande entre le rôle du général d’armée et le rôle d’un chef de guerrilla. Général, il venait pour laisser sa gloire aux lieux mêmes où, partisan, il l’avait conquise. À son entrée à Pampelune, le 30 octobre, il recevait comme présage la nouvelle du double succès de son adversaire dans la plaine de Vittoria. Avant que Mina, vieux et malade, eût pu quitter Pampelune, l’actif et infatigable chef des carlistes armait de nouveaux bataillons avec les dépouilles des ennemis, allait les ravitailler dans les riches villages de la Ribera, et promenait le prétendant sur les bords de l’Èbre. Pendant que, dans cette excursion à travers la Ribera, Zumalacarregui brûlait les postes fortifiés qu’il ne pouvait assiéger faute d’artillerie, pendant qu’il enfumait dans un clocher les femmes et les enfans que des miliciens christinos y avaient enfermés avec eux, et cravachait brutalement les malheureuses qui avaient échappé à l’incendie, Mina faisait fusiller à Pampelune quelques alcades soupçonnés d’avoir livré aux carlistes des rations que ceux-ci demandaient, le sabre levé. Ces atrocités gratuites étaient à l’ordre du jour des deux partis.

Les avantages obtenus faisaient à Zumala une nécessité de changer son système de guerre. Il ne pouvait plusse contenter désormais d’un succès d’escarmouches ; son armée était grossie à mesure que l’armée de la reine s’était affaiblie. Il lui fallait donc un succès de vraie bataille. Une bataille gagnée pouvait seule lui ouvrir le chemin de Madrid, qui brillait à ses yeux et aux yeux de son armée, comme la récompense promise à leurs efforts. L’état de sa santé avait obligé Mina à laisser le commandement de son armée au jeune et brillant Cordova, qui par bonheur se trouva être un bon général sans jamais avoir appris la guerre. Zumalacarregui provoqua Cordova dans le même endroit où il avait été vaincu par Lorenzo l’année précédente, à Asarta, dans la Berrueza.

Cordova prit le temps de réunir à Los Arcos les divisions de Lopez et d’Oraa, et se rendit au rendez vous le 12 décembre au matin. De Los Arcos, en suivant la direction de Cordova, du sud au nord, on arrive à un vallon resserré entre des rochers, qui aboutit au pont d’Arquijas. L’Éga entoure ce vallon dans toute sa partie supérieure. À droite, on rencontre le village d’Asarta, adossé aux flancs des rochers c’est là que Zumalacarregui avait porté son aile gauche, composée de quatre bataillons qu’il commandait lui-même. En face d’Asarta, de l’autre côté du vallon, on voit le village de Mendaza : c’est en avant de ce village Qu’Iturralde avait été embusqué dans les rochers avec quatre bataillons qui formaient l’aile droite La distance d’Asana à Mendaza est d’un kilomètre ; cet espace, qui est la largeur du vallon, était occupé par Villaréal avec trois bataillons et la cavalerie, qui formaient le centre. Cordova porta sa tête de colonne sur le centre des carlistes. S’il avait engagé la bataillé dans cette direction, les carlistes, quoiqu’avec des forces inférieures, l’auraient inévitablement écrasé. Pendant que Villaréal aurait soutenu l’attaque de front, Zumalacarregui aurait abordé l’armée de la reine par son flanc droit, et Iturralde, sortant tout à coup de ses rochers, l’aurait abordée par son flanc gauche. Heureusement pour Cordova, Iturralde se découvrit au moment où la bataille allait s’engager dans cette direction. Alors Cordova, voyant le piége, fit aussitôt tête de colonne à droite vers Iturralde. Iturralde fut vigoureusement refoulé par Oraa jusqu’au village de Mendaza.

Zumalacarregui, voyant son plan de bataille devenu impraticable par la maladresse d’Iturralde, détacha un bataillon du centre et deux de son aile droite pour couper la ligne de Cordova ; mais il n’était plus temps : les quatre bataillons, d’Iturralde ne pouvaient plus lui venir en aide. La ligne des christinos, qui s’était fort étendue par suite du mouvement opéré vers l’aile gauche des carlistes, pouvait d’un moment à l’autre se replier pour envelopper Zumalacarregui, qui ne disposait plus que de sept bataillons, tandis que Cordova en avait treize à lui opposer, non compris la division d’Oraa, engagée contre les quatre bataillons d’Iturralde. Afin d’éviter ce danger, le général carliste opéra un mouvement de retraite insensible pour s’assurer, en cas de déroute, le passage de l’Éga par les deux ponts de Santa-Cruz et d’Arquijas. De part et d’autre, on se battit avec acharnement pendant cinq heures. La victoire resta à Cordova ; mais, la nuit survenant, Zumalacarregui put, sans être inquiété, se replier sur Zuniga, Santa-Cruz et Orbisa, en mettant l’Éga entre lui et son adversaire.

Le lendemain ; il attendit l’armée de la reine au pont d’Arquijas, au débouché du vallon ; mais la victoire avait coûté cher aux christinos : ils ne bougèrent pas. Le 15, l’armée de la reine s’avança enfin vers le pont d’Arquijas Zumalacarregui s’aperçut que Cordova n’avait pas avec lui toutes ses forces ; il apprit en effet par ses espions qu’Oraa avait été détaché avec sept bataillons, qu’il avait traversé l’Éga par les bois d’Ancin, qui étaient sur sa gauche, avec l’intention évidente de tourner l’armée carliste par la vallée de Mana, et de tomber sur ses derrières pendant que Cordova l’attaquerait de front. Zumalacareegui calcula qu’il fallait au moins six heures à Oraa pour exécuter son mouvement. Aussi prit-il sur le champ l’offensive contre Cordova avec toutes ses forces, au lieu d’en détacher une partie à la rencontre d’Oraa. Il espéra, en avançant l’heure du combat contre Cordova, avoir le temps de le battre et de se porter ensuite contre Oraa avec tous ses bataillons. La décision prise par Zumala aurait cette fois tourné contre lui, si Oraa ne s’était pas égaré dans les bois, car Cordova résista plus long-temps que le général carliste ne l’avait prévu ; il ne céda le terrain que vers le soir, et parce qu’il ne vit pas Oraa paraître. Les christinos épuisèrent leurs forces dans le combat d’Arquijas, tandis que Zumalacarregui avait ménagé ses bataillons en ne les envoyant que successivement au combat, qui était concentré sur le pont. Après avoir épuisé Cordova ; le chef carliste put donc se porter à la rencontre d’Oraa avec le gros de ses bataillons, excités plutôt que fatigués par leur victoire d’Arquijas. Il l’atteignit à Gastiain, dans la vallée de Llana, à l’entrée de la nuit. Oraa put s’abriter sur le rocher de la Gallina, mais après avoir perdu environ quatre cents hommes dans le combat de Bastiain. On célébra à Madrid comme une grande victoire la double affaire de Mendaza et d’Arquijas. L’on eut raison peut être, car, si Iturralde ne s’était pas découvert mal à propos à Mendaza ; l’armée de la reine eût couru grand risque d’être détruite, ce qui aurait livré à Zumala la route de Madrid.

Dans le cours du mois de janvier 1833, des changemens politiques amenèrent le général Valdès au ministère de la guerre. Le général Cordova, de mauvaise humeur et malade, s’était retiré, et le commandement de l’armée de Navarre était passé aux mains de Lorenzo, Mina étant encore retenu à Pampelune par le mauvais état de sa santé. Lorenzo, croyant mieux réussir que Cordova contre Zumalacarregui, brûlait de se mesurer avec lui. Le général carliste lui en fournit l’occasion le 4 février, et dans le même endroit où il avait attendu Cordova le 15 décembre 1834, c’est à dire au pont d’Arquijas. Lorenzo attaqua les carlistes avec les mêmes forces qu’avait Cordova et secondé par le même général Oraa ; mais en vain son artillerie, placée à la chapelle qui domine le pont, tonna-t-elle toute la journée contre les carlistes échelonnés derrière l’Ega jusqu’au village de Zuniga : Lorenzo ne put traverser la rivière. Il n’avait pas mieux réussi que Cordova ; comme lui, il fut obligé de résigner le commandement de l’armée.

Cependant l’investissement des garnisons par les aduaneros continuait toujours et forçait les colonnes christines à courir sans cesse d’un point à un autre, soit pour délivrer les garnisons bloquées, soit pour les ravitailler. L’approvisionnement de ces postes devenait plus difficile avec l’hiver, et en outre Zumalacarregui employa à les investir des colonnes entières, au lieu d’y employer seulement des partidas ou compagnies volantes. Mina, voyant toutes ses garnisons bloquées successivement par les carlistes, fit évacuer tous les points fortifiés qui ne lui étaient pas indispensables, et se dirigea lui-même pour la seconde fois vers le Bastan avec le gros de ses forces. Il sortit de Pampelune le 10 mars. Deux jours auparavant, Zumalacarregui avait éprouvé un échec sur l’Arga, au pont de Mendigorria. Contre son habitude, il s’était engagé dans une position désavantageuse ; il la défendit courageusement, mais il fut repoussé avec une perte de près de trois cents hommes.

La concentration des troupes de la reine vers le Bastan se fit avec tant de secret, que Zumalacarregui ne put avoir connaissance du départ de Mina. Cependant, comme il entendait le canon du côté d’Elisondo, il supposa que Sagastibelza en avait commencé le siége, ou bien que les christinos attaquaient eux-mêmes son lieutenant. Il s’avança donc de ce côté avec quatre bataillons ; il laissait derrière lui cinq bataillons qui devaient se tenir en avant de Pampelune pour intercepter toute communication avec le Bastan ; trois autres bataillons devaient le suivre d’un autre côté, et le rejoindre s’ils entendaient la fusillade dans sa direction. Zumalacarregui avait encore donné rendez- vous à deux bataillons du Guipuzcoa sur le chemin de Dona Maria, qui conduit au Bastan.

Pendant que Zumalacarregui atteignait Elzaburu, la division d’Oraa s’avançait par une route parallèle vers Oroquieta ; ces deux villages sont à une portée de fusil l’un de l’autre. Lorsque Oraa, qui ne se doutait pas de la présence des carlistes, arriva à Oroquieta pour y passer la nuit avec la moitié de ses troupes, il fut assailli à l’improviste par un bataillon carliste caché derrière le village. Le combat dura jusqu’à la fin du jour. Oraa resta maître des hauteurs qui dominent le passage du Bastan à Elzaburu, et Zumalacarregui se concentra autour d’Oroquieta. Dans la nuit, il apprit que non seulement il avait Oraa au devant de lui, mais encore Mina en face avec toutes ses forces ; il envoya aussitôt l’ordre à Sagastibelza d’abandonner le siége d’Elisondo et de venir à la rencontre d’Oraa.

La combinaison fort habile de Zumalacarregui consistait à se tenir entre les deux divisions de Mina pour les couper, tout en ayant l’air d’être enveloppé par elles. Si cette combinaison réussissait, Mina devait être écrasé, soit qu’il résistât, car alors il serait abordé par les trois bataillons que Zumala attendait, soit qu’il fit retraite, car dans ce cas il devait tomber sur les cinq bataillons carlistes échelonnés sur la route de Pampelune. Malheureusement une grande quantité de neige était tombée dans la nuit, et lorsque Mina se mit en mouvement pour rejoindre Oraa vers le Bastan, le 12 mars au matin, le dégel commençait déjà sur les chemins, de sorte que Zumalacarregui, qui se disposait à attaquer Mina sur son flanc gauche, ne put l’aborder comme il l’aurait voulu, parce que le terrain fort inégal était encore détrempé par la pluie. Le combat commença cependant aux environs de la crête de Dona Maria, au lieu nommé les Sept Fontaines. Mina, pour déjouer l’attaque des carlistes, simula une retraite, et au lieu de porter sa tête de colonne vers le plateau de Lanemear, où l’attendait Zumalacarregui, il chercha à s’emparer des hauteurs de la gauche, qui le rendaient maître de choisir sa direction. Zumala ne put arriver assez à temps pour prévenir la manœuvre de Mina et changer son plan d’attaque. Déjà même les carlistes se retiraient en désordre, lorsque Zumalacarregui qui, du reste, comptait voir arriver d’un moment à l’autre les trois bataillons qu’il attendait, s’élança du plateau de Lanemear avec toute sa réserve, et fondit sur les christinos qui s’établissaient sur les hauteurs de gauche. Cette irruption fut si soudaine et si violente, qu’un escadron de la reine, posté sur la route entre les deux partis, disparut pour ainsi dire dévoré au passage par les carlistes. Dans le moment de confusion qui suivit ce terrible élan, Mina lui-même faillit tomber aux mains de l’ennemi, ainsi que sa femme, jeune Asturienne qui le suivait à cheval ; mais le vieux guerrillero ne perdit pas la tête, et il eut le temps de mettre un ruisseau escarpé entre sa division et les carlistes. Ce retranchement naturel lui permit de rétablir l’ordre dans ses rangs et de s’assurer la route de San Esteban pour sa retraite.

Pour faire diversion à l’expédition du Bastan où Mina allait exercer de cruelles et odieuses vengeances,. Zumalacarregui retourna vers Pampelune et mit le siège devant le fort voisin d’Etcharri-Aranaz. Il n’espérait pas pouvoir s’en emparer avec un mauvais vieux canon et un obusier qu’il avait avec lui ; mais il pensait que Mina reviendrait du Bastan pour le défendre. Mina ne vint pas ; et Zumalacarregui finit par s’emparer du fort en s’aidant de la mine. La prise d’Etcharri-Aranaz fut le dernier coup porté au commandement de Mina. Non seulement le vieux général n’avait pu vaincre son adversaire, mais il avait été obligé de faire évacuer beaucoup de postes fortifiés qu’il était impuissant à défendre. Il avait en outre rendu odieux le gouvernement de la reine par ses cruautés révoltantes. On le rappela ; il était trop tard pour sa gloire.


V

On a pu remarquer que Zumalacarregui avait progressivement étendu le champ de ses opérations à mesure que s’augmentaient les forces des christinos. En agissant ainsi, il avait obligé l’armée de la reine à s’éparpillée partout où se manifestait la résistance, tandis que lui, grace à la rapidité merveilleuse de ses mouvemens, était sûr de pouvoir, en se portant sur l’endroit menacé, combattre toujours à égalité de forces sur tous les points indistinctement. Si cette tactique réussit à Zumalacarregui, c’est, il faut bien le dire, parce que les généraux qui furent envoyés contre lui ne trouvèrent aucun plan de campagne à lui opposer et ne songèrent qu’à le poursuivre, au lieu de chercher le moyen de l’arrêter.

Au bout de dix-huit mois de cette tactique, Zumalacarregui était parvenu à user les quatre premières réputations militaires de l’Espagne, Saarsfield, Quesada, Rodil et Mina. Il avait pris une bande de quinze cents volontaires indisciplinés et découragés ; il en avait fait une armée de dix-huit mille hommes capables de se tenir en ligne contre une armée régulière. Ces volontaires, qui avant lui ne pouvaient rester trois jours sans rentrer dans leurs villages, sous prétexte d’aller changer de chemise, et qui d’ailleurs n’avaient aucun engagement qui les forçât au service, il les disciplina, si bien qu’il les maintenait une année entière hors de leurs demeures, et fusillait comme déserteurs ceux qui s’étaient absentés sans permission. Sans argent, sans magasin, sans arsenal, il était parvenu à équiper trente bataillons et six escadrons, à créer des ateliers d’armes, à établir des fabriques de poudre, à fondre même des canons. Pour opérer tous ces prodiges, les provinces insurgées ne lui avaient pas fourni plus de 80 mille francs par mois en moyenne. Il avait enfin obligé le gouvernement de Madrid à dégarnir les provinces du sud et de l’est pour grossir l’armée de Navarre, forte de cinquante mille hommes. Deux levées extraordinaires avaient été décrétées pour renouveler cette armée épuisée par les combats et par les fatigues ; et, comme si tous ces efforts et ces sacrifices ne suffisaient pas contre un homme à qui deux ans auparavant on retirait la conduite d’un régiment, l’intervention étrangère allait être sollicitée.

Voilà quelle était la situation le 13 avril 1835, lorsque le ministre de la guerre Valdès vint remplacer Mina dans le commandement de l’armée de Navarre, muni de pouvoirs et de ressources extraordinaires. Comme Rodil, le général Valdès voulait en finir d’un seul coup, et, comme Rodil, il se dirigea sur les Amescoas, pour forcer Zumalacarregui dans son repaire. Zumala n’était pas dans les Amescoas : il s’y rendit, avec six bataillons seulement, pour répondre aux défis de son adversaire ; mais cinq autres bataillons étaient échelonnés de manière à pouvoir venir à son aide au premier signal. Le plan de Valdès était d’agir contre l’insurrection à la tête de toutes ses forces, de détruire les hôpitaux et les magasins des carlistes, et de ne jamais se laisser détourner de sa direction pour aller au secours des garnisons bloquées. C’était à peu près le plan de Saarsfield et Valdès avait tant de raisons de compter sur le succès, qu’il écrivit au général Harispe, à Bayonne, de se préparer à recueillir à la frontière les débris des insurgés.

Valdès s’avança donc de Vittoria, le 20 avril, avec vingt-huit bataillons, sur les Amescoas par le port de Contrasta. Villaréal, qui se trouvait là avec deux bataillons carlistes, se replia aussitôt sur Zumalacarregui, posté plus loin, au col de Zudaire, qui conduit des Amescoas à Estella. C’est dans cette région montagneuse que le général carliste attendait Valdès à sa sortie des Amescoas. L’armée de la reine quitta Contrasta le 21 au matin, se dirigeant à travers la Basse-Amescoa vers le plateau qui se trouve au haut de la sierra d’Andia, de l’autre côté de la vallée, pour rallier la brigade Mendez-Vigo, qui s’était portée sur les Amescoas par la vallée de la Borunda. C’est sur ce plateau élevé, où le froid est rude même en été, que l’armée de la reine passa la nuit, après avoir ravagé la vallée et tiraillé toute la journée contre l’ennemi. Cela donna le temps à Zumalacarregui de rassembler ses onze bataillons dans les positions de Zudaire. Le 22, Valdès sortit des Amescoas par le col d’Artaza, au lieu de venir par le col de Zudaire, qui est le chemin le plus court pour aller à Estella : c’était dire assez clairement aux carlistes que l’armée de la reine évitait le combat. En effet, les deux nuits passées à Contrasta et sur le plateau d’Urbaza avaient été horriblement pénibles pour les christinos, d’autant plus pénibles qu’ils commençaient à souffrir de la faim, n’ayant emporté de Vittoria que trois rations de vivres. Zumalacarregui avait calculé précisément sur les souffrances éprouvées par ses ennemis ; aussi n’hésita-t-il pas à se porter au port d’Artaza, pour leur en disputer le passage avec quatre bataillons seulement. Les christinos, affaiblis par les privations, reculèrent dans les bois à la première attaque des carlistes ; mais le brave général Seoane les ramena plus nombreux au combat. La lutte sur ce point dura plus de cinq heures, et souvent on s’abordait à l’arme blanche. Deux nouveaux bataillons venaient déjà renforcer les carlistes, lorsqu’une attaque opportune de Cordova, sur la droite du plateau, força Zumalacarregui à abandonner le passage d’Artaza et à se replier sur ses réserves, pour n’être pas coupé. Cordova, qui après quelques mois de bouderie reparaissait enfin sur le théâtre de la guerre, heureusement pour l’armée de la reine, reçut l’ordre de garder la position conquise et d’attendre l’arrière-garde, pendant que Valdès s’avancerait rapidement sur la route d’Estella ; mais Zumala, plus actif, descendait déjà la vallée d ’ Hellin, et prenait position au port d’Eraul, pour couper à Valdès la route d’Estella. Pendant ce temps, Zaratiegui, qui commandait la réserve carliste, devait occuper l’attention de Cordova au haut du plateau d’Artaza. Les colonnes qui s’avançaient vers Estella, sous la conduite de Valdes, trouvèrent la route, déjà occupée par Zumalacarregui, une route encaissée entre des rochers. Les christinos en disputèrent les passages avec l’ardeur du désespoir. Zumalacarregui les leur livrait à mesure, car son intention était d’isoler ces colonnes de la division de Cordova et de l’arrière-garde de Mendez-Vigo ; mais bientôt la déroute des christinos commença, ils s’enfuirent vers Estella dans un tel désordre, qu’ils abandonnèrent près de trois mille fusils sur la route avec tout leur bagage ; leur entrée à Estella y répandit la consternation. Cordova ne serait pas à coup sûr arrivé le soir même à Estella avec sa division à peu près intacte, si les carlistes avaient eu des munitions pour s’y opposer ; mais ils avaient épuisé leurs cartouches dans la journée. Des vingt-cinq bataillons qui s’étaient réfugiés à Estella, Cordova put à peine réunir assez d’hommes et former sept bataillons pour aller le lendemain dégager la brigade Mendez-Vigo, qui s’était retranches à Abarzuza au nombre de quinze cents hommes.

Si la défaite d’Artaza était peu de chose comme résultat matériel, puisqu’il n’y eut pas huit cents morts des deux côtes, elle pesa énormément sur les christinos comme résultat moral. C’était l’écroulement des plans militaires de Valdès, sa déconsidération comme général, et la démoralisation dans son armée. À coup sûr, si Valdès eût essayé de prendre sa revanche, ses soldats auraient refuse de se battre, tant était profonde en ce moment la terreur que leur inspirait le nom de Zumalacarregui. Les conséquences de l’affaire d’Artaza furent graves. Valdès évacuait deux jours après Estella, disséminant son armée dans les places fortifiées de la Ribera et transportant lui-même son quartier général derrière l’Èbre, à Logroño. Il envoya l’ordre également à ses autres divisions de se concentrer le plus possible dans les villes de guerre, et de détruire, en les évacuant, les postes intermédiaires. Sans cette concentration des divisions, l’armée de la reine eût couru grand risque d’être détruite en détail, car après l’affaire d’Artaza presque toutes les garnisons qui ne se conformèrent point à l’ordre d » Valdès tombèrent successivement aux mains de l’ennemi. Quant aux carlistes, leur confiance dans le succès s’accrut à ce point, qu’ils prirent partout l’offensive contre les christinos déconcertés. Les lieutenans de Zumala en Biscaye, Gomez et Saraza, battirent le général Iriarte ; Sagastibelza détruisit presque entièrement au col de Belate ; la division d’Oraa ; qui évacuait le Bastan suivant l’ordre de Valdès.

Cependant Zumalacarregui ne s’endormait pas dans, ses victoires. Profitant de l’abattement dans lequel il voyait les ennemis, il porta des coups qu’il n’aurait pas hasardés en temps ordinaire, avec le peu de moyens matériels dont il disposait. C’est ainsi qu’aux environs même de Pampelune il osa attaquer le fort d’Irurzun, qui commande les deux routes de Tolosa et de Vittoria, sans autre artillerie qu’un vieux canon qu’on nommait par dérision l’aïeul. N’ayant pas réussi sur ce point, il se porta trois jours après contre la place de Tréviño, sur la route de Vittoria à l’Èbre. La possession de Tréviño importait aux carlistes, surtout dans le cas d’une expédition sur Madrid. Après avoir demantelé le fort et enlevé l’artillerie qui s’y trouvait, Zumalacarregui chercha pendant quelques jours quelle garnison il pourrait attaquer avec avantage. Zumalacarregui se décida enfin pour le fort de Villafranca, qui commande la route de Tolosa à Vittoria. La garnison était forte, bien pourvue de vivres et d’artillerie ; elle résistait depuis six jours, espérant d’ailleurs être secourue. En effet Jauregui s’était avancé jusqu’à Tolosa, et. Espartero, à la tête de forces imposantes, arrivait du côté de Villaréal. Gomez fut aussitôt contre Jauregui avec ordre de le maintenir à Tolosa, et Eraso fut dirigé contre Espartero jusqu’à Villaréal, avec ordre de céder le passage si le général de la reine continuait à marcher sur Villafranca, puis de l’attaquer par derrière de façon à le mettre entre deux feux. Espartero campait sur les hauteurs de Descarga, qui dominent la : route royale. Ces positions sont inexpugnables ; Espartero parut vouloir s’y établir pour plusieurs jours, et, au lieu de continuer sa route vers Villafranca, il donna l’ordre à son arrière-garde de retourner à Bergara. Il tétait huit du soir ; la nuit était obscure, le temps épouvantable. Eraso, qui n’était qu’à une demi-heure de la position de Descarga, remarquant certains mouvemens dans le camp d’Espartero, fit avancer un escadron et quelques compagnies d’élite pour reconnaître la route. Ce détachement pénétra jusque dans les retranchemens ennemis à la faveur de l’obscurité. Voyant les armes en faisceau, dans les premières lignes, il fit irruption sur l’avant-garde désarmée. Une grande confusion se mît dans le camp, et Espartero se crut attaqué par toutes les forces des carlistes. Au lieu, de rallier les fuyards, il ne songea qu’à se défendre lui-même. Il se défendit bravement, il est vrai : il courut même plusieurs fois le risque d’être pris ou tué ; mais, pendant ce temps, son armée, ne trouvant personne pour la rallier, fuyait de toutes parts, saisie d’une terreur panique. Deux mille prisonniers, un bagage considérable, tout un matériel de guerre, telles furent les pertes d’Espartero dans la déroute de Descarga, qui n’avait pas coûté un seul homme aux carlistes.

Espartero rentra dans la nuit à Bergara ; dix-huit cents fuyards l’y rejoignaient le lendemain matin. Nous ne savons ce qui put le décider à se retirer si précipitamment vers Bilbao, au lieu de rester à Bergara, où il aurait pu rallier les débris de son armée et prendre même une éclatante revanche de la défaite de la veille, car les carlistes s’étaient éparpillés à la poursuite des.fuyards ; et rien n’eût été plus facile que de les surprendre. Il faut bien reconnaître qu’Espartero perdit la tête ce jour-là, et qu’il resta écrasé sous la honte de son désastre. À la nouvelle de la déroute de Descarga, la garnison de Villafranca, qui s’était si bravement défendue jusque là, mit bas les armes, et Jaunegui quitta précipitamment Tolosa pour se retirer à Saint Sébastien.Les garnisons d’Eybar, de Bergara et de Durango suivirent l’exemple de la garnison de Villafranca, toujours sous le coup du désastre de Descarga, et bientôt Zumalacarregui parut devant. Bilbao : c’étal le 10 juin 1835.

Ainsi il n’avait pas fallu à Zumalacarregui plus de trois mois pour anéantir, au moral du moins, une armée de plus de quarante mille hommes, pour acculer les christinos dans leurs places de guerre, Pampelune, Bilbao, Vittoria, en s’emparant de toutes leurs garnisons de campagne, et en battant lui-même ou par ses lieutenant quatre de leurs généraux, Valdés à Artaza, Oraa à Belate, Iriarte en Biscaye, Espartero en Guipuzcoa. Par suite de la convention Elliot, passée deux mois auparavant, le chef carliste renvoyait deux mille cinq cents prisonniers aux christinos, qui n’en eurent pas un seul à lui remettre en échange.

Le général carliste se trouva cependant plus embarrassé après le succès qu’il ne l’avait été pendant la lutte. La victoire elle-même le mettait en demeure de la suivre, et elle le laissait sans moyens d’action, enchaîné à sa place. Ses soldats réclamaient leur paie, et il manquait d’argent. On lui demandait de s’emparer des places de guerre, et il n’avait pas d’artillerie de siége. On lui demandait de diriger sur Madrid son armée victorieuse ; il s’en chargea, mais à la condition qu’on lui fournirait quatre cent mille cartouches et 500,000 francs. Au moment prescrit, il ne trouva ni les cartouches ni la somme. En désespoir de cause, lui si prévoyant, et qui n’entreprenait jamais une chose dont il ne fût sûr de venir à bout, il commença le siège de Bilbao, sachant très bien qu’il ne pourrait s’en emparer que par un miracle. Il espéra ce miracle, car il avait besoin de la rançon de l’opulente Bilbao pour pouvoir arriver à Madrid, ou plutôt il espéra que Valdès tenterait de dégager Bilbao, et qu’alors une dernière victoire sur le dernier corps d’armée de la reine le tirerait d’embarras ; mais Valdès ne vint pas au secours de Bilbao : il se fortifiait au contraire sur la ligne de l’Èbre, et faisait mettre Burgos en état de défense, tant il était persuadé que Zumalacarregui se porterait sur Madrid. Tout le monde le croyait comme lui, et, dans cette croyance, le gouvernement espagnol avait réclamé d’urgence, sur l’avis de Valdès, l’intervention de France et de l’Angleterre. Qui savait alors que Zumalacarregui, tout puissant et vainqueur, était retenu devant Bilbao, faute de 500,000 francs dans sa caisse militaire ? Oui, Madrid était le rêve de ce conquérant improvisé : depuis tantôt un an, il faisait reluire cette conquête devant les yeux de ses soldats sans chaussure et sans abri, il en avait d’avance préparé toutes les étapes, il avait même défendu au curé Mérino, sous peine de la vie, de venir le rejoindre en Navarre, pour que le curé Merino, en continuant à escarmoucher par-delà l’Ebre, lui tînt libre la route de la Vieille-Castille.jusqu’à la capitale. Malheureusement, entre cette route et ses soldats, le chef carliste rencontrait d’autres obstacles que les troupes christines. Triste, abattu depuis son triomphe, lui que la confiance et l’espoir n’abandonnèrent jamais dans la lutte, il disait à ses intimes : « Je mourrai trop tard. » Ne voyait-il pas la meute des courtisans se presser autour du prétendant et se disputer d’avance le prix de la conquête, eux qui ne pouvaient même lui fournir 500,000 fr. pour l’aider à la terminer ? N’avait il pas déjà envoyé sa démission à don Carlos pour témoigner du mépris et du dégoût que lui inspiraient ces petites intrigues de l’ambition impuissante et jalouse ? Une victoire de plus, et peut-être quelque inepte chambellan serait-il venu lui dicter des ordres au nom de son maître, à lui aurait fait son maître roi !

Pendant que le général carliste était à diriger les opérations du siège de Bilbao, une balle perdue vint l’atteindre au genou sur le balcon où il se trouvait : c’était le 15 juin. Il se fit transporter à Cegama ; mais, soit que les chaleurs excessives de la saison et les fatigues eussent envenimé la blessure, soit que l’extraction de la balle eût été faite mal à propos, Zumalacarregui succomba à ses souffrances le 24 juin 1835, après une campagne de dix-neuf mois. Il avait quarante-six ans. Un deuil immense couvrit les provinces insurgées à la nouvelle de sa mort : l’ame de cette guerre s’était envolée. Son agonie fut, comme celle de Bavoust, un rêve militaire : dans son délire, il commandait une bataille.

Il y a dans l’atmosphère des combats une sorte de fluide lumineux qui grandit les proportions des hommes qui s’y meuvent. C’est dans ce fluide lumineux qu’on aime à voir Zumalacarregui ; nous avons à dessein laissé dans l’ombre l’homme politique, fort discutable, pour ne montrer que l’homme de guerre, digne d’admiration. Nous l’avons suivi pas à pas dans une longue campagne où chaque jour amenait sa lutte, et chaque nuit sa surprise. Cette campagne, il la commença sans argent., sans matériel et sans soldats, se procurant tout ce qui lui manquait, maravedi par maravedi, cartouche par cartouche, homme par homme ; disputant partout le terrain à des ennemis qui se multipliaient sans cesse autour de lui, traqué sans cesse autour de lui, traqué sans cesse, luttant : toujours et jamais pris en défaut ; faisant tout, même le métier de fourrier à la gamelle ; surveillant tout, même le sommeil du soldat ; écoutant tout, même le rapport d’un enfant ; tirant parti de tout, même de la défaite. Zumalacarreggui avait toutes les qualités du commandement : l’esprit d’organisation et de tactique, la promptitude de résolution, la rapidité des mouvemens et cette confiance en soi que tout danger séduit parce qu’il est une espérance de victoire. Comme tous les généraux qui sont parvenus à s’identifier avec leur armée ; il avait reçu de ses soldats un surnom familier : l’oncle Thomas ; mais tel était le prestige acquis à ce surnom, qu’il suffisait de dire dans un village occupé par les soldats de la reine : L’oncle Thomas arrive ! pour que toute la population criât aussitôt : Meurent les christinos ! même devant les baïonnettes de la garnison ennemie.

Très exigeant envers ses soldats il ne leur demandait jamais plus qu’il n’exigeait de lui-même. C’est ainsi qu’il obtint d’eux ces marches forcées qui ont étonné l’Europe par l’immensité des distances parcourues. Lorsqu’il laissait à un de ses lieutenans le commandement d’une de ces marches forcées, les volontaires murmuraient souvent et refuaient quelquefois d’obéir. Alors Zumalacarregui descendait de cheval, se mettait à leur tête sans rien dire et, marchait dix heures durant. Les volontaires l’avaient suivi, silencieux et infatigables.

Toutes les fois qu’il avait à punir un oubli du devoir et de la discipline, Zumala faisait des exemples terribles ; mais souvent sa sévérité était de la rigueur, et son inflexibilité dégénérait en cruauté. Violent et emporté, il eut parfois à pleurer, comme Alexandre, les suites de son premier mouvement ; mais son repentir était alors si véritable, qu’il faisait pardonner les excès de sa colère. Il aimait, du reste, autant à récompenser qu’à punir et sa générosité naturelle mettait toujours sa bourse à vide. Par un froid extrême, il se dépouillait de son manteau pour en couvrir un officier grelottant. Accessible aux grands sentimens il faisait très simplement de belles choses. Pendant que Mina fusillait des populations entières dans le Bastan, lui, il accordait la liberté sans restriction à tous les prisonniers faits à Etcharri-Aranaz ; mais, par un retour particulier à ce caractère inflexible, quelques jours après faisait massacrer à coups de sabre et de baïonnette tout un détachement de christinos dont la garde l’embarrassait. Il aurait pu les faire fusiller, mais il voulait éviter le bruit et épargner les cartouches. Il s’était pris d’affection pour un de ses prisonniers, le comte Viamanuel ; vouant le sauver, il écrivit à Rodil pour lui proposer un échange. Celui ci répondit laconiquement : Nous n’avons plus de prisonniers. . Zumalacarregui fit aussitôt fusiller le comte, qui venait de dîner à sa table.

Ordinairement taciturne et triste, il avait, comme Napoléon, des retours de grace et d’affabilité d’une séduction irrésistible. Il accueillait tout le monde, écoutait attentivement toutes les observations et toutes les plaintes il provoquait même les confidences de ses soldats et plaisantait familièrement avec eux ; mais, dès qu’il avait froncé le sourcil, il fallait se taire et obéir : la foudre allait éclater quelque part.

Avant de s’engager dans un combat, il en calculait toutes les chances avec une prudence presque timorée : il lui semblait que jamais il ne prendrait assez de précautions pour assurer sa retraite ; mais, le combat une fois engagé par sa volonté, rien ne pouvait le faire renoncer à son projet. Vaincu aujourd’hui, il s’obstinait le lendemain jusqu’à ce qu’il eût pris sa revanche. Il ne restait jamais sous le coup d’une expédition manquée. Il prodiguait alors la vie de ses soldats, dont il était si ménager d’habitude. Dans une pointe sur la Vieille-Castille que nous avons racontée, il attaqua, lui septième, une brigade ennemie qui escortait un convoi dont il avait résolu de s’emparer : cette brigade venait de repousser l’attaque d’un bataillon carliste tout entier. Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans cette extravagance de courage, c’est le succès qui en fut sa récompense. Avec ses six lanciers, Zumalacarregui mit le désordre au sein de cette brigade, et s’empara du convoi au moment même où l’ennemi allait atteindre. Logroño. Du reste, ces traits d’audace chevaleresque, sont communs en Espagne.

Il a manqué à la gloire militaire de Zumalacarregui d’avoir à combattre un rival digne de lui et sur une plus vaste scène : ce qui témoigne en faveur de son mérite c’est qu’il créa non-seulement des soldats, mais aussi des lieutenans qu’il sut animer de son esprit, Eraso et Villaréal qui allaient lui succéder dans le commandement, Gomez, qui devait faire cette fameuse pointe à travers l’Espagne qui amusa l’Europe comme un carrousel bien conduit, et tant d’autres officiers que la mort avait pris ou allait prendre. Après lui, il resta peu de chose de son génie dans cette armée qui était son œuvre, et qui dura tout juste assez de temps pour oublier ce que son chef lui avait appris. Cet homme ferait des soldats avec des troncs d’arbre, » disait Mina après avoir lutté contre Zumalacarregui ; et lorsqu’il apprit la mort de son glorieux rival, il ajouta. : « Je pourrais me réjouir de cette mort, comme citoyen ; mais, comme Espagnol, je m’en afflige : l’Espagne vient de perdre un grand homme. »

Après Zumalacarregui, l’armée carliste eut à souffrir de la même cause de désordre qui avait pesé sur ses adversaires : elle changea de chefs presque aussi souvent que l’armée constitutionnelle. La durée du commandement se mesurait à la première bataille perdue. C’est ainsi que Moréno, après la défaite d’Arlaban, était remplacé par le vieux Casa-Eguia ; c’est ainsi que Villaréal le présomptueux et brillant lieutenant de Zumalacarregui, était obligé de céder la place à l’infant don Sébastien, neveu du prétendant, après avoir été battu en ligne à Valcarlos ave des forces de beaucoup supérieures par notre ancienne légion étrangère que nous venions de céder à l’Espagne. Cette brave légion a laissé d’éclatans souvenirs dans la Péninsule. Préparée par la nerre d’Afrique aux combats de la Navarre, elle eut affaire principalement contre le fameux bataillon des Guides, alors commandé par un Français, M. Sabatier de Bordeaux, à Zubiri, à Arlaban, à Huesca, à Barbastro, où mourut l’intrépide colonel de la légion, Conrad. Ce fut comme un duel à mort entre ces deux corps, où tous deux s’épuisèrent en effet, et furent presque entièrement détruits l’un par l’autre.

Au point où Zumalacarregui avait amené cette guerre, les chefs qui lui succédèrent crurent pouvoir prendre l’offensive ; mais aucun ne sut donner l’impulsion aux insurgés. C’est alors que l’on comprit combien l’unité de commandement est indispensable dans la guerre de montagne, où les corps détaches n’ont d’importance qu’autant qu’ils servent à un ensemble d’opérations. On comprit surtout combien il est essentiel que l’esprit du chef vive au sein de la contrée insurgée pour communiquer le mouvement et la vie à tous les élémens épars, de l’insurrection. Il y eut encore bien des actions héroïques depuis la mort de Zumalacarregui ; mais ce n’était déjà plus la guerre, c’était une collision. Les rivalités de commandement s’en mêlèrent : on ne sut bientôt plus s’il valait mieux attaquer ou se défendre. La jalousie des chefs ne fît que mieux ressortir leur impuissance ; une victoire même devenait aussi désastreuse pour les insurgés qu’une défaite. La mésintelligence des chefs prépara les défections jusqu’au jour ou Maroto ; après avoir fait fusiller à Estella quelques lieutenans de Zumalacarregui hostiles à ses projets, signa le traité de Bergara, qui interrompit si honteusement pour les deux partis une guerre où l’un ne savait plus résister, où l’autre ne savait pas vaincre [1].

Si cette guerre, interrompue, mais non dénouée, recommence dans ces monts de la Navarre où l’on éveille si aisément les échos guerriers, on y trouvera vivant encore le souvenir de Zumalacarregui. Plaise au ciel, pour le repos de l’Espagne, que ce héros de l’insurrection ne trouve personne de taille à profiter de son exemple !


FRANCOIS DUCUING.


  1. Cette dernière époque de la guerre a été décrite ici même ; voyez Cabrera dans le n° du 15 avril 1840, Espartero dans celui du 15 août suivant.