La Guerre du feu/III/11

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Plon (p. 197-204).


Chaque jour, au déclin, les Oulhamr attendaient avec angoisse le départ du soleil. Quand les étoiles seules demeuraient au firmament ou que la lune s’ensevelissait dans les nuages, ils se sentaient étrangement débiles et misérables. Tassés dans l’ombre d’une caverne ou sous le surplomb d’un roc, devant le froid et les ténèbres, ils songeaient au Feu qui les nourrissait de sa chaleur et chassait les bêtes redoutables. Les veilleurs ne cessaient de tenir leurs armes prêtes ; l’attention et la crainte harassaient leurs têtes et leurs membres : ils savaient qu’ils pouvaient être saisis à l’improviste, avant d’avoir frappé. L’ours avait dévoré un guerrier et deux femmes ; les loups et les léopards s’étaient enfuis avec des enfants ; beaucoup d’hommes portaient les cicatrices de combats nocturnes.

L’hiver venait. Le vent du nord lançait ses sagaies ; sous les ciels purs, le gel mordait avec des dents aiguës. Et une nuit, Faouhm, le chef, dans une lutte contre le lion, perdit l’usage du bras droit. Ainsi, il devint trop faible pour imposer son commandement : le désordre grandit dans la horde. Hoûm ne voulut plus obéir. Moûh prétendit être le premier parmi les Oulhamr. Tous deux eurent des partisans, tandis qu’un petit nombre restait fidèle à Faouhm. Pourtant, il n’y eut pas de lutte armée. Car tous étaient las : le vieux Goûn les entretenait de leur faiblesse et du péril qu’il y avait à s’entre-tuer. Ils le comprenaient : à l’heure des ténèbres, ils regrettaient amèrement les guerriers disparus. Après tant de lunes, ils désespéraient de revoir Naoh, Gaw et Nam ou les fils de l’Aurochs. Plusieurs fois, on délégua des éclaireurs : ils revinrent sans avoir découvert aucune piste. Alors, la méfiance appesantit les têtes : les six guerriers étaient tombés sous la griffe des fauves, sous les haches des hommes ou avaient péri par la faim. Les Oulhamr ne reverraient pas vivre le Feu secourable !

Malgré des souffrances plus vives que celles des mâles, les femmes seules gardaient une obscure confiance. La résistance patiente, qui sauve les races, subsistait en elles. Gammla était parmi les plus énergiques. Ni le froid ni la famine n’avaient entamé sa jeunesse. L’hiver accroissait sa chevelure ; elle roulait autour des épaules comme la crinière des lions. La nièce de Faouhm avait un sens profond des végétaux. Sur la prairie ou dans la brousse, sous la futaie ou parmi les roseaux, elle savait discerner la racine, le fruit, le champignon mangeables. Sans elle, le grand Faouhm aurait péri pendant la semaine où sa blessure le tint couché au fond d’une caverne, épuisé par la perte du sang. Le Feu ne lui semblait pas aussi indispensable qu’aux autres. Elle le désirait pourtant avec passion et, au début des nuits, elle se demandait si c’était Aghoo ou Naoh qui le rapporterait. Elle était prête à se soumettre, le respect du plus fort étant dans les profondeurs de sa chair ; elle ne concevait même pas qu’elle pût refuser d’être la femme du vainqueur, mais elle savait qu’avec Aghoo la vie serait plus dure.

Or un soir approcha qui s’annonçait redoutable. Le vent avait chassé les nuages. Il passait sur les herbes flétries et sur les arbres noirs, avec un long hurlement. Un soleil rouge, aussi large que la colline dressée au couchant, éclairait encore le site. Et, dans le crépuscule qui allait se perdre au fond des temps innombrables, la horde s’assemblait avec un grand frisson. Elle était faible, elle était morne. Quand reviendraient les jours où la flamme grondait en mangeant les bûches ! Alors une odeur de chair rôtie montait dans le crépuscule, une joie chaude entrait dans les torses, les loups rôdaient lamentables, l’ours, le lion et le léopard s’éloignaient de cette vie étincelante.

Le soleil sombra ; sur l’occident nu, la lumière mourut sans éclat. Et les bêtes qui vivent de l’ombre commençaient à rôder sur la terre.

Le vieux Goûn, dont la misère avait accru l’âge de plusieurs années, poussa un gémissement sinistre :

— Goûn a vu ses fils, et les fils de ses fils. Jamais le Feu n’avait été absent parmi les Oulhamr. Voilà qu’il n’y a plus de Feu… et Goûn mourra sans l’avoir revu.

Le creux du roc où s’abritait la tribu était presque une caverne. Par un temps doux, c’eût été un bon abri ; mais la bise flagellait les poitrines.

Goûn dit encore :

— Les loups et les chiens deviendront chaque soir plus hardis.

Il montrait les silhouettes furtives qui se multipliaient avec la chute des ténèbres. Les hurlements se faisaient plus longs et plus menaçants ; la nuit versait continuellement ses bêtes faméliques. Seules les dernières lueurs crépusculaires les tenaient encore éloignées. Les veilleurs, inquiets, marchaient dans l’air dur, sous les étoiles froides…

Brusquement, l’un d’eux s’arrêta et tendit la tête. Deux autres l’imitèrent.

Puis le premier déclara :

— Il y a des hommes dans la plaine !

Un tremblement passa sur la horde. Il y en avait chez qui dominait la crainte ; l’espérance enflait la poitrine des autres. Faouhm, se souvenant qu’il était encore chef, se leva de la fissure où il reposait.

— Que tous les guerriers apprêtent leurs armes ! commanda-t-il.

Dans cette heure équivoque, les Oulhamr obéirent en silence. Le chef ajouta :

— Que Hoûm prenne trois jeunes hommes et qu’il aille épier ceux qui viennent.

Hoûm hésita, mécontent de recevoir les ordres d’un homme qui avait perdu la force de son bras. Mais le vieux Goûn intervint :

— Hoûm a les yeux du léopard, l’oreille du loup et le flair du chien. Il saura si ceux qui approchent sont des ennemis ou des Oulhamr.

Alors, Hoûm et trois jeunes hommes se mirent en route. À mesure qu’ils avançaient, les fauves s’assemblèrent sur leurs traces. Ils devinrent invisibles. Longtemps la horde attendit, misérable. Enfin, une longue clameur fendit les ténèbres.

Faouhm, bondissant sur la plaine, clama :

— Ceux qui viennent sont des Oulhamr !

Une émotion terrible perça les cœurs, les petits enfants même se levaient ; Goûn parla sa pensée et celle des autres :

— Est-ce Aghoo et ses frères… ou Naoh, Nam et Gaw ?

De nouveaux cris roulèrent sous les étoiles.

— C’est le fils du Léopard ! murmura Faouhm, avec une joie sourde.

Car il redoutait la férocité d’Aghoo.

Mais la plupart ne songeaient qu’au Feu. Si Naoh le ramenait, ils étaient prêts à se courber devant lui ; s’il ne le ramenait pas, la haine et le mépris s’élèveraient contre sa faiblesse.

Cependant, une troupe de loups se rabattait vers la horde. Le crépuscule était mort. La dernière traînée écarlate venait de s’éteindre, les étoiles étincelaient dans un firmament de glace : ah ! voir croître la chaude bête rouge, la sentir palpiter sur les poitrines et les membres !

Enfin, Naoh fut en vue. Il arrivait tout noir sur la plaine grise et Faouhm hurlait :

— Le Feu !… Naoh apporte le Feu !

Ce fut un vaste saisissement. Plusieurs s’arrêtèrent, comme frappés d’un coup de hache. D’autres bondirent avec un rauquement frénétique — et le Feu était là.

Le fils du Léopard le tendait dans sa cage de pierre. C’était une petite lueur rouge, une vie humble et qu’un enfant aurait écrasée d’un coup de silex. Mais tous savaient la force immense qui allait jaillir de cette faiblesse. Haletants, muets, avec la peur de le voir s’évanouir, ils emplissaient leurs prunelles de son image…

Puis ce fut une rumeur si haute que les loups et les chiens s’épouvantèrent. Toute la horde se pressait autour de Naoh, avec des gestes d’humilité, d’adoration et de joie convulsive.

— Ne tuez pas le Feu ! cria le vieux Goûn, lorsque la clameur s’apaisa.

Tous s’écartèrent. Naoh, Faouhm, Gammla, Nam, Gaw, le vieux Goûn formèrent un noyau dans la foule et marchèrent vers le rocher. La horde accumulait les herbes sèches, les rameaux, les branches. Quand le bûcher fut prêt, le fils du Léopard en approcha la lueur frêle. Elle s’empara d’abord de quelques brindilles ; avec un sifflement, elle se mit à mordre aux rameaux, puis, grondante, elle commença de dévorer les branches, tandis que, au bord des ténèbres refoulées, les loups et les chiens reculaient, saisis d’une crainte mystérieuse.

Alors Naoh, parlant au grand Faouhm, demanda :

— Le fils du Léopard n’a-t-il pas rempli sa promesse ? Et le chef des Oulhamr remplira-t-il la sienne ?

Il désignait Gammla debout dans la clarté écarlate. Elle secoua sa grande chevelure. Palpitante d’orgueil, elle n’avait plus de crainte. Elle était dans cette admiration dont toute la horde enveloppait Naoh.

— Gammla sera ta femme comme il a été promis, répondit presque humblement Faouhm.

— Et Naoh commandera la horde ! déclara hardiment le vieux Goûn.

Il disait ainsi, non pour mépriser le grand Faouhm, mais pour détruire des rivalités qu’il jugeait dangereuses. Dans ce moment où le Feu venait de renaître, personne n’oserait le contredire.

Une approbation exaltée fit houler les mains et les visages. Mais Naoh ne voyait que Gammla : la grande chevelure, la vie des yeux frais parlaient le langage de la race ; une indulgence profonde s’élevait dans son cœur pour l’homme qui allait la lui remettre. Pourtant, il comprenait qu’un chef au bras débile ne pouvait commander seul aux Oulhamr. Et il s’écria :

— Naoh et Faouhm dirigeront la horde !

Dans leur surprise, tous se turent, tandis que, pour la première fois, Faouhm au cœur féroce se sentait envahir d’une confuse tendresse pour un homme non issu de ses sœurs.

Cependant, le vieux Goûn, de beaucoup le plus curieux des Oulhamr, souhaitait connaître les aventures des trois guerriers. Elles tressaillaient dans le cerveau de Naoh, aussi neuves que s’il les avait vécues la veille. En ce temps, les mots étaient rares, leurs liens faibles, leur force d’évocation courte, brusque et intense. Le grand Nomade parla de l’ours gris, du lion géant et de la tigresse, des Dévoreurs d’Hommes, des mammouths, des Nains Rouges, des Hommes-sans-épaules, des Hommes-au-poil-bleu et de l’ours des cavernes. Pourtant, il omit, par défiance et par ruse, de dévoiler le secret des pierres à feu, que lui avaient enseigné les Wah.

Le rugissement des flammes approuvait le récit ; Nam et Gaw, par des gestes rudes, soulignaient chaque épisode. Comme c’était le discours du vainqueur, il pénétrait au plus profond, il faisait haleter les poitrines.

Et Goûn clama :

— Il n’y a pas eu de guerrier comparable à Naoh parmi nos pères… et il n’y en aura point parmi nos enfants, ni les enfants de nos enfants !

Enfin, Naoh prononça le nom d’Aghoo ; les torses frissonnèrent comme des arbres dans la tempête. Car tous craignaient le fils de l’Aurochs.

— Quand le fils du Léopard a-t-il revu Aghoo ? interrompit Faouhm avec un regard de méfiance vers les ténèbres.

— Une nuit et une nuit se sont passées, répondit le guerrier. Les fils de l’Aurochs ont traversé la rivière. Ils ont paru devant le roc où se tenaient Naoh, Nam et Gaw… Naoh les a combattus !

Alors, ce fut un silence où s’éteignaient même les souffles. On n’entendait que le Feu, la bise et le cri lointain d’un fauve.

— Et Naoh les a terrassés ! déclara orgueilleusement le Nomade.

Les hommes et les femmes s’entre-regardèrent. L’enthousiasme et le doute se heurtaient au fond des cœurs. Moûh exprima l’obscur sentiment des êtres en demandant :

— Naoh les a-t-il tués tous les trois ?

Le fils du Léopard ne répondit point. Il plongea la main dans un repli de la fourrure d’ours qui l’enveloppait et il jeta sur le sol trois mains sanglantes.

— Voici les mains d’Aghoo et de ses frères !

Goûn, Moûh et Faouhm les examinèrent. Elles ne pouvaient être méconnues. Énormes et trapues, les doigts couverts d’un poil de fauve, elles évoquaient invinciblement les structures formidables des Velus. Tous se souvenaient d’avoir tremblé devant elles. La rivalité s’éteignit au cœur des forts ; les faibles confondirent leur vie avec celle de Naoh ; les femmes sentirent la durée de la race. Et Goûn-aux-os-secs proclama :


— Les Oulhamr ne craindront plus d’ennemis !

Faouhm, saisissant Gammla par la chevelure, la prosterna brutalement devant le vainqueur.

Et il dit :

— Voilà. Elle sera ta femme… Ma protection n’est plus sur elle. Elle se courbera devant son maître ; elle ira chercher la proie que tu auras abattue et la portera sur son épaule. Si elle est désobéissante, tu pourras la mettre à mort.

Naoh, ayant abaissé sa main sur Gammla, la releva sans rudesse, et les temps sans nombre s’étendaient devant eux.