La Guerre du feu/II/5

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Plon (p. 96-101).


V

POUR LE FEU


Les deux Kzamms n’avaient pas cessé d’approcher, encore que leurs pas se ralentissaient. Le plus fort brandissait une dernière sagaie, qu’il jeta presque à bout portant. Naoh la détourna d’un revers de hache ; l’arme fine se perdit dans les flammes. Au même instant, les trois massues tournoyèrent.

Celle de Naoh rencontra simultanément les deux autres et le heurt rompit l’élan des adversaires. Le moins fort des Kzamms avait chancelé. Naoh s’en aperçut, se rua sur lui et, d’un choc énorme, lui rompit la nuque. Mais lui-même fut atteint : un nœud de massue déchira rudement son épaule gauche ; à peine s’il évita un coup en plein crâne. Haletant, il se rejeta en arrière, pour reprendre position, puis, l’arme haute, il attendit.

Quoiqu’il ne lui restât qu’un seul adversaire, ce fut le moment épouvantable. Car son bras gauche pouvait à peine lui servir, tandis que le Kzamm se dressait, doublement armé, dans la plénitude de sa force. C’était le guerrier de haute stature, au torse profond, cerclé de côtes plus pareilles à des côtes d’aurochs qu’à des côtes d’homme, avec des bras dont la longueur dépassait d’un tiers ceux de Naoh. Ses jambes incurvées, trop brèves pour la course, lui assuraient un puissant équilibre.

Avant l’attaque décisive, il examina sournoisement le grand Oulhamr. Jugeant que sa supériorité serait plus sûre s’il frappait à deux mains, il ne garda que sa massue. Puis il prit l’offensive.

Les armes, presque égales de poids, taillées dans le chêne dur, s’entrechoquèrent. Le coup du Kzamm fut plus fort que celui de Naoh, qui ne pouvait user de sa main gauche. Mais le fils du Léopard avait paré par un mouvement transversal. Quand le Kzamm renouvela l’attaque, il rencontra le vide ; Naoh s’était dérobé. Ce fut lui qui prit l’offensive : à la troisième reprise, sa massue arriva comme un roc. Elle eût fendu la tête de l’adversaire, si les longs bras fibreux n’avaient su se relever à temps ; de nouveau, les nœuds de chêne se rencontrèrent, et le Kzamm recula. Il riposta par un coup frénétique, qui arracha presque la massue de Naoh ; et, avant que celui-ci eût repris position, les mains du Dévoreur d’Hommes se relevaient et se rabattaient. L’Oulhamr put amortir, il ne put arrêter le coup : atteint en plein crâne, il plia sur ses jarrets, il vit tourbillonner la terre, les arbres et le Feu. Dans cette seconde mortelle, l’instinct ne l’abandonna point, une énergie suprême s’éleva du fond de l’être, et, de biais, avant que l’adversaire ne se fût ressaisi, il lança sa massue. Des os craquèrent ; le Kzamm croula : son cri se perdit dans la mort.

Alors, la joie de Naoh gronda comme un torrent ; il considéra, avec un rire rauque, le brasier où soubresautaient des flammes. Sous les astres profonds, dans la rumeur du fleuve, au murmure léger de la brise, entrecoupé du glapissement des chacals et de la voix d’un lion perdu à l’autre rive, il avait peine à concevoir son triomphe.

Et il criait d’une voix haletante :

— Naoh est maître du Feu !

Il lui semblait être la vie souveraine du monde. Il tournait lentement autour de la bête rouge, il allongeait la main vers elle, il exposait sa poitrine à cette caresse depuis si longtemps perdue. Puis il murmurait encore, dans le ravissement et dans l’extase :

— Naoh est maître du Feu !

À la longue, la fièvre de son bonheur s’apaisa. Il commença de craindre le retour des Kzamms ; il lui fallait emporter sa conquête. Déliant les pierres minces qu’il portait avec lui, depuis son départ du grand marécage, il se disposa à les réunir avec des brindilles, des écorces et des roseaux. Comme il furetait autour du camp, il eut une joie nouvelle : dans un repli du terrain, il venait d’apercevoir la cage où les Dévoreurs d’Hommes entretenaient le Feu.

C’était une sorte de nid en écorce, garni de pierres plates disposées avec un art grossier, patient et solide ; une petite flamme y scintillait encore. Quoique Naoh sût fabriquer les cages à feu aussi bien qu’aucun homme de sa horde, il lui eût été difficile d’en faire une aussi parfaite. Il y fallait le loisir, un choix attentif des pierres, des remaniements nombreux. La cage des Kzamms était composée d’une triple couche de feuilles de schiste, maintenues extérieurement par une écorce de chêne vert ; elle était reliée par des branchettes flexibles. Une fente maintenait un tirage léger.

Ces cages demandaient une vigilance incessante ; il fallait défendre la flamme contre la pluie et les vents ; prendre garde qu’elle ne décrût ni n’augmentât au-delà de certaines limites fixées par une expérience millénaire, et renouveler souvent l’écorce.

Naoh n’ignorait aucun des rites transmis par les ancêtres : il ranima légèrement le Feu, il imbiba la surface extérieure d’un peu d’eau puisée dans une flaque, il vérifia la fente et l’état du schiste. Avant de fuir, il s’empara des haches et des sagaies éparses, puis il jeta un dernier regard sur le camp et sur la plaine.

Deux des adversaires tournaient leurs faces roides vers les étoiles ; les deux autres, malgré leurs souffrances, se tenaient immobiles, pour faire croire qu’ils étaient morts. La prudence et la loi des hommes voulaient qu’ils fussent achevés.

Naoh s’approcha de celui qui était blessé à la cuisse, et déjà il dardait sa sagaie : un étrange dégoût lui pénétra le cœur, toute haine se perdait dans la joie, et il ne put se résigner à éteindre de nouveaux souffles.

D’ailleurs, il était plus urgent d’écraser le foyer : il en éparpilla les tisons, à l’aide d’une des massues laissées par les vaincus, il les réduisit en fragments trop menus pour durer jusqu’au retour des guerriers, puis, entravant les blessés dans des roseaux et des branches, il cria :

— Les Kzamms n’ont pas voulu donner un tison au fils du Léopard et les Kzamms n’ont plus de Feu. Ils rôderont dans la nuit et dans le froid, jusqu’à ce qu’ils aient rejoint leur horde !… Ainsi, les Oulhamr sont devenus plus forts que les Kzamms !

Naoh se retrouva seul au pied du tertre où Nam et Gaw devaient le rejoindre. Il ne s’en étonna point : les jeunes guerriers avaient dû faire de vastes détours devant leurs poursuivants…

Après avoir couvert sa plaie de feuilles de saule, il s’assit près de la flamme légère où étincelait son destin.

Le temps coula avec les eaux du Grand Fleuve et avec les rayons de la lune montante. Lorsque l’astre toucha le zénith, Naoh dressa la tête. Dans les mille rumeurs éparses, il reconnaissait un rythme particulier, qui était celui de l’homme. C’était un pas rapide, mais moins compliqué que celui des bêtes à quatre pattes. Presque imperceptible d’abord, il se précisa, puis, un élan de la brise apportant quelque émanation subite, l’Oulhamr se dit :

— Voici le fils du Peuplier qui a dépisté les ennemis.

Car aucun indice de poursuite ne se décelait sur la plaine.

Bientôt une silhouette flexible se dessina entre deux sycomores ; Naoh reconnut qu’il ne s’était pas trompé : c’était Nam qui s’avançait dans la nappe argentine du clair de lune. Il ne tarda pas à paraître au pied du tertre.

Et le chef demanda :

— Les Kzamms ont-ils perdu la trace de Nam ?

— Nam les a entraînés très loin dans le nord, puis les a devancés et il a longtemps marché dans la rivière. Ensuite, il s’est arrêté ; il n’a plus vu, ni entendu, ni flairé les Dévoreurs d’Hommes.

— C’est bien ! répondit Naoh en lui passant la main sur la nuque. Nam a été agile et rusé. Mais qu’est devenu Gaw ?

— Le fils du Saïga a été poursuivi par une autre troupe de Kzamms. Nam n’a pas rencontré sa trace.

— Nous attendrons Gaw ! Et maintenant, que Nam regarde.

Naoh entraîna son compagnon. Au tournant du tertre, dans une échancrure, Nam vit étinceler une petite flamme palpitante et chaude.

— Voilà ! fit simplement le chef. Naoh a conquis le Feu.

Le jeune homme poussa un grand cri ; ses yeux s’élargirent de ravissement ; il se prosterna devant le fils du Léopard et murmura :

— Naoh est aussi rusé que toute une horde d’hommes !… Il sera le grand chef des Oulhamr et aucun ennemi ne lui résistera.

Ils s’assirent devant ce faible feu et ce fut comme si le brasier des nuits les protégeait de sa véhémence, au bord des cavernes natales, sous les étoiles froides, devant les flammeroles du grand marécage. L’idée du long retour ne leur était plus pénible : quand ils auraient quitté les terres du Grand Fleuve, les Kzamms ne les poursuivraient point : ils traverseraient des contrées où les bêtes seules rôdent dans les solitudes.

Ils rêvèrent longtemps ; l’avenir était sur eux et pour eux, l’espace rempli de promesses. Mais, quand la lune commença de croître sur le ciel occidental, l’inquiétude se tapit dans leurs poitrines.

— Où reste Gaw ?… murmura le chef. N’a-t-il pas su dépister les Kzamms ? A-t-il été arrêté par un marécage ou pris au piège ?

La plaine était muette ; les bêtes se taisaient ; la brise même venait de s’alanguir sur le fleuve et de s’évanouir dans les trembles ; on n’entendait que la rumeur assourdie des eaux. Fallait-il attendre jusqu’à l’aube ou se mettre à la recherche de l’absent ? Il répugnait étrangement à Naoh de laisser le Feu à la garde de Nam. D’autre part, l’image du jeune guerrier pourchassé par les Dévoreurs d’Hommes le surexcitait. À cause du Feu, il pouvait l’abandonner à son sort, et même il le devait, mais il s’était pris pour ses compagnons d’une tendresse sauvage ; ils participaient véritablement de sa personne ; leurs dangers l’alarmaient autant que les siens, davantage même, car il les savait plus que lui exposés aux embûches, menacés par les éléments et les êtres.