La Guerre du Caucase – Le prince Woronzoff et le prophète Shamyl

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La Guerre du Caucase – Le prince Woronzoff et le prophète Shamyl
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 4 (p. 409-448).
LA


GUERRE DU CAUCASE





LE PRINCE WORONZOFF ET LE PROPHÈTE SHAMYL.


I. Der Caucasus und das Land der Kosaken (Le Caucase et le Pays des Cosaques), von Moritz Wagner; 2 vol. Leipzig, 1848. — II. Die Vœlker des Caucasus und ihre Freiheits-knempfe gegen die Russen (les Peuples du Caucase et leurs Guerres nationales contre les Russes), von Friedrich Bodenstedt; 1 vol. Francfort, 1849. — III. Die Poetische Ukraine, von F. Bodenstedt; I vol. Stuttgart. — IV. Tausend und ein Tag im OrientMille et Un Jours en Orient), von F. Bodenstedt; 2 vol. Berlin, 1851.—V. Reise nach Colchis (Voyage en Colchide), von Moritz Wagner; 1 vol. Leipzig, 1852.





« Toute la plage a retenti,... ils souffrent de tes douleurs, tous ces mortels qui habitent le sol sacré de l’Asie, et les vierges de Colchide, intrépides soldats, et le peuple scythe, qui occupe les bords du marais Méotide, et cette fleur de l’Arabie, ces héros dont le Caucase abrite les remparts, bataillons frémissans et tout hérissés de lances. » Il y a plus de deux mille ans que les chœurs d’Eschyle peignaient ainsi les peuples du Caucase, et il semble que rien ne soit changé. Aujourd’hui encore, comme au temps de Prométhée, la fleur de l’Arabie s’abrite sous les remparts des montagnes sauvages, et les ravins cachent un peuple de héros. Un autre trait qui avait frappé Eschyle, et qui a conservé pour nous toute sa force, c’est le caractère fabuleux de ce pays. Le Caucase, aux yeux du vieux poète, ce sont les confins du monde, c’est le désert inaccessible; si nous ne répétons plus ces paroles, tous les voyageurs qui visitent les gorges du Kasbeck, tous les savans qui essaient de pénétrer les secrets de ces peuples, vivantes images des antiques migrations des races, s’écrient encore avec la jeune fille aux cornes de génisse : « Où suis-je ? chez quel peuple ? Quel est ce captif que j’aperçois enchaîné à ces rocs ? » Ces rocs, où le titan vaincu continuait de braver Jupiter et prophétisait sa ruine, ces gorges et ces défilés formidables, où le prophète Shamyl tient la puissance russe en échec, sont demeurés la plus mystérieuse contrée de la vieille Europe.

Il est peu de questions aussi compliquées que les questions du Caucase; des intérêts de toute sorte se croisent pour l’Européen autour de ces forteresses naturelles qui séparent les steppes de l’Occident des plaines les plus fortunées de l’Asie. Ce sont d’abord les plus curieux problèmes de l’histoire des races humaines. A quelle souche appartiennent ces peuplades innombrables ? A quelle famille de langues faut-il rapporter ces idiomes qui changent de tribus à tribus ? Parmi ces peuples si différens de type et de langage, en est-il qui remontent, comme on l’affirme, aux premiers jours du monde ? en est-il d’autres qui aient fait partie des invasions barbares des IVe et Ve siècles, et qui, depuis Attila, soient restés dans les belles vallées du Térek, au pied de ces grands monts, où des luttes séculaires les ont repoussés aujourd’hui ? Tous ces points ont provoqué les plus courageuses explorations. Il y a en Danemark depuis la fin du dernier siècle, surtout depuis les travaux de ce Frédéric Suhm à qui Herder exprimait en de si nobles termes la reconnaissance du monde savant, toute une vaste expédition qui poursuit partout la trace des barbares, et jamais, on doit le dire, les origines orientales et Scandinaves de notre moderne Europe n’ont été étudiées avec une plus féconde ardeur. Tout cela n’est rien cependant à côté de l’intérêt que présentent les explorations du Caucase. Si les conjectures des savans ne sont pas de vaines chimères, ce ne sont pas des traces douteuses et des vestiges à demi effacés, ce sont les barbares eux-mêmes, ce sont les héritiers encore vivans de l’arrière-garde d’Attila, que la montagne abrite depuis quinze cents ans dans ses vastes refuges, depuis la Mer-Noire jusqu’à la mer Caspienne. C’est là ce que Saint-Martin et Sylvestre de Sacy, Klaproth et Dubois de Poméreux, l’Anglais Stanislas Bell, l’Allemand Eichwald, le Russe Potocki, le Polonais Bronewsky, l’Arménien d’Ohsson et bien d’autres encore ont cherché dans l’isthme caucasien et dans les contrées qui s’y rattachent. Le grand ethnographe du Caucase, Guldenstaedt, leur avait frayé la voie dès le milieu du siècle dernier, et depuis lors toutes les difficultés de l’entreprise n’ont fait qu’aiguillonner l’ardeur et la curiosité de la science.

Ce n’est pas tout : cette contrée, qui offre de si riches problèmes aux érudits, attire aussi l’attention de l’Europe par l’émouvant spectacle de ses destinées présentes. Dans sa route vers l’orient, la Russie a rencontré les populations du Caucase. En vain par l’habileté persévérante de sa diplomatie a-t-elle soumis à son pouvoir les contrées que domine le versant asiatique, cette ligne de montagnes hérissées de guerriers intrépides est un continuel obstacle à ses desseins. Maîtresse de la Géorgie et de l’Imérétie, établie à Tiflis et à Koutaïs, la Russie ne possédera complètement ces riches vallées que le jour où les défilés du Caucase ne cacheront plus d’implacables ennemis toujours prêts à décimer ses troupes ou à brûler ses forts. Voilà le but qu’elle est forcée d’atteindre, et elle y marche avec cette patience obstinée qui signale les armées aussi bien que la diplomatie des tsars. Il n’y a pas d’humiliation ni de défaite qui puisse décourager sa constance. Les terribles barbares du Caucase ont résisté pendant des siècles aux Tatares, aux Turcs et aux Persans; depuis cinquante ans, la Russie les assiège, et c’est seulement dans ces dernières années, s’il faut en croire les témoignages les plus nombreux et les plus sûrs, qu’elle a obtenu des résultats peu apparens, achetés par des pertes cruelles. Bien plus, l’ardeur des Caucasiens a grandi avec la lutte; dans leurs guerres avec les Persans et les Turcs, ce n’étaient que des hordes sauvages; aujourd’hui, face à face avec la puissance moscovite, on dirait qu’un peuple nouveau s’est formé, un peuple uni désormais par de fortes passions nationales, exalté par l’enthousiasme religieux et commandé par des prophètes ! Cependant la Russie avance toujours, et son opiniâtreté est indomptable. On a très bien dit que l’armée russe dans le Caucase avait trois ennemis à combattre, le climat, la montagne et le Tcherkesse; ceux qui tombent sous les coups de ce triple ennemi sont remplacés immédiatement avec une précision sinistre : chaque jour le bataillon décimé se complète, chaque jour la forteresse ébranlée répare ses brèches de la veille. Le chef illustre qui commande les opérations du Caucase, le vieux prince Michel Woronzoff, est avant tout un administrateur du premier ordre; c’est lui qui enlace les montagnards dans un réseau d’opérations lentes, mais certaines; c’est lui qui resserre d’année en année le théâtre où se déploie désormais avec plus d’éclat que de résultats solides l’héroïque enthousiasme de Shamyl.

Or tout cela se passe dans l’ombre et dans le mystère. Comment voir clair au sein de ces ténèbres ? Comment pénétrer dans ce tortueux labyrinthe ? Les énigmes proposées à la science par le sphinx du Caucase ne sont pas plus obscures que l’histoire des luttes dont le Daghestan est le foyer. Un spirituel voyageur assure que les Tcherkesses et les Ossètes s’amusent singulièrement des efforts que font les philologues allemands pour expliquer leurs langues : on n’éprouve pas des difficultés moins graves, lorsqu’on veut se faire une juste idée de la situation des Russes et de la résistance des Caucasiens. Ce n’est pas aux bulletins de la Russie qu’il faut demander des renseignemens complets; quant aux intrépides chefs du Daghestan, s’ils ont essayé de faire quelques emprunts à la civilisation, ils n’ont pas encore de documens officiels, et de rares proclamations revêtues du sceau de Shamyl sont les seuls renseignemens directs qui nous viennent du Caucase. On ne peut donc que s’adresser aux voyageurs et confronter les témoignages.

On a lu ici même de remarquables récits qui ont fait exactement connaître des détails fort curieux de cette pathétique histoire. L’Allemagne surtout est notre intermédiaire auprès de l’Europe orientale; les plus complets tableaux que nous ayons sur la situation générale du Caucase, sur l’armée russe et les cavaliers de Shamyl, sur les Cosaques de la plaine et les Tcherkesses de la montagne, ce sont deux écrivains allemands qui viennent de les tracer. Le premier, M. Maurice Wagner, est un naturaliste aventureux. Esprit grave, observateur spirituel, il sait voir avec impartialité les pays où le pousse son ardeur scientifique. Il a recherché de préférence les pays de montagnes, et ceux-là particulièrement où un dramatique intérêt rehausse l’intérêt de la science; avant de voir le Caucase, il avait accompagné nos officiers dans leurs visites aux Kabyles. Que de réflexions ingénieuses se présenteront naturellement à un observateur préparé de la sorte ! Que de piquantes analogies il aura à signaler ! que de contrastes aussi entre ces gorges de l’Atlas qu’ont parcourues au pas de charge nos intrépides colonnes et ces montagnes où vient se heurter pesamment la valeur taciturne du soldat russe ! L’autre voyageur à qui nous demanderons nos renseignemens est M. Frédéric Bodenstedt. M. Bodenstedt est un cœur généreux et une imagination brillante; ce qu’il cherchait d’abord dans le Caucase, c’étaient les problèmes ethnographiques et les séductions de la poésie : or peu à peu il s’est donné tout entier à cette partie de ses prédilections. Il était parti en touriste; il lui a semblé bientôt qu’il revenait à son foyer natal. M. Bodenstedt est véritablement le poète du Caucase; dans tout ce qu’il écrit, prose ou vers, nouvelles ou récits de voyage, études d’histoire ou strophes enthousiastes, on voit toujours briller, comme des diamans, les cimes neigeuses qu’ont chantées Pouchkine et Lermontoff; il connaît les Cosaques de l’Ukraine, il a vu les Lesghes de Shamyl; il a demeuré longtemps dans la capitale de la Géorgie, et ses meilleurs camarades littéraires, ce ne sont pas des écrivains de l’Allemagne, ce ne sont pas les collaborateurs de la Gazette d’Augsbourg, à qui il a fourni souvent de si curieux travaux : ce sont les chanteurs circassiens et les théologiens de Tiflis, c’est l’aimable poète Mirza-Schaffy et le savant Abbas-Kouli-Khan. Voilà, ce me semble, des compagnons de voyage comme on n’en trouve pas tous les jours. M. Wagner est exact et sérieux; M. Bodenstedt est à la fois très érudit et très spirituellement passionné. M. Wagner est assez sympathique à la Russie; M. Bodenstedt la hait. Nous avons donc entre les mains les informations les plus variées; nos guides sont instruits, brillans, ingénieux, et nous pouvons les contrôler l’un par l’autre.


I.

La longue ligne du Caucase s’étend, comme on sait, entre les deux mers qui séparent l’Europe de l’Asie. Inclinée d’un côté vers les côtes orientales de la Mer-Noire, elle se dirige au sud-ouest vers la. mer Caspienne jusqu’à cette curieuse presqu’île d’Apschéron, contrée toute volcanique où vivent aujourd’hui encore, fidèles au culte du feu, les derniers disciples de Zoroastre. Au sud, ses contreforts se relient à la grande chaîne de l’Ararat; au nord, les lignes secondaires qui s’y rattachent vont se perdre dans les steppes de la Russie méridionale. Lorsque du milieu de ces steppes on jette les yeux vers le sud, la première ligne qu’on aperçoit est celle du Beschtau, formée de cinq montagnes, lesquelles, s’élevant toujours comme de gigantesques gradins, vont s’adosser à l’Elbrus ou Elborus, le plus haut des sommets du Caucase. C’est cette montagne, appelée en persan Kaf-Dagh, qui a donné son nom à la chaîne tout entière; ses cimes, couvertes de neiges éternelles, sont le siège des traditions fabuleuses et des légendes cosmogoniques : les Caucasiens ont surnommé l’Elbrus le grand padischa des esprits. Au nord-ouest de l’Elbrus, le long des côtes de la Mer-Noire, les plus hautes cimes sont le Pelaw-Tepesch et l’Oschten dans le pays des Abschases, l’Idokapas et le Schapsach dans le pays des Adighés. Suivez la direction contraire, marchez vers le sud en inclinant à l’est, vous arrivez au pays des sauvages Ossètes, auxquels Klaproth a consacré un des premiers de si précieuses études, et vous verrez grandir les lignes formidables du Kasbek. Si l’Elbrus est le plus haut sommet du Caucase, le Kasbek en est le centre. C’est là qu’est la grande communication de la Russie avec la Géorgie; c’est là, sur les flancs de la montagne, au milieu des neiges et des abîmes, que passe la route militaire complètement possédée aujourd’hui par les Russes, et qui, du nord au sud-est, traverse le Caucase tout entier. Entre le Kasbek et la mer Caspienne, les cimes les plus remarquables sont le Barbela dans le Daghestan, le Shah-Dagh dans la province de Kouba, le Baba-Dagh entre les villes de Shirvan et de Bakou, et enfin, tout au bord de la mer Caspienne, le Besch-Pannaki-Dagh.

De nombreux cours d’eau descendent de ces montagnes. C’est d’abord le Térek adoré de l’enfant du Caucase, le Térek qui arrose les vallées les plus splendides et sur les rives duquel habitent, comme des apparitions merveilleuses, les plus poétiques légendes de ces barbares. Un Russe me contait dernièrement une histoire bien connue à Saint-Pétersbourg, et qui confirme tout ce que MM. Bodenstedt et Wagner disent de La poésie du Térek. Un jeune Tcherkesse, enlevé par des Cosaques, servait dans l’armée russe; beau, vif, intelligent, il était parvenu à un grade supérieur, et le tsar n’avait pas de serviteur plus dévoué. Chargé un jour d’une mission dans le Caucase, dès qu’il a revu le Térek, il ne s’appartient plus. Vainement l’honneur militaire, l’orgueil des épaulettes, le sentiment de la discipline le font-ils hésiter; il écrit au tsar que la voix du fleuve l’a appelé, et que ses pieds désormais sont liés au sol natal. Sa lettre, assure-t-on, naïve, touchante, passionnée, exprimait admirablement les combats d’une âme sincère et les séductions irrésistibles du beau fleuve circassien. Le Térek prend sa source au pied du Kasbek, se dirige vers le nord, puis à l’ouest, sépare la grande et la petite Kabarda, tourne brusquement à l’est, arrose le pays des Tchétchens ou Tschetschenzes, et après de longs tours et détours va se jeter enfin par plusieurs bras dans la mer Caspienne. C’est surtout depuis sa source jusqu’à la Kabarda que le Térek, se précipitant à travers les rochers, parcourt les plus sauvages et les plus belles parties du Caucase. Le Kouban est moins pittoresque, mais son cours est plus étendu. Sorti des marais qui baignent la base septentrionale de l’Elbnis, il se dirige vers Wladikawkas, et traversant la ville des Cosaques, Jekaderinodar, se divise en deux bras, dont l’un va se jeter dans la mer d’Azow et l’autre dans la Mer-Noire. Il faut nommer aussi un des principaux affluens du Térek, le Malka. C’est le long du Térek, du Kouban et du Malka que s’étendent les trois routes militaires du Caucase et cette ligne terrible de forts, de stations de Cosaques, de postes avancés, rompue plus d’une fois par Khasi-Mollah et Shamyl, mais reformée aussitôt par la constance tranquille du soldat russe et l’énergique ardeur du Cosaque.

La plus importante de ces routes est celle qui traverse le Caucase et assure à la Russie des communications certaines avec ses riches possessions asiatiques, la Géorgie et la Colchide. Elle se dirige de Jekaderinograd, en remontant le cours du Térek, jusqu’à Wladikawkas; là elle s’enfonce dans les montagnes, sépare le pays des Ingusches et celui des Ossètes, longe cette partie du Térek où les eaux du fleuve roulent au milieu des rocs et des abîmes, atteint l’étroit passage auquel les anciens donnaient le nom de portes Caspiennes et qui s’appelle aujourd’hui Dariel (de Der-i-Allah, la porte de Dieu), descend en droite ligne au petit village de Kasbek, situé au pied de la montagne de ce nom, s’avance ensuite le long de l’Aragua, et, traversant maintes bourgades sur les pentes méridionales du Caucase, entre dans la Géorgie et va aboutir à Tiflis. L’autre route, tracée à l’extrémité opposée de la chaîne, va d’Astrakhan à Kilsjar, parcourt le territoire des Kumik ou-Koumouiks, longe quelque temps la mer Caspienne et s’arrête à la ville de Bakou. Ces deux routes, qui se déploient parallèlement, celle-ci dans la région orientale, celle-là dans la région occidentale du Caucase, sont reliées entre elles par un chemin couvert de forts qui s’étend de Jekaderinograd à Kilsjar. Ces deux villes forment ainsi le point central des communications de l’armée russe.

On voit par ce tableau que la chaîne du Caucase se divise en deux régions très distinctes, séparées par le défilé du Dariel. Les montagnes qui s’élèvent entre le Dariel et la Mer-Noire sont habitées par de nombreuses peuplades : les unes à peine connues, comme les Ubiches, hordes sauvages victorieusement retranchées derrière leurs abîmes; les autres réduites en ce moment à l’inaction, mais toutes prêtes à se soulever le premier jour où les exigences d’une autre guerre affaibliraient la ligne de forts qui les tient en respect; d’autres enfin, plus rapprochées de la plaine et accoutumées à des relations pacifiques avec la Russie. Ces peuplades, dont les plus importantes sont les Ubiches, les Ossètes, les Adighés, les Kabardiens et les Abschases, sont le plus souvent désignées sous le nom général de Tcherkesses ou Circassiens, quoique les Ubiches et les Ossètes parlent une langue toute différente et que les seuls Adighés soient proprement des Tcherkesses. — L’autre partie du Caucase, celle que baignent la mer Caspienne et le cours inférieur du Térek, est habitée par des peuplades plus nombreuses encore et plus sauvages. C’est là que sont les Ingusches, les Lesghes, les Kistes, les Kuniiks et surtout les Tchétchens, sous le nom desquels on confond souvent ces races diverses, dont les langues et les traditions religieuses attestent néanmoins des origines absolument contraires. Si le mot Tcherkesse sert à désigner les Caucasiens du versant de la Mer-Noire, — les Tchétchens, pour ceux qui veulent simplifier ces questions semées de détails sans fin, représentent les Caucasiens de la mer Caspienne. Or la situation de ces deux peuples ne se ressemble en aucune manière; il n’y a entre eux ni affinité de race, ni ressemblance d’idiome, ni alliance pour une cause commune. on parle toujours des Tcherkesses du Caucase; on croit que ce sont là les belliqueuses populations qui luttent aujourd’hui contre les Russes. En Russie même, cette méprise est populaire, et il est bien peu de personnes pour qui le sultan Shamyl ne soit pas le sultan des Tcherkesses. Shamyl a visité une fois les Tcherkesses, mais il n’était à leurs yeux qu’un hôte illustre. C’est le Daghestan qui est le théâtre de son action; ce sont les Tchétchens et les Lesghes qui ont salué en lui le successeur de Mahomet. Si l’on veut se rendre compte de ces obscures questions du Caucase, il faut d’abord connaître le terrain où se déploient ces luttes nationales, et éviter toute confusion entre les Tcherkesses et les Tchétchens. Chez les Tcherkesses, la guerre est finie depuis longues années; chez les Tchétchens, voilà plus de vingt ans que Khasi-Mollah et Shamyl déciment l’armée de la Russie. Les Tcherkesses ont peu de relations avec les hordes voisines : race chevaleresque et aristocratique, ils ont presque toujours combattu seuls, sans demander d’appui aux bandes féroces des Abschases et des Ubiches; — au contraire les Tchétchens, exaltés par le fanatisme et conduits par des chefs de génie, ont noué des liens entre les différentes races du Caucase oriental, et les hommes que Shamyl conduit au combat forment désormais une nation dont il est tout ensemble le sultan et le prophète. M. Maurice Wagner n’a vu que les Tcherkesses; plus savant et plus complet, M. Bodenstedt nous introduit aussi chez les Tchétchens. Partons de la Mer-Noire en compagnie de M. Maurice Wagner, et complétons avec M. Bodenstedt ses dramatiques récits.

Le voyage de M. Wagner l’a conduit des bords de la Mer-Noire jus- que dans cette gracieuse ville de Tiflis, le plus riant séjour du monde pour se reposer des fatigues du Caucase. Il a suivi le cours du Kouban et du Térek, il a traversé le passage du Dariel, et il a pu comparer les fertiles plaines de l’Imérétie et de la Géorgie aux rudes pays qu’il venait de parcourir. C’est de Kertch, en Crimée, que M. Wagner se dirigea vers le Caucase. Des bateaux à vapeur sillonnent la Mer-Noire et portent le voyageur sur les côtes orientales, au milieu même du pays des Tcherkesses. Toutes ces côtes sont à moitié soumises. Les Russes y possèdent dix-sept forteresses occupées par les Cosaques de la Mer-Noire, et destinées surtout à empêcher les communications entre les Caucasiens et la Turquie. Gardez-vous cependant de vous mettre en route la nuit; attendez que la matinée soit déjà assez avancée; attendez que les Cosaques, d’une forteresse à l’autre, aient balayé la route. Bien que la lutte régulière ait depuis longtemps cessé, le postillon cosaque qui conduit les voyageurs à travers les steppes du Kouban ne part jamais avant neuf heures du matin, et il faut qu’avant le coucher du soleil il ait atteint la station où il passera la nuit.

Le voyage est étrange au milieu de ces steppes lugubres; étrange surtout est ce peuple du Kouban. Les Cosaques du Kouban ou de la Mer-Noire (on les appelle aussi les Tchernomorzes) sont, avec les Cosaques de la ligne, la plus belliqueuse et la plus libre de toutes ces races barbares que la Russie a enrôlées sous ses drapeaux. Occupés longtemps à de terribles luttes contre les Tcherkesses, obligés aujourd’hui encore de les surveiller à toute heure, ils ont conservé l’impétueuse intrépidité de leurs ancêtres, tandis que les Cosaques du Don s’amollissent dans le repos. Redoutés du Tcherkesse, ils le sont presque autant du Moscovite. Si le mot Cosaque, au dire de quelques philosophes, signifie cavalier libre, les Tchernomorzes méritent parfaitement le nom dont ils sont fiers. C’est une formule très usitée chez eux : Ja nä soldat, ja Kasak (je ne suis pas soldat, je suis Cosaque). La Russie, qui a complètement discipliné les Cosaques du Don, est forcée de garder des ménagemens de toute sorte avec les Cosaques de la Mer-Noire. Comment les dompter en effet ? La liberté leur offre mille refuges. Si les chefs exigeaient d’eux plus d’obéissance qu’ils n’en veulent accorder, si le joug de la discipline pesait trop lourdement à leur orgueil, ils n’auraient qu’à monter dans leurs bateaux; les vagues de la Mer-Noire, avec lesquelles ils ont lutté si souvent, les conduiraient aux côtes d’Anatolie. Au-delà du Kouban, la grande et la petite Kabarda s’ouvrent à eux, steppes immenses où des Circassiens soumis, il est vrai, mais toujours hostiles au Moscovite, accueilleraient dans leurs rangs un frère nomade. Il leur resterait enfin, comme extrême ressource, la montagne même et l’amitié du Tcherkesse. Ces ennemis en apparence si implacables, faudrait-il beaucoup d’efforts pour les réconcilier ? La Russie sait bien que non, et elle laisse au Cosaque tchernomorze toute l’indépendance dont il a besoin.

Au reste, les séductions de la vie civilisée feront plus pour enchaîner le Cosaque à la Russie que toutes les rigueurs de la discipline. S’il faut en croire M. Wagner, la vieille race des Cosaques de la Mer-Noire est en train de disparaître. C’est toujours une cavalerie légère d’une admirable audace, ce sont toujours ces tirailleurs intrépides que le duc de Raguse a vantés dans son Esprit des institutions militaires; ce n’est plus le fils d’Attila dont parle le poète des Iambes.

Le Hun, le Hun stupide à la peau sale et rance.

M. Wagner a rencontré à Fanagoria un officier dont la famille offre un remarquable exemple des transformations accomplies depuis un demi- siècle dans les rangs des Cosaques. Le père de cet officier était un chef célèbre, Wassily Iguroff, ignorant, fanatique, terrible dans la bataille et passionné pour les ducats d’or qu’il accumulait au fond de sa hutte. Lors des guerres de Napoléon, son grand âge l’avait dispensé du service; mais en 1812, quand il sut que les Français entraient en Russie, quand il vit le tsar appeler tous ses peuples à la défense de la foi orthodoxe, il partit entouré de ses enfans. Le petit-fils de Wassily, en racontant à M. Wagner les hauts faits du vieux Cosaque, semblait agité par mille réflexions soucieuses. Lorsqu’il eut fini de peindre cette sombre et sauvage physionomie, il tomba dans une méditation profonde : le passé s’était relevé devant lui, et il le comparait avec tristesse aux choses présentes. « Mon grand-père était libre, disait-il à M. Wagner; il n’avait pas de grade, pas de croix, il combattait à sa guise; moi, je suis major, et deux croix brillent à ma poitrine. Jamais du moins je n’oublierai mon grand-père Wassily… Ce qu’il y a de plus triste pour les hommes de notre âge, ajouta-t-il avec un soupir, c’est de voir l’indifférence de nos enfans pour l’héroïque histoire de leurs aïeux. » Ces paroles s’adressaient comme un reproche à son fils, lieutenant de Cosaques, qui effectivement avait paru écouter avec un profond ennui cette iliade paternelle. La conversation changea bientôt après, et le fils du major, arrivé récemment de Saint-Pétersbourg, se mit à parler des modes nouvelles, des théâtres, des actrices françaises, des danses de Mlle Taglioni. Le grand-père Wassily, le major et le lieutenant représentaient trois phases bien distinctes de l’histoire des Cosaques : dans le fond, le vieux héros barbare, puis le Cosaque déjà discipliné, portant des croix, investi d’un grade, et cependant tourné avec un pieux respect vers un âge de liberté sauvage qui ne peut plus revenir, et enfin le Cosaque civilisé, jeune, brillant, dédaigneux du passé, un Cosaque ami des arts, et qui applaudit nos comédiens français de Saint-Pétersbourg !

La politique de la Russie vis-à-vis des Cosaques a toujours été de briser leur unité nationale. Dispersés sur des points éloignés, les Cosaques du Don ne connaissent plus les Cosaques de l’Ukraine. Sur la frontière même, ceux qui défendent la ligne du Caucase sont cantonnés depuis, longtemps dans des forts, dans des aouls [1], dans de petites villes de quatre à cinq mille âmes. Ils n’ont plus de liens les uns avec les autres. L’hetman des Cosaques du Don est le fils aîné du tsar, l’héritier présomptif de la couronne, le grand-duc Alexandre Nicolaewitch. Ce fait n’indique pas seulement, comme on pourrait le penser, l’importance qu’on attache à la soumission des régimens cosaques, il montre surtout combien les Cosaques du Don sont déjà façonnés à la discipline moscovite. Un jour viendra sans doute où un prince de la famille impériale pourra être hetman des Cosaques du Kouban; aujourd’hui il s’exposerait encore à des marques d’insubordination ou à des hardiesses de langage qu’il serait forcé de subir. L’hetman des Cosaques du Kouban est un homme de leur race, un Cosaque de la famille des Zaporogues, le lieutenant-général Sawadofsky. Sa résidence est à Jekaderinodar, ville cosaque de cinq mille âmes. La garnison n’a pas plus de huit cents cavaliers cosaques et cent cinquante hommes d’infanterie de ligne qui sont très souvent renouvelés; les huit cents Cosaques, au contraire, sont presque tous mariés, ce qui ne les empêche pas d’être en selle au premier signal et de courir sus aux Tcherkesses. La ville est affreuse comme toutes les villes cosaques. La plupart des maisons, petites, étroites, sales, sont construites en terre; ce sont moins des maisons que des étables et des étables mal tenues, où bêtes et gens habitent ensemble au milieu d’un fumier qui infecte la ville. Heureusement les rues sont larges, et il y a çà et là de jolis jardins plantés d’acacias pour récréer la vue. On trouve aussi des maisons de bois, entre autres celle de l’hetman, qui attestent un certain goût d’architecture. Ce n’est plus tout à fait le genre des villes barbares dont parle Montesquieu, de ces villes de Crimée « faites pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne. » Tout empreintes qu’elles sont d’une physionomie sauvage, les villes cosaques du Caucase portent déjà la trace des nouvelles mœurs. M. Wagner assure qu’il a trouvé la civilisation parisienne à Jekaderinodar : on y joue au whist, on boit du vin de Champagne sorti des caves de Reims, et les jeunes filles dansent nos quadrilles et nos valses avec une grâce française.

Les Cosaques tchernomorzes, que M. Wagner a visités le long des rives du Kouban, sont établis là depuis soixante-dix années. Ce sont les fils de ces Zaporogues qu’un ukase de Catherine II transporta vers la Mer-Noire en 1783. Au moment de l’émigration, ils étaient environ soixante mille; depuis lors, la peste de 1796, l’insalubrité du climat et les balles des Tcherkesses ont terriblement réduit ce nombre. Il s’en faut bien aujourd’hui que l’importance de la population soit en rapport avec l’étendue de la contrée. Les Cosaques mettent sur pied dix régimens composés chacun de mille hommes. Après trois ans de service, le soldat accroche sa lance dans la cabane et reprend la faux et la charrue; d’autres le remplacent pendant le même nombre d’années, et quand son tour est revenu, il quitte de nouveau la charrue pour la lance. Bien supérieurs aux Cosaques du Don et de l’Ukraine, les Tchernomorzes sont loin de valoir ceux de leurs frères qu’on appelle spécialement les Cosaques de la ligne. Ceux-là sont les plus belliqueux et les plus intrépides de tous. Limitrophes des Cosaques du Kouban, ils habitent les steppes comprises entre le Kouban et le Térek, au pied de ces montagnes du Daghestan où est concentrée désormais toute la guerre du Caucase. Il semble que les Cosaques en général mêlent à la fierté naturelle du cavalier nomade je ne sais quelle disposition à la mollesse. C’est la paix qui a énervé les Cosaques de l’Ukraine et du Don. Les Cosaques du Kouban et de la ligne, bien des symptômes l’attestent, ne garderaient pas longtemps leurs fières allures, si la guerre ne les tenait en éveil. Barbares aisément muselés, on dirait qu’ils ont été donnés à la Russie comme un merveilleux instrument pour combattre d’autres barbares. La guerre du Caucase serait-elle possible sans eux ? Et cependant on n’a pas à craindre que l’exaltation guerrière ne produise chez eux un esprit d’indépendance et de révolte : l’individu est fier, la masse est docile et maniable. Ces Cosaques si hautains, on les sépare de leurs frères, on les transporte loin de leur pays natal, et ils ne soupçonnent même pas qu’ils pourraient être une nation redoutée. La civilisation est là qui les prend dans ses pièges.

Parmi les barbares auxquels la Russie oppose la cavalerie cosaque, les Tcherkesses occupent le premier rang. Toutefois on est trop porté à croire que les Tcherkesses sont les seuls gardiens de ces forteresses imprenables où vient se briser l’élan du Tchernomorze. Les Tcherkesses sont réduits aujourd’hui à une sorte d’inaction; le jour où ils seraient complètement soumis, et ce jour est encore bien éloigné, on trouverait derrière eux les plus féroces hordes du Caucase. Suivez M. Wagner de Jekaderinodar jusqu’au Dariel, vous traversez le pays des Cosaques : au-dessus d’eux, sur la droite, au pied et sur les flancs de la montagne, voici les Tcherkesses et les nombreuses tribus qui sont comme les branches de ce tronc puissant; mais portez vos yeux plus haut, pénétrez plus loin par la pensée, voyez ces sommets désolés et ces gorges profondes, c’est là que vivent des peuples dont l’origine se rattache aux plus antiques migrations de la race humaine.

D’abord ce sont les Ubiches, dont le pays est aussi inconnu que le centre du continent africain. La grande carte du Caucase, dressée par l’état-major de l’armée russe, ne nous présente ici qu’un immense espace vide. Deux Européens seulement ont pu donner quelques renseignemens sur les Ubiches, le voyageur anglais Stanislas Bell et un officier russe, M. le baron de Turnau. Il y a quelques années, M. Bell, sur un navire qui lui appartenait, avait abordé aux côtes de la Mer-Noire, dans la direction du pays des Ubiches; il osa pénétrer chez eux, en ayant soin pourtant de ne jamais s’éloigner des côtes. Les Tcherkesses, avec leur imagination avide, avaient considéré M. Bell comme un diplomate anglais, et le bruit s’était répandu que l’arrivée de son navire présageait l’envoi d’une flotte qui aiderait les Circassiens à briser pour toujours la domination moscovite. Ce bruit, porté aussi chez les Ubiches, avait protégé M. Bell; on le reçut d’abord avec de grandes marques d’honneur. Il ne tarda pas cependant à s’apercevoir que les Ubiches étaient moins confians que les Tcherkesses : l’ambassadeur était prisonnier chez ses amis. Il essaya maintes fois de s’enfuir avec des Turcs venus pour acheter des esclaves, et n’y réussit enfin qu’à grand’peine. On comprend que M. Bell ait retiré peu de fruit d’une telle expédition. M. le baron de Turnau fut moins heureux encore. Le tsar, depuis quelques années, a essayé d’organiser des explorations dans ces contrées mystérieuses, et d’y faire recueillir le plus de renseignemens possible sur la population et le climat. D’intrépides officiers, sachant la langue des Tcherkesses, prenaient le costume du pays et se lançaient hardiment au milieu des sanglantes aventures. Déjà plus d’un était parti et n’était pas revenu. M. de Turnau ne se laissa pas décourager. Il fit ses préparatifs avec autant d’adresse que de résolution. Il apprit d’abord la langue des Ubiches, il donna à son teint une couleur brune et olivâtre, il tailla sa barbe à la façon des Tcherkesses, il s’exerça à porter leur costume et à manier leurs armes. Un homme du pays, gagné à prix d’or, devait lui servir de guide. Tout réussit pendant quelques semaines : M. de Turnau avait déjà visité plusieurs tribus, lorsqu’un chef plus soupçonneux que les autres arracha au guide son secret et jeta dans un cachot l’audacieux envoyé du tsar. Les Ubiches sont cupides; ils demandèrent tout un bonnet circassien rempli de roubles pour la rançon de l’officier. Le gouvernement russe pensa qu’il était imprudent d’accoutumer les Caucasiens à battre ainsi monnaie, et que d’ailleurs M. de Turnau pourrait utiliser sa captivité dans l’intérêt de sa mission; il serait toujours temps de le racheter plus tard. Victime de ces calculs si cruellement égoïstes, le pauvre officier était menacé de mourir dans un souterrain humide, lorsqu’un jour, après de longs mois de souffrance, abattu, amaigri, désespéré, il fut sauvé tout à coup par un incident inattendu. Le chef qui retenait M. de Turnau avait insulté un de ses serviteurs. Celui-ci, pour se venger, résolut d’enlever à son maître l’esclave précieusement gardé comme une mine d’or. Il lui ouvrit pendant la nuit les portes du souterrain, et tous deux partirent au galop sur les meilleurs chevaux du chef. Ces sortes d’histoires, à ce qu’on assure, ne sont pas rares chez les Tcherkesses. Il y a un touchant poème de Pouchkine, le Prisonnier du Caucase, où le Moscovite est délivré par la jeune Circassienne qui l’aime, comme Chactas par Atala. Chez les Ubiches, les drames sont moins poétiques. De tous les étrangers qui ont visité ces sauvages, M. Stanislas Bell et M. le baron de Turnau sont les seuls qui aient échappé à la mort.

Les Ossètes sont plus connus que les Ubiches; malgré leur férocité brutale, ils sont moins portés à la guerre, et la Russie, grâce à certains ménagemens, n’a point à redouter leurs attaques. Les voyageurs peuvent aussi visiter le pays des Ossètes, en prenant, bien entendu, d’indispensables précautions. On vantait beaucoup trop autrefois l’hospitalité de cette peuplade. L’étranger n’a rien à craindre tant qu’il habite sous le toit de son hôte; mais, dès qu’il a quitté le seuil, il redevient une proie, et l’hôte lui-même regorgerait sans pitié à quelques pas de cette demeure où il vient de lui faire fête. Au reste, une faible escorte de gens du pays est une sauvegarde suffisante. Bien des savans ont donc pu étudier de près cette tribu étrange dont l’idiome offre les plus curieux problèmes aux investigations philologiques. Les Tcherkesses appellent le Caucase la montagne des langues; de toutes ces langues d’origines si diverses, une des plus intéressantes est la langue des Ossètes, qui semble appartenir à la famille indo-germanique et se rattacher au sanscrit. Les Ossètes ont-ils reçu par la Perse quelques vestiges de cette vieille langue zende retrouvée par la prodigieuse sagacité d’Eugène Burnouf ? ou bien est-ce par le nord qu’ils tiennent à la grande souche commune, et faut-il voir dans les Ossètes un débris des migrations germaines ? C’est sur ce point que s’exerce l’aventureuse curiosité des philologues. Le savant Jules Klaproth, qui a visité les Ossètes, a consacré d’intéressans travaux à leur langue, et plus récemment M. le docteur Rosen, auteur d’une grammaire ossète et de plusieurs mémoires-très estimés sur ces difficiles problèmes, a complété et rectifié en maints endroits le vocabulaire dressé par son devancier. Quant aux voyageurs qui ont donné sur l’état présent de ce pays les renseignemens les plus curieux, il faut citer au premier rang, outre Klaproth et M. le docteur Rosen, M. Xohl, M. Koch, professeur à l’université d’Iéna, et enfin M. Bodenstedt. M. Koch est un admirateur enthousiaste des Ossètes; M. Bodenstedt a l’avantage d’avoir comparé entre elles un grand nombre des populations caucasiennes, et son enthousiasme intelligent ne se prodigue pas au hasard. « Jamais je n’ai pu comprendre, écrit M. Bodenstedt, l’espèce de supériorité qu’on a prétendu attribuer aux Ossètes. J’ai habité leurs aouls, j’ai parcouru une grande partie de leur territoire, j’ai lu tous les ouvrages que voyageurs et savans ont publiés sur eux, et je me suis convaincu que, si les Ossètes se distinguent des autres populations du Caucase, c’est toujours à leur désavantage. Ils n’ont ni le sentiment poétique des Kabardiens, ni la loyauté chevaleresque des Adighés, ni le religieux patriotisme des compagnons de Shamyl. » M. Bodenstedt a raison : les brillantes peintures de M. Koch ne sont pas l’image de la réalité. Ce qui a attiré l’attention sur les Ossètes, ce sont les problèmes historiques dont quelques élémens se trouvaient réunis chez eux. En même temps que l’étude de leur langue emportait l’imagination au fond des premiers âges du monde, on voyait aussi dans leurs croyances religieuses les traces encore vivantes des plus anciennes transformations du genre humain. La religion des Ossètes est un mélange de paganisme oriental, d’islamisme et de christianisme. Introduit dans l’Ossétie par les missionnaires russes, le christianisme est la religion officielle du pays; mais ce christianisme n’a fait supprimer ni les pratiques musulmanes ni le culte des divinités primitives. Les Ossètes sacrifient aux idoles en même temps qu’ils invoquent l’archange Michel et le prophète Élie, sans savoir d’ailleurs ce que ces deux noms représentent. M. Bodenstedt décrit certaines églises ossètes, expressif symbole de cette confusion. Construites sur les ruines des anciens autels, elles portent la double empreinte musulmane et chrétienne; derrière les images des saints et les arabesques du Koran, on aperçoit encore les grossières statues des dieux païens.

Les Abschases, les Kabardiens et les Adighés, trois branches principales de la famille tcherkesse, ont obtenu de vives sympathies qui paraissent mieux justifiées. Déjà, au XVIIIe siècle, le comte Potocki et le savant naturaliste Pallas, qui visitait le Caucase avec une mission du gouvernement russe, s’extasiaient sur cette généreuse race de chevaliers. Le célèbre M. David Urquhardt, dont l’opinion est plus suspecte en tout ce qui concerne la Russie, devait être un admirateur passionné de ces peuples du Caucase, qu’il appelle les protecteurs de l’empire anglais dans les Indes; on ne s’étonnera pas qu’il attribue au Tcherkesse le courage du montagnard, la distinction du gentleman et la candide simplicité de l’enfant. Ces exagérations plaisantes ont été assez aigrement contredites par un autre Anglais, M. Longworth, dont on a un curieux livre sur la Circassie : A Year among the Circassians. Il y a beaucoup à rabattre de l’enthousiasme de M. Urquhardt et des critiques amères de M. Longworth. M. Bodenstedt et M. Wagner me paraissent tracer une peinture plus fidèle de la réalité, lorsqu’ils sympathisent avec les Tcherkesses sans en faire le type idéal du genre humain. Quoiqu’il y ait certes bien des ombres au tableau, un peuple exalté par de fortes passions nationales et entretenu dans la simplicité du monde primitif doit présenter de nobles traits à un observateur impartial. Je ne parle pas seulement des cœurs généreux et poétiques comme M. Bodenstedt, M. Wagner est presque toujours du même avis, et les officiers russes eux-mêmes ressentent une sincère admiration pour les brillans cavaliers de la Kabarda et du pays des Abschases.

Les Adighés surtout, — les vrais Tcherkesses, — sont incontestablement la plus noble race du Caucase. Ils mêlent quelque chose de chevaleresque à la férocité naturelle du barbare. Leur constitution, aristocratique et libre comme celle des premiers Germains, entretient chez eux un certain sentiment de la règle qui ne nuit pas à la fierté. On sait combien le type de leur visage est beau. Leur religion, assez semblable à celle des Abschases, est un mélange de christianisme, d’islamisme et de paganisme, mélange moins grossier pourtant que chez les Ossètes; en Ossétie, c’est le christianisme qui domine, c’est l’islamisme chez les Adighés. Dans ses curieuses recherches sur tous ces peuples, M. Bodenstedt s’est convaincu que le christianisme, introduit au Ve siècle chez les Tcherkesses, s’y était maintenu jusqu’au XVIIIe siècle. Alors parut un homme, un chef intrépide et exalté, Scheick-Mansour, qui joua dans le Caucase à la fin du dernier siècle le même rôle qu’a repris aujourd’hui le prophète Shamyl. C’est en 1785 qu’il est pour la première fois question de Scheick-Mansour dans les traditions du Caucase. D’où venait ce fougueux prédicateur de l’islamisme ? C’était, à en croire les Russes, un émissaire de la Turquie; payé par elle et investi de souverains pouvoirs, il avait mission de détruire chez les montagnards un christianisme mal affermi, et de les préparer ainsi à des luttes plus sérieuses contre les Russes. L’histoire très réelle de Scheick-Mansour est devenue un thème de légendes fabuleuses, et il est bien difficile de connaître aujourd’hui la vérité sur l’audacieux aventurier. Ce qu’il y a de certain, c’est que son nom est vénéré des Tcherkesses. Les poètes ont consacré son souvenir dans leurs vers, et transmis aux générations la gloire religieuse et guerrière du prophète. « Je chante, — dit un ami de M. Bodenstedt, le poète et théologien Kouli-Khan, — je chante Scheick-Mansour, le héros fort, le grand semeur du champ de la croyance. Sans tache dans la vie de chaque jour et terrible au milieu de la bataille, il a ouvert le chemin de la vérité à tous les peuples du Caucase, aux Tcherkesses et aux Kabardiens, comme aux Lesghes et aux Tchétchens. Sa langue répand les germes sacrés, ses yeux dissipent la nuit de l’erreur, son épée étincelante déroule les œuvres de la foi. De pays en pays, il s’avance en triomphe, fécondant le champ de l’islam avec le sang impur du Moscovite. Des bords de la mer Caspienne jusqu’au pays des Adighés, c’est lui qui fait flotter l’étendard de Mahomet! » Après six ans de guerres et de victoires, Scheick-Mansour tomba aux mains des Russes lors de la prise de la forteresse d’Anapa, en 1791, et mourut misérablement au fond d’un cachot dans l’île Szolowetzkoy. Les princes et les nobles de la nation des Adighés sont convertis depuis soixante ans à la religion de Scheick-Mansour; quant aux paysans, ils gardent encore, au milieu de leurs croyances nouvelles, certains dieux du paganisme primitif et maintes traditions chrétiennes horriblement défigurées.

Les Tcherkesses, en comprenant sous ce nom les Kabardiens, les Abschases et les Adighés, forment une population de six cent mille âmes. C’est du moins le chiffre indiqué par les statistiques russes. MM. Longworth et Bell portent ce chiffre à un million. Si les Tcherkesses étaient réunis sous un seul chef, il leur serait facile de rassembler sur un point une armée de vingt mille hommes, et dans l’organisation actuelle de la ligne du Kouban, il n’est pas une garnison qui pût leur résister. Heureusement pour les Russes, les Tcherkesses forment comme une république fédérative. Chaque tribu a sa constitution féodale, ses princes, ses nobles, ses paysans, et s’inquiète assez peu de ce que fait la tribu voisine. M. Kupffer, président d’une commission scientifique qui accompagna le général Émanuel lors de l’expédition de 1829, écrit dans son rapport ces expressives paroles : « La terreur nous saisit à la pensée du péril qui menacerait la Russie méridionale, si les Tcherkesses étaient jamais réunis sous le commandement d’un seul maître. » Le jour où cette république féodale abandonnerait ses vieilles franchises à un dictateur fanatique comme Scheick-Mansour ou comme Shamyl, le jour où toute la ligne du Caucase serait en feu, où le cri de guerre du Daghestan serait répété par l’écho de Circassie, où les Tcherkesses d’un côté, et les Tchétchens de l’autre, presseraient l’armée russe dans le défilé du Dariel, — cette guerre déjà si sérieuse, quoique circonscrite aujourd’hui, prendrait des proportions bien autrement redoutables.

Il n’y a point d’hostilités, en ce moment, entre ces peuples et la Russie, mais le Tcherkesse est l’implacable ennemi du Cosaque, et si l’année de la Mer-Noire tient les montagnards en respect, c’est à la condition de veiller nuit et jour. Sans cesse des villes et des forteresses on voit sortir des bandes de cavaliers qui vont balayer les routes. Ce ne sont pas seulement les gorges et les défilés qu’il faut explorer d’un œil perçant; il n’y a pas un buisson, pas une touffe d’herbe, pas un pli de terrain qui ne puisse cacher un Tcherkesse, accroupi ou ventre à terre, le fusil en joue, le doigt sur la détente, tout prêt à envoyer au loin une balle qui ne manquera pas son but et sûr d’une retraite voisine où on le cherchera en vain. Malgré cette fausse paix qui ne permet pas une heure de trêve, les Tcherkesses sont admis dans les villes et sur les marchés de la Russie. Le prince Woronzoff n’a pas sur ce point les idées des généraux qui l’ont précédé dans le Caucase. Le général Sass, par exemple, dont les razzias ont laissé de si terribles souvenirs, ne connaissait d’autre procédé que l’extermination. On s’efforce aujourd’hui d’attirer le peuple des montagnes aux travaux de la paix, on voudrait les accoutumer aux transactions, faciliter l’échange de leurs produits, leur procurer enfin des avantages qui ouvriraient leurs cœurs à des sentimens d’amitié. Ce généreux système a soulevé parmi les officiers russes les objections les plus graves. La plupart de ces Circassiens qui fréquentent les marchés de Jekaderinodar, de Georgiesk, de Stawropol, de Wladikawkas, on assure que ce sont des espions. Depuis qu’on leur a donné un libre accès au milieu des Cosaques, ils savent de la façon la plus précise tout ce qu’ils ont besoin de savoir : la force de tel ou tel point, l’importance de la garnison, le côté vulnérable de la place, le chemin, la brèche, l’heure propice, rien ne leur échappe, et quand une invasion subite a lieu, elle frappe à coup sûr. Quoi qu’il en soit, c’est un curieux spectacle de voir sur un marché russe les Cosaques auprès des Tcherkesses. On dirait des hommes de même race, mais les uns ont gardé toute leur fierté native, tandis que les autres la perdent de jour en jour. Le Cosaque est déjà un homme des villes; le Tcherkesse, à l’œil d’aigle, est le roi de la montagne.

Ces allures naïvement superbes qui distinguent le Tcherkesse, il les porte encore, assure-t-on, dans ces escadrons circassiens que le tsar a formés à Saint-Pétersbourg. A travers les rues de la capitale, au milieu de la foule qui admire son costume oriental et sa longue schaschka étincelante, le Tcherkesse enrôlé sous le drapeau du tsar marche aussi fièrement que s’il foulait le libre sol du Caucase, n Quand vous voyez dans les rues de Saint-Pétersbourg la foule s’écarter avec respect, dit un spirituel voyageur, soyez sûr qu’il y a là un officier des gardes ou un soldat tcherkesse. » Ce doit être bien autre chose encore sur les marchés de leurs adversaires, à quelques werstes de leurs montagnes. Il est impossible de ne pas être frappé de la supériorité de ces races barbares sur les peuples déjà soumis. M. Wagner, malgré les sympathies que la Russie lui inspire, est entraîné à des comparaisons peu flatteuses pour les soldats du prince Woronzoff. C’est surtout aux revues qu’il est intéressant d’examiner le Tcherkesse. Ses yeux ne perdent pas un mouvement du mousquet du Cosaque. On dirait qu’il en veut deviner les moindres perfectionnemens; la longueur du canon, la dimension du calibre, le jeu de la batterie, il voit tout, et il compare dans sa pensée l’arme de l’ennemi avec la sienne. Quand la parade commence, il ne se lasse pas de suivre ces masses énormes s’ébranlant à la voix d’un seul chef. Grave et impassible, il est manifeste cependant qu’il est captivé au plus haut point par ce spectacle extraordinaire. Quel est le résultat de ces méditations ? Est-ce le vague soupçon d’un art supérieur qui l’étonné ? est-ce un suprême dédain pour cette façon de régler l’impétueuse liberté de l’homme de guerre ? Assurément il serait malaisé de le dire; mais celui qui observe à la fois et ce soldat russe si bien discipliné et cet enfant de la montagne perdu dans ses profondes rêveries ne peut s’empêcher de ressentir une sympathie ardente pour le libre cavalier circassien. Du côté de l’armée russe, si l’art est plus grand, l’homme ne vaut-il pas moins ? Ici, point d’art, point de science, point de ces manœuvres compliquées où triomphe la géométrie militaire, mais comme toutes les forces de l’homme s’épanouissent au grand air de la liberté ! Le seul aspect de ces Tcherkesses transporte l’imagination dans les temps héroïques. «A voir tant de noblesse unie à tant d’audace, je me représente ainsi, dit M. Wagner, un Cid Campéador, un Franz de Sikkingen, un chevalier Bayard! » Une chose nuirait à cet air de chevalerie que tant de voyageurs ont admiré chez les Circassiens : ils sont féroces et implacables. On cite pourtant plus d’un trait qui atteste chez eux des sentimens de douceur et une certaine gratitude. C’est un chirurgien militaire qui racontait le fait suivant à M. Wagner. Un jour, après une sanglante mêlée, au moment où les Russes, demeurés maîtres du champ de bataille, séparaient les blessés et les morts, on trouva sur un monceau de cadavres un vieux Tcherkesse encore vivant qu’un Cosaque déjà tenait couché en joue. Le chirurgien le sauve et l’emmène avec lui. C’était un mollah, vénéré pour sa vieillesse, sa bravoure et sa piété; on le nommait Arti-Mollah. Soigné par la femme de celui à qui il doit la vie, il se rétablit peu à peu. Cependant il était toujours faible; l’âge et les blessures lui laissaient à peine la liberté de se mouvoir, et quand il sortait de la maison de son bienfaiteur, les Cosaques, ne le considérant pas comme un prisonnier ordinaire, ne le surveillaient que de loin. Un matin, on le vit se traîner au bord du Kouban, où il avait coutume de se réchauffer au soleil; là, il pria quelque temps, puis tout à coup, s’élançant dans le fleuve et nageant d’un bras vigoureux, il aborda promptement à l’autre rive et disparut dans la montagne. Il y avait cinq ans que le chirurgien n’avait entendu parler d’Arti-Mollah, quand un jeune Tcherkesse vint le trouver à l’hôpital et le supplia de se rendre dans son aoul pour soigner son grand-père. Le chirurgien avait souvent de ces visites-là, et plus d’une fois, en effet, il était allé guérir des Tcherkesses dans leurs villages; on l’y recevait toujours avec une hospitalité empressée; ses malades le payaient avec du miel, du vin, des fruits, des provisions de toute sorte, jamais avec de l’argent : les Tcherkesses, comme les Cosaques, aiment à entasser les ducats et les roubles. Le chirurgien, trop occupé ce jour-là, refuse d’aller où on l’appelle. Le jeune Tcherkesse insiste; il supplie, il conjure, et, voyant que ses prières sont vaines, il tire de sa poche une poignée de roubles qu’il fait briller comme un irrésistible appât aux yeux du Russe. Cette étrange insistance, ces argumens inaccoutumés, piquent la curiosité du chirurgien. Il fait seller son cheval, et, accompagné d’un soldat cosaque, il part avec le jeune homme.

La route était longue; déjà le Cosaque s’inquiétait, et le chirurgien lui-même, malgré l’air de sincérité qui l’avait ému chez le jeune Circassien, commençait à lui adresser des reproches : « Prends mon pistolet, lui dit le jeune homme en lui tendant ses armes, et au premier signe de la trahison que tu redoutes, tue-moi. » Ils arrivent enfin. Introduit dans la maison du prétendu malade, le chirurgien aperçoit sur un banc, auprès d’un feu de charbon, un vieillard qui se lève à sa vue, et, mettant ses deux mains sur son cœur d’une façon solennelle, semble remercier le ciel d’avoir exaucé ses vœux. C’était Arti-Mollah. Le chirurgien sut bientôt que le camp retranché où il habitait serait attaqué et pillé le lendemain par les Tcherkesses. Arti-Mollah avait voulu l’arracher à une mort inévitable, et il avait employé cette ruse pour l’attirer chez lui. Volontairement ou non, hôte ou prisonnier, le chirurgien fut obligé de rester chez le vieux Tcherkesse pendant que ses amis et ses compagnons d’armes allaient être surpris avant le lever du jour. C’était là une singulière façon de pratiquer la reconnaissance; du reste, on eut pour lui tous les égards possibles : femmes et enfans le comblaient de soins et d’amitiés comme pour le distraire des pénibles pensées que cette révélation avait dû faire naître dans son âme. Le lendemain, au milieu de la nuit, on vit revenir les cavaliers vainqueurs. Ils poussaient des hourras formidables et rapportaient un riche butin, des fusils, des sabres, des bestiaux et bon nombre de prisonniers. Le Cosaque du chirurgien devint pâle comme la mort quand il aperçut sa femme et son enfant parmi ces malheureux. Son maître s’adressa à Arti-Mollah et offrit de payer leur rançon; mais l’inflexible Tcherkesse ne voulait pas ; que devait-il en effet à ce Cosaque ? Il fallut bien des instances et une rançon considérable pour le fléchir. Le chirurgien dut rester deux jours encore chez son hôte, et tous les amis du mollah vinrent lui rendre visite; parmi eux se trouvaient quelques-uns des plus célèbres chefs de Circassie, Sélim, Guz-Beg, Mansour-Beg et Dschimbulat, qu’on appelait le Lion du Caucase. Il partit enfin, reconduit par toute la famille avec un cérémonial solennel, et emmenant un magnifique cheval, présent d’Arti-Mollah. « Depuis lors, disait le narrateur à M. Wagner, je n’ai plus eu de nouvelles de mon vieil ami. Je sais qu’il vit encore, mais il s’est enfoncé plus avant dans la montagne depuis que son aoul, visité souvent par le général Sass, a pris rang parmi les tribus neutres. Il prêche toujours la guerre et la haine des Russes. Plusieurs fois je lui ai envoyé des messages afin de négocier avec lui des échanges de prisonniers. Il ne m’a jamais répondu. Sans doute le vieux Tcherkesse se considère comme délié envers moi de tout devoir de reconnaissance. Je lui ai sauvé la vie, il m’a arraché à une mort certaine : nous sommes quittes. Il ne voit plus en moi désormais que le Russe, l’ennemi, l’impur infidèle, et non l’homme qui l’a sauvé, le médecin qui l’a soigné, l’ami qui avait ressenti pour lui une véritable tendresse. »

Nous touchons aux frontières du pays des Tcherkesses; franchissons le défilé du Dariel et entrons en Asie; quel contraste ! Voici les plus riches vallées succédant aux steppes lugubres. Voici la Mingrélie et l’Imérétie, dont le nom ancien, la Colchide, rappelle tant de poétiques souvenirs et de migrations fabuleuses. Voici la Géorgie, convertie au christianisme dès le temps de Constantin le Grand, la Géorgie qui, pendant le moyen âge, surtout sous les glorieux règnes de David III et de la reine Thamar, était devenue un des plus puissans empires de l’Asie occidentale, et qui, depuis lors, envahis par Gengis-Khan au XIIIe siècle, ravagée par Tamerlan au XIVe n’a échappé au joug des Turcs et aux cruautés des Perses que pour trouver un refuge, au prix de son indépendance, sous la domination moscovite. Quelles traditions aussi chez la race arménienne! elle possédait jadis l’Ararat, le bassin de l’Aras et tout le pays qu’arrosent le Tigre et l’Euphrate, heureuses vallées où les plus antiques traditions du genre humain placent naïvement le paradis terrestre. M. Wagner et M. Bodenstedt ont consacré deux ouvrages spéciaux à ces splendides provinces; le Voyage en Colchide, de M. Wagner, est un brillant appendice à son Voyage dans le Caucase, et quant à M. Bodenstedt, les plus gracieuses pages qu’il ait écrites sont un tableau familier de la Géorgie. Sous le titre de Mille et un jours en Orient, M. Bodenstedt nous raconte d’une plume charmante son séjour à Tiflis. Que de figures spirituellement dessinées passent et repassent sous nos yeux ! Je recommande le sage de Gjandsha, Mirza-Schaffy, le poète et le sage, — le premier des sages, comme il l’explique lui-même à M. Bodenstedt en lui apprenant l’arménien. A côté de Mirza-Schaffy, il y a aussi le sage de Bagdad, Mirza-Yussuf, il y a surtout le théologien Kouli-Khan, et les entretiens du voyageur avec tous ces curieux personnages nous initient d’une façon ingénieuse à tous les secrets de la société géorgienne. Ces peintures humoristiques ne semblent-elles pas parfaitement appropriées à ce pays où les traditions chrétienne, et l’esprit oriental composent un si aimable et si singulier mélange ? On passerait volontiers de longues heures à écouter M. Bodenstedt discuter avec le sage de Gjandsha; mais, tandis qu’on s’abandonne à ces loisirs, l’écho du Caucase nous apporte les cris de guerre qui retentissent du Dariel jusqu’à la mer Caspienne. Tiflis n’est qu’une halte dans notre voyage. Il est temps de quitter cette Colchide si brillamment décrite par M. Wagner, cette Géorgie qui a inspiré à M. Bodenstedt de si spirituels tableaux de genre. Shamyl, le second prophète d’Allah, entraîne à la guerre sainte les cavaliers du Daghestan; toute la Tchétchénia est en feu : c’est là qu’il faut suivre nos deux guides.


II.

Il y a longtemps que la lutte est ouverte entre les peuples du Daghestan et les conquérans moscovites; pour en retrouver les premières traces, il faut remonter au fond du moyen âge. M. Wagner débrouille cette confuse histoire avec beaucoup de précision et de netteté. Cette lutte, qui devait être si longue et causer de si cruelles humiliations à l’armée russe, s’annonça d’abord heureusement. Au Xe siècle, le grand-duc Swatoslaff s’empare d’une partie de l’ancien royaume du Bosphore; au XVIe le grand-duc Wassiljewitch envahit la région orientale du Caucase et établit des postes militaires le long de la mer Caspienne. C’est vers le même temps que les Russes entrent en relations avec les royaumes transcaucasiens. La Géorgie avait été ravagée déjà plus d’une fois par les Mongols et les Tatares; menacé de tous côtés par les puissances musulmanes, le roi Alexandre se résolut, en 1594, à prêter le serment de vasselage aux souverains moscovites. La Géorgie voulait se donner un protecteur; mais pendant un siècle et demi, occupé qu’il était à d’autres guerres plus urgentes, le protecteur si impatiemment attendu ne vint pas, et quand il put enfin répondre à l’appel suppliant des chrétiens de Tiflis, ce ne fut plus un protecteur, ce fut un maître.

A la fin du XVIIIe siècle, le roi de Géorgie, Héraclius, menacé par les Perses et les Turcs, est obligé de se livrer aux tsars; il signe un traité par lequel les rois de Géorgie, avant de monter sur le trône, s’engagent à faire confirmer leur pouvoir par la Russie. Pendant que les Russes s’avançaient ainsi au cœur de ces belles provinces, ils faisaient de médiocres progrès dans le Daghestan. Les pères de ces hommes qui combattent aujourd’hui sous les drapeaux de Shamyl avaient repoussé Gengis-Khan et Tamerlan; Pierre le Grand, vainqueur de Charles XII, se fit battre vers 1730 par le Shamyl de ce temps-là. C’était un chef musulman nommé Schamchal, qui prêchait aussi la guerre sainte, et qui, s’il fallait en croire les récits manifestement exagérés de Klaproth, aurait réuni une armée de quatre-vingt mille hommes. Ce que Schamchal avait fait au commencement du XVIIIe siècle, Scheick-Mansour le fit vers 1789; il réveilla par ses prédications fougueuses le fanatisme musulman, il détruisit le christianisme dans le Caucase partout où les prêtres arméniens l’avaient porté, et sema les germes de cette exaltation patriotique et religieuse qui aujourd’hui encore, après plus de cinquante ans, oppose un si terrible obstacle aux desseins de la Russie. Cependant les Russes s’établissaient de plus en plus dans les royaumes situés au sud du Caucase; une invasion des Perses, qui prirent et pillèrent Tiflis à la fin du dernier siècle, leur fournit une occasion de mettre la main sur cette riche proie, et l’année 1800 un ukase du tsar Paul incorpora la Géorgie à l’empire, « pour imposer un terme, disait le tsar, à l’anarchie qui désole ces contrées. »

Avec la conquête de la Géorgie commence la guerre régulière des Russes et des Tchétchens. Ce n’étaient jusque-là que des luttes partielles, des expéditions spéciales tour à tour abandonnées et reprises; depuis que Tiflis est une ville russe, les tsars sont obligés de faire le blocus du Caucase. Le premier général qui ait organisé cette guerre obstinément poursuivie depuis un demi-siècle a laissé de nobles souvenirs.. Le général Zizianoff, gouverneur de la Géorgie et du Caucase, était un homme aussi intelligent qu’intrépide. Au lieu de déposséder la dynastie régnante, il laissa à ces faibles souverains une ombre d’autorité, et accoutuma peu à peu les Géorgiens à changer de maîtres, sans blesser chez eux le sentiment national. Zizianoff, assassiné, en 1806, par des émissaires de la Perse, est aujourd’hui encore, de Koutaïs à Tiflis, l’objet d’une vénération profonde. Le plus habile de ses successeurs est incontestablement le célèbre général Yermoloff. Quand on interroge un Russe sur les illustrations militaires de son pays, le nom de Yermoloff est le premier. D’autres ont commandé des expéditions plus importantes et gagné plus de batailles; qu’importe ? Les plus heureux faits d’armes sont loin de valoir l’action continue d’une grande âme; le sentiment public l’a bien compris. Par la dignité de toute sa personne, par la juste idée qu’il inspirait de son habileté et de sa puissance, Yermoloff a toujours paru supérieur aux plus brillans capitaines de la Russie. C’était surtout l’homme qui convenait à la guerre du Caucase. Conquérant et civilisateur, il exerçait sur les Tcherkesses une irrésistible séduction. Sa douceur soutenue par la force, sa générosité chevaleresque, son ardeur vraiment humaine à transformer les vaincus, avaient obtenu de merveilleux résultats. Pendant tout le temps qu’il a gouverné le Caucase, les Tcherkesses ont respecté les Russes. Une insurrection ayant éclaté dans le Daghestan, sous la conduite d’Amulad-Beg, il la dompta presque aussitôt; Amulad-Beg fut pris et rendu à la liberté. C’est Yermoloff qui a établi dans la Géorgie des colonies allemandes, afin d’initier les Orientaux aux secrets de la culture européenne. Les chefs du Daghestan étaient en relations avec lui; ils venaient le voir dans sa résidence de Tiflis, et ces hardis montagnards, qui se jetaient sans pâlir au-devant des canons russes, tremblaient devant Yermoloff, comme les plus fiers animaux du désert tremblent devant le regard du lion. Cette majesté imposante qu’il possédait naturellement lui permettait de relâcher sans péril les liens de l’étiquette; Yermoloff avait pour les simples soldats ces familiarités cordiales qui semblent le secret de nos officiers. Aucun général n’a su comme lui enthousiasmer le soldat russe et apprivoiser les Caucasiens.

L’administration du général Yermoloff est la période brillante de l’histoire de la Russie dans ses rapports avec les peuples du Caucase. Mis subitement à la retraite en 1826 par une de ces disgrâces si fréquentes dans les cours despotiques, le vieux lion du Caucase vit encore, et depuis vingt-sept ans qu’il a quitté le théâtre de sa gloire, il a pu suivre d’un œil attristé bien des fautes commises et bien des tentatives mal conçues. Ses deux successeurs immédiats ont été le comte Paskewitch et bientôt après le baron de Rosen. Le comte Paskewitch ne fit que passer dans le Caucase, et, s’il faut en croire des hommes bien informés, il est fort heureux pour sa gloire militaire qu’il n’ait pas eu le temps de faire les expéditions qu’il projetait. Son système, conçu avec une présomption inouïe et sans le moindre souci des conditions d’une telle guerre, l’eût exposé à d’infaillibles échecs. Quand le baron Rosen prit le commandement, tout le Daghestan était soulevé. Un successeur de Scheick-Mansour, un ardent prédicateur de la guerre sainte (son nom était Khasi-Mollah ou Khasi-Mohammed) venait de réunir une armée de Lesghes et de Tchétchens à la tête de laquelle il ravageait tout le pays russe.

Il faut se donner ici le spectacle des ressources que contient encore l’islamisme, surtout chez ces nations traquées de toutes parts, dont la destinée est de lutter sans relâche ou de périr. Ce n’est pas seulement un fanatisme grossier qui inspire les tribus du Daghestan; il y a chez ces barbares des écoles théologiques dont l’audace et la subtilité tiennent du prodige. Le sentiment national et le sentiment religieux unis dans une âme solitaire doivent produire sans peine une sorte d’exaltation mystique; depuis une trentaine d’années, il y a des mystiques de ce genre-là chez les Lesghes et les Tchétchens. Les doctrines des philosophes et des théologiens musulmans n’étaient pas inconnues aux ulémas du Caucase; le sufisme particulièrement, cette théorie de l’extase au moyen de laquelle certains sages arabes prétendaient entrer en communication avec Dieu, le sufisme avait pénétré çà et là dans ces contrées belliqueuses, et y était venu en aide aux ardeurs du patriotisme. A force de se plonger dans ces enivrantes rêveries, les ulémas du Daghestan en ont formé tout un système, espèce de religion nouvelle ou plutôt perfectionnement naturel de l’islamisme, forme supérieure de la loi de Mahomet, qui met d’accord les vieilles sectes d’Omar et d’Ali en les faisant disparaître toutes deux, et qui est aujourd’hui la base de l’état constitué par Shamyl.

Le premier qui ait formulé dans le Caucase la théorie musulmane de l’extase était un certain Hadis-Ismaïl, qui, vers 1823, révéla ses secrets à Mollah-Mohammed, lequel les transmit à ce Khasi-Mollah dont nous parlions tout à l’heure, et lui mit aux mains le glaive embrasé d’Allah. D’après l’enseignement d’Hadis-Ismaïl, les anciennes interprétations du Koran n’avaient plus de sens; Khasi-Mollah était lui-même la loi et la parole d’en haut; il conversait avec Dieu, et les croyans devaient être toujours prêts à lui sacrifier leur vie. Ces croyans, c’étaient surtout les murides ou murschides, prêtres guerriers, intrépides lévites, gardiens suprêmes des révélations de l’extase. On comprend quelle dut être l’action de ce renouvellement de l’islamisme sur des peuples qui nourrissaient des haines séculaires contre les Moscovites, et qui n’attendaient qu’un signal pour se lever. Ce fut d’abord un enthousiasme tout religieux; le petit village de Jarach, résidence de Mollah-Mohammed, était visité par des milliers de pèlerins qui venaient s’initier à la doctrine de Hadis-Ismaïl; puis, quand l’heure propice eut sonné, la guerre sainte éclata. Dès le commencement, en mai 1830, la forteresse de Tarki faillit tomber au pouvoir de Khasi-Mollah; c’est à grand’peine et au prix de pertes cruelles qu’elle fut délivrée par le général Kabanoff. Les Tchétchens furent plus heureux à Kilsjar; ils se rendirent maîtres des faubourgs le 1er novembre 1831 et emportèrent un butin considérable. La Russie comprit qu’elle avait affaire à des ennemis qui venaient de doubler leurs forces. Dès que les affaires de Pologne furent terminées, on se hâta de renforcer l’armée du Daghestan; alors le baron de Rosen prit l’offensive, et porta le fer et la flamme dans ces petits villages des montagnes qui sont comme des nids d’aigles. Il y eut là de terribles engagemens. A Durwek, à Tschumkessen, à Hermantschuk, à Himry, villages tchétchens situés sur des rochers, on se battait de part et d’autre avec un acharnement furieux. A Hermantschuk, lorsque l’infanterie russe eut emporté le village à la baïonnette, un des principaux murides, Muley-Abdurrahman, se jeta avec quelques hommes dans une maison fortifiée, et là, chantant les versets du Koran au milieu des balles et des bombes, ils combattirent en désespérés; on n’en vint à bout qu’en brûlant la maison. Au moment où les murailles s’abîmaient sur lui et les siens, Muley-Abdurrahman chantait encore. A Himry, en octobre 1832, Khasi-Mollah mourut sur la brèche, de la mort des héros et des prophètes. Couvert de blessures, inondé de sang, tout prêt à rendre son âme vaillante au dieu des armées, il s’était jeté à genoux, et, invoquant Allah, il excitait de la voix ceux que ne pouvait plus enflammer son héroïque exemple. Ce combat d’Himry fut effroyable; les Tchétchens étaient cernés de toutes parts; les murides de Khasi-Mollah se firent tuer jusqu’au dernier.

Parmi les hommes qui étaient tombés à côté de Khasi-Mollah, il y avait un jeune muride nommé Shamyl. Frappé de deux balles et percé d’un coup de baïonnette, il gisait, privé de connaissance, au milieu des cadavres de ses compagnons : on le crut mort; comment s’est-il relevé ? Par quel miracle de ruse et de hardiesse a-t-il échappé aux vainqueurs ? nul ne le sait; mais quelques mois après la catastrophe d’Himry, Shamyl était le premier des murides auprès du nouvel iman Hamsad-Beg. Le règne de celui-ci ne fut pas long. Occupé à relever les forces des Tchétchens, Hamsad-Beg travaillait à dominer par l’ascendant religieux les autres populations du Daghesthan afin de les lier à sa cause, lorsque des rivalités intérieures, suscitées par la diplomatie russe, amenèrent tragiquement sa mort : il fut assassiné dans une mosquée en 1834. C’est à la mort d’Hamsad-Beg que commence la dernière, la plus dramatique période des guerres du Daghestan, celle qui dure encore, et qui, dans la prévision d’une rupture de la paix générale, excite aujourd’hui plus que jamais l’intérêt et la curiosité de l’Europe. Shamyl était un des plus fervens soutiens de la nouvelle secte religieuse; disciple chéri du maître, il était tombé dans ses bras sur la brèche sanglante d’Himry; nul mieux que lui ne pouvait recueillir l’héritage d’Hamsad-Beg et relever le drapeau de Khasi-Mollah.

Shamyl avait trente-sept ans quand il devint le chef des Tchétchens. Il est né en 1797, dans ce petit village d’Himry où il avait failli trouver la mort auprès de son maître. Il s’était signalé dans sa jeunesse par une gravité précoce, une fierté ardente et une indomptable volonté. Il voulait être le premier en toutes choses; faible de corps, il s’exerçait à endurer les plus cruelles fatigues, et quand un de ses camarades l’emportait sur lui dans les jeux et les combats de la jeunesse, il s’enfermait pendant plusieurs jours comme un vaincu qui pleure sa honte. Son esprit grandissait aussi ardemment que son corps. Il avait un précepteur nommé Dschelal-Eddin, qui joue un rôle important dans son histoire. Dschelal-Eddin, le seul homme auquel il se soit jamais soumis, lui fit lire avec soin le Koran et les philosophes arabes. Affilié à l’école des sufis, il développait chez son élève l’enthousiasme religieux, et le préparait aux grandes choses. Cette forte éducation a porté ses fruits; le jour où Shamyl a succédé à Hamsad-Beg, toutes les rivalités ont cessé, tous les fronts se sont inclinés devant le front du maître. Shamyl est bien le digne chef de la secte ardente qui l’a proclamé prophète; il est persuadé que ses actes et ses paroles sont le produit immédiat d’une inspiration d’en haut. De là cette exaltation, non pas fébrile, mais majestueuse et calme, qui lui donne un impérieux ascendant sur ses peuples. Il a des éclairs dans les yeux et des fleurs sur les lèvres, dit un des poètes du Daghestan. Il est de taille moyenne; ses cheveux sont blonds; ses yeux, couverts de sourcils noirs et épais, sont pleins de feu; sa barbe a blanchi de bonne heure, mais tout dans sa personne annonce une juvénile énergie. Malgré l’activité ardente qu’il déploie, il est d’une sobriété de cénobite. Il mange peu, ne boit que de l’eau, et dort à peine quelques heures. M. Bodenstedt affirme qu’il a trois femmes; il n’en aurait qu’une selon M. Wagner. Tous ces détails ont été donnés par des prisonniers revenus du Daghestan. La résidence de Shamyl a été longtemps la petite forteresse d’Akulcho; je dirai tout à l’heure à la suite de quelles luttes sanglantes il a été obligé de chercher un autre asile. Il s’y était fait construire par des prisonniers russes une maison européenne à deux étages. C’est là qu’il régnait dans les premières années, pauvre, sans trésor, n’ayant rien pour solder ses troupes, nourri souvent par elles, mais aussi puissant par l’enthousiasme religieux que s’il eût possédé des millions. Les murides qui l’entourent sont prêts à se faire tuer sur un signe de sa main. Jamais chef dans le Daghestan n’a exercé une autorité comparable à la sienne. Scheick-Mansour lui-même, qui avait soulevé tout le Caucase, Scheick-Mansour, le héros fort, le grand semeur du champ de la foi, n’était qu’un guerrier illustre et respecté. Shamyl est tout à la fois le sultan et le prophète des Tchétchens. « Mahomet est le premier prophète d’Allah! Shamyl est le second prophète! » Tel est depuis 1834 le cri de guerre du Daghestan.

Le plus redoutable adversaire qu’ait rencontré Shamyl est le général Grabbe. Le général Golowin, qui avait succédé au baron de Rosen dans le commandement du Caucase, était fort opposé au système de guerre offensive; le général Grabbe au contraire, chargé des opérations militaires du Daghestan, brûlait d’aller chercher dans ses forteresses cet ennemi dont il voyait grandir l’influence et l’audace. Il écrivait sans cesse à Saint-Pétersbourg que son chef, résidant à Tiflis, ne pouvait connaître exactement les nécessités de la situation, et il demandait comme une grâce qu’il lui fût permis de faire une expédition dans les montagnes. Il voulait surtout attaquer cette forteresse d’Akulcho, où Shamyl avait établi le siège de son pouvoir. La forteresse prise, les Tchétchens, dispersés ou découragés, ne tarderaient pas à se soumettre. Il espérait d’ailleurs que ce terrible Shamyl tomberait mort ou vif entre ses mains, comme Khasi-Mollah sept ans plus tôt sur les remparts d’Himry. La permission fut accordée; c’était au printemps de 1830. La colonne du général Grabbe se mit aussitôt en route. Akulcho était à soixante werstes (environ quinze lieues) des postes les plus avancés. Après quelques jours d’une marche pénible dans les gorges, on arriva au pied du rocher où s’élevait la demeure de Shamyl. Pas un coup de fusil n’avait été tiré pendant la route; les Tchétchens réunis à Akulcho attendaient l’ennemi de pied ferme. Les Russes avaient cru que les canons et les obus auraient facilement raison des assiégés. La forteresse en effet fut bientôt démantelée; mais les Tchétchens n’avaient presque pas souffert. A l’abri dans les souterrains et les caves, ils en sortaient pour tirer à coup sûr. Malheur au soldat qui se montrait derrière les retranchemens ! une balle, lancée par un Freyschütz invisible, retendait sur la place. Le premier assaut coûta cher à la colonne du général Grabbe : sur quinze cents hommes qui tentèrent l’escalade, il n’en revint pas cent cinquante. Le général Grabbe ne se découragea pas. Un second et un troisième assaut, moins meurtriers que le premier, assurèrent aux Russes la possession de deux points importans. On se mit alors à miner le rocher. Étonnés de l’immobilité apparente de l’ennemi et effrayés du bruit de la sape, les assiégés étaient sortis de leurs retraites afin de découvrir ce qu’on préparait contre eux; les Russes profitèrent de l’occasion, et un quatrième assaut, énergiquement dirigé, donna la forteresse au général Grabbe. C’est le 22 août 1839 qu’eut lieu la prise) d’Akulcho; le siège durait depuis près de quatre mois. Exaspérés par cette longue résistance, les Russes ne firent point de quartier. Après le massacre, on chercha partout, mais en vain, le cadavre de Shamyl. Il y avait dans les flancs de la montagne des cavernes où s’étaient retirés un certain nombre de Tchétchens; c’est de là que le hardi prophète et, les siens s’apprêtaient encore à frapper de mort plus d’un infidèle. Qu’allait-il devenir cependant ? Impossible de fuir ou de résister longtemps, toutes les issues étaient au pouvoir de l’ennemi. Les murides qui l’accompagnaient n’hésitèrent pas à sacrifier leur vie pour sauver le chef de la foi. Avec quelques solives trouvées dans la caverne, ils construisent une sorte de radeau, le jettent dans le fleuve Koysou, qui coule au pied du rocher, et s’élancent eux-mêmes du haut de la caverne sur l’embarcation flottante. A ce coup hardi, les Russes ne doutent pas que Shamyl ne soit là. L’ordre est donné de poursuivre le radeau; l’infanterie le suit sur les deux rives, et les Cosaques lancent leurs chevaux à la nage pour s’emparer du prophète. Or, tandis que toute l’attention des Russes était tournée de ce côté, un homme s’élançait dans le Koysou, et, traversant le fleuve à la nage, disparaissait dans les montagnes. Les Tchétchens du radeau avaient tous péri en se défendant, mais Shamyl était sauvé. Qu’on se représente l’apparition du prophète au milieu des populations qui venaient d’apprendre la ruine d’Akulcho! On le croyait enseveli sous les ruines, et tout à coup il ressuscitait d’entre les morts. N’était-il pas manifestement l’envoyé de Dieu ? L’autorité de Shamyl n’a jamais été plus grande que depuis cette héroïque défaite.

Après la prise d’Akulcho, Shamyl résolut de prêcher la guerre sainte aux Tcherkesses. Il avait échoué en 1836 auprès des Awares, importante peuplade du Daghestan complètement soumise à la Russie; il espéra que les Caucasiens de la Mer-Noire se joindraient aux Caucasiens de la mer Caspienne, car tous ceux-là, les seuls Awares exceptés, étaient enrôlés sous sa bannière et formaient presque une nation. Si les Tcherkesses pouvaient recommencer la lutte en même temps que les Tchétchens, quel coup terrible porté à la puissance russe ! Shamyl visita les Ubiches et les Adighés; il fut reçu par eux avec honneur, mais il obtint de médiocres résultats. La haine de la Russie a beau être un lien puissant entre les populations des deux parties du Caucase, il y a des rivalités séculaires qui les séparent. La différence des idiomes est aussi un obstacle à cette communauté d’efforts que voulait provoquer l’ardent chef des Tchétchens. Shamyl, obligé de prêcher la guerre sainte en turc, fut compris seulement des chefs et des mollahs. Il revint de la Circassie, n’emportant que de vagues promesses et l’assurance d’une aversion irréconciliable pour la Russie. Il avait choisi pour résidence la forteresse Dargo, une place moins forte qu’Akulcho, mais située aussi dans une position presque imprenable. Le général Grabbe voulut l’y poursuivre encore. Les troupes expéditionnaires partirent de Girselaul au mois de mai 1842. Shamyl donna l’ordre aux Tchétchens de ne pas tirer un coup de fusil pendant que la colonne serait en marche; on la laissa s’engager dans les sombres forêts et les défilés tortueux qui avoisinent Dargo, puis elle fut cernée de toutes parts et à moitié anéantie. Ce désastre des Russes à Dargo est un des plus terribles échecs qu’ils aient subis dans le Caucase. On attendait à Girselaul le retour de la colonne, et déjà l’on avait fait maints préparatifs pour fêter les vainqueurs; ce fut un lamentable spectacle quand on vit arriver ces troupes où tant de rangs étaient vides. Le prince Tchernicheff, ministre de la guerre, en mission alors dans le Caucase, était précisément à Girselaul; il put voir ce lugubre tableau, il put entendre les cris des femmes et des enfans, les plaintes des officiers, les murmures des soldats. Des entreprises comme celle-là veulent être justifiées par le succès : quelques semaines après, le général Grabbe perdait son commandement.

Pendant que Shamyl grandissait ainsi dans le Daghestan, les Tcherkesses de la Mer-Noire, excités par le bruit lointain de ses triomphes, tentaient aussi quelques attaques contre les Russes. Déjà, avant le voyage de Shamyl en Circassie, vers 1836, quelques soulèvemens avaient eu lieu. Les Tcherkesses, qui n’avaient plus affaire au brillant et intrépide général Sass, le Lamoricière du Caucase, rompirent plus d’une fois la ligne de défense confiée à la garde des Cosaques. Le général Sass, enlevé subitement à ses fonctions comme Yermoloff, avait eu pour successeur le général Wiljaminoff, qui prétendait effrayer les Tcherkesses par des proclamations retentissantes et des gasconnades en style poétique. M. Wagner en cite une des plus curieuses, datée de 1837. « La Russie, écrivait le général, a conquis la France. Elle a mis à mort les fils de ce pays et emmené ses filles en captivité. Quant à l’Angleterre, comment pourrait-elle venir au secours des Tcherkesses ? C’est de la Russie qu’elle reçoit son pain de tous les jours. En un mot, il n’y a que deux puissances : Dieu dans le ciel et le tsar sur la terre, et(si la voûte des cieux s’écroulait, la Russie serait assez forte pour la soutenir sur ses millions de baïonnettes. » Les Tcherkesses, dit M. Wagner, s’amusaient beaucoup de ces prétentieuses niaiseries, et les attaques nocturnes se renouvelaient sur plus d’un point. En 1840, quatre forteresses de la ligne tombèrent au pouvoir des Tcherkesses, qui se contentèrent de les piller. En 1843, après la victoire de Shamyl à Dargo, il y eut encore quelques prises d’armes; mais deux ou trois succès énergiquement remportés par les Russes réduisirent bientôt leurs adversaires à ce rôle d’hostilité passive que nous avons décrit.

La défaite du général Grabbe à Dargo ne fut pas seulement l’occasion de sa disgrâce, elle amena aussi la destitution du gouverneur général; le système d’occupation défensive prévalait à Saint-Pétersbourg. Le général Golowin fut remplacé par le général Neidhardt, officier allemand plus distingué par son habileté administrative que par ses talens militaires, et le commandement actif, enlevé au général Grabbe, fut donné au général Gurko. On devait, d’après les instructions du ministre de la guerre, se fortifier sur tous les points occupés, et renoncer pour longtemps aux expéditions aventureuses : quelques années de paix étaient nécessaires pour relever le moral de l’armée. L’audace de Shamyl en décida autrement. La fin de l’année 1843 est une des plus sanglantes périodes de l’histoire du Caucase. Le prophète envahit au mois de septembre le pays des Awares, dont les chefs, nous l’avons vu, sont les alliés du tsar. Il assiège la garnison russe, détourne l’eau qui l’alimentait, et la force de se rendre jusqu’au dernier homme. lin bataillon envoyé au secours est massacré tout entier. Alors le général Kluke de Klugenau s’élance au-devant de Shamyl dans l’Awarie avec des forces considérables. Shamyl le bat, le poursuit, l’oblige de se jeter dans la forteresse de Chunsak, et semble près d’emporter la place, quand le général Dolgoroucki, arrivant avec des troupes supérieures en nombre, délivre la garnison après plusieurs combats où la victoire, longtemps indécise, est chèrement achetée. Shamyl retourne sur ses pas; il ravage l’Awarie, emmène tous les habitans de gré ou de force, se réservant de convertir par ses prédications guerrières ceux qui étaient encore attachés à la Russie, et quelques semaines après, revenant à la tête d’une armée composée de Tchétchens, d’Awares, de Lesghes, de Kumikes, populations sans liens de race ou de langage, mais exaltées par un même fanatisme, il va mettre le siège devant la forteresse de Wnézapnaia ou Vnézapné. Les généraux Kluke et Dolgoroucki, qui commandaient la place, la défendirent énergiquement; mais Shamyl ne se retira pas sans avoir fait subir de cruelles pertes à ses ennemis. Telle fut la fin de l’année 1843. Un administrateur habile ne suffisait pas à une guerre de cette nature; ce qu’il fallait, c’était à la fois la vigilance minutieuse du général Neidhardt et l’activité ardente d’un Sass ou d’un Grabbe. Au commencement de 1844, la lente circonspection du général Neidhardt compromit un succès préparé avec adresse. On avait enfermé Shamyl dans un défilé; à force de prendre ses précautions, Neidhardt envoya un jour trop tard l’ordre de commencer l’attaque, et Shamyl eut le temps de s’échapper. Ce fut la condamnation du général; remplacé peu de temps après par le comte (aujourd’hui prince) Michel Woronzoff, il alla mourir de douleur à Moscou.

Voilà neuf ans que le prince Woronzoff et le prophète Shamyl sont en présence; depuis cette époque, l’héroïque audace de Shamyl n’a pas faibli, mais la conquête russe, il faut le reconnaître, se développe de jour en jour avec une régularité magistrale. Depuis vingt ans, dit très bien M. Wagner, on avait envoyé à Tiflis des hommes éminens à divers titres; on n’avait pas encore trouvé le vrai gouverneur du Caucase. Aucun des généraux russes, depuis Yermoloff, n’avait paru embrasser toute l’étendue de sa tâche. Paskewitch, connu par ses campagnes contre les Perses et les Turcs, méritait sa réputation d’administrateur irréfléchi. Rosen, au contraire, ne se distinguait que comme un négociateur adroit. Golowin avait la dignité et le calme diplomatique qui plaisent aux Orientaux, mais ses facultés étaient médiocres. Neidhardt était l’homme le plus consciencieux et le plus intègre; pourquoi cette circonspection, cette vigilance de toutes les heures n’étaient-elles pas jointes à une activité ardente ? Ce pédant Allemand, dont la scrupuleuse probité gênait plus d’un fonctionnaire, ce pédant Allemand, disaient-ils, ne fera jamais rien qui vaille dans une telle guerre, et l’extrême prudence du général, on le vit bien en 1844, justifiait ces murmures. A qui allait passer le commandement ? Les uns disaient que le vieux Yermoloff, quoique affaibli par l’âge, serait rappelé sur le théâtre de ses triomphes; les autres pensaient que le ministre de la guerre, le prince Tchernicheff, prendrait pendant quelques années la direction des affaires du Caucase. Personne ne songeait au comte Woronzoff, gouverneur général de la Nouvelle-Russie, qui passait pour être fort mal en cour. C’était une opinion accréditée en Crimée que le général avait autour de lui, dans son état-major, dans son palais, à sa table, des espions chargés de rapporter au tsar toutes ses paroles, et qu’on n’attendait qu’un prétexte pour destituer un homme dont l’indépendance avait excité d’implacables inimitiés. La nomination du comte au gouvernement du Caucase fit tomber tous ces bruits. Jamais depuis Potemkin, le favori de Catherine II, un sujet russe n’a été investi de pouvoirs aussi étendus que les siens. Le comte Woronzoff a reçu du tsar une autorité dictatoriale, et il commande toutes les provinces conquises entre le Pruth et l’Aras; il a conservé en effet, bien que gouverneur du Caucase, son gouvernement de la Nouvelle-Russie et celui de la Bessarabie. Le comte Woronzoff a droit de vie et de mort sur les indigènes; il peut nommer et destituer à volonté tous les fonctionnaires jusqu’au sixième grade; il peut distribuer les récompenses et les décorations à l’armée sans les faire confirmer par le tsar; il peut enfin livrer aux tribunaux les fonctionnaires et officiers de tout grade. Le tsar, comme on voit, a abandonné à son représentant la plus grande partie de ses privilèges autocratiques. Une telle faveur est sans exemple; le maréchal Paskewitch lui-même, quand il gouvernait la Pologne, n’avait pas une autorité comparable à celle du prince Woronzoff.

Les services rendus par le prince dans la Nouvelle-Russie justifient cette confiance extraordinaire. Un Français illustre, le duc de Richelieu, avait déjà transformé ces provinces et prêté à une civilisation naissante l’appui d’une volonté forte et d’une intelligence supérieure; le prince Woronzoff a continué et agrandi en Crimée l’œuvre du duc de Richelieu. Il n’était plus jeune lorsqu’il fut envoyé dans le Caucase, mais son activité ne s’était point ralentie. On dit même que ses admirateurs rêvent pour lui des fonctions plus importantes que celles de gouverneur du Caucase. Un Russe de Crimée le disait un jour à M. Wagner : — « c’est à Constantinople qu’est la vraie place du prince Michel Woronzoff. Il aime et connaît admirablement l’esprit des peuples orientaux. Nul ne serait plus propre que lui à réconcilier l’Occident et l’Orient, le christianisme et l’islam. » Le prince Woronzoff, il faut l’espérer, n’aura jamais l’occasion d’exercer ses talens sur les rives du Bosphore. M. Wagner, tout favorable qu’il est à la Russie, n’hésite pas à ajouter : « La Russie n’a pas encore digéré les conquêtes de Catherine; tant que la Pologne et le Caucase ne seront pas devenues des provinces toutes russes, aucun tsar ne songera à s’emparer d’une proie dont la conservation seule lui coûterait plus de sang que n’en ont coûté tous les agrandissemens de l’empire. » On nous pardonnera d’être moins facilement satisfaits : nous pensons que la transformation complète de la Pologne et du Caucase, si difficile que soit une pareille tâche, ne serait pas le début d’une période nouvelle où la Russie régnerait sur le Bosphore : il y a d’autres obstacles que ceux-là à des projets qui menacent l’Europe entière. Toutefois cette digression de M. Wagner a son prix, et les ambitieuses espérances des amis du prince Woronzoff sont un avertissement qu’il convenait de signaler. Les immenses pouvoirs du prince Woronzoff lui ont surtout été donnés pour mettre un terme, s’il est possible, à l’épouvantable corruption des fonctionnaires de tous ordres. Déjà, à plusieurs reprises, on avait fait justice de bien des abus; c’est ainsi que, sous l’administration du baron de Rosen, son gendre, le général prince Dadian, apostrophé par le tsar au milieu d’une revue, fut dégradé publiquement et condamné à quitter son brillant uniforme pour endosser la casaque du simple soldat. Les désordres, la concussion, le pillage des caisses publiques, étaient presque passés à l’état de choses régulières. Le général Neidhardt, le plus intègre des généraux qui ont précédé le prince Woronzoff, était taxé de pédantisme parce qu’il voulait tout voir de près; mais le général Neidhardt était mal secondé. Armé de la souveraine autorité des tsars, le prince Woronzoff a procédé à son œuvre avec une résolution inflexible. L’étable d’Augias est aujourd’hui nettoyée en partie. Des centaines d’officiers ont été dégradés, et quelques-uns de ceux-là occupaient les positions les plus hautes; presque tous les fonctionnaires civils, préfets, sous-gouverneurs, administrateurs de districts, qui pillaient à la fois le trésor public et les malheureux indigènes, ont été traînés devant les juges sur les bancs des voleurs. Autant le prince se montre impitoyable pour les Russes prévaricateurs, autant il est bienveillant à l’égard des indigènes. La plupart des Adighés lui sont dévoués; il envoie des présens aux chefs, il leur donne même des secours en argent, et leur fournit, par maintes concessions habiles, le moyen de bien vendre leurs denrées sur les marchés moscovites. Il n’est pas rare de voir des chefs autrefois redoutés visiter le prince dans son palais de Tiflis et assister à ses fêtes. Quant aux Tchétchens, il a compris que ce serait une duperie de vouloir nouer des relations amicales avec eux; tant que Shamyl sera vivant, il ne faut pas s’attendre à voir cesser la guerre sainte.

A l’époque où le prince Woronzoff vint prendre le commandement du Caucase, Shamyl n’était plus le chef que nous avons vu succéder à Hamsad-Beg. Son autorité était immense. Les Awares, les Kistes, les Kumikes, d’autres peuplades encore, subjugués par l’éloquence entraînante du prophète, avaient oublié leurs vieilles haines pour s’associer aux Lesghes et aux Tchétchens. Naguère il ne gouvernait qu’un petit nombre de tribus; c’était maintenant un peuple tout entier. Pour arriver à ce grand résultat, que d’efforts il lui avait fallu, quelle habileté, quel génie politique! Shamyl n’est pas seulement un homme de guerre, c’est un législateur. Soumettre les princes des tribus, fonder une monarchie théocratique au milieu d’une barbarie féodale, réconcilier des peuplades hostiles, leur donner à toutes une seule croyance, constituer une armée régulière chez des races de cavaliers indépendans, établir des institutions durables, créer enfin et organiser une nation, telle a été l’œuvre de Shamyl. Par sa doctrine religieuse, il a concilié les sectes d’Omar et d’Ali; par ses victoires, il a ébloui les montagnards des différentes races et dompté l’orgueil de leurs princes. Les tribus une fois associées à la même guerre religieuse, il les a réunies sous une même loi civile; les anciennes divisions de territoire ont disparu. Le pays que possède Shamyl est réparti en vingt provinces, et chacune de ces provinces est administrée par un gouverneur ou naïb. Ces naïbs n’ont pas tous un égal pouvoir : il en est quatre seulement, les amis les plus dévoués du prophète, qui ont un droit de souveraineté sur leurs sujets; les autres sont tenus de soumettre leurs décisions au contrôle du chef suprême. L’organisation de l’année, chef-d’œuvre de précision ingénieuse, est admirablement combinée pour entretenir à la fois l’unité de la discipline et l’ardeur militaire. Chaque naïb fournit trois cents cavaliers à l’état, et voici de quelle manière le recrutement est réglé : il faut un cavalier pour dix familles; or la famille à laquelle appartient le soldat est dispensée de toute contribution tant que le soldat est vivant; l’équipement et l’entretien sont à la charge des neuf autres. Ces cavaliers doivent être toujours armés, toujours équipés, même la nuit, et prêts à monter en selle au premier signal. En 1843, la cavalerie de Shamyl s’élevait à cinq mille hommes.

Telle est l’armée permanente du Daghestan; mais à côté de celle-là il y a la milice, composée de la population ordinaire. Tous les habitans des aouls, de quinze ans à cinquante, s’exercent sans relâche à monter à cheval et à manier les armes; ils sont organisés pour défendre leurs villages en cas d’attaque, et au besoin pour suivre le prophète dans les expéditions lointaines. Chacun des cavaliers de la troupe régulière est le chef des dix familles qu’il représente. La garde particulière de Shamyl est de mille hommes; chacun d’eux reçoit trois florins par mois et une part déterminée dans tout ce qui est pris sur l’ennemi. Tous les aouls du Daghestan se disputent l’honneur de fournir quelques soldats à ce corps d’élite. Shamyl, qui sait le prestige du faste sur les imaginations orientales, ne quitte jamais sa demeure sans une escorte de cinq cents cavaliers. Le revenu de Shamyl n’était d’abord que le butin, dont le cinquième, d’après l’usage antique, appartenait au chef, et le reste était partagé entre les soldats. Depuis, des impôts ont été établis; la dîme de la récolte grossit tous les ans le trésor public. Les terres données autrefois aux mosquées pour le seul avantage des prêtres et des derviches ont été attribuées à l’état; les prêtres reçoivent en échange un traitement régulier. Quant aux derviches, ceux qui pouvaient porter les armes ont été incorporés dans la milice; les autres ont été chassés du Daghestan. Shamyl a établi aussi des postes afin de transmettre rapidement les nouvelles; chaque village doit tenir toujours des chevaux prêts à partir, et des courriers munis d’un passeport revêtu du sceau du naïb parcourent ainsi de longues distances avec une célérité merveilleuse. Les récompenses accordées au courage sont des ordres et des décorations; elles consistent surtout en médailles d’argent ornées d’inscriptions poétiquement expressives. Les punitions infligées au lâche, au traître, au voleur, au meurtrier, sont consignées dans un code qui est l’œuvre du prophète. La peine de mort y figure sous trois formes différentes, selon le degré d’infamie que le juge a prétendu attacher au crime. Pour s’assurer l’obéissance dont il a besoin, Shamyl laisse croire à son peuple qu’il a des entretiens avec Allah. Ces visions ont lieu une fois par an; il s’y prépare par de longues retraites, par des jeûnes et des prières. Pendant ce temps-là, sa maison est gardée avec soin, et nul n’y peut pénétrer. Enfin la retraite est finie, le ciel s’est révélé à son prophète, et Shamyl, appelant autour de lui les prêtres et les naïbs, leur communique les volontés d’Allah !

On connaît maintenant les deux hommes que la guerre du Caucase met aux prises depuis bientôt dix ans. Le prince Woronzoff et le prophète Shamyl sont dignes de lutter ensemble. Investis tous deux d’une dictature extraordinaire, ils combattent tous deux pour une cause qui les passionne. Le prince Woronzoff se considère comme un des pionniers de la civilisation ; Shamyl est le sauveur de la foi de ses pères et le rempart de la patrie menacée. De grands faits d’armes ont signalé cette période nouvelle. La première pensée du prince Woronzoff fut d’effacer dans le sang des Tchétchens l’humiliation infligée au général Grabbe; il fallait que la forteresse de Dargo fût détruite, et tel a été en effet le résultat de la brillante expédition de 1845. Après cet acte de vigueur, le prince Woronzoff, étudiant la tactique de son ennemi, résolut d’approprier l’attaque aux conditions de la lutte. Il n’y avait eu jusque-là que deux systèmes : la guerre défensive et les expéditions aventureuses. Une attitude simplement défensive, tout en refoulant les Caucasiens dans leurs montagnes, leur permettait de s’unir entre eux et de développer les institutions de Shamyl; les expéditions, on l’avait déjà vu, n’offraient que des chances bien incertaines; le soldat russe ne sait pas se battre sur ces pentes hérissées que gravissent si gaiement nos bataillons. L’important, c’était d’abord de détruire cette unité nationale qu’on avait eu l’imprudence de laisser croître; il fallait briser ces liens, il fallait aussi diviser l’armée de Shamyl, arriver subitement sur des points éloignés, et obliger les cavaliers tchétchens à se porter de plusieurs côtés à la fois.

Après la victoire de Dargo, le comte Woronzoff, élevé à la dignité de prince, eut une longue conférence à Sévastopol avec l’empereur Nicolas; il exposa son système et demanda surtout qu’il fût pratiqué avec persévérance. Vouloir soumettre le Caucase par une seule et décisive expédition, c’était, disait-il, une chimérique entreprise à laquelle toutes les forces de la Russie ne suffiraient pas; on ne devait songer qu’à épuiser l’ennemi, et ce dessein exigeait, comme dit la fable, patience et longueur de temps. Le plan du prince Woronzoff, approuvé par le tsar, fut aussitôt et résolument suivi. Les colonnes mobiles qui avaient obtenu de si glorieux résultats en Algérie sous le maréchal Bugeaud commencèrent à sillonner le Caucase. Si le soldat russe, ferme à son poste, mais dépourvu d’élan, eût pu comprendre cette guerre comme notre brillante armée d’Afrique, le succès de ces colonnes eût été certainement plus rapide; il a été toutefois assez grand pour provoquer de la part de Shamyl une résistance désespérée. Ainsi en 1846, pendant que les colonnes préparaient de nouvelles expéditions, le prophète, appelant aux armes non-seulement ses troupes régulières, mais tous les cavaliers des aouls, abandonna le théâtre de la guerre, traversa deux lignes de forts, sans compter deux grands fleuves, qui rendaient son retour plus difficile, et envahit la Kabarda. Les Kabardiens sont des Tcherkesses et appartiennent par conséquent à la partie occidentale du Caucase; ce sont les Circassiens de la plaine, comme les Adighés sont les Circassiens de la montagne. Exposés de toutes parts aux armes russes, ils sont soumis depuis longtemps, et il est évident que Shamyl, en commençant par eux, voulait porter la terreur chez les tribus indécises. Jamais chef du Daghestan n’avait montré une plus téméraire audace. Shamyl avait, assure-t-on, vingt mille cavaliers sous ses ordres; c’était beaucoup sans doute, et il s’en faut bien qu’avant 1846 il ait pu mettre sur pied une troupe aussi nombreuse; sa cavalerie cependant pouvait être cernée en rase campagne par l’armée russe et anéantie d’un seul coup. Sa témérité lui réussit; il pilla les Kabardiens, brûla les moissons, enleva des centaines de captifs, et, ramenant sa troupe grossie d’une multitude de recrues qu’effrayaient ses violences, il traversa comme un coup de foudre les lignes russes épouvantées.

Shamyl, en quittant la Kabarda, avait annoncé qu’il reviendrait bientôt; mais on ne frappe pas deux fois de pareils coups. Depuis six ans, l’infatigable persévérance du prince Woronzoff enferme les Tchétchens dans un cercle de fer. Shamyl pourrait-il aujourd’hui, comme en 1846, rassembler vingt mille cavaliers ? La chose est peu probable. Le prophète est toujours le chef vénéré dont la parole crée des héros, il a toujours, malgré l’âge qui s’avance, la jeunesse de l’enthousiasme et la virilité des résolutions; mais le théâtre de son activité s’est singulièrement rétréci. Que ce théâtre doive se rétrécir de jour en jour, comme le proclament les Russes, il est permis d’en douter. Le cercle impitoyable que le prince Woronzoff trace autour de la Tchétchenia ne dépassera pas certaines limites, et Shamyl est protégé par des forteresses naturelles qui longtemps encore abriteront ses enfans. Il lui arrivera plus d’une fois de rompre les lignes russes, de détruire des forts, de recruter violemment des soldats chez les tribus soumises, comme il l’a fait au mois de juin 1850 malgré le général Dolgoroucki. Je crois même que, dans cette situation nouvelle, les annales du Daghestan auront plus de journées victorieuses à enregistrer; le territoire du prophète, moins étendu désormais, est à l’abri d’une surprise, et Shamyl est le maître de choisir l’heure et le lieu pour frapper. Ce qui paraît certain, c’est qu’il doit renoncer à la grande guerre, dont le rêve a été l’espoir et l’inspiration de toute sa vie. Prêtre visionnaire, prophète enthousiaste, législateur et guerrier, il semblait appelé par ses facultés puissantes à devenir le souverain du Caucase. C’était à lui de renouveler en l’agrandissant le rôle de Scheick-Mansour, et de faire régner une seule foi, un seul amour, tine seule haine, des bords de la Mer-Noire jusqu’à la mer Caspienne. Une telle espérance ne lui est plus permise. Les bruits de guerre qui des rives du Bosphore retentissent aujourd’hui jusqu’à son camp ont-ils rendu ses chances meilleures ? Ils ont du moins donné un nouvel élan à son audace. Il y a quelques mois à peine, Shamyl a fait essuyer aux Russes une des plus sanglantes défaites qu’ils aient subies depuis le commencement de la lutte : il leur a enlevé un matériel d’artillerie considérable et a reconquis, — je tiens ce fait d’un officier de l’armée du Caucase, — environ huit lieues de terrain. Si les Turcs portent vigoureusement la guerre en Géorgie, on ne peut nier que les Tchétchens n’aient un rôle important à remplir. Ce ne sera toutefois qu’un rôle de détail, et à moins qu’on n’en vienne aux dernières extrémités, les audacieux projets de Shamyl ne se réaliseront pas. La mission qui lui reste est assez belle : héroïque représentant d’une nation destinée à périr, il lui a donné de telles ressources, qu’elle peut encore vivre de longs jours. Gardien des portes de l’Asie, il arrête l’ambition moscovite, et tient en échec avec une poignée de braves l’empire immense qui prétend faire trembler l’Europe.

Il est difficile d’étudier ces guerres du Caucase sans être agité de mille sentimens contraires. Si l’on se place au point de vue de la vérité abstraite, on est bien obligé de désirer le triomphe de la Russie, ou tout au moins de le prévoir comme une chose qui satisfait la pensée. N’est-ce pas la Russie qui représente la lutte de la civilisation contre la barbarie, la lutte du christianisme contre la religion de Mahomet ? Quelque intérêt qui s’attache à des héros comme Shamyl et ses compagnons d’armes, l’inflexible loi de l’histoire nous montre ici des races condamnées à disparaître au sein d’une race supérieure. Ce même principe qui justifie nos conquêtes africaines, nous ne pouvons sans une injustice flagrante en refuser l’application à la Russie. Nous qui avons vaincu et pris le Shamyl de l’Atlas, nous ne pouvons souhaiter le triomphe définitif de l’Abd-el-Kader du Caucase. Ces objections que se fait notre esprit ont toute leur force, encore une fois, si nous ne quittons pas le domaine des abstractions; mais jetez les yeux sur la réalité, voyez quel est l’ennemi de Shamyl, voyez quel but poursuit cet ennemi et quels seraient les résultats de sa victoire. Un poète l’a dit :

Il est beau d’envahir une terre nouvelle;
Il est beau de soumettre un pays indompté,
Lorsqu’au milieu des rangs marche l’humanité.
Et quand tout cavalier au pommeau de sa selle
Porte avec soi la liberté.

Ce n’est pas là précisément ce que les Cosaques de la ligne portent au pommeau de leurs selles. Est-ce l’humanité du moins qui marche dans les rangs de l’année russe ? N’est-ce pas plutôt l’ambition, cette même ambition astucieuse et ardente qui arrête en ce moment le travail de la civilisation européenne ? Cette seule réflexion suffit; les sympathies inspirées par le vaillant Shamyl n’ont plus besoin d’excuse.

Une autre idée a frappé un des écrivains à qui nous avons emprunté quelques-uns des traits de ce tableau. En voyant tous ces peuples barbares. Cosaques et Tcherkesses, les uns complètement soumis, les autres attirés par la civilisation et qui déjà fournissent des escadrons au tsar, M. Wagner a porté ses yeux encore plus loin; il a vu ce qui se passe en Sibérie; il a vu les sauvages de la Tatarie et de la Mongolie enrégimentés par les mêmes hommes qui ont assoupli les Cosaques et qui commencent à discipliner certaines tribus tcherkesses; il a embrassé ainsi d’un même coup d’œil le travail souterrain de la Russie dans les solitudes de l’Asie septentrionale comme dans les steppes du Caucase, et il s’écrie avec une singulière épouvante :


« Cet immense empire d’où sont sorties les plus grandes catastrophes qu’ait subies la société européenne a-t-il réellement achevé sa lâche, et la civilisation n’est-elle plus exposée de ce côté à l’un de ces effroyables ouragans qui bouleversent le monde de fond en comble ? Que les prophètes d’Orient ou d’Occident nous rapprennent; mes yeux ne savent pas lire dans l’avenir. Je dis seulement que ce Cosaque si utile et si industrieux remplit l’office de l’éléphant apprivoisé qu’on exerce à prendre et à apprivoiser les éléphans sauvages. Et déjà en effet, au fond de la Sibérie, des centaines de hordes belliqueuses, à demi muselées par des mains habiles, s’accoutument chaque jour à comprendre et à suivre les ordres retentissans partis des bords de la Néwa. Elles sont inscrites, ces hordes, sur les registres de l’armée, comme des recrues bonnes au service. Quelques milliers d’instructeurs venus des contrées du Don ne se lassent pas de leur enseigner la manœuvre, et ils ont établi pour cela des stations jusqu’aux frontières de la Chine. Là, de tous côtés, on travaille depuis dix ans à dresser des cavaliers et à former des escadrons. Ce sont, on l’assure, de très pittoresques régimens, et un curieux touriste d’Europe ne perdrait pas sa peine en allant rendre visite à ces centaures velus. Patience pourtant ! Tous ces exercices dans ces plaines d’où venaient les Mongols, c’est peut-être pour donner un jour à l’Occident le spectacle d’une magnifique parade et faire défiler devant l’Europe deux ou trois cent mille de ces bêtes fauves. Ah! comme le vent de Sibérie sifflait ce soir sur la steppe et poussait vers l’Occident de noirs escadrons de nuages ! Un instant je crus voir, au milieu des ombres du crépuscule, ces barbares que l’Asie précipitera encore sur l’Europe énervée. Je crus entendre les Mongols enrégimentés pousser leur cri d’autrefois, l’épouvantable halla de Gengis-Khan, lorsqu’il partait pour ravager le monde à la tête des démons de la steppe. Il me semblait aussi que les tombeaux mongols s’ouvraient et que les spectres des ancêtres, se dressant du fond de leurs fosses, faisaient des saluts d’encouragement à leurs arrière-neveux. Effrayé de ces fantômes qu’évoquait mon esprit, j’abrégeai ma promenade, et je revins sous le toit de mon Cosaque. La tempête ne sifflait plus, je n’entendais plus la mélodie cosaque et mongole de hourras et de hallas; seulement le vent murmurait comme un avertissement lugubre, et me remettait en mémoire ces expressives paroles d’un écrivain slave, que je prie le lecteur de lire deux fois : — Nous autres Slaves, nous devons un sérieux avis à nos frères d’Occident. L’Occident oublie trop les contrées septentrionales de l’Europe et de l’Asie, ce berceau des peuples nés pour le carnage et pour la destruction. Qu’on ne croie pas que ces peuples aient disparu de la terre. Ils sont toujours là, comme une nuée chargée d’orages, n’attendant qu’un signe du ciel pour se ruer sur l’Europe. Non, ne croyez pas que l’esprit d’un Attila, d’un Gengis-Khan, d’un Tamerlan, d’un Suwarow, de tous ces terribles fléaux du genre humain, soit mort dans ces contrées. Ces contrées, ces hommes, et l’esprit qui les poussait, tout cela existe encore, tout cela existe pour tenir en éveil la civilisation chrétienne, pour l’avertir qu’il n’est pas encore temps de changer le fer des épées en socs de charrue ‘et les casernes en hospices. »


Cette page, écrite en 1848 par un homme qui ne nourrit aucun sentiment de haine contre la Russie et qui ne pouvait prévoir la crise actuelle; cette page, qui éclate comme un cri d’effroi involontaire au milieu des savantes recherches d’un esprit sans passion, méritait d’être citée tout entière. Si les faits qu’elle contient sont exacts, il est bon que ce renseignement soit connu. Je l’ai citée surtout parce qu’elle indique très vivement un des aspects de la puissance russe. La Russie sait quel est l’immense prestige de l’inconnu, et elle est habile à s’envelopper de ténèbres. Le mystère, voilà un des secrets de sa force. Où en est sa fortune ? Quel est l’état de ses finances ? Quelle est l’importance de son armée ? Personne ne le sait d’une façon précise, et tout cela est adroitement calculé pour laisser s’accroître à la faveur de l’ombre l’idée d’une puissance extraordinaire. Les peuples s’accoutument à cette idée, et les imaginations travaillent. De grands événemens historiques sont venus en aide à cette politique des tsars. Un jour Napoléon, maître de l’Europe, veut frapper la Russie; il y entre, et malgré ses victoires il est forcé de battre en retraite au milieu d’effroyables désastres : nouveau symptôme qui trouble l’esprit des peuples et propage cette vague croyance à je ne sais quelle force irrésistible. Eh bien! ce prestige des choses cachées, ce mystère si soigneusement entretenu, quelques précautions que l’on prenne, il y a un point où il s’arrête. Nous avons apprécié sans passion le rôle de la Russie dans la guerre du Caucase, nous avons signalé la valeur des soldats et le mérite de plusieurs généraux; nous continuerons de parler avec franchise. Or voici plus de vingt-cinq ans que la Russie, sous les yeux de l’Europe entière, est tenue en échec par quelques milliers de Caucasiens. On ne sait pas exactement tout ce qui se passe au Caucase; il y a pourtant un fait certain, un fait que toutes les précautions des bulletins officiels ne sauraient atténuer : la Russie avance sans doute, mais elle avance lentement, péniblement; elle paie d’un sang précieux chaque pouce de terrain qu’elle envahit, et elle n’est jamais sûre le lendemain de sa conquête de la veille. C’est que cette mystérieuse destinée dont se prévaut la Russie, Shamyl l’ignore et ne s’en inquiète pas : confiant dans son droit, défendu par la forte nature qui l’abrite, il va droit aux Russes et il livre bataille. Il y a là une leçon qui ne doit pas être perdue. Certes, on ne peut le nier, la Russie pèse d’un grand poids dans la balance des intérêts européens; mais s’il arrivait que cette valeur fût exagérée par je ne sais quelle exaltation des esprits, les périls imaginaires seraient bien pires que les dangers réels. Accoutumons-nous à voir les choses telles que la vérité nous les montre. Il y a cent ans à peine, la diplomatie traitait le pays de Pierre le Grand et de Catherine avec trop de dédain; aujourd’hui on paraît tenté de lui accorder une importance qui détruirait l’équilibre des états. Entre ce dédain qui laissait grandir l’empire des tsars et ces vaines anxiétés qui en doubleraient l’action morale, il y a place pour une vigilance clairvoyante et active. Le jour où l’Europe sera résolue à faire son devoir sans faiblesse comme sans bravade, le jour où elle voudra savoir ce qui est et se rendre compte des choses possibles, le jour enfin où la Russie sera pour elle une grande et sérieuse puissance à coup sûr, mais non pas ce prestigieux adversaire dont les imaginations s’alarment, ce jour-là, — qu’elle soit obligée ou non à tirer l’épée du fourreau, — elle ne croira plus que la liberté du monde soit menacée, et elle ne verra plus se dresser sans cesse à l’horizon les fantômes qui troublent son repos.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. C’est le nom des villages du Caucase, chez les Cosaques comme chez les Tcherkesses.