La Guerre des boutons/Livre III

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Mercure de France (p. 227-364).


LIVRE III
LA CABANE


CHAPITRE PREMIER

LA CONSTRUCTION DE LA CABANE


Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,

Des divans profonds comme des tombeaux.

ch. baudelaire (la Mort des amants)


L’absence de Gambette et de Camus et la réserve mystérieuse du général n’avaient pas été sans intriguer fortement les guerriers de Longeverne qui, individuellement et sous le sceau du secret, étaient venus, pour une raison ou pour une autre, demander à Lebrac des explications.

Mais tout ce que les plus favorisés avaient pu obtenir comme renseignement tenait dans cette phrase :

— Vous regarderez bien Touegueule ce soir.

Aussi, à quatre heures dix minutes, des munitions en quantité imposante devant eux et le quignon de pain au poing, étaient-ils chacun à son poste, attendant impatiemment la venue des Velrans et plus attentifs que jamais.

— Vous vous tiendrez cachés, avait expliqué Camus, il faut qu’il monte à son arbre si l’on veut que ça soit rigolo.

Tous les Longevernes, les yeux écarquillés, suivirent bientôt chacun des mouvements du grimpeur ennemi gagnant son poste de vigie au haut du foyard de lisière.

Ils regardèrent et regardèrent encore, se frottant de minute en minute les yeux qui s’embuaient d’eau et ne virent absolument rien de particulier, mais là, rien du tout !

Touegueule s’installa comme d’habitude, dénombra les ennemis, puis saisit sa fronde et se mit à « acaillener » consciencieusement les adversaires qu’il pouvait distinguer.

Mais au moment où un geste trop brusque du franc-tireur le penchait de côté afin d’éviter un projectile de Camus, impatienté de voir que nulle catastrophe n’advenait, un craquement sec et de sinistre augure déchira l’air. La grosse branche sur laquelle était juché le Velrans cassait net, d’un seul coup, et lui dégringolait avec elle sur les soldats qui se trouvaient en dessous. La sentinelle aérienne essaya bien de se raccrocher aux autres rameaux, mais cognée de-ci, meurtrie de-là sur les branches inférieures qui craquaient à leur tour, la repoussaient ou se dérobaient traîtreusement, elle arriva à terre on ne sait trop comment, mais à coup sûr plus vite qu’elle n’était montée.

— Ouais ! ouais ! oille ! ouille ! oh ! oh la la ! La jambe ! La tête ! Le bras !

Un homérique éclat de rire répondit du Gros Buisson à ce concert de lamentations.

— C’est moi qui te rechope encore, hein ! railla Camus, voilà ce que c’est que de faire le malin et de menacer les autres. Ça t’apprendra, sale peigne-cul, à me viser avec ta fronde. T’as pas cassé ton verre de montre des fois ? Non ! Il est bon le cadran !

— Lâches ! assassins ! crapules ! ripostaient les rescapés de l’armée des Velrans. Vous nous le paierez, bandits, voui ! vous le paierez !

— Tout de suite, répondit Lebrac ; et, s’adressant aux siens :

— Hein ! si on poussait une petite charge ?

— Allez ! approuva-t-on.

Et le hurlement du lancer des quarante-cinq Longevernes apprit aux ennemis déjà déroutés et en désarroi qu’il fallait vivement déguerpir si l’on ne voulait pas s’exposer à la grande honte d’une nouvelle et désastreuse confiscation de boutons. Le camp retranché de Velrans fut dégarni en un clin d’œil. Les blessés, par enchantement, retrouvèrent leurs jambes, même Touegueule, qui avait eu plus de peur que de mal et s’en tirait à bon marché avec des égratignures aux mains, des meurtrissures aux reins et aux cuisses, plus un œil au beurre noir.

— Nous voilà au moins bien tranquilles ! constata Lebrac l’instant d’après. Allons chercher l’emplacement de la cabane.

Toute l’armée revint près de Camus, lequel était descendu de l’arbre pour garder momentanément le sac confectionné par la Marie Tintin et qui contenait le trésor deux fois sauvé déjà et quatorze fois cher de l’armée de Longeverne.

Les gars se renfoncèrent dans les profondeurs du Gros Buisson afin de regagner sans être vus l’abri découvert par Camus, la chambre du Conseil, comme l’avait baptisé La Crique, et, de là, diverger vers le haut par petits groupes pour rechercher, parmi les nombreux emplacements utilisables, celui qui paraîtrait le plus propice et répondrait le mieux aux besoins de l’heure et de la cause.

Cinq ou six bandes s’agglomérèrent spontanément, conduites chacune par un guerrier important et immédiatement se dispersèrent parmi les vieilles carrières abandonnées, examinant, cherchant, furetant, discutant, jugeant, s’interpellant.

Il ne fallait pas être trop près du chemin ni trop loin du Gros Buisson. Il fallait également ménager à la troupe un chemin de retraite parfaitement dissimulé, afin de pouvoir se rendre sans danger du camp à la forteresse.

Ce fut La Crique qui trouva.

Au centre d’un labyrinthe de carrières, une excavation comme une petite grotte offrait son abri naturel qu’un rien suffirait à consolider, à fermer et à rendre invisible aux profanes.

Il appela par le signal d’usage Lebrac et Camus et les autres, et bientôt tous furent devant la caverne que le camarade venait de redécouvrir, car tous, parbleu, la connaissaient déjà. Comment ne s’en étaient-ils pas souvenus ?

Pardié, ce sacré La Crique, avec sa mémoire de chien, il se l’était rappelée tout de suite. Vingt fois, en effet, ils avaient passé là au cours d’incursions dans le canton en quête de nids de merles, de noisettes mûres, de prunelles gelées ou de guilleris boutons rintris61.

Les carrières précédentes faisaient comme une espèce de chemin creux qui aboutissait à une sorte de carrefour ou de terre-plein bordé du côté du haut par une bande de bois rejoignant le Teuré, et semé vers le bas de buissons entre lesquels des sentiers de bêtes se rattachaient, en coupant le chemin, aux prés-bois qui se trouvaient derrière le Gros Buisson.

Toute l’armée entra dans la caverne. Elle était, en réalité, peu profonde, mais se trouvait prolongée ou plutôt précédée par un large couloir de roc, de sorte que rien n’était plus facile que d’agrandir son abri naturel en plaçant sur ces deux murs, distants de quelques mètres, un toit de branches et de feuillage. Elle était d’autre part admirablement protégée, entourée de tous côtés, sauf vers l’entrée, d’un épais rideau d’arbres et de buissons.

On rétrécirait l’ouverture en élevant une muraille large et solide avec les belles pierres plates qui abondaient et on serait là-dedans absolument chez soi. Quand le dehors serait fait, on s’occuperait de l’intérieur.

Ici, les instincts bâtisseurs de Lebrac se révélèrent dans toute leur plénitude. Son cerveau concevait, ordonnait, distribuait la besogne avec une admirable sûreté et une irréfutable logique.

– Il faudra, dit-il, ramasser dès ce soir tous les morceaux de planches que l’on trouvera, les lattes, les baudrions, les vieux clous, les bouts de fer.

Il chargea l’un des guerriers de trouver un marteau, un autre des tenailles, un troisième un marteau de maçon ; lui, apporterait une hachette, Camus une serpe, Tintin un mètre (en pieds et en pouces) et tous, ceci était obligatoire, tous devaient chiper dans la boîte à ferraille de la famille au moins cinq clous chacun, de préférence de forte taille, pour parer immédiatement aux plus pressantes nécessités de construction, savoir entre autres l’édification du toit.

C’était à peu près tout ce qu’on pouvait faire ce soir-là. En fait de matériaux, il fallait surtout de grosses perches et des planches. Or le bois offrait suffisamment de fortes coudres droites et solides qui feraient joliment l’affaire. Pour le reste, Lebrac avait appris à dresser des palissades pour barrer les pâtures, tous savaient tresser des claies et, quant aux pierres, il y en avait, dit-il, en veux-tu, n’en voilà !

– N’oubliez pas les clous surtout, recommanda-t-il.

– On laisse le sac ici ? interrogea Tintin.

– Mais oui, fit La Crique : on va bâtir tout de suite, là au fond, avec des pierres, un petit coffre, et on va l’y mettre bien au sec, bien à l’abri ; personne ne veut venir l’y trouver.

Lebrac choisit une grande pierre plate qu’il posa horizontalement, non loin de la paroi du rocher ; avec quatre autres plus épaisses, il édifia quatre petits murs, mit au centre le trésor de guerre, recouvrit le tout d’une nouvelle pierre plate et disposa alentour et irrégulièrement des cailloux quelconques afin de masquer ce que sa construction pouvait avoir de trop géométrique pour le cas, bien improbable, où un visiteur inopiné eût été intrigué par ce cube de pierres.

Là-dessus, joyeuse, la bande s’en retourna lentement au village, faisant mille projets, prête à tous les vols domestiques, aux travaux les plus rudes, aux sacrifices les plus complets.

Ils réaliseraient leur volonté : leur personnalité naissait de cet acte fait par eux et pour eux. Ils auraient une maison, un palais, une forteresse, un temple, un panthéon, où ils seraient chez eux, où les parents, le maître d’école et le curé, grands contre-carreurs de projets, ne mettraient pas le nez, où ils pourraient faire en toute tranquillité ce qu’on leur défendait à l’église, en classe et dans la famille, savoir : se tenir mal, se mettre pieds nus ou en manches de chemise, ou « à poil », allumer du feu, faire cuire des pommes de terre, fumer de la viorne et surtout cacher les boutons et les armes.

– On fera une cheminée, disait Tintin.

– Des lits de mousse et de feuilles, ajoutait Camus.

– Et des bancs et des fauteuils, renchérissait Grangibus.

– Surtout, calez tout ce que vous pourrez en fait de planches et de clous, recommanda le chef ; tâchez d’apporter vos provisions derrière le mur ou dans la haie du chemin de la Saute : on reprendra tout, demain, en venant à la besogne.

Ils s’endormirent fort tard, ce soir-là. Le palais, la forteresse, le temple, la cabane hantaient leur cerveau en ébullition. Leurs imaginations vagabondaient, leurs têtes bourdonnaient, leurs yeux fixaient le noir, les bras s’énervaient, les jambes gigotaient, les doigts de pieds s’agitaient. Qu’il leur tardait de voir poindre l’aurore du jour suivant et de commencer la grande œuvre.

On n’eut pas besoin de les appeler pour les faire lever ce matin-là et, bien avant l’heure de la soupe, ils rôdaient par l’écurie, la grange, la cuisine, le chari, afin de mettre de côté les bouts de planches et de ferrailles qui devaient grossir le trésor commun.

Les boîtes à clous paternelles subirent un terrible assaut. Chacun voulant se distinguer et montrer ce qu’il pouvait faire, ce ne fut pas seulement deux cents clous que Lebrac eut le soir à sa disposition, mais cinq cent vingt-trois bien comptés. Toute la journée, il y eut, du village au gros tilleul et aux murs de la Saute, des allées et venues mystérieuses de gaillards aux blouses gonflées, à la démarche pénible, aux pantalons raides, dissimulant entre toile et cuir des objets hétéroclites qu’il eût été fort ennuyeux de laisser voir aux passants.

Et le soir, lentement, très lentement, Lebrac arriva par le chemin de derrière au carrefour du vieux tilleul. Il avait la jambe gauche raide lui aussi et semblait boiter.

– » Tu t’as fais mal ? » interrogea Tintin.

– » T’as tombé ? » reprit La Crique.

Le général sourit du sourire mystérieux de Bas de Cuir, ou d’un autre, d’un sourire qui disait à ses hommes : vous n’y êtes point. Et il continua à bancaler jusqu’à ce qu’ils fussent tous entièrement dissimulés derrière les haies vives du chemin de la Saute. Alors il s’arrêta, déboutonna sa culotte, saisit contre sa peau la hache à main qu’il avait promis d’apporter et dont le manche enfilé dans une de ses jambes de pantalon donnait à sa démarche cette roideur claudicante et disgracieuse. Ce fait, il se reboutonna et, pour montrer aux amis qu’il était aussi ingambe que n’importe lequel d’entre eux, il entama, brandissant sa hachette au centre de la bande, une sorte de danse du scalp qui n’aurait pas été déplacée au milieu d’un chapitre du Dernier des Mohicans ou du Coureur des Bois. Tout le monde avait ses outils : on allait s’y mettre. Deux sentinelles toutefois furent postées au chêne de Cantus pour prévenir la petite armée dans le cas où la bande de l’Aztec serait venue porter la guerre au camp de Longeverne, et l’on répartit les équipes.

– Moi, je ferai le charpentier, déclara Lebrac.

– Et moi, je serai le maître maçon, affirma Camus.

– C’est moi « que je poserai » les pierres avec Grangibus. Les autres les choisiront pour nous les passer.

L’équipe de Lebrac devait avant tout chercher les poutres et les perches nécessaires à la toiture de l’édifice. Le chef, de sa hachette, les couperait à la taille voulue et on assemblerait ensuite quand le mur de Cantus serait bâti.

Les autres s’occuperaient à faire des claies que l’on disposerait sur la première charpente pour former un treillage analogue au lattis qui supporte les tuiles. Ce lattis-là, en guise de produits de Montchanin, supporterait tout simplement un ample lit de feuilles sèches qui seraient maintenues en place, car il fallait prévoir les coups de vent, par un treillage de bâtons.

Les clous du trésor, soigneusement recomptés, allèrent se joindre aux boutons du sac. Et l’on se mit à l’œuvre.

Jamais Celtes narguant le tonnerre à coups de flèches, compagnons glorieux du siècle des cathédrales sculptant leur rêve de pierre, volontaires de la grande Révolution s’enrôlant à la voix de Danton quarante-huitards plantant l’arbre de la Liberté n’entreprirent leur besogne avec plus de fougue joyeuse et de frénétique enthousiasme que les quarante-cinq soldats de Lebrac édifiant, dans une carrière perdue des prés-bois de la Saute, la maison commune de leur rêve et de leur espoir.

Les idées jaillissaient comme des sources aux flancs d’une montagne boisée, les matériaux s’accumulaient en monceaux ; Camus empilait des cailloux ; Lebrac, poussant des han ! formidables, cognait et tranchait déjà à grands coups, ayant trouvé plus pratique, au lieu de fouiller le taillis pour y trouver des poutrelles, de faire enlever dans les « tas » voisins de la coupe une quarantaine de fortes perches qu’une corvée de vingt volontaires était allée voler sans hésitation.

Pendant ce temps, une équipe coupait des rameaux, une autre tressait des claies et lui, la hache ou le marteau à la main, entaillait, creusait, clouait, consolidait la partie inférieure de sa toiture.

Pour que la charpente fût solidement arrimée, il avait fait creuser le sol afin d’emboîter ses poutres dans la terre : il les entourerait, pensait-il, de cailloux enfoncés de force et destinés autant à les maintenir en place qu’à les protéger de l’humidité de la terre. Après avoir pris ses mesures, il avait ébauché son châssis et maintenant il l’assemblait à force de clous avant de l’ajuster dans les entailles creusées par Tintin.

Ah ! c’était solide, et il l’avait éprouvé en posant l’ensemble sur quatre grosses pierres. Il avait marché, sauté, dansé dessus, rien n’avait bougé, rien n’avait frémi, rien n’avait craqué : « c’était de la belle ouvrage vraiment ! »

Et jusqu’à la nuit, jusqu’à la nuit noire, même après le départ du gros de la bande, il resta là encore avec Camus, La Crique et Tintin pour tout mettre en ordre et tout prévoir.

Le lendemain on poserait le toit et on ferait un bouquet, parbleu ! tout comme les charpentiers lorsque la charpente est achevée et qu’ils « prennent le chat ». L’embêtement, c’est qu’on n’aurait pas un litre ou deux à boire pour commémorer dignement cette cérémonie.

– Allons-nous-en, fit Tintin.

Et ils rejoignirent le bas de la Saute et la carrière à Pepiot en passant par la « chambre du conseil ».

– Tu m’as toujours pas dit comment que t’avais trouvé ce coin-là, hé Camus, rappela le général.

– Ah ! ah ! repartit l’autre. Eh ben, voilà ! Cet été nous étions aux champs avec la Titine de chez Jean-Claude et puis le berger du « Poron », tu sais celui de Laiviron, qui miguait tout le temps. Et puis y avait encore les deux Ronfous de sur la Côte, qui sont « à maître » maintenant.

« Alors on a songé : Si on s’amusait à dire la messe !

« Le berger du Poron a voulu faire le curé ; il a ôté sa chemise et il l’a passée sur ses habits pour avoir comme qui dirait un surplis ; on a fait un autel avec des cailloux et des bancs aussi : les deux Ronfous étaient les servants, mais ils n’ont pas voulu mettre leur chemise sur leur tricot. Ils ont dit que c’était passe qu’elles étaient déchirées, mais je parierais bien que c’est parce qu’ils avaient ch… fait dedans ; enfin, bref, le berger nous a mariés, la Titine et moi.

– T’avais pas de bagues pour y mettre au doigt ?

– J’y ai mis des bouts de tresse.

– Et la couronne ?

– On avait du chèvrefeuille.

– Ah !

– Oui, et puis l’autre avait un paroissien, il a dit des Dominus vobiscum, oremus prends tes puces, secundum secula, un tas de chichis, quoi, comme le noir, kifkifre ! puis après « Ite, Missa est », allez en paix, mes enfants !

« Alors on est parti les deux la Titine, et on leur a dit de ne pas venir, que c’était la nuit de noce, que ça ne les regardait pas, qu’on resterait pas longtemps et qu’on reviendrait le lendemain matin pour la messe des parents défunts.

« On a foutu le camp par les buissons et on est venu juste tomber là à c’te carrière où que nous venons de passer. Alors on s’a couché sur les cailloux.

– Et puis ?

– Et puis, je l’ai embrassée, pardine !

– C’est tout ! Tu y as pas mis ton doigt au… ?

– Penses-tu, mon vieux, pour me l’emplir de jus, c’est bien trop sale ; ben y avait pas de danger, et puis qu’est-ce qu’aurait pensé la Tavie ?

– C’est vrai que c’est sale, les femmes !

– Et encore ce n’est rien quand elles sont petites, mais quand elles « viennent » grandes, leurs pantets sont pleins de fourbi…

– Pouah ! fit Tintin, tu vas me faire dégobiller.

– Filons, filons ! coupa Lebrac, voilà six heures et demie qui sonnent à la tour ; on va se faire attraper !

Et sur ces réflexions misogynes, ils regagnèrent leurs pénates.


CHAPITRE II.

les grands jours de longeverne


…Qui considérera aussi la grande prévoyance dont il usa pour l’amunitionner et y établir vivres, munitions, réglementez, polices… qui mettra aussi devant les yeux le bel ordre de guerre qu’il y ordonna…
brantôme (Grands capitaines françois. – M. de Guize).


Ho, hisse ! ho, hisse ! ahanait la corvée des dix chantiers de Lebrac soulevant, pour la mettre en place, la première et lourde charpente du toit de la forteresse. Et au rythme imprimé par ce commandement réciproque, vingt bras crispant ensemble leurs muscles vigoureux enlevaient l’assemblage et le portaient au-dessus de la carrière, afin de bien poser les poutrelles dans les entailles creusées par Tintin.

– Doucement ! doucement ! disait Lebrac ; bien ensemble ! ne cassons rien ! Attention ! Avance encore un peu, Bébert ! Là, ça va bien !

— Non ! Tintin, élargis un peu le premier trou, il est trop en arrière ! Prends la hache ; allez, vas-y !

— Très bien, ça entre !

— As pas peur, c’est solide !

Et Lebrac, pour bien montrer que son œuvre était bonne, se coucha en travers de ce bâti surplombant le vide. Pas une pièce du bloc ne broncha.

— Hein ! crâna-t-il fièrement en se redressant. Maintenant, posons les claies.

De son côté, Camus, par le moyen rudimentaire d’escaliers de pierres, réalisant une sorte de plan incliné, posait au-dessus de son mur les derniers matériaux ; c’était un mur large de plus de trois pieds, hérissé en dehors de par la volonté du constructeur qui voulait, pour cacher l’entrée, dissimuler la régularité de sa maçonnerie, mais, au dedans, rectiligne autant que s’il eût été édifié à l’aide du fil à plomb et soigné, poli, fignolé, léché, dressé tout entier avec des pierres de choix.

Les blousées de feuilles mortes, apportées par les petits devant la caverne, formaient à côté d’un matelas de mousse un tas respectable ; les haies s’alignaient propres et bien tressées ; ça avait marché rondement et on n’était pas des fainéants à Longeverne… quand on voulait.

L’ajustement des claies fut l’affaire d’une minute et bientôt une épaisse toiture de feuilles sèches fermait complètement en haut l’ouverture de la cabane. Un seul trou fut ménagé à droite de la porte, afin de permettre à la fumée (car on allumerait du feu dans la maison) de monter et de s’échapper.

Avant de procéder à l’aménagement intérieur, Lebrac et Camus, devant toutes leurs troupes réunies, massées face à la porte, suspendirent par un bout de ficelle une touffe énorme de beau gui d’un vert doré et patiné, dans les feuilles duquel luisaient les graines ainsi que des perles énormes. Les Gaulois faisaient comme ça, prétendait La Crique, et on dit que ça porte bonheur.

On poussa des hourrah !

— Vive la cabane !

— Vive nous !

— Vive Longeverne !

— À cul les Velrans ! Enlevez-les !

— C’est des peigne-culs !

Ceci fait, et l’enthousiasme un peu calmé, on nettoya l’intérieur de la bâtisse. Les cailloux inégaux furent enlevés et remplacés par d’autres. Chacun eut sa besogne. Lebrac distribuait les rôles et dirigeait, tout en travaillant comme quatre.

— Ici au fond, contre le rocher, on mettra le trésor et les armes ; du côté gauche, dans un emplacement limité par des planches, en face du foyer, une espèce de litière de feuilles et de mousses formant un lit douillet pour les blessés et les éreintés, puis quelques sièges. De l’autre côté, de part et d’autre du foyer, des bancs et des sièges de pierre ; au milieu, un passage.

Chacun voulut avoir sa pierre et sa place attitrée à un banc. La Crique, fixé sur les questions de préséance, marqua les sièges de pierre avec du charbon et les bancs avec de la craie, afin qu’aucune discussion ne vînt à jaillir plus tard à ce sujet. La place de Lebrac était au fond, devant le trésor et les triques.

Une perche hérissée de clous fut tendue entre les parois de la muraille, derrière la pierre du général. Là, chacun y eut aussi son clou, matriculé, pour mettre son sabre et y appuyer sa lance ou son bâton. Les Longevernes, on le voit, étaient partisans d’une forte discipline et savaient s’y soumettre.

L’affaire de Camus, la semaine d’avant, n’avait pas été non plus pour ne point contenir ni calmer les velléités anarchiques de quelques guerriers, et la supériorité de Lebrac était vraiment incontestable.

Camus avait installé le foyer en posant sur le sol une immense pierre plate, une lave, comme on disait ; il avait élevé à l’arrière et sur les côtés trois petits murs, puis posé sur les deux murs des côtés une autre pierre plate, laissant en arrière, juste en dessous du trou ménagé dans le toit, une ouverture libre qui favorisait le tirage.

Quant au sac, il y fut déposé par Lebrac, tout au fond, comme un ciboire sacré dans un tabernacle de roc, et muré solennellement jusqu’à l’heure où l’on aurait besoin d’y recourir.

Avant de le déposer dans le caveau, il l’offrit une dernière fois à l’adoration des fidèles, vérifia les livres de Tintin, compta minutieusement toutes les pièces, les laissa regarder et palper par tous ceux qui le désirèrent et remit sacerdotalement le tout dans son autel de pierre.

– Ça manque un peu d’images par ici, remarqua, en plissant les paupières, La Crique chez qui s’éveillait un certain sens esthétique et le goût de la couleur.

La Crique avait dans sa poche un miroir de deux sous qu’il sacrifia à la cause commune et déposa sur un entablement de roc. Ce fut le premier ornement de la cabane.

Et tandis que les uns préparaient le lit et bâtissaient les sièges, les autres partaient en expédition pour chercher dans le sous-bois de nouveaux matelas de feuilles mortes et des provisions de bois sec.

Comme on ne pouvait pas encombrer la maison d’une si grande quantité de combustible, on décida immédiatement de bâtir, tout à côté, une remise basse et assez vaste pour y entasser de suffisantes provisions de bois. À dix pas de là, sous un abri de roc, on eut vite fait de monter trois murailles laissant du côté de la bise un trou libre et entre lesquelles on pouvait faire tenir plus de deux stères de quartelage. On fit trois tas distincts : du gros, du moyen, du fin. Comme ça, on était paré, on pouvait attendre et narguer les mauvais jours.

Le lendemain, l’œuvre fut parachevée. Lebrac avait apporté des suppléments illustrés du Petit Parisien et du Petit Journal, La Crique de vieux calendriers, d’autres des images diverses. Le président Félix Faure regardait de son air fat et niais l’histoire de Barbe Bleue. Une rentière égorgée faisait face à un suicide de cheval enjambant un parapet, et un vieux Gambetta, déniché, est-il besoin de le dire, par Gambette, fixait étrangement de son puissant œil de borgne une jolie fille décolletée, la cigarette aux lèvres et qui ne fumait, affirmait la légende, que du Nil ou du Riz la +, à moins que ce ne fût du Job67.

C’était chatoyant et gai ; les couleurs crues s’harmonisaient à la sauvagerie de ce cadre dans lequel la Joconde apâlie, et si lointaine maintenant sans doute, eût été tout à fait déplacée.

Un bout de balai, chipé parmi les vieux qui ne servaient plus en classe, trouvait là son emploi et dressait dans un coin son manche noirci par la crasse des mains.

Enfin, comme il restait des planches disponibles, on bâtit, en les clouant ensemble, une feuille de table. Quatre piquets, fichés en terre devant le siège de Lebrac et consolidés à grand renfort de cailloutis, servirent de pieds. Des clous scellèrent la feuille à ces supports et l’on eut ainsi quelque chose qui n’était peut-être pas de la première élégance, mais qui tenait bon comme tout ce qu’on avait fait jusqu’alors.

Pendant ce temps, que devenaient les Velrans ?

Chaque jour on avait renouvelé les sentinelles au camp du Gros Buisson et, à aucun moment, les vigies n’avaient eu à signaler, par les trois coups de sifflet convenus, l’attaque des ennemis.

Ils étaient venus pourtant, les peigne-culs ; pas le premier jour, mais le second.

Oui, le deuxième jour, un groupe était apparu aux yeux de Tigibus, chef de patrouille ; ils avaient soigneusement épié, lui et ses hommes, les faits et gestes de ces niguedouilles, mais les autres avaient disparu mystérieusement. Le lendemain, deux ou trois guerriers de Velrans vinrent encore, passifs, se poster à la lisière et firent face continuellement aux sentinelles de Longeverne.

Il se passait quelque chose de pas ordinaire au camp de l’Aztec ! La pile du chef, la dégringolade de Touegueule n’avaient pas été sûrement pour arrêter leur ardeur guerrière. Que pouvaient-ils bien méditer ? Et les sentinelles ruminaient, imaginaient, n’ayant rien d’autre à faire ; quant à Lebrac il était trop heureux de profiter du répit laissé par les ennemis pour se soucier ou s’enquérir de la façon dont ils passaient ces heures habituellement consacrées à la guerre.

Pourtant, vers le quatrième jour, comme on établissait l’itinéraire le plus court pour se rendre en se dissimulant de la cabane au Gros Buisson, on apprit par un homme de communication dépêché par le chef éclaireur, que les vigies ennemies venaient de proférer des menaces sur l’importance desquelles on ne pouvait point se méprendre.

Évidemment le gros de leur troupe avait été, lui aussi, occupé ailleurs ; peut-être avait-elle édifié de son côté un repaire, fortifié ses positions, creusé des chausse-trapes dans la tranchée, on ne savait quoi ? La supposition la plus logique était encore pour la construction d’une cabane. Mais qui avait bien pu leur donner cette idée ? il est vrai que les idées, quand elles sont dans l’air, circulent mystérieusement. Le fait certain, c’est qu’ils mijotaient quelque chose, car, autrement, comment expliquer pourquoi ils ne s’étaient pas élancés sur les gardiens du Gros Buisson ?

On verrait bien.

La semaine passa ; la forteresse s’approvisionna de pommes de terre chipées, de vieilles casseroles bien nettoyées et récurées pour la circonstance, et on se tint sur la défensive, on attendit, car, malgré la proposition de Grangibus, nul ne voulut se charger d’une périlleuse reconnaissance au sein de la forêt ennemie.

Mais le dimanche après-midi, les deux armées au grand complet échangèrent force injures et force cailloux. Il y avait de part et d’autre le redoublement d’énergie et l’intransigeante arrogance que donnent seules une forte organisation et une absolue confiance en soi. La journée du lundi serait chaude.

– Apprenons bien nos leçons, avait recommandé Lebrac ; s’agit pas de se faire mettre en retenue demain, y aura du grabuge.

Et jamais en effet leçons ne furent récitées comme ce lundi, au grand ébahissement de l’instituteur, dont ces alternatives de paresse et de travail, d’attention et de rêvasserie, bouleversaient tous les préjugés pédagogiques. Allez donc bâtir des théories sur la prétendue expérience des faits quand les véritables causes, les mobiles profonds vous sont aussi cachés que la face d’Isis sous son voile de pierre.

Mais cela allait barder.

Camus, en accrochant sa première branche pour se rétablir, commença par dégringoler de son chêne, de pas très haut heureusement, et sur ses pattes encore. C’était la revanche de Touegueule : il s’y devait attendre, mais il pensait que l’autre s’attaquerait lui aussi à une branche de son « assetotte ». N’empêche que sitôt remonté il vérifia soigneusement la solidité de chacune d’elles avant de s’installer ; d’ailleurs il allait redescendre pour prendre part à l’assaut et au corps à corps, et s’il pinçait Touegueule il ne manquerait pas de lui faire payer cette petite tournée-là.

À part ceci, ce fut une bataille franche.

Quand chacun des camps en présence eut épuisé sa réserve de cailloux, les guerriers s’avancèrent résolument de part et d’autre, les armes à la main, pour se cogner en toute conscience.

Les Velrans avançaient en coin, les Longevernes en trois petits groupes : au centre Lebrac, à droite Camus, à gauche Grangibus.

Pas un ne disait mot. Ils avançaient au pas, lentement, comme des chats qui se guettent, les sourcils froncés, les yeux terribles, les fronts plissés, les gueules tordues, les dents serrées, les poings raidis sur le gourdin, les sabres ou les lances.

Et la distance diminuait et, au fur et à mesure, les pas se rapetissaient encore ; les trois groupes de Longeverne se concentraient sur la masse triangulaire de Velrans.

Et quand les deux chefs furent presque nez à nez, à deux pas l’un de l’autre, ils s’arrêtèrent. Les deux troupes étaient immobiles, mais de l’immobilité d’une eau qui va bouillir, hérissées, terribles ; des colères grondaient sourdement en tous, les yeux décochaient des éclairs, les poings tremblaient de rage, les lèvres frémissaient.

Qui le premier, de l’Aztec ou de Lebrac, allait s’élancer ? on sentait qu’un geste, un cri, allait déchaîner ces colères, débrider ces rages, affoler ces énergies, et le geste ne se faisait pas et le cri ne sortait point et il planait sur les deux armées un grand silence tragique et sombre que rien ne rompait.

Couâ, couâ, croâ ! une bande de corbeaux rentrant en forêt passèrent sur le champ de bataille en jetant, étonnés, une rafale de cris.

Cela déclencha tout.

Un hurlement sans nom jaillit de la gorge de Lebrac, un cri terrible sauta des lèvres de l’Aztec, et ce fut des deux côtés une ruée impitoyable et fantastique.

Impossible de rien distinguer. Les deux armées s’étaient enfoncées l’une dans l’autre, le coin des Velrans dans le groupe de Lebrac, les ailes de Camus et de Grangibus dans les flancs de la troupe ennemie. Les triques ne servaient à rien. On s’étreignait, on s’étranglait, on se déchirait, on se griffait, on s’assommait, on se mordait, on arrachait des cheveux ; des manches de blouses et de chemises volaient au bout des doigts crispés, et les coffres des poitrines, heurtées de coups de poing, sonnaient comme des tambours, les nez saignaient, les yeux pleuraient.

C’était sourd et haletant, on n’entendait que des grognements, des hurlements, des cris rauques, inarticulés : han ! ahi ! ran ! pan ! rab ! crac ! ahan ! charogne ! mêlés de plaintes étouffées : euh ! oille ! ah ! et cela se mêlait effroyablement.

C’était un immense torchis hurlant de croupes et de têtes, hérissé de bras et de jambes qui se nouaient et se dénouaient. Et tout ce bloc se roulait et se déroulait et se massait et s’étalait pour recommencer encore.

La victoire serait aux plus forts et aux plus brutaux. Elle devait sourire encore à Lebrac et à son armée.

Les plus atteints partirent individuellement. Boulot, le nez écrasé par un anonyme coup de sabot, regagna le Gros Buisson en s’épongeant comme il pouvait ; mais du côté des Velrans c’était la débandade : Tatti, Pissefroid, Lataupe, Bousbot, et sept ou huit autres filaient à cloche-pied ou le bras en écharpe ou la gueule en compote et d’autres encore les suivirent et encore quelques-uns, de sorte que les valides, se voyant petit à petit abandonnés et presque sûrs de leur perte, cherchèrent eux aussi leur salut dans la fuite, mais pas assez vite cependant pour que Touegueule, Migue la Lune et quatre autres ne fussent bel et bien enveloppés, chipés, empoignés et emmenés tout vifs au camp du Gros Buisson, à grand renfort de coups de pied au cul.

Ce fut vraiment une belle journée.

La Marie, prévenue, était à la cabane. Gambette y conduisit Boulot pour le faire panser. Lui-même prit une casserole et fila dare dare à la source la plus proche puiser de l’eau fraîche pour laver le pif endommagé de son vaillant compaing, tandis que, durant ce temps, les vainqueurs désustentaient leurs prisonniers des objets divers encombrant leurs poches et tranchaient impitoyablement tous les boutons.

Ils y passèrent chacun à son tour. Ce fut Touegueule qui eut les honneurs de la soirée ; Camus le soigna particulièrement, n’omit point de lui confisquer sa fronde et l’obligea à rester à cul nu devant tout le monde, jusqu’à la fin de l’exécution.

Les quatre autres, qui n’avaient pas encore été pincés, furent échenillés à leur tour simplement, froidement, sans barbarie inutile.

On avait réservé Migue la Lune pour le dernier, pour la bonne bouche, comme on disait. N’avait-il pas dernièrement porté une griffe sacrilège sur le général après l’avoir fait trébucher traîtreusement ! Oui, c’était ce pleurnicheur, ce « jean-grognard », cette « mort aux rats » qui avait osé frapper d’une baguette les fesses d’un guerrier désarmé qu’il était bien incapable de prendre. La réciproque s’imposait. Il serait fessé d’importance. Mais une odeur caractéristique émanait de sa personne, une odeur insupportable, infecte, qui, malgré leur endurance, fit se boucher le nez aux exécuteurs des hautes œuvres de Longeverne.

Ce salaud-là pétait comme un ronsin[1] ! Ah ! il se permettait de péter !

Migue la Lune balbutiait des syllabes inintelligibles, larmoyant et pleurnichant, la gorge secouée de sanglots. Mais quand, tous les boutons étant tranchés, le pantalon tomba et qu’on découvrit la source d’infection, on s’aperçut, en effet, que l’odeur pouvait perdurer avec tant de véhémence. Le malheureux avait fait dans sa culotte et ses maigres fesses conchiées répandaient tout alentour un parfum pénétrant et épouvantable, tant que, généreux quand même, le général Lebrac renonça aux coups de verge vengeurs et renvoya son prisonnier comme les autres, sans plus de dépens, heureux, au fond, et jubilant de cette punition naturelle infligée, par sa couardise, au plus sale guerrier que les Velrans comptaient dans leurs rangs de peigne-culs et de foireux.


CHAPITRE III.

le festin dans la forêt


Qu’on boute du vin en la tasse

Soumelier ! Qu’on en verse tant Qu’il se respande dans la place ! Qu’on mange, qu’on boive d’autant !

ronsard (Odes).


Qu’allait-il se passer dans la troupe de l’Aztec rossée, meurtrie, pillée et abattue ? Lebrac, après tout, s’en f…ichait et son armée aussi. On avait la victoire, on avait fait six prisonniers. Jamais ça ne s’était vu depuis des temps et des temps. La tradition des hauts faits de guerre, religieusement conservée et transmise, ne signalait, La Crique s’en portait garant, aucune de ces prises fabuleuses et de ces rossées fantastiques. Lebrac pouvait se considérer comme le plus grand capitaine qui eût jamais commandé à Longeverne, et son armée comme la phalange la plus vaillante et la plus éprouvée.

Le butin était là en tas : amas de boutons et de tresses, de cordons et de boucles et d’objets hétéroclites très divers, car on avait fait main basse sur tout ce que renfermaient les poches, les mouchoirs exceptés. On voyait de petits os de cochon percés au milieu, traversés d’un double cordon de laine qui faisait en se roulant et se déroulant tourner en frondonnant l’osselet : on appelait ce joujou un « fredot » ; on voyait aussi des billes, des couteaux, ou, pour être plus juste, de vagues lames mal emmanchées ; il s’y trouvait également quelques clés de boîtes de sardines, un père La Colique en plomb accroupi dans une posture intime, et des tubes chalumeaux pour lancer des pois. Tout cela, entassé pêle-mêle, devait aller grossir le trésor commun ou serait tiré au sort.

Mais le trésor, du coup, serait certainement doublé. Et c’était le surlendemain qu’on devait justement payer au trésorier la seconde contribution de guerre.

La première idée de Lebrac lui revint à l’esprit. Si on employait cet argent à faire la fête ?

Comme il était homme de réalisation, il s’enquit immédiatement auprès de ses soldats des sommes que pourrait récupérer le trésorier.

— Qui c’est qui n’a pas son sou pour payer l’impôt de guerre ? Personne ne dit mot ! Tout le monde a bien compris. Levez la main ceusses qui n’ont pas leur sou d’impôt ?

Aucune main ne se leva. Un silence religieux planait. Était-ce possible ? Ils avaient tous trouvé le moyen d’acquérir leur « rond » ! Les bons conseils du général avaient porté leurs fruits : aussi félicita-t-il chaudement ses troupes :

– Vous voyez bien que vous n’êtes pas si bêtes que vous croyiez, hein ! Il suffit de vouloir, on trouve toujours. Mais il ne faut pas être une nouille, pardine, sans quoi on est toujours roulé dans la vie du monde.

« Ici dedans, fit-il en désignant les dépouilles opimes, il y a au moins pour quarante sous de fourbi, eh bien ! mes petits, puisqu’on a été assez courageux pour le conquérir avec nos poings, il n’y a pas besoin de dépenser nos sous à en acheter d’autre.

« Nous allons avoir demain quarante-cinq sous. Pour fêter la victoire et « prendre le chat » de la construction de la cabane, on va faire la bringue tous ensemble jeudi prochain après-midi.

« Qu’en dites-vous ?

– Oui, oui, oui ! bravo, bravo ! c’est ça ! crièrent, beuglèrent, hurlèrent quarante voix, c’est ça, vive la fête, vive la noce !

– Et maintenant, à la cabane ! reprit le chef. Tinum, passe-moi ton béret que je l’emplisse de butin, pour le joindre à notre cagnotte. Il n’y a plus personne là-bas ? questionna-t-il en désignant la lisière du bois de Velrans.

Camus grimpa au chêne pour s’en assurer.

– Penses-tu, fit-il au bout d’un instant d’examen, après une pareille tatouille ils ont filé comme des lièvres.

L’armée de Longeverne rejoignit à la cabane Boulot, Gambette et la Marie qui s’apprêtait à partir. Le blessé, qui avait abondamment saigné, avait le nez tout bleu et enflé comme une pomme de terre, mais il ne se plaignait pas trop tout de même, songeant au nombre de tignasses crêpées par ses doigts et à la quantité respectable de coups de poing qu’il avait équitablement distribués de côté et d’autre.

On s’arrangea pour raconter qu’en courant il était tombé sur une bille de bois et qu’il n’avait pas eu le temps de porter les mains en avant pour protéger sa face.

Jeudi, il serait guéri, il pourrait faire la fête avec les autres, et comme c’était lui qui avait, en l’occurrence, été le plus malmené, on lui revaudrait ça en nature à l’heure du partage des provisions.

Le lendemain, Lebrac et Tintin, ayant perçu l’argent, discutèrent avec les camarades de la façon dont on devrait l’employer.

On fit des propositions.

– Du chocolat.

Tout le monde était d’accord pour cet achat.

– Comptons, fit La Crique. La tablette de dix raies coûte huit sous : il en faut à chacun un assez gros morceau : avec trois tablettes, trente raies, on en aura chacun plus d’une demie ; oui, reprit-il après calcul, cela fera juste deux tiers de raie à chacun, c’est très bien.

« On le mangera comme ça, sec ou avec son pain. Trois tablettes à huit sous, ça fait vingt-quatre sous. De quarante-cinq, il restera vingt et un ronds.

« Qu’est-ce qu’on va acheter avec ?

– Des croquets !

– Des biscuits !

– Des bonbons !

– Des sardines !

– Nous n’avons que vingt et un sous, souligna Lebrac.

– Faut acheter des sardines, insinua Tintin. C’est bon les sardines. Ah ! tu sais pas ce que c’est, Guerreuillas ! Eh bien mon vieux, c’est des petits poissons sans tête cuits « dedans » une boîte en fer-blanc, mais tu sais, c’est salement bon ! Seulement on n’en achète pas souvent chez nous « passe que » c’est cher. Achetons-en une boîte, voulez-vous ? Il y en a dix, douze, même quelquefois « tienze » par boîte, on partagera.

– Ah oui ! que c’est bon, renchérit Tigibus, et l’huile aussi, mes amis ; moi, ce que je l’aime l’huile de sardine ! je relèche les boîtes quand on en achète ; c’est pas comme l’huile à salade.

On vota d’enthousiasme l’achat d’une boîte de sardines de onze sous. Restaient dix sous de disponibles. La Crique, en le faisant remarquer, crut devoir ajouter cet avis :

– On ferait bien de prendre quelque chose qu’on puisse partager plus facilement et dont on aurait plusieurs morceaux pour un sou.

Les bonbons s’imposaient : les petits bonbons ronds et aussi la réglisse en bois qu’il faisait si bon sucer et mâcher en classe, derrière le paravent des pupitres ouverts.

– Partageons donc, conclut Lebrac, cinq sous de bonbons, cinq sous de réglisse en bois. C’est réglé comme ça ; mais ce n’est pas tout, vous savez. Il faudra chiper des pommes et des poires à la cave, on fera aussi cuire des pommes de terre, Camus fera des cigares de « véllie ».

– Faudra boire aussi, déclara Grangibus.

– Si on pouvait avoir du vin ?

– Et de la goutte ?

– Du cassis ?

– Du sirop ?

– De la « gueurnadine » ?

– C’est bien difficile !

– Je sais ousqu’est la bonbonne de goutte à la chambre haute, fit Lebrac, si y a moyen d’en prendre un « maillet », as pas peur, on en aura, mais du vin, bernique !

– Et puis, on n’a pas de verres.

– Faudra au moins avoir de l’eau dans quelque chose.

– Il y a des casseroles là-bas !

– C’est pas assez grand !

– Si on pouvait avoir un petit tonneau ou même un vieil arrosoir.

– Un arrosoir ! il y a le vieux de l’école qu’est au fond du « collidor » ; si on le chipait ! il y a bien un trou au fond et il est plein de poussière, mais c’est pas une affaire, on bouchera le « poutiu » avec une cheville et on récurera le fer-blanc avec du sable ! ça y est-il ?

– Oui, acquiesça Lebrac, c’est une bonne idée. À quatre heures ce soir, j’suis de balayage, je le foutrai derrière le mur de la cour en venant vider le chenit ; le soir, à la nuit, je viendrai le prendre et j’irai le cacher en attendant dans la caverne du Tilleul ; on le récurera demain.

« Pour les achats, voici comment il faudra faire : moi j’achèterai une plaque de chocolat, Grangibus une autre, Tintin la troisième ; La Crique ira chercher les sardines, Boulot les bonbons et Gambette la réglisse. Personne ne pourra se douter de rien. On portera tout le fourbi à la cabane avec les pommes et les « patates » et tout ce qu’on pourra rabioter.

« Ah ! j’oubliais ! Du sucre ! Tâchez de chiper du sucre pour manger avec la goutte… si on en a. On fera des canards !

« C’est facile à prendre, du sucre, quand la vieille tourne le pied. »

Aucune de ces excellentes recommandations ne fut oubliée ; chacun s’était chargé d’une tâche particulière et s’appliquait à la remplir consciencieusement. Aussi le jeudi après-midi, Lebrac, Camus, Tintin, La Crique et Grangibus, lesquels avaient pris les devants, reçurent-ils leurs camarades qui arrivaient l’un après l’autre ou par petites bandes avec les poches garnies et bourrées, mais bourrées à taper.

Eux, les chefs, avaient aussi des surprises à faire à leurs invités.

Un feu clair, dont la flamme montait à plus d’un mètre de haut, emplissait la cabane d’une clarté chaude et faisait chatoyer les couleurs violentes des gravures.

Sur la table rustique, où les journaux étendus remplaçaient la nappe, les provisions achetées, en bel ordre, s’alignaient ; et derrière, ô joie ! ô triomphe ! trois bouteilles pleines, trois bouteilles mystérieuses, dérobées à coup de génie par les Gibus et par Lebrac, dressaient leurs formes élégantes.

L’une renfermait de l’eau-de-vie, les deux autres du vin.

Sur une sorte de piédestal de pierre, l’arrosoir récuré, neuf, dont les cabossures brillaient, brandissait en avant son goulot poli qui déverserait une eau limpide et pure puisée à la source voisine ; des tas de pommes de terre pétaient sous la cendre chaude.

Quelle belle journée !

Il avait été entendu qu’on partageait tout, chacun devant seulement garder son pain. Aussi, à côté des plaques de chocolat et de la boîte de sardines, une pile de morceaux de sucre monta bientôt que La Crique dénombra avec soin.

Il était impossible de faire tenir les pommes sur la table, il y en avait plus de trois doubles. On avait vraiment bien fait les choses, mais ici encore le général, avec sa bouteille de goutte, battait tous les records.

– Chacun aura son cigare, affirma Camus, désignant d’un geste large une pile régulière et serrée de bouts de clématite, soigneusement choisis, sans nœuds, lisses, avec de beaux petits trous ronds qui disaient que cela tirerait bien.

Les uns se tenaient dans la cabane, d’autres ne faisaient qu’y passer ; on entrait, on sortait, on riait, on se tapait sur le ventre, on se fichait pour rire de grands coups de poing dans le dos, on se congratulait.

– Ben, mon vieux, ça biche ?

– Crois-tu qu’on est des types, hein ?

– Ce qu’on va rigoler !

Il était entendu que l’on commencerait dès que les pommes ce terre seraient prêtes : Camus et Tigibus en surveillaient la cuisson, repoussaient les cendres, rejetaient les braises, tirant de temps à autre avec un petit bâton les savoureux tubercules et les tâtant du bout des doigts ; ils se brûlaient et secouaient les mains, soufflaient sur leurs ongles, puis rechargeaient le feu continuellement. Pendant ce temps, Lebrac, Tintin, Grangibus et La Crique, après avoir calculé le nombre de pommes et de morceaux de sucre auxquels chacun aurait droit, s’occupaient à un équitable partage des tablettes de chocolat, des petits bonbons et des bouts de réglisse.

Une grosse émotion les étreignit en ouvrant la boîte de sardines : seraient-ce des petites ou des grosses ? Pourrait-on répartir également le contenu entre tous ?

Avec la pointe de son couteau, détournant celles du dessus, La Crique compta : huit, neuf, dix, onze ! Onze, répéta-t-il. Voyons, trois fois onze trente-trois, quatre fois onze quarante-quatre !

– Merde ! bon dious ! nous sommes quarante-cinq, un de trop ! Il y en a un qui s’en passera.

Tigibus, à croupetons devant son brasier, entendit cette exclamation sinistre et, d’un geste et d’un mot, trancha la difficulté et résolut le problème :

– Ce sera moi qui n’en aurai point si vous voulez, s’écria-t-il ; vous me donnerez la boîte avec l’huile pour la relécher, j’aime autant ça ! Est-ce que ça ira ?

Si ça irait ? c’était même épatant !

– Je crois bien que les pommes de terre sont cuites, émit Camus, repoussant vers le fond, avec une fourche en coudre plus qu’à moitié brûlée, le brasier rougeoyant, afin d’atteindre son butin.

– À table alors ! rugit Lebrac.

Et se portant à l’entrée :

– Eh bien, la coterie, on n’entend rien ? À table qu’on vous dit ! Amenez-vous ! Y a pus d’amour, quoi ! y a pus moyen ! Faut-il aller chercher la bannière ?

Et l’on se massa dans la cabane.

– Que chacun s’asseye à sa place, ordonna le chef ; on va partager. Les patates d’abord, faut commencer par quéque chose de chaud, c’est mieux, c’est plus chic, c’est comme ça qu’on fait dans les grands dîners.

Et les quarante gaillards, alignés sur leurs sièges, les jambes serrées, les genoux à angle droit comme des statues égyptiennes, le quignon de pain au poing, attendirent la distribution.

Elle se fit dans un religieux silence : les derniers servis lorgnaient les boules grises dont la chair d’une blancheur mate fumait en épandant un bon parfum sain et vigoureux qui aiguisait les appétits.

On éventrait la croûte, on mordait à même, on se brûlait, on se retirait vivement et la pomme de terre roulait quelquefois sur les genoux où une main leste la rattrapait à temps ; c’était si bon ! Et l’on riait, et l’on se regardait, et une contagion de joie les secouait tous, et les langues commençaient à se délier.

De temps en temps on allait boire à l’arrosoir. Le buveur ajustait sa bouche comme un suçoir au goulot de fer-blanc, aspirait un bon coup et, la bouche pleine et les joues gonflées, avalait tout, hoquetant sa gorgée ou recrachait l’eau en gerbe, en éclatant de rire sous les lazzi des camarades.

– Boira ! boira pas ! pari que si ! parie que ni !

C’était le tour des sardines. La Crique, religieusement, avait partagé chaque poisson en quatre ; il avait opéré avec tout le soin et la précision désirables, afin que les fractions ne s’émiettassent point et il s’occupait à remettre à chacun la part qui lui revenait. Délicatement, avec le couteau, il prenait dans la boîte que portait Tintin et mettait sur le pain de chacun la portion légale. Il avait l’air d’un prêtre faisant communier les fidèles.

Pas un ne toucha à son morceau avant que tous ne fussent servis : Tigibus, comme il était convenu, eut la boîte avec l’huile ainsi que quelques petits bouts de peau qui nageaient dedans.

Il n’y en avait pas gros, mais c’était du bon ! Il fallait en jouir. Et tous flairaient, reniflaient, palpaient, léchaient le morceau qu’ils avaient sur leur pain, se félicitant de l’aubaine, se réjouissant au plaisir qu’ils allaient prendre à le mastiquer, s’attristant à penser que cela durerait si peu de temps. Un coup d’engouloir et tout serait fini ! Pas un ne se décidait à attaquer franchement. C’était si minime. Il fallait jouir, jouir, et l’on jouissait par les yeux, par les mains, par le bout de la langue, par le nez, par le nez surtout, jusqu’au moment où Tigibus, qui pompait, torchait, épongeait son reste de « sauce » avec de la mie de pain fraîche, leur demanda ironiquement s’ils voulaient faire des reliques de leur poisson, qu’ils n’avaient dans ce cas qu’à porter leurs morceaux au curé pour qu’il pût les joindre aux os de lapins qu’il faisait baiser aux vieilles gribiches en leur disant : « Passe tes cornes ! »

Et l’on mangea lentement, sans pain, par petites portions égales, épuisant le suc, pompant par chaque papille, arrêtant au passage le morceau délayé, noyé, submergé dans un flux de salive pour le ramener encore sous la langue, le remastiquer de nouveau et ne le laisser filer enfin qu’à regret.

Et cela finit ainsi religieusement. Ensuite Guerreuillas confessa qu’en effet c’était rudement bon, mais qu’il n’y en avait guère !

Les bonbons étaient pour le dessert et la réglisse pour ronger en s’en retournant. Restaient les pommes et le chocolat.

– Voui, mais va-t-on pas boire bientôt ? réclama Boulot.

– Il y a l’arrosoir, répondit Grangibus, facétieux.

– Tout à l’heure, régla Lebrac, le vin et la gniaule c’est pour la fin, pour le cigare.

– Au chocolat, maintenant !

Chacun eut sa part, les uns en deux morceaux, les autres en un seul. C’était le plat de résistance, on le mangea avec le pain ; toutefois, quelques-uns, des raffinés, sans doute, préférèrent manger leur pain sec d’abord et le chocolat ensuite. Les dents croquaient et mastiquaient, les yeux pétillaient. La flamme du foyer, ravivée par une brassée de brandes, enluminait les joues et rougissait les lèvres. On parlait des batailles passées, des combats futurs, des conquêtes prochaines, et les bras commençaient à s’agiter et les pieds se trémoussaient et les torses se tortillaient. C’était l’heure des pommes et du vin.

– On boira chacun à son tour dans la petite casserole, proposa Camus.

Mais La Crique, dédaigneusement, répliqua :

– Pas du tout ! Chacun aura son verre ! Une telle affirmation bouleversa les convives.

– Des verres ! T’as des verres ? Chacun son verre ! T’es pas fou, La Crique ! Comment ça ?

– Ah ! ah ! ricana le compère. Voilà ce que c’est que d’être malin ! Et ces pommes pour qui que vous les prenez ?

Personne ne voyait où La Crique en voulait venir.

– Tas de gourdes ! reprit-il, sans respect pour la société, prenez vos couteaux et faites comme moi.

Ce disant, l’inventeur, l’eustache à la main, creusa immédiatement dans les chairs rebondies d’une belle pomme rouge un trou qu’il évida avec soin, transformant en coupe originale le beau fruit qu’il avait entaillé.

– C’est vrai tout de même : sacré La Crique ! C’est épatant ! s’exclama Lebrac.

Et immédiatement il fit faire la distribution des pommes. Chacun se mit à la taille de son gobelet, tandis que La Crique, loquace et triomphant, expliquait :

– Quand j’allais aux champs et que j’avais soif, je creusais une grosse pomme et je trayais une vache et voilà, je m’enfilais comme ça mon petit bol de lait chaudot.

Chacun ayant confectionné son gobelet, Grangibus et Lebrac débouchèrent les litres de vin. Ils se partagèrent les convives. Le litre de Grangibus, plus grand que l’autre, devait contenter vingt-trois guerriers, celui de son chef vingt-deux. Les verres heureusement étaient petits et le partage fut équitable, du moins il faut le croire, car il ne donna lieu à aucune récrimination.

Quand chacun fut servi, Lebrac, levant sa pomme pleine, formula le toast d’usage, simple et bref :

– Et maintenant, à la nôtre, mes vieux, et à cul les Velrans !

– À la tienne !

– À la nôtre !

– Vive nous !

– Vivent les Longevernes !

On choqua les pommes, on brandit les coupes, on beugla des injures aux ennemis, on exalta le courage, la force, l’héroïsme de Longeverne, et on but, on lécha, on suça la pomme jusqu’au tréfonds des chairs.

– Si on en poussait une, maintenant ! proposa Tigibus.

– Allez, Camus ! Ta chanson !

Camus entonna :

Rien n’est si beau

Qu’un artilleur sur un chameau…

– C’est pas assez long ! C’est dommage ! Elle est belle.

– Alors on va tous chanter ensemble : Auprès de ma blonde. Tout le monde la sait. Allons-y. Une ! deusse !

Et toutes les voix juvéniles lancèrent à pleins poumons la vieille chanson :

Au jardin de mon père

Les lauriers sont fleuris,

Tous les oiseaux du monde

Viennent faire leur nid,

Oui !

Auprès de ma blonde

Qu’il fait bon, fait bon, fait bon !

Auprès de ma blonde

Qu’il fait bon dormir !

Tous les oiseaux du monde

Viennent faire leur nid,

La caill’, la tourterelle

Et la jolie perdrix,

Oui

Auprès de ma blonde…

La caille, la tourterelle

Et la jolie perdrix,

Et la blanche colombe

Qui chante jour et nuit,

Oui !

Auprès de ma blonde…

Et la blanche colombe Qui chante jour et nuit, Qui chante pour les belles Qui n’ont pas de mari, Oui ! Auprès de ma blonde…

Quand on eut fini celle-là, on en voulut recommencer une autre et ce fut Tintin qui entonna :

Petit tambour s’en revenant de guerre (bis)

S’en revenant de guerre

Pan plan ra-ta-plan…

Mais on la lâcha en cours de route, car maintenant qu’on avait bu, il fallait autre chose, quelque chose de mieux.

– Allez, Camus ! Dis-nous Madeleine s’en fut à Rome.

– Oh ! J’sais rien que deux morceaux de deux couplets, c’est pas la peine ; personne ne la sait ! Quand les conscrits voient qu’on approche pour écouter, ils s’arrêtent et ils nous disent de foutre le camp.

– C’est passe que c’est rigolo.

– Non, j’crois que c’est passe que c’est des cochoncetés ! « Y a un sacré truc, mais j’sais pas ce que c’est, ousqu’on y fourre la Madeleine, l’Estitut et le Patéon, un rég iment d’infanterie la baïonnette au canon et encore un tas d’aut’fourbis « que je peux pas me raviser ».

— Plus tard, quand on sera conscrit, on le saura nous aussi, va, affirma Tigibus, pour exhorter ses camarades à la patience.

On essaya alors de se rappeler la chanson de Débiez quand il est saoul :

Soupe à l’oignon, bouillon démocratique…

On écorcha encore tant bien que mal le refrain de Kinkin le braconnier :

Car le Paradis laïri,
Car le Paradis laïri
Car le Paradis
Aux ivrogn’ est promis.

Puis, de guerre lasse, l’ensemble manquant, il y eut un court silence étonné.

Alors Boulot, pour le rompre, proposa :

— Si on faisait des tours ?

— Faire voir le diable dans une manche de veste !

— Si on jouait à pigeon vole ? reprit un autre.

— Penses-tu ! un jeu de gamines ça ; pourquoi pas sauter à la corde !

— Et notre goutte, nom de Dieu ! rugit Lebrac.

— Et mes cigares ! beugla Camus.


CHAPITRE IV.

récits des temps héroïques


En ces temps, époque lointaine, merveilleuse…
charles callet (Contes anciens).


Chacun, à l’exclamation des chefs, reprit sa pomme, et tandis que Camus, passant entre les rangs, offrait avec une nonchalante élégance les cigares de « véllie », Grangibus, lui, distribuait les morceaux de sucre.

– Tout de même, quelle noce !

– M’en parle pas, quelle bringue !

– Quel gueuleton !

– Quelle bombe !

Lebrac, en connaisseur, agitait son litre d’eau-de-vie où des bulles d’air se formaient qui venaient s’épanouir et crever en couronne au goulot.

– C’est de la bonne, affirma-t-il. Elle a de la religion, elle fait le chapelet. Attention, j’vas passer ; que personne ne bouge !

Et, lentement, il partagea entre les quarante-cinq convives le litre d’alcool. Cela dura bien dix minutes, mais personne ne but avant le signal. On porta alors de nouveaux toasts plus verts et plus violents que jamais ; ensuite on trempa les morceaux de sucre et on pompa le liquide à petits coups.

Vingt dieux ! ce qu’elle était forte ! Les petits en éternuaient, toussaient, crachaient, devenaient rouges, violets, cramoisis, mais pas un ne voulait avouer que cela lui brûlait la gorge et que ça lui tordait les tripes.

C’était chipé, donc c’était bon : c’était même délicieux, exquis, et il n’en fallait pas perdre une goutte.

Aussi, dût-on en crever, on avala la gniaule jusqu’à la dernière molécule, et on lécha la pomme et on la mangea pour ne rien perdre du jus qui avait pu pénétrer à l’intérieur des chairs.

— Et maintenant, allumons ! proposa Camus.

Tigibus le chauffeur fit passer des tisons enflammés. On emboucha les morceaux de « véllie » et tous, fermant à demi les yeux, tordant les bajoues, pinçant les lèvres, plissant le front, se mirent à tirer de toute leur énergie. Parfois même, tant on y mettait d’ardeur, il arrivait que la clématite, bien sèche, s’enflammait et alors on admirait et tous s’appliquaient à réaliser cet exploit.

– Pendant que nous avons les pattes au chaud et le ventre plein, qu’on est bien tranquille en train de fumer un bon cigare, si on disait des racontottes73 ?

– Ah ! oui, c’est ça, ou bien des devinettes ? Pour rigoler, on donnerait des gages.

– Mes vieux, coupa La Crique, les jambes croisées, grave, le cigare aux dents, moi, si vous voulez, j’vas vous dire quelque chose, quéque chose de sérieux, de vrai, que j’ai appris y a pas longtemps. C’est même presque de l’histoire. Oui, je l’ai entendu du vieux Jean-Claude qui le racontait à mon parrain.

– Ah ! quoi ? quoi donc ? interrogèrent plusieurs voix.

– C’est la cause pourquoi qu’on se bat avec les Velrans. Vous savez, mes petits, c’est pas d’aujourd’hui ni d’hier que ça dure : il y a des années et des années.

– C’est depuis le commencement du monde, pardié, interrompit Gambette, parce qu’ils ont toujours été des peigne-culs ! et voilà !

– C’est des peigne-culs tant que tu voudras, pourtant c’est pas depuis le moment que tu dis quand même, Gambette, c’est après, bien après, mais il y a tout de même une belle lurette depuis ce temps-là au jour d’aujord’hui.

– Ben, puisque tu le sais, dis-nous ça, ma vieille, ça doit être sûrement passe que c’est rien qu’une sale bande de foutus cochons.

– Tout juste des fainéants et des gouris ! Et ils ont osé traiter les Longevernes de voleurs encore par-dessus le marché ces salauds-là.

– Ah ! par exemple, quel toupet !

– Oui, fit La Crique continuant. Quant à pouvoir dire au juste l’année où que c’est arrivé, je peux pas, le vieux Jean-Claude y sait pas non plus, personne ne se rappelle ; pour savoir, il faudrait regarder dans les vieux papiers, dans les archives, qu’ils disent, et je sais pas ce que c’est que ces cochonneries-là.

« C’était au temps où qu’on parlait de la Murie. La Murie, voilà, on ne sait plus bien ce que c’est ; peut-être une sale maladie, quelque chose comme un fantôme qui sortait tout vivant du ventre des bêtes crevées qu’on laissait pourrir dans les coins et qui voyageait, qui se baladait dans les champs, dans les bois, dans les rues des villages, la nuit. On ne la voyait pas : on la sentait, on la reniflait ; les bêtes meuglaient, les chiens jappaient à la mort quand elle était par là, aux alentours, à rôder. Les gens, eux, se signaient et disaient : « Y a un malheur qu’est en route ! » Alors, au matin, quand on l’avait sentie passer, les bêtes qu’elle avait touchées dans leurs étables tombaient et périssaient, et les gens aussi crevaient comme des mouches.

« La Murie venait surtout quand il faisait chaud.

« Voilà : on était bien, on riait, on mangeait, on buvait, et puis, sans savoir pourquoi ni comment, une ou deux heures après, on devenait tout noir, on vomissait du sang pourri et on claquait. Rien à faire et rien à dire. Personne n’arrêtait la Murie, les malades étaient fichus. On avait beau jeter de l’eau bénite, dire toutes sortes de prières, faire venir le curé pour marmonner ses oremus, invoquer tous les saints du Paradis, la Vierge, Jésus-Christ, le père Bon Dieu, c’était comme si on avait pissé dans un violon ou puisé de l’eau avec une écumoire, tout crevait quand même et le pays était ruiné et les gens étaient foutus.

« Aussi, quand une bête venait à périr, vous pouvez croire qu’on l’encrottait vivement.

« C’est la Murie qui a amené la guerre entre les Velrans et les Longevernes. »

Le conteur ici fit une pause, savourant son préambule, jouissant de l’attention éveillée, puis il tira quelques bouffées de son cigare de clématite et reprit, les yeux des camarades dardés sur lui :

– Savoir au juste comment que c’est arrivé, c’est pas possible, on n’a pas assez de renseignements. On croit pourtant que des espèces de maquignons, peut-être bien des voleurs, étaient venus aux foires de Morteau ou de Maîche et s’en retournaient dans le pays bas. Ils voyageaient la nuit ; peut-être se cachaient-ils, surtout s’ils avaient volé des bêtes. Toujours est-il que comme ils passaient là-haut par les pâtures de Chasalans, une des vaches qu’ils emmenaient s’est mise à meugler, à meugler, puis elle n’a plus voulu marcher ; elle s’est « accouté le cul » comme un « murot » et elle est restée là à meugler toujours. Les autres ont eu beau tirer sur la longe et lui flanquer des coups de trique, rien n’y a fait, elle n’a plus bougé ; au bout d’un moment elle s’est fichue par terre, s’est allongée toute raide ; elle était crevée, foutue.

« Les “types” ne pouvaient pas l’emporter, à quoi leur aurait-elle servi ? Ils n’ont rien dit du tout, et comme c’était la nuit, loin des villages – ni vu, ni connu je t’embrouille – ils ont fichu le camp et on ne les a jamais revus et on n’a jamais su ni qui ils étaient, ni d’où ils venaient.

« Faut dire que c’était en été que ça se passait.

« À ce moment-là c’étaient les Velrans qui pâturaient les communaux de Chasalans et qui faisaient les coupes du bois qu’on a toujours appelé depuis bois de Velrans, le bois ousqu’ils viennent pour nous attaquer, pardié !

– Ah ! ah ! interrompirent des voix. C’est bien le nôtre pourtant, ce bois-là, nom d. D… !

– Oui, c’est le nôtre et vous allez bien le voir, mais écoutez. Comme il faisait très chaud cet été-là, bientôt la vache crevée a commencé de sentir mauvais ; au bout de trois ou quatre jours, elle empoisonnait ; elle était pleine de mouches, de sales mouches vertes, de mouches à murie, comme on disait. Alors les gens qui ont eu l’occasion de passer par là ont bien reniflé l’odeur, ils se sont approchés et ils ont vu la charogne qui pourrissait là, sur place.

« Ça pressait ! Ils n’ont fait ni une ni deusse, ils ont filé subito trouver les anciens de Velrans et ils leur z’ont dit :

« – Voilà, y a une charogne qui pourrit dedans vot’pâturage de Chasalans et ça empoisonne jusqu’au milieu du Chanet, faut vite aller l’encrotter avant que les bêtes n’attrapent la Murie.

« – La Murie, qu’ils ont répondu, mais c’est nous qu’on l’attraperait peut-être en enfouissant la bête : encrottez-la vous-mêmes puisque vous l’avez trouvée ; d’abord, qu’est-ce qui prouve qu’elle est sur not’ territoire ? La pâture est autant à vous qu’à nous ; à preuve, c’est que vos bêtes y sont tout le temps fourrées.

« – Quand par hasard elles y vont, vous savez bien nous gueuler après et les acaillener, qu’ont répondu les Longevernes (ce qui était la pure vérité). Vous n’avez point de temps à perdre ou bien, autant à Velrans qu’à Longeverne, les bêtes vont bientôt crever par la Murie, et les gens itou.

« – Murie vous-même ! qu’ont répondu les Velrans.

« – Ah ! vous ne voulez pas l’encrotter, ah ben ! on verra voir ; d’abord vous n’êtes que des propres-à-rien et des peigne-culs !

« – C’est vous qui n’êtes que des jeanfoutres ; puisque vous avez trouvé la charogne, eh ben ! c’est la vôtre, gardez-la, on vous la donne.

– Salauds ! interrompirent quelques auditeurs, furieux de retrouver l’antique mauvaise foi des Velrans.

– Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?

– Ce qui s’est passé, reprit La Crique. Eh bien ! voici : « Les Longevernes sont revenus au pays ; ils sont allés trouver tous les anciens et le curé et ceusses qui avaient du bien et qu’auraient fait comme qui dirait le Conseil Municipal d’aujourd’hui, et ils leur ont raconté ce qu’ils avaient vu et “sentu” et ce qu’avaient dit les Velrans…

« Quand les femmes ont su ce qu’il y avait, elles ont commencé à chougner et à gueuler ; elles ont dit que tout était foutu et qu’on allait périr. Alors les vieux ont décidé de foutre le camp à Besançon que je crois, ou ailleurs, je sais pas trop au juste, trouver les grosses légumes, les juges et le gouverneur. Comme c’était pressant, toute la grande séquelle a rappliqué aussitôt, et ils ont fait venir à Chasalans les Longevernes et les Velrans pour qu’ils s’essepliquent.

« Les Velrans ont dit : Messeigneurs, la pâture n’est pas à nous, nous le jurons devant le Bon Dieu et la sainte Vierge qu’est notre sainte patronne à tertous ; elle est aux Longevernes, c’est à eusses d’encrotter la bête.

« Les Longevernes ont dit : Sauf vot’respect, Messeigneurs, c’est pas vrai, c’est des menteurs ! À preuve c’est qu’ils la pâturent toute l’année et qu’ils font les coupes de bois.

« Là-dessus, les autres ont rejuré en crachant par terre que le terrain n’était pas à eux.

« Les gens de la haute étaient bien embêtés. Tout de même, comme ça ne sentait pas bon et qu’il fallait en finir, ils ont jugé sur place et ont dit :

« Puisque c’est comme ça, comme les Velrans jurent que la propriété ne leur appartient pas, les Longevernes encrotteront la bête… Alors les Velrans ont ri, passe que, vous savez, ce qu’elle empoisonnait, la vache ! et les beaux messieurs ils ne s’en approchaient que de loin… Mais, qu’ils ont ajouté, puisqu’ils l’encrotteront, la pâture et le bois seront acquis définitivement à Longeverne attendu que les Velrans n’en veulent pas.

« Alors, après ça, les Velrans ont ri jaune et ça les emm… bêtait bien, mais ils avaient juré en crachant par terre, ils ne pouvaient pas se dédire devant le curé et les messieurs.

« Les gens de Longeverne ont tiré à la courte bûche qui c’est qu’encrotterait la vache et ceux-là ont eu double affouage de bois pendant les quatre coupes qu’on a faites ! Seulement sitôt que la bête a été encrottée et qu’on n’a plus eu peur de la Murie, les Velrans ont prétendu que le bois était toujours à eux et ils ne voulaient pas que les gens de Longeverne fassent les coupes.

« Ils traitaient nos vieux de voleurs et de relèche-murie, ces fainéants-là qu’avaient pas eu le courage d’enterrer leur pourriture.

« Ils ont fait un procès à Longeverne, un procès qu’a duré longtemps, longtemps, et ils ont dépensé des tas de sous ; mais ils ont perdu à Baume, ils ont perdu à Besançon, ils ont perdu à Dijon, ils ont perdu à Paris : paraît qu’ils ont mis plus de cent ans à en définir.

« Et ça les “houkssait” salement de voir les Longevernes venir leur couper le bois à leur nez ; à chaque coup ils les appelaient voleurs de bois ; seulement nos vieux qu’avaient des bonnes poignes ne se le laissaient pas dire deux fois : ils leur tombaient sur le râb’e et ils leur foutaient des peignées, des peignées ! ah, quelles peignées !

« À toutes les foires de Vercel, de Baume, de Sancey, de Belleherbe, de Maîche, sitôt qu’ils avaient bu un petit coup, ils se reprenaient de gueule et pan ! aïe donc ! Ils s’en foutaient, ils s’en foutaient jusqu’à ce que le sang coule comme vache qui pisse, et c’étaient pas des feignants, ceux-là, ils savaient cogner. Aussi, pendant deux cents ans, trois cents ans peut-être, jamais un Longeverne ne s’est marié avec une Velrans et jamais un Velrans n’est venu à la fête à Longeverne.

« Mais c’était le dimanche de la fête de la Paroisse qu’ils se retrouvaient régulièrement. Tout le monde y allait en bande, tous les hommes de Longeverne et tous ceux de Velrans.

« Ils faisaient d’abord le tour du pays pour prendre le vent, ensuite de quoi ils entraient dans les auberges et commençaient à boire pour se mettre “en vibrance”. Alors, dès qu’on voyait qu’ils commençaient à être saouls, tout le monde foutait le camp et se cachait. Ça ne manquait jamais.

« Les Longevernes allaient s’enfiler dans le “bouchon” où étaient les Velrans, ils mettaient bas leurs vestes et leurs “blaudes” et allez-y, ça commençait.

« Les tables, les bancs, les chaises, les verres, les bouteilles, tout sautait, tout dansait, tout volait, tout ronflait. On cognait à un bout, pan ! par-ci, pan ! par-là ! à grands coups de pieds et de poings, de tabourets et de litres ; tout était bientôt cassé, les chandelles roulaient et s’éteignaient ; on cognait quand même dans la nuit, on roulait sur les tessons de bouteilles et les débris de verre, le sang coulait comme du vin et quand on n’y voyait plus rien, rien du tout, qu’il y en avait deux ou trois qui râlaient et criaient miséricorde, tous ceux qui pouvaient encore se traîner foutaient le camp.

« Il y en avait toujours un ou deux de cabés76, il y en avait des éborgnés, des autres qu’avaient les bras cassés, les guibolles éreintées, le nez écrabouillé, les oreilles arrachées ; quant à savoir celui ou ceusses qui avaient tué, jamais, jamais on ne l’a su et tous les ans, pendant cent ans et plus, il y en a eu au moins un d’esquinté par fête patronale.

« Quand il n’y avait point de morts, nos vieux disaient : Nous n’avons pas bien fait la fête !

« C’étaient des bougres, et tous y allaient, tous se battaient, les jeunes comme les vieux ; c’était le bon temps ; plus tard ça n’a plus été que les conscrits qui se rossaient le jour du tirage au sort et du conseil de révision, et maintenant… maintenant il n’y a plus que nous pour défendre l’honneur de Longeverne. C’est triste d’y songer ! »

Les yeux, dans la fumée bleue des cigares de clématite, flamboyaient comme les tisons du foyer. Le conteur, très excité, continua :

– Et puis ça n’est pas là toute l’affaire. Non, le plus beau de l’histoire et le plus rigolo, ça a été le pèlerinage à la Sainte Vierge de Ranguelle ; Ranguelle… vous savez, c’est la chapelle qui se trouve du côté de Baume, derrière le bois de Vaudrivillers.

« Vous vous rappelez, c’est là que nous sommes allés l’année dernière avec le curé et la vieille Pauline : c’était au moment des z’hannetons ; on en secouait tout le long du bois et on les mettait sur la soutane du “noir” et sur la caule77 de la vieille. Ils étaient tout fleuris de “cancoines” qui gonflaient leurs ailes pour s’essayer et qui partaient de temps en temps en zonzonnant. C’était bien rigolo.

« Oui, mes amis, eh bien ! un jour du vieux temps, au moment où l’herbe allait devenir bonne à faucher et à rentrer, les Longevernes, conduits par leur cure, s’en sont tous allés, hommes, femmes et enfants, en pèlerinage à la Notre-Dame de Ranguelle demander à la Sainte Vierge qu’elle leur fasse avoir du soleil pour bien faire les foins.

« Malheureusement, le même jour, le curé de Velrans avait décidé de conduire ses oies, – c’est comme ça qu’on dit, je crois…

– Non, c’est ses oilles78, rectifia Camus.

– Ses oilles, alors, si tu veux, reprit La Crique, à la même Sainte Vierge, passe que y en a pas des chiées de saintes vierges dans le pays, avec tous les trucs de saint sacrement et autres fourbis : eux ils voulaient de la pluie pour leurs choux qui ne tétaient pas…

« Alors bon ! les voilà partis de bonne heure, le curé en tête avec ses surplis et son calice, les servants avec le goupillon et l’ostensoir, le marguillier avec ses livres de Kyrie ; derrière eux venaient les gosses, puis les hommes et pour finir les gamines et les femmes.

« Quand les Longevernes ont passé le bois, qu’est-ce qu’ils voient ?

« Pardié ! toute cette bande de grands dépendeurs d’andouilles de Velrans qui beuglaient des litanies en demandant de l’eau.

« Vous pensez si ça leur a fait plaisir aux Longevernes, eux qui venaient justement pour demander du soleil.

« Alors, ils se sont mis de toutes leurs forces à gueuler les prières qu’il faut dire pour avoir le beau temps, tandis que les autres râlaient comme des veaux pour avoir la pluie.

« Les Longevernes ont voulu arriver les premiers et ils ont allongé le pas ; quand les Velrans s’en sont aperçus ils se sont mis à courir.

« Il n’y avait plus bien loin pour arriver à la chapelle, peut-être deux cents cambées79, alors ils ont couru eux aussi ; puis ils se sont regardés de travers : ils se sont traités de feignants, de voleurs, de salauds, de pourris et, de plus en plus, les deux bandes se rapprochaient.

« Quand les hommes n’ont plus été qu’à dix pas les uns des autres, ils ont commencé à se menacer, à se montrer le poing, à se bourrer des quinquets comme des matous en chaleur, puis les femmes se sont amenées elles aussi ; elles se sont traitées de gourmandes, de rouleuses, de vaches, de putains, et les curés aussi, mes vieux, se regardaient d’un sale œil.

« Alors tout le monde a commencé par ramasser des cailloux, à couper des triques, et on se les lançait à distance. Mais à force de s’exciter en gueulant, la rage les a pris et ils se sont tombés dessus à grands coups et ils se sont mis à taper avec tout ce qui leur tombait sous la main : pan, à coups de souliers ! pan, à coups de livres de messe ! Les femmes piaillaient, les gosses hurlaient, les hommes juraient comme des chiffonniers : ah ! vous voulez de la pluie, tas de cochons, on vous en foutra ! Et pan par-ci et aïe donc par-là… Les hommes n’avaient plus d’habits, les femmes avaient leurs jupes « ravalées », leurs caracos déchirés, et le plus drôle c’est que les curés, qui ne se gobaient pas non plus, comme je vous l’ai dit, après s’être maudits l’un l’autre et menacés du tonnerre du diable, se sont mis à cogner eux aussi. Ils ont mis bas leurs surplis, troussé leurs soutanes, et allez donc, comme de bons bougres, après s’être engueulés comme des artilleurs, beugnés à coups de pieds, lancés des cailloux, tiré les poils, quand ils n’ont plus su sur quoi tomber, ils se sont foutu leurs calices et leurs bons dieux par la gueule ! »

Ça a dû être rudement bien, tout de même, songeait Lebrac, très ému.

– Et qui est-ce qui a eu raison auprès de la Notre-Dame ? c’est-y les Velrans ou les Longevernes ? Est-ce qu’ils ont eu le soleil ou bien la pluie ?

– Pour s’en venir, acheva La Crique nonchalamment, ils ont tous eu la grêle !


CHAPITRE V.

querelles intestines


Ce n’est que dans le sang qu’on lave un tel outrage.
corneille (Le Cid, acte I, sc. IV).


C’était l’heure de l’entrée dans la cour de l’école, ce vendredi matin.

— Ce qu’on s’est bien amusé hier, tout de même !

— Tu sais que Tigibus a dégueulé tout le long du mur des Menelots, en s’en retournant.

— Ah ! Guerreuillas aussi ; il a sûrement tout recraché ses patates et son pain, pour quant aux sardines et au chocolat on ne sait pas.

— C’est les cigares !

— Ou bien la goutte !

— Tout de même, quelle belle fête ! Faudra tâcher de recommencer le mois prochain.

Ainsi, dans le recoin du fond qu’abritait la grange du père Gugu, Lebrac, Grangibus, Tintin et Boulot continuaient à se congratuler et se féliciter et se louer de la façon admirable dont ils avaient passé leur après-midi du jeudi.

Ç’avait été vraiment très bien, puisqu’en s’en retournant ils étaient tous aux trois quarts saouls et qu’une bonne demi-douzaine s’étaient trouvés en proie à un chavirant mal au cœur qui les avait contraints à s’arrêter et s’asseoir n’importe où, sur un mur, sur une pierre, à terre, le cou tendu, la langue pâteuse, l’estomac en révolution.

On causait de ces joies perdurables et pures qui devaient hanter longtemps les mémoires vierges et sensibles, quand de grands cris de rage accompagnés de gifles sonores et suivis d’injures violentes attirèrent l’attention de tout le monde.

On se précipita vers le coin d’où venait le bruit.

Camus, de la main gauche tenant Bacaillé par la tignasse, le calottait de l’autre puissamment, tout en lui hurlant aux oreilles qu’il n’était qu’un sale sournois et un foutu salaud, et il lui en fichait, le gars, pour lui apprendre, disait-il, à ce cochon-là !

Lui apprendre quoi ? Nul des grands ne savait encore.

Le père Simon arrivant en hâte, attiré par le bruit des gifles et les injures des deux belligérants, commença par les séparer de force et à les planter devant lui, un au bout de son bras droit, l’autre au bout de son bras gauche, puis, pour calmer toute velléité de révolte, à leur flanquer équitablement et à chacun une retenue ; ensuite de quoi, assuré pour son compte, après ce coup de force, d’avoir la paix, il voulut bien connaître les causes de cette subite et violente querelle.

Une retenue à Camus ! pensait Lebrac. Comme ça tombe bien ! On a justement besoin de lui ce soir. Les Velrans vont venir et on ne sera pas de trop.

– J’ai toujours pensé, quant à moi, rappela Tintin, que ce sale bancal jouerait un vilain tour à Camus un jour ou l’autre. Mon vieux, au fond, c’est parce qu’il est jaloux de la Tavie et qu’elle se fout de sa fiole.

« Depuis longtemps déjà il cherche à embêter Camus et à le faire punir. Je l’ai bien vu et La Crique aussi, y avait pas besoin d’être sorcier pour le remarquer.

– Mais pourquoi se sont-ils donc attrapés comme ça ?

Un petit renseigna discrètement Lebrac et ses féaux… Tous étaient d’ailleurs d’avance convaincus que, dans cette affaire, Camus avait raison ; ils l’étaient d’autant plus que le lieutenant avait toute leur sympathie et qu’il était nécessaire à la bande ce soir-là ; aussi, spontanément, songèrent-ils à tenter avec ensemble une manifestation en sa faveur et à prouver par leur témoignage que, en l’occurrence, Bacaillé avait tous les torts, tandis que son rival était innocent comme le cabri qui vient de naître. Ainsi, le père Simon, forcé dans ses sentiments d’équité par cet assaut de témoignages et cette magnifique manifestation, se devrait, s’il ne voulait pas faire perdre toute confiance en lui à ses élèves et tuer dans l’œuf leur notion de la justice, d’acquitter Camus et de condamner le bancal.

Ce qui s’était passé était bien simple.

Camus devant tous le dit carrément, tout en omettant avec prudence certains détails préparatoires qui avaient peut-être leur importance.

Étant aux cabinets avec Bacaillé, celui-ci lui avait d’essequeprès80 traîtreusement pissé dessus, injure qu’il n’avait, comme de juste, pu tolérer ; de là ce crêpage de toisons et la série d’épithètes colorées qu’il avait envoyées avec une rafale de gifles à la face de son insulteur.

La chose, en réalité, était un peu plus compliquée. Bacaillé et Camus, entrés dans le même cabinet pour y satisfaire le même besoin, avaient fait converger leurs jets vers l’orifice destiné à les recueillir. Une émulation naturelle avait jailli spontanément de cet acte simple devenu jeu… C’était Bacaillé qui avait affirmé sa supériorité : il cherchait rogne évidemment.

– Je vais plus loin que toi, avait-il fait remarquer.

– Ça n’est pas vrai, riposta Camus, fort de sa bonne foi et de l’expérience des faits.

Et lors, tous deux, haussés sur la pointe des pieds, bombant le ventre comme un baril, s’étaient mutuellement efforcés à se surpasser.

Aucune preuve convaincante de la supériorité de l’un d’eux n’étant jaillie avec les jets de cette rivalité, Bacaillé, qui voulait avoir sa querelle, trouva autre chose.

– C’est la mienne qu’est la plus grande, affirma-t-il.

– Des néf’es ! riposta Camus, c’est la mienne !

– Menteur ! Mesurons.

Camus se prêta à l’examen. Et c’était au moment de la comparaison que Bacaillé, gardant en réserve une partie de ce qu’il aurait dû lâcher précédemment, compissa aigrement et traîtreusement la main et le pantalon de Camus, sans défense. Une gifle bien appliquée avait suivi cette ouverture salée des hostilités, puis vinrent sans délai la bousculade, le crêpage des tignasses, la chute des casquettes, le défoncement de la porte et le scandale de la cour.

– Sale salaud ! dégoûtant ! fumier ! râlait Camus, hors de lui.

– Assassin ! ripostait Bacaillé.

– Si vous ne vous taisez pas tous les deux, je vous colle à chacun huit pages d’histoire à copier et à réciter et quinze jours de retenue.

– M’sieu, c’est lui qu’a commencé, j’lui faisais rien, moi, j’lui disais rien à ce…

– Non, m’sieu ! c’est pas vrai ; c’est lui qui m’a dit que j’étais un menteur.

Cela devenait épineux et délicat.

– Il m’a pissé dessus, reprenait Camus. Je ne pouvais pourtant pas le laisser faire.

C’était le moment d’intervenir.

Un oh ! général d’exclamation dégoûtée et d’unanime réprobation prouva au joyeux grimpeur et lieutenant que toute la troupe prenait son parti, condamnant le boiteux sournois, fielleux et rageur qui avait cherché à le faire punir.

Camus, comprenant bien le sens de cette exclamation, s’en remettant à la haute justice du maître, influencé déjà par les témoignages spontanés des camarades, s’écria noblement :

– M’sieu, je veux rien dire, moi, mais demandez-leur-z-y aux autres si c’est pas vrai que c’est lui qu’a commencé et que j’y avais rien fait et que j’y avais pas dit de noms.

Tour à tour, Tintin, La Crique, Lebrac, les deux Gibus confirmèrent les dires de Camus et n’eurent pas assez de termes énergiques congruents pour flétrir l’acte malpropre et de mauvaise camaraderie de Bacaillé.

Pour se défendre, ce dernier les récusa, alléguant leur absence du lieu du conflit au moment où il éclatait ; il insista même sur leur éloignement et leur isolement suspects dans un coin retiré de la cour.

– Demandez aux petits, alors, m’sieu, répliqua vertement Camus, demandez-leur-z-y, eux ils étaient là, peut-être.

Les petits, individuellement interpellés, répondirent invariablement :

– C’est comme Camus dit, que c’est vrai, Bacaillé a dit des mentes81.

– C’est pas vrai, c’est pas vrai, protesta l’accusé ; c’est pas vrai et puisque c’est ça je veux dire tout, na !

Lebrac fut énergique et prit les devants.

Il se campa résolument devant lui, à la barbe du père Simon intrigué de ces petits mystères, et, fixant Bacaillé de ses yeux de loup, il lui rugit à la face, le défiant de toute sa personne :

– Dis-le donc un peu ce que tu as à dire, menteur, salaud, dégoûtant, dis-le, si tu n’es pas un lâche !

– Lebrac, interrompit le maître, si vous ne modérez pas vos expressions, je vous punirai vous aussi.

– Mais, m’sieu, répliqua le chef, vous le voyez bien que c’est un menteur ; qu’il le dise si on lui a jamais fait du mal ! Il cherche encore quelles menteries il pourrait bien inventer cette sale cabe-là ; quand il ne fait pas le mal, il le pense.

De fait, Bacaillé, médusé par les regards, les gestes, la voix et toute l’attitude du général, restait là muet et confondu.

Un court instant de réflexion lui permit de se rendre compte que ses aveux et dénonciations, même s’ils étaient pris au sérieux, ne pouvaient en définitive que faire corser sa punition, et, somme toute, il n’y tenait point.

Il jugea donc bon de changer d’attitude. Portant les mains à ses yeux, il se mit à pleurnicher, à larmoyer, à sangloter, à parler en phrases entrecoupées, à se plaindre de ce que, parce qu’il était faible et infirme, les autres se moquaient de lui, lui cherchaient querelle, l’injuriaient, le pinçaient dans les coins et le bousculaient à chaque entrée et à toutes les sorties.

– Par exemple ! Si c’est permis ! rugissait Lebrac. Autant dire qu’on est des sauvages, des assassins ; dis donc, mais dis-le où et quand on t’a dit « quéque » chose de vesxant82, quand c’est-y qu’on t’a empêché de jouer avec nous ?

– C’est bon, conclut le père Simon, édifié et pressé par l’heure, je verrai ce que j’ai à faire. Bacaillé, en attendant, aura sa retenue ; quant à Camus, tout dépendra de la façon dont il se comportera pendant la classe d’aujourd’hui.

« D’ailleurs huit heures sonnent. Mettez-vous en rangs, vivement et en silence.

Et il frappa plusieurs fois de suite dans ses mains pour confirmer cet ordre verbal.

– Sais-tu tes leçons ? demanda Tintin à Camus.

– Oui, oui ! mais pas trop ! Dis à La Crique de me souffler quand même, hein ! s’il le peut.

– M’sieu, fit d’une voix rogue Bacaillé, ils me disent des noms, les Gibus et La Crique !

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a !

– Ils me disent : vache espagnole ! boquezizi ! peigne…

– C’est pas vrai, m’sieu, c’est pas vrai, c’est un menteur, on l’a à peine « ergardé », ce menteur-là !

Il faut croire que les regards étaient éloquents.

– Allons, fit le maître d’un ton sec, en voilà assez ; le premier qui redira quelque chose et qui reviendra sur ce sujet me copiera deux fois d’un bout à l’autre la liste des départements avec les préfectures et sous-préfectures.

Bacaillé, étant englobé dans cette menace de punition qui ne se confondait pas avec la retenue, se résolut momentanément à se taire, mais il se jura bien, lorsqu’elle se présenterait, de ne pas perdre l’occasion de se venger.

Tintin avait communiqué à La Crique le vœu de Camus, lui souffler, consigne presque inutile puisque La Crique était très équitablement, comme on l’a vu déjà, le souffleur attitré de toute la classe. Camus plus que jamais pouvait compter sur lui.

Le lieutenant et grimpeur, contrairement à l’habitude, y sauta en arithmétique.

Il avait pris dans son livre quelque teinture de la matière de la leçon et répondait tant bien que mal, vigoureusement secondé par La Crique, dont la mimique expressive corrigeait ses défaillances de mémoire.

Mais Bacaillé veillait.

— M’sieu, y a La Crique qui lui souffle.

— Moi ! fit La Crique indigné, je n’ai pas dit un mot.

— En effet, je n’ai rien entendu, affirma le père Simon, et je ne suis pas sourd.

— M’sieu, c’est avec ses doigts qu’il lui souffle, voulut expliquer Bacaillé.

— Avec ses doigts ! reprit le maître, ahuri. Bacaillé, scanda-t-il magistralement, je crois que vous commencez à m’échauffer les oreilles. Vous accusez à tort et à travers tous vos camarades quand personne ne vous demande rien. Je n’aime pas les dénonciateurs, moi ! Il n’y a que quand je demande qui a fait une faute que le coupable doit me répondre et se dénoncer.

— Ou pas, compléta à voix basse Lebrac.

— Si je vous entends encore, et c’est mon dernier avertissement, je vous en mets pour huit jours !

— Bisque, bisque, enrage ! rancuseur[2] ! sale cafard ! marmottait à voix basse Tigibus en lui faisant les cornes. Traître ! judas ! vendu ! peigne-cul !

Bacaillé, pour qui décidément cela tournait mal, ravalant en silence sa rage, se mit à bouder, la tête dans les mains.

On le laissa ainsi et l’on poursuivit la leçon, tandis qu’il ruminait ce qu’il pourrait bien faire pour se venger de ses camarades qui, du coup, allaient fort probablement le mettre en quarantaine et le bannir de leurs jeux.

Il songea, il imagina des vengeances folles, des pots d’eau jetés en pleine figure, des giclées d’encre sur les habits, des épingles plantées sur les bancs pour de petits empalages, des livres déchirés, des cahiers torchonnés ; mais peu à peu, la réflexion aidant, il abandonna chacun de ces projets, car il convenait d’agir avec prudence, Lebrac, Camus et les autres n’étant point des gaillards à se laisser faire sans frapper dur et cogner sec.

Et il attendit les événements.


CHAPITRE VI.

l’honneur et la culotte de tintin


Dieu et ta Dame !
(Devise des anciens chevaliers.)


On se battait ce soir-là à la Saute. Le trésor gonflé de boutons de toutes sortes et de toutes tailles, d’agrafes multiples, de cordons divers, d’épingles complexes, voire d’une magnifique paire de bretelles (celles de l’Aztec, parbleu !) donnait confiance à tous, stimulait les énergies et ravivait les audaces.

Ce fut le jour, si l’on peut dire, des initiatives individuelles et des corps à corps, à coup sûr plus dangereux que les mêlées.

Les camps, à peu près d’égale force, avaient commencé la bataille par le duel collectif de cailloux, et puis, ces munitions manquant, d’enjambées en enjambées, de sauts en avant en sauts en avant, on s’était tout de même affronté et colleté.

Camus saboulait (il disait sagoulait) Touegueule, Lebrac « cerisait » l’Aztec, le reste était occupé avec des guerriers de moindre envergure, mais Tintin, lui, se trouvait être aux prises avec Tatti, un grand « conot » qui était bête comme « trente-six cochons mariés en seconde noce », mais qui, de ses longs bras de pieuvre, le paralysait et l’étouffait.

Il avait beau lui enfoncer ses poings dans le ventre, lui lancer des crocs-en-jambe à faire trébucher un éléphant (un petit), lui bourrer le menton de coups de tête et les chevilles de coups de sabots, l’autre, patient comme une bonne brute, l’étreignait par le milieu du corps, le serrait comme un boudin et le pliait, le balançait, tant et si bien que, vlan ! ils basculèrent enfin tous deux, lui dessus, Tintin dessous, parmi les groupes s’entrecognant épars sur le champ de bataille.

Les vainqueurs, dessus, grognaient, menaçants, tandis que les vaincus, parmi lesquels Tintin, silencieux par fierté, tapaient comme des sourds aussi fort que possible chaque fois qu’ils le pouvaient et n’importe où pour reconquérir l’avantage.

Emmener un prisonnier dans l’un ou l’autre camp semblait difficile sinon impossible.

Ceux qui étaient debout se boxaient comme des lutteurs, se garant de droite, se gardant à gauche, et ceux qui étaient à terre y étaient bien ; au reste, chacun avait assez à faire à se dépêtrer soi-même.

Tintin et Tatti étaient parmi les plus occupés. Enlacés sur le sol, ils se mordaient et se bosselaient, roulant l’un sur l’autre et passant alternativement, après des efforts plus ou moins longs, tantôt dessus, tantôt dessous. Mais ce que Tintin, ni les autres Longevernes, ni les Velrans eux-mêmes trop préoccupés ne voyaient point, c’est que cet idiot de Tatti, qui n’était peut-être pas tout à fait aussi bête qu’on ne l’imaginait, s’arrangeait toujours pour faire rouler Tintin ou pour rouler lui-même du côté de la lisière du bois, s’isolant ainsi de plus en plus des autres groupes belligérants aux prises par le champ de bataille.

Il arriva ce qui devait arriver, et le duo Tatti-Tintin fut bientôt, sans que le Longeverne dans le feu de l’action s’en fût aperçu le moins du monde, à cinq ou six pas du camp de Velrans.

Le premier coup de cloche annonçant la prière, sonnant à on ne sait quelle paroisse, ayant instantanément désagrégé les groupes, les Velrans regagnant leur lisière, n’eurent pour ainsi dire qu’à cueillir Tintin gigotant de tous ses membres, le dos sur le sol où le maintenait son tenace adversaire.

Les Longevernes n’avaient rien vu de cette prise, lorsque, se retrouvant au Gros Buisson et procédant des yeux à un dénombrement mutuel, ils durent bon gré mal gré reconnaître que Tintin manquait à l’appel.

Ils poussèrent le « tirouit » de ralliement. Rien ne répondit.

Ils crièrent, ils hurlèrent le nom de Tintin, et une huée moqueuse parvint à leurs oreilles.

Tintin était chauffé.

– Gambette, commanda Lebrac, cours, cours vite au village et va dire à la Marie qu’elle vienne tout de suite, que son frère est prisonnier ; toi, Boulot, va-t’en à la cabane, défais l’armoire du trésor, et prépare tout ce qu’il faut pour le « rafistolage » du trésorier ; trouve les boutons, enfile les aiguilles de fil afin qu’il n’y ait pas de temps de perdu. Ah ! les cochons ! Mais comment ont-ils fait ? Qui est-ce qui a vu quelque chose ? C’est presque pas possible !

Personne ne pouvait répondre, et pour cause, aux questions du chef, nul n’avait rien remarqué.

– Faut attendre qu’ils le lâchent.

Mais Tintin, ligoté, bâillonné derrière le rideau de taillis de la lisière, était long à revenir.

Enfin, parmi des cris, des huées et des ronflements de cailloux, on le vit tout de même reparaître, débraillé, ses habits sur son bras, dans le même appareil que Lebrac et l’Aztec après leurs exécutions respectives, c’est-à-dire à cul nu ou presque, sa trop courte chemise voilant mal ce qu’il est habituel de dérober d’ordinaire aux regards.

– Tiens, fit Camus, sans réfléchir, il leur z-y a montré son derrière, lui aussi. C’est épatant !

– Comment ça se fait-il qu’ils l’aient laissé faire et qu’ils ne l’aient pas repris ? objecta La Crique qui flairait quelque chose de plus grave. C’est louche ! On leur a pourtant appris la façon de s’y prendre.

Lebrac grinça des dents, fronça le nez et fit bouger ses cheveux, signe de perplexité coléreuse.

– Oui, répondit-il à La Crique, il y a sûrement quelque chose de plus.

Tintin se rapprochait, hoquetant, ravalant sa salive, le nez humide des terribles efforts qu’il faisait pour contenir ses larmes. Ce n’était point l’attitude d’un gaillard qui vient de jouer un bon tour à ses ennemis.

Il arrivait aussi vite que le lui permettaient ses souliers délacés. On l’entoura avec sollicitude.

– Ils t’ont fait du mal ! Qui c’est ceusses qui t’ont tapé dessus ! Dis-le, nom de Dieu, qu’on les rechope ceux-là ! C’est encore au moins ce sale Migue la Lune, ce foireux dégoûtant, il est aussi lâche que méchant.

– Ma culotte ! Ma culotte ! heu ! heue ! Ma culotte ! gémit Tintin, se dégonflant un peu dans une crise de sanglots et de larmes.

– Hein ! quoi ! ben on te la recoudra, ta culotte ! la belle affaire ! Gambette est allé chercher ta sœur et Boulot prépare le fil.

– Heue !… euhe ! Ma culotte ! Ma culotte !

– Viens voir c’te culotte !

– Heue ! Je l’ai pas, ils me l’ont chipée, ma culotte, les voleurs !

– !…

– Oui, l’Aztec a dit comme ça : Ah ! c’est toi qui m’as chipé mon pantalon l’autre fois, eh ben, mon salaud, c’est le moment de le payer ; change pour change ; t’as eu le « mienne » toi et tes relèche-murie d’amis, moi je confixe84 celui-ci. Ça nous servira de drapeau.

Et ils me l’ont pris et après ils m’ont tout châtré mes boutons et puis ils m’ont tous foutu leur pied au cul. Comment que je vais faire pour rentrer ?

– Ah ! ben m…, zut ! C’est salement emmerdant cette histoire-là ! s’exclama Lebrac.

– T’as-t-y pas des autres « patalons » chez vous ! interrogea Camus. Faut envoyer quelqu’un au-devant de Gambette et faire dire à la Marie qu’elle t’en rapporte un autre.

– Oui, mais on verrait bien que c’est pas çui que j’avais ce matin ; je l’avais justement mis tout propre et ma mère m’a dit que s’il était crotté ce soir je saurais ce que ça me coûterait. Qu’est-ce que je veux dire ?

Camus eut un grand geste évasif et ennuyé, évoquant les piles paternelles et les jérémiades des mères.

– Et l’honneur ! nom de Dieu ! rugit Lebrac. Vous voulez qu’on dise que les Longevernes se sont laissé chiper la culotte de Tintin tout comme un merdeux d’Aztec des Gués, vous voulez ça, vous ? Ah ! non ! nom de Dieu ! non ! jamais ! ou bien on n’est rien qu’une bande de pignoufs juste bons à servir la messe et à empiler du bois derrière le fourneau.

Les autres ouvraient sur Lebrac des yeux interrogateurs ; il répondit :

– Il faut reprendre la culotte de Tintin, il le faut à tout prix, quand ça ne serait que pour l’honneur, ou bien je ne veux plus être chef, ni me battre !

– Mais comment ?

Tintin, nu-jambes, grelottait en pleurant au centre de ses amis.

– Voilà, reprit Lebrac qui avait ramassé ses idées et combiné son plan : Tintin va partir à la cabane rejoindre Boulot et attendre la Marie. Pendant ce temps-là, nous autres, au triple galop, avec nos triques et nos sabres, nous allons filer par les champs de la fin dessous, longer le bas du bois et aller les attendre à leur tranchée.

– Et la prière ? fit quelqu’un.

– Merde pour la prière ! riposta le chef. Les Velrans vont certainement aller à leur cabane, car ils en ont une, ils en ont sûrement une ; pendant ce temps-là, on a le temps d’arriver ; on se calera dans les rejets de la jeune coupe, le long de la tranchée qui descend.

« Eux, à ce moment-là, n’auront plus de triques, ils ne se douteront de rien ; alors, à mon commandement, tout d’un coup, on leur tombera dessus et on leur reprendra bien la culotte. À grands coups de trique, vous savez, et s’ils font de la rebiffe, cassez-leur-z’y la gueule !

« C’est entendu, allez, en route !

– Mais s’ils ont caché la culotte dans leur cabane ?

– On verra bien après, c’est pas le moment de cancaner, et puis y aura toujours l’honneur de sauvé !

Et comme rien ne bougeait plus à la lisière ennemie, tous les guerriers valides de Longeverne, entraînés par le général, dévalèrent comme un ouragan la pente en remblai du coteau de la Saute, sautant les murgers et les buissons, trouant les haies, franchissant les fossés, vifs comme des lièvres, hérissés et furieux comme des sangliers.

Ils longèrent le mur d’enceinte du bois et toujours galopant en silence, en se rasant le plus possible, ils arrivèrent à la tranchée qui séparait les coupes des deux pays. Ils la remontèrent à la queue leu leu, vivement, sans bruit et, sur un signe du chef qui les fit passer devant et resta en queue, par petits paquets ou individuellement, se blottirent dans les massifs de buissons épais qui grandissaient entre les baliveaux de la coupe de Velrans.

Il était temps vraiment. Des profondeurs du taillis une rumeur montait de cris, de rires et de piétinements ; encore un peu et l’on distingua les voix.

– Hein, traînait Tatti, que je l’ai bien attrapé çui-là, il n’a rien pu. Qu’est-ce qu’il doit faire maintenant « avec sa culotte qu’il n’a plus » ?

– Il pourra toujours faire la colbute85 sans perdre ce qu’il y a dans ses poches.

– On va la mettre au bout de la perche, ça y est-il ? Est-elle prête, Touegueule, ta perche ?

– Attends un peu, je suis en train de « siver » les nœuds pour ne pas me « grafigner » les mains ; na ! ça y est !

– Mets-y les pattes en l’air !

– On va marcher l’un derrière l’autre, ordonna l’Aztec, et on va chanter not’cantique : s’ils entendent ça les fera bisquer !

Et l’Aztec entonna :

Je suis chrétien, voilà ma gloire, Mon espérance…

Lebrac avec Camus, tous deux cachés dans un buisson un peu plus bas que la tranchée du milieu, s’ils voyaient mal le spectacle, ne perdaient rien des paroles.

Tous leurs soldats, le poing crispé sur les gourdins, restaient muets comme les souches sur lesquelles ils étaient à croppetons. Le général, les dents serrées, regardait et écoutait. Quand les voix des Velrans reprirent après le chef :

Je suis chrétien, voilà ma gloire…

Il mâcha entre ses dents cette menace :

– Attendez un peu, nom de Dieu ! je vais vous en foutre, moi, de la gloire !

Cependant, triomphante, la troupe arrivait. Touegueule en tête, la culotte de Tintin servant d’enseigne au bout d’une grande perche.

Quand ils furent à peu près tous alignés dans la tranchée et qu’ils commencèrent, au rythme lent du cantique, à la descendre, Lebrac eut un rugissement épouvantable comme le cri d’un taureau qu’on égorge. Il se détendit tel un ressort terriblement bandé et bondit de son buisson pendant que tous ses soldats, enlevés par son élan, emportés par son cri, fonçaient comme des catapultes sur la muraille désarmée des Velrans.

Ah ! cela ne fit pas un pli. Le bloc vivant des Longevernes, triques sifflant, vint frapper, hurlant, la ligne ahurie des Velrans. Tous furent culbutés du même coup et beugnés de coups de triques terribles, tandis que le chef, martelant de ses talons Touegueule épouvanté, lui reprenait d’un tour de main la culotte de son ami Tintin en jurant effroyablement.

Puis, en possession du vêtement reconquis avec l’honneur, il commanda sans hésitation la retraite qui se fit en vitesse par cette même tranchée du milieu que les ennemis venaient de quitter.

Et tandis que, piteux et roulés une fois de plus, ils se relevaient, le sous-bois silencieux retentissait des rires, des huées et des vertes injures de Lebrac et de son armée regagnant leur camp au galop derrière la culotte reconquise.

Bientôt ils arrivèrent à la cabane où Gambette, Boulot et Tintin, ce dernier très inquiet sur le sort de son pantalon, entouraient la Marie qui, de ses doigts agiles, achevait de remettre aux vêtements de son frère les indispensables accessoires dont ils avaient été rudement dépouillés.

La victime cependant, sa blouse descendue comme un jupon par pudeur pour le voisinage de sa sœur, reçut son pantalon avec des larmes de joie.

Il faillit embrasser Lebrac, mais, pour être plus agréable à son ami, il déclara qu’il chargeait sa sœur de ce soin et il se contenta de lui affirmer d’une voix tremblante encore d’émotion qu’il était un vrai frère et plus qu’un frère pour lui.

Chacun comprit et applaudit discrètement.

La Marie Tintin eut sitôt fait de remettre à la culotte de son frère les boutons qui manquaient et on la laissa, par prudence, partir seule un peu en avance.

Et ce soir-là, l’armée de Longeverne, après avoir passé par de terribles transes, rentra au village fièrement, aux mâles accents de la musique de Méhul :

La victoire en chantant…

heureuse d’avoir reconquis l’honneur et la culotte de Tintin.


CHAPITRE VII.

le trésor pillé


Le temple est en ruine au haut du promontoire.
j.-m. de heredia (Les Trophées).


On n’avait, malgré tout, pas gardé rancune à Bacaillé de sa querelle avec Camus, non plus que de ses tentatives de chantage et de ses velléités de cafardage auprès du père Simon.

Somme toute, il avait eu le dessous, il avait été puni. On se garderait à carreau avec lui et sauf quelques irréductibles, dont La Crique et Tintin, le reste de l’armée et même Camus avait généreusement passé l’éponge sur cette scène regrettable, mais après tout assez habituelle, qui avait failli, à un moment critique, semer la discorde et la zizanie au camp de Longeverne.

Malgré cette attitude tolérante dont il profitait, Bacaillé n’avait point désarmé. Il avait toujours sur le cœur, sinon sur les joues, les gifles de Camus, la retenue du père Simon, le témoignage de toute l’armée (grands et petits) contre lui et surtout il avait contre l’éclaireur et lieutenant de Lebrac la haine que donne l’affreuse jalousie de l’évincé en amour. Et tout cela, non ! il ne le pardonnait pas.

D’un autre côté il avait réfléchi qu’il lui serait plus facile d’exercer sur tous les Longevernes en général et sur Camus en particulier des représailles mystérieuses et de leur dresser des embûches s’il continuait à combattre dans leurs rangs. Aussi, sa punition finie, il se rapprocha de la bande.

S’il ne fut pas du combat fameux au cours duquel la culotte de Tintin, comme une redoute célèbre, fut prise et reprise, il ne songea point à s’en pendre, comme le brave Crillon, mais il vint à la Saute les soirs suivants et prit une part modeste et effacée aux grands duels d’artillerie, ainsi qu’aux assauts houleux et vociférants qui les suivaient généralement.

Il eut la joie pure de n’être pas pincé et de voir prendre tantôt par les uns, tantôt par les autres, car il les haïssait tous, quelques guerriers des deux partis que l’on renvoya ou qui revinrent en piteux état.

Il restait, lui, prudemment à l’arrière-garde, riant en dedans quand un Longeverne était pincé, plus bruyamment quand c’était un Velrans. Le trésor fonctionnait, si l’on peut dire. Tout le monde, et Bacaillé comme les autres, allait, avant de rentrer, déposer les armes à la cabane et vérifier la cagnotte qui, selon les victoires ou les revers, fluctuait, montait avec les prisonniers qu’on faisait, baissait quand il y avait un ou plusieurs vaincus (c’était rare !) à retaper pour la rentrée.

Ce trésor, c’était la joie, c’était l’orgueil de Lebrac et des Longevernes, c’était leur consolation dans le malheur, leur panacée contre le désespoir, leur réconfort après le désastre. Bacaillé un jour pensa : « Tiens, si je le leur chipais et que je le fiche au vent ! C’est pour le coup qu’ils en feraient une gueule et ça serait bien tapé comme vengeance. »

Mais Bacaillé était prudent. Il songea qu’il pouvait être vu rôdant seul de ce côté, que les soupçons se dirigeraient naturellement sur lui et qu’alors, oh ! alors ! il faudrait tout craindre de la justice et de la colère de Lebrac.

Non, il ne pouvait pas lui-même prendre le trésor.

Si je cafardais à mon père ? pensa-t-il.

Ah ! oui ! ce serait encore pis. On saurait tout de suite d’où partait le coup et moins que jamais il échappait au châtiment.

Non, ce n’était pas cela !

Pourtant, et son esprit et sa pensée sans cesse y revenaient, c’était là qu’il fallait frapper, il le sentait bien, c’était par là qu’il les atteindrait au vif.

Mais comment ? comment ? voilà !…

Après tout, il avait le temps : l’occasion s’offrirait peut-être toute seule.

Le jeudi suivant, de bon matin, le père de Bacaillé accompagné de son fils partit à la foire à Baume. Sur le devant de la voiture à planches à laquelle on avait attelé Bichette, la vieille jument, ils s’installèrent sur une botte de paille disposée en travers ; en arrière, sur une litière fraîche, tout le corps dans un sac serré en coulisse autour de son cou, un petit veau de six semaines montrait sa tête étonnée. Le père Bacaillé, qui l’avait vendu au boucher de Baume, profitait de l’occasion qu’offrait la foire pour le conduire à son acquéreur. Comme c’était jeudi et qu’il devait toucher de l’argent, il emmenait son fils avec lui.

Bacaillé était joyeux. Ces bonheurs-là n’arrivaient pas souvent. Il évoquait d’avance toutes les jouissances de la journée : il dînerait à l’auberge, boirait du vin, des petits verres ou des sirops dans le gobelet de son père, il achèterait des pains d’épices, un sifflet, et il se rengorgeait encore en pensant que ses camarades, ses ennemis, enviaient certainement son sort.

Ce jour-là il y eut entre Longeverne et Velrans une bataille terrible. On ne fit, il est vrai, pas de prisonniers, mais les cailloux et les triques firent rage, et les blessés n’avaient guère, le soir, envie de rire.

Camus avait une bosse épouvantable au front, une bosse avec une belle entaille rouge, qui avait saigné durant deux heures ; Tintin ne sentait plus son bras gauche ou plutôt il ne le sentait que trop ; Boulot avait une jambe toute noire. La Crique n’y voyait plus sous l’enflure de la paupière droite, Grangibus avait les orteils écrasés, son frère remuait avec une peine infinie le poignet droit et l’on comptait pour rien les meurtrissures multiples qui tatouaient les côtes et les membres du général, de son lieutenant et de la plupart des autres guerriers.

Mais on ne se plaignait pas trop, car du côté des Velrans c’était sûrement pis encore. Bien sûr qu’on n’était pas allé inventorier les « gnons » reçus par les ennemis, mais c’était une bénédiction s’il n’y en avait pas, dans le tas des écharpés, quelques-uns qui se missent au lit avec des méningites, des foulures graves, des luxations ou des fièvres carabinées.

Bacaillé, entre ses planches, sur sa botte de paille, rentra le soir un peu éméché, l’air triomphant, et ricana même méchamment au nez des camarades qui d’aventure assistèrent à sa descente de voiture.

– Fait-il le « zig » ! bon Dieu ! pour une fois qu’il va à la foire, ce coco-là ! Dirait-on pas qu’il descend de calèche et que son calandeau86 est un pur sang !

Mais l’autre, d’un air de vengeance satisfaite et de profond dédain, continuait à ricaner en les regardant.

Au reste, ils ne pouvaient se comprendre.

Le lendemain, vu la quantité d’unités hors de combat, il était impossible de songer à se battre. D’ailleurs, les Velrans, eux, ne pourraient certainement pas venir ! On se reposa donc, on se soigna, on se pansa avec des herbages simples ou compliqués chipés dans les vieilles boîtes à remèdes des mamans, au petit bonheur des trouvailles. Ainsi La Crique se faisait des lavages de camomille à la paupière et Tintin pansait son bras avec de la tisane de chiendent. Il jurait d’ailleurs que cela lui faisait beaucoup de bien. En médecine comme en religion il n’y a que la foi qui sauve.

Et puis on fit quelques parties de billes pour se changer un peu des distractions violentes de la veille.

Le samedi on ne devait pas plus que le vendredi se rendre au Gros Buisson. Pourtant Camus, Lebrac, Tintin et La Crique, que l’ennui taraudait, résolurent, non point d’aller chercher noise ou reconnaître l’ennemi, mais bien d’aller faire un petit tour à la cabane, la chère cabane qui abritait le trésor et où l’on était si tranquille et si bien pour faire la fête.

Ils ne confièrent à personne leur projet, pas même aux Gibus et à Gambette. À quatre heures, ils partirent chacun vers son domicile respectif et, un moment après, se retrouvèrent à la vie à Donzé pour gagner, à travers le bois du Teuré, l’emplacement de la forteresse.

Chemin faisant ils parlaient de la grande bataille du jeudi. Tintin, son bras en écharpe, et La Crique, un bandeau sur l’œil, deux des plus maltraités de la journée, revivaient avec délices les coups de pieds qu’ils avaient foutus et les coups de trique qu’ils avaient distribués avant de recevoir, l’un le poing de Touegueule dans l’œil, l’autre le bâton de Pissefroid sur le radius… ou le cubitus.

– Il a fait han ! comme un bœuf qu’on assomme, disait Tintin en parlant de son grand ennemi Tatti, quand j’y ai foutu mon talon dans l’estomac ; j’ai cru qu’il ne voulait pas reprendre son souffle : ça lui apprendra à me refiler ma culotte.

La Crique évoquait les dents cassées et les crachats rouges de Touegueule recevant son coup de tête sous la mâchoire et tout cela leur faisait oublier les petites souffrances de l’heure présente.

On était maintenant sous bois, dans le vieux chemin de défruit, rétréci d’année en année par les pousses vigoureuses du taillis envahissant qui obligeait à se courber ou à se baisser pour éviter la gifle sèche d’une ramille défeuillée.

Des corbeaux, qui rentraient en forêt à l’appel d’un vétéran, tournoyaient en croassant au-dessus de leur groupe…

– On dit que c’est des oiseaux qui portent malheur tout comme les chouettes qui chantent la nuit annoncent une mort dans la maison. Crois-tu que c’est vrai, toi, Lebrac ? demanda Camus.

– Peuh ! fit le général, c’est des histoires de vieille femme. S’il arrivait un malheur chaque fois qu’on voit un « cro », on ne pourrait plus vivre sur la terre ; mon père dit toujours que ces corbeaux-là sont moins à craindre que ceusses qui n’ont point d’ailes. Faut toucher du fer quand on en voit un de ceux-là, pour détourner la malchance.

– C’est-il vrai qu’ils vivent cent ans ces bêtes-là ? Je voudrais bien être que d’eux : ils voient du pays et ils ne vont pas en classe, envia Tintin.

– Mon vieux, reprit La Crique, pour savoir s’ils vivent si longtemps, et ça se peut bien, il faudrait être là et en marquer un au nid. Seulement quand on vient au monde on n’a pas toujours un corbeau sous la main et puis on n’y pense guère, tu sais, sans compter qu’il n’y a pas beaucoup de types qui viennent à cet âge-là.

– Parlez plus de ces bêtes-là, demanda Camus, moi je crois quand même que ça porte malheur.

– Faut pas être « superticieux », Camus. C’était bon pour les gens du vieux temps, maintenant on est civilisé, y a la science…

Et l’on continua à marcher, tandis que La Crique interrompait sa phrase et l’éloge des temps modernes pour éviter la caresse brusque d’une branche basse qu’avait déplacée le passage de Lebrac.

À la sortie de la forêt on obliqua vers la droite pour gagner les carrières.

– Les autres ne nous ont pas vus, remarqua Lebrac. Personne ne sait qu’on est venu. Ah ! notre cabane est vraiment bien cachée !

On fit chorus. Ce sujet était inépuisable.

– C’est moi « que je l’ai trouvée » ! hein ! rappela La Crique, riant d’un large rire triomphant malgré son œil au beurre noir.

– Entrons, coupa Lebrac.

Un cri de stupéfaction et d’horreur jaillit simultanément des quatre poitrines, un cri épouvantable, déchirant, où il y avait de l’angoisse, de la terreur et de la rage.

La cabane était dévastée, pillée, ravagée, anéantie.

Des gens étaient venus là, des ennemis, les Velrans assurément ! Le trésor avait disparu, les armes étaient cassées ou dérobées, la table arrachée, le foyer démoli, les bancs renversés, la mousse et les feuilles brûlées, les images déchirées, le miroir brisé, l’arrosoir cabossé et percé, le toit défoncé et le balai, suprême insulte, le vieux balai dérobé au stock de l’école, plus dépaillé et plus sale que jamais, dérisoirement planté en terre au milieu de ce désordre, comme un témoin vivant du désastre et de l’ironie des pillards.

À chaque découverte, c’étaient de nouveaux cris de rage, et des vociférations, et des blasphèmes, et des serments de vengeance.

On avait démoli les casseroles et… souillé les pommes de terre !

C’étaient sûrement les Velrans qui avaient fait le coup : La Crique, avec son intuitive finesse et sa logique habituelle, le prouva incontinent.

– Voyons, un homme de Longeverne qui aurait trouvé par aventure la cabane n’aurait fait qu’en rire ; il en aurait jasé au village et on l’aurait su ; un étranger n’avait rien à prendre là et s’en serait fichu ; Bédouin, lui, était bien trop nouille pour trouver tout seul une cache pareille et d’ailleurs, depuis sa dernière soulographie, il ne se hasardait plus en rase campagne et, comme un sage, cultivait et rentrait les légumes et les fruits de son jardin.

Restaient donc les Velrans.

– Quand ? La veille parbleu ! puisque le jeudi soir tout était intact et qu’aujourd’hui il leur aurait été impossible de trouver après quatre heures le temps matériel nécessaire pour perpétrer un pareil saccage, à moins toutefois qu’ils ne fussent venus le matin, mais ils étaient bien trop froussards pour oser friper une classe !

– Ah ! si nous étions au moins venus hier, se lamentait Lebrac. Dire que j’y ai pensé ! Car enfin ils n’ont pas pu tous venir, il y en avait trop d’éclopés parmi eux, je le sais bien, peut-être, moi, comme ils étaient arrangés : ils étaient sûrement plus mal foutus que nous encore. Ah ! si on leur était tombé dessus. Bon Dieu de nom de Dieu ! je les étranglais !

– Cochons ! canailles ! bandits !

– C’est tout de même lâche, vous savez, ce qu’ils ont fait là, jugea Camus.

– Et nous en sommes des propres pour nous rebattre !

– Il faudra trouver leur cabane aussi, nous, reprit Lebrac ; il n’y a plus que ça, parbleu, plus rien que ça !

– Oui, mais quand ? Après quatre heures, ils viendront faire le guet à la lisière, il n’y a que pendant la classe qu’on pourrait chercher, mais faudrait la gouepper87 au moins huit jours de suite « passe que » il ne faut guère compter qu’on tombera dessus le premier matin. Qu’est-ce qui veut oser faire ce coup-là pour recevoir une tatouille carabinée de son père et attraper un mois de retenue du maître d’école ?

– Il n’y a que Gambette !

– Mais comment ont-ils bien pu la trouver, les salauds ? Une cabane si bien cachée, que personne ne connaissait et où ils ne nous avaient jamais vus venir !

– C’est pas possible ! on leur a dit !

– Tu crois ? Mais qui ? il n’y a que nous qui sachions où elle est ! Il y aurait donc un traître ?

– Un traître ! ruminait La Crique. – Puis se frappant le front sans souci de son œil, illuminé malgré son bandeau d’une pensée subite :

– Oui ! là ! nom de Dieu ! rugit-il, oui, il y a un traître et je le connais, le salaud, je sais qui c’est ! Ah, je vois tout, je devine tout maintenant, le dégoûtant, le Judas, le pourri !

– Qui ? interrogea Camus.

– Qui ? reprirent les deux autres.

– Bacaillé ! pardi !

– Le bancal ! Tu crois ?

– J’en suis sûr. Écoutez-moi :

« Jeudi, il n’était pas avec nous, il est allé avec son père à la foire à Baume, hein ? vous vous souvenez ? Rappelez-vous bien maintenant la gueule qu’il faisait en rentrant : il avait l’air de nous narguer, de se fout’ de nous, parfaitement ! Eh bien, en revenant de Baume il est passé par Velrans avec son père ; ils étaient un peu éméchés, ils se sont arrêtés chez quelqu’un là-bas, je ne sais pas chez qui, mais je parierais tout ce qu’on voudrait que c’est comme ça ; peut-être bien même qu’il s’en est revenu avec des Velrans et alors il leur z’y a dit sûrement, il leur z’y a dit ousqu’était not’cabane.

« Alors l’autre qui n’était pas éclopé s’est amené hier ici avec les moins malades ; et voilà, parbleu, voilà !

– Le cochon ! le traître ! la crapule ! mâchonnait Lebrac ; si c’est vrai, bon Dieu ! gare à sa peau ! je le saigne !

– Si c’est vrai ? Mais c’est sûr comme un et un font « deusse », comme je m’appelle La Crique et que j’ai l’œil noir comme un cul de marmite, pardine !

– Faut le démasquer, alors ! conclut Tintin.

– Allons-nous-en, il n’y a plus rien à faire ici, ça me retourne les sangs et ça me chavire le cœur de voir ça, gémit Camus. On causera bien en s’en allant et il ne faut pas surtout qu’on se doute que nous sommes venus aujourd’hui.

– C’est demain dimanche, reprit-il, on le démasquera bien, on le fera avouer, et alors…

Camus n’acheva pas. Mais son poing fermé, brandi vers le ciel, complétait énergiquement sa pensée.

Et par le même chemin qu’ils étaient venus, ils rentrèrent au village après avoir, d’un commun accord, pris de sévères dispositions pour le lendemain.


CHAPITRE VIII.

le traître châtié


Le trouble de mon âme étant sans guérison,

Le vœu de la vengeance est un vœu légitime.

malherbe (Sur la mort de son fils).


— Si on allait faire un tour à la cabane ? proposa insidieusement La Crique, le dimanche après vêpres, quand tous ses camarades furent réunis, sous l’auvent de l’abreuvoir, autour du général.

Bacaillé frémit de joie sans se douter le moins du monde qu’il était observé discrètement.

Au reste, à part les quatre chefs qui avaient pris part à la promenade de la veille, nul, pas même les Gibus, ni Gambette, ne se doutait de l’état dans lequel se trouvait la cabane.

— Faudra pas se battre aujourd’hui, conseilla Camus, allons-y par la vie à Donzé.

On acquiesça à ces propositions diverses et la petite armée, babillante, gaie et sans penser à mal, s’achemina vers la forteresse.

Lebrac, selon son habitude, tenait la tête ; Tintin, au milieu de la colonne et sans avoir l’air de penser à rien, marchait à hauteur de Bacaillé sur qui il ne jetait même pas les yeux ; à l’arrière-garde, fermant la marche et ne perdant point de vue l’accusé, venaient La Crique et Camus dont les blessures étaient en bonne voie de guérison.

Bacaillé était visiblement agité de pensées complexes, car il ne savait rien au juste de ce qu’avaient fait les Velrans : qu’allait-on trouver à la cabane ? Quelle gueule feraient Lebrac et Camus et les autres si…

Il les regardait de temps à autre à la dérobée, et ses yeux pétillaient malgré lui de malice contenue, de joie refrénée et aussi d’un léger sentiment de crainte.

Et s’ils allaient se douter ! Mais comment pourraient-ils savoir et surtout prouver ?

On avançait dans le sentier du bois. Et La Crique penché vers le grimpeur lui disait :

– Hein, Camus, tes corbeaux d’hier, tu te souviens… j’aurais jamais cru. C’est tout de même vrai que ça porte malheur quelquefois ces bêtes-là.

– Demande voir à Bacaillé, riposta Camus, qui, par un inexplicable revirement, redevenait sceptique, que, demande-z’y voir s’il en a vu ce matin, des corbeaux. Il ne se doute guère que nous savons et ne sait pas ce qui l’attend. Regarde-le, mais regarde-le donc un peu ce salaud-là !

— Crois-tu qu’il a du toupet ? Oh ! il se croit bien sûr et bien tranquille !

— Tu sais, faut pas le laisser échapper !

— Penses-tu, un bancal comme ça !

— Oh ! mais il court bien tout de même, ce sauteré-là[3] !

À l’autre extrémité de la colonne, on entendait Boulot qui disait :

— Ce que je ne comprends pas, c’est qu’ils reviennent encore après les tatouilles qu’on leur z’y a foutues !

— Pour moi, répondait Lebrac, ils doivent avoir une cache, eux aussi ; vous avez bien vu que pour la culotte de Tintin ils n’avaient plus de triques en sortant du bois.

— Oui, ils ont sûrement une cabane comme nous, concluait Tigibus.

Bacaillé, à cette affirmation, eut un ricanement muet qui n’échappa point à Tintin pas plus qu’à La Crique ni à Camus.

— Eh bien ! es-tu sûr maintenant ? fit La Crique.

— Oui ! répondit l’autre. Ah ! la crapule ! Faudra bien qu’il avoue !

On sortait du bois, on allait arriver, on s’engageait dans les chemins creux.

— Ah ! nom de Dieu ! s’exclama Lebrac s’arrêtant, et, ainsi que c’était convenu, jouant la rage et la surprise, comme s’il eût tout ignoré.

Il y eut un vacarme effroyable de cris et de bousculades pour voir plus vite, et ce fut bientôt un concert farouche de malédictions.

— Bon Dieu de bon Dieu ! c’est-y possible !

— Cochons de cochons !

— Qui est-ce qui a bien pu faire ça ?

— Le trésor ?

— Rien, pus rien ! râlait Grangibus.

— Et notre toit, et nos sabres, not’arrosoir, nos images, le lit, la glace, la table !

— Le balai ?

— C’est les Velrans !

— Pour sûr ! qui ça serait-il ?

— Peut-on savoir, hasarda Bacaillé, pour dire quelque chose lui aussi.

Tous étaient entrés derrière le chef. Seuls, Camus et La Crique, sombres et silencieux, leur trique au poing, comme le Chéroub au seuil du paradis perdu, gardaient la porte.

Lebrac laissa ses soldats se plaindre, se lamenter et hurler ainsi que des chiens qui sentent la mort. Lui, comme écrasé, s’assit à terre, au fond, sur les pierres qui avaient contenu le trésor, et, la tête dans les mains, sembla s’abandonner à son désespoir.

Personne ne songeait à sortir : on criait, on menaçait ; puis l’effervescence de cris se calma et cette grande colère bruyante et vaine fit place à la prostration qui suit les irréparables désastres.

Camus et La Crique gardaient toujours la porte.

Enfin Lebrac, relevant la tête et se redressant, montra sa figure ravagée et ses traits crispés.

— C’est pas possible, rugit-il, que les Velrans aient fait ça tout seul ; non, c’est pas possible qu’ils aient réussi à trouver not’cabane sans qu’on leur ait enseigné où elle était ! C’est pas possible, on leur a dit !

Il y a un traître ici !

Et son accusation proférée tomba dans le grand silence comme un coup de fouet cinglant sur un troupeau désemparé.

Les yeux s’écarquillèrent et papillotèrent. Un silence plus lourd plana.

— Un traître ! reprirent en écho lointain et affaibli quelques voix, comme si c’eût été monstrueux et impossible.

— Un traître ! oui ! tonna derechef Lebrac. Il y a un traître et je le connais.

— Il est ici, glapit La Crique, brandissant son épieu d’un geste exterminateur.

— Regardez et vous le verrez, le traître ! reprit Lebrac, fixant Bacaillé de ses yeux de loup.

— C’est pas vrai ; c’est pas vrai ! balbutia le bancal qui rougissait, blêmissait, verdissait, tremblait devant cette accusation muette comme toute une frondaison de bouleau et chancelait sur ses jambes.

— Vous voyez bien qu’il se dénonce tout seul, le traître. Le traître, c’est Bacaillé ! là, le voyez-vous ?

— Judas ! va, hurla Gambette, terriblement ému, tandis que Grangibus, frémissant, lui posait la griffe sur l’épaule et le secouait comme un prunier.

— C’est pas vrai, c’est pas vrai ! protestait de nouveau Bacaillé ; quand est-ce que j’aurais pu leur dire, moi, je ne les vois pas, les Velrans, je ne les connais pas !

— Silence, menteur ! coupa le chef, nous savons tout. Jeudi la cabane était intacte, c’est vendredi qu’on l’a sacquée, puisqu’hier elle y était déjà. Allez, dites-le, ceux qui sont venus hier soir avec moi !

— Nous le jurons, firent ensemble Camus, Tintin et La Crique, levant la main droite préalablement mouillée de salive et crachant par terre, serment solennel.

— Et tu vas dire, canaille, ou je t’étrangle, t’entends ! tu vas avouer à qui tu l’as dit jeudi en revenant de Baume !

C’est jeudi que t’as vendu tes frères !

Une secouée brutale rappela à Bacaillé ahuri sa situation terrible.

— C’est pas vrai, na ! continua-t-il à nier, et j’veux m’en aller puisque c’est comme ça.

— On ne passe pas, grogna La Crique, levant son bâton.

— Lâches ! vous êtes des lâches ! riposta Bacaillé.

— Canaille ! gibier de bagne ! beugla Camus ; il nous trahit, il nous fait voler et il nous insulte encore par-dessus le marché !

— Liez-le, ordonna Lebrac d’un ton sec.

Et, avant que la chose fût faite, il se saisit du prisonnier et le calotta vigoureusement.

— La Crique, interrogea-t-il ensuite, d’un air grave, toi qui connais ton histoire de France, dis-nous un peu comment on s’y prenait au bon vieux temps pour faire avouer leurs crimes aux coupables ?

— On leur « roustissait » les doigts de pied.

— Déchaussez le traître, alors, et allumez du feu.

Bacaillé se débattait.

— Oh ! tu as beau faire, prévint le chef, tu n’échapperas pas ; avoueras-tu, canaille ?

Une fumée épaisse et blanche montait déjà d’un amas de mousse et de feuilles sèches.

— Oui, fit l’autre affolé, oui !

Et le bancal, toujours maintenu par des ficelles et des mouchoirs roulés en forme de lien, au milieu du cercle menaçant et furibond des guerriers de Longeverne, avoua par petites phrases qu’il était en effet revenu de Baume avec Boguet de Velrans et le père d’icelui, qu’ils s’étaient arrêtés chez eux, là-bas, pour boire un litre et une goutte, et qu’il avait, étant saoul, raconté, sans croire mal faire, où se trouvait la cabane de Longeverne.

— C’est pas la peine d’essayer de nous monter le cou, tu sais, coupa La Crique, j’ai bien vu la gueule que tu faisais en rentrant de Baume, tu savais bien ce que tu disais ; et en venant ici tout à l’heure, nous t’avons bien vu aussi. Tu savais !

— Tout ça, « c’est passe que tu bisques » de ce que la Tavie aime mieux Camus. Elle a sûrement raison de se foutre de ta gueule ! Mais est-ce qu’on t’avait fait du mal après l’affaire de vendredi ? Est-ce qu’on t’a seulement empêché de revenir te battre avec nous ? Pourquoi alors que tu te venges aussi salement ! T’as pas « d’escuses » !

— Voilà, conclut Lebrac, serrez les nœuds. On va le juger.

Un grand silence tomba.

Camus et La Crique, geôliers sinistres, barraient toujours le seuil. Une houle de poings se tendaient vers Bacaillé. Comprenant qu’il n’avait pas de pitié à attendre des geôliers et sentant venir l’heure des expiations suprêmes, il eut une révolte désespérée et terrible et essaya de ruer, de se débattre et de mordre.

Mais Gambette et les Gibus, qui avaient assumé le rôle de garde-chiourme, étaient des gars solides et râblés, et on ne le leur faisait pas comme ça, d’autant que la colère, une colère folle qui leur faisait les oreilles rouges, décuplait encore leurs forces.

Les poignets de Bacaillé, serrés dans des étaux de fer, devinrent bleus, ses jambes furent en un clin d’œil ligotées plus étroitement encore et on le jeta comme un paquet de chiffons au milieu de la cabane, sous le trou du toit, défoncé, du toit si solide que, malgré tous leurs efforts, les Velrans ne l’avaient pu crever qu’en un seul endroit.

Lebrac en chef parla :

— La cabane, dit-il, est foutue ; on connaît notre cache ; tout est à refaire ; mais ça ce n’est rien : il y a le trésor qui a disparu, il y a l’honneur qui est atteint.

L’honneur on le redressera, on sait ce que valent nos poings, mais le trésor… le trésor valait bien cent sous !

Bacaillé, continua-t-il gravement, tu es complice des voleurs, tu es un voleur, tu nous a volé cent sous ; as-tu un écu de cinq livres à nous rendre ?

La question était de pure forme et Lebrac ne l’ignorait pas. Qui est-ce qui avait jamais eu cent sous à soi, cent sous ignorés des parents et sur lesquels ces derniers ne pussent avoir à toute heure droit de haute main ?

Personne !

— J’ai trois sous, gémit Bacaillé.

— Fous-toi-les « quéque » part tes trois sous ! rugit Gambette.

— Messieurs, reprit Lebrac, solennel, voici un traître et nous allons le juger et l’exécuter sans rémission.

— Sans haine et sans crainte, redressa La Crique, qui se remémorait des lambeaux de phrases d’instruction civique.

— Il a avoué qu’il était coupable, mais il a avoué parce qu’il ne pouvait pas faire autrement et que nous connaissions son crime. Quel supplice doit-on lui faire subir ?

— Le saigner ! rugirent dix voix.

— Le pendre ! beuglèrent dix autres.

— Le châtrer ! grondèrent quelques-unes.

— Lui couper la langue !

— On va d’abord, interrompit le chef, plus prudent et gardant inconsciemment, malgré sa colère, une plus saine idée des choses et des conséquences de leur acte, on va d’abord lui nettoyer tous ses boutons pour reconstituer un noyau de trésor et remplacer en partie celui qui nous a été volé par ses amis les Velrans.

— Mes habits du dimanche ? sursauta le prisonnier.

J’veux pas, j’veux pas ! je l’dirai à nos gens[4] !

— Chante toujours, mon petit, tu nous amuses ; mais tu sais, tu n’as qu’à recommencer à cafarder pour voir un peu, et j’te préviens que si tu brailles trop fort ici on te la boucle, ta gueule, avec ton « tire-jus », comme on a fait à l’Aztec des Gués.

Comme ces menaces ne décidaient point Bacaillé à se taire, on le bâillonna et on fit sauter tous ses boutons.

— Ce n’est pas tout ça, n. d. D., reprit La Crique, si on ne fait que ça à un traître, c’est vraiment pas la peine ! Un traître !… c’est un traître ! n. d. D. et ça n’a pas le droit de vivre !

— On va le fouetter, proposa Grangibus, chacun son coup puisqu’il nous a fait du mal à tertous.

On ligota de nouveau Bacaillé nu sur les planches de la table démolie.

— Commencez ! ordonna Lebrac.

Un à un, la baguette de coudre à la main, les quarante Longevernes défilèrent devant Bacaillé, qui, sous leurs coups, hurlait à fendre le roc, et ils lui sur le dos, sur les reins, sur les cuisses, sur tout le corps en signe de mépris et de dégoût.

Durant ce temps une dizaine de guerriers, sous la conduite de La Crique, étaient sortis avec les habits du condamné.

Ils revinrent quand finissait l’opération et Bacaillé, débâillonné et délié, reçut au bout de longs bâtons les diverses pièces de son habillement veuves de boutons qui avaient été de plus largement compissées et abondamment souillées d’autre façon encore par les justiciers de Longeverne.

– Va te faire recoudre ça par les Velrans ! lui conseilla-t-on pour finir.


CHAPITRE IX

tragiques rentrées


Les sanglots des martyrs et des suppliciés

Sont une symphonie enivrante sans doute…

ch. baudelaire (Les Fleurs du Mal).


Bacaillé, dépêtré de ses liens, les fesses en sang, la face congestionnée, les yeux révulsés d’horreur, reçut en pleine figure les paquets malodorants qu’étaient ses habits, cependant que toute l’armée, suivant ses chefs, l’abandonnait à son sort et quittait dignement la cabane pour aller un peu plus loin, dans un endroit désert et caché, se concerter sur ce qu’il convenait de faire en si pressante et pénible occurrence.

Pas un ne se demandait ce qu’il allait advenir du traître démasqué, châtié, fessé, déshonoré, empuanti. Ça, c’était son affaire, il n’avait que ce qu’il méritait et tout juste encore. Des râles et des hoquets de de rage, des sanglots d’un homme qu’on assassine parvenaient bien jusqu’à leurs oreilles, ils ne s’en soucièrent point.

Bientôt, par degrés, l’autre reprenant conscience et se sauvant à toute allure, les sanglots et les cris et les hurlements diminuèrent et l’on n’entendit plus rien.

Alors Lebrac commanda.

— Il faut aller prendre à la cabane tout ce qui peut servir encore et aller le cacher ailleurs en attendant.

À deux cents mètres de là, dans le taillis, une petite excavation, insuffisante pour remplacer celle que l’on venait de perdre par le crime de Bacaillé, pouvait, faute de mieux, abriter momentanément les débris de ce qui avait été le palais de gloire de l’armée de Longeverne.

— Il faut tout apporter, ici, décida-t-il. Et immédiatement la majeure partie de la troupe s’occupa à ce travail.

— Fichez aussi le mur en bas, compléta-t-il, enlevez le toit et murez la provision de bois ; il faut qu’on ne voie plus rien de rien.

Les ordres étant donnés, pendant que les soldats vaquaient à ces corvées réglementaires et pressées, il conféra avec les autres chefs : Camus, La Crique, Tintin, Boulot, Grangibus et Gambette.

Ce fut une conférence longue et mystérieuse.

L’avenir et le présent y furent confrontés au passé, non sans regrets et sans plaintes, et surtout l’on agita la question de reconquérir le trésor.

Ce trésor était sûrement dans la cabane des Velrans et la cabane était dans le bois ; mais comment le trouver et surtout quand pourrait-on le chercher ?

Il n’y avait que Gambette habitant sur la Côte et quelquefois Grangibus occupé au moulin qui pouvaient invoquer des motifs plausibles d’absence sans courir le risque d’un contrôle immédiat et sérieux.

Gambette n’hésita pas.

– Je gouepperai[5] l’école tant qu’il faudra ; je battrai le bois en long, en large, en haut, en travers, j’en laisserai pas un pouce d’inesqueploré[6], tant que j’aurai pas démoli leur cabane et repris notre sac. Grangibus déclara que, toutes les fois qu’il pourrait se joindre à lui, il le trouverait à la carrière à Pepiot, une demi-heure environ avant l’entrée en classe.

Dès que la traque de Gambette aurait abouti et qu’on aurait reconquis le trésor, on rebâtirait la cabane sur un emplacement qu’on déterminerait plus tard, après les recherches les plus précieuses.

Pour l’heure, on se contenterait de protéger jusqu’au contour des Menelots et à la marnière de Jean-Baptiste le retour au Vernois des Gibus.

Le transport des matériaux était achevé ; les guerriers vinrent se grouper autour des chefs.

Lebrac, au nom du Conseil, annonça gravement que la guerre à la Saute était suspendue jusqu’à une date prochaine qu’on fixerait de façon précise dès qu’on aurait retrouvé ce qu’il fallait.

Le Conseil, prudent, gardait en effet pour lui le secret de ses grandes décisions.

On effaça aussi bien que possible les traces qui menaient de l’ancienne cabane à la nouvelle réserve, après quoi, le soleil baissant, on se résolut à regagner le village sans se douter qu’à cette heure il était en pleine révolution.

Les conscrits qui jouaient aux quilles, les hommes qui buvaient leur litre à l’auberge de Fricot, les commères allant faire la causette avec la voisine, les grandes filles s’exerçant à la broderie ou au crochet derrière les rideaux de la fenêtre, toute la population de Longeverne, se récréant ou se reposant, fut tout d’un coup attirée, aspirée devrait-on dire, au milieu de la rue, par des cris épouvantables, par les râles qui n’avaient plus rien d’humain d’un malheureux qui est à bout, qui va tomber, rendre l’âme, et chacun, les yeux arrondis d’angoisse, se demandait ce qu’il y avait.

Et voilà que l’on vit surgir du « traje » des Cheminées, bancalant plus que jamais et courant et hurlant autant qu’on peut hurler, Bacaillé tout nu ou presque, car il n’avait sur son dos que sa chemise et aux pieds des souliers sans cordons. Il tenait sur ses bras deux paquets d’habits et il sentait, il empoisonnait plus que trente-six charognes en train de pourrir.

Les premiers qui accoururent à sa rencontre reculèrent en se bouchant le nez, puis, un peu aguerris, se rapprochèrent tout de même, complètement ahuris, interrogeant :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Bacaillé avait les fesses rouges de sang, des rigoles de crachat lui descendaient le long des cuisses, ses yeux chavirés n’avaient plus de larmes, ses cheveux étaient tout droits et agglutinés comme les poils d’un hérisson, et il tremblait comme une feuille morte qui va se détacher de son rameau et s’envoler au vent.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Bacaillé ne pouvait rien dire : il hoquetait, râlait, se tordait, hochait la tête, se laissait aller. Son père et sa mère accourus l’emportèrent à la maison à demi évanoui, cependant que tout le village intrigué les suivait.

On pansa les fesses de Bacaillé, on le débarbouilla, on mit tremper ses habits dans une seille à la remise, on le coucha, on lui chauffa des briques, des cruchons, des bouillottes ; on lui fit boire du du thé, du café, des grogs et, toujours hoquetant, il se calma un peu et baissa les paupières.

Un quart d’heure après, un peu remis, il rouvrait les yeux et racontait à ses parents, ainsi qu’aux nombreuses femmes qui entouraient sa couche, tout ce qui venait de se passer à la cabane, en omettant toutefois soigneusement de spécifier les motifs qui lui avaient valu ce traitement barbare, c’est-à-dire sa trahison.

Il dit tout le reste : il vendit tous les secrets de l’armée de Longeverne, il narra les escapades à la Saute et les batailles, il confessa les boutons chipés et la contribution de guerre, il dévoila tous les trucs de Lebrac, dénonça tous ses conseils ; il chargea Camus autant qu’il put ; il dit les planches dérobées, les clous soustraits, les outils empruntés et la noce, la goutte, le vin, les pommes et le sucre volés, les chants obscènes, la dégueulade au retour, et les farces à Bédouin et le culottage de saint Joseph avec les dépouilles de l’Aztec des Gués, tout, tout, tout ; il se dégonfla, se vida, se vengea et s’endormit là-dessus avec la fièvre et le cauchemar.

Marchant sur la pointe des pieds, une à une ou par petits groupes, s’arrêtant de temps à autre pour jeter un coup d’œil sur l’intéressant malade, les visiteuses se retirèrent. Mais elles s’attendirent au seuil de la porte, et, toutes réunies, conférèrent, s’animèrent, s’excitèrent, se montèrent jusqu’à la fureur folle : œufs volés, boutons raflés, clous chipés, sans compter ce qu’on ne savait pas, et bientôt pas un chat dans le village — si toutefois ces gracieux animaux eurent le mauvais goût de prêter l’oreille aux discours de leurs patronnes — n’ignora un mot de la terrible affaire.

— Les gredins ! les gouillands ! les gouapes ! les voyous ! les saligauds !

— Attendez un peu qu’il rentre, j’vais le soigner, le mien !

— J’vais lui servir quéque chose aussi, au nôtre !

— Si c’est permis, des gamins de leur âge !

— Y a pus d’enfants, voyez-vous !

— Moi, c’est son père qui va lui en foutre !

— Attendez seulement qu’ils reviennent !

Le fait est qu’ils ne paraissaient point autrement pressés de rentrer, les gars de Longeverne, et ils l’auraient été bien moins encore s’ils avaient pu se douter de l’état de surexcitation dans lequel le retour et les révélations de Bacaillé avaient mis les auteurs de leurs jours.

— Vous ne les avez pas encore revus ?

— Non ! quelles sottises peuvent-ils bien être encore en train de faire ?

Les pères venaient de rentrer pour arranger les bêtes, leur donner à manger, les mener boire et renouveler la litière. Ils criaient moins que leurs épouses, mais ils avaient les traits crispés et durcis.

Le père Bacaillé avait parlé de maladie, procès, dommages-intérêts, et, dame ! quand il était question de leur faire desserrer les cordons de la bourse, cela n’allait point ; aussi promettaient-ils intérieurement, et même à haute voix, de fabuleuses raclées à leurs rejetons.

— Les voici, annonça la mère Camus, du haut de sa levée de grange, la main en abat-jour sur les yeux.

Et, en effet, presque aussitôt, se poursuivant et discutant comme à l’ordinaire, les gamins du village apparurent dans le chemin près de la fontaine.

— File chez nous, tout de suite, commanda sèchement à son fils le père Tintin, qui abreuvait ses bêtes.

Lebrac, ajouta-t-il, et toi aussi, Camus, y a ton père qui t’a déjà appelé trois fois.

— Ah bien ! on y va alors, répondirent nonchalamment les deux chefs.

Et bientôt, de tous les coins, sur tous les seuils, on vit surgir des mamans ou des papas hélant à haute voix leur fils et le priant de rentrer immédiatement.

Les Gibus et Gambette, presque instantanément abandonnés, se résolurent, puisqu’il en était ainsi, à regagner également leurs domiciles respectifs ; mais Gambette, en montant la côte, et les Gibus, la dernière bicoque dépassée, s’arrêtèrent court.

De toutes les maisons du village, des cris, des hurlements, des vociférations, des râles, mêlés à des coups de pieds claquant, à des coups de poings sonnant, à des tonnerres de chaises et de meubles s’écroulant, se mariaient à des jappements épouvantés de chiens se sauvant, de chats faisant claquer les chatières pour le plus effroyable charivari qu’oreille humaine pût rêver.

On eût dit que partout à la fois on s’égorgeait.

Gambette, le cœur serré, immobile, écoutait.

C’étaient… oui, c’étaient bien les voix de ses amis : c’étaient les rugissements de Lebrac, les cris de putois de La Crique, les meuglements de Camus, les hurlements de Tintin, les piaillements de Boulot, les pleurs des autres et leurs grincements de dents : on les battait, on les rossait, on les étrillait, on les assommait !

Qu’est-ce que ça pouvait bien signifier ?

Et il revint par derrière, à travers les vergers, n’osant repasser devant chez Léon, le buraliste, où quelques célibataires endurcis, fumant leur bouffarde, jugeaient des coups d’après les cris et discutaient avec ironie sur la vigueur comparée des poignes paternelles.

Il aperçut les deux Gibus, arrêtés, aux aussi, comme des lièvres qui écoutent la chasse, l’œil rond et les cheveux hérissés…

— Entends-tu ? entendez-vous ?

— Ils les éreintent ! Pourquoi ?

— Bacaillé !… fit Grangibus, c’est à cause de Bacaillé, je parierais ! Oui, il est rentré tout à l’heure au village, peut-être tel qu’on l’avait laissé, avec ses habits pleins de merde et il a dû recafarder !

— Peut-être qu’il a tout raconté, le salaud !

— Alors, nous aussi, quand les vieux le sauront, on va recevoir la danse !

— S’il n’a pas dit nos noms et qu’on en parle chez nous, on dira qu’on n’y était pas.

— Écoute ! écoute !…

Une bordée de sanglots et de râles et de cris et d’injures et de menaces s’évadait de chaque maison, montait, se mêlait, emplissait la rue pour une effarante cacophonie, un sabbat infernal, un vrai concert de damnés.

Toute l’armée de Longeverne, du général au plus humble soldat, du plus grand au plus petit, du plus malin au moins dégourdi, tous recevaient la pile et les paternels y allaient sans se retenir (la question d’argent ayant été évoquée), à grands coups de poings et de pieds, de souliers et de sabots, de martinets et de triques ; et les mères s’en mêlaient elles aussi, farouches, impitoyables sur les questions de gros sous, tandis que les sœurs, navrées et un peu complices, pleuraient, se lamentaient et suppliaient qu’on ne tuât pas pour si peu leur pauvre petit frère.

La Marie Tintin voulut intervenir directement. Elle reçut de sa mère une paire de gifles lancées à toute volée avec cette menace :

— Toi, petite garce, mêle-toi de ce qui te regarde, et que j’entende dire encore par les voisines que tu fricotes avec ce jeune gouilland de Lebrac, je veux t’apprendre ce qui est de ton âge.

La Marie voulut lui répliquer : une nouvelle paire de claques du père lui en coupa l’envie et elle s’en fut pleurer silencieusement dans un coin.

Et Gambette et les Gibus, épouvantés, s’en furent aussi, chacun de leur côté, après avoir convenu que Grangibus irait en classe le lendemain matin pour avoir des renseignements sur ce qui s’était passé et qu’il accompagnerait le mardi Gambette à la Saute dans sa recherche de la cabane des Velrans pour lui raconter comment tout ça avait tourné.


CHAPITRE X

dernières paroles


Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !
victor hugo (Les Châtiments).


Sous la pression de la poigne toute-puissante et des irrésistibles arguments que sont des coups de pied au cul bien appliqués, une promesse, un serment avaient été arrachés à presque tous les guerriers de Longeverne : la promesse de ne plus se battre avec les Velrans, le serment de ne plus détourner à l’avenir ni boutons, ni clous, ni planches, ni œufs, ni sous au détriment du ménage.

Seuls les Gibus et Gambette, habitant des métairies éloignées du centre, avaient momentanément échappé à la sauce ; quant à Lebrac, plus têtu qu’une demi-douzaine de mules, il n’avait rien voulu avouer ni sous la menace, ni sous la trique. Il n’avait rien promis, ni juré ; il était resté muet comme une carpe, c’est-à-dire qu’il n’avait pas proféré, durant la bastonnade furieuse qu’il reçut, de sons humainement articulés ; mais, par contre, il s’était copieusement rattrapé en beuglements, en rugissements, en hennissements, en hurlements qui auraient pu rendre jaloux tous les animaux sauvages de la création.

Et naturellement tous les jeunes Longevernois se couchèrent ce soir-là sans souper ou bien eurent pour toute pitance, avec le morceau de pain sec, la permission d’aller boire un coup à l’arrosoir ou au bassin[7].

On leur défendit le lendemain de s’amuser avant la classe, on leur ordonna de rentrer immédiatement après onze et quatre heures ; interdiction aussi de parler aux camarades, recommandation au père Simon de donner des devoirs supplémentaires et des leçons itou, de veiller à l’isolement, de punir dur et de doubler chaque fois qu’un audacieux oserait troubler le silence et enfreindre la défense générale donnée de concert par tous les chefs de famille.

À huit heures moins cinq minutes on les lâcha.

Les Gibus, arrivant, voulurent interpeller Tintin, qui filait sous les yeux de son père, Tintin, les yeux rouges et les épaules renfoncées, qui eut en les entendant, un regard affolé et se tut obstinément comme si le chat lui eût mangé la langue. Ils n’eurent pas plus de succès auprès de Boulot.

Décidément, ça devenait grave.

Tous les pères étaient sur le seuil de leur porte. Camus fut aussi muet que Tintin, et La Crique eut un geste d’épaules qui en disait long, très long.

Grangibus pensait se rattraper dans la cour de l’école. Mais le père Simon ne leur permit pas d’y entrer.

En arrêt devant la porte, il les parquait par deux dès leur arrivée avec défense d’ouvrir la bouche.

Grangibus regretta amèrement de n’avoir pas suivi son impulsion première qui lui commandait d’accompagner Gambette dans ses recherches et d’avoir laissé à son frère le soin de les renseigner.

On entra.

Le maître, du haut de sa chaire, droit et sévère, sa règle d’ébène à la main, commença par flétrir en termes énergiques leur conduite sauvage de la veille, indigne de citoyens civilisés, vivant en République dont la devise était : liberté, égalité, fraternité !

Il les compara ensuite aux êtres apparemment les plus horrifiques et les plus dégradés de la création : aux apaches, aux anthropophages, aux ilotes antiques, aux singes de Sumatra et de l’Afrique équatoriale, aux tigres, aux loups, aux indigènes de Bornéo, aux Bachi-bouzouks, aux Barbares des temps jadis, et, c’était le plus grave, comme conclusion à ce discours, déclara qu’il ne tolérerait pas un mot, que le premier geste de communication qu’il surprendrait soit en classe, soit en récréation vaudrait, à son auteur, trente jours de retenue et dix pages, par soir, d’histoire de France ou de géographie à copier et à réciter.

Ce fut une classe morne pour tous ; on n’entendait que le bruit crissant des plumes mordant rageusement le papier, quelques claquements de sabots, le frottement léger et étouffé des pupitres levés avec prudence, et, quand venait l’heure des leçons, la voix rogue du père Simon et le récitatif hésitant et timide de l’interrogé.

Les Gibus pourtant auraient bien voulu être fixés, car l’appréhension de la raclée, comme une épée de Damoclès, pendait toujours sur leur destin.

À la fin, Grangibus, par l’intermédiaire de ses voisins et avec d’infinies précautions, fit passer à Lebrac un court billet interrogateur.

Lebrac, par le même truchement, réussit à lui répondre, à lui narrer en quelques phrases poignantes la situation, et lui indiquer en quelques mots concis la conduite à tenir.

« Bacaillé oli avèque la fiaivre, sai dès manier. Hi la tout vandu lamaiche. Tout le monde a aité rocé. Défence de cosé ou bien nouvaile danse, sairman de pas recommencé, mais on çanfou, les Velrant repaieron tou. Rechaircher le tréssor quand même. »

Grangibus en savait assez. Il était inutile de s’exposer davantage.

L’après-midi même, il fripait la classe et filait rejoindre Gambette, tandis que son frère l’excusait auprès du maître en disant que Narcisse, le domestique, s’étant fait mal au bras, son frère le remplaçait momentanément au travail du moulin.

Le mardi et le mercredi furent, comme le lundi, des jours mornes et studieux. Les leçons étaient sues imperturbablement et les devoirs soignés, fignolés et parachevés.

On n’essaya pas d’enfreindre les ordres, c’était trop grave, on fit comme les chats, patte douce, on eut l’air soumis.

Tigibus, tous les jours, passait le même billet à Lebrac :

— Rien !

Le vendredi, la surveillance un peu se relâcha : ils étaient si sages et sans doute si bien corrigés, totalement guéris, et puis on apprit que Bacaillé s’était levé.

La crainte de la justice et des dommages-intérêts se dissipant avec la guérison du malade, les pères et les mères sentirent s’apaiser par degrés leur rancune et se montrèrent moins rogues. Mais on se garda à carreau tout de même dans le petit monde des gosses.

Le samedi, comme Bacaillé était sorti, la tension diminua encore ; on leur permit de jouer dans la cour et ils purent, au cours des parties organisées, mêler aux expressions réglementaires du jeu quelques phrases relatives à leur situation, phrases brèves, prudentes et à double entente, car ils se sentaient épiés.

Le dimanche, un peu avant la messe, ils purent se réunir autour de l’abreuvoir et causer enfin de leurs affaires.

Ils virent passer, tenant son père par la main, Bacaillé, entièrement remis et plus narquois que jamais dans ses habits « rappropriés ». Après vêpres, ils crurent habile et prudent de rentrer avant qu’on les y invitât.

Bien leur en prit, en effet, car ce dernier trait désarma tout à fait les parents et le maître si bien que, le lundi, on les laissa libres de jouer et de bavarder comme avant la sauce, ce qu’ils ne manquèrent pas de faire à quatre heures, loin des oreilles inquisitoriales et des regards malintentionnés.

Mais le mardi, tous eurent une grosse émotion : Grangibus arriva à l’école avec son frère, et Gambette lui aussi descendit de la Côte avant huit heures. Il apportait au père Simon un chiffon de papier graisseux plié en quatre, que l’autre ouvrit et sur lequel il lut :

« Mocieu le maître,

« Je vous envoi sé deux mots pour vous dire que j’ai gardé Léon à la méson à cause de mes rumatisses pour arrangé les bêtes.

« Jean-Baptiste Cassard. »

C’était Gambette qui avait rédigé le billet, et Grangibus qui l’avait signé pour le père de l’absent, afin que les deux écritures ne se ressemblassent point : il passa haut la main.

La chose, d’ailleurs, n’inquiétait pas les guerriers ; Gambette, on le savait, était souvent retenu à la maison.

Mais si Gambette revenait avec Grangibus, c’est qu’il avait trouvé la cabane des Velrans et repris le trésor.

Les yeux de Lebrac flamboyaient comme ceux d’un loup ; les camarades n’étaient pas moins intéressés. Ah ! comme elle était oubliée la pile de l’avant-dernier dimanche, et comme les promesses et les serments arrachés de force à leurs lèvres pesaient peu à leurs âmes de douze ans !

— Ça y est ti ? interrogea-t-il.

— Voui, ça y est, fit Gambette.

Lebrac faillit pâlir et tomber, il ravala sa salive.

Tintin, La Crique, Boulot avaient entendu la demande et la réponse ; eux aussi étaient pâles. décida :

– Faudra se réunir ce soir !

– Oui, à quatre heures, à la carrière à Pepiot. Tant pis si on est chopé !

– On s’arrangera, exposa La Crique, pour jouer à la cachette, on filera chacun par un chemin de ce côté-là sans rien dire à personne.

– Entendu !

C’était un soir gris et sombre. La bise avait couru tout le jour, balayant la poussière des routes : elle s’arrêtait un peu de souffler ; un calme froid pesait sur les champs ; des nuages plombés, de gros nuages informes s’ébattaient à l’horizon ; la neige n’était pas loin sans doute, mais aucun des chefs accourus à la carrière ne sentait la froidure, ils avaient un brasier dans le cœur, une illumination dans le cerveau.

– Où est-il ? demanda Lebrac à Gambette.

– Là-haut, à la nouvelle cache, répondit l’autre ; et tu sais, il a fait des petits !

– Ah !

Et comme Boulot, toujours bon dernier, arrivait, ils filèrent tous au triple galop vers leur abri provisoire où Gambette extirpa de dessous un amas de planches et de clous un sac énorme, rebondi, pétant de boutons, alourdi de toutes les munitions des guerriers de Velrans.

– Comment as-tu fait pour le trouver ? Tu as démoli leur cabane ?

– Leur cabane !… s’exclama Gambette… cabane ! Peuh ! pas une cabane, ils sont trop bêtes pour en bâtir une comme nous, pas même un bacul, un petit machin de rien du tout, accouté contre un bout de rocher et qu’on ne pouvait même pas voir !

« C’est à peine si on pouvait y entrer à genoux !

– Ah !

– Oui, leurs sabres, leurs triques, leurs lances étaient empilés là-dedans et on a commencé par leur z’y casser tous l’un après l’autre, tant qu’à force on en avait mal aux genoux.

– Et le sac ?

– Mais je vous ai pas dit comment qu’on l’avait trouvé, leur bacul ? Ah ! mes vieux, ce qu’on a eu du mal !

– Depuis huit jours qu’on cherchait pour rien, renchérit Grangibus, ça commençait à être emm…bêtant !

– Et devinez comment qu’on l’a trouvé ?

– J’donne ma part au chat, pressa La Crique.

– Et moi aussi, firent tous les autres, impatients.

– Non, vous ne devineriez jamais, et ce qu’on a eu de la veine de regarder en l’air !

– ?…

– Oui, mes vieux, on avait déjà bien passé quatre ou cinq fois par là, quand, sur un chêne, un peu plus loin, on a vu une boule d’écureuil et Grangibus m’a dit :

– Je ne sais s’il est dedans ? Si tu montais voir comme c’est ?

– Alors, j’ai pris entre mes dents un petit bâton pour fourgonner, parce que s’il avait été dedans, quand j’aurais mis la main il aurait pu me mordre les doigts. Je monte, j’arrive, je tâte, et qu’est-ce que je trouve ?

– Le sac !

– Mais non, rien du tout ; alors je fous la boule en bas et alors, en regardant, c’est là que dans un contrebas, un peu plus du côté de bise, j’ai vu le bacul de ces cochons de Velrans.

« Ah ! j’ai bientôt été en bas. Grangibus croyait que l’écureuil m’avait mordu et que je dégringolais de frousse, mais quand il m’a vu courir, il s’est douté tout de suite qu’il y avait du nouveau et c’est alors que nous avons fichu leur cambuse à sac.

« Les boutons étaient au fond, sous une grosse pierre ; on n’y voyait presque pas clair, je les ai trouvés en tâtant.

« Ah ! ce qu’on était content !

« Mais vous savez, c’est pas tout. Avant de partir, je me suis déculotté au fond de leur cabane… j’ai rebouché avec la pierre, on a bien remis tous les morceaux de sabres et de lances comme ils étaient, et quand ils iront mettre la main sous la pierre, ils sentiront comment il est fait maintenant leur trésor ! j’ai t’i bien travaillé ? »

On serra la main de Gambette, on lui tapa sur le ventre, on lui ficha des coups de poing dans le dos pour le féliciter comme il convenait.

– Alors ! reprit-il, interrompant le concert de louanges qu’on lui décernait, alors vous, vous avez reçu la pile ?

– Ah ! mon vieux, ce qu’ils nous ont passé ! Et le « noir » a dit, ajouta Lebrac, que je ferais encore pas de première communion cette année, rapport à la culotte de saint Joseph, mais je m’en fous !

– Tout de même, des parents comme les nôtres, c’est pas rigolo ! Ils sont charognes au fond, tout comme si, eux, ils n’en avaient pas fait autant. Et dire qu’ils se figurent, maintenant qu’ils nous ont bien tanné la peau, que tout est passé et qu’on ne songera plus à recommencer.

– Non, mais des fois, est-ce qu’ils nous prennent pour des c… ! Ah ! ils auront beau dire, sitôt qu’ils auront un peu oublié, on les retrouvera les autres, hein, fit Lebrac, on recommence !

« Oh ! ajouta-t-il, j’sais bien qu’il y a “quéque” froussards qui ne reviendront pas, mais vous tous, vous, sûrement vous reviendrez, et bien d’autres encore, et quand je devrais être tout seul, moi, je reviendrais et je leur z’y dirais aux Velrans que je les emm… et que c’est rien que des peigne-culs et des vaches sans lait, voui ! je leur z’y dirais !

— On y sera aussi, nous autres, on z’y sera sûrement et flûte pour les vieux !

Comme si on ne savait pas ce qu’ils ont fait eux aussi, quand ils étaient jeunes !

Après souper, ils nous envoient au plumard et eux, entre voisins, ils se mettent à blaguer, à jouer à la bête hombrée, à casser des noix, à manger de la « cancoillotte », à boire des litres, à licher des gouttes, et ils se racontent leurs tours du vieux temps.

Parce qu’on ferme les yeux ils se figurent qu’on dort et ils en disent, et on écoute et ils ne savent pas qu’on sait tout.

Moi, j’ai entendu mon père, un soir de l’hiver passé, qui racontait aux autres comment il s’y prenait quand il allait voir ma mère.

Il entrait par l’écurie, croyez-vous, et il attendait que les vieux aillent au lit pour aller coucher avec elle, mais un soir mon grand-père a bien manqué de le pincer en venant clairer les bêtes ; oui, le paternel, il s’était caché sous la crèche devant les naseaux des bœufs qui lui soufflaient au nez, et il n’était pas fier, allez !

Le vieux s’est amené avec sa lanterne tout bonnement et il s’est tourné par hasard de son côté comme s’il le regardait, même que mon père se demandait s’il n’allait pas lui sauter dessus.

Mais pas du tout, le pépé[8] n’y songeait guère : il s’est déboutonné, puis il s’est mis à pisser tranquillement, et mon père disait qu’il en finissait pas de secouer son outil et qu’il trouvait le temps bougrement long parce que ça le piquait à la « gargotte »[9] et qu’il avait peur de tousser ; alors sitôt que le grand-papa a été parti, il a pu se redresser et reprendre son souffle, et un quart d’heure après il était « pieuté » avec ma mère, à la chambre haute.

Voilà ce qu’ils faisaient ! Est-ce qu’on a jamais fait des « trueries » comme ça, nous autres ? Hein, je vous le demande, c’est à peine si on embrasse de temps en temps nos bonn’amies quand on leur donne un pain d’épices ou une orange, et pour un sale traître et voleur qu’on fouaille un tout petit peu, ils font des chichis et des histoires comme si un bœuf était crevé.

— Mais c’est pas ça qui empêchera qu’on fasse son devoir.

— Tout de même, bon Dieu ! qu’il y a pitié aux enfants d’avoir des père et mère !

Un long silence suivit cette réflexion. Lebrac recachait le trésor jusqu’au jour de la nouvelle déclaration de guerre.

Chacun songeait à sa fessée, et, comme on redescendait entre les buissons de la Saute, La Crique, très ému, plein de la mélancolie de la neige prochaine et peut-être aussi du pressentiment des illusions perdues, laissa tomber ces mots :

– Dire que, quand nous serons grands, nous serons peut-être aussi bêtes qu’eux !



FIN
  1. Étalon.
  2. Rancuseur, dénonciateur.
  3. Sauteré, probablement mâle de sauterelle, sauteur.
  4. Nos gens, expression comtoise pour « mes parents ».
  5. Manquerai.
  6. Inexploré.
  7. Quand j’étais enfant, chez presque tous les paysans, on mettait la provision d’eau dans des seilles de bois ; on y puisait à l’aide d’un bassin de cuivre. Quand on avait soif, chacun pouvait aller boire au bassin.
  8. Grand-père.
  9. Gargotte, gorge