La Guerre des boutons/Livre I

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Mercure de France (p. 9-127).


LIVRE I
LA GUERRE


CHAPITRE PREMIER

LA DÉCLARATION DE GUERRE


Quant à la guerre… il est plaisant à considérer par combien de vaines occasions elle est agitée et par combien légères occasions éteinte : toute l’Asie se perdit et se consomma en guerre pour le maquerelage de Paris.
montaigne (Livre second, ch. xii).


— Attends-moi, Grangibus ! héla Boulot, ses livres et ses cahiers sous le bras.

— Grouille-toi, alors, j’ai pas le temps de cotainer[1], moi !

— Y a du neuf ?

— Ça se pourrait !

— Quoi ?

— Viens toujours !

Et Boulot ayant rejoint les deux Gibus, ses camarades de classe, tous trois continuèrent à marcher côte à côte dans la direction de la maison commune.

C’était un matin d’octobre. Un ciel tourmenté de gros nuages gris limitait l’horizon aux collines prochaines et rendait la campagne mélancolique. Les pruniers étaient nus, les pommiers étaient jaunes, les feuilles de noyer tombaient en une sorte de vol plané, large et lent d’abord, qui s’accentuait d’un seul coup comme un plongeon d’épervier dès que l’angle de chute devenait moins obtus. L’air était humide et tiède. Des ondes de vent couraient par intervalles. Le ronflement monotone des batteuses donnait sa note sourde qui se prolongeait de temps à autre, quand la gerbe était dévorée, en une plainte lugubre comme un sanglot désespéré d’agonie ou un vagissement douloureux.

L’été venait de finir et l’automne naissait.

Il pouvait être huit heures du matin. Le soleil rôdait triste derrière les nues, et de l’angoisse, une angoisse imprécise et vague, pesait sur le village et sur la campagne.

Les travaux des champs étaient achevés et, un à un ou par petits groupes, depuis deux ou trois semaines, on voyait revenir à l’école les petits bergers à la peau tannée, bronzée de soleil, aux cheveux raides coupés ras à la tondeuse (la même qui servait pour les bœufs), aux pantalons de droguet ou de mouliné rapiécés, surchargés de « pattins » aux genoux et au fond, mais propres, aux blouses de grisette neuves, raides, qui, en déteignant, leur faisaient, les premiers jours, les mains noires comme des pattes de crapauds, disaient-ils.

Ce jour-là, ils traînaient le long des chemins et leurs pas semblaient alourdis de toute la mélancolie du temps, de la saison et du paysage.

Quelques-uns cependant, les grands, étaient déjà dans la cour de l’école et discutaient avec animation. Le père Simon, le maître, sa calotte en arrière et ses lunettes sur le front, dominant les yeux, était installé devant la porte qui donnait sur la rue. Il surveillait l’entrée, gourmandait les traînards, et, au fur et à mesure de leur arrivée, les petits garçons, soulevant leur casquette, passaient devant lui, traversaient le couloir et se répandaient dans la cour.

Les deux Gibus du Vernois et Boulot, qui les avait rejoints en cours de route, n’avaient pas l’air d’être imprégnés de cette mélancolie douce qui rendait traînassants les pas de leurs camarades.

Ils avaient au moins cinq minutes d’avance sur les autres jours, et le père Simon, en les voyant arriver, tira précipitamment sa montre qu’il porta ensuite à son oreille pour s’assurer qu’elle marchait bien et qu’il n’avait point laissé passer l’heure réglementaire.

Les trois compaings entrèrent vite, l’air préoccupé, et immédiatement gagnèrent, derrière les cabinets, le carré en retrait abrité par la maison du père Gugu (Auguste), le voisin, où ils retrouvèrent la plupart des grands qui les y avaient précédés.

Il y avait là Lebrac, le chef, qu’on appelait encore le grand Braque ; son premier lieutenant Camu, ou Camus, le fin grimpeur ainsi nommé parce qu’il n’avait pas son pareil pour dénicher les bouvreuils et que, là-bas, les bouvreuils s’appellent des camus ; il y avait Gambette de sur la Côte dont le père, républicain de vieille souche, fils lui-même de quarante-huitard, avait défendu Gambetta aux heures pénibles ; il y avait La Crique, qui savait tout, et Tintin, et Guignard le bigle, qui se tournait de côté pour vous voir de face, et Tétas ou Tétard, au crâne massif, bref les plus forts du village, qui discutaient une affaire sérieuse.

L’arrivée des deux Gibus et de Boulot n’interrompit pas la discussion ; les nouveaux venus étaient apparemment au courant de l’affaire, une vieille affaire à coup sûr, et ils se mêlèrent immédiatement à la conversation en apportant des faits et des arguments capitaux.

On se tut.

L’aîné des Gibus, qu’on appelait par contraction Grangibus pour le distinguer du P’tit Gibus ou Tigibus son cadet, parla ainsi :

– Voilà ! Quand nous sommes arrivés, mon frère et moi, au contour des Menelots, les Velrans se sont dressés tout d’un coup près de la marnière à Jean-Baptiste. Ils se sont mis à gueuler comme des veaux, à nous foutre des pierres et à nous montrer des triques.

Ils nous ont traités de cons, d’andouilles, de voleurs, de cochons, de pourris, de crevés, de merdeux, de couilles molles, de…

– De couilles molles, reprit Lebrac, le front plissé, et qu’est-ce que tu leur z’y as redit là-dessus ?

– Là-dessus on « s’a ensauvé », mon frère et moi, puisque nous n’étions pas en nombre, tandis qu’eusses, ils étaient au moins tienze[2] et qu’ils nous auraient sûrement foutu la pile.

– Ils vous ont traités de couilles molles ! scanda le gros Camus, visiblement choqué, blessé et furieux de cette appellation qui les atteignait tous, car les deux Gibus, c’était sûr, n’avaient été attaqués et insultés que parce qu’ils appartenaient à la commune et à l’école de Longeverne.

– Voilà, reprit Grangibus, je vous dis maintenant, moi, que si nous ne sommes pas des andouilles, des jeanfoutres et des lâches, on leur z’y fera voir si on en est des couilles molles.

– D’abord, qu’est-ce que c’est t’y que ça, des couilles molles ? fit Tintin.

La Crique réfléchissait.

– Couille molle !… Des couilles, on sait bien ce que c’est, pardine, puisque tout le monde en a, même le Miraut de Lisée, et qu’elles ressemblent à des marrons sans bogue, mais couille molle !… couille molle !…

– Sûrement que ça veut dire qu’on est des pas grand-chose, coupa Tigibus, puisque hier soir, en rigolant avec Narcisse, not’meunier, je l’ai appelé couille molle comme ça, pour voir, et mon père, que j’avais pas vu et qui passait justement, sans rien me dire, m’a foutu aussitôt une bonne paire de claques. Alors…

L’argument était péremptoire et chacun le sentit.

– Alors, bon Dieu ! il n’y a pas à rebeuiller[3] plus longtemps, il n’y a qu’à se venger, na ! conclut Lebrac…

– C’est t’y vot’idée, vous autres ?

– Foutez le camp de là, hein, les chie-en-lit, fit Boulot aux petits qui s’approchaient pour écouter ! Ils approuvèrent le grand Lebrac à l’inanimité, comme on disait. À ce moment le père Simon apparut dans l’encadrement de la porte pour frapper dans ses mains et donner ainsi le signal de l’entrée en classe. Tous, dès qu’ils le virent, se précipitèrent avec impétuosité vers les cabinets, car on remettait toujours à la dernière minute le soin de vaquer aux besoins hygiéniques réglementaires et naturels.

Et les conspirateurs se mirent en rang silencieusement, l’air indifférent, comme si rien ne s’était passé et qu’ils n’eussent pris, l’instant d’avant, une grande et terrible décision.

Cela ne marcha pas très bien en classe, ce matin-là, et le maître dut crier fort pour contraindre ses élèves à l’attention. Non qu’ils fissent du potin, mais ils semblaient tous perdus dans un nuage et restaient absolument réfractaires à saisir l’intérêt que peut avoir pour de jeunes Français républicains l’historique du système métrique.

La définition du mètre, en particulier, leur paraissait horriblement compliquée : dix millionième partie du quart, de la moitié… du… ah, merde ! pensait le grand Lebrac.

Et se penchant vers son voisin et ami Tintin, il lui glissa confidentiellement :

– Eurêquart !

Le grand Lebrac voulait sans doute dire : Eurêka ! Il avait vaguement entendu parler d’Archimède, qui s’était battu au temps jadis avec des lentilles.

La Crique lui avait laborieusement expliqué qu’il ne s’agissait pas de légumes, car Lebrac à la rigueur comprenait bien qu’on pût se battre avec des pois qu’on lance dans un fer de porte-plume creux, mais pas avec des lentilles.

— Et puis, disait-il, ça ne vaut pas les trognons de pommes ni les croûtes de pain.

La Crique lui avait dit que c’était un savant célèbre qui faisait des problèmes sur des capotes de cabriolet, et ce dernier trait l’avait pénétré d’admiration pour un bougre pareil, lui qui était aussi réfractaire aux beautés de la mathématique qu’aux règles de l’orthographe.

D’autres qualités que celles-là l’avaient, depuis un an, désigné comme chef incontesté des Longevernes.

Têtu comme une mule, malin comme un singe, vif comme un lièvre, il n’avait surtout pas son pareil pour casser un carreau à vingt pas, quel que fût le mode de projection du caillou : à la main, à la fronde à ficelle, au bâton refendu, à la fronde à lastique[4] ; il était dans les corps à corps un adversaire terrible ; il avait déjà joué des tours pendables au curé, au maître d’école et au garde champêtre ; il fabriquait des kisses[5] merveilleuses avec des branches de sureau grosses comme sa cuisse, des kisses qui vous giclaient l’eau à quinze pas, mon ami, voui ! parfaitement ! et des topes[6] qui pétaient comme des pistolets et qu’on ne retrouvait plus les balles d’étoupes. Aux billes, c’était lui qui avait le plus de pouce ; il savait pointer et rouletter comme pas un ; quand on jouait au pot, il vous « foutait les znogs sur les onçottes » à vous faire pleurer, et avec ça, sans morgue aucune ni affectation, il redonnait de temps à autre à ses partenaires malheureux quelques-unes des billes qu’il leur avait gagnées, ce qui lui valait une réputation de grande générosité.

À l’interjection de son chef et camarade, Tintin joignit les oreilles ou plutôt les fit bouger comme un chat qui médite un sale coup et devint rouge d’émotion.

— Ah ah ! pensa-t-il ! Ça y est ! J’en étais bien sûr que ce sacré Lebrac trouverait le joint pour leur z’y faire !

Et il demeura noyé dans un rêve, perdu dans des mondes de suppositions, insensible aux travaux de Delambre, de Méchain, de Machinchouette ou d’autres ; aux mesures prises sous diverses latitudes, longitudes ou altitudes… Ah oui, que ça lui était bien égal et qu’il s’en foutait !

Mais qu’est-ce qu’ils allaient prendre, les Velrans !

Ce que fut le devoir d’application qui suivit cette première leçon, on l’apprendra plus tard ; qu’il suffise de savoir que les gaillards avaient tous une méthode personnelle pour rouvrir, sans qu’il y parût, le livre fermé par ordre supérieur et se mettre à couvert contre les défaillances de mémoire. N’empêche que le père Simon était dans une belle rage le lundi suivant. Mais n’anticipons pas.

Quand onze heures sonnèrent à la tour du vieux clocher paroissial, ils attendirent impatiemment le signal de sortie, car tous étaient déjà prévenus on ne sait comment, par infiltration, par radiation ou d’une tout autre manière, que Lebrac avait trouvé quelque chose.

Il y eut comme d’habitude quelques bonnes bousculades dans le couloir, des bérets échangés, des sabots perdus, des coups de poings sournois, mais l’intervention magistrale fit tout rentrer dans l’ordre et la sortie s’opéra quand même normalement.

Sitôt que le maître fut rentré dans sa boîte, les camarades fondirent tous sur Lebrac comme une volée de moineaux sur un crottin frais.

Il y avait là, avec les soldats ordinaires et le menu fretin, les dix principaux guerriers de Longeverne avides de se repaître de la parole du chef.

Lebrac exposa son plan, qui était simple et hardi ; ensuite il demanda quels seraient les ceusses qui l’accompagneraient le soir venu.

Tous briguèrent cet honneur ; mais quatre suffisaient et on décida que Camus, La Crique, Tintin et Grangibus seraient de l’expédition : Gambette, habitant sur la Côte, ne pouvait s’attarder si longtemps, Guignard n’y voyait pas très clair la nuit et Boulot n’était pas tout à fait aussi leste que les quatre autres.

Là-dessus on se sépara.

Au soir, sur le coup de l’Angelus, les cinq guerriers se retrouvèrent.

— As-tu la craie ? fit Lebrac à La Crique, qui s’était chargé, vu sa position près du tableau, d’en subtiliser deux ou trois morceaux dans la boîte du père Simon.

La Crique avait bien fait les choses ; il en avait chipé cinq bouts, de grands bouts ; il en garda un pour lui et en remit un autre à chacun de ses frères d’armes. De cette façon, s’il arrivait à l’un d’eux de perdre en route son morceau, les autres pourraient facilement y remédier.

— Alorsse, filons ! fit Camus.

Par la grande rue du village d’abord, puis par le traje [7] des Cheminées rejoignant au gros Tilleul la route de Velrans, ce fut un instant une sabotée sonore dans la nuit. Les cinq gars marchaient à toute allure à l’ennemi.

— Il y en a pour une petite demi-heure à pied, avait dit Lebrac, on peut donc y aller dedans un quart d’heure et être rentré bien avant la fin de la veillée.

La galopade se perdit dans le noir et dans le silence ; pendant la moitié du trajet la petite troupe n’abandonna pas le chemin ferré où l’on pouvait courir, mais dès qu’elle fut en territoire ennemi, les cinq conspirateurs prirent les bas côtés et marchèrent sur les banquettes que leur vieil ami le père Bréda, le cantonnier, entretenait, disaient les mauvaises langues, chaque fois qu’il lui tombait un œil. Quand ils furent tout près de Velrans, que les lumières devinrent plus nettes derrière les vitres et les aboiements des chiens plus menaçants, ils firent halte.

– Ôtons nos sabots, conseilla Lebrac, et cachons-les derrière ce mur.

Les quatre guerriers et le chef se déchaussèrent et mirent leurs bas dans leurs chaussures ; puis ils s’assurèrent qu’ils n’avaient pas perdu leur morceau de craie et, l’un derrière l’autre, le chef en tête, la pupille dilatée, l’oreille tendue, le nez frémissant, ils s’engagèrent sur le sentier de la guerre pour gagner le plus directement possible l’église du village ennemi, but de leur entreprise nocturne.

Attentifs au moindre bruit, s’aplatissant au fond des fossés, se collant aux murs ou se noyant dans l’obscurité des haies, ils se glissaient, ils s’avançaient comme des ombres, craignant seulement l’apparition insolite d’une lanterne portée par un indigène se rendant à la veillée ou la présence d’un voyageur attardé menant boire son carcan. Mais rien ne les ennuya que l’aboi du chien de Jean des Gués, un salopiot qui gueulait continuellement.

Enfin ils parvinrent sur la place du moutier [8] et ils s’avancèrent sous les cloches.

Tout était désert et silencieux.

Le chef resta seul pendant que les quatre autres revenaient en arrière pour faire le guet.

Alors prenant son bout de craie au fond de sa profonde, haussé sur ses orteils aussi haut que possible, Lebrac inscrivit sur le lourd panneau de chêne culotté et noirci qui fermait le saint lieu, cette inscription lapidaire qui devait faire scandale le lendemain, à l’heure de la messe, beaucoup plus par sa crudité héroïque et provocante que par son orthographe fantaisiste :

Tou lé Velrant çon dé paigne ku !

Et quand il se fut, pour ainsi dire, collé les quinquets sur le bois pour voir « si ça avait bien marqué », il revint près des quatre complices aux écoutes et, à voix basse et joyeusement, leur dit :

– Filons !

Carrément, cette fois, ils s’engagèrent de front sur le milieu du chemin et repartirent, sans faire de bruit inutile, à l’endroit où ils avaient abandonné leurs sabots et leurs bas.

Mais sitôt rechaussés, dédaigneux tout à fait d’inutiles précautions, frappant le sol à pleins sabots, ils regagnèrent Longeverne et leur domicile respectif en attendant avec confiance l’effet de leur déclaration de guerre.

CHAPITRE ii

TENSION DIPLOMATIQUE


Les ambassadeurs des deux puissances ont échangé des vues au sujet de la question du Maroc.
Les journaux (été 1911).


Quand « le second » eut sonné au clocher du village, une demi-heure avant le dernier coup de cloche annonçant la messe du dimanche, le grand Lebrac, vêtu de sa veste de drap taillée dans la vieille anglaise de son grand-père, culotté d’un pantalon de droguet neuf, chaussé de brodequins ternis par une épaisse couche de graisse et coiffé d’une casquette à poil, le grand Lebrac, dis-je, vint s’appuyer contre le mur du lavoir communal et attendit ses troupes pour les mettre au courant de la situation et les informer du plein succès de l’entreprise.

Là-bas, devant la porte de Fricot l’aubergiste, quelques hommes, le brûle-gueule aux dents, se à aller « piquer une larme » [9] avant d’entrer à l’église.

Camus arriva bientôt avec son pantalon limé aux jarrets et sa cravate rouge comme une gorge de bouvreuil : ils se sourirent ; puis vinrent les deux Gibus, l’air flaireur ; puis Gambette, qui n’était pas encore au courant, et Guignard et Boulot, La Crique, Guerreuillas, Bombé, Tétas et tout le contingent au grand complet des combattants de Longeverne, en tout une quarantaine.

Les cinq héros de la veille recommencèrent au moins dix fois chacun le récit de leur expédition, et, la bouche humide et les yeux brillants, les camarades buvaient leurs paroles, mimaient les gestes et applaudissaient à chaque coup frénétiquement.

Ensuite de quoi Lebrac résuma la situation en ces termes :

— Comme ça ils verront si on en est des couilles molles !

Alors, sûrement, cette après-midi ils viendront se rétrainer par les buissons de la Saute, histoire de chercher rogne, et on y sera tous pour les recevoir « un peu ».

Faudra prendre tous les lance-pierres et toutes les frondes. Pas besoin de s’embarrasser des triques, on veut pas se colleter. Avec les habits du dimanche il faut faire attention et ne pas trop se salir, parce que, on se ferait beigner, en rentrant.

Seulement on leur dira deux mots.

Le troisième coup de cloche (le dernier), sonnant à toute volée, les mit en branle et les ramena lentement à leur place accoutumée dans les petits bancs de la chapelle de saint Joseph, symétrique à celle de la Vierge, où s’installaient les gamines.

– Foutre ! fit Camus en arrivant sous les cloches ; et moi que je dois servir la messe aujord’hui, j’vas me faire engueuler par le noir !

Et sans prendre le temps de plonger sa main dans le grand bénitier de pierre où les camarades gavouillaient [10] en passant, il traversa la nef en filant tel un zèbre pour aller endosser son surplis de thuriféraire ou d’acolyte.

Quand, à l’Asperges me, il passa entre les bancs, portant son baquet d’eau bénite où le curé faisait trempette avec son goupillon, il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur ses frères d’armes.

Il vit Lebrac montrant à Boulot une image que lui avait donnée la sœur de Tintin, une fleur de tulipe ou de géranium, à moins que ce ne fût une pensée, soulignée du mot « souvenir » et il clignait de l’œil d’un air don juanesque.

Alors Camus songea lui aussi à la Tavie [11], sa bonne amie, à qui il avait offert dernièrement un pain d’épices, de deux sous s’il vous plaît, qu’il avait acheté à la foire de Vercel, un joli pain d’épices en cœur, saupoudré de bonbonnets rouges, bleus et jaunes, orné d’une devise qui lui avait semblé tout à fait très bien :

Je mets mon cœur à vos genoux,
Acceptez-le, il est à vous !

Il la chercha de l’œil dans les rangs des petites filles et vit qu’elle le regardait. La gravité de son office lui interdisait le sourire, mais il eut un choc au cœur et, légèrement rougissant, se redressa, le bidon d’eau bénite à son poignet raidi.

Ce mouvement n’échappa point à La Crique, qui confia à Tintin :

– « Ergarde » donc Camus s’il se rebraque [12] ! On voit bien que la Tavie le reluque.

Et Camus en lui-même pensait : Maintenant que c’est l’école, on va se revoir plus souvent !

Oui… mais la guerre était déclarée !

À la sortie de l’office de vêpres, le grand Lebrac réunit toutes ses troupes et parla en chef :

– Allez mettre vos blousons, prenez un chanteau de pain et rappliquez au bas de la Saute à la Carrière à Pepiot.

Ils s’écampillèrent comme une volée de moineaux et, cinq minutes après, l’un courant derrière l’autre, le quignon de pain aux dents, se rejoignirent à l’endroit désigné par le général.

– Faudra pas dépasser le tournant du chemin, recommanda Lebrac, conscient de son rôle et soucieux de sa troupe.

– Alors tu crois qu’ils vont venir ?

– Autrement, ça serait rien foireux de leur part, et il ajouta pour expliquer son ordre :

– Il y en a qui sont lestes, vous savez, les culs lourds : t’entends, Boulot ! hein ! s’agit pas de se faire chiper.

Prenez des godons[13] « dedans » vos poches ; à ceusses qu’ont des frondes à « lastique » donnez-y les beaux cailloux et attention de pas les perdre. On va monter jusqu’au Gros Buisson.

Le communal de la Saute, qui s’étend du bois du Teuré au nord-est au bois de Velrans au sud-ouest, est un grand rectangle en remblais, long de quinze cents mètres environ et large de huit cents. Les lisières des deux forêts sont les deux petits côtés du rectangle ; un mur de pierre doublé d’une haie protégée elle-même par un épais rempart de buissons le borne en bas vers les champs de la fin ; au-dessus la limite assez indécise est marquée par des carrières abandonnées, perdues dans une bande de bois non classée, avec des massifs de noisetiers et de coudriers formant un épais taillis que l’on ne coupe jamais. D’ailleurs, tout le communal est couvert de buissons, de massifs, de bosquets, d’arbres isolés ou groupés qui font de ce terrain un idéal champ de bataille.

Un chemin ferré venant du village de Longeverne gravit lentement en semi-diagonale le rectangle, puis, à cinquante mètres de la lisière du bois de Velrans, fait un contour aigu pour permettre aux voitures chargées d’atteindre sans trop de peine le sommet du « crêtot ».

Un grand massif avec des chênes, des épines, des prunelliers, des noisetiers, des coudriers, emplit la boucle du contour : on l’appelle le Gros Buisson.

Des carrières à ciel ouvert exploitées par Pepiot le bancal, Laugu du Moulin, qui s’intitulent enterpreneurs après boire, et quelquefois par Abel le Rat, bordent le chemin vers le bas.

Pour les gosses, elles constituent uniquement d’excellents et inépuisables magasins d’approvisionnement.

C’était sur ce terrain fatal, à égale distance des deux villages, que, depuis des années et des années, les générations de Longeverne et de Velrans s’étaient copieusement rossées, fustigées et lapidées, car tous les automnes et tous les hivers ça recommençait.

Les Longevernes [14] s’avançaient habituellement jusqu’au contour, gardant la boucle du chemin, bien que l’autre côté appartînt encore à leur commune et le bois de Velrans aussi, mais comme ce bois était tout près du village ennemi, il servait aux adversaires de camp retranché, de champ de retraite et d’abri sûr en cas de poursuite, ce qui faisait rager Lebrac :

– On a toujours l’air d’être envahi, nom de D… !

Or, il n’y avait pas cinq minutes qu’on avait fini son pain, que Camus le grimpeur, posté en vigie dans les branches du grand chêne, signalait des remuements suspects à la lisière ennemie.

– Quand je vous le disais, constata Lebrac ! Calez-vous, hein ! qu’ils croient que je suis tout seul ! Je m’en vas les houksser [15] ! kss ! kss ! attrape ! et si des fois ils se lançaient pour me prendre… hop !

Et Lebrac, sortant de son couvert d’épines, la conversation diplomatique suivante s’engagea dans les formes habituelles :

(Que le lecteur ici ou la lectrice veuille bien me permettre une incidente et un conseil. Le souci de la vérité historique m’oblige à employer un langage qui n’est pas précisément celui des cours ni des salons. Je n’éprouve aucune honte ni aucun scrupule à le restituer, l’exemple de Rabelais, mon maître, m’y autorisant. Toutefois, MM. Fallières ou Bérenger ne pouvant être comparés à François Ier, ni moi à mon illustre modèle, les temps d’ailleurs étant changés, je conseille aux oreilles délicates et aux âmes sensibles de sauter cinq ou six pages. Et j’en reviens à Lebrac :)

– Montre-toi donc, hé grand fendu, cudot, feignant, pourri ! Si t’es pas un lâche, montre-la ta sale gueule de peigne-cul ! va !

– Hé grand’crevure, approche un peu, toi aussi, pour voir ! répliqua l’ennemi.

– C’est l’Aztec des Gués, fit Camus, mais je vois encore Touegueule, et Bancal et Tatti et Migue la Lune : ils sont une chiée.

Ce petit renseignement entendu, le grand Lebrac continua :

– C’est toi hein, merdeux ! qu’as traité les Longevernes de couilles molles. Je te l’ai-t-y fait voir moi, si on en est des couilles molles ! I gn’a fallu tous vos pantets [16] pour effacer ce que j’ai marqué à la porte de vot’église ! C’est pas des foireux comme vous qu’en auraient osé faire autant.

– Approche donc « un peu » « pisque » t’es si malin, grand gueulard, t’as que la gueule… et les gigues [17] pour « t’ensauver » !

– Fais seulement la moitié du chemin, hé ! pattier [18] ! c’est pas passe que ton père tâtait les couilles des vaches [19] sur les champs de foire que t’es devenu riche !

– Et toi donc ! ton bacul où que vous restez est tout crevi [20] d’hypothèques !

– Hypothèque toi-même, traîne-besache [21] ! Quand c’est t’y que tu vas reprendre le fusil de toile de ton grand-père pour aller assommer les portes à coups de « Pater » ?

– C’est pas chez nous comme à Longeverne, où que les poules crèvent de faim en pleine moisson.

– Tant qu’à Velrans c’est les poux qui crèvent sur vos caboches, mais on ne sait pas si c’est de faim ou de poison.

Velri
Pourri
Traîne la Murie
À vau les vies [22].

Ouhe !… ouhe !… ouhe !… fit derrière son chef le chœur des guerriers Longevernes incapable de se dissimuler et de contenir plus longtemps son enthousiasme et sa colère.

L’Aztec des Gués riposta :

Longeverne,
Pique merde,
Tâte merde,
Montés sur quatre pieux
Les diabl’ te tir’ à eux !

Et le chœur des Velrans applaudit à son tour frénétiquement le général par des Euh ! euh ! prolongés et euphoniques.

Des bordées d’insultes furent jetées de part et d’autre en rafales et en trombes ; puis les deux chefs, également surexcités, après s’être lancé les injures classiques et modernes :

– Enfonceurs de portes ouvertes !

– Étrangleurs de chats par la queue [23] ! etc., etc., revenant au mode antique, se flanquèrent à la face avec toute la déloyauté coutumière les accusations les plus abracadabrantes et les plus ignobles de leur répertoire :

– Hé ! t’en souviens-tu quand ta mère p… dans le rata pour te faire de la sauce !

– Et toi, quand elle demandait les sacs au châtreur de taureaux pour te les faire bouffer en salade !

– Rappelle-toi donc le jour où ton père disait qu’il aurait plus d’avantage à élever un veau qu’un peut [24] merle comme toi !

– Et toi ? quand ta mère disait qu’elle aimerait mieux faire téter une vache que ta sœur, passe que ça serait au moins pas une putain qu’elle élèverait !

– Ma sœur, ripostait l’autre qui n’en avait pas, elle bat le beurre, quand elle battra la m… tu viendras lécher le bâton ; ou bien : elle est pavée d’ardoises pour que les petits crapauds comme toi n’y puissent pas grimper !

– Attention, prévint Camus, v’là le Touegueule qui lance des pierres avec sa fronde.

Un caillou, en effet, siffla en l’air au-dessus des têtes, auquel des ricanements répondirent, et des grêles de projectiles rayèrent bientôt le ciel de part et d’autre, cependant que le flot écumeux et sans cesse grossissant d’injures salaces continuait de fluctuer du Gros Buisson à la lisière, le répertoire des uns comme des autres étant aussi abondant que richement choisi.

Mais c’était dimanche : les deux partis étaient vêtus de leurs beaux affutiaux et nul, pas plus les chefs que les soldats, ne se souciait d’en compromettre l’ordonnance dans des corps à corps dangereux.

Aussi toute la lutte se borna-t-elle ce jour-là à cet échange de vues, si l’on peut dire, et à ce duel d’artillerie qui ne fit d’ailleurs aucune victime sérieuse, pas plus d’un côté que de l’autre.

Quand le premier coup de la prière sonna à l’église de Velrans, l’Aztec des Gués donna à son armée le signal du retour, non sans avoir lancé aux ennemis, avec une dernière injure et un dernier caillou, cette suprême provocation :

— C’est demain qu’on vous y retrouvera, les couilles molles de Longeverne !

— Tu fous le camp ! hé lâche ! railla Lebrac ; attends un peu, oui, attends à demain, tu verras ce qu’on vous passera, tas de peigne-culs !

Et une dernière bordée de cailloux salua la rentrée des Velrans dans la tranchée du milieu qu’ils suivaient pour le retour.

Les Longevernes, dont l’horloge communale retardait ou dont l’heure de la prière était peut-être reculée, profitèrent de la disparition des ennemis et prirent pour le lendemain leurs dispositions de combat.

Tintin eut une idée de génie.

— Il faudra, dit-il, se caler cinq ou six dans ce buisson-là, avant qu’ils n’arrivent, et ne bouger ni pieds ni pattes, et le premier qui passera pas trop loin lui tomber sus le râb’e et « s’ensauver » avec.

Le chef d’embuscade, immédiatement approuvé, choisit parmi les plus lestes les cinq qui l’accompagneraient, pendant que les autres mèneraient l’attaque de front, et tous rentrèrent au village, l’âme bouillonnante d’ardeur guerrière et assoiffée de représailles.

CHAPITRE iii

UNE GRANDE JOURNÉE


Væ victis !
un vieux chef gaulois aux romains.



Ce lundi matin, en classe, cela tourna mal, plus mal encore que le samedi.

Camus, sommé par le père Simon de répéter en leçon d’instruction civique ce qu’on lui avait seriné l’avant-veille sur « le citoyen », s’attira des invectives dépourvues d’aménité.

Rien ne voulait sortir de ses lèvres, toute sa face exprimait un travail de gésine intellectuelle horriblement douloureux : il lui semblait que son cerveau était muré.

– Citoyen ! citoyen ! pensaient les autres, moins ahuris, qu’est-ce que ça peut bien être que cette saloperie-là ?

– Moi, m’sieu ! fit La Crique en faisant claquer son index et son médius contre son pouce.

— Non, pas vous ! et s’adressant à Camus, debout, la tête branlante, les yeux éperdus :

— Alors, vous ne savez pas ce que c’est qu’un citoyen ?

— !…

— Je vais vous coller à tous une heure de retenue pour ce soir !

Des frissons froids coururent le long des échines.

— Enfin, vous ! êtes-vous citoyen ? fit le maître d’école qui voulait absolument avoir une réponse.

— Oui, m’sieu ! répondit Camus, se souvenant qu’il avait assisté avec son père à une réunion électorale où m’sieu le marquis, le député, devait offrir un verre à ses électeurs et leur serrer la main, même qu’il avait dit au père Camus :

— C’est votre fils ce citoyen-là ? Il a l’air intelligent !

— Vous êtes citoyen, vous ! ragea l’autre, cramoisi de colère, eh bien ! oui, il est joli le citoyen ! vous m’en faites un propre de citoyen !

— Non, m’sieu, reprit Camus qui, après tout, ne tenait pas à ce titre.

— Alors pourquoi n’êtes-vous pas citoyen ?

— !…

— Dis-y, marmonna entre ses dents La Crique agacé, que c’est parce que t’as pas encore de poil au c…

— Qu’est-ce que vous dites, La Crique ?

— Je… je dis… que… que…

— Que quoi ?

— Que c’est parce qu’il est trop jeune !

— Ah ! eh bien ! maintenant, y êtes-vous ?

On y était. La réponse de La Crique fit l’effet d’une rosée bienfaisante sur le champ desséché de leur mémoire ; des lambeaux de phrases, des morceaux de qualité, des débris de citoyen, se réajustèrent, se replâtrèrent petit à petit, et Camus lui-même, moins ahuri, toute sa personne remerciant véhémentement La Crique le sauveur, contribua à recamper « le citoyen » !

Enfin, c’était toujours ça de passé.

Mais quand on en vint à la correction du devoir de système métrique, cela ne fut pas drôle du tout. Préoccupés comme ils l’étaient l’avant-veille, ils avaient oublié, en copiant, de changer des mots et de faire le nombre de fautes d’orthographe qui correspondait à peu près à leur force respective en la matière, force mathématiquement dosée par des dictées bihebdomadaires. Par contre, ils avaient sauté des mots, mis des majuscules où il n’en fallait pas et ponctué en dépit de tout sens. La copie de Lebrac surtout était lamentable et se ressentait visiblement de ses graves soucis de chef.

Aussi fut-ce lui qui fut amené au tableau par le père Simon, cramoisi de colère, les yeux luisant derrière ses lunettes comme des prunelles de chat dans la nuit.

Comme tous ses camarades d’ailleurs, Lebrac était convaincu d’avoir copié : évidemment, ça ne faisait de doute pour personne, inutile de répliquer ; mais on voulait savoir au moins s’il avait su tirer quelque fruit de cet exercice banni en principe des méthodes de la pédagogie moderne.

— Qu’est-ce que le mètre, Lebrac ?

— !…

— Qu’est-ce que le système métrique ?

— !…

— Comment a-t-on obtenu la longueur du mètre ?

— Euh !…

Trop éloigné de La Crique, Lebrac, les oreilles à l’affût, le front effroyablement plissé, suait sang et eau pour se rappeler quelque vague notion ayant trait à la matière. Enfin, il se remémora vaguement, très vaguement, deux noms propres cités : Delambre et La Condamine, mesureurs célèbres de morceaux de méridien. Malheureusement, dans son esprit, Delambre s’associait aux pipes en écume qui flambaient derrière la vitrine de Léon le buraliste. Aussi, hasarda-t-il, avec tout le doute qui convenait en si grave occurrence :

— C’est, c’est, Lécume et Lecon… Lecon !

— Hein ! qui ! quoi donc ! fit le père Simon au paroxysme de la colère. Voilà que vous insultez les savants maintenant ! Vous en avez un de toupet, par exemple, et un joli répertoire, ma foi ! mes compliments, mon ami !

Et vous savez, ajouta-t-il pour assommer le malheureux, vous savez que votre père m’a recommandé de vous soigner !

Il paraît que vous n’en fichez pas la secousse à la maison ; toujours sur les quat’chemins à faire le galvaudeux, la gouape, le voyou, au lieu de songer à vous décrasser le cerveau.

Eh bien, mon ami ! si vous ne me répétez pas à onze heures tout ce que nous allons redire pour vous et pour vos camarades qui ne valent guère mieux que vous, je vous préviens, moi, que pour commencer, je vous foutrai en retenue de quatre à six tous les soirs, jusqu’à ce que ça marche ! Voilà !

Le tonnerre de Zeus, tombant sur l’assemblée, n’eût pas provoqué stupeur plus profonde. Tous restaient écrasés par cette épouvantable menace.

Aussi Lebrac et les autres, du plus grand au plus petit, écoutèrent-ils ce jour-là avec une attention concentrée les paroles du maître exposant rageusement les abus des anciens systèmes de poids et mesures et la nécessité d’un système unique. Et s’ils n’approuvèrent point en leur for intérieur la mesure du méridien de Dunkerque à Barcelone, s’ils se réjouirent des ennuis de Delambre et des emm…bêtements de Méchain, ils en retinrent avec soin les incidents et péripéties pour leur gouverne personnelle et leur sauvetage immédiat ; mais Camus et Lebrac et Tintin et La Crique même, partisan du « Progrès », et tous les autres, se jurèrent bien, nom de Dieu, qu’en souvenir de cette terrible frousse ils préféreraient toujours mesurer par pieds et par pouces, comme avaient fait leurs père et grands-pères, qui ne s’en étaient pas portés plus mal (la belle blague !) plutôt que d’employer ce sacré système de bourrique qui avait failli les faire passer pour couillons aux yeux de leurs ennemis.

L’après-midi fut plus calme. Ils avaient retenu l’histoire des Gaulois qui étaient de grands batailleurs et qu’ils admiraient fort. Aussi ni Lebrac, ni Camus, ni personne ne fut gardé à quatre heures, chacun, et le chef en particulier, ayant fait de remarquables efforts pour contenter cette vieille andouille de père Simon.

Cette fois, on allait voir.

Tintin avec ses cinq guerriers, qui avaient eu, à midi, la sage précaution de mettre leur goûter dans leurs poches, prirent les devants pendant que les autres allaient quérir leur morceau de pain, et quand, devant les ennemis apparaissant, retentit le cri de guerre de Longeverne : « À cul les Velrans ! » ils étaient déjà habilement et confortablement dissimulés, prêts à toutes les péripéties du combat corps à corps.

Tous avaient les poches bourrées de cailloux ; quelques-uns même en avaient rempli leur casquette ou leur mouchoir ; les frondeurs vérifiaient les nœuds de leur arme avec précaution ; la plupart des grands étaient armés de triques d’épines ou de lances de coudres avec des nœuds polis à la flamme et des pointes durcies ; certaines s’enjolivaient de naïfs dessins obtenus en faisant sauter l’écorce : les anneaux verts et les anneaux blancs alternaient formant des bigarrures de zèbre ou des tatouages de nègre : c’était solide et beau, disait Boulot, dont le goût n’était peut-être pas si affiné que la pointe de sa lance.

Dès que les avant-gardes eurent pris contact par des bordées réciproques d’injures et un échange convenable de moellons, les gros des deux troupes s’affrontèrent.

À cinquante mètres à peine l’un de l’autre, disséminés en tirailleurs, se dissimulant parfois derrière les buissons, sautant à gauche, sautant à droite pour se garer des projectiles, les adversaires en présence se défiaient, s’injuriaient, s’invitaient à s’approcher, se traitaient de lâches et de froussards, puis se criblaient de cailloux, pour recommencer encore.

Mais il n’y avait guère d’ensemble ; tantôt c’étaient les Velrans qui avaient le dessus, et tout d’un coup les Longevernes, par une pointe hardie, reprenaient l’avantage, les triques au vent ; mais ils s’arrêtaient bientôt devant une pluie de pierres.

Un Velrans avait reçu pourtant un caillou à la cheville et avait regagné le bois en clochant ; du côté de Longeverne, Camus, perché sur son chêne d’où il maniait la fronde avec une dextérité de singe, n’avait pu éviter le godon d’un Velrans, de Touegueule, croyait-il, qui lui avait choqué le crâne et l’avait tout ensaigné.

Il avait même dû descendre et demander un mouchoir pour bander sa blessure, mais rien de précis ne se dessinait. Pourtant, Grangibus tenait absolument à utiliser l’embuscade de Tintin et à en chauffer un, disait-il. C’est pourquoi, ayant communiqué son idée à Lebrac, il fit semblant de se faufiler seul du côté du buisson occupé par Tintin, pour assaillir de flanc les ennemis. Mais il s’arrangea du mieux qu’il put pour être vu de quelques guerriers de Velrans, tout en ayant l’air de ne pas remarquer leur manœuvre. Il se mit donc à ramper et à marcher à quatre pattes du côté du haut et il ricana sous cape quand il aperçut Migue la Lune et deux autres Velrans se concertant pour l’assaillir, sûrs de leur force collective contre un isolé.

Il avança donc imprudemment, tandis que les trois autres se rasaient de son côté.

Lebrac, à ce moment, poussait une attaque vigoureuse pour occuper le gros de la troupe ennemie et Tintin, qui voyait tout de son buisson, prépara ses hommes à l’action :

— Ça va « viendre », mes vieux, attention !

Grangibus était à six pas de leur retraite du côté de Velrans quand les trois ennemis, surgissant tout à coup d’entre les buissons, se jetèrent furieusement à sa poursuite.

Tout comme s’il était surpris de cette attaque, le Longeverne fit volte-face et battit en retraite, mais assez lentement pour laisser les autres gagner du terrain et leur faire croire qu’ils allaient le pincer.

Il repassa aussitôt devant le buisson de Tintin, serré de près par Migue la Lune et ses deux acolytes.

Alors Tintin, donnant le signal de l’attaque, bondit à son tour avec ses cinq guerriers, coupant la retraite aux Velrans et poussant des cris épouvantables.

— Tous sur Migue la Lune ! avait-il dit.

Ah ! cela ne fit pas un pli. Les trois ennemis, paralysés de frayeur à ce coup de théâtre inattendu, s’arrêtèrent net, puis crochèrent vivement pour regagner leur camp et deux s’échappèrent en effet comme l’avait prévu Tintin. Mais Migue la Lune fut happé par six paires de griffes et enlevé, emporté comme un paquet dans le camp de Longeverne, parmi les acclamations et les hurlements de guerre des vainqueurs.

Ce fut un désarroi dans l’armée de Velrans, qui battit en retraite sur le bois, tandis que les Longevernes, entourant leur prisonnier, beuglaient haut leur victoire. Migue la Lune, entouré d’une quadruple haie de gardiens, se débattait à peine, écrasé sous l’aventure.

— Ah ! mon ami, « on s’a fait choper », fit le grand Lebrac, sinistre ; eh bien, attends un peu pour voir !

— Euh ! euh ! euh ! ne me faites point de mal, bégaya Migue la Lune.

— Oui, mon p’tit, pour que tu nous traites encore de pourris et de couilles molles !

— C’est pas moi ! Oh ! mon Dieu ! Qu’est-ce que vous voulez me faire ?

— Apportez le couteau, commanda Lebrac.

— Oh ! « moman, moman » ! Qu’est-ce que vous voulez me couper ?

— Les oreilles, beugla Tintin.

— Et le nez, ajouta Camus.

— Et le zizi, continua La Crique.

— Sans oublier les couilles, compléta Lebrac, on va voir si tu les as molles !

— Faudra lui lier le sac avant de couper, comme on fait avec les petits taureaux, fit observer Gambette, qui avait apparemment assisté à ces sortes d’opérations.

— Sûrement ! qui « c’est qu’a la ficelle » ?

— N’en v’là, répondit Tigibus.

— Me faites point de mal ou je le dirai à ma « moman », larmoya le prisonnier.

— Je me fous autant de ta mère que du pape, riposta Lebrac, cynique.

— Et à m’sieu le curé ! ajouta Migue la Lune, épanté.

— Je te redis que je m’en refous !

— Et au maître, fit-il encore, miguant[25] plus que jamais.

— Je l’emmerde !

Ah ! voilà que tu nous menaces par-dessus le marché maintenant ! Manquait plus que ça ! Attends un peu, mon salaud !

Passez-moi le châtre-bique[26].

Et, l’eustache en main, Lebrac aborda sa victime.

Il passa d’abord simplement le dos du couteau sur les oreilles de Migue-la-Lune qui, croyant au froid du métal que ça y était vraiment, se mit à sangloter et à hurler, puis satisfait il s’arrêta dans cette voie et se mit en devoir de lui « affûter », comme il disait, proprement ses habits.

Il commença par la blouse, il arracha les agrafes métalliques du col, coupa les boutons des manches ainsi que ceux qui fermaient le devant de la blouse, puis il fendit entièrement les boutonnières, ensuite de quoi Camus fit sauter ce vêtement inutile ; les boutons du tricot et les boutonnières subirent un sort pareil ; les bretelles n’échappèrent point, on fit sauter le tricot. Ce fut ensuite le tour de la chemise : du col au plastron et aux manches, pas un bouton ni une boutonnière n’échappa ; ensuite le pantalon fut lui-même échenillé : pattes et boucles et poches et boutons et boutonnières y passèrent ; les jarretières en élastique qui tenaient les bas furent confisquées, les cordons de souliers taillés en trente-six morceaux.

— T’as pas de « caneçon » ? non ! reprit Lebrac, en vérifiant l’intérieur de la culotte qui dégringolait sur les jarrets.

— Eh bien ! maintenant, fous le camp !

Il dit, et, tel un honnête juré qui, sous un régime républicain, sans haine et sans crainte, obéit uniquement aux injonctions de sa conscience, il ne lui lança pour finir qu’un solide et vigoureux coup de pied à l’endroit « ousque » le dos perd son nom.

Rien ne tenait plus des habits de Migue la Lune et il pleurait, misérable et petit, au milieu des ennemis qui le raillaient et le huaient.

— Viens donc m’arrêter, maintenant ! invita Grangibus narquois, tandis que l’autre, ayant remis sur son tricot qui ne boutonnait plus sa blouse qui pendait en marchand de biques, essayait en vain de rassembler dans son pantalon les pans de sa chemise débraillée.

— Va voir maintenant ce que veut te dire ta mère, acheva Camus, retournant le poignard dans la plaie.

Et lent, dans le soir qui tombait, traînant les pieds où ses souliers tenaient à peine, Migue la Lune, pleurant, geignant et sanglotant, rejoignit dans le bois ses camarades à l’affût qui l’attendaient anxieusement, l’entourèrent et lui portèrent aide et secours autant qu’il était en leur pouvoir de le faire.

Et là-bas, au levant où leur groupe se distinguait mal maintenant dans le crépuscule, retentissaient les cris de triomphe et les insultes narquoises des Longevernes victorieux.

Lebrac, enfin, résuma la situation :

— Hein ! on leur z’y a posé ! Ça leur apprendra à ces Alboches-là !

Puis, comme rien de nouveau n’apparaissait à la lisière, cette journée étant définitivement la leur, ils dévalèrent le communal de la Saute jusqu’à la carrière à Pepiot.

Et de là, par rangs de six, bras dessus, bras dessous, Lebrac de côté, le bâton brandi, Camus en avant, son mouchoir rouge de sang servant d’enseigne au bout de sa trique de bataille, ils partirent au commandement du chef, claquant des talons et marquant le pas, vers Longeverne en chantant de tous leurs poumons :

La victoi-ren chantant,
Nous ou-vre la barrière,
La li-berté gui-ide nos pas,
Et du No-rau Midi la trom-pette guerrière
A sonné l’heure des com-onbats…

CHAPITRE iv

PREMIERS REVERS


Ils m’ont entouré comme la beste et croyent qu’on me prend aux filetz. Moy, je leur veulx passer à travers ou dessus le ventre.
Henri IV (Lettre à M. de Batz, gouverneur de la ville d’Euse, en Armagnac, 11 mars 1586).



Les jours qui suivirent cette mémorable victoire furent plus calmes. Le grand Lebrac et sa troupe, confiants dans leur succès, gardaient l’avantage et, nantis de leurs lances de coudre pointusées au couteau et polies avec du verre, armés de sabres de bois avec une garde en fil de fer recouverte de ficelle de pain de sucre, poussaient des charges terribles qui faisaient frémir les Velrans et les ramenaient jusqu’à leur lisière parmi des grêles de cailloux.

Migue la Lune, prudent, restait au dernier rang, et l’on ne fit pas de prisonniers et il n’y eut pas de blessés.

Cela eût pu durer longtemps ainsi ; malheureusement pour Longeverne, la classe du samedi matin fut désastreuse. Le grand Lebrac, qui s’était tout de même fourré dans la tête les multiples et les sous-multiples du mètre, confiant dans la parole du père Simon, qui avait dit que quand on les savait pour une sorte de mesures on les savait pour toutes, ne voulut pas entendre dire que le kilolitre et le myrialitre n’existaient point.

Il emmêla si bien l’hectolitre et le double et le boisseau et la chopine, ses connaissances livresques avec son expérience personnelle, qu’il se vit fermement, et sans espoir d’en réchapper, fourrer en retenue de quatre à cinq d’abord, plus longtemps si c’était nécessaire, et s’il ne satisfaisait pas à toutes les exigences récitatoires du maître.

— Quel vieux salaud quand il s’y mettait, tout de même, que ce père Simon !

Le malheur voulut que Tintin se trouvât exactement dans le même cas ainsi que Grangibus et Boulot. Seuls, Camus, qui y avait coupé, et La Crique, qui savait toujours, restaient pour conduire ce soir-là la troupe de Longeverne, déjà réduite par l’absence de Gambette, qui n’était pas venu ce jour-là parce qu’il avait conduit leur cabe[27] au bouc et de quelques autres obligés de rentrer à la maison pour préparer la toilette du lendemain.

— Faudrait peut-être pas aller ce soir ? hasarda Lebrac, pensif.

Camus bondit. — Pas aller ! Ben il la baillait belle, le général. Pour qui qu’on le prenait, lui, Camus ! Par exemple, qu’on allait passer pour couillons !

Lebrac ébranlé se rendit à ces raisons et convint que, sitôt libéré avec Tintin, Boulot et Grangibus (et ils allaient s’y mettre d’attaque), ils se porteraient ensemble à leur poste de combat.

Mais il était inquiet. Ça l’embêtait, na ! que lui, chef, ne fût pas là pour diriger la manœuvre en un jour plutôt difficile.

Camus le rassura et, après de brefs adieux, à quatre heures, fila, flanqué de ses guerriers, vers le terrain de combat.

Tout de même cette responsabilité nouvelle le rendait pensif, et, préoccupé d’on ne sait quoi, le cœur peut-être étreint de sombres pressentiments, il ne songea point à faire se dissimuler ses hommes avant d’arriver à leur retranchement du Gros Buisson.

Les Velrans, eux, étaient arrivés en avance. Surpris de ne rien voir, ils avaient chargé l’un d’eux, Touegueule[28], de grimper à son arbre pour se rendre compte de la situation.

Touegueule, de son foyard, vit la petite troupe qui s’avançait imprudemment dans le chemin, et une joie débordante et silencieuse, inondant tout son être, le fit se tortiller comme un goujon au bout d’une ligne.

Immédiatement il fit part à ses camarades de l’infériorité numérique de l’ennemi et de l’absence du grand Lebrac.

L’Aztec des Gués, qui ne demandait qu’à venger Migue la Lune, imagina aussitôt un plan d’attaque et il l’exposa.

On n’allait d’abord faire semblant de rien, se battre comme d’habitude, s’avancer, puis reculer, puis avancer de nouveau jusqu’à mi-chemin, et, après une feinte reculade, partir de nouveau tous ensemble, charger en masse, tomber en trombe sur le camp ennemi, cogner ceux qui résisteraient, faire prisonniers tous ceux qu’on attraperait et les ramener à la lisière, où ils subiraient le sort des vaincus.

Ainsi c’était bien compris, quand il pousserait son cri de guerre : « La Murie vous crève ! », tous s’élanceraient derrière lui, la trique au poing.

Touegueule était à peine redescendu de son foyard que l’organe perçant de Camus, du centre du Gros Buisson, lançait le défi d’usage : « À cul les Velrans ! » et que la bataille s’engageait dans les formes ordinaires.

En tant que général, Camus aurait dû rester à terre et diriger ses troupes ; mais l’habitude, la sacrée habitude de monter à l’arbre fit taire tous ses scrupules de commandant en chef, et il grimpa au chêne pour lancer de haut ses projectiles dans les rangs des adversaires.

Installé dans une fourche soigneusement choisie et aménagée, commodément assis, il prenait la ligne de mire en tendant l’élastique, le cuir juste au milieu de la fourche, les bandes de caoutchouc bien égales et lâchait le projectile qui partait en sifflant du côté de Velrans, déchiquetant des feuilles ou cognant un tronc en faisant toc.

Camus pensait qu’il en serait ce jour-là comme des jours précédents et ne se doutait mie que les autres tenteraient une attaque et pousseraient une charge puisque chaque engagement, depuis l’ouverture des hostilités, avait vu leur défaite ou leur reculade.

Tout alla bien pendant une demi-heure, et le sentiment du devoir accompli, le souci d’un emploi judicieux de ses cailloux le rassérénaient, lorsque, au cri de guerre de l’Aztec, il vit la horde des Velrans chargeant son armée avec une telle vitesse, une telle ardeur, une telle impétuosité, une telle certitude de victoire qu’il en demeura abasourdi sur sa branche sans pouvoir proférer un mot.

Ses guerriers, en entendant cette ruée formidable, en voyant ce brandissement d’épieux et de triques, effarés, démoralisés, trop peu nombreux, battirent en retraite aussitôt, et, prenant leurs jambes à leur cou, s’enfuirent, leurs talons battant les fesses, à toute allure, dans la direction de la carrière à Laugu, sans oser se retourner et croyant que toute l’armée ennemie leur arrivait dessus.

Malgré sa supériorité numérique, la colonne des Velrans, en arrivant au Gros Buisson, ralentit un peu son élan, craignant quelque projectile désespéré ; mais, ne recevant rien, elle s’engagea brusquement sous le couvert et se mit à fouiller le camp.

Hélas ! on ne voyait rien, on ne trouvait personne, et l’Aztec grommelait déjà, quand il dénicha Camus blotti dans son arbre tel un écureuil surpris.

Il eut un ah ! sonore de triomphe en l’apercevant et, tout en se félicitant intérieurement de ce que l’assaut n’eût pas été inutile, il somma immédiatement son prisonnier de descendre.

Camus, qui savait le sort qui l’attendait s’il abandonnait son asile et avait encore quelques cailloux en poche, répondit par le mot de Cambronne à cette injonction injurieuse. Déjà il fouillait les poches de son pantalon, quand l’Aztec, sans réitérer son invitation discourtoise, ordonna à ses hommes de lui « descendre cet oiseau-là » à coups de cailloux.

Avant qu’il eût bandé sa fronde, une grêle terrible lapida Camus qui croisa ses bras sur sa figure, les mains sur les yeux pour se protéger.

Beaucoup de Velrans manquaient heureusement leur but, pressés qu’ils étaient de lancer leurs projectiles, mais quelques-uns, mais trop touchaient : pan sur le dos ! pan sur la gueule ! pan sur la ratelle ! pan sur le râble ! pan sur les guibolles ! attrape encore « çui-là » mon fils !

— Ah ! t’y viendras, mon salaud ! disait l’Aztec.

Et de fait, le pauvre Camus n’avait pas assez de mains pour se protéger et se frotter, et il allait enfin se rendre à merci, quand le cri de guerre et le rugissement terrible de son chef, ramenant ses troupes au combat, le délivra comme par enchantement de cette terrible position.

Lentement, il décroisa un bras, puis un autre, et se tâta, et regarda et… ce qu’il vit…

— Horreur ! trois fois horreur ! L’armée de Longeverne, essoufflée, arrivait au Gros Buisson, hurlante, avec Tintin et Grangibus, tandis qu’à la lisière les Velrans, en troupeau, emmenaient, emportaient Lebrac prisonnier.

— Lebrac ! Lebrac ! nom de Dieu. Lebrac ! piailla-t-il. Comment que ça a pu se faire ? Ah bon Dieu de bon Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu de cent dieux !

La malédiction désespérée de Camus eut un retentissement dans la bande de Longeverne arrivant à la rescousse.

— Lebrac ! fit Tintin en écho. Il n’est pas là ? Et il expliqua : On arrivait au bas de la Saute quand on a vu les nôtres qui « s’ensauvaient » comme des lièvres, alors il s’est lancé et leur z’a dit :

— Halte-là !… Où venez-vous ? Et Camus ?

— Camus, qu’a fait j’sais plus qui, il est sur son chêne !

— Et La Crique ?

— La Crique ?… on ne sait pas !

— Et vous les laissez comme ça, nom de Dieu ! prisonniers des Velrans ; vous n’en avez donc point ! En avant ! allez ! en avant !

Alors il « s’a lancé » et on est parti derrière lui en « n’hurlant » ; mais il était en avance d’au moins vingt sauts, et à eux tous ils l’auront sûrement pincé.

— Mais oui, qu’il est chauffé ! ah, nom de Dieu ! souffla Camus suffoqué, dégringolant de son chêne.

— Il n’y a pas à ch…, faut le déprendre !

— Ils sont deux fois plus que nous, remarqua l’un des fuyards rendu prudent, sûrement qu’il y en aura encore des chopés, c’est tout ce qu’on y gagnera. Puisqu’on n’est pas en nombre « gn’a » qu’à attendre, après tout ils ne veulent pas le bouffer sans boire !

– Non, convint Camus ; mais ses boutons ! Et dire que c’est pour me délivrer ! Ah ! malheur de malheur ! Il avait bien raison de nous dire de ne pas venir ce soir. Faut toujours écouter son chef !

– Mais ousqu’est La Crique ? personne n’a vu La Crique ? tu ne sais pas s’il est pris ?

– Non ! reprit Camus, je ne crois pas, j’ai pas vu qu’ils l’aient emmené, il a dû se défiler par les buissons du dessus…

Pendant que les Longevernes se lamentaient et que Camus, dans le désarroi du désastre, reconnaissait les avantages et la nécessité d’une forte discipline, un rappel de perdrix les fit tressaillir.

– C’est La Crique, dit Grangibus.

C’était lui, en effet, qui, au moment de l’assaut, s’était glissé comme un renard entre les buissons et avait échappé aux Velrans. Il venait du haut du communal et avait sûrement vu quelque chose, car il dit :

– Ah ! mes amis, qu’est-ce qu’ils lui passent à Lebrac ! J’ai mal vu, mais ce que ça cognait dur !

Et il réquisitionna la ficelle et les épingles de la bande pour raffubler les habits du général qui certainement n’y couperait pas.

Et, en effet, une scène terrible se déroulait à la lisière.

D’abord enveloppé, enroulé, emporté par le tourbillon des adversaires au point de n’y plus rien comprendre, le grand Lebrac s’était enfin reconnu, était revenu à lui et, quand on voulut le traiter en vaincu et l’aborder l’eustache à la main, il leur fit voir, à ces peigne-culs, ce que c’est qu’un Longeverne !

De la tête, des pieds, des mains, des coudes, des genoux, des reins, des dents, cognant, ruant, sautant, giflant, tapant, boxant, mordant, il se débattait terriblement, culbutant les uns, déchirant les autres, éborgnait celui-ci, giflait celui-là, en bosselait un troisième, et pan par-ci, et toc par-là et zon sur un autre, tant et si bien que, laissant pour compte une demi-manche de blouse, il se faisait lâcher enfin par la meute ennemie et s’élançait déjà vers Longeverne d’un élan irrésistible, quand un traître croc-en-jambe de Migue la Lune l’allongea net, le nez dans une taupinière, les bras en avant et la gueule ouverte.

Il n’eut pas le temps de dire ouf ; avant qu’il eût songé seulement à se mettre sur les genoux, douze gars se précipitaient derechef sur lui et pif ! et paf ! et poum ! et zop ! vous le saisissaient par les quatre membres tandis qu’un autre le fouillait, lui confisquait son couteau et le bâillonnait de son propre mouchoir.

L’Aztec, dirigeant la manœuvre, arma Migue la Lune, sauveur de la situation, d’une verge de noisetier et lui recommanda, précaution inutile, d’y aller de ses six coups chaque fois que l’autre tenterait la moindre secousse.

De fait, Lebrac n’était pas homme à se tenir comme ça : bientôt ses fesses furent bleues de coups de baguette tant qu’à la fin il dut bien se tenir tranquille.

– Ramasse, cochon ! disait Migue la Lune. Ah ! tu voulais me couper le zizi et les couilles. Eh bien ! si on te les coupait, à toi, maintenant !

Ils ne les lui coupèrent point, mais pas un bouton, pas une boutonnière, pas une agrafe, pas un cordon, n’échappa à leur vigilance vengeresse, et Lebrac, vaincu, dépouillé et fessé, fut rendu à la liberté dans le même état piteux que Migue la Lune cinq jours auparavant.

Mais le Longeverne ne pleurnichait pas comme le Velrans ; il avait une âme de chef, lui, et s’il écumait de rage intérieure, il semblait ne pas sentir la douleur physique. Aussi, dès que débâillonné, il n’hésita pas à cracher à ses bourreaux, en invectives virulentes, son incoercible mépris et sa haine vivace.

C’était un peu trop tôt, hélas ! et la horde victorieuse, sûre de le tenir à sa merci, le lui fit bien voir en le bâtonnant de nouveau à trique que veux-tu et en le bourrant de coups de pieds.

Alors Lebrac, vaincu, gonflé de rage et de désespoir, ivre de haine et de désir de vengeance, partit enfin la face ravagée, fit quelques pas, puis se laissa choir derrière un petit buisson comme pour pleurer à son aise ou chercher quelques épines qui lui permissent de retenir son pantalon autour de ses reins.

Une colère folle le dominait : il tapa du pied, il serra les poings, il grinça des dents, il mordit la terre, puis, comme si cet âpre baiser l’eût inspiré subitement, il s’arrêta net.

Les cuivres du couchant baissaient dans les branches demi-nues de la forêt, élargissant l’horizon, amplifiant les lignes, ennoblissant le paysage qu’un puissant souffle de vent vivifiait. Des chiens de garde, au loin, aboyaient au bout de leurs chaînes ; un corbeau rappelait ses compagnons pour le coucher, les Velrans s’étaient tus, on n’entendait rien des Longevernes.

Lebrac, dissimulé derrière son buisson, se déchaussa (c’était facile), mit ses bas en loques dans ses souliers veufs de lacets, retira son tricot et sa culotte, les roula ensemble autour de ses chaussures, mit ce rouleau dans sa blouse dont il fit ainsi un petit paquet noué aux quatre coins et ne garda sur lui que sa courte chemise dont les pans frissonnaient au vent.

Alors, saisissant son petit baluchon d’une main, de l’autre troussant entre deux doigts sa chemise, il se dressa d’un seul coup devant toute l’armée ennemie et, traitant ses vainqueurs de vaches, de cochons, de salauds et de lâches, il leur montra son cul d’un index énergique, puis se mit à fuir à toutes jambes dans le crépuscule tombant, poursuivi par les imprécations des Velrans, au milieu d’une grêle de cailloux qui bourdonnaient à ses oreilles.

CHAPITRE v

LES CONSÉQUENCES D’UN DÉSASTRE


Coup sur coup. Deuil sur deuil. Ah !
[l’épreuve redouble.
victor hugo (l’Année terrible).



On a bien raison de dire qu’un malheur ne vient jamais seul ! Ce fut La Crique qui, plus tard, formula cet aphorisme, dont il n’était pas l’auteur.

Quand Lebrac, sacrant et vociférant contre ces peigne-culs de Velrans, arriva, cheveux, chemise et le reste au vent à la boucle du chemin de la Saute, ce ne fut pas les compaings qu’il trouva pour le recevoir, mais bien le père Zéphirin, vieux soldat d’Afrique qu’on appelait plus communément Bédouin, et qui remplissait dans la commune les modestes fonctions de garde champêtre, ce qui se voyait d’ailleurs à sa plaque jaune bien astiquée luisant parmi les plis de sa blouse bleue toujours propre.

De bonheur pour le grand Lebrac, Bédouin, représentant de la force publique à Longeverne, était un peu sourd et n’y voyait plus très bien.

Il avait, revenant de sa tournée quotidienne ou presque, été arrêté par les hurlements et les cris de guerre de Lebrac se débattant aux mains des Velrans. Comme il se trouvait, par hasard, qu’il avait déjà été victime de farces et plaisanteries de la part de certains « galapias » du village, il ne douta mie que les invectives virulentes de celui-là fuyant, autant dire à poil, ne fussent à son adresse. Il en douta de moins en moins quand il distingua, entre autres, les syllabes de « cochon » et de « salaud » qui, dans sa pensée droite et logique, ne pouvaient indubitablement s’appliquer qu’à un représentant de la « loa » [29]. Résolu (le devoir avant tout) à punir cet insolent qui attentait du même coup aux bonnes mœurs et à sa dignité de magistrat, il s’élança à sa poursuite pour le rattraper ou tout au moins le reconnaître et lui faire donner par « qui de droit » la fessée qu’il jugeait mériter.

Mais Lebrac vit Bédouin lui aussi, et, reconnaissant des intentions hostiles au « polisson ! » qu’il poussa, il biaisa vivement à gauche vers le haut du communal et disparut dans les buissons pendant que l’autre, brandissant son bâton, criait toujours de toute sa gorge :

– Petit saligaud ! que je t’attrape un peu !

Cachés dans le Gros Buisson, ahuris de cette apparition inattendue, les Longevernes suivaient la poursuite de Bédouin avec des yeux ronds comme des prunelles de chouettes.

– C’est lui ! c’est bien lui ! fit La Crique parlant de son chef.

– Il leur z-y-a encore joué un tour, remarqua Tintin. Quel bougre, tout de même ! et l’inflexion de sa voix disait toute l’admiration qu’il professait pour son général.

– Ce vieux c… va-t-il nous emmerder longtemps ? reprit Camus, frottant de ses paumes sèches et calleuses ses douloureuses meurtrissures.

Et il songeait déjà à déléguer Tintin ou La Crique pour attirer Bédouin hors des lieux où devait se cacher Lebrac, en poussant à l’adresse du garde quelques séries d’épithètes colorées et fortes, telles : vieille tourte, enfifré, sodomiss, vérolard d’Afrique et autres qu’ils avaient retenues au passage de certaines conversations entre les anciens du village.

Il n’en fut pas réduit à cet expédient, car le vieux briscard redescendit bientôt le chemin, jurant contre ces garnements à qui il tirerait les oreilles et qu’il « foutrait » bien, un jour ou l’autre, à « l’ousteau » communal pour tenir compagnie, durant une heure ou deux, aux rats de la fromagerie.

Immédiatement Camus imita le tirouit de la perdrix grise, signal de ralliement de Longeverne, et, à la réponse qui lui vint, signala par trois nouveaux cris consécutifs, à son féal aux abois, que tout danger était momentanément écarté.

Bientôt, derrière les buissons, on aperçut, s’approchant en effet, la silhouette indécise d’abord et blanche de Lebrac, son petit baluchon à la main, puis se distinguèrent les traits de sa face contractée de colère.

– Ben mon vieux ! ben ma vieille !

Ce fut tout ce que put dire Camus, qui, les larmes aux yeux et les dents serrées, brandit un poing menaçant dans la direction de Velrans.

Et Lebrac fut entouré.

Toutes les ficelles et toutes les épingles de la bande furent réquisitionnées afin de lui refaire une tenue tant qu’à peu près présentable pour rentrer au village. À un soulier, on mit de la ficelle de fouet, à l’autre de la ficelle de pain de sucre prise à une garde d’épée ; des morceaux de tresse serrèrent les bas aux jarrets ; on trouva une épingle de nourrice pour rejoindre et maintenir les deux ouvertures du pantalon ; Camus même, ivre de sacrifice, voulait défaire sa fronde à « lastique » pour en fabriquer une ceinture à son chef, mais l’autre noblement s’y opposa ; quelques épines bouchèrent les plus gros trous. La blouse, ma foi, pendait bien un peu en arrière ; la chemise irrémédiablement bâillait à la cotisse [30] et la manche déchirée dont manquait le morceau était un irrécusable témoin de la lutte terrible qu’avait soutenue le guerrier.

Quand il fut tant bien que mal [31], jetant sur son accoutrement un coup d’œil mélancolique et évaluant en lui-même la quantité de coups de pied au cul que lui vaudrait cette tenue, il résuma ses appréhensions en une phrase lapidaire qui fit frémir jusqu’au cœur toutes les fibres de ses soldats :

– Bon Dieu ! ce que je vais être cerisé [32] en rentrant !

Un silence morne accueillit cette prévision. Le groupe évidemment ne voyait pas d’objections à faire et, dans la nuit qui tombait, ce fut la sabotée lamentable et silencieuse vers le village.

Que différente fut cette rentrée de celle du lundi ! La nuit morne et pesante alourdissait leur tristesse ; pas une étoile ne se levait dans les nuages, qui, tout à coup, avaient envahi le ciel ; les murs gris qui bordaient le chemin avaient l’air d’escorter en silence leur désastre ; les branches des buissons pendaient en saule pleureur, et eux marchaient, traînaient les pieds comme si leurs semelles eussent été appesanties de toute la détresse humaine et de toute la mélancolie de l’automne.

Pas un ne parlait pour ne point aggraver les préoccupations douloureuses du chef vaincu, et, pour augmenter encore leur peine, leur parvenait dans le vent du sud-ouest le chant de victoire des Velrans glorieux qui rentraient dans leurs foyers :

Je suis chrétien, voilà ma gloire,
Mon espérance et mon soutien…

Car on était calotin à Velrans et rouge à Longeverne.

Au Gros Tilleul, on s’arrêta comme de coutume, et Lebrac rompit le silence :

– On se retrouvera demain matin, près du lavoir, au second coup de la messe, fit-il d’une voix qu’il voulait rendre ferme, mais où perçait tout de même, dans une sorte de chevrotement, l’angoisse d’un avenir trouble, très incertain, ou plutôt trop certain.

– Oui, répondit-on simplement, et Camus le lapidé vint lui serrer les mains en silence, pendant que la petite troupe, très vite, s’égrenait par les sentiers et les chemins qui conduisaient chacun à son domicile respectif.

Quand Lebrac arriva à la maison de son père, près de la fontaine du haut, il vit la lampe à pétrole allumée dans la chambre du poêle et, par un entrebâillement de rideaux, il remarqua que sa famille était déjà en train de souper.

Il en frémit. Cette constatation coupait net ses dernières chances de ne pas être vu en la tenue plutôt débraillée dans laquelle il se trouvait par le plus fatal des destins.

Mais il réfléchit que, un peu plus tôt ou un peu plus tard, il fallait tout de même y passer, et, résolu à tout recevoir, stoïquement, il leva le loquet de la cuisine, traversa la pièce et poussa la porte du poêle.


*

Le père de Lebrac tenait d’autant plus à « l’estruction » [33] qu’il en était lui-même et totalement dépourvu ; aussi exigeait-il de son rejeton, dès que revenait la saison d’écolage, une application à l’étude qui vraiment ne se trouvait pas être en raison directe des aptitudes intellectuelles de l’élève Lebrac. Il venait de temps à autre conférer de ce sujet avec le père Simon et lui recommandait avec insistance de ne pas manquer son garnement et de le tanner chaque fois qu’il le jugerait bon. Ce ne serait certes pas lui qui le soutiendrait comme certains parents nouillottes « qui savent pas y faire pour le bien de leurs enfants », et quand le gars aurait été puni en classe, lui, le père, redoublerait la dose à la maison.

Comme on le voit, le père de Lebrac avait en pédagogie des idées bien arrêtées et des principes très nets, et il les appliquait, sinon avec succès, du moins avec conviction.

Il avait justement, en abreuvant les bêtes, passé ce soir-là près du maître d’école qui fumait sa pipe sous les arcades de la maison commune, près de la fontaine du milieu, et il s’était enquis de la façon dont son fils se comportait.

Il avait naturellement appris que Lebrac jeune était resté en retenue jusqu’à quatre heures et demie, heure à laquelle il avait, sans broncher, récité la leçon qu’il n’avait pas sue le matin, ce qui prouvait bien que, quand il voulait… n’est-ce pas…

– Le rossard ! s’était exclamé le père. Savez-vous bien qu’il n’emporte jamais un livre à la maison ? Foutez-lui donc des devoirs, des lignes, des verbes, ce que vous voudrez ! mais n’ayez crainte, j’vas le soigner ce soir, moi !

C’était dans cette même disposition d’esprit qu’il se trouvait, quand son fils franchit le seuil de la chambre.

Chacun était à sa place et avait déjà mangé sa soupe. Le père, sa casquette sur la tête, le couteau à la main, s’apprêtait à disposer sur un ados de choux les tranches de lard fumé coupées en morceaux plus ou moins gros suivant la taille et l’estomac de leur destinataire, quand la porte grinça et que son fils apparut.

– Ah ! te voilà, tout de même ! fit-il d’un petit air mi-sec, mi-narquois qui n’annonçait rien de bon.

Lebrac jugea prudent de ne pas répondre et gagna sa place au bas de la table, ignorant d’ailleurs tout des intentions paternelles.

– Mange ta soupe, grogna la mère, elle est déjà toute « réfroidiete » !

– Et boutonne donc ton blouson, fit le père, tu m’as l’air d’un marchand de cabes [34].

Lebrac ramena d’un geste aussi énergique qu’inutile sa blouse qui pendait dans son dos, mais n’agrafa rien, et pour cause.

– Je te dis d’agrafer ta blouse, répéta le père. Et d’abord, d’où viens-tu comme ça ? Tu sors pas de classe peut-être, à ces heures-ci ?

– J’ai perdu mon crochet de blouson, marmotta Lebrac, évitant une réponse directe.

– Las-moi ! Mon doux Jésus ! s’exclama la mère, quels gouillands [35] que ces cochons-là ! ça casse tout, ils déchirent tout, ils ravalent tout ! Qu’est-ce qu’on veut devenir avec eux ?

— Et tes manches ? interrompit de nouveau le père. T’as perdu aussi les boutons ?

— Oui ! avoua Lebrac.

Après cette nouvelle découverte, qui, avec la rentrée tardive, décelait une situation particulière et anormale, un examen détaillé s’imposait.

Lebrac se sentit devenir rouge jusqu’à la racine des cheveux.

— Merde ! ça allait rien barder !

— Viens voir un peu ici au milieu !

Et le père, ayant levé l’abat-jour de la lampe, sous les quatre paires d’yeux inquisiteurs de la famille, Lebrac apparut dans toute l’étendue de son désastre, aggravé encore par les réparations hâtives que des mains enthousiastes et bienveillantes certes, mais trop malhabiles, avaient achevé au lieu de le tempérer.

— Ben, nom de Dieu ! ah salaud ! ah cochon ! ah vaurien ! ah rossard ! grognait le père après chaque découverte. Pas un bouton à son tricot ni à sa chemise, des épines pour fermer sa braguette, une épingle de sûreté pour tenir son pantalon, des ficelles à ses souliers !

— Mais, d’où sors-tu donc, nom de Dieu de saligaud, gronda Lebrac père, doutant que lui, calme citoyen, eût pu procréer un garnement pareil, tandis que la mère se lamentait sur le travail continuel que ce polisson, ce bougre de gredin de cochon d’enfant lui donnait quotidiennement.

— Et tu t’imagines que ça va durer longtemps comme ça, peut-être, reprit le père, que je vais dépenser des sous à élever et à nourrir un salopiot comme toi, qui ne fout rien, ni à la maison, ni en classe, ni ailleurs, même que j’en ai parlé ce soir à ton maître d’école ?

— !…

— Ah ! je t’en foutrai, bandit ! Je vas te faire voir que les maisons de correction elles sont pas faites pour les chiens. Ah ! rosse !

— !…

— D’abord, tu vas te passer de souper ! Mais vas-tu me répondre, nom de Dieu ! où t’es-tu arrangé comme ça ?

— !…

— Ah ! tu ne veux rien dire, crapule, ah oui, vraiment ! eh bien, attends un peu, nom de Dieu, je veux bien te faire causer moi, va !

Et saisissant dans le fagot entamé près de la cheminée un raim[36] de coudre souple et dur, arrachant la chemise, jetant bas la culotte, le père de Lebrac administra à son rejeton, qui se roulait, se tordait, écumait, râlait et hurlait, hurlait à faire trembler les vitres, une de ces raclées qui comptent dans la vie d’un môme.

Puis, sa justice ayant passé, il ajouta d’un ton sec et qui n’admettait pas de réplique :

— Et file te coucher maintenant, et vivement, hein ! nom de Dieu ! et que j’entende « quéque chose » !…

Sur sa paillasse de turquit[37] et son matelas de paillette[38], Lebrac s’étendit las intensément, les membres brisés, le derrière en sang, la tête bouillonnante ; il se retourna longtemps, médita longuement, longuement et s’endormit sur son désastre.

CHAPITRE vi

PLAN DE CAMPAGNE


… dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
racine (Britannicus, acte II, sc. ii.)



En s’éveillant le lendemain d’un sommeil de plomb lourd comme la cuvée d’une ivresse, Lebrac s’étira lentement avec des sensations de meurtrissure aux reins et de vide à l’estomac.

Le souvenir de ce qui s’était passé lui revint à l’esprit, comme une bouffée de chaleur vous monte à la tête, et le fit rougir.

Ses vêtements, jetés au pied du lit et ailleurs, n’importe où, n’importe comment, attestaient par leur désordre le trouble profond qui avait présidé au déshabillage de leur propriétaire.

Lebrac songea que la colère paternelle devait être un peu émoussée par une nuit de sommeil ; il jugea de l’heure aux bruits de la maison et de la rue ; les bêtes rentraient de l’abreuvoir, sa mère portait le « lécher » aux vaches. Il était temps qu’il se levât et accomplît la besogne qui lui était dévolue chaque dimanche matin, savoir : décrotter et astiquer les cinq paires de souliers de la famille, emplir de bois la caisse et d’eau les arrosoirs, s’il ne voulait pas encourir de nouveau les rigueurs de la correction familiale.

Il sauta du lit et mit sa casquette ; puis il porta les mains à son derrière qui était chaud et douloureux, et, n’ayant pas de glace pour y mirer ce qu’il voulait, tourna autant qu’il put la tête sur les épaules et regarda :

C’était rouge avec des raies violettes !

Étaient-ce les coups de verge de Migue la Lune ou les marques de la trique du père ? Tous les deux sans doute.

Un nouvelle rougeur de honte ou de rage lui empourpra le front :

Salauds de Velrans, ils lui paieraient ça !

Immédiatement il enfila ses bas et se mit en quête de son vieux pantalon, celui qu’il devait porter chaque fois qu’il avait à accomplir une besogne au cours de laquelle il risquait de salir et de détériorer ses « bons habits ». C’était, fichtre ! bien le cas ! Mais l’ironie de sa situation lui échappa et il descendit à la cuisine.

Il commença par mettre à profit l’absence de sa mère pour chiper dans le dressoir un gros quignon de pain qu’il cacha dans sa poche et dont il arrachait de temps à autre, à pleines dents, une énorme bouchée qui lui distendait les mâchoires, puis il se mit à manier les brosses avec ardeur et comme si rien de particulier ne s’était passé la veille.

Son père, raccrochant son fouet au crochet de fer du pilier de pierre qui s’élevait au milieu de la cuisine, lui jeta en passant un coup d’œil rapide et sévère, mais ne desserra pas les dents.

Sa mère, quand il eut fini sa tâche et après qu’il eut déjeuné d’un bol de soupe, veilla à son échenillage dominical…

Il faut dire que Lebrac, de même que la plupart de ses camarades, La Crique excepté, n’avait avec l’eau que des relations plutôt lointaines, extra-familiales, si l’on peut dire, et qu’il la craignait autant que Mitis, le chat de la maison. Il ne l’appréciait vraiment, en effet, que dans les rigoles de la rue où il aimait à patauger et comme force motrice faisant tourner de petits moulins à aubes de sa construction, avec un axe en sureau et des palettes en coudre.

Aussi en semaine, malgré les colères du père Simon, ne se lavait-il jamais, sauf les mains, qu’il fallait présenter à l’inspection de propreté et encore, le plus souvent, se servait-il de sable en guise de savon. Le dimanche il y passait en rechignant. Sa mère, armée d’un rude torchon de grosse toile bise préalablement mouillé et savonné, lui râpait vigoureusement la face, le cou et les plis des oreilles, et quant au fond d’icelles, il était curé non moins énergiquement avec le coin du linge mouillé tortillé en forme de vrille. Ce jour-là, Lebrac s’abstint de brailler et, quand on l’eut nanti de ses vêtements du dimanche, on lui permit, lorsque sonna le second coup de la messe, de se rendre sur la place en lui faisant toutefois remarquer, avec une ironie totalement dépourvue d’élégance, qu’il n’avait qu’à recommencer comme la veille !

Toute l’armée de Longeverne était déjà là, pérorant et jacassant, remâchant la défaite et attendant anxieusement le général.

Il entra simplement dans le gros de la bande, légèrement ému toutefois de tous ces yeux brillants qui l’interrogeaient muettement.

— Ben oui ! fit-il, j’ai reçu la danse. Et puis quoi ! on n’en crève pas, « pisque » me voilà !

N’empêche que nous leur z-y devons quéque chose et qu’ils le paieront.

Cette façon de parler, qui semblerait au premier abord, et pour quelqu’un de non initié, dépourvue de logique, fut pourtant admise par tous et du premier coup, car Lebrac fut appuyé dans son opinion par d’unanimes approbations.

— Ça ne peut aller comme ça, continuait-il ! Non, faut absolument trouver quéque chose. J’veux plus me faire taugner[39] à la cambuse, « passe que » d’abord on ne me laisserait plus sortir et puis, il faut leur faire payer la tournée d’hier.

— Faudra y penser pendant la messe et on en recausera ce soir.

À ce moment passèrent les petites filles qui, en bande, se rendaient, elles aussi, à l’office. En traversant la place, elles regardèrent curieusement Lebrac « pour voir la gueule qu’il faisait », car elles étaient au courant de la grande guerre et savaient déjà toutes, par leur frère ou leur cousin, que, la veille, le général, malgré une résistance héroïque, avait subi le sort des vaincus et était rentré chez soi dépouillé et en piteux état.

Sous les multiples feux de tous ces regards, Lebrac, bien qu’il fût loin d’être timide, rougit jusqu’au bout des oreilles ; son orgueil de mâle et de chef souffrait horriblement de sa défaite et de cette sorte de déchéance passagère, et ce fut bien pis encore quand sa bonne amie, la sœur de Tintin, lui jeta au passage un regard de tendresse aux abois, un regard désolé, inquiet, humide et tendre qui disait éloquemment toute la part qu’elle prenait à son malheur et tout l’amour qu’elle gardait envers et malgré tout pour l’élu de son cœur.

Malgré ces marques non équivoques de sympathie, Lebrac n’y tint pas ; il voulut à tout prix se justifier complètement aux yeux de son amie ? et, lâchant sa bande, il entraîna Tintin à part et entre quatre-z-yeux lui demanda :

– Y as-tu au moins tout bien raconté à ta sœur ?

– Pour sûr, affirma l’autre : elle pleurait de rage, elle disait que « si elle aurait tenu le Migue la Lune elle y aurait crevé les œils ».

– Y as-tu dit que c’était pour délivrer Camus et que si vous aviez été plus lestes, ils ne m’auraient pas chopé comme ça ?

– Mais oui que j’y ai dit ! J’y ai même dit que, tout le temps qu’ils te saboulaient, t’avais pas pleuré une goutte et puis que pour finir tu leur z’y avais montré ton cul. Ah ! ce qu’elle m’écoutait, mon vieux. C’est pas pour dire, tu sais, mais elle te gobe, not’ Marie ! Elle m’a même dit de t’embrasser, mais entre nous, tu comprends, entre hommes, ça ne se fait pas, ça a l’air bête ; n’empêche que le cœur y est ; mon vieux, les femmes, quand ça aime… Elle m’a aussi dit qu’une autre fois, quand elle aurait le temps, elle tâcherait de venir par derrière pour, des fois que si tu étais repris, tu comprends, elle te recoudrait des boutons.

– J’y serai pas repris, n… d. D… ! non, j’y serai pas, fit Lebrac, ému tout de même.

Mais quand je « r’irai » à la foire de Vercel « dis-y » que je lui rapporterai un pain d’épices, pas un petit guiguillon de rien du tout, mais un gros, tu sais, un de six sous avec une double devise !

– Ce qu’elle va être contente, la Marie, mon vieux, quand j’y dirai, reprit Tintin, qui songeait avec émotion que sa sœur partageait toujours avec lui régulièrement ses desserts. Il ajouta même, se trahissant dans un élan de générosité :

– On tâchera de le bouffer tous les trois ensemble.

– Mais, c’est pas pour toi que je l’achèterai, ni pour moi, c’est pour elle !

– Oui, je sais bien, oui ! mais tu comprends, des fois, une idée qu’elle aurait de faire comme ça !

– Tout de même, convint Lebrac pensif, et ils entrèrent avec les autres à l’église, les cloches sonnant à toute volée.

Quand ils se furent casés, chacun à son poste respectif, c’est-à-dire aux places que les convenances, la vigueur personnelle, la solidité du poing leur avaient fait s’attribuer peu à peu après des débats plus ou moins longs (les meilleures étant réputées les plus proches des bancs des petites filles), ils tirèrent de leurs poches qui un chapelet, qui un livre de messe, voire une image pieuse pour avoir « l’air plus convenable ».

Lebrac, comme les autres, extirpa du fond de sa poche de veste un vieux paroissien au cuir usé et aux lettres énormes, héritage d’une grand-tante à la vue faible, et l’ouvrit n’importe où, histoire d’avoir lui aussi une contenance à peu près exempte de reproches.

Peu curieux des oraisons, il tourna son livre à l’envers et, tout en fixant, sans les voir, les immenses caractères d’une messe de mariage en latin, de laquelle il se fichait pas mal, il réfléchit à ce qu’il proposerait le soir à ses soldats, car il se doutait bien que ces sacrés asticots-là ne trouveraient comme d’habitude rien du tout, du tout, et se reposeraient encore sur lui du soin de décider ce qu’il faudrait faire pour remédier au danger terrible dont ils étaient tous plus ou moins menacés.

Tintin dut le pousser pour le faire agenouiller, lever et asseoir aux moments désignés par le rituel et il jugea de la terrible contention d’esprit de son chef à ce que celui-ci ne jeta pas une seule fois les yeux sur les gamines, qui, elles, de temps en temps, le reluquaient pour voir « quelle gueule qu’on fait » quand on a reçu une bonne volée.

Des divers moyens qui s’offrirent à son esprit, Lebrac, partisan des solutions radicales, n’en retint qu’un, et le soir, après Vêpres, quand le conseil général des guerriers de Longeverne fut réuni à la carrière à Pepiot, il le proposa carrément, froidement et sans tergiversations.

– Pour ne pas se faire esquinter ses habits, il n’y a qu’un moyen sûr, c’est de n’en pas avoir. Je propose donc qu’on se batte à poil !…

– Tout nus ! se récrièrent bon nombre de camarades, surpris, étonnés et même un peu effrayés de ce procédé violent qui choquait peut-être aussi leurs sentiments de pudeur.

– Parfaitement, reprit Lebrac. Si vous aviez reçu la danse, vous n’hésiteriez pas à dire comme moi.

Et par le menu, sans désir d’épater la galerie, pour la convaincre seulement, Lebrac narra les souffrances physiques et morales de sa captivité au bord du bois et la rentrée cuisante à la maison.

– Tout de même, objecta Boulot, s’il venait à passer du monde, si un mendiant venait à rouler par là et qu’il nous ratiboise nos frusques, si Bédouin nous retombait dessus !

– D’abord, reprit Lebrac, les habits on les cachera, et puis au besoin on mettra quelqu’un pour les garder !

S’il passe des gens et que ça les gêne, ils n’auront qu’à ne pas regarder et, pour ce qui est du père Bédouin, on l’emm… ! vous avez bien vu comme j’ai fait hier au soir.

– Oui, mais… fit Boulot, qui, décidément, n’avait pas du tout l’air de tenir à se montrer dans le simple appareil…

– C’est bon ! coupa Camus, clouant son adversaire par un argument péremptoire, toi ! on sait bien pourquoi tu n’oses pas te mettre tout nu. C’est « passe que » t’as peur qu’on voie la tache de vin que tu as au derrière et qu’on se foute de ta fiole. T’as tort, Boulot ! Ben quoi, la belle affaire ! une tache au cul, c’est pas être estropié ça, et il n’y a pas à en avoir honte ; c’est ta mère qu’a eu une envie quand elle était grosse : elle a eu idée de boire du vin et « alle » s’est gratté le derrière à ce moment-là. C’est comme ça que ça arrive. Et ça, ça n’est pas une mauvaise envie.

Les femmes grosses, y en a qu’ont toutes sortes d’idées et des bien plus dégoûtantes, mes vieux ; moi j’ai entendu la bonne femme[40] de Rocfontaine qui disait à la mère que y en avait qui voulaient manger de la merde dans ces moments-là !

— De la merde !

— Oui !

— Oh !…

— Oui, mes vieux, parfaitement, de la merde de soldat même et toutes sortes d’autres saloperies que les chiens même ne voudraient pas renifler de loin.

— Elles sont donc folles à ce moment-là, s’exclama Tétard ?

— Elles le sont pendant, avant et après, à ce qui paraît.

— Toujours est-il que c’est mon père qui dit comme ça, et pour quant à y croire, j’y crois, on ne peut rien faire sans qu’elles ne gueulent comme des poules qu’on plumerait tout vif et pour des choses de rien elles vous foutent des mornifles.

— Oui, c’est vrai, les femmes c’est de la sale engeance !

— C’est-y entendu, oui ou non, qu’on se battra à poil ? répéta Lebrac.

— Il faut voter, exigea Boulot, qui, décidément, ne tenait pas à exhiber la tache de vin dont l’envie maternelle avait décoré son postère.

— Que t’es bête ! mon vieux, fit Tintin, puisqu’on te dit qu’on s’en fout !

— Je ne dis pas, vous autres, mais… les Velrans, si… ils la voyaient… eh bien ! eh bien !… ça m’embêterait, na !

— Voyons, intervint La Crique, essayant d’arranger les choses, une supposition que Boulot garderait le saint frusquin et que nous autres on se battrait ? hein !

— Non, non ! opinèrent certains guerriers qui, intrigués par les révélations de Camus et curieux de l’anatomie de leur camarade, voulaient, de visu, se rendre compte de ce que c’est qu’une envie et tenaient absolument à ce que Boulot se déshabillât comme tout le monde.

— Montre-leur z’y, va, Boulot ! à ces idiots-là, reprit La Crique : ils sont plus bêtes que mes pieds, on dirait qu’ils n’ont jamais rien vu, pas même une vache qui vêle ou une cabe qu’on mène au bouc.

Boulot comprit, fut héroïque et se résigna. Il déboutonna ses bretelles, laissa tomber sa culotte, troussa sa chemise et montra à tous les guerriers de Longeverne, plus ou moins intéressés, « l’envie » qui ornait la face postérieure de son individu. Et sitôt qu’il eut fait, la motion de Lebrac, appuyée par Camus, Tintin, La Crique et Grangibus, fut adoptée à « l’inanimité », comme d’habitude.

— C’est pas tout ça, maintenant, reprit Lebrac : il faut savoir où l’on se déshabillera et ousqu’on cachera les habits. Si, des fois, Boulot voyait s’amener quelqu’un comme le père Simon ou le curé, vaudrait tout de même mieux qu’ils ne nous voient pas à poil, sans quoi on pourrait bien tous prendre quelque chose en rentrant chez soi.

— Je sais, moi, déclara Camus. Et l’éclaireur volontaire conduisit la petite armée dans une sorte de vieille carrière entourée de taillis, abritée de tous les côtés, et d’où l’on pouvait facilement, par une espèce de sous-bois, arriver derrière le retranchement du Gros Buisson, c’est-à-dire au champ de bataille.

Dès qu’arrivés ils se récrièrent :

— Chicard !

— Chouette !

— Merde ! c’est épatant !

C’était très bien, en effet. Et il fut conclu illico que le lendemain, après avoir dépêché en éclaireurs Camus avec deux autres bons gaillards qui protégeraient le gros de l’armée, on viendrait s’installer là pour se mettre, si l’on peut dire, en tenue de campagne.

En s’en retournant, Lebrac s’approcha de Camus et confidentiellement lui demanda :

— Comment que t’as pu faire pour dégoter un si chouette coin pour se déshabiller ?

— Ah ah ! répondit Camus, regardant d’un petit air égrillard son camarade et général.

Et passant sa langue sur ses lèvres et clignant de l’œil devant l’interrogation muette du chef :

— Mon vieux ! ça c’est des affaires de femme ! Je te raconterai tout plus tard, quand nous ne serons rien que les deux.

CHAPITRE vi

NOUVELLES REPRÉSAILLES


Panurge soubdain leva en l’air la main dextre, puys d’icelle mist le pouce dedans la narine d’ycellui cousté, tenant les quatre doigtz estenduz et serrez par leur ordre en ligne parallèle à la pene du nez, fermant l’œil gauche entièrement, et guaignant du dextre avecques profonde dépression de la sourcille et paulpière…
rabelais (livre II, chap. XIX).



Lebrac arriva en classe le lundi matin à huit heures avec son pantalon raccommodé et une blouse à deux manches de couleurs différentes, ce qui lui donnait un peu l’air d’un « carnaval ».

Sa mère, en partant, l’avait sévèrement prévenu qu’il eût à prendre un soin spécial de ses habits et que si, le soir, on relevait dessus la plus petite tache de boue ou la moindre déchirure, il saurait de nouveau ce que cela lui coûterait. Aussi était-il un peu gêné aux entournures et assez mal à l’aise dans ses mouvements, mais cela ne dura pas.

Tintin, dès son entrée dans la cour, lui transmit de nouveau, confidentiellement, les serments d’éternel amour de sa sœur et les offres plus terre à terre, mais non moins importantes, de réparation mobilière des vêtements le cas échéant.

Cela leur prit une demi-minute à peine et ils gagnèrent immédiatement le groupe principal où Grangibus pérorait avec volubilité, expliquant pour la septième fois comme quoi son frère et lui avaient failli, la veille au soir, tomber derechef dans l’embuscade des Velrans, qui ne s’en étaient pas tenus comme la première fois à des injures et à des cailloux lancés, mais avaient bel et bien voulu se saisir de leurs précieuses personnes et les immoler à leur insatiable vengeance.

Heureusement les Gibus n’étaient pas loin de la maison ; ils avaient sifflé Turc, leur gros chien danois, qui était justement lâché ce jour-là (une veine !) et la venue du molosse qu’ils avaient « houkssé » aussitôt contre leurs ennemis, ses grondements, ses mines de s’élancer, ses crocs montrés derrière les babines rouges avaient mis prudemment en fuite la bande des Velrans.

Et dès lors, disait Grangibus, ils avaient demandé à Narcisse de détacher le chien tous les jours vers cinq heures et demie et de l’envoyer à leur rencontre pour qu’il pût, en cas de malheur, protéger leur rentrée à la maison.

– Les salauds ! grommelait Lebrac, ah ! les salauds ! ils nous le paieront, va ! et cher !

C’était une belle journée d’automne : les nuages bas qui avaient protégé la terre de la gelée s’étaient évanouis avec l’aurore ; il faisait tiède : les brouillards du ruisseau du Vernois semblaient se fondre dans les premiers rayons du soleil et derrière les buissons de la Saute, tout là-bas, la lisière ennemie hérissait dans la lumière les fûts jaunes et dégarnis par endroits de ses baliveaux et de ses futaies.

Un vrai beau jour pour se battre.

– Attendez un peu à ce soir, disait Lebrac, le sourire aux lèvres. Un vent de joie passait sur l’armée de Longeverne. Les moineaux et les pinsons pépiaient et sifflaient sur les tas de fagots et dans les pruniers des vergers ; comme les oiseaux, eux aussi, ils chantaient ; le soleil les égayait, les rendait confiants, oublieux et sereins. Les soucis de la veille et la raclée du général étaient déjà loin et on fit une épique partie de saute-mouton jusqu’à l’heure de l’entrée en classe.

Il y eut, au coup de sifflet du père Simon, une véritable suspension de joie, des plis soucieux sur les fronts, des marques d’amertume aux lèvres et du regret dans les yeux. Ah ! la vie !…

– Sais-tu tes leçons, Lebrac ? demanda confidentiellement La Crique.

– Heu oui… pas trop ! Tâche de me souffler si tu peux, hein ! S’agirait pas ce soir de se faire coller comme samedi. J’ai bien appris le système métrique, j’sais tous les poids par cœur : en fonte, en cuivre, à godets et les petites lames par-dessus le marché, mais j’sais pas ce qu’il faut pour être électeur. Comme mon père a vu le père Simon, je vais sûrement pas y couper à une leçon ou à une autre ! Pourvu que j’y saute en système métrique !

Le vœu de Lebrac fut exaucé, mais la chance qui le favorisa faillit bien, par contrecoup, être fatale à son cher Camus, et sans l’intervention aussi habile que discrète de La Crique, qui jouait des lèvres et des mains comme le plus pathétique des mimes, ça y était bien, Camus était bouclé pour le soir.

Le pauvre garçon qui, on s’en souvient, avait déjà failli écoper les jours d’avant à propos du « citoyen », ignorait encore et totalement les conditions requises pour être électeur.

Il sut tout de même, grâce à la mimique de La Crique brandissant sa dextre en fourchette, les quatre doigts en l’air et le pouce caché, qu’il y en avait quatre.

Pour les déterminer, ce fut beaucoup plus dur.

Camus, simulant une amnésie momentanée et partielle, le front plissé, les doigts énervés, semblait profondément réfléchir et ne perdait pas de vue La Crique, le sauveur, qui s’ingéniait.

D’un coup d’œil expressif il désigna à son camarade la carte de France par Vidal-Lablache appendue au mur ; mais Camus, peu au courant, se méprit à ce geste équivoque et au lieu de dire qu’il faut être Français, il répondit à l’ahurissement général qu’il fallait savoir « sa giografie ».

Le père Simon lui demanda s’il devenait fou ou s’il se fichait du monde, tandis que La Crique, navré d’être si mal compris, haussait imperceptiblement les épaules en tournant la tête.

Camus se ressaisit. Une lueur brilla en lui et il dit :

– Il faut être du pays !

– Quel pays ? hargna le maître, furieux d’une réponse aussi imprécise, de la Prusse ou de la Chine ?

– De la France ! reprit l’interpellé : être Français !

– Ah ! tout de même ! nous y sommes ! Et après ?

– Après ? et ses yeux imploraient La Crique.

Celui-ci saisit dans sa poche son couteau, l’ouvrit, fit semblant d’égorger Boulot, son voisin, et de le dévaliser, puis il tourna la tête de droite à gauche et de gauche à droite.

Camus saisit qu’il ne fallait pas avoir tué ni volé ; il le proclama incontinent et les autres, par l’organe autorisé de La Crique, auquel ils mêlèrent leurs voix, généralisèrent la réponse en disant qu’il fallait jouir de ses droits civils.

Cela n’allait fichtre pas si mal et Camus respirait. Pour la troisième condition, La Crique fut très expressif : il porta la main à son menton pour y caresser une absente barbiche, effila d’invisibles et longues moustaches, porta même ailleurs ses mains pour indiquer aussi la présence en cet endroit discret d’un système pileux particulier, puis, tel Panurge faisant quinaud l’Angloys qui arguoit par signe, il leva simultanément en l’air et deux fois de suite ses deux mains, tous doigts écartés, puis le seul pouce de la dextre, ce qui évidemment signifiait vingt et un. Puis il toussa en faisant han ! et Camus, victorieux, sortit la troisième condition :

– Avoir vingt et un ans.

– À la quatrième ! maintenant, fit le père Simon, tel un patron de jeu de tourniquet, le soir de la fête patronale.

Les yeux de Camus fixèrent La Crique, puis le plafond, puis le tableau, puis de nouveau La Crique ; ses sourcils se froncèrent comme si sa volonté impuissante brassait les eaux de sa mémoire.

La Crique, un cahier à la main, traçait de son index d’invisibles lettres sur la couverture.

Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? Non, ça ne disait rien à Camus ; alors le souffleur fronça le nez, ouvrit la bouche en serrant les dents, la langue sur les lèvres, et une syllabe parvint aux oreilles du naufragé :

– Iste !

Il ne pigeait pas davantage et tendait de plus en plus le cou du côté de La Crique, tant et tant que le père Simon, intrigué de cet air idiot que prenait l’interrogé, fixant obstinément le même point de la salle, eut l’idée saugrenue, bizarre et stupide de se retourner brusquement. Ce fut un demi-malheur, car il surprit la grimace de La Crique et l’interpréta fort mal, en déduisant que le garnement se livrait derrière son dos à une mimique simiesque dont le but était de faire rire les camarades aux dépens de leur maître.

Aussi lui bombarda-t-il aussitôt cette phrase vengeresse :

– La Crique, vous me ferez pour demain matin le verbe « faire le singe » et vous aurez soin au futur et au conditionnel de mettre « je ne ferai plus » et « je ne ferais plus le singe » au lieu de « je ferai ». C’est compris ?

Il se trouva dans la salle un imbécile pour rire de la punition : Bacaillé, le boiteux, et cet acte stupide de mauvaise camaraderie eut pour conséquence immédiate de mettre en colère le maître d’école, lequel s’en prit violemment à Camus, qui risquait fort la retenue :

– Enfin vous ! allez-vous me dire la quatrième condition ?

La quatrième condition ne venait pas ! La Crique seul la connaissait.

– Foutu pour foutu, pensa-t-il ; il fallait au moins en sauver un, aussi avec un air plein de bonne volonté et fort innocent, comme s’il eût voulu faire oublier sa mauvaise action d’auparavant, répondit-il en lieu et place de son féal et très vite pour que l’instituteur ne pût lui imposer silence.

– Être inscrit sur la liste électorale de sa commune !

– Mais qui est-ce qui vous demande quelque chose ? Est-ce que je vous interroge, vous, enfin, tonna le père Simon de plus en plus monté, tandis que son meilleur écolier prenait un petit air contrit et idiot qui jurait avec son ressentiment intérieur.

Ainsi s’acheva la leçon sans autre anicroche ; mais Tintin glissa dans l’oreille de Lebrac :

– T’as-t’y vu, ce sale bancal ! tu sais, je crois qu’il faut faire attention ! y a pas de fiance à avoir en lui, il doit cafarder !

– Tu crois, sursauta Lebrac ! ah ! par exemple !

– J’ai pas de preuves, reprit Tintin, mais ça m’épaterait pas, il est en « dessour », c’est un « surnois » et j’aime pas ces types-là, moi !

Les plumes grincèrent sur le papier pour la date qu’on mettait. Lundi… 189…

Éphémérides : commencement de la guerre avec les Prussiens. Bataille de Forbach !

– Dis, Tintin, demanda Guignard, je vois pas bien, est-ce que c’est Forbach ou Morbach ?

– C’est Forbach ! Des Morbachs, c’est l’artilleur de chez Camus qui en parlait aux Chantelots l’autre dimanche qu’il était en permission. Forbach ! ça doit être un pays !

Le devoir se fit en silence, puis un marmottement sourd, croissant peu à peu en volume et en intensité, indiqua qu’il était fini et que les écoliers profitaient du répit qu’ils avaient entre les deux exercices pour repasser la leçon suivante ou échanger des vues personnelles sur les situations respectives des deux armées belligérantes.

Lebrac triompha en système métrique. Les mesures de poids c’est comme les mesures de longueur, il y a même deux multiples en plus ; et il jonglait intellectuellement avec les myriagrammes et les quintaux métriques ni plus ni moins qu’un athlète forain avec des haltères de vingt kilos ; il ébahit même le père Simon en lui débitant du plus gros au plus petit tous les poids usuels, sans rien omettre de leur description particulière.

– Si vous saviez toujours vos leçons comme celle-ci, affirma le maître, je vous mènerais au Certificat l’année prochaine.

Le certificat d’études, Lebrac n’y tenait pas : s’appuyer des dictées, des calculs, des compositions françaises, sans compter la « giographie » et l’histoire, ah ! mais non, pas de ça ! Aussi les compliments ni les promesses ne l’émurent, et s’il eut le sourire, ce fut tout simplement parce qu’il se sentait sûr maintenant, même s’il flanchait un peu en histoire et en grammaire, d’être lâché quand même le soir à cause de la bonne impression qu’il avait produite le matin.

Quand quatre heures sonnèrent, qu’ils eurent filé à la maison prendre le chanteau de pain habituel et qu’ils se trouvèrent de nouveau rassemblés à la carrière à Pepiot, Camus, certain d’être en avance, partit avec Grangibus et Gambette pour surveiller la lisière, pendant que le reste de l’armée filait en toute hâte se mettre en tenue de bataille.

Camus, arrivé, monta sur son arbre et regarda. Rien encore n’apparaissait ; il en profita pour resserrer les ficelles qui rattachaient les élastiques à la fourche et au cuir de sa fronde et pour trier ses cailloux : les meilleurs dans les poches de gauche, les autres dans celles de droite.

Pendant ce temps, sous la garde de Boulot, qui désignait à chacun sa place et alignait de grosses pierres pour y poser les habits afin qu’ils ne se salissent point, les soldats de Lebrac et le chef se déshabillaient.

– Prends mon fiautot[41], fit Tintin à Boulot, et grimpe sur le chêne que voilà. Si, des fois, tu voyais le noir ou le fouette-cul ou quelqu’un que tu ne connaisses pas, tu sifflerais deux coups pour qu’on puisse se sauver.

À ce moment, Lebrac, qui était en tenue, poussa une exclamation de colère en se frappant le front :

– Nom de Dieu de nom de Dieu ! Comment que j’y ai pas songé ? on n’a point de poche pour mettre les cailloux.

– Merde ! c’est vrai ! constata Tintin.

– Ce qu’on est bête, confessa La Crique. Il n’y a que les triques, c’est pas assez ! Et il réfléchit une seconde…

– Prenons nos mouchoirs et mettons les cailloux dedans.

Quand il n’y aura pus rien à lancer, chacun roulera le sien autour de son poignet.

Bien que les mouchoirs ne fussent souvent que des morceaux hors d’usage de vieilles chemises de toile ou des débris de torchons, il se trouva une bonne demi-douzaine de combattants qui n’en étaient point pourvus, et ce, pour la simple raison que, leurs manches de blouses les remplaçant avantageusement à leur gré, ils ne tenaient point du tout, en sages qu’ils étaient, à s’encombrer de ces meubles inutiles.

Prévenant l’objection de ces jeunes philosophes, Lebrac leur désigna comme « musette à godons » leur casquette ou celle de leur voisin, et tout fut ainsi réglé au mieux des intérêts de la troupe.

– On y est ? demanda-t-il ensuite… En avant, alorsse !

Et, lui en tête, Tintin le suivant, puis La Crique, puis les autres, au petit bonheur, tous, le bâton à la main droite, le mouchoir lié aux quatre coins et plein de cailloux à l’autre, ils avancèrent lentement, leurs formes fluettes ou rondouillardes, légèrement frissonnantes, se découpant en blanc sur la couleur sombre du défilé. En cinq minutes, ils furent au Gros Buisson.

Camus, juste à ce moment, engageait les hostilités et « ciblait » Migue la Lune à qui il voulait absolument, disait-il, casser la gueule.

Il était temps cependant que le gros des forces de Longeverne arrivât. Les Velrans prévenus par Touegueule, émule et rival de Camus, de la seule présence de quelques ennemis, et enfiévrés encore au souvenir de leur victoire de l’avant-veille, se préparaient à ne faire qu’une bouchée de ceux qui se trouvaient devant eux. Mais au moment précis où ils débouchaient de la forêt pour se former en colonne d’assaut, une gerbe écrasante de projectiles leur dégringola sur les épaules qui les fit tout de même réfléchir et émoussa leur enthousiasme.

Touegueule, qui était descendu pour prendre part à la curée, regrimpa sur son foyard pour voir si, d’aventure, des renforts n’étaient pas arrivés au Gros Buisson ; mais il s’aperçut tout simplement que Camus était redescendu de son arbre et, la fronde bandée, se tenait près de Grangibus et de Gambette, ces derniers aussi sur la défensive. Rien de nouveau par conséquent. C’est que les guerriers de Longeverne, tout transis et grelottants, s’étaient coulés silencieusement derrière les fûts des arbres et sous les fourrés épais et ne bougeaient « ni pieds ni pattes ».

– Ils vont recommencer l’assaut, prédit Lebrac à mi-voix ; on a eu tort peut-être de lancer trop de cailloux tout à l’heure ; pourvu qu’ils ne se doutent pas qu’on les attend.

– Attention ! prenez vos godons, laissez-les venir tout près, alors je commanderai le feu et aussitôt la charge !

L’Aztec des Gués, rassuré par l’exploration de Touegueule, pensa que si les ennemis ne se montraient pas et faisaient ainsi que le samedi d’avant, c’était qu’ils se trouvaient, de même que ce jour-là, sans chef et en état d’infériorité numérique notoire. Il décida donc, immédiatement approuvé par les grands conseillers, enthousiastes encore au souvenir de la prise de Lebrac, qu’il serait bon aussi de piger Camus qui justement remontait sur son chêne.

Celui-là sûrement n’aurait pas le temps de fuir, il n’y couperait pas cette fois, il serait « chauffé » et y passerait tout comme Lebrac. Depuis longtemps déjà ses cailloux et ses billes faisaient trop de blessés dans leurs rangs, il était urgent vraiment de lui donner une bonne leçon et de lui rafler sa fronde.

Ils le laissèrent commodément s’installer.

Les dispositions de combat n’étaient pas longues à prendre pour ces escarmouches où la valeur personnelle et l’élan général décidaient le plus souvent de la victoire ou de la défaite ; aussi, l’instant d’après, les bâtons follement tournoyant, poussant des ah ! ahr ! gutturaux et féroces, les Velrans, confiants en leur force, fondirent impétueusement sur le camp ennemi.

On aurait entendu voler une mouche au Gros Buisson de Longeverne : seule la fronde de Camus claquait, lançant ses projectiles…

Les gars nus, tapis, à genoux ou accroupis, frissonnant de froid sans oser se l’avouer, tenaient tous le caillou dans la main droite et la trique en la gauche.

Lebrac au centre, au pied du chêne de Camus, debout, le corps entièrement dissimulé par le fût du gros arbre, tendait en avant sa tête farouche, dardant sous ses sourcils froncés ses yeux fixes et flamboyants, le poing gauche nerveusement serrant son sabre de chef à garde de ficelle de fouet.

Il suivait le mouvement ennemi, les lèvres frémissantes, prêt à donner le signal.

Et tout d’un coup, se détendant comme un diable qui sort d’une boîte, tout son corps contracté bondit sur place, en même temps que sa gorge hurlait comme dans un accès de démence le commandement impétueux :

– Feu !

Un frondounement courut comme un frisson. La rafale de cailloux de l’armée de Longeverne frappa la troupe des Velrans en plein centre, cassant son élan, en même temps que la voix de Lebrac, beuglant rageusement et de tous ses poumons, reprenait :

– En avant ! en avant ! en avant, nom de Dieu !

Et telle une légion infernale et fantastique de gnomes subitement surgis de terre, tous les soldats de Lebrac, brandissant leurs épieux et leurs sabres et hurlant épouvantablement, tous, nus comme des vers, bondirent de leur repaire mystérieux et s’élancèrent d’un irrésistible élan sur la troupe des Velrans.

La surprise, l’effarement, la frousse, la panique passèrent successivement sur la bande de l’Aztec des Gués qui s’arrêta paralysée, puis, devant le danger imminent et qui grandissait de seconde en seconde, tourna bride d’un seul coup et plus vite encore qu’elle n’était venue, à enjambées doubles, affolée littéralement, fila vers sa lisière protectrice sans qu’un seul parmi les fuyards osât seulement tourner la tête.

Lebrac, en avant toujours, brandissait son sabre ; ses grands bras nus gesticulaient ; ses jambes nerveuses faisaient des bonds de deux mètres, et toute son armée, libre de toute entrave, heureuse de se réchauffer, accourant d’une folle allure, tâtait déjà de la pointe de ses épieux et de ses lances les côtes des ennemis qui arrivaient enfin à la grande tranchée. On allait en chauffer.

Mais la fuite des Velrans ne s’arrêta point pour si peu. Le mur d’enceinte était là, avec le taillis derrière, clairsemé à la lisière pour s’épaissir après par degrés. La troupe en déroute de l’Aztec des Gués ne perdit pas son temps à chercher à passer à la queue leu leu dans la grande tranchée. Les premiers la prirent, mais les derniers n’hésitèrent point à bondir en plein taillis et à se frayer, des pieds et des mains et coûte que coûte, un chemin de retraite.

La tenue simplifiée des Longevernes ne leur permettait malheureusement pas de continuer la poursuite dans les ronces et les épines et, du mur de la forêt, ils virent leurs ennemis fuyant, lâchant leurs bâtons, perdant leurs casquettes, semant leurs qui s’enfonçaient meurtris, fouettés, égratignés, déchirés parmi les épines et les fourrés de ronces comme des sangliers forcés ou des cerfs aux abois.

Lebrac, lui, avait enfilé la Grande Tranchée avec Tintin et Grangibus. Il allait poser la griffe sur l’épaule frémissante de peur de Migue la Lune, dont il venait déjà de tanner les reins avec son sabre, quand deux stridents coups de sifflet venant de son camp, en achevant la déroute ennemie, les arrêtèrent net eux aussi, lui et ses soldats.

Migue la Lune, laissant derrière lui un sillage odorant caractéristique qui témoignait de sa frousse intense, put s’échapper comme les autres et disparut dans le sous-bois.

Qu’y avait-il ?

Lebrac et ses guerriers s’étaient retournés, inquiets du signal de Boulot et soucieux quand même de ne pas se laisser surprendre dans cette tenue équivoque par un des gardiens laïque ou ecclésiastique, naturel ou autre, de la morale publique de Longeverne ou d’ailleurs.

Jetant un regard de regret sur la silhouette de Migue la Lune, Lebrac remonta la tranchée pour regagner la lisière où ses soldats, écarquillant les prunelles, cherchaient, en attendant son retour, à se rendre compte de ce qui avait bien pu motiver le signal d’alarme de Boulot.

Camus qui, au moment de l’assaut, était redescendu de l’arbre, et avait, on s’en souvient, gardé ses vêtements, s’avança prudemment jusqu’au contour du chemin pour explorer les alentours.

Ah, ce ne fut pas long ! Il vit qui ?

Parbleu, cette vadrouille de vieille brute de père Bédouin, lequel, ahuri lui aussi de ces deux coups de sifflet qui l’avaient fait tressauter, bourrait ses mauvais quinquets de tous les côtés, afin de saisir la cause mystérieuse de ce signal insolite et vaguement sinistre.

CHAPITRE viii

JUSTES REPRÉSAILLES


Donec ponam inimicos tuos, scabellum pedum tuorum.
(Vêpres du Dimanche).
[Psalmo… nescio quo]
janotus de bragmardo [42].



Le père Bédouin vit Camus en même temps que l’aperçut celui-ci, mais si le gosse avait parfaitement reconnu le vieux du premier coup, la réciproque n’était heureusement pas vraie.

Seulement, le garde champêtre sentant, avec son flair de vieux briscard, que le galapiat qu’il avait devant lui devait être pour quelque chose dans cette nouvelle affaire ou tout au moins pourrait lui donner quelques renseignements ou explications, il lui fit signe de l’attendre et marcha droit à lui.

Cela faisait bien l’affaire de Boulot qui appréhendait fort que ce vieux sagouin ne vînt de son côté et ne découvrît le garde-meuble des camarades de Longeverne. Boulot, pour l’empêcher de parvenir à cet endroit, était résolu à tout employer et le meilleur moyen était encore l’injure à courte distance, pourvu toutefois qu’on eût, comme c’était le cas, des arbres et des buissons afin de se dissimuler et de n’être point reconnu. De cette façon, en jouant habilement des jambes, on pouvait entraîner le vieux très loin du terrain de combat :

Quand la perdrix
Voit ses petits
En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle…


Boulot avait appris la fable ; cette ruse d’oiseau lui avait plu et, comme il n’était pas plus bête qu’une perdrix dont il imitait à s’y méprendre le « tirouit », il saurait bien, lui aussi, entraîner au loin et semer Zéphirin.

Ce petit jeu cependant n’allait pas sans quelques risques et complications, dont les plus graves étaient la présence ou la venue en ces lieux d’un habitant du village ayant bon pied et bon œil qui le dénoncerait au garde, ou même (ça s’était vu), s’il était parent, allié ou ami, s’autoriserait de cette familiarité pour venir attraper par l’oreille le délinquant et le conduire en cette posture au représentant de la force publique, situation fâcheuse comme on peut croire.

Et comme Boulot était prudent, il préférait ne pas se mettre dans le cas d’encourir ce risque. Il n’avait, d’autre part, pas de notions exactes sur l’issue de la bataille et la façon dont Lebrac avait dirigé ses troupes. Les cris entendus lui avaient seulement appris qu’un sérieux assaut avait été donné. Oui, mais où en étaient maintenant les camarades ?

Graves questions !

Camus, lui, comme bien on pense, ne perdit pas son temps à attendre le garde champêtre. Dès qu’il eut vu que l’autre voulait le rejoindre et se dirigeait de son côté, il fit prestement demi-tour, se baissa en sautant dans le ravin et fila vers les camarades en leur criant, pas trop fort du reste, de fuir par en haut, puisque le Charognard, ainsi désignait-il le trouble-guerre, venait du côté du bas.

Zéphirin, voyant s’enfuir Camus, ne douta pas un seul instant que ces sales morveux étaient encore en train « de lui en jouer une » ; il se souvint du coup de l’avant-veille où l’autre lui avait montré son derrière sans voiles et, comme il se sentait d’attaque ce soir-là, il piqua un pas de gymnastique pour rattraper le galopin.

Suant et soufflant, il arriva juste à point pour voir la nichée des gaillards, nus comme des vers, fuir et disparaître entre les buissons du haut de la Saute, tout en hurlant à son adresse des injures sur le sens desquelles il n’y avait pas à se méprendre.

– Vieux salaud ! putassier ! vérolard ! vieux bac ! hé ! on t’emm… !

– Petits cochons, ah ! dégoûtants, polissons, mal élevés, ripostait le vieux, reprenant sa course. Ah ! que j’en attrape un seulement ; je lui coupe les oreilles, je lui coupe le nez, je lui coupe la langue, je lui coupe…

Bédouin voulait tout couper.

Mais pour en attraper un, il aurait fallu avoir des jambes plus agiles que ses vieilles guibolles ; il battit bien les buissons de tous côtés, mais ne trouva rien et suivit de loin, à la voix, une trace qu’il crut bonne, mais qui devait bientôt lui faire faux bond elle aussi.

Camus, Grangibus et La Crique, tous trois vêtus, pour protéger le retour et la mise en tenue de leurs camarades, avaient réalisé ce que Boulot avait eu un instant l’intention de faire et attiré Zéphirin par les pâtures de Chasalans, loin, loin, du côté de Velrans, afin aussi de lui donner le change et lui laisser croire, sa faible vue aidant, que c’étaient les gamins du village ennemi qui étaient les seuls coupables de cet attentat à sa dignité de vieux défenseur de la « Pâtrie » et de représentant de la « loâ ».

Tous les signaux de méfiance et de ralliement étant convenus d’avance, le bois ennemi étant désert, Camus et ses deux acolytes, quand ils jugèrent le moment venu, cessèrent de crier des injures à Bédouin, firent un brusque crochet dans les champs, longèrent en rampant le mur de la pâture à Fricot, rentrèrent dans le bois et, par la tranchée du haut, vinrent déboucher dans les buissons du communal, à une centaine de mètres au-dessus du coude du chemin, c’est-à-dire du champ de bataille.

Il était bien désert à ce moment-là, le champ de bataille, et rien n’y rappelait la lutte épique de l’heure précédente ; mais, dans les buissons du bas, ils entendirent le tirouit des Longevernes qui, régulièrement, les rappelait.

Grâce à leur habile diversion, en effet, la troupe surprise avait pu regagner le camp que gardait Boulot et, à la hâte, dare-dare, remettre chemises, culottes et blousons et souliers. Boulot, affairé, allait de l’un à l’autre, aidant de toutes ses mains, n’ayant pas assez de ses dix doigts pour rentrer les pans de chemises, ajuster les bretelles, boutonner les pantalons, ramasser les casquettes, lacer des cordons de souliers et veiller à ce que personne ne perdît ni n’oubliât rien.

En moins de cinq minutes, jurant et grognant contre cette sacrée vieille fripouille de garde qui se trouvait toujours où on ne le demandait pas, les soldats de l’armée ayant, avec une juste satisfaction, réintégré leurs pelures, et demi-satisfaits d’une demi-victoire dans laquelle on n’avait pas fait de prisonniers, s’échelonnaient du haut en bas en quatre ou cinq groupes pour rappeler les trois éclaireurs aux prises avec Bédouin.

– Il me le paiera celui-là ! faisait Lebrac, oui, il me le paiera. C’est pas la première fois que ça lui arrive de chercher à me faire des misères. Ça ne peut pas se passer comme ça, ou ben y aurait pus de bon Dieu, pus de justice, pus rien ! Ah ! non ! nom de Dieu, non ! ça ne se passera pas comme ça !

Et le cerveau de Lebrac ruminait une vengeance compliquée et terrible, et ses camarades, eux aussi, réfléchissaient profondément.

– Dis donc, Lebrac, proposa Tintin, il y a ses pommes au vieux, si on allait un peu lui caresser ses arbres à coups « d’avarchots » [43], pendant qu’il nous cherche à Chasalans, hein ! qu’en dis-tu ?

– Et lui faire sauter son carré de choux, compléta Tigibus.

– Lui casser ses carreaux ! fit Guerreuillas.

– Ça, c’est des idées ! convint Lebrac qui, lui aussi, avait la sienne ; mais attendons les autres. Et puis, on ne peut guère faire ça de jour. Des fois que si on était vu, il pourrait bien nous faire aller en prison avec des témoins… un vieux cochon comme ça, que ça n’a ni cœur ni entrailles, faut pas s’y fier, vous savez. Enfin, on verra bien.

– Tirouit ! interrogea-t-on dans les buissons du couchant.

– Les voici ! fit Lebrac, et il imita à trois reprises le rappel de la perdrix grise.

Une forte sabotée, frappant le sol à coups redoublés, lui apprit la venue des trois éclaireurs et le rassemblement à son poste des divers groupes disséminés par le coteau. Quand tout le monde fut réuni, les coureurs s’expliquèrent :

Zéphirin, assurèrent-ils, jurait les tonnerre et les bordel de Dieu contre ces sales petits morpions de Velrans qui venaient emmerder les honnêtes gens jusque sur leur territoire, et le pauvre bougre suait et s’épongeait et soufflait, tel un carcan poussif qui tire une voiture de deux mille, en montant une levée de grange rapide comme un toit.

– Ça va bien ! affirma Lebrac. Il veut repasser par ici, faudra que quelqu’un reste pour le guetter.

La Crique, qui était déjà psychologue et logicien, émit une opinion :

– Il a eu chaud, par conséquent il a soif ; donc il va s’en retourner tout droit au pays pour aller prendre sa purée chez Fricot l’aubergiste. Faudrait peut-être bien que quelqu’un aille aussi par là-bas !

– Oui, approuva le chef, c’est vrai : trois ici, trois là-bas ; les autres vont tous venir avec moi dans le bois du Teuré ; maintenant, j’sais ce qu’il faut faire.

– Il en faudra un malin près de chez Fricot, continua-t-il ; La Crique va y partir avec Chanchet et Pirouli : vous jouerez aux billes sans avoir l’air de rien.

Boulot, lui, restera ici, calé dans la carrière avec deux autres : faudra bien regarder et bien écouter ce qu’il dira ; quand le vieux sera loin et qu’on saura ce qu’il va faire, vous viendrez tous nous retrouver au bout de la vie[44] à Donzé, près de la Croix du Jubilé. Alors on verra et je vous dirai de quoi il retourne.

La Crique fit remarquer que ni lui ni ses camarades n’avaient de billes et Lebrac, généreusement, lui en donna une douzaine (pour un sou, mon vieux) afin qu’ils pussent, devant le garde, soutenir convenablement leur rôle.

Et, sur une dernière recommandation du chef, La Crique, plein de confiance en soi, ricana :

– T’embête pas, ma vieille ! je me charge bien de lui monter le coup proprement à ce vieux trou du c… là !

La dislocation s‘opéra sans tarder.

Lebrac avec le gros de la troupe gagna le bois du Teuré et, sitôt qu’on y fut, ordonna à ses hommes d’arracher des grands arbres les plus longues chaînes de véllie ou véliere (clématite) qu’ils pourraient trouver.

Pour quoi faire ? demandèrent-ils. Pour fumer ? Ah ah ! on va faire des cigares, chouette !

– Ne la cassez pas, surtout, reprit Lebrac, et trouvez-en autant que vous pourrez : vous verrez bien plus tard.

Toi, Camus, tu grimperas aux arbres pour la détacher, tu monteras haut, il en faut de longs bouts.

– Pour ça, je m’en charge, fit le lieutenant.

– Auparavant, y en a-t-il qui auraient de la ficelle, par hasard ? questionna le chef.

Tous en avaient des morceaux d’une longueur variant de un à trois pieds. Ils les présentèrent.

– Gardez-les ! – Oui ! conclut-il en réponse à une question intérieure qu’il s’était posée, gardez-les et trouvons de la véllie.

Dans la vieille coupe, ce n’était pas difficile à découvrir, c’était ça qui manquait le moins. Le long des grands chênes, des foyards, des charmes, des bouleaux, des poiriers sauvages, de presque tous les arbres, les souples et durs lacets montaient, grimpaient, s’accrochaient par leurs feuilles en vrilles aux fûts noueux, s’enroulaient, serpents végétaux et vivaces, pour escalader l’azur, conquérir la lumière et boire, avec chaque aurore, leur lampée de soleil. Il y avait en bas et presque partout sur le sol des vieilles souches grises, dures et raides, s’écaillant en filaments comme du bœuf bouilli trop cuit, pour s’effiler au sommet en fouets souples et résistants.

Camus grimpait ; Tétas et Guignard aussi ; ils formaient trois chantiers qui opéraient simultanément sous l’œil vigilant de Lebrac.

Ah ! c’était bientôt fait, l’escalade.

Quelque gros que fût l’arbre, Camus, comme un lutteur antique, l’attaquait à bras le corps, franchement ; souvent même ses bras trop courts n’arrivaient pas à en étreindre complètement le tronc.

Qu’importe ! Ses mains aplaties s’accrochaient comme des ventouses à tous les nœuds d’écorce, ses jambes se croisaient enlaçantes comme des ceps de vigne tortus et une détente solide de jarrets vous le projetait d’un seul coup à trente ou cinquante centimètres plus haut ; là, nouvel agrippement de mains, nouvel arrimage de jarrets et, en quinze ou vingt secondes, il accrochait la première branche.

Alors ça ne traînait plus : un rétablissement sur les avant-bras et la poitrine d’abord, puis les genoux arrivaient à hauteur de cette barre fixe naturelle et s’y installaient, et puis les pieds ne tardaient pas à remplacer les genoux, et la montée jusqu’au sommet s’opérait ensuite aussi naturellement et facilement que par le plus commode des escaliers.

La liane végétale tombait vite entre leurs mains, car, au pied de l’arbre, un camarade à l’eustache tranchant rasait la tige au niveau du sol tandis que trois ou quatre autres gars, tirant dessus avec toutes les précautions d’usage, l’amenaient à eux par degrés.

Que de fois les petits bergers avaient fait cela en été, à la Saint-Jean, et enguirlandé de verdure et de fleurs des champs les cornes de leurs bêtes ! La clématite, le lierre, les bleuets, les coquelicots, les marguerites, les scabieuses mariaient leurs couleurs parmi la verdure sombre des couronnes tressées, pour lesquelles on rivalisait d’ingéniosité et de goût et c’était une joie, le soir, de voir revenir à pas pesants et faisant tinter leurs clochettes, les bonnes vaches aux grands yeux limpides, fleuries et couronnées comme des mariées de mai.

En rentrant, on accrochait le bouquet au-dessus de la porte de la cuisine, parmi les grands clous de « baudrions » où la panoplie luisante et rustique des faux jette ses feux sombres, et on l’y laissait, sous l’abri de l’auvent, se dessécher jusqu’à l’année suivante et plus longtemps quelquefois.

Mais il ne s’agissait pas de cela aujourd’hui.

– Dépêchons-nous, pressa Lebrac, qui voyait tomber la nuit et les brouillards du couchant se lever sur le moulin de Velrans.

Et, ayant fait rassembler le butin, après s’être livré mentalement à des opérations mathématiques compliquées et avoir avec soin auné de ses bras étendus les liens dont on disposait, il décida le départ pour le carrefour de la Croix du Jubilé en passant entre les haies de la vie à Donzé.

Lebrac avait quatre morceaux de résistance, longs chacun d’environ dix mètres, et huit autres plus petits.

Chemin faisant, après avoir soigneusement recommandé de ne pas casser les grands bouts, il ordonna de nouer autant que possible les petits deux à deux et cependant que seize soldats portaient ces engins de combat et que les autres les regardaient, lui, le chef, se mit à réfléchir profondément jusqu’à l’arrivée au point de concentration.

– Qu’est-ce qu’on va faire Lebrac ? interrogeaient tour à tour les gars.

La nuit tombait peu à peu.

– Ça dépend ! répondit évasivement le chef.

– Il va bientôt être temps de rentrer, constata un des petits.

– Les autres ne viennent pas, ni Boulot, ni La Crique !

– Qu’est-ce qu’ils font ? Qu’est-ce qu’a pu devenir le vieux ?

On s’impatientait enfin, et l’air mystérieux du chef n’était pas pour calmer l’énervement général :

– Ah ! voici Boulot avec ses hommes ! s’esjouit Camus.

– Eh bien ! Boulot ?

– Eh bien ! reprit l’autre, il a passé par la grand'route, tout en bas, et on aurait pu l’attendre longtemps si j’avais pas eu l’œil ! Il a dû redescendre le bois et regagner la route par le petit sentier qui part de la sommière.

Nous l’avons vu de la Carrière. Il faisait des grands moulinets avec ses bras, tout comme Kinkin quand il est saoul. Il doit être salement en colère.

– Tigibus, commanda Lebrac, va voir ce que fait La Crique et tu z’y diras de venir me dire tout de suite ce qui se passe.

Tigibus, docile, partit au triple galop, mais à trente sauts du groupe, un « tirouit » discret l’arrêta.

– C’est toi, La Crique ! Viens vite, mon vieux, viens vite dire où que ça en est !

Ils arrivèrent en quelques secondes.

La Crique fut entouré et parla.

– Un quart d’heure avant, rouge comme un coq, Bédouin s’était amené alors qu’ils jouaient tous trois bien tranquillement aux billes devant chez Fricot.

Tous en chœur lui avaient souhaité le bonsoir et le vieux leur avait dit :

– À la bonne heure ! au moins, vous, vous êtes de bons petits garçons ; c’est pas comme vos camarades, un tas de salauds, de grossiers, je les foutrai dedans !

La Crique avait regardé le garde avec des quinquets comme des portes de grange qui disaient sa stupéfaction, puis il avait répondu à M. Zéphirin qu’il devait sûrement se tromper, qu’à cette heure tous leurs camarades devaient être rentrés chez eux où ils aidaient la maman à faire les provisions d’eau et de bois pour le lendemain, ou bien secondaient à l’écurie le papa en train d’arranger les bêtes.

– Ah ! qu’avait fait Zéphirin. Alorsse, qui c’est donc qu’était à la Saute tout à l’heure ?

– Ça, m’sieu le garde, j’sais pas, mais ça m’étonnerait pas que ça « soye » les Velrans. Hier encore, tenez, ils ont « acaillené » les deux Gibus quand ils retournaient au Vernois.

C’est des gosses mal élevés, on voit bien que c’est des cafards, allez ! avait-il ajouté hypocritement, flagornant l’anticléricalisme du vieux soldat.

– Je m’en doutais, n… d. D… ! grogna Bédouin en grinçant ce qui lui restait de dents, car, on s’en souvient, souvient, Longeverne était rouge, et Velrans blanc, oui, n… d. D… ! je m’en doutais ; les mal élevés ! c’est ça leur religion, montrer son cul aux honnêtes gens ! Race de curés, race de brigands ! ah ! les salauds ! que j’en attrape un !

Et ce disant, Zéphirin, après avoir souhaité aux gosses de bien s’amuser et d’être toujours sages, était entré boire sa petite « purée » chez Fricot.

– Il crevait de soif ! continua La Crique ; aussi elle n’a pas fait long feu, maintenant il sirote la seconde ; j’ai laissé Chanchet et Pirouli là-bas pour le surveiller et venir nous prévenir au cas où il sortirait avant mon retour.

– Ça va très bien ! conclut Lebrac, se déridant tout à fait. Maintenant quels sont ceusses qui peuvent rester encore un petit moment ici ? Nous n’avons pas besoin d’être tous ensemble, au contraire !

Huit se décidèrent, les chefs naturellement.

Gambette, parmi eux, fut plus long à prendre une résolution, il habitait loin, lui ! Mais Lebrac lui fit remarquer que les Gibus restaient bien et que, comme c’était lui le plus leste, on aurait sûrement besoin de son concours. Stoïque, il se rendit aux raisons de son chef, risquant la raclée paternelle si l’alibi ne prenait pas.

– Maintenant, vous autres, exposa Lebrac, c’est pas la peine de vous faire engueuler à la maison, allez-vous-en ! on fera bien sans vous ; demain on vous racontera comment que les choses se sont passées ; ce soir, vous nous gêneriez plutôt, et dormez tranquilles, le vieux va nous payer ses dettes. Surtout, ajouta-t-il, écampillez-vous, ne restez pas en bande, on pourrait peut-être se douter de « quéque chose » et il ne faut pas de ça.

Quand la bande fut réduite à Lebrac, Camus, Tintin, La Crique, Boulot, les deux Gibus et Gambette, le chef exposa son plan.

Ils allaient tous, en silence, leurs cordes de véllie à la main traînant derrière eux, descendre la grande rue du village et les hommes désignés à cet effet se placeraient aux endroits voulus, entre deux fumiers se faisant face.

Deux groupes de deux gars suffiraient pour tendre, en travers de la route, au passage du garde, les rets traîtres qui le feraient trébucher, rouler à terre et passer pour plus saoul encore qu’il ne serait. Il y aurait quatre endroits où l’on tendrait les embuscades.

On descendit : au fumier de chez Jean-Baptiste on laissa un lien et un autre à celui de chez Groscoulas : Boulot et Tigibus devaient revenir au dernier, La Crique et Grangibus à l’avant-dernier. En attendant ils continuèrent tous à avancer et Boulot, chef d’embuscade, s’arrêta avec son camarade au fumier de chez Botot, tandis que La Crique, et son copain copain venaient se poster à celui de chez Doni.

Les autres allèrent relever de leur faction Chanchet et Pirouli qu’ils renvoyèrent d’abord et immédiatement dans leurs foyers. Ensuite de quoi, ils s’en furent, à travers les carreaux, reluquer ce que faisait le vieux.

Il en était à sa troisième absinthe et pérorait comme un député sur ses campagnes réelles ou imaginaires, imaginaires plutôt, car on l’entendait dire : « Oui, un jour que je m’en devais venir en permission depuis Alger à Marseille, j’arrive juste n… de D… que le bateau venait de partir.

« Qu’est-ce que je fais ? – Y avait justement une bonne femme du pays qui lavait la buée[45] au bord de la mer. Je ne fais ni une ni deusse, j’y fous le nez dans un baquet, je renverse son cuveau, je saute dedans et avec ma crosse de fusil je rame dans le « suillage » du bateau et je suis arrivé quasiment avant lui à Marseille. »

On avait le temps ! Gambette fut laissé en embuscade derrière un tas de fagots. Il devait, le moment venu, prévenir les deux groupes ainsi que Lebrac et ses acolytes de la sortie de Zéphirin.

En attendant, il put entendre le récit de la dernière entrevue de Bédouin avec son vieux copain « l’empereur » Napoléon III.

– Oui, comme je passais à Paris, près des Tuileries, je m’demandais si j’entrerais lui donner le bonjour, quand j’sens quelqu’un qui me tape sur l’épaule. Je me retourne…

C’était lui ! – Oh ! ce sacré Zéphirin, qu’il a fait, comme ça se trouve ! Entrons, on va boire la goutte !

– Génie[46], cria-t-il à l’impératrice, c’est Zéphirin ; on va trinquer, rince deux verres !

Les trois gaillards, pendant ce temps, remontaient le village et arrivaient à la maison du garde.

Par une lucarne de la remise, Lebrac se glissa à l’intérieur, ouvrit à ses camarades une petite porte dérobée et tous trois, de couloir en couloir, pénétrèrent dans l’appartement de Bédouin où, un quart d’heure durant, ils se livrèrent à un mystérieux travail parmi les arrosoirs, les marmites, les lampes, le bidon de pétrole, les buffets, le lit et le poêle.

Ensuite de quoi, le tirouit de Gambette annonçant le retour de leur victime, ils se retirèrent aussi discrètement qu’ils étaient entrés.

Vivement ils accoururent au deuxième poste de Boulot où ils arrivèrent bien avant la venue de ce dernier.

Le père Zéphirin, après avoir en effet une dernière fois encore raconté à Fricot des histoires sur les « Arbis » et les « chacails » et parlé des « raquins » qui infectaient la rade d’Alger, même qu’une de ces sales bêtes avait, un jour qu’ils se baignaient, coupé le « zobi » à un de ses camarades et que la mer s’était toute teinte de sang, partit en titubant et en traînant les semelles sous les regards amusés du bistro et de sa femme.

Quand il arriva vers chez Doni, pouf ! il prit une première bûche en jurant des « tonnerre de Dieu ! » contre ce sale chemin que le père Bréda, le cantonnier (un feignant qui n’avait fait que sept ans et la campagne d’Italie, quelle foutaise !) entretenait salement mal. Puis, après y avoir mis le temps, il se redressa et repartit.

– Je crois qu’il a sa malle, jugea Fricot en refermant sa porte.

Un peu plus loin, la liane de Boulot, traîtreusement tendue devant ses pas, le fit rouler dans le ruisseau de purin, tandis que filaient en silence, emportant leur lien, les deux ténébreux machinateurs.

Au fumier de chez Groscoulas, il ne manqua pas non plus de reprendre la bûche, en sacrant de tous ses poumons contre ce salaud de pays où l’on n’y voyait pas plus clair que dans le c… d’une négresse.

Cependant les gens, attirés par son vacarme, sortaient sur le pas de leurs portes et disaient :

– Eh bien, je crois qu’il a sa paille, le vieux bris ce soir : pour une belle cuite, c’est une belle cuite !

Et quinze ou vingt paires d’yeux purent constater que, vingt pas plus loin, le vieux, méconnaissant encore les lois de l’équilibre, reprenait une de ces bûches qui comptent dans la vie d’un poivrot.

– J’suis pourtant pas saoul ! nom de Dieu ! bégayait-il en portant la main à son front bossué et à son nez meurtri. J’ai presque rien bu. C’est la colère qui m’a monté à la tête ! ah les salauds !

Il n’avait plus de genoux à son pantalon et il mit bien cinq minutes à trouver sa clef, ensevelie au fond de sa poche sous son ample mouchoir à carreaux, parmi son couteau, sa bourse, sa tabatière, sa pipe, sa blague et sa boîte d’allumettes.

Enfin il entra.

Les curieux qui le suivirent, au nombre desquels les huit moutards, constatèrent dès ses premiers pas un vacarme d’arrosoirs renversés. C’était prévu, ils les avaient disposés pour cela. Enfin, le vieux, s’étant frayé tout de même un passage, arriva au réduit creusé dans le mur où il logeait ses allumettes.

Il en frotta une sur son pantalon, sur la boîte, sur le tuyau du poêle, sur le mur : elle ne prit point ; il en frotta une deuxième, puis une troisième, une quatrième, une cinquième, toujours sans résultat malgré les changements de frottoirs.

– Frotte, mon vieux ! ricanait Camus qui les avait toutes trempées dans l’eau. Frotte ! ça t’amusera.

Las de frotter en vain, Zéphirin en chercha une dans sa poche, la frotta, l’enflamma et voulut allumer sa lampe à pétrole ; mais la mèche fut récalcitrante elle aussi et ne voulut jamais prendre.

Zéphirin par contre s’échauffait :

– Sacré nom de Dieu de nom de Dieu de saloperie de putasserie de vache ! Ah ! nom de Dieu ! tu ne veux pas prendre ! ah ! tu ne veux pas prendre, vraiment ! ah oui, c’est comme ça, eh bien ! tiens ! nom de Dieu ! prends celle-là, saleté, fit-il en la lançant de toutes ses forces contre son poêle, où elle se brisa avec fracas.

– Mais, il va foutre le feu à sa boîte, fit quelqu’un !

– Pas de danger, pensait Lebrac, qui avait remplacé le pétrole par un reste de vin blanc traînant au fond d’une bouteille.

Après cet exploit, le vieux, ambulant dans l’obscurité, heurta son poêle, renversa des chaises, donna du pied dans les arrosoirs, tituba parmi les marmites, beugla, jura, injuria tout le monde, tomba, se releva, sortit, rentra et finalement, fatigué et meurtri, se coucha tout habillé sur son lit où un voisin, le lendemain matin, alla le trouver, ronflant comme un tuyau d’orgue au milieu d’un magnifique désordre qui magnifique désordre qui n’était pas pour autant un effet de l’art.

Peu de temps après, on entendait dire par le village, et Lebrac et les copains en riaient sous cape, que le père Bédouin était « si tellement » saoul la veille au soir, qu’il était tombé huit fois en sortant de chez Fricot, qu’il avait tout renversé en rentrant chez lui, cassé sa lampe, pissé au lit et ch… dans sa marmite.

  1. Cotainer signifie muser et bavarder inutilement — se dit surtout en parlant des commères.
  2. Quinze
  3. Rebeuiller, de beuiller : voir ou bayer. — Regarder avec un étonnement niais.
  4. Élastique.
  5. Kisse ou gicle : seringue faite avec une branche de sureau.
  6. Tope, espèce de pistolet en sureau.
  7. Traje, sentier, raccourci.
  8. Moutier, église.
  9. Boire la goutte.
  10. Gavouiller, agiter l’eau avec la main pour faire des remous et des glouglous.
  11. Octavie.
  12. Se rebraquer : se redresser, porter le corps en arrière.
  13. Cailloux.
  14. On désigne souvent les habitants d’un pays par le nom de leur village ou du hameau qu’ils habitent ; quelquefois on ajoute un diminutif en ot, qui se veut toujours injurieux.
  15. Exciter contre quelqu’un, se dit surtout des chiens.
  16. Pantets, pans de chemise.
  17. Jambes.
  18. Pattier, marchand de pattes, c’est-à-dire de chiffons, de guenilles.
  19. Authentique.
  20. Couvert.
  21. Besace.
  22. Vies, voies, chemins.
  23. De mon temps on ne parlait pas encore de roulure de capote ni d’échappé de bidet. On a fait des progrès depuis.
  24. Peut, vilain.
  25. Miguer, cligner des paupières.
  26. Châtre-bique, couteau.
  27. Chèvre.
  28. Surnom qui signifie : tord gueule.
  29. Loi.
  30. Cotisse, col.
  31. Regaupé, rajusté.
  32. Cerisé, signifie apparemment secoué, comme le serait un cerisier, et même plus.
  33. Estruction, instruction.
  34. Cabe, bique, chèvre.
  35. Gouilland, homme de mauvaise vie, ivrogne et débauché.
  36. Forte baguette, mot patois qui vient sans doute de rameau.
  37. Paille de maïs.
  38. Balle d’avoine.
  39. Taugner, rosser.
  40. Sage-femme.
  41. Fiautot, sifflet.
  42. Par Dieu mon amy, magis magnos clericos non sun magis magnos sapientes (livre I, chap. 39, Rabelais).
  43. Bout de bois qu‘on lance pour faire tomber les fruits.
  44. Voie, chemin.
  45. Lavait la lessive.
  46. Génie, abbréviation d’Eugénie