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La Guerre du Mexique et les Puissances européennes

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La Guerre du Mexique et les Puissances européennes
Revue des Deux Mondes2e période, tome 40 (p. 733-761).
LA
GUERRE DU MEXIQUE
ET
LES PUISSANCES EUROPEENNES

I. Correspondence relating to affairs in Mexico. — II. Documens espagnols sur le Mexique. — III. — Documens français, Lettre au ministre des affaires étrangères, mai 1832.

Ce n’est pas dans le vieux monde seulement que se jouent les destinées de la race humaine ; elles s’agitent partout, dans le Nouveau-Monde comme dans l’ancien, à travers une multitude d’épisodes éclatans ou obscurs, et qui laissent voir la civilisation dans ses mêlées confuses, dans ses diversions, dans ses aventures. La politique de notre temps est pleine de ces épisodes hasardeux qui sont comme des défis jetés à l’inconnu. Un des plus récens, un des plus singuliers est assurément cette affaire du Mexique, si fertile en surprises, si troublée dans son cours, si énigmatique encore dans son dénoûment, et qui, sous une forme aussi dramatique qu’imprévue, résume aujourd’hui l’histoire du monde hispano-américain dans ses révolutions intérieures, dans ses rapports avec l’Europe, dans son contact, avec la civilisation universelle. Certes, de toutes les républiques américaines qui, en s’émancipant de la domination de l’Espagne, se précipitaient, il y a un demi-siècle, dans les orages d’une vie indépendante, la république mexicaine n’est point la seule qui ait offert le spectacle d’une indescriptible anarchie. On parcourrait l’Amérique de la Sonora au cap Horn, qu’on trouverait partout les mêmes phénomènes d’agitation désordonnée, — partout, excepté au Chili, où un bon sens populaire assez développé a su défendre un peu d’ordre, et au Paraguay, où la vie de claustration prolongée sous le régime du docteur Francia a contenu du moins les instincts de guerre civile. C’est un malheur peut-être inévitable, peut-être inhérent à une émancipation prématurée ; mais enfin c’est la condition fatale de ces républiques que toutes ou presque toutes aient passé par ces épreuves de révolutions et de conflits extérieurs qui s’enchaînent, qui s’engendrent perpétuellement. Le Mexique n’a qu’un privilège, celui de résumer sous une forme plus saisissante et dans un cadre plus étendu ce travail de décomposition inexorablement croissant, à peine interrompu par quelques trêves, et en présence duquel un dictateur rentrant dans son pays, le général Santa-Anna, disait un jour : « Mexicains, nous nous sommes trop laissé dominer par des idées chimériques ; nous avons perdu trop de temps en dissensions intestines. Une triste réalité est venue nous apporter la plus funeste déception. Où en sommes-nous après trente ans d’indépendance ? Jetez un coup d’œil sur la carte de votre patrie, et vous trouverez une grande partie de Votre territoire perdue. Quel est votre crédit au dehors ? Quelle est votre réputation auprès des nations étrangères ?… » Le dictateur mexicain parlait ainsi il y a près de dix ans, avant que la guerre civile, se réveillant de nouveau, n’eût fait passer cette malheureuse république par des alternatives plus terribles encore, à l’issue desquelles elle s’est trouvée en face de l’intervention étrangère.

C’est là en effet l’histoire du Mexique depuis sept ans : la guerre civile est devenue la condition fatale et permanente du pays. On a tant abusé de ces mots de conservateurs, de libéraux, de constitutionnels et même de constitutionnalistes, — expression nouvelle de quelque nuance sans doute inconnue de libéralisme, — que ce serait la plus puérile des erreurs de chercher dans ce mirage une sérieuse réalité politique, le secret des révolutions mexicaines. la vérité est que depuis sept ans le pays est livré à des partis qui occupent alternativement Mexico, sans étendre le plus souvent leur autorité au reste de la république, et que dans ces chocs de factions contraires, sous l’apparence de conflits d’opinions, c’est le règne universel de la dictature errante des chefs de bandes. Un jour, tout à l’origine de la situation actuelle, c’est une insurrection, conduite par un vieil Indien du sud, Alvarez, qui triomphe de Santa-Anna et inaugure une nouvelle ère radicale, démocratique. Un autre jour, c’est la réaction conservatrice qui triomphe à Mexico, qui se personnifie bientôt dans un jeune homme énergique de plus de hardiesse militaire que de sens politique, le général Miguel Miramon, tandis que la révolution, momentanément vaincue, se réfugie à la Vera-Cruz avec M. Benito Juarez, qui commence à devenir un personnage, et dès lors une lutte acharnée s’engage entre ces deux pouvoirs ennemis. Sont-ils conservateurs ? sont-ils libéraux ? Je ne sais. L’un, il est vrai, représente le clergé, l’armée, les classes supérieures, des intérêts opiniâtres, des traditions surannées ; l’autre, M. Juarez, inscrit sur son drapeau le libéralisme, les réformes ; il groupe autour de lui des intérêts nouveaux par la dépossession du clergé ; il a une armée composée de chefs de partisans, de licenciés transformés en généraux. Au fond, c’est une désorganisation universelle, une lutte où le pays est la première, la grande victime, jusqu’à ce qu’enfin M. Juarez reste maître de la situation et aille à son tour régner à Mexico après avoir régné à la Vera-Cruz. Si on regardait de plus près ces événemens, on y découvrirait peut-être un phénomène bien autrement caractéristique, bien autrement grave que la victoire de certaines idées libérales, quelque rôle que jouent ces idées dans les programmes du parti triomphant ; on y verrait l’avènement au pouvoir de la race indienne dans la personne du nouveau président, Indien lui-même, ayant les passions, la ruse, le fanatisme de l’Indien et l’ambition d’une race qui sent sa force au sein d’une société incohérente où sur sept millions d’hommes il n’y a pas plus d’un million d’Européens. Sans doute dans les guerres civiles mexicaines tous les partis se sont toujours servis de ces malheureux Indiens, en les poussant à des luttes dont ils ne recueillaient aucun bienfait et dont ils ne comprenaient pas même le sens. La victoire de M. Juarez, il y a deux ans, avait une bien autre signification ; elle représentait l’importance nouvelle de l’élément indien dans la politique. Alors, en présence de cet événement, la scène change. C’est le parti de M. Juarez qui devient le gouvernement à peu près reconnu du Mexique, d’insurgé qu’il était la veille ; ce sont les bandes conservatrices qui tiennent la campagne, conduites, non plus par Miramon, qui va rejoindre tous les présidons exilés, mais par des chefs tels que Leonardo. Marquez, Vicario, Cobos, qui étaient la veille des généraux du gouvernement et qui deviennent à leur tour des insurgés, opposant drapeau à drapeau, harcelant le pouvoir de M. Juarez et le menaçant quelquefois jusque dans Mexico. Ce n’est pas un dénoûment, c’est un changement de rôles entre les partis toujours en armes.

Deux faits se sont surtout développés dans cet enchaînement de convulsions qui sont l’essence de la vie mexicaine depuis quelques années. La guerre civile, en se prolongeant, en se compliquant, a pris un caractère d’implacable fureur, de déprédation violente, et cette invasion de l’élément indien que je signalais n’est peut-être pas étrangère à l’acharnement de la lutte. Quoi qu’il en soit, entre les deux partis c’est un combat à outrance plein de meurtres et de dévastations, et sur ce terrain, il faut le dire, c’est une sinistre émulation. Il y a un an à peine, au mois de juillet 1861, un homme qui avait été le ministre des affaires étrangères de M. Juarez, don Melchior Ocampo, fut pris dans une maison de campagne par une bande d’insurgés ; on le passa immédiatement par les armes sur la simple constatation de son identité. Que faisait de son côté le congrès de Mexico en apprenant cette exécution ? Il répondait en mettant à prix les têtes de sept des principaux chefs conservateurs : 70,000 piastres pour sept têtes ! Ce qu’était devenue cette guerre civile, on peut le voir par une sorte de programme parti au même instant du camp réactionnaire. « Que signifie la mort d’Ocampo ? disait-on ; c’est la plus juste, la plus convenable, la plus opportune des représailles. Ils ont dit : « Ocampo était la gloire du parti démocratique, le défenseur de la réforme, un des hommes les plus purs de la révolution ; » il était naturel, par cela même, que sa mort suivît immédiatement sa capture. Depuis que le sang de l’immortel Manero fut brutalement jeté au visage de ses amis, toutes les victimes de la révolution réclament du sang. C’est du sang que veulent les ombres du vaillant Orihuela, de l’héroïque Blancarte, du brave colonel Pielago de l’infortuné Arguelles, et aussi les froids assassinats du mont des Cruces, et les dernières fusillades du Palais-National… dès aujourd’hui les événemens prendront un nouvel aspect, la comédie sera un drame. La guerre qui a été jusqu’ici dévastatrice, cruelle, sera à l’avenir féroce, sanglante, véritablement mortelle. Plus de ces traits de chevalerie, de ces considérations politiques, de ces attentions courtoises et de ces respects de l’humanité qui caractérisent la guerre chez les nations civilisées. Non, on nous exclut des garanties assurées à tous les hommes, on excite la cupidité des criminels en mettant nos têtes à prix. Soit, la réaction accepte… Guerre donc, guerre d’extermination, guerre sans miséricorde ! la réaction ne demande ni n’accorde de merci !… » C’est entre ces défis sanglans et ces actes d’extermination de partis impuissans à se réduire que s’est formée au Mexique, parmi les hommes étrangers aux passions extrêmes, cette pensée d’un appel à l’Europe, invoquée comme médiatrice de civilisation et d’humanité, pensée qui n’était pas ; autant qu’on le croit, le rêve de quelques émigrés jetés hors de leur pays.

Un autre caractère de cette guerre, qui mettait plus directement en cause l’Europe elle-même et qui lui créait une sorte d’obligation en lui donnant des armes, c’est que la sécurité de tous les intérêts étrangers n’a fait que devenir chaque jour plus problématique au milieu de ces scènes de meurtre et de dévastation. Des consuls assassinés ou emprisonnés, des convois d’argent pillés alternativement par les deux partis, des conventions incessamment violées, tous les Européens, Allemands, Français, Anglais, Espagnols, atteints dans leur vie ou dans leur propriété, soumis au régime des exactions et des contributions forcées, c’est là depuis longtemps la désastreuse histoire des colonies étrangères au Mexique. Quelle était notamment la situation de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne en 1861, à la veille de l’intervention ? La France avait à réclamer pour une multitude de ses nationaux pressurés ou égorgés, pour deux ou trois conventions toujours inexécutées. Un de ses agens, son consul à Tepic, avait été assassiné, et c’était un des officiers des bandes libérales, le colonel Rojas, qui avait été le promoteur de ce meurtre. À Mexico même, au mois d’août 1861, le ministre de France, M. Dubois de Saligny, était attaqué à main armée et menacé dans sa vie Sans obtenir aucune protection du chef de la police du gouvernement, L’Angleterre avait aussi à réclamer pour un vol officiel de 600,000 piastres fait à la légation même de vive force, pour le rapt d’un convoi d’argent récemment pillé à Laguna-Seca. Quant à l’Espagne, ses griefs étaient plus nombreux et plus graves, et ils remontaient plus haut ; ils dataient originairement d’une convention de 1853, qui n’avait jamais eu d’exécution. En 1856, de véritables massacres avaient été organisés contre les Espagnols dans les environs de Cuernavaca. des l’avènement de M. Juarez ; le lendemain, l’ambassadeur de la reine, M. Pacheco, avait été brutalement expulsé. Ce ne sont là que quelques-uns des faits principaux.

Je n’ignore pas que l’Europe, dans ses rapports avec l’Amérique et particulièrement avec la république mexicaine, peut être portée quelquefois à pousser fort loin la protection d’intérêts qui ne sont pas tous également respectables. C’est la conséquence d’une situation violente où l’excès de la protection ne suffît même pas. Je ne nie pas non plus que tous les partis n’aient leur responsabilité dans les incidens que je signalais, que des convois d’argent n’aient été pillés par les chefs conservateurs, que le vol fait il y a deux ans à la légation britannique n’ait été notamment l’œuvre de Miramon ; mais ce qu’on peut dire, c’est que ces exactions, ce mépris des intérêts étrangers ont pris surtout un caractère systématique depuis l’avènement au pouvoir de M. Juarez et de son parti. Rien ne le prouvait mieux que cette résolution étrange d’un gouvernement et d’un congrès prononçant, par la loi du 17 juillet 1861, la suspension de toutes les conventions étrangères, abolissant de leur propre autorité des garanties revêtues de l’inviolabilité diplomatique, et prétendant donner une sorte de sanction légale à ce qui n’était du moins jusque-là qu’un fait criant et abusif.

Il y a des publicistes, des politiques, qui ne voient dans M. Juarez que le représentant des idées libérales, et dans le gouvernement actuel du Mexique qu’une personnification de l’esprit de progrès injustement assaillie. Ils ne devraient pas, je pense, mêler ici ce grand mot de libéralisme, qui a certes une autre signification. Ce n’est pas de libéralisme qu’il s’agit au Mexique. La moralité de ces guerres civiles mexicaines au point de vue extérieur, un journal anglais publié à Mexico l’exprimait, il y a un an, avec une brutalité qui n’épargnait aucun parti. « L’expérience que nous avons faite des procédés des deux factions qui dévastent le pays, disait-il, laisse peu d’espoir de remède, parce qu’aucune de ces factions n’a un atome de patriotisme, n’est capable de sacrifices pour le bien général, et ne se soucie d’abandonner la lucrative profession à laquelle elle se livre, c’est-à-dire la spoliation des propriétés des étrangers aussi bien que des nationaux. Je parle des deux factions, parce que, qu’il s’agisse du prétendu gouvernement ou de l’insurrection, le résultat est le même. Toute la différence consiste en ce que le premier vole au nom de la loi, au moyen d’emprunts forcés, tandis que la seconde brise nos portes les armes à la main, et enlève tout ce qu’elle trouve au cri de la religion et de l’ordre. Mais la question principale, et du plus grand intérêt pour nous, est celle-ci : ne peut-on mettre une borne à de tels actes de violence et de spoliation contre les personnes et les propriétés des sujets anglais et des autres étrangers ? Il se peut que nous soyons trop intéressés dans la solution de cette question pour juger avec impartialité ; mais cela nous paraît certainement une anomalie, qu’une nation aussi puissante que la Grande-Bretagne permette que ses sujets soient pillés, expulsés, maltraités par un peuple de métis, et qu’elle ne trouve aucun remède à ce mal. » J’ajouterai qu’une question plus générale et plus élevée, plus grave pour la sécurité du Nouveau-Monde lui-même, naissait irrésistiblement pour l’Europe de cet ensemble de complications. Fallait-il attendre que la dissolution du Mexique, si étrangement précipitée par les guerres civiles, fût arrivée à son terme, et que les États-Unis, retrouvant la liberté de leur action, pussent poursuivre l’œuvre d’annexion qu’ils n’ont accomplie jusqu’ici que partiellement, tantôt par la guerre, tantôt par des traités déguisant sous des prêts des cessions de territoire, en achetant, lambeau par lambeau, les plus fertiles provinces de cette malheureuse république ? S’il y avait pour l’Europe un intérêt assez sérieux à ce que le Mexique existât encore, et ne fût point définitivement condamné à être absorbé, le moment d’une tentative n’était-il point venu ?

Et c’est ainsi que cette pensée d’une intervention européenne naissait d’un sentiment universel de lassitude, de l’impuissance de tous les partis mexicains, et des conditions de rapports extérieurs créés par des révolutions sans terme ; elle naissait d’une nécessité immédiate de protection, de sécurité, de réparation, d’un sentiment d’humanité aussi bien que d’une idée d’avenir, et cette pensée n’était pas même nouvelle : elle s’était manifestée déjà lorsque la guerre civile sévissait dans toute son intensité entre Miramon et M. Juarez. L’Angleterre et la France avaient offert leur médiation, et la première condition était déjà que le pays serait consulté, qu’un congrès général serait appelé à constituer la république. Que s’était-il passé depuis ce moment jusqu’en 1861, et quelle différence y avait-il entre les deux époques ? Lorsque se produisait ce premier et inutile essai de médiation, Miramon occupait Mexico, M. Juarez était à la Véra-Cruz, et les bandes libérales dévastaient le pays. En 1861, je le disais, c’était M. Juarez qui siégeait à Mexico, tandis que les bandes conservatrices à leur tour se répandaient de tous côtés, tenant en échec le gouvernement nouveau. Au fond, l’anarchie était la même, les griefs n’avaient fait que se multiplier et s’aggraver.

Tout ramenait donc l’Europe à cette nécessité d’assurer la protection de ses intérêts, la réparation de ses griefs, en aidant au besoin le Mexique à se raffermir, à se réorganiser dans des conditions d’ure sécurité durable. Seulement sous quelles formes et dans quelles limites cette intervention pouvait-elle se réaliser pour devenir efficace, pour faire marcher ensemble la protection des intérêts européens compromis et la reconstitution possible du Mexique ? Dars quelle mesure les diverses puissances étaient-elles disposées à faire sentir leur action ? Comment combiner les vues, les intérêts, les desseins de gouvernemens rapprochés par ce premier lien d’injures communes à venger ? C’est alors que survient le traité du 31 octobre 1861 entre la France, l’Angleterre et l’Espagne, associant leurs griefs et leurs plaintes.

Jusque-là, les trois puissances s’étaient bornées à échanger des vues bien plus qu’elles n’avaient formé des projets ; elles avaient noué, interrompu, renoué de temps à autre des conversations diplomatiques bien plus qu’elles n’avaient songé à aller au Mexique essayer de créer une situation nouvelle. Jusqu’au dernier moment, l’Angleterre négociait ; son représentant, sir Charles Wike, s’efforçait d’en finir par une convention ajoutée à tant d’autres conventions : il croyait avoir réussi lorsque le congrès de Mexico refusait de sanctionner ce dernier essai de transaction. Jusqu’à la dernière heure, la France, elle aussi, en était à tenter de faire accepter ses réclamations. L’Espagne elle-même, bien qu’en rupture ouverte avec le gouvernement mexicain, négociait par l’intermédiaire du ministre de France, resté chargé de la protection des intérêts espagnols. Depuis bien des années déjà, l’Espagne essayait périodiquement de sonder la France et l’Angleterre pour les provoquer à une démonstration collective. Agitée de velléités et de désirs d’action, elle hésitait visiblement à s’engager seule ; elle sentait le danger de s’aventurer dans une entreprise sérieuse en face des États-Unis, qui alors n’étaient pas eux-mêmes livrés à la guerre civile ; elle n’ignorait pas que, plus que toute autre puissance, elle pouvait rencontrer au Mexique une résistance de sentiment national, les vieilles haines de la guerre de l’indépendance ; enfin elle ne se sentait pas, et elle l’avouait, des forces navales suffisantes pour en appeler définitivement aux armes. C’est ce que le ministre des affaires étrangères, M. Calderon Collantes, répondait en 1859 à M. Pacheco, qui demandait qu’on agît énergiquement. L’Espagne se préparait sans doute, elle parlait quelquefois de partir seule ; mais elle n’était pas partie, et en attendant eue épuisait les dernières ressources des négociations. Il n’y avait donc encore en 1861 que des efforts isolés et divergens. Le traité du 31 octobre venait donner une forme précise à une pensée jusque-là indécise et confuse. Une situation toute nouvelle s’ouvrait dès lors. On a là l’expédition mexicaine dans son point de départ, dans sa conception première. On ne négociait plus, on s’alliait pour agir ; on savait d’où l’on partait, mais savait-on vers quel but on marchait et ce qu’on allait faire ?

Certes, à n’observer que la situation générale du monde occidental, cette multitude de questions qui s’agitent en Europe, tous ces problèmes de réforme, de réorganisation, de nationalité, qui d’une heure à l’autre peuvent enflammer un continent où se débattent pour nous des intérêts de grandeur bien autrement puissans, — à n’observer que cette situation, peut-être eût-il mieux valu se borner à une action sommaire, essayer encore une fois d’infliger une correction à l’anarchie mexicaine, et de conquérir un peu de sécurité pour les intérêts européens sans se hasarder dans l’inconnu. C’est un doute qui a surgi à la fois dans bien des esprits, qui a pesé et qui pèse encore sur cette expédition du Mexique, Une action sommaire se bornant à demander et à imposer des satisfactions, des réparations toutes matérielles, était-ce là cependant la pensée de l’alliance du 31 octobre ? En présence de toutes les interprétations qui sont entrées en conflit, et qui ont conduit à un dénoûment si étrange, il faut bien se rappeler ce que dit ce traité du 31 octobre. Il dit que la France, l’Angleterre et l’Espagne, « se trouvant placées par la conduite arbitraire et vexatoire des autorités de la république du Mexique dans la nécessité d’exiger de ces autorités une protection plus efficace pour les personnes et les propriétés de leurs sujets, ainsi que l’exécution des obligations contractées envers elles par la république du Mexique, se sont entendues pour conclure entre elles une convention dans le but de combiner leur action commune ; » il dit encore que la France, l’Angleterre et l’Espagne enverront immédiatement des forces de terre et de mer pour pouvoir saisir et occuper les diverses positions militaires du littoral mexicain, et que « les commandans des forces alliées seront en outre autorisés à accomplir les autres opérations qui seraient jugées sur les lieux les plus propres à atteindre le but spécifié dans le préambule ; » il dit enfin que les puissances alliées « s’engagent à ne rechercher pour elles-mêmes dans l’emploi des mesures coercitives prévues par la convention aucune acquisition de territoire, ni aucun avantage particulier, et à exercer dans les affaires intérieures du Mexique aucune influence de nature à porter atteinte au droit de la nation mexicaine de choisir et de constituer librement la forme de son gouvernement. » Quelque confusion et quelques réticences qu’il y ait dans ce traité du 31 octobre, il a évidemment un sens qui se dégage de lui-même. Il ne stipule que l’occupation du littoral mexicain, mais en même temps il laisse entrevoir une marche dans l’intérieur ; il éloigne toute idée d’une transformation du Mexique sous la pression d’une force étrangère, mais il va manifestement jusqu’à prévoir une transformation librement accomplie par la nation mexicaine en présence et sous la protection des armées alliées.

Il y a mieux, ce qu’il y avait de plus scabreux, de plus problématique dans l’entreprise, cette arrière-pensée de chercher une sécurité nouvelle dans la fondation d’une monarchie au Mexique, n’avait rien d’imprévu, rien qui n’eût été débattu et accepté. L’Angleterre elle-même, sans promettre une coopération matérielle au-delà d’une occupation du littoral, sans avoir une illusion bien vive sur une transformation possible de la situation intérieure du Mexique, ne voyait dans un événement semblable rien que de compatible avec le traité du 31 octobre et de moralement favorable. L’Espagne allait bien plus loin : elle voyait dans l’établissement d’un ordre plus régulier et plus stable la seule politique digne de l’Europe ; elle aurait voulu qu’on évitât de s’interdire, sous forme diplomatique et ostensible, toute immixtion dans les affaires intérieures mexicaines, de peur que cette obligation ne ressemblât « à la manifestation d’un dessein irrévocable d’abandonner le Mexique à ses propres forces, en rendant impossible l’organisation d’un gouvernement raisonnable par le découragement que la seule crainte de cet abandon pourrait produire dans les esprits droits et éclairés. » Une dépêche de l’ambassadeur de la reine Isabelle à Paris, en date du 13 octobre 1861, révèle les dispositions de la France et de l’Espagne à ce moment. « M. Thouvenel croit, disait M. Mon, que l’expédition en commun des trois puissances doit avoir pour objet d’obtenir la réparation des offenses connues, mais que si, à la vue de notre action, les Mexicains veulent établir l’ordre dans le gouvernement de leur pays, nous devons leur prêter notre appui de la manière qui nous sera possible ; que si, au moyen d’un congrès ou d’un vote spontané, ils veulent fonder une monarchie, nous devons leur prêter le même appui, et que, s’ils ne veulent rien de cela, nous devons nous contenter d’obtenir la réparation de nos griefs. J’ai répondu que c’étaient là les désirs de votre excellence. — M. Thouvenel a voulu me faire quelque indication sur la convenance de choisir un bon prince, si les Mexicains voulaient un roi ; mais nous sommes convenus que je ne connaissais à votre excellence d’autre volonté que celle d’aller ensemble au Mexique poursuivre la réparation de nos injures, protéger et appuyer l’établissement d’un gouvernement d’ordre, même de forme monarchique, si tel était le désir des Mexicains. » C’est en présence de cette éventualité prévue et définie, quoique laissée à la libre décision du peuple mexicain, que le traité du 31 octobre était signé, et que des forces militaires allaient partir, cinglant vers le golfe du Mexique.

Une fois sur ce terrain d’une action combinée, il faut le dire, la conséquence était naturelle. Trois puissances, dont deux étaient les premières puissances du monde, ne pouvaient évidemment s’allier dans l’unique dessein d’aller au Mexique venger quelques injures ou chercher des indemnités. Une coalition de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne contre le Mexique et M. Juarez n’eût pas été exempte de ridicule. S’il ne s’agissait que d’aller imposer de nouveaux traités pour se retirer ensuite, ce n’était point la peine d’organiser une si formidable machine ; chacune des puissances eût suffi par elle-même, on le comprend, à sauvegarder sa propre dignité et ses intérêts. Il y avait donc une autre pensée, et tout s’enchaînait par une irrésistible logique. Le simple fait d’une démonstration collective de l’Europe impliquait un système d’action plus étendu. La répression des attentats commis contre les étrangers n’était rien sans des garanties efficaces et durables ; ces garanties, il n’y avait qu’un gouvernement plus stable, plus régulier qui pût les donner ; ce gouvernement pouvait devenir une monarchie. C’était là, à vrai dire, la portée, le sens du traité du 31 octobre.

On peut avoir des doutes, je le répète, sur cette politique ; mais du moins, pour qu’elle pût garder son prestige et son efficacité, il fallait qu’elle fût suivie avec une ferme et attentive prévoyance. Il fallait savoir où on allait, quelles ressources étaient nécessaires, sur quel terrain on s’engageait ; il fallait, si on ne voulait aboutir à quelque déception solennelle, ne point laisser flotter la direction d’une telle entreprise à la merci des interprétations divergentes et des résolutions contradictoires d’agens livrés à eux-mêmes à deux mille lieues de l’Europe, se contrariant entre eux, contrariant les vues de leurs gouvernemens, et exposés à accomplir des actes irréparables avant de pouvoir être redressés dans leur manière d’envisager les choses. Une fois au Mexique, il fallait en un mot, comme on l’a dit, pouvoir marcher et marcher d’accord. Une intelligence intime et forte était d’autant plus nécessaire qu’on allait se trouver dans une contrée lointaine, sur un terrain inconnu, en face de pouvoirs violens et faibles, dont toute la tactique est de gagner du temps, de se sauver par la ruse, de faire le vide devant les interventions, d’attirer les agens étrangers dans le piège de négociations évasives, de chercher à diviser les représentans européens quand ils ont affaire à plusieurs puissances. Malheureusement, sauf la nécessité d’obtenir des réparations, de venger des griefs, et la résolution d’agir en commun, tout était laissé dans une dangereuse obscurité, et c’est ainsi que commençait une expédition où, sous l’apparence d’une action collective, allaient éclater tous les antagonismes, toutes les contradictions, aggravés par l’éloignement, préparant à l’influence européenne une des plus difficiles épreuves qu’elle ait subies dans le Nouveau-Monde.

Qu’arrivait-il en effet ? L’expédition partait au mois de novembre. Elle devait se rallier à La Havane, et, il faut le dire, ce point de ralliement, qui ne souriait pas à l’Angleterre, le gouvernement français l’avait accepté dans un sentiment de galanterie envers l’Espagne, à qui il laissait volontiers le premier rôle en ce moment. Outre les forces navales, le corps de débarquement espagnol devait être de six ou sept mille hommes ; les forces françaises ne dépassaient pas deux mille cinq cents hommes ; le contingent anglais se composait d’un millier de soldats de marine. L’expédition était à peine partie que les surprises commençaient. À son arrivée dans les eaux des Antilles, elle trouvait l’escadre anglaise tout occupée de l’affaire du Trent, qui venait d’éclater, et plus portée à tourner ses regards vers les États-Unis que vers le Mexique. L’affaire du Trent était une complication, en ce sens qu’elle pouvait d’un instant à l’autre attirer dans une lutte assurément plus sérieuse toutes les forces anglaises. En touchant à La Havane, on se trouvait en face d’un autre incident. L’expédition espagnole était déjà partie pour le Mexique sans attendre même le général Prim, comte de Reus, qui devait la commander ; elle était arrivée devant la Vera-Cruz vers les premiers jours de décembre ; elle avait sommé les autorités mexicaines de rendre la ville et le fort de Saint-Jean-d’Ulloa, et les Mexicains s’étaient retirés, laissant les Espagnols débarquer sans combat, prendre possession du port. Tout cela s’était fait au nom de l’Espagne seule d’abord ; seul, le drapeau de Castille flottait sur la ville et sur la citadelle. Les chefs des stations navales de la France et de l’Angleterre dans le golfe du Mexique n’avaient pas eu même le temps de recevoir des instructions de leurs gouvernemens, et n’avaient pu se joindre aux Espagnols.

Cette précipitation était une première complication dans l’affaire du Mexique, et elle était une double faute. Elle était peu explicable d’abord dans un moment où l’Espagne négociait les conditions d’une intervention collective avec la France et l’Angleterre. Le cabinet de Madrid avait eu tout le temps de prévenir le capitaine-général de l’île de Cuba, qui n’avait point ignoré les négociations. L’Espagne avait montré une patience peut-être extrême tant qu’elle n’avait pu compter que sur elle-même pour aller au Mexique. Elle avait vu ses conventions violées depuis 1853, ses nationaux massacrés en 1856, son ambassadeur expulsé brutalement en 1860 ; elle avait attendu depuis bien des années, elle aurait pu attendre quelques jours encore. Elle avait cédé visiblement à l’impatience de paraître la première en armes au Mexique, de planter la première son drapeau sur la Vera-Cruz. Elle se donnait le tort de ne paraître si impatiente que le jour où elle se sentait assurée du concours de la France et de l’Angleterre, et de plus ce débarquement prématuré, isolé, avait l’inconvénient de compromettre l’intervention européenne en la montrant tout d’abord sous son aspect le moins populaire au Mexique, en intéressant le sentiment national, car c’est un fait constaté et avoué, si les Français et les Anglais peuvent exciter des colères et des irritations au Mexique, les Espagnols seuls sont encore l’objet d’une haine nationale qui s’alimente aux souvenirs de la guerre de l’indépendance. On pourrait même dire que pour les Mexicains la haine de l’Espagne est la forme la plus réelle du sentiment d’indépendance. En arrivant trop vite et trop tôt pour rester d’ailleurs dans l’immobilité plus d’un mois, les Espagnols laissaient aux autorités mexicaines le temps de faire le vide devant l’expédition, d’organiser une sorte de blocus terrestre autour de la Vera-Cruz, et réduisaient les alliés à tout tirer d’eux-mêmes, à ne plus trouver aucune ressource dans le pays.

C’était une faute à tous les points de vue, et une faute par laquelle l’Espagne se préparait une déception d’amour-propre. C’est ce qui arrivait en effet le jour où la France trouvait dans cette précipitation même un motif d’augmenter son contingent pour faire face aux difficultés qui pouvaient surgir, pour rétablir l’équilibre. « J’ai vu le comte Flahaut, écrivait lord John Russell le 20 janvier 1862 à lord Cowley ; il m’a dit qu’il était chargé de m’exposer que le gouvernement français jugeait nécessaire d’envoyer de plus grandes forces de terre au Mexique. Le comte Flahaut croit que la précipitation avec laquelle on a commencé les opérations sans attendre les forces de la France et de l’Angleterre pourrait augmenter les difficultés de l’expédition, qu’il serait maintenant inévitable que les alliés s’avançassent dans l’intérieur, et que dans ce cas non-seulement les forces envoyées étaient considérées comme insuffisantes, mais que, l’affaire prenant ce caractère, l’empereur ne pouvait voir avec plaisir que les forces françaises fussent dans une position d’infériorité vis-à-vis de celles de l’Espagne, au risque de se trouver compromises. J’ai dit à l’ambassadeur français que je regrettais cet événement, mais, que je n’avais rien à opposer dès que le gouvernement de l’empereur désirait que les forces de la France ne fussent pas inférieures à celles de l’Espagne. J’observai uniquement qu’il ne serait pas possible au gouvernement de sa majesté britannique de détacher au Mexique un plus grand nombre de troupes anglaises… » La France avait pu laisser d’abord volontiers une sorte de prééminence à l’Espagne dans l’expédition du Mexique ; elle ne pouvait lui laisser le droit de peser sur la suite de la question par la supériorité de ses forces. Ainsi on était à peine parti qu’on se trouvait dans l’inconnu, qu’on n’était plus maître de ses résolutions, et que l’expédition se heurtait contre un premier hasard. Ce n’était pourtant encore qu’un commencement, un prologue un peu embarrassé.

On touche au Mexique ; on est définitivement à la Vera-Cruz dans les premiers jours de janvier. Tous les plénipotentiaires se trouvent réunis. Le vice-amiral Jurien de La Gravière a le commandement en chef des forces de terre et de mer, et partage les pouvoirs diplomatiques avec M. Dubois de Saligny, ministre de France au Mexique. Sir Charles Wike, envoyé anglais à Mexico, et le commodore Dunlop représentent l’Angleterre. Le général Prim réunit dans ses mains tous les pouvoirs diplomatiques et militaires ; il est à la fois général en chef du corps expéditionnaire espagnol et plénipotentiaire de la reine Isabelle. C’est ici justement qu’éclate au milieu de la division des pouvoirs, de l’incohérence des directions, de la divergence des conseils, de toutes les complications prévues ou imprévues d’hommes et de choses, une disproportion singulière entre la pensée première de l’expédition, si tant est qu’on se fût avoué exactement tout ce qu’on allait faire, et les moyens d’action. Et d’abord tout avait-il été bien calculé dans le choix de quelques-uns des hommes chargés d’aller remplir cette obscure et épineuse mission ? Le général Prim avait fait sans doute ce rêve de Vichy qu’une lettre de l’empereur a révélé depuis, et qui a eu un si singulier réveil : il avait demandé, c’est le général O’Donnell qui l’a dit dans le congrès espagnol, le commandement de l’expédition, et le cabinet de Madrid n’avait point été fâché d’éloigner à ce prix de la scène parlementaire une activité impatiente. Le comte de Reus, je le veux, est un brillant soldat, un esprit vif et hardi, une nature liante et facile : il a de la verve et de l’élan ; mais il a marqué jusqu’ici dans la politique plus par sa pétulance et une excentricité un peu indisciplinée que par la maturité et le jugement. Chose à remarquer, seul de tous les généraux espagnols qui auraient pu être choisis, le comte de Reus avait des engagemens dans la question, et ces engagemens n’étaient rien moins que conformes à la mission qu’il allait remplir. Un jour, dans le sénat, dont il est membre, il avait proposé et soutenu un amendement à l’adresse tendant à blâmer nettement les querelles dont l’Espagne poursuivait le Mexique. « Le sénat est d’avis ; proposait-il de dire, que l’origine de ces différends est peu honorable pour la nation espagnole, et par cela même il voit avec regret les préparatifs de guerre que fait votre gouvernement, parce que la force des armes ne peut nous donner la raison que nous n’avons pas. » Le général Prim enfin, par une circonstance plus propre à lui créer des embarras qu’à faciliter son rôle, avait des liens de parenté avec un homme d’une position et d’une fortune considérables au Mexique, M. Gonzales Echeverria, qui était le ministre des finances de M. Juarez. Ce n’était pas certainement un motif d’exclusion, et s’il acceptait et sollicitait même la mission d’aller représenter l’Espagne dans l’intervention, c’est qu’il était décidé sans doute à suivre la politique de son gouvernement. Il était difficile pourtant que l’homme ayant ses opinions, ses affinités de parti, ses vues propres, peut-être une ambition, ne se retrouvât pas en lui : en effet, à mesure qu’il s’approchait du Mexique, le général Prim semblait laisser entrevoir la pensée d’une action toute personnelle. Le général Serrano lui-même n’était pas sans le remarquer à La Havane. Le plénipotentiaire anglais, sir Charles Wike, n’était point dans la même position. Il s’était montré, dit-on, à une certaine époque, favorable à l’idée d’une intervention européenne, sans exclure une combinaison monarchique. Pour le moment, il avait des liens avec le gouvernement de M. Juarez, ou du moins avec un homme qui venait d’être appelé au pouvoir à Mexico comme ministre des affaires étrangères, M. Manuel Doblado, un esprit éclairé, souple et habile, d’un libéralisme modéré, mais peu sûr. « C’est un homme de talent et d’influence dans le pays, écrivait sir Charles Wike à lord John Russell le 27 décembre 1861. Son premier acte a été de me prier de ne pas quitter Mexico, désireux qu’il était de faire avec moi un arrangement qui donnât à l’Angleterre des garanties positives. Comme cette proposition me fut faite après l’arrivée du courrier annonçant qu’un traité pour une intervention avait été signé, je ne pus accepter cette offre avantageuse, ainsi que je l’eusse fait certainement en suivant mes inspirations. » Sir Charles Wike comptait sur M. Manuel Doblado. M. Dubois de Saligny avait plutôt des engagemens avec le parti opposé. Seul peut-être, l’amiral Jurien de La Gravière arrivait sans lien, sans engagement, portant dans cette affaire les qualités d’un esprit conciliant et fin, d’un caractère aussi élevé que loyal, mais ayant aussi à compter avec les difficultés d’une opération où il ne disposait que de forces inférieures à celles du général Prim. C’est entre toutes ces volontés que devait se combiner une action où il y avait à interpréter à chaque pas un traité qui pouvait se prêter à toutes les politiques, et où la première question, était de savoir quelle attitude il fallait prendre vis-à-vis du gouvernement existant au Mexique.

Présenter l’ultimatum des réclamations européennes, exiger en garantie l’occupation temporaire de certains points du Mexique, si ces réclamations étaient accueillies, et, si elles n’étaient point acceptées, tenter une marche sur Mexico pour en appeler au pays, pour le provoquer à se reconstituer, c’était là évidemment la pensée des gouvernemens alliés ; mais c’est là que commençait la déception. Marcher d’accord et pouvoir marcher, c’était là, je le répète, la condition première. Dès le débarquement, on ne s’entendait plus sur rien. Dès la première conférence, tenue à la Vera-Cruz par les plénipotentiaires, le conflit éclatait à l’occasion des réclamations françaises, de ce qu’on a appelé la créance de la maison Jecker. Sir Charles Wike se refusait absolument à prêter l’appui de la conférence à cette réclamation. Je n’ai point certes le dessein d’apprécier la valeur et la moralité de cette créance Jecker, de cette somme de 15 millions demandée à M. Juarez pour 750,000 piastres prêtées à Miramon à la veille de sa chute ; mais ici il y avait une bien autre question : il s’agissait de savoir comment les réclamations devaient être présentées, isolément ou solidairement, si chacune des puissances était juge des prétentions des autres. Le général Prim ne s’y méprenait pas, il faut le dire ; il sentait la gravité de la question au point de vue de l’Espagne. « Si chacun, écrivait-il, doit présenter seul ses demandes sans s’inquiéter de celles des autres gouvernemens, l’Espagne pourrait se voir dans cette mauvaise position d’avoir à soutenir seule ses querelles, car il ne serait pas impossible que la France et l’Angleterre, voyant le gouvernement espagnol se refuser à appuyer leurs réclamations, cédassent aux instances faites par les autorités mexicaines auprès de leurs représentans pour que ceux-ci se prêtent à un arrangement d’où seraient exclues les réclamations espagnoles, ce qui créerait au gouvernement de sa majesté une situation très difficile, car il n’y a pas dans ce pays contre les Anglais et les Français les haines et les rancunes qu’il y a contre les Espagnols. » Et cependant le général Prim se rangeait à l’avis de sir Charles Wike en disant qu’il ne pouvait se résigner à mettre l’influence de sa « noble et généreuse nation » et le sang de ses soldats au service de « réclamations si injustes. » Il reconnaissait d’ailleurs qu’il manquait à ses instructions. Et qu’en résultait-il ? C’est que dès la première conférence l’objet immédiat de l’alliance se trouvait écarté.

On ne s’entendait pas mieux sur ce qu’on pourrait appeler la question de politique générale, sur la manière de considérer le gouvernement de M. Juarez et la réorganisation du Mexique. L’incertitude était d’autant plus grande que rien de ce qu’on s’était plu à prévoir n’arrivait. Le pays ne s’était nullement soulevé à l’approche des alliés, laissés à la Vera-Cruz dans une solitude inquiétante, et c’était, à vrai dire, fort explicable, car M. Juarez s’était hâté de publier un décret mettant hors la loi comme pirate et condamnant à mort tout individu faisant partie des forces étrangères qui avaient envahi le territoire. Un autre décret, publié dans l’état de Guanajuato, celui-là même dont M. Doblado était gouverneur avant d’être ministre, disait : « Tout individu qui, verbalement ou par écrit, répandra des nouvelles favorables à l’intervention sera expulsé sur-le-champ de l’état, s’il est étranger, et condamné au service militaire, s’il est Mexicain. Si le crime est commis par la voie de la presse, le coupable sera fusillé sur la simple constatation de l’identité. » Aussitôt qu’on touchait à ces questions de réorganisation, le conflit d’opinions et de tendances éclatait. « Vous ne me surprendrez jamais dans aucune intrigue, disait un jour du mois de janvier l’amiral Jurien de La Gravière ; il est bon cependant que vous sachiez que toutes les fois que des Mexicains me demanderont conseil, je leur indiquerai le gouvernement monarchique comme étant le seul qui puisse mettre un terme aux dissensions dont le Mexique nous donne depuis si longtemps le triste spectacle. — Le gouvernement monarchique ! s’écriait le général Prim, les Mexicains n’en voudront jamais. » Puis, se reprenant, il ajoutait : « Comme sujet moi-même d’une monarchie, comme représentant de la reine Isabelle, je ne saurais sans doute donner d’autres conseils que les vôtres, seulement je les donnerai sans le moindre espoir de les voir écoutés. » Que voulait alors le général Prim ? C’est ce qu’il ne disait pas.

Voilà où en était l’accord dès les premiers momens, et ce qu’il y avait de plus grave, c’est qu’au sens le plus strict du mot on ne pouvait marcher et entrer en campagne. On avait bien prévu en Europe un mouvement sur Mexico ; mais on n’avait pas pris garde à ceci, qu’il y avait cent lieues à franchir, vingt-cinq étapes à faire, des déserts sans eau et sans ressources à traverser, des chaînes de montagnes à forcer, des positions fortifiées à enlever. Or, pour exécuter cette marche et ces opérations, l’expédition n’avait ni artillerie suffisante, ni moyens de transport, ni objets de campement. Dans l’armée espagnole, débarquée depuis deux mois, un seul bataillon avait des tentes. Les chefs alliés ne pouvaient qu’à grand’peine former un convoi. On avait pris d’abord quelques campemens à une petite distance de la Vera-Cruz, à la Tejeria, à Medellin. On ne pouvait cependant attendre dans ces positions l’invasion des maladies, et d’ailleurs une inaction prolongée devenait un signe trop visible d’impuissance. Ce fut l’amiral Jurien de La Gravière qui proposa de sortir de cette situation pour aller chercher des positions plus salubres. Il indiquait Jalapa, qui est une des villes principales sur l’ancienne route de Mexico, et il proposait de demander au gouvernement mexicain de ne point s’opposer à cette marche. Le général Prim s’écriait alors : « On a vu quelquefois un gouvernement consentir à laisser occuper par des troupes étrangères soit un des ports de son littoral, soit un des points de ses frontières ; mais il est sans exemple qu’un gouvernement ait cédé dans le cœur du pays une position qui ouvre à l’ennemi la route de la capitale. Si vous demandez au gouvernement mexicain à occuper Jalapa et s’il répond par un refus, vous devez être résolus à marcher en avant. Eh bien ! je dois le déclarer ici, nous n’avons pas les moyens de conduire à bonne fin une pareille entreprise. En sortant de la Vera-Cruz, j’aurai tout au plus cinq mille hommes disponibles, le commandant français en aura deux mille cinq cents à peine, le commodore anglais cinq cents. C’est donc avec moins de huit mille hommes que vous voulez vous engager dans le pays… Nous serons assez forts sans doute pour sortir vainqueurs d’un premier combat, nous ne le serons pas assez pour résister longtemps avec succès à toutes les attaques de guerrillas qui viendront harceler nos flancs et intercepter nos convois… Un soldat est toujours heureux quand il meurt pour son pays ; mais l’effet moral d’un insuccès, l’humiliation de nos trois pavillons, les comptez-vous pour rien, et n’est-ce pas là une considération qui mérite sérieusement qu’on s’y arrête ? — Sans aucun doute, ajoutait sir Charles Wike, elle le mérite. » Il y avait assurément du vrai dans ce que le général Prim disait avec feu, et il n’y avait cependant pas moins de vrai dans ce que disait l’amiral : « Nous ne sommes plus maîtres de la situation. Pouvons-nous attendre que dans l’enceinte de la Vera-Cruz un climat meurtrier vienne décimer nos troupes et nous obliger à les rembarquer ? Si une pareille décision pouvait sortir du sein de cette conférence, j’expédierais à l’instant une frégate en France pour demander à l’empereur d’envoyer ici une armée qui n’eût plus à compter que sur elle-même, dussé-je lui demander en même temps de la faire commander par son plus habile général. » C’est ainsi qu’on se débattait entre des impossibilités de diverse nature. De là ce système de temporisation et de compromis où les velléités belliqueuses qui se réveillaient quelquefois cédaient aussitôt au sentiment de la situation, où toutes les divergences ne faisaient que s’accroître, où faute d’accord et de ressources d’action suffisantes on ne pouvait que s’agiter dans le vide, où enfin l’on inclinait peu à peu, sous la pression de circonstances entièrement imprévues, vers un système assez distinct de celui qui avait été primitivement dans la pensée des puissances alliées.

Au lieu d’un ultimatum précis et décisif ne laissant place qu’à un refus ou à une acceptation, on adressait de la Vera-Cruz à Mexico une note collective qui était plutôt une démonstration morale qu’un acte diplomatique, et il y a ici une chose curieuse à observer : on n’avait pu s’entendre sur la présentation des réclamations européennes, qui étaient l’objet immédiat de l’alliance, et on posait au gouvernement de Mexico cette question de réorganisation intérieure, sur laquelle on s’entendait peut-être encore moins ; on lui proposait de se suicider, et les plénipotentiaires s’offraient à être « les témoins et au besoin les protecteurs de la régénération mexicaine. » Le gouvernement de M. Juarez répondit naturellement qu’il savait gré aux puissances européennes de leur sollicitude pour le Mexique, mais que le Mexique n’avait pas besoin de leur secours, que les alliés n’avaient qu’à se rembarquer tout d’abord, et puis que les plénipotentiaires pourraient se rendre avec une garde de deux mille hommes à Orizaba, où on négocierait. Ce n’était pas à la vérité une réponse bien sérieuse, et le gouvernement mexicain envoyait en même temps M. Zamacona à la Vera-Cruz pour voir les chefs alliés, pour ne pas laisser tomber la négociation, pour atténuer en un mot l’effet de la réponse officielle. Le premier mouvement du comte de Reus à cette réponse, il faut le dire, avait été de rompre immédiatement et d’entrer en campagne malgré tout ; mais il s’était bientôt laissé apaiser par sir Charles Wike, et c’est au reste ce qui arrivait périodiquement à tous les instans de crise. C’est ce qui arrivait aux premiers jours de février, lorsque le général Zaragoza, commandant de l’armée mexicaine, affectant de considérer le général Prim comme le chef de toutes les forces alliées, lui adressait une lettre d’insolente bravade pour lui signifier que, si les troupes européennes dépassaient les campemens qu’elles occupaient autour de la Vera-Cruz, il croirait de son devoir et de son honneur de général mexicain de s’y opposer par les armes. Le général Prim fut extrêmement irrité, et sur la proposition que lui fit l’amiral Jurien de La Gravière de marcher aussitôt contre Zaragoza, il répondit avec vivacité : « Si telle est votre résolution, je vous promets qu’avant deux jours le général Zaragoza n’aura plus d’armée. — C’est bien en effet ma résolution, reprit l’amiral ; je me mettrai en marche au moment précis que vous m’indiquerez. » Survint une parole froide de sir Charles Wike, faisant observer que ce mouvement était impossible, et le feu du général Prim diminua sensiblement. Il écrivit d’abord une réponse très vive à Zaragoza, puis il l’atténua sous l’influence du plénipotentiaire anglais. D’ailleurs l’entreprise n’était pas sans difficulté. Il fallait aller de la Tejeria à la Soledad, où se trouvait l’armée mexicaine, faire sept lieues dans un désert sans eau, puis se battre. On retombait toujours sur cette inexorable réalité.

Au fond, à travers ces incidens, on pouvait suivre un double fait : d’abord un système de négociations pacifiques, de transaction, tendait manifestement à se substituer au système d’action qui avait été dans les prévisions de l’alliance du 31 octobre, et de plus il était visible que le général Prim se rapprochait de plus en plus de sir Charles Wike. Ce n’est pas qu’il n’eût toujours avec l’amiral français les relations cordiales et confiantes qui s’étaient formées dès le commencement de l’expédition ; mais dans toutes les résolutions il y avait une évidente intelligence entre le plénipotentiaire espagnol et le plénipotentiaire anglais. Peut-être le bruit de l’arrivée prochaine du général de Lorencez et de nouvelles forces françaises qui, en élevant l’importance de notre contingent, pouvaient diminuer la prépondérance de l’armée espagnole, n’avait-il pas peu contribué à ce rapprochement. Quoi qu’il en soit, l’identité de politique devenait complète ; elle résistait même à des incidens pénibles pour l’amour-propre du plénipotentiaire espagnol. Le général Prim, comme sir Charles Wike, inclinait de plus en plus à la paix. L’un et l’autre, écartant et combattant toute combinaison, à leurs yeux chimérique, croyaient pouvoir s’entendre avec l’homme que le ministre d’Angleterre signalait précisément à lord John Russell, et dans lequel ils voyaient le représentant d’un libéralisme modéré, le ministre des affaires étrangères de M. Juarez. Ce fut l’origine d’une entrevue du général Prim et du général Manuel Doblado, entrevue d’où sortait la convention préliminaire de la Soledad, qui imprimait un caractère tout nouveau à l’expédition, ou qui peut-être ne faisait que révéler le caractère qu’elle prenait par degrés, depuis le jour du débarquement, sous la pression de circonstances assurément très compliquées.

Cette convention, signée dans un petit village du Mexique, œuvre propre du général Prim, momentanément chargé de représenter l’intervention européenne dans l’entrevue du 19 février avec M. Doblado, cette convention de la Soledad, qui a eu la singulière fortune d’exciter des sentimens si divers au Mexique et en Europe, que l’Angleterre approuvait absolument, que l’Espagne, par un prodige de souplesse, blâmait dans chacune de ses clauses pour la sanctionner dans son ensemble comme un fait accompli, et qui devenait de la part de la France l’objet d’un désaveu durement signifié, cette convention, quelle était-elle ? Elle reflétait la situation telle que les événemens l’avaient faite ; elle ne résolvait rien, et elle laissait tout en suspens jusqu’au 15 avril, jour où devaient s’ouvrir des négociations définitives. Elle ne reconnaissait pas précisément le gouvernement de M. Juarez, que l’on continuait à considérer comme « le dépositaire actuel du pouvoir, » selon les termes des premières communications diplomatiques ; mais elle partait de ce point, que ce gouvernement possédait « les élémens de force et d’opinion pour se maintenir, et que dès lors les alliés croyaient pouvoir entrer sur le terrain des traités, afin de formuler les réclamations qu’ils avaient à faire au nom de leurs nations respectives. » Elle autorisait les alliés à aller chercher des campemens plus salubres sur les hauts plateaux du Mexique, à Cordova, à Orizaba, à Tehuacan ; mais les forces européennes devaient repasser la chaîne fortifiée du Chiquihuite, qui défend les plateaux, si une rupture survenait. Le drapeau mexicain devait être arboré de nouveau à la Vera-Cruz et à Saint-Jean-d’Ulloa à côté de ceux des alliés. D’autres questions restaient indécises, telles que celle de la douane de la Vera-Cruz, dont on avait pris l’administration depuis le jour du débarquement. Sans doute ce n’était pas pour en venir là que l’alliance du 31 octobre avait été signée et qu’on était allé au Mexique dans l’appareil un peu solennel d’une intervention collective. Il y avait dans ces préliminaires des conditions qui, sans être contraires à la dignité des puissances, étaient du moins contraires à leur politique, et avaient je ne sais quoi d’agaçant. Telle qu’elle apparaissait cependant, cette convention de la Soledad était la rançon décevante, mais inévitable, de la situation, de la divergence des conseils, de l’impossibilité matérielle de marcher, de l’insuffisance des moyens ; elle était aussi le résultat du rapprochement du général Prim et de sir Charles Wike, qui ne laissait plus de place à une action réellement décisive. Si d’ailleurs il eût été possible de tenter un coup hardi des le premier jour du débarquement, ce qui est encore douteux et ce qui eût été toujours hasardeux, cette possibilité avait disparu après un séjour de deux mois, qui avait déjà affaibli les contingens européens. A. la lumière d’une telle situation, les préliminaires du 19 février redeviennent un incident de cet imbroglio diplomatique et militaire dont tout le monde mêlait les fils.

Allons au fond des choses : c’était, à vrai dire, un incident à double face. Sans doute la convention de la Soledad était une déviation de la politique générale de l’intervention ; elle donnait au gouvernement de M. Juarez, par une reconnaissance tout au moins indirecte, une force morale que les alliés n’avaient point eu précisément l’intention de lui donner, et c’est ce que le ministre des affaires étrangères de Madrid, M. Calderon Collantes, faisait observer au général Prim dans la dépêche qu’il lui adressait le 22 mars. Elle signalait une halte fâcheuse, une secrète impuissance de l’expédition. M. Juarez gagnait ainsi du temps, et pendant cet armistice il pouvait organiser sa défense, accroître les difficultés de l’entreprise pour l’Europe en s’efforçant d’exciter le sentiment national, tandis que d’un autre côté cette halte de l’intervention était de nature à décourager ceux des Mexicains qui ne demandaient pas mieux que de se ranger sous le drapeau de la médiation européenne ; elle exaltait M. Juarez et son parti en intimidant non-seulement ses adversaires, mais encore la population neutre et modérée. Enfin dans l’intervalle, une complication de plus pouvait surgir. M. Juarez était en négociation avec le ministre des États-Unis, qui offrait en échange de quelques-unes des plus belles provinces mexicaines une somme suffisante pour faire face à la guerre ou pour répondre aux réclamations pécuniaires de l’Europe, et si on laissait s’accomplir cet acte, si ce traité était ratifié à Washington, le nuage pouvait grossir du côté du nord. Je ne parle pas de la saison des contagions, du vomito, qui approchait sur le littoral mexicain. C’était là le désavantage de la convention de la Soledad ; mais d’un autre côté, si le temps, était favorable à M. Juarez, il n’était pas moins nécessaire aux alliés, qui ne pouvaient plus faire un pas sans attendre des instructions nouvelles de l’Europe. En s’avançant dans l’intérieur sans combat et sans obstacle, ceux-ci pouvaient à leur tour parler au pays, populariser l’intervention, gagner les esprits. Une chose est certaine, c’est qu’au point où l’on se trouvait, le chef de l’expédition française ne pouvait que souscrire à cette convention, qu’il considérait comme un armistice. Que pouvait-il faire ? Il n’avait avec lui qu’une force disponible de moins de deux mille hommes, une garde pour le drapeau en pays ennemi. En dehors d’un acquiescement, il n’avait d’autre alternative que de poursuivre isolément une action indépendante, ce qui eût été la plus dangereuse des témérités, ou de se rembarquer, ce qui ne pouvait lui venir à l’esprit. En fait, on pourrait dire qu’il y avait en ce moment trois politiques au Mexique, la politique de l’Europe, de l’Espagne aussi bien que de la France, voyant de loin et ne comprenant rien à ces temporisations, la politique de sir Charles Wike et du général Prim l’appliquant à restreindre le sens de l’intervention pour en venir à un arrangement pacifique avec le gouvernement mexicain, la politique enfin de l’amiral français n’abdiquant nullement la pensée de l’alliance, mais espérant obtenir par la paix, par la persuasion, ce qu’il ne pouvait poursuivre par une action plus énergique. Cette attitude, au reste, n’impliquait nullement de la faiblesse et ne voulait pas dire que l’amiral subordonnât ses mouvemens à une autorisation du gouvernement mexicain. Le 25 février, comme la ratification des préliminaires de la Soledad tardait à arriver, il faisait prévenir le général Prim qu’il se mettrait en marche le lendemain matin, ce qui irritait fort au premier instant le comte de Reus. Et l’amiral partait en effet ; il rencontra bientôt des forces mexicaines, et un officier parlementaire vint au-devant de lui, l’informant qu’on n’avait rien reçu de Mexico. L’amiral répondit qu’il laissait trois quarts d’heure pour aller consulter le général mexicain, et puis qu’il s’ouvrirait un chemin par la force, si on ne lui cédait le terrain ; on n’eut point à se battre.

Un fait d’ailleurs prouvait immédiatement à quel point cette temporisation, qui semblait une énigme en Europe, était une inévitable nécessité. Pour gagner les plateaux du Mexique, où on rencontre Cordova, puis Orizaba, enfin Tehuacan, avant-garde des positions assignées aux alliées, il y a de dix à quinze étapes. Il fallait franchir le défilé du Chiquihuite, au-delà duquel on trouve un climat plus sain et des campagnes plus fertiles ; mais d’abord il y avait à traverser un désert immense et désolé, sous un soleil torride. Dans cette première marche de quelques lieues à partir de la Tejeria les soldats tombaient exténués, et les plus aguerris avouaient qu’ils n’avaient jamais fait une marche plus rude en Afrique ; le quart des hommes à peine suivait la colonne jusqu’au premier campement. Ce n’est pas tout : le convoi, formé à grand’peine, restait dispersé sur un espace de plus de trois lieues. Les mules sauvages qu’on s’était procurées brisaient leurs traits et se roulaient dans le sable. Malgré toutes les combinaisons, on ne pouvait être assuré que de deux jours de vivres en arrivant à Orizaba. Voilà où sept semaines de travaux et d’efforts incessans avaient mené l’armée française ! Et voilà, ajouterai-je, où en était l’expédition quatre mois, après le traité du 31 octobre 1861 ! Ce n’est que le 13 mars 1862 que la colonne française arrivait à Tehuacan, tandis que les Espagnols gagnaient Orizaba, et que le petit nombre d’Anglais qui restait au Mexique, après un rembarquement récent, s’arrêtait à Cordova. — Dans cette situation nouvelle, l’expédition était dégagée d’un péril d’insalubrité ; mais politiquement elle n’avançait pas, elle ne se dessinait pas avec plus de clarté : elle faisait halte entre l’imprévu, qui pouvait surgir de toutes parte, sous toutes les formes, et l’incertitude des résolutions que les premiers actes de l’intervention pouvaient inspirer aux gouvernemens en Europe. La séparation momentanée des plénipotentiaires, dispersés l’un à Tehuacan, les autres à Orizaba, à Cordova ou à la Vera-Cruz, cette séparation, en dissolvant ou suspendant la conférence, voilait les divisions sans les supprimer. La vérité est que ces divisions subsistaient plus que jamais dans les actes comme dans les idées. Que pensait et que voulait le général Prim ? Il était difficile de le dire ; mais autour de lui, à son camp d’Orizaba, s’était formée une sorte d’atmosphère étrange. L’expédition espagnole avait son historiographe, son attirail d’imprimerie, qu’elle traînait avec elle, son journal, l’Eco d’Europa, et ce journal, où rien ne se publiait qui n’eût été autorisé au quartier-général, s’occupait à combattre les idées qu’on supposait être celles de quelque autre puissance ou à exalter le comte de Reus lui-même. « Il y a des personnes dont le nom même est un programme, disait-on ; il y a des individualités qui sont le symbole d’une grande entreprise. La personne et le nom du général Prim sont le symbole et le programme de cette expédition… C’est que nous avons là un noble capitaine, que la Grèce et Rome auraient élevé au rang de leurs dieux, un héros qui au moyen âge aurait été le fondateur d’une dynastie de rois… Pour condenser nos remarques, afin de nous bien faire comprendre, nous personnifions la pensée de l’expédition en un seul de ses représentans, le comte de Reus, et il nous est bien permis de le faire sans apparence de vanité nationale, car le plénipotentiaire espagnol, quoiqu’il ait toujours agi de concert avec les plénipotentiaires des deux autres nations, a été l’inspirateur et le conseiller de toutes les mesures qui ont été adoptées. En un mot, c’est l’âme de l’entreprise… Si le général Prim s’était laissé emporter par ses instincts belliqueux, le monde n’y aurait vu rien d’étrange, car ce n’eût été de sa part qu’ajouter un sujet de plus à sa galerie de tableaux, et le monde est accoutumé à cela. Ce qui semble nouveau dans sa vie, c’est l’héroïsme de la patience. La conduite du comte de Reus n’a pas seulement servi à dissiper les doutes du gouvernement mexicain, elle exerce partout une influence magique sur les populations. Au Mexique, ses amis disent de lui qu’il est l’ange exterminateur, l’ange de consolation, le demi-dieu de la guerre, et, pour faire son portrait, Homère l’eût comparé à Mars… » La question ne s’éclaircissait pas dans cette fumée. Encore une fois, que voulait le général Prim ?

Ce qui devenait clair bientôt, c’est que cette situation, créée par la convention de la Soledad, en paraissant conduire à une négociation et à la paix, cachait assez d’élémens incohérens pour être toujours à la merci de quelque incident imprévu, pour aboutir à quelque déception nouvelle plus irrémédiable que toutes les autres. Et d’abord c’était le gouvernement même de Mexico, qui, au sein d’un armistice, semblait redoubler d’hostilité et préparer une rupture en multipliant les griefs dont les puissances avaient à demander la réparation, en infligeant aux armées de l’Europe le spectacle de nouvelles violences. Le gouvernement de M. Juarez frappait d’impôts de guerre les capitaux étrangers aussi bien que nationaux ; il décrétait des contributions forcées sur cinq ou six maisons financières des plus importantes de Mexico. Les édits de mort du mois de janvier contre ceux qui communiqueraient avec les armées européennes étaient maintenus et exécutés. Enfin à quelques lieues, presque à la vue des camps alliés, les autorités mexicaines fusillaient impitoyablement un des hommes les plus distingués du pays, le général Robles Pezuela, sur le simple soupçon de connivence ou d’intelligence avec les chefs de l’expédition européenne. N’était-ce pas là, comme je le disais, la continuation des hostilités à l’abri d’un armistice, et les préliminaires de la Soledad n’étaient-ils pas une chimère décevante qui n’avait d’autre effet en réalité que d’immobiliser les armées combinées ? D’un autre côté, un incident imprévu surgissait tout à coup : c’était le débarquement d’un personnage mexicain qui a joué un des premiers rôles dans le parti conservateur, le général Almonte, qui arrivait à la Vera-Cruz, se présentant comme investi de la confiance de l’empereur Napoléon et comme missionnaire de l’idée monarchique, comme le promoteur de la candidature de l’archiduc Maximilien d’Autriche au trône du Mexique. Lorsque le général Almonte, qui habitait depuis quelques années l’Europe, où il a représenté longtemps son pays, était parti pour le Mexique avec une mission dont il faisait un peu trop parade, on pensait sans doute, il pensait peut-être lui-même, qu’il trouverait la question au moins à demi résolue, et qu’il pourrait exercer une influence favorable ; il arrivait au contraire au milieu d’une situation qui n’avait fait un pas que dans la confusion. Il n’était pas seul d’ailleurs ; il était suivi d’autres émigrés : le père Miranda, un prêtre actif et énergique, mêlé à tous les mouvemens réactionnaires ; M. Haro y Tamariz, qui a eu son rôle dans les révolutions mexicaines comme un des chefs du parti conservateur. Une fortune compromettante jetait ce flot d’émigrés sur le sol du Mexique dans un mauvais moment. — De ces deux ordres de faits, les vexations exercées par le gouvernement de M. Juarez et l’arrivée des émigrés, il ne pouvait sortir que des occasions nouvelles de conflit, et cette fois le choc ne risquait-il pas d’être décisif en faisant disparaître les préliminaires de la Soledad et la conférence, en, achevant de jeter le désordre dans T intervention européenne et en suspendant tout au moins le traité du 31 octobre ?

Je touche ici au plus vif de cet imbroglio, qui commence par une escarmouche diplomatique assez vive, quoique toujours cordiale, entre l’amiral Jurien de La Gravière et le général Prim, pour finir par la rupture de l’alliance et par le rembarquement de l’armée espagnole, aussi bien que de ce qui restait encore d’Anglais au Mexique. C’est entre le 20 mars et le 9 avril 1862 que se dénoue ce drame étrange de la rupture d’une alliance. Que le système de vexations et de violences obstinément suivi par le gouvernement de M, Juarez eût attiré l’attention des plénipotentiaires, c’est ce dont on ne peut douter, et, chose remarquable, il y eut un moment où le général Prim était le plus ardent aux récriminations, le premier à parler de rouvrir les hostilités. Il était, avec sir Charles Wike, repris d’une humeur belliqueuse qu’il épanchait dans des lettres pleines d’une familière vivacité. Le 20 mars, il écrivait d’Orizaba à l’amiral français, qui ne laissait point d’être surpris :


« Cher amiral, suceda lo que Dios quiera, — arrive ce que Dieu veuille ! — Vous me conserverez votre amitié comme vous aurez la mienne, et puisque nos engagemens sont les mêmes depuis que nous faisons de la politique ensemble, j’espère en Dieu que nous nous en tirerons honorablement pour la gloire de nos souverains, pour la grandeur de nos pays et pour notre honneur même. Votre idée comme la mienne est de ne pas brûler nos vaisseaux sur un prétexte futile, car cela aurait l’air d’une querelle allemande, et par conséquent serait indigne des hautes puissances que nous représentons et indigne de nous-mêmes ; mais en même temps, vous comme moi, nous sommes décidés à brûler nos vaisseaux et à brûler le Mexique même, depuis Vera-Cruz à la Sonora, sans épargner le fameux Chiquihuite, dans le cas où le gouvernement ne ferait pas droit à nos justes réclamations. N’êtes-vous pas de mon avis ? Par exemple nous avons sur le tapis la question relative aux vexations que le gouvernement commet contre nos nationaux pour leur faire payer la contribution de 2 1/2 pour 100 sur les capitaux ; nous avons encore à leur reprocher un autre attentat, celui d’exiger de six maisons de la capitale, dont trois sont espagnoles, un emprunt forcé de 500,000 piastres. Nous avons aussi à les empêcher d’exécuter la menace de M. Doblado, de fermer la communication commerciale de la Vera-Cruz avec l’intérieur du pays dans le cas où la douane ne leur serait pas rendue. En voilà trop pour des puissances comme nous le sommes ici ! En voilà assez pour brûler nos papiers et marcher en soldats ! Réunissons-nous ici au plus tôt et agissons. J’ai prié déjà M. de Saligny de venir ; venez vous-même, le commodore arrivera aussi. Sir Charles Wike est d’accord avec moi. Réunissons-nous donc, et que cela finisse ! »


Le lendemain 21, le comte de Reus renouvelait ses plaintes et reproduisait ses griefs en ajoutant : « Pouvons-nous permettre que, pendant que nous sommes tranquilles dans nos cantonnemens, le gouvernement continue ses vexations contre nos nationaux dans toute la république ? » Et l’amiral répondait en élevant la question :


« Je regrette beaucoup les vexations dont vous vous plaignez, mon estimable comte ; je les trouve odieuses, et je suis résolu à en tirer réparation ; mais ce ne sont pas nos seuls griefs. Ce dont vous vous plaignez n’est que la continuation de l’ancienne conduite de Juarez, de ses anciens attentats. Vous avez accepté d’ouvrir de nouvelles négociations diplomatiques, et la continuation de ces outrages suffit pour les rompre : soit, je suis disposé à tout. Depuis que nous sommes ici, je vous ai demandé de nous réunir pour imposer à Juarez une amnistie vraie et sincère. Si nous désirons voir la volonté du peuple mexicain légalement manifestée, demandons à Juarez qu’il n’y mette point d’obstacle. Réclamons de lui qu’il retire les édits de mort et qu’il laisse s’exprimer librement l’opinion de ses amis et de ses adversaires, et alors si le peuple mexicain, à l’abri des menaces, libre de cette oppression et de ces perpétuelles sentences de mort, vote la république sous Juarez, soit : il est dans son droit ; mais imposons ou au moins demandons à Juarez une amnistie complète. »


On ne pouvait répondre par un plus noble langage. Cependant, lorsque l’amiral français parlait ainsi, un changement soudain s’était opéré dans l’esprit du général Prim, qui écrivait le lendemain même 23 mars : « Dès aujourd’hui, je commence à faire mes préparatifs pour rembarquer mes troupes aussitôt que nous aurons tenu la dernière conférence. » Que s’était-il donc passé ? On a semblé attribuer ce changement d’opinion à une entrevue que le comte de Reus avait eue le 22 avec le ministre de la justice et le ministre des finances de M. Juarez. Ce qu’il y a de curieux, c’est que le cabinet de Madrid a publié lui-même une lettre que M. de Saligny, alors chargé de la protection des intérêts espagnols, écrivait de Mexico au général Serrano quatre mois auparavant, le 29 novembre 1861, et où il disait : « On continue à affirmer ici que le général Prim commandera en chef l’expédition espagnole, et on affirme aussi que le nouveau ministre des finances, M. Gonzalès Echeverria, oncle de la comtesse de Reus, n’aura besoin que d’une demi-heure de conversation pour régler la question espagnole. » La vérité est qu’en ce moment, dans l’esprit du général Prim, les vexations du gouvernement de M. Juarez s’éclipsaient devant l’autre question dont je parlais, celle des émigrés. Le général Almonte était arrivé au commencement du mois ; il s’était avancé jusqu’à Cordova sous la protection d’un bataillon français, lorsque le gouvernement de Mexico demandait qu’on le lui livrât comme traître, et qu’on cessât de le couvrir de la protection des alliés. Sir Charles Wike et le général Prim communiquaient à l’amiral Jurien de La Gravière cette demande, qu’ils considéraient comme raisonnable et juste. On conçoit que l’amiral ne pût penser ainsi ; c’était sans son aveu, il le disait lui-même, que les émigrés s’étaient avancés dans l’intérieur, et il eût désiré qu’ils eussent attendu l’amnistie qu’il ne cessait de réclamer ; mais dès que le général Almonte était sous la protection du drapeau français, pouvait-il le livrer à ceux qui venaient de fusiller le général Robles, ou à la fièvre jaune en le renvoyant à la Vera-Cruz ? Il y avait une question d’humanité, de droit d’asile, d’inviolabilité du drapeau, et c’eût été réellement une condition trop étrange pour trois puissances telles que la France, l’Angleterre et l’Espagne de se prêter à se faire les exécutrices d’un décret de mise hors la loi.

D’ailleurs était-ce donc là un de ces actes d’intervention dans les affaires intérieures du Mexique qui pouvaient être considérés comme une atteinte au traité du 31 octobre ? Par une circonstance singulière, le général Prim se mettait ici en contradiction avec lui-même, avec son propre gouvernement. Quelque temps auparavant en effet, un autre émigré, un ancien président, le général Miramon, avait voulu débarquer au Mexique ; il était passé à La Havane au moment où les chefs alliés s’y trouvaient eux-mêmes. Le général Serrano avait demandé au général Prim ce qu’il devait faire, s’il devait donner un passeport à Miramon, et le comte de Reus avait répondu : « Laissez-le venir, laissez-les venir tous. » Avant de toucher à la Vera-Gruz, Miramon avait été enlevé par les Anglais, qui ne voyaient en lui que l’auteur du rapt de 600,000 piastres fait à la légation britannique. Or que disait le général Prim ? « J’ai manifesté à sir Charles Wike et au commodore Dunlop, écrivait-il, que notre mission au Mexique n’était pas de prêter appui ou préférence à un parti plutôt qu’à l’autre, et que le fait de refuser à Miramon l’entrée du Mexique nous ferait taxer de partialité. » Le cabinet de Madrid lui-même se plaignait vivement de ce procédé. Ce qui était vrai pour Miramon ne l’était pas moins pour Almonte, et pourquoi les portes du Mexique auraient-elles dû s’ouvrir devant l’un, non devant l’autre ? Le représentant de la France ne pouvait donc souscrire à l’étrange loi qu’on prétendait lui faire, et il louait au contraire hautement l’officier qui avait refusé de livrer le général Almonte aux autorités mexicaines. Seulement, dès que le gouvernement de M. Juarez pouvait voir dans cet acte quelque chose qui ne s’accordait pas avec les préliminaires de la Soledad, l’amiral, mû par un sentiment de délicatesse et de loyauté, signifiait qu’il se remettrait en marche le 1er avril, et irait se replacer derrière le défilé du Chiquihuite pour reprendre sa liberté d’action. C’est là ce que le général Prim regardait comme inadmissible sans manquer au traité du 31 octobre, et c’est sous l’impression de cet incident ou sur ce prétexte qu’il annonçait des le 23 mars le rembarquement prochain de ses troupes. Quelques jours après en effet, le 9 avril, tout était fini ; tout se dénouait à Orizaba dans une conférence où une discussion passionnée ne faisait que mettre en lumière l’impossibilité de s’entendre. Le lendemain, la retraite de l’armée espagnole commençait, et le caractère collectif de l’intervention était effacé.

Or il est impossible ici de ne point remarquer ce qu’il y avait de grave dans cette rupture accomplie spontanément, soudainement, par les représentans de deux des puissances alliées ne laissant plus même à leurs gouvernemens la liberté d’un jugement, du choix d’une politique. Que les Anglais prissent le parti de se retirer matériellement de l’expédition, il n’y avait là rien que d’assez conforme à leur politique, à leurs engagemens. L’Angleterre s’était toujours refusée à un mouvement dans l’intérieur ; après la convention de la Soledad, elle avait retiré une partie de ses forces, le reste s’embarquait après la conférence d’Orizaba. Le gouvernement anglais n’avait pas visiblement espéré beaucoup de l’expédition ; il ne pouvait s’émouvoir. Pour l’Espagne, la question était bien autrement grave. Cette retraite précipitée était une véritable déception, une sorte d’abdication d’influence. Depuis bien des années, l’Espagne attendait, cherchait cette occasion d’une intervention européenne pour paraître au Mexique ; l’occasion venue, elle se hâtait de partir la première, comme emportée par son ardeur, et elle tenait à montrer sur ces rivages une armée nombreuse et brillante. Quatre mois après, où en était-elle ? Ses troupes se rembarquaient obscurément sur des navires anglais sans avoir rien fait, sans avoir obtenu une réparation ; elle avait perdu deux mille hommes par la maladie ou les désertions, dépensé plusieurs millions, pour en venir là. Que fera-t-elle aujourd’hui ? Attendra-t-elle qu’un gouvernement soit constitué au Mexique pour présenter de nouveau la liste de ses réclamations ? Ce triste et peu glorieux résultat est évidemment le prix d’une politique toujours flottante, allant de contradictions en contradictions entre ce que veut le cabinet de Madrid et ce que fait son plénipotentiaire au Mexique. — Le gouvernement espagnol veut une action énergique et prompte, et le général Prim incline visiblement à la paix dès le premier moment. Le cabinet de la reine Isabelle ne veut point donner à M. Juarez la force morale d’une reconnaissance, et le comte de Reus reconnaît indirectement le pouvoir de M. Juarez. À Madrid, on accepte l’idée d’une réorganisation du Mexique, même sous la forme monarchique ; le plénipotentiaire espagnol crible cette monarchie possible de ses railleries et se fait le garant de l’attachement des Mexicains à la république. M. Calderon Collantes écrit qu’il faut aller à Mexico, qu’aucune puissance ne doit y paraître avant les Espagnols, et au même instant l’embarquement s’accomplit déjà, si bien que dans cette voie le gouvernement espagnol, toujours devancé par les résolutions de son plénipotentiaire, qu’il ne désavoue ni n’approuve, est réduit à écrire cette triste épitaphe de l’expédition espagnole : « L’embarquement des troupes est un fait regrettable et irréparable. » Et c’est ainsi que la France est restée seule au Mexique, ayant à conduire une entreprise où la question d’honneur militaire domine toute considération politique depuis que notre petite armée a été arrêtée dans sa marche sur Mexico. C’est une phase nouvelle qui commence dans cette étrange affaire.

À regarder de près la suite et les péripéties aussi mobiles que confuses de cette expédition, il y a eu sans doute bien des illusions, et je ne puis contester la justesse de ces paroles du président du conseil de Madrid, le général O’Donnell, prononcées à un moment où il ne croyait à rien d’irréparable : « On a commis bien des fautes ; mais au lieu d’en exagérer l’importance, ce qui aurait du danger à une si grande distance, il faut songer à les réparer. » La première de toutes les fautes peut-être, et elle est celle de tout le monde, a été de s’engager dans une telle entreprise sans savoir où on allait, sans un sentiment précis des difficultés réelles et sans une règle commune d’action. Une autre faute qui ne serait plus maintenant que celle de la France, dont la France seule aurait la responsabilité et paierait le prix, serait d’accepter des solidarités qui pourraient l’affaiblir plus que servir son action, d’identifier sa cause avec celle d’une des factions qui se disputent depuis si longtemps le pouvoir dans cette malheureuse république. Au milieu des partis qui s’agitent, la France ne peut avoir qu’un rôle, celui de la médiation, de la conciliation ; c’est le rôle défini par les plénipotentiaires français dans la proclamation qu’ils adressaient aux Mexicains dès le lendemain de la rupture d’Orizaba. « Nous ne sommes pas venus ici, disaient-ils, pour prendre une part dans vos dissensions ; nous sommes venus pour les faire cesser. Ce que nous voulons, c’est appeler tous les hommes de bien à concourir à la fondation de l’ordre, à la régénération de ce beau pays. Nul homme éclairé ne croira que nous soyons venus dans l’intention de restaurer d’anciens abus et des institutions qui ne sont plus de ce siècle. Nous voulons une justice égale pour tous, et nous voulons que cette justice ne soit point imposée par nos armes. Le peuple mexicain doit être le premier instrument de son salut. » Et si on oppose encore que c’est là une entreprise contre le principe de l’indépendance des peuples, je ferai remarquer qu’en ce moment la France est justement en guerre au Mexique avec un pouvoir qui a songé tout d’abord à vendre une portion de son territoire aux États-Unis, pour soutenir la lutte contre une puissance qui veut au contraire sauver son intégrité. La France n’a point de passions de parti à soutenir, pas plus qu’elle n’a de conquête à faire au Mexique, et dans cette double condition cette entreprise, où une fatalité nous a entraînés, qui a ses côtés ingrats, qui irrite plus qu’elle ne séduit, est encore une œuvre où la pacification d’un pays peut jusqu’à un certain point compenser des sacrifices trop dangereux pour qu’ils puissent être souvent renouvelés, et pour qu’ils ne servent pas d’enseignement.


CH. DE MAZADE.