La Guisiade

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La Guisiade
1589


TRAGEDIE NOUVELLE

DISCOURS SUR LE SUJET DE CESTE TRAGEDIE.[modifier]



L’envieuse jalousie qu’Henry troisiesme Roy de France et de Pologne, portoit aux genereuses entreprises, et heureuses proüesses d’Henry de Lorraine, Duc de Guise, se changea en telle rage et despit, que le succes de ceste Tragedie monstre, si nouvelle, qu’à peine elle a ressuyé les yeux de ceux qui se ressentent des malhleurs d’une si estrange vengeance. Sur laquelle le Poëte à la maniere des Grecs et Latins, sous un vers grave et coulant, dresse le theatre de cette histoire, non moins prodigieuse que tragique, qui prend le sujet de son commencement à la proposition de tenir les Estats, quand le sieur de Guise, apres les barricades de Paris, se vint rendre sous l’asseurance de la foy publique, et de l’Union juree par le Roy en la ville de Blois, où tous les Estats des ordres de France se devoyent trouver. Le premier acte donc de ceste Guisiade, n’est qu’une declaration de l’ame treschretienne et Catholique du Duc de Guise, bruslant d’un zele non feint pour extirper l’Heresie, et soulager le peuple, et asseurer le bien public, contre l’opinion de ceux qui calomnient sa saincte affection d’un desir ambitieux de jouyr de l’Estat, et succeder à la coronne, ou plustost d’en deposseder le Roy, pour gaigner l’advantage de l’election, en s’en rendant usurpateur.

Ne desirant doncques rien de plus cher, que de faire paroistre à sa Majesté son innocence, et quel mouvement prenoit son ame aux sainctes resolutions de conserver l’unique Religion des Catholiques, en bannissant l’Heresie : de soulager le peuple, en procurant la diminution des tailles, et impos extraordinaires , pernitieuse invention des harpies de la Cour, il se presente au Roy, persuadé par la Royne mere, qui sembloit avoir adouci l’aigreur de la colere, qu’il remaschoit sans cesse, à la souvenance du trouble excité à Paris, et entre eux furent accordez quelques articles de paix. Le plus remarquable desquels estoit, que le Roy se nommeroit chef de l’Union, et toutes ligues, et associations cesseroient.

De sorte que le Duc de Guise, comme ayant l’espoir de ses attentes , quitte les armes, et suit le Roy. Toutes les Provinces reçoivent avec une singuliere allegresse ce salutaire Edict, lequel pour plus authoriser il voulut estre mis entre les trois loix fondamentales du Royaume : pour ceste cause les Estats se convoquent : pour ausquels assister sont triez de toutes les Provinces les personnages les plus recommandez de diligence, de foy, de pieté qu’on peut trouver, pour soulager l’intention de celuy, qui en apparence ne sembloit aspirer qu’au bien de l’Estat, et à la reformation de la police de son Royaume. Quoy que ceux qui participoient de plus pres aux secrets de ses affaires, sceussent bien les prodigieux effects de ceste longue, et trop prudente dissimulation. Qui pourroit dire par combien de sortes de demonstrations d’amitié, il charmoit la volonté du Duc de Guise pour l’asseurer ? rejettant librement la cause des troubles sur ceux qui avoient abusé de sa grace, et contre lesquels il faignoit avoir conceu une juste indignation.

Et de là vint l’absence d’Espernon, qui impatient de ceste disgrace, au commencement du troisiesme acte se desespere, invoque les Furies infernales, racompte les vices dont il a brouillé l’œconomie de France, et en recompense d’iceux les supplie d’animer le Roy au massacre de la maison de Lorraine.

Cependant les Estats se commencent avec un autant heureux principe, que la fin en fut malheureuse. Le Roy commença son harangue d’un stiltant orné, et avec telle emphase qu’il sembloit vouloir seul emporter la palme d’eloquence.

L’Eglise, la Noblesse, et le peuple descouvroit librement les remedes convenables à la maladie de France et ne visant qu’à maintenir l’Edict de l’Union, duquel devoit reussir tout l’espoir du bien public, firent accorder le Roy à le ratifier, par des serments si solennels et si graves, que sans extreme impieté il n’estoit permis de douter de sa foy. Le Roy toutesfois ne pouvoit si bien couver les flammes de sa vengeance sous les cendres de ses diverses faveurs, que Monsieur de Guise ne fusse importuné de se retirer. Pour esclaircir le doute desquelles, il en advertit le Roy, mais à ses propos pleins de grace et d’amour, il se renforça, tellement qu’il ne voulut deslors escouter les persuasions à cela contraires. Sur ce le Roy prend occasion de despescher ce qu’il avoit conceu de meschant, et d’execrable, sous le pretexte de la foy si solennellement juree. Et comme il n’est pas vray-semblable, qu’un tel acte aye trouvé une ame humaine, et qui plus est Françoise, issue des Monarques de France, tant enclinee au mal, que se proposer la pensee seulement d’un tel tort sans se laisser eschapper à quelque traistre et oblique conseil, le Poëte au quatriesme acte nous introduit le Roy, discourant du massacre de Monsieur de Guise, avec un anonyme ou plusieurs, nottez par ces deux lettres N.N. tels qu’o peut presumer diables incarnez, Machiavelistes, Heretiques, conjurez ennemis de la Religion Catholique, l’avoir accouragé, pour en faire assassiner les protecteurs sous les vaines et calomnieuses accusations de l’ambition, et de la Ligue. Lesquelles eurent tant de lieu au courage du Roy, qu’obliant toutes ses promesses, ses serments, et s’obliant soymesme, conclud d’executer ceste sanglante tragedie, le 23. Decembre, 1588. Faisant entendre aux Chambres des trois Estats l’intention qu’il avoit à tel jour, du bon matin mettre en avant quelque singuliere resolution sur les affaires, proposez par leurs cayers. Et à ceste mesme fin ordonna que son conseil se tiendroit, y faisant venir la principale piece de ceste Tragedie, Monsieur de Guise, qui enveloppé des promeses du Roy, seul, mesprisant le soing de sa personne, ne pensoit qu’au bien public, sans loger en son esprit l’apprehension de ces inconveniens.

On n’oyoit autre bruit par la ville de Blois, sinon que le jour S. Thomas estoit destiné à ce massacre. Il voyoit les gardes du Roy cuirassees plus que de coustume, les menees extraordinaires : il n’ignoroit les advertissemens estrangers de Rome, d’Espagne, et d’Allemaigne. Un personnage de Lyon de grave et insigne authorité en avoit adverti son Conseil, parlant de ce faict, avec autant d’asseurance qu’il en failloit pour destourner le cueur de ce Prince si prompt à son precipice. Il ne se souvenoit des anciennes inimities de la gallerie du Louvre, de Sainct Maur des Fossez, de Meaux, des Tuilleries, et des barricades de Paris. La confiance du serment du Roy, et le zele de sa reputation, pour n’estre jugé deserteur des Estats, à la conclusion desquels il employoit tout son pouvoir, causa qu’il ne creut ceux, qui à l’advantage de sa vie, le prioyent de se retirer. Arrivé donc qu’il fut au Conseil, importunement pressé de s’y trouver, fut mandé au cabinet, en l’antichambre duquel, les quarantecinq couppe-jarrets se jettent sur luy, et le massacrent : qu’est la fin du quatriesme acte. Le cinquiesme ne restant que pour le dueil, souspirs, et plaintes de Madame de Nemours, qui meriteroient un ample volume, non pour la consoler seule, ains toute la France, qui avec elle se ressent de ce deplorable desastre.

Ceux qui ont trouvé dequoy contenter leur ancienne inimitié contre le sang de la magnanime et genereuse maison de Lorraine, pour authoriser ce massacre, ont des axiomes applicables à leur passion, et en persuadent, et en persuadent la practique aux Roys, comme sont : se parjurer hardiment, dissimuler finement, cavaler les esprits, rompre foy et promesse, et tout cela est en quartier sous une miserable et lasche desloyauté. Or, comme disoit Marc Antoine, la chose la plus calamiteuse qui soit en ce monde, c’est quand la foy est violee par ses amis, sans laquelle nulle vertu ne peut estre asseuree, ny mesmes les Monarchies ne sont au proufit de ceux qui les gouvernent, quand la foy en est exilee. Les Romains l’eurent en telle reverence, qu’ils luy dresserent un temple o l’on voüoit les solemnitez des sermens, des alliances, des tresves, mesme des contracts et estoyent si scrupuleux et exactes observateurs, que non seulement ils estimoyent qu’on la violoit en faisant quelque chose contre icelle : mais aussi en souffrant que quelque chose fut faicte par autres qui semblast estre à son détriment. Les exemples de ceste ferme et incroyable fidelité sont assez frequents en Tite Live, Saluste, et Dion parlant de Scipion, de Jugurtha, et de Nerva. Mais pour laisser les autheurs prophanes, et convaincre un Roy François par ses ayeux mesmes, qui ne scait quelle fut la foy de Louis XII qu’ores que le Pape et l’Empereur eussent failli à l’alliance faicte à Cambray contre les Venitiens, l’an 1508 . garda en telle sorte le traicté, qu’ores qu’il eust raison de donner pour payement ce brocard  : Frangenti fidem, fides frangatur eidem, accomplit tout ce qui estoit de sa promesse contre ceux qui l’avoyent rompue ? Aussi ce bon Prince avoit cela avec Cesar, qu’il ne vouloit point imiter la perfidie de ses ennemis, ne leur rompre la foye, ores que de leur costé ils la rompissent. Et de faict (comme disoit ce sage Capitaine Quintius Cincinnatus) la raison naturelle nous monstre qu’il ne faut point pecher à l’exemple d’autruy, n’enfraindre une loy, pourtant que des autresl’ont desja rompue, ne commettre la faute que nous reprenons et condamnons en autruy. La prison, la haine inveteree et tesmoignee par tant de combats et d’escrits publiez contre la foy de l’un et de l’autre, ne peut persuader le Roy François premier du nom, de ne la tenir à l’Empereur, traversant les Gaules, et se rendant à la mercy de la promesse de son ancien ennemy qu’il garda si sincerement que la posterité s’en estonne autant qu’elle desprise et vitupere l’acte de son petit fils le Roy de Pologne, qui n’a prins la leçon de ceste perfidie que de Machiavel, ou de quelque race d’Edoüard second d’Angleterre, qui en l’assemblee generale des Estats, sans aucune congnoissance de cause, fit trancher la teste à vingtdeux des plus graves Princes et Seigneurs du Royaume, et par l’ordonnance des mesmes Estats fut destitué de sa Royauté, et confiné en une estroicte prison. De telle perfidie sont venues les plus apparentes ruines des Monarchies, et n’y a rien en icelles plus dangereux ny pernicieux. C’est elle qui ruina Carthage, ornement de l’Affrique, Corinthe, Thebes, Colchos, trois riches Citez de la Grece, et desja elle a commencé à bouleverser la France sans dessus-dessous, massacrant traistrement, poltronnement, et desloyalement l’un de ses piliers le magnanime Duc de Guise en l’assemblee des Estats. En quoy le Roy se trouva bien loing de son compte, pensant qu’aussi tost que ce Prince seroit abbatu, qu’il regneroit seul et en asseurance, et qu’un homme mort ne feroit plus la guerre. Parole du tout impertinente, et mal asseuree pour y fonder les massacres et impietez de sa cruauté, et qui est de Theodotion en Plutarque, non de sainct Paul.

Quand Louys Duc d’Orleans, frere du Roy Charles VI. fut tué par le Duc Jean de Bourgongne, il ne vengea sa mort par ses propres armes, mais bien fut-il cause d’une guerre qui a ravagé la France plus de soixante ans. Le rapt et le violement de la femme du Levite ne causat elle pas une guerre laquelle fit mourir plus de soixante mille hommes ? Pompee estant tué, ne fit plus de guerre : mais sa mort en causa une bien longue et cruelle à tout l’Empire Romain. Jules Cesar poignardé au Senat le laisse taint de son sang, et le genereux Duc de Guise massacré au cabinet du Roy, ne le laisse seulement empourpré des siens : mais en rend la France toute sanglante. Et la perfidie est celuy des crimes, le plus proche et voisin du supplice et vengeance divine, comme ayant Dieu directement à partie, qui voit son nom mesprisé, et sa majesté estre ainsi rendue complice de la trahison qui se commet sous ombre de la foy.

ACTE PREMIER.[modifier]

ARGUMENT.[modifier]


Le Duc de Guise entre le premier sur le theatre, de la Tragedie de laquelle il jouë le principal personnage, et faict monstre de l’ardent
zele qui le brusle pour maintenir inseparablement l’Estat et la Religion. Respond avec une singuliere modestie aux calomnies de des
detracteurs, leur opposant son entreprise franche, de l’ambition, de conjuration, remet devant les yeux de ces ingrats les travaux de
ses ancestres et les siens, supportez pour le bien de la France : puis chassant de luy toute vaine crainte de l’inimitié du Roy, asseuré
de sa conscience, qui lui sert d’un expugnable mur de defence, se delibere d’aller trouver le Roy, qui par Panique frayeur s’estoit partie
de Paris le lendemain des barricades.


LE DUC DE GUISE.
Un cueur haut et Chrestien jamais ne s’abandonne
Aux fretillans deduits que le monde luy donne,
Il n’escoute jamais les accens charme-espris,
De ceux qui vont cherchant les honneurs à tous pris,
Poussés d’ambition, par boissons importunes, (5)
Par un sentier oblique acheptent leurs fortunes,
Ouvrent la porte au vice, et sans crainte et sans front,
Couvrent du sainct manteau de la foy ce qu’ils font :
S’escrient que celuy qui librement desire
Tenir Monarque grand les resnes d’un Empire (10)
Peut violer le droict, et traverser sans pons
Les Syrtes de Lybie, et ses escueils profons,
Se doit armer de force, et puis soldat practique
Mesmes contre les siens faire bransler la picque.
Si ceux qui ont au cueur ce qu’ils monstrent au front, (15)
Me suyvent où le droict, et l’hasard nous semont  :
Si d’un bras si vaillant, d’une ame si prudente,
Le genereux François soulage mon attente :
Si le Nocher qui tient la barque de la foy,
Lance ses cris au ciel, qu’il invoque pour moy : (20)
Si l’ordre sacre-sainct de l’Eglise fidelle,
Pour deffendre son droict contre l’erreur m’appelle :
Si les chers nourrissons des lauriers tousjours verds,
Font retentir le los de Guise en l’univers :
Si le peuple me suit, s’il m’ayme, s’il me prise, (25)
S’il m’estime l’espoir de toute franchise,
Ce n’est contre mon Roy, ce n’est pour me bander
Contre le lis François, ny pour le gourmander :
Ce n’est pour repeter le droict de Charlemaigne,
Ce n’est pour marier la France avec l’Espaigne, (30)
Ce n’est pour triompher des cypres, des lauriers,
Salaires immortels des valeureux guerriers,
Pour la foy, pour mon Roy, pour defendre ma terre
J’ay le fer et le plomb, deux foudres de la guerre.
Mais l’honneur est à vous, ô Monarque eternel, (35)
Je ne suis que soldat, vous estes Coronnel.
Sous les rais flamboyans de vostre saincte face,
On me voit rayonner plein d’amour et de grace.
Si je me suis tousjours armé de cent escu,
Souvent victorieux, et peu de fois vaincu : (40)
Si on m’a veu tousjours au son de la trompette,
Le premier à l’assaut, dernier à la retraitte :
Si entre les fureurs d’un heretique camp,
On m’a veu balaffré ensanglanter le champ,
Si j’ay voué la fleur de mon âge aux allarmes, (45)
Si mes delices sont aux combats et aux armes,
Si tousjours sur mon dos est cloué cest arnoy,
Aussi est-ce pour vous, pour la foy, pour mon Roy.
Si j’ay tousjours en main, ou le fer, ou la lance,
Seigneur, c’est tout pour vous, et pour la pauvre France : (50)
Poussé de ce désir, qui m’ard de toutes parts,
Mon cueur se breschera d’un million de dards.
Comme si des Enfers les Dires, les Furies,
Eussent voulu avoir icy leurs seigneuries,
On a veu à grands flots la Tudesque fureur (55)
Vomir l’impieté, la cruauté, l’horreur,
Contre vous, contre nous, et bouffis d’arrogance,
Penser mettre sous pied toute la fleur de France :
Vouloir en mesme tombe ensevelir la Loy,
La Justice, le droict, la France avec Son Roy, (60)
Et d’un vain appetit n’ayant l’ame affranchie,
Esclaver, desmembrer ceste ample Monarchie.
Ce barbare exercite, ains plustost ce troupeau,
N’a trouvé pour butin en France qu’un tombeau.
Donc à vous seul, Seigneur, nous en rendons la gloire, (65)
Comme au premier autheur d’une telle victoire.
L’estranger est deffait, honteusement il fuit,
Le triste repentir, et le deuil le poursuit,
Il maudit son malheur : mais l’ennemy qui reste,
Faisant du familier la pauvre France empeste : (70)
France semblable helas au cacochime [infirme] corps
Qui souffre du dedans bien plus que du dehors.
Le schisme et l’heresie, enflammant ses entrailles,
Luy ont jà preparé ses tristes funerailles.
Ses fils, ô creve-cueur ! ses bastards non ses fils, (75)
Luy donnent tous les jours un millier de deffits.
Pere, qui d’un seul mot faictes trembler le pole,
Comme un foudre sur eux jettez vostre parole,
Parole dont l’effort a jadis combattu
Des Geans forcenez l’arrogante vertu. (80)
Armez nos bras de force, et nos cueurs de courage,
Pour garder de ces coups vostre sainct heritage :
Bruslez d’un zele sainct les cueurs de ces couards,
Qui nous quittent recrus au plus fort des hazards :
Chassez loing de la Cour ceste maudite envie, (85)
Qui balance à son pois les faicts de nostre vie,
Qui nous rend odieux à celuy qui sans vous
Ne vivroit, et n’auroit le sceptre en main sans nous .
Qui resista plus fort à la superbe armee
De Cesar qui foula toute la renommee (90)
Des genereux François ? qui a fait plus d’hazards
Pour sauver nostre lis de la rage de Mars ?
Qui a reprins Calais deux cents ans imprenable ,
Effroyant de l’Anglois l’exercite effroyable ?
Qui fit tarir le Rhin, qui chassa l’Aigle à Mets, (95)
Que le bras Guisien, boulevart de la pais  ?
Qui s’est mieux opposé à la guerre civile,
Des terre-nez geans du cinquiesme Evangile ?
Qui a mieux dissipé les dangereux complots
Des rebelles felons, des mutins Huguenots,(100)
Que moy ? targué de foy, et cresté d’esperance,
Pour mon Dieu, pour mon Roy  : mais quelle recompense ?
Le Roy couve en son cueur un desir inhumain
De paistre ses mignons de tout le sang Lorrain.
De son traistre conseil la langue envenimee, (105)
Empoisonne l’honneur de nostre renommee,
Qui charme ses esprits, et glissant en ses os
Un amer reagal, desrobe son repos.
Ils vont renouvellant leurs belles algarades,
De nostre saincte ligue, et de nos barricades,(110)
Retournent comme des chiens à leur vomissement
Continuans tousjours sur moy leur hurlement :
Vont jappant que je suis chatoüillé d’une envie,
De luy ravir l’honneur, et le sceptre, et la vie,
Que le peuple me veut, qu’il n’ayme point les siens . (115)
Que j’esleve contre eux tous les Parisiens.
Avant que ce malheur plus fierement nous trouble,
Et que ce triste effroy un autre acces redouble :
Je me veux opposer à ces divers efforts,
Et pour sauver mon nom souffrir dix mille morts :(120)
J’iray parler au Roy : ma saine conscience
Me servira tousjours de targue et de deffence.
» Celuy qui a le cueur vertueux et puissant,
» De honte et de frayeur n’a le teint pallissant.
» La majesté du Roy qui du ciel tient l’essence, (125)
» N’excuse le forfaict pour charger l’innocence.
Je n’abandonneray les ennuis de sa Cour,
Que je n’aye un arrest ou de haine, ou d’amour.

:LE CHŒUR.

Quelle estrange nation
A receu plus de souffrance (130)
Plus de tribulation
Que la miserable France ?
Le sac, le fer, les horreurs,
Les cruautez les plus fieres,
De la guerre les fureurs (135)
Nous sont toutes familieres.
Depuis le triste tournoy,
Depuis les joustes cruelles,
Qui meurtrirent nostre Roy
HENRY second aux Tornelles, (140)
Nos Roys jeunes, orphelins,
Plus prompts aux larmes qu’aux armes,
Des Heretiques malins
Entendirent les allarmes.
Dés lors le ciel courroussé, (145)
Pour nous combler de miseres,
Vengeur des maux n’a cessé,
Vomir sur nous ses coleres.
Nous avons veu nos citez
De prosperitez steriles,(150)
Pleines de calamitez
Par tant de guerres civiles.
Nous avons veu massacrez
Nos parents, nos fils, nos peres,
Et les lieux à Dieu sacrez (155)
Prophanez de vituperes.
Le ciel n’a donné pourtant
Aux ennemis le triomphe :
Son bras pour nous combattant,
Fait que l’Eglise triomphe. (160)
L’allemand qui court au son
De l’argent ainsi qu’avettes
De l’airain à la chanson,
Laisse en France ses cornettes [canons].
Il fuit et porte avec soy (165)
Le deuil qui le tyrannise,
D’estre venu pour le Roy
Contre la maison de Guise.

ACTE SECOND.[modifier]

===<Scène 1>===



LE ROY ET LA ROINE MERE

===ARGUMENT.===



A l’imitation des ancien Tragediographes , au lieu du conseil la Royne mere se presente, qui pour estre non seulement Italienne de nation, et qui plus est, Florentine, accorte au maniment de ses affaires :mais aussi mere de trois Roys, et par consequent plus proche au secret de ses desseins, parle avec une liberté convenable à son authorité, et à l’occasion du temps tempere les humeurs corrompues de celuy qui ne respiroit qu’une sanglante vengeance sur la saincte ligue des Princes. Mais les necessaires remonstrances dont elle use avec la prevoyance des precipices où le Roy se lance à corps perdu, le retient, et le pousse à s’accorder, et oblier l’haine conceuë, contre la maison de Lorraine, tant qu’il la prie de faire venir, sous l’asseurance de sa foy, le Duc de Guise aux Estats assignez à Blois.


LE ROY.

Que me sert d’estre Roy debonnaire et humain ?
Gouverner des François le sceptre souverain ? (170)
D’avoir dompté les cueurs des plus fiers d’une harangue,
Ainsi que par chainons attachez à ma langue ?
D’estre eschappé vainqueur de cent mille dangers ?
L’amour de mes subjects, l’effroy des estrangers ?
Madame, si je suis tousjours en deffiance ? (175)
Sous mon ciel natal j’ay si peu d’asseurance ?
Si tousjours les Guisards qui ont la clef des champs,
Remuent les couteaux meurtrierement trenchans ?
Si ce brave Ligueur qui se tient sous vostre aisle,
Pour me donner la loy me veut mettre en tutelle ? (180)
Je veux seul estre Roy : aussi je ne cognoy
Apres le tout puissant un plus puissant que moy.

LA ROINE MERE.

Que vous sert d’estre Roy casanier, inhumain,
Porter mieux un fuseau qu’un sceptre en vostre main,
Penser paistre les cueurs du vent de vos harangues, (185)
Et tenir inconstant en la bouche deux langues,
Aveugle sans prevoir vos journaliers dangers,
Pour devorer vos lis prier les estrangers ?
Sire, que vous sert-il de mettre vostre France
Contre vous en courroux, en pasle deffiance ? (190)
Que vous sert-il d’avoir esclavé vos esprits,
A l’erreur des mignons, et aux jeux de Cypris ?
Dictes-moy, je vous pry’, quelle fureur nouvelle,
De courroux, de depit, pour cela vous bourrelle ?

LE ROY.

Se liguer contre moy ? entreprendre sur moy ? (195)
Sur moy qui suis deux fois grand Monarque, grand Roy ?
Et que je n’use pas du droict de ma vengeance ?

LA ROINE MERE.

Parlez de pardonner s’il y a quelque offence.

LE ROY.

Inexpiable offence, acte digne de mort.


LA ROINE MERE.

» Celuy-la qui se plaint ne se donne le tort. (200)

LE ROY.

» Un grand crime tousjours un grand torment demande.

LA ROINE MERE.

» Il faut à un grand mal une clemence grande.

LE ROY.

Voir un Roy à Paris des siens barricadé ?

LA ROINE MERE.

Que vous estes marry si l’on vous a gardé.

LE ROY.

PARIS que j’honnoroy de ma chere presence, (205)
Où je faisoy couler la corne d’abondance,
Où je faisoy fleurir les mestiers de Pallas,
La Cour, et le Senat, d’Astree deux soulas :
Escroulant sur ton chef mon écrazeur orage,
Je te verray reduit en un petit village.(210)
Je semeray du sel sur tes rempars rasez,
Les enfans maudiront les peres abusez :
Tes nepveux detestans ton audace effrenee,
Verront ton estendue en cent parts buissonnee :
Les survivants diront à leurs fils, autresfois (215)
Paris estoit icy, le sejour de nos Rois :
Ton hyver est venu, qui par l’aspre froidure
Te privera de fleurs, de fruicts, et de verdure.
Paris trois fois chetif, qui estois l’ornement
De tout ce qui se voit sous ce bas element : (220)
La perle des citez, du monde la Princesse,
Par moy mise en honneur, par moy mise en detresse.
Tes tours qui vont cachant leur front dedans les cieux,
Tes palais eslevez pour les Roys mes ayeux,
Tes superbes maisons, tes sacrez edifices, (225)
Ma Cour ton Ilion, mon Louvre tes delices,
Ma Seine qui pour toy leve ses flots profonts,
Tes ponts riches, qui sont plustost villes que ponts,
Ton trafiq excellent, tes boutiques fecondes,
De ce qui est de cher sur la terre et aux ondes. (230)
Bref tout ce que tu as de saint, d’exquis, de beau,
Se perd puis que tu perds de ton Roy le flambeau.

LA ROINE MERE.

Je croy que vous voulez vous mesme ouvrir la porte
Au bon heur des François, à celle fin qu’il sorte ,
Laschant ainsi la bride à vostre aspre courroux, (235)
Et estre sanguinaire, au lieu d’un Prince doux.

LE ROY.

Madame, vous avez tousjours assez d’excuses,
Pour prudente masquer les desseins et les ruses
Des subjects revoltez : et je suis assez fort,
Pour maintenir le droict, et pour punir le tort.(240)

LA ROINE MERE.

Et voulez-vous tousjours qu’en vous on ne remarque
Ny Justice, ny Foy, deux rempars d’un monarque ?

LE ROY.

Madame voulez-vous que l’on rompe la loy
Pour eslever les Ligueurs contre moy.

LA ROINE MERE.

De quelque dur rocher tout vostre cueur s’emmure,(245)
Vous violez le droict, la foy, et la nature.

LE ROY.

Agité de tous vents, je ne vois autre port,
Que de ces conjurez de conjurer la mort.

LA ROINE MERE.

Ulcerez vostre esprit d’une playe eternelle,
Ayez une ame autant superbe que cruelle, (250)
Ayez le cueur d’un Scythe, et Sarmate, aterrez
De vostre seul regard tous ceux que vous verrez,
Ayez d’un noir venin la poictrine infectee,
D’horreur et de fureur la volonté traictee,
Vivez du sang humain, n’ayez autres esbas (255)
Qu’aux poltrons assassins, qu’aux meurtres, qu’aux combas :
Soyez abatardy de vostre ayeule race,
N’ayez rien de leurs mœurs, de leur cueur, de leur grace,
De Roy soyez Tyran : si ne pourrez-vous pas
Eviter le malheur qui vous suit pas à pas : (260)
Si sage et prevoyant les maux de la discorde,
Sans fainte vostre esprit aux Princes ne s’accorde.

LE ROY.

M’accorder contre moy ? me liguer contre moy ?
Deffendre ceux qui sont mutins contre leur Roy ?

LA ROINE MERE.

Despoüiller ceux qui ont la France despoüillee,
Saccager ceux qui ont vostre France pillee,
Dompter ce ces serpents les hideuses fureurs,
Qui troublent nos esprits de Paniques terreurs.

LE ROY.

Ce n’est pas là, Madame, où ceste ligue vise.

LA ROINE MERE.

La cause de leur guerre est la Foy et l’Eglise,(270)
Contre vos ennemis ils se sont tous bandez :
Quand ils sont à l’hasard vous ne les deffendez.
N’ont-elles pas raison ces ames genereuses,
De nous tirer des flots, des vagues perilleuses ?
Empescher que le schisme, avec l’impieté, (275)
Ne renverse l’honneur de vostre Majesté,
Que la Religion de vos ayeux ne tombe
Par vostre hypocrisie avec vous sous la tombe,
Que la France qui tient depuis douze cents ans,
Les rameaux de la Croix jusqu’aux cieux verdoyans, (280)
Ne regrette à la fin qu’en son sein est fanie
La foy par sainct Denis amplement espanie.
Ouvrez les yeux pour voir l’heretique fureur,
Qui nous fait resentir ceste civile horreur .
Pourquoy aux crins retorts , à la couleur sanglante, (285)
Le desespoir, la peur, tant d’effrois vous enfante ?
Inconstant, incertain, vous chancellez tousjours
Au propos du premier qui vous donne un bon-jour.
Ce n’est qu’un pur devoir, qu’une agreable envie,
Qu’ils ont de conserver votre lis, vostre vie. (290)
O amour singulier !

LE ROY.

O belle ambition !

LA ROINE MERE.

Ce n’est qu’un zele entier.

LE ROY.

Ce n’est que fiction.

LA ROINE MERE.

Dieu juge le dedans.

LE ROY.

Je lis dedans leurs ames.

LA ROINE MERE.

Ils sont grands et puissans.

LE ROY.

De sac, de feu, de flammes.

LA ROINE MERE.

Helas ! je tremble toute, et mon cueur estonné (295)
A ces mots effroyans est tout abandonné,
Quand l’amer souvenir des fortunes passes,
Hurte le cabinet de mes tristes pensees,
Quand je pense aux regrets, aux souspirs, et aux coups,
Qu’ils ont porté pour moy, pour la France, et pour vous : (300)
Je dis qu’au lieu d’esprit un Dæmon vous maistrise,
Pour obliger, ingrat, vostre cousin de Guise.

LE ROY.

J’ay fait grands les Guisards, aussi je m’en repens,
Et s’ils ne m’ont servi que bien à mes despens.

LA ROINE MERE.

Vous n’avyez plus de nom, de sceptre, ny d’Eglise, (305)
Ny de religion, sans la maison de Guise,
Sans ces nobles Heros, qui vous ont conservé,
Qui vous ont defendu, et qui ont relevé
Vostre Estat chancellant, qui aux coups plus sanglants
Ont tousjours apparu et constans et vaillants. (310)
Le schisme à cent gousiers, et l’estrange manie,
Qui print les cueurs François sortant de Germanie,
Ceint de ces menteurs, et de ces arrogans,
Voleurs de nostre Foy, de nos ames brigans,
Alloit desja sappant les fondemens de France, (315)
Si ces bons Guisiens n’eussent fait resistance.
Deux freres genereux, un Pollux, un Castor,
Un bon Prelat, un Duc, un Nestor, un Hector :
François avec le droict, la valeur, et les armes :
Charles par le conseil, sa priere, et ses larmes, (320)
Tous deux pleins de l’amour de la Religion,
Furent deux forts rampars de vostre region.

LE ROY.

Ceste race ne fut qu’aux malheurs estimee.

LA ROINE MERE.

» Bien-heureux le malheur qui croit la renommee.

LE ROY.

Les Guisards sont prisez pour me rendre en mespris. (325)

LA ROINE MERE.

Vous avez les trophez de leurs victoires pris.

LE ROY.

J’ay gardé l’Allemand du sac de tant de villes.

LA ROINE MERE.

Saül en tua mille, un seul David dix milles.

LE ROY.

J’ay triomphé du Reistre en entrant à Paris.

LA ROINE MERE.

Armé des voluptez, des delices, des ris,
Vous avez combattu ce puissant exercite,
Et vous voulez ravir de Guise le merite.
Lors que ce brave Duc en vostre lieu combat,
Que le peuple fremit au tabourin qui bat,
Que la peur et l’effroy toute la France estonne, (335)
Qu’il semble que le ciel dessus son dos canonne,
Le fer, le feu, le sang, que tout est irrité,
Vous nagez dans les flots de vostre volupté,
Avecques ces mignons, ces gourmandes harpies,
Qui des meilleurs mourceaux ont les griffes remplies, (340)
Dont le glout estomac du peuple prend le pain,
Et tant plus ils sont saouls, tant plus meurent de faim,
Esponges de la Cour, vos plaisantes delices,
Polypes inconstants, graduez en tous vices.
Comme un Ours qui permet se mener par le né, (345)
Vous estes abusé par ce diable incarné,
Ce traistre d’Espernon, qui perfide practique
Contre Dieu, contre vous, pour plaire à l’heretique.

LE ROY.

D’Espernon sur tout autre a gaigné mon amour,
Je ne vis qu’à regret sans luy en ceste Cour. (350)
Retourne mon Mignon, retourne et reconforte
Du Roy ton bon seigneur, la personne my-morte.
Mais quoy ? tu n’oserois, ces Guisards envieux
Te font hayr de tous en la terre et aux cieux,
Desesperez, jaloux, de passion extréme, (355)
Pource que tu me suis, et pource que je t’ayme :
Ils n’ont autre suject pour t’accuser, sinon
Que tu m’es tresloyal, que tu es mon mignon.

LA ROINE MERE.

Pauvre Prince abusé ! ne voyez-vous pas comme
Tout vostre bien se pert, tout l’Estat se consomme ? (360)
Vous avez d’un Tyran, d’un Athee le nom,
Pour plaire, opiniastre, à un seul d’Espernon.

LE ROI.

Pourquoy suis-je Tyran ?

LA ROINE MERE.

Vostre main tyrannise
D’impos, d’impietez, vostre peuple et l’Eglise,
Vous dissipez son bien contre les saincts Canons, (365)
Son patrimoine sainct vous donnez aux mignons :
Vous desrobbez le bien du Crucefix, pour faire
Un jour au Crucefix un assaut sanguinaire.
Le Roy vit pour son peuple, et le Tyran pour soy,
Le Roy aime le droict, le Tyran rompt la Loy. (370)
Vous ne vivez pour nul, voire pas pour vous mesme,
Vous ne vous aymez pas, personne ne vous ayme.

:LE ROI.

Et pourquoy suis-je Athee ?

:LA ROINE MERE.

En vous on ne voit rien
Qui responde au devoir d’un Prince Treschrestien.
Si vous aviez de Dieu la cognoissance saincte, (375)
Si l’alme Foy estoit en vostre cueur emprainte,
Le Turc , ny l’Alcoran, ny l’Epicurien,
Ny le Calvinien, ny le Lutherien,
Le Machiaveliste, et l’homme de fortune,
Ne trouveroit en vous tant de grace opportune.(380)
Geneve n’auroit pas pour bouclier vostre main,
Elle auroit de son Prince desja receu le frain :
Ceste grande putain qui de son imposture
Entretient de Bourbon, Royale geniture,
Qui fait tousjours boüillir sous ses costes le sang, (385)
Qui sans se faire voir vous dague par le flanc.
Si vous aviez à Dieu l’ame pure et entiere,
L’Anglois ne vous auroit donné sa jarretiere,
Vous ne caresseriez sa Royne comme seur ,
L’Huguenot ne seroit par la France si seur, (390)
Vous auriez en l’esprit la Foy, et la Justice,
Et contre l’ennemy vous sailliriez en lice.

':LE ROI.

Ne monstre-je pas bien mes Chrestiennes vertus
Aux cloistres reformez, aux Feüillants, aux Battus  ?

:LA ROINE MERE.

Ainsi l’hypocrisie, et le faux, et le vice, (395)
S’arment de pieté, du vray, et de justice.

:LE ROI.

Ce n’est qu’un zele entier de nostre foy qui m’ard.

:LA ROINE MERE.

Pour devenir lyon vous faictes du renard.

:LE ROI.

Si le peuple me fuit, le ciel me favorise :
Si le ciel ne le veut, j’ay l’Enfer contre Guise. (400)

:LA ROINE MERE.

Faictes mourir l’espoir que de vous on avoit,
Lors que François regnoit, et que Charles vivoit :
Charles qui s’enfuyant de ceste ingrate terre
En un siecle bouffi de feu, d’effroy, de guerre,
Disoit qu’à grand regret il laissoit le Françoy (405)
Aux mains d’un Heretique, et d’un leger de Foy.

:LE ROI.

J’estimeroy donner un plaisant sacrifice
A Dieu, faisant mourir ce Ligueur au supplice.

:LA ROINE MERE.

Quel carnassier esprit, quel Dæmon, quel bourreau,
Tant de cruels pensers roule en vostre cerveau ? (410)
Quel esclair violent, quel foudre vous consume ?
Quel feu couvert au cueur derechef vous allume ?
Contre les innocens vous suyvez les arrests
De vostre beau Mignon.

:LE ROI.

Ils viendront en mes rets,
Ils n’eschapperont pas : je leur feray entendre (415)
Que leur ligue ne doit sur un Roy entreprendre.

:LA ROINE MERE.

Vous doutez de la foy de ces Princes Lorrains ?

:LE ROI.

Je doute de la foy des hommes inhumains.

:LA ROINE MERE.

Ils font paroistre à tous leur juste conscience.

:LE ROI.

Je feray voir à tous leur juste recompense. (420)

:LA ROINE MERE.

» Il faut purger le chef pour conserver le corps.

:LE ROI.

Ils purgent tous les jours ma force et mes thresors.

:LA ROINE MERE.

Ils ont tousjours servi vostre pere et vous-mesme.

:LE ROI.

Ils ont tousjours cherché le Royal diademe .

:LA ROINE MERE.

Leurs courages ne sont tant impudens. (425)

:LE ROI.

Si sont.
LA ROINE MERE.
Ils ne font pas cela, croyez.

:

LE ROI.
Si font, si font.

:LA ROINE MERE.

Je cognoy bien leur foy.

:LE ROI.

Je ne la puis cognoistre.

:LA ROINE MERE.

Ils vous tiennent pour Roy.

:LE ROI.

Un Roy de quelque cloistre.

:LA ROINE MERE.

Le ciel rende à jamais tous ces presages vains.
» La fortune se rit des sceptres des humains. (430)

:LE ROI.

J’ay la fortune en poupe, et au cueur l’esperance.

:LA ROINE MERE.

» Un Roy est malheureux qui vit en deffiance.

:LE ROI.

Si suis-je Roy pourtant, et je ne recognoy,
Apres le tout puissant, un plus puissant que moy,
Punissant les autheurs de toutes ces miseres, (435)
Je forceray de Dieu les flambantes coleres.

:LA ROINE MERE.

Il est vray : mais j’ay peur que si vous n’appaisez
Tant de cueurs contre vous justement embrasez,
Que regnerez tout seul, et n’y aura personne,
Sinon quelque Mignon, qui serve la Coronne. (440)

:LE ROI.

Madame, vous scavez que jamais un despit,
Un vengereux desir ne mendormit au lit :
Je promets m’accorder à mon cousin de Guise,
Asseurez-le de moy : je le dis sans faintise.

:LA ROINE MERE.

Sous le serment Royal de la foy maintenu, (445)
Il s’en vient aux Estats.

:LE ROI.

Il sera bien venu.

:LE CHŒUR.

» Le Roy qui n’est de son cueur maistre,
» Qui ne se peut donner la loy,
» Indignement pense paroistre
» De tant de nations le Roy. (450)
» En vain celuy qui ne commande,
» Et ne regit ses passions,
» Contre les outrages se bande
» De tant d’estranges nations.
» Celui qui n’a pour toutes armes (455)
» Que les ris, les jeux, les fuseaux,
» Ira le premier aux alarmes
» De tant de peuples partiaux ?
» Celuy qui seulement se pare
» D’un zele faint de pieté, (460)
» Domptera la force barbare
» De l’heretique liberté ?
» Celuy qui pour un seul qu’il ayme
» Perd de tout son peuple l’amour,
» Ayme mieux se perdre soy-mesme, (465)
» Que de le chasser de sa Cour.
» Celuy qui son courroux desguise
De bienveuillance et de sousris,
Hameçonne le Duc de Guise
Pour le tirer loing de Paris. (470)

===<Scène 2>===



LE ROY, ET LE DUC DE GUISE.

===ARGUMENT.===


Le Roy ne demande autre preuve de sa naturelle inclination au bien de son peuple, que le despart qu’il fit de Pologne avec tant de dangers, pour venir faire teste aux troubles qui l’environnerent apres la mort du Roy Charles neufiesme, le trentiesme jour de May 1574. En s’addressant à Paris, qu’il croit avoir plus honnoré, de sa presence qu’aucun de ses predecesseurs, l’accuse d’ingratitude et de felonnie, par la souvenance des barricades : et le menace de tout ce qu’un Prince irrité peut vomir de cruel et d’orageux sur ceux qu’il n’ayme : dit que le Duc de Guise a tenu les principaux ressorts de ceste rebellion, et entre en paroles tresaigres contre luy, ne se voulant laisser persuader à la destruction des Huguenots, asseurez remedes toutesfois pour reduire son Royaume en paix. Proposent diverses antitheses, de conserver les deux Religions ensemble, et de rünir les Heretiques plustost par la parole, que par la pistolle : à quoy le Duc de Guise insiste et monstre les remedes de la contrainte, pour n’entretenir en une mesme famille, une legitime espouse avec une concubine, et que puis que la patience, l’advertissement, n’a de rien servi, il ne faut plus que la douceur soit au prejudice de la patrie. En fin, le Roy vaincu du droict et de la verité, s’accorde à ses remonstrances, authorise la ligue, de laquelle il se fait crier le chef, et met ordre à la tenue des Estats à Blois, y desirant la presence dudict Duc, pour adviser aux articles presentez à Chartres.

LE ROY.

Pour toy j’ay mesprisé le sceptre Sarmatique,
J’ay fait luire ton lis aux peuples de l’Arctique,
Pitoyable à tes cris, n’obliant ton amour,
Moy-mesme je m’oblie, et viens à ton secour :
Pour toy, ô France ingrate, au danger de ma vie, (475)
Sous l’aisle de la nuict je fuis Cracovie  :
Je passe sur l’honneur de mon serment Royal,
Et pour te secourir me monstre desloyal.
Mon despart estonna ce peuple qui lamente,
D’Henry de France encor’ la majesté absente : (480)
Peu sage que je fus, je devoy demeurer,
Sans t’asseurer au mal pour me desasseurer :
Je te devoy laisser comme mon ennemie,
Entre ceux qui ont fait de toy l’Anatomie.
Je te revis chetive, ainsi qu’un pauvre corps,
Qui gist sans mouvement quand l’esprit est dehors. (485)
Tu avois, ne pensant qu’à ta propre ruine,
L’ame en feu, l’œil en pleurs, en regret la poictrine :
Je vis tes chers enfans à tes pieds massacrez,
Les temples prophanez, et les autels sacrez : (490)
Je vis tes ennemis s’enfuir à mon ombre,
Comme aux rais du soleil se cache la nuict sombre :
A mon retour les eaux de tes pleurs je taris,
Entrant victorieux dans les murs de Paris :
Paris le seul sejour de la grandeur Royale, (495)
Paris tant honnoré de ma main liberale :
Ce Paris, ce Prothé, qui prompt au changement,
Ne veut courber le dos à mon commandement,
Abusé du Ligueur, qui finement déguise
Du nom de pieté sa traistre convoitise.(500)
Or Paris tu me fais par ton vouloir felon,
Abandonner tes murs, et m’aisler le talon :
Je n’y r’entreray pas que mort on ne m’y porte.
Ou qu’un canon bruyant ne m’y bresche une porte,
Je suis l’Oinct du Seigneur, je suis Roy grand et fort,(505)
Je suis sur les François juge en dernier ressort,
Ma poictrine et mon dos, comme d’une cuirasse,
S’arme de mon bon droict, j’ay l’amour en la face,
J’ay en main le pouvoir, et le courage au cueur,
Asseurez instruments pour me rendre vainqueur : (510)
L’inexpugnable escu qui mon bras environne,
Est la droicte equité, qui ne cognoit personne,
Et pour lance cruelle, ô mutins, contre vous
J’ay le commandement qui vous estonne tous :
Voylà le Roy François preparé pour combattre (515)
Le perfide François, qui de Guise idolatre,
S’estant tous les cantons de la terre advancez,
Pour se joindre à mon ost contre ces insensez.
Mais j’ay pour mes amis une douce lumiere,
Autant que le soleil luisante et singuliere, (520)
Qui leur esclaire l’ame, et fait voir d’un costé
Ma clemence et mon cueur vaisseau de pieté :
De l’autre il leur descouvre, et benin fait paroistre
Leur crime, et leur fera ma grace recognoistre.
Mais pour ces desloyaux un flambeau de rigueur, (525)
Je brandis en ma main. C’est mon foudre vengeur,
Et l’esclair menaçant, avorton du tonnerre,
Signal tresasseuré d’un livrement de guerre.
Je paistray rigoureux mes cruels ennemis,
De leur chair, de leur sang, qui pour s’estre sousmis (530)
A un Prince estranger, d’une triple furie
S’enyvreront du sang de leur propre türie,
Par eux-mesmes meurtris, par eux-mesmes vaincus,
Mille fois bourrelez de leurs travaux aigus.
Comme le grand Jupin, j’auray le feu pour larmes, (535)
Ma langue dardera pour invincibles armes,
D’orages tempestueux un scadron infiny,
Desquels j’ay jà mon bras invincible muny :
Puis meslant cest esprit, ce souffle, et la tempeste,
Que ma levre, ma bouche, et ma langue sagette, (540)
J’envoyeray ce mal sur ces maladvisez,
Qui se sont partiaux de leur Roy divisez :
Divisez de leur Roy, de leur chef, de leur pere,
Se sont deschevestrez, où l’haine et la cholere
Les pousse furieux, et se vantent d’avoir (545)
Contre moy degagé leur naturel devoir.
A ! je voy là venir le chef de ces rebelles,
Il me vient assaillir de factions nouvelles.
Et bien que dictes-vous, mon cousin ? vous avez
Plus de feux allumez qu’assoupir n’en pouvez, (550)
Chacun dit que ce feu se nourrit de la flamme
De quelque ambition, qui brasille en vostre ame :
L’on me dit tous les jours qu’en me faussant la foy,
Vous liguez mes subjects de nouveau contre moy.

LE DUC DE GUISE.

Que j’arme contre vous ? que cruel je proddigue (555)
Sur vous le noble sang de nostre saincte ligue ?
Que je sois un mutin ? que je couve en mon sein
Contre le lis François quelque traistre dessein ?
Que sous le masque faux d’une saincte querelle,
Qu’on me nomme felon, qu’on m’estime infidelle, (560)
Que j’aspire d’avoir l’heur de la Royauté
Que je sois criminel de leze Majesté,
Que vaincu d’un tel tort devant vous je pallisse ?
Plustost le juste ciel me condamne au supplice.
Ce n’est pas contre vous, mon Prince, que j’en veux : (565)
Pour Dieu, pour vous, pour moy, je combats contre deux,
Dont l’un prend vostre droict, l’autre vous ensorcelle :
L’un est vostre Mignon, l’autre est vostre rebelle :
L’un de front descouvert se dit vostre ennemy,
L’autre plus dangereux vous tormente en amy. (570)
Encor n’est-ce contre eux que mes exploits je dresse,
C’est contre l’heresie execrable tygresse,
C’est contre l’atheisme, et le schisme, et l’affront,
Qui ont le passe-port de ces deux sur le front.
Pour mon Dieu, pour ma foy, pour vous, pour vous, pour vostre France, (575)
Nous sommes tous liguez ; mais sous vostre puissance,
Si vous n’estes content, je vous ay irrité,
Non par rebellion, ains par fidelité.

LE ROY.


Jamais l’ambition en France ne fut bonne.


LE DUC DE GUISE.


Le nom d’ambitieux la France ne me donne. (580)


LE ROY.


On donne des couleurs à vostre affection.


LE DUC DE GUISE.


On ne peut desguiser ma juste intention.


LE ROY.


Le ciel seul vous cognoit, et vos desseins balance.


LE DUC DE GUISE.


Je fay de mes desseins belle preuve à la France.


LE ROY.

La France pourroit bien sans vous vivre en repos. (585)


LE DUC DE GUISE.


Quel repos ! n’ayant plus que la peau et les os.

LE ROY.'


Des maux qu’elle reçoit j’en porte seul la peine.


LE DUC DE GUISE.


Tout l’Estat s’en ressent et mon ame en est pleine.


LE ROY.


Ne vous en meslez plus, et laissez faire à moy.


LE DUC DE GUISE.

Vous ne vous quitterez tout seul de cest esmoy. (590)


LE ROY.


La patience peut m’apprendre le remede.


LE DUC DE GUISE.


La patience est foible au malheur qui l’excede.


LE ROY.

Vous voulez par un mal un autre mal guerir.


LE DUC DE GUISE.

 » Le contraire au contraire on voit bien secourir.


LE ROY.

» On ne doit achepter par le sang la concorde. (595)


LE DUC DE GUISE.

» Malheureux est l’accord qui nourrit la discorde.


LE ROY.

D’un trouble si sanglant la paix ne naist jamais.

LE DUC DE GUISE.

» Il faut venir aux coups pour commander en paix.


LE ROY.

Je trouve ce conseil pour la paix difficile.


LE DUC DE GUISE.

» A un cueur genereux toute chose est facile. (600)

LE ROI.

Inventons, mon Cousin, quelque moyen plus seur.

LE DUC DE GUISE.

» La force fera plus cent fois que la douceur.

LE ROY.

Quand on force le corps les ames on n’efforce.

LE DUC DE GUISE.

» Quand le corps est dompté, l’ame n’a plus de force.

LE ROY.

Contentons-nous d’avoir les corps et non les cueurs. (605)