La Hollande et le nouvel empire germanique

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La Hollande et l’empire germanique
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LA HOLLANDE
ET
L'EMPIRE GERMANIQUE

Depuis que le sort des batailles s’est prononcé pour les ambitions prussiennes, bien des questions sont nées de ce grave dérangement de l’équilibre européen ; parmi ces questions, il en est peu qui offrent plus d’intérêt que celle de la situation faite par les événemens à la Hollande. Sans doute rien aujourd’hui n’est de nature à faire croire que cette situation devienne critique à bref délai ; mais il suffit qu’elle puisse le devenir d’un moment à l’autre pour que ceux qui n’aiment pas à être surpris par les orages de la politique cherchent à se rendre compte de l’état des esprits et des choses dans les deux pays, et de ce qui pourrait compliquer des relations déjà délicates.

Jusqu’en 1866, la position internationale de la Hollande pouvait passer pour très forte. L’Allemagne divisée cherchait péniblement sa voie, et ne songeait guère à s’agrandir, — sauf peut-être du côté de l’Alsace : encore n’était-ce là qu’une théorie de professeurs et de poètes perdus dans les nuages ; elle se fût montrée unanime contre la puissance qui aurait fait mine de vouloir s’emparer des Pays-Bas. L’Angleterre avait renoncé depuis longtemps à toute idée de conquête, et il était hors de doute pour tous qu’elle protégerait énergiquement un pays maritime et colonisateur, trop faible désormais pour lui porter ombrage, mais dont la possession augmenterait énormément la puissance navale et commerciale de tout. autre grand état. La France, alors la plus suspectée quant à ses velléités d’agrandissement, ne pouvait être accusée de rêver une telle entreprise. Les Hollandais d’ailleurs n’étaient nullement disposés à se laisser absorber. Confians, trop confians peut-être dans les traditions de leur histoire, ils eussent attendu l’attaque de pied ferme, en se rappelant les grands jours de leurs luttes acharnées contre Philippe II et contre Louis XIV. En tout cas, même en faisant la part de l’illusion patriotique, ils eussent, par une résistance opiniâtre, fourni à leurs alliés naturels le temps d’intervenir.

C’était donc une situation politique excellente ; les trois seules puissances qu’on aurait pu soupçonner à un titre quelconque se neutralisaient réciproquement, et à l’abri de cette situation, que le règlement définitif des affaires belges avait encore fortifiée, la Hollande travaillait sans crainte à son développement pacifique dans tous les sens, creusait ses canaux, améliorait ses ports, se donnait des chemins de fer, desséchait des lacs tout entiers, remboursait graduellement son énorme dette, émancipait les esclaves dans ses colonies, multipliait chez elle les établissemens d’instruction, se contentait d’un état militaire très modéré, et se trouvait aussi bien protégée par l’équilibre européen contre les tempêtes politiques de l’extérieur que par ses digues gigantesques contre les assauts de la Mer du Nord. Les guerres d’Orient et d’Italie passèrent sans apporter de changement à cette heureuse condition.

La guerre de 1866 ne fut pas aussi innocente au point de vue strictement hollandais. Il est vrai qu’à ce même point de vue la politique prussienne fut alors d’une modération exemplaire. Des ordres sévères enjoignirent de respecter la neutralité du pavillon hollandais sur le Rhin. Le lien qui rattachait une province du royaume, le Limbourg, à l’ancienne confédération, fut dénoué à l’amiable, et Maestricht devint purement hollandaise à la seule condition que ses remparts seraient démolis. Une notion superficielle des choses aurait donc permis de croire que la Hollande avait plus gagné que perdu à la transformation intérieure de l’Allemagne ; mais il y avait déjà des esprits chagrins qui estimaient qu’en politique on est bien fou de prendre des démonstrations amicales pour des garanties permanentes de sécurité. En fait, au lieu de s’adosser à une Allemagne divisée et très mal organisée pour l’offensive, au lieu de confiner à la fois au royaume de Hanovre et à la Prusse, la Hollande était désormais circonscrite sur la plus grande partie de sa frontière continentale par le nouveau royaume de Prusse, agrandi, considérablement fortifié, disposant déjà militairement de toutes les forces de l’Allemagne. Bien que les inquiétudes fussent encore purement théoriques et rarement énoncées, on accueillit avec satisfaction la déclaration bien connue de M. Rouher le jour où, pour apaiser les craintes qui s’étaient manifestées au corps législatif, il proclama la ferme résolution de l’Angleterre et de la France de s’opposer à toute extension du territoire allemand du côté du Zuiderzée. Convenait-il d’ailleurs de s’effrayer avant l’heure ? On a peu de goût en Hollande pour la prévision des éventualités à longue échéance. L’unité allemande n’était pas encore faite, on ne prévoyait guère que le gouvernement impérial allait en hâter la cimentation ; la Prusse avait bien assez sur les bras en Allemagne même ; l’épée de la France avait encore la réputation d’être la mieux affilée de l’Europe, et l’Angleterre celle de venir énergiquement au secours de ses alliés. Depuis lors cependant les questions de réorganisation militaire, de défense nationale, de fortifications nouvelles, se posèrent avec une vivacité inconnue. La ligne de l’Yssel, dont on n’avait guère entendu parler jusque-là, fut soigneusement étudiée au point de vue de la défense, et des monitors destinés à opérer sur les côtes et les fleuves furent adjoints à la flotte néerlandaise.

Il serait oiseux de démontrer longuement que les résultats de la dernière guerre ont aggravé les inconvéniens de la position géographique des Pays-Bas. L’Allemagne ou, pour mieux dire, la Prusse, maîtresse de l’Allemagne entière, est plus formidable que jamais. La France mutilée étanche du mieux qu’elle peut le sang qui coule encore de ses blessures, et se trouve hors d’état de s’intéresser activement à d’autres qu’elle-même. L’Angleterre paie déjà cher l’inconcevable mollesse dont elle a fait preuve dans le conflit franco-allemand. On en vient à croire désormais en Europe que, là même où son intérêt lui commanderait impérieusement d’intervenir, elle est incapable d’adopter une politique décidée, et qu’il n’est pas de calcul plus faux que celui qui consiste à lui rendre service dans l’espoir d’être soutenu par elle. La Hollande se trouve donc aussi isolée qu’il est possible de l’être, à côté, presque dans les serres, d’une puissance conquérante très disposée à prendre ses convoitises pour des droits.


I

Des convoitises de ce genre existent-elles en Allemagne, et la Hollande pourrait-elle espérer que la probité de la nation allemande, enfin maîtresse d’elle-même, sera un rempart aussi solide que l’ancienne neutralisation des seules forces dont elle eût quelque chose à craindre ?

Il y a des Hollandais qui s’en flattent. Les étrangers qui connaissent l’Allemagne et qui ont causé avec des Allemands ne sauraient partager cette illusion. Ces Hollandais optimistes ne se disent peut-être pas qu’ils sont les derniers devant lesquels des Allemands osent dire brutalement qu’ils méditent l’annexion volontaire ou non de leur pays. Ce qui est certain, c’est que, d’après une idée très répandue en Allemagne, l’entrée de la Hollande dans le nouvel empire serait chose fort désirable, et ne peut manquer d’avoir lieu dans un temps plus ou moins rapproché. Soyons justes cependant, même envers des ennemis qui l’ont été si peu pour nous ; il serait faux de prétendre qu’il y ait en Allemagne un parti-pris de procéder per fas et nefas à cette nouvelle extension de l’empire. Beaucoup d’Allemands protesteraient même très sincèrement contre toute velléité d’incorporation violente, et il n’y a jusqu’à présent dans ces aspirations rien qui ressemble encore à une passion populaire. Les Allemands, qui s’imaginaient que les Alsaciens soupiraient après leur retour dans la patrie allemande, ne savent pas combien les Hollandais tiennent à leur nationalité. Ils partent de l’idée que le peuple hollandais se verrait sans déplaisir incorporé dans le nouvel organisme impérial. D’ailleurs, ajoutent les annexionistes modérés, on ne les forcerait pas à devenir Prussiens, ni même à faire abdication de leur individualité nationale. A la seule condition qu’ils acceptent le régime diplomatique, militaire et commercial de l’empire, ils pourront conserver leur langue, leurs coutumes, leur administration spéciale, et le roi de Hollande pourra marcher de pair avec ceux de Saxe et de Bavière en qualité de vassal de son très gracieux seigneur de Berlin. L’Allemagne ne déclarera donc pas la guerre à la Hollande pour la contraindre à entrer dans l’unité germanique. Certainement les Hollandais finiront par être frappés eux-mêmes des avantages de tout genre qu’ils y trouveront. Seulement, s’il surgissait de nouvelles complications européennes qui fissent une nécessité pour l’empire allemand d’assurer la sécurité de ses frontières en les transférant des plaines sans défense du Hanovre aux dunes de la Mer du Nord, il ne faudrait pas lui en vouloir, s’il hâtait par des mesures militaires indispensables la réalisation d’un état de choses que le temps ne peut manquer d’amener à la longue. — Voilà le résumé ou, pour ainsi dire, la moyenne des nombreuses théories annexionistes que nous avons entendu émettre, et qui, prises chacune à part, représentaient toute la gamme de l’annexion, depuis la conquête immédiate et brutale jusqu’à la réunion volontaire des deux parts.

Qu’il nous soit permis de raconter ici une expérience personnelle. J’eus l’an dernier l’occasion de me trouver en Suisse à la même table avec un Allemand. et un Hollandais, tous deux d’excellente compagnie, et quoique la conversation eût touché des points où ma susceptibilité nationale pouvait aisément se sentir lésée, nous arrivâmes au dessert sans avoir fait de part ni d’autre la moindre brèche aux lois d’une discussion paisible. Notre partner hollandais jugeait le plus souvent les coups, et avec une impartialité qui ne me donnait pas toujours beau jeu. Je soutenais la thèse que, par ses annexions forcées du Slesvig, de Francfort, de l’Alsace-Lorraine, dont on s’était bien gardé de consulter les populations, tant on était sûr de leur refus, la Prusse était entrée dans cette voie de la conquête arbitraire que l’Allemagne avait jadis reprochée si amèrement au premier Napoléon, — que, comme lui, elle serait fatalement entraînée à vouloir consolider l’œuvre de la violence par de nouvelles violences, — que, comme lui peut-être, elle y réussirait pendant quelques années, mais qu’au bout d’un temps donné, dès que la fortune changerait, l’édifice s’écroulerait plus vite encore qu’il ne s’était élevé. Par exemple, leur dis-je, l’adjonction du Danemark, au moins du Jutland, de la Hollande et de tout ou partie de la Belgique vous paraîtrait déjà désirable, et vous semblera bientôt nécessaire…

— Oh ! quant à nous, interrompit notre commensal hollandais, j’espère bien qu’on n’y pense pas en Allemagne.

L’Allemand regarda l’interrupteur d’un air surpris, et lui répondit par un brusque « pourquoi pas ? »

— Mais enfin, reprit le Hollandais, pourquoi donc en voulez-vous à notre tranquille pays, qui ne vous fait aucun mal, qui ne saurait vous inquiéter, et dont la possession ne pourrait augmenter notablement votre puissance déjà si grande ?

— Mon cher monsieur, répondit l’Allemand du ton le plus courtois, si j’en juge par vous, je crains de m’être mépris sur les sentimens qui règnent en Hollande. Je croyais vos compatriotes mieux éclairés sur leurs véritables intérêts ; mais, puisque nous avons touché cette corde, permettez-moi de vous dire pourquoi, à mon point de vue allemand, je désirerais qu’ils s’unissent d’eux-mêmes à l’Allemagne nouvelle. — Vous comprenez bien que la grande idée de l’unité germanique, au nom de laquelle nous avons affronté le choc d’une puissance telle que la France, n’est pas de celles que nous puissions limiter par égard pour de petits préjugés locaux. Pour le moment, nous consentons bien à laisser à l’empire autrichien huit ou neuf millions de Germains qui travaillent à fonder la suprématie du germanisme dans des régions encore revêches à notre influence ; ils nous reviendront quand l’œuvre sera terminée. Quant à vous, Hollandais, il n’y a aucun motif de ce genre pour vous laisser en dehors de la grande unité. Vous êtes Germains comme nous. Votre langue est germanique, et dérive de la nôtre. La Hollande faisait autrefois partie de l’empire allemand. Tout récemment encore le roi de Hollande, comme duc de Limbourg et grand-duc de Luxembourg, était membre votant de la diète germanique. C’était pour nous une garantie que nous n’avons plus. Le roi de Hollande en effet ne pouvait décemment faire la guerre au duc et au grand-duc réunis dans sa personne, ni favoriser leurs ennemis. Aujourd’hui ce lien qui unissait votre souverain à l’Allemagne est brisé ; qu’en résulte-t-il ? L’empire d’Allemagne a surtout cherché dans les victoires allemandes les moyens de se faire une position défensive qui décourage d’avance tout agresseur. Il n’a rien à craindre au nord, il est couvert du côté de France par ses récentes acquisitions, protégé contre une attaque autrichienne par les défilés des montagnes de Bohême. Il n’y a plus qu’une lacune dans son système de défense : c’est cette échancrure que votre pays forme, on ne sait pourquoi, sur la frontière du nord-ouest. De ce côté, pourvu qu’on puisse librement débarquer dans ses ports, on entre chez nous de plain-pied, sans qu’il y ait le moindre obstacle sérieux à tourner pour arriver jusque sous Berlin. Vous me direz que votre pays ne songera jamais à entrer en lutte avec l’Allemagne. Je le veux bien ; toutefois il peut servir à d’autres pour l’attaquer. Supposez, par exemple, que la guerre éclate entre nous et l’Angleterre à propos d’Héligoland ou de toute autre cause. La France, qui n’attend que l’heure de la revanche, saisit l’occasion aux cheveux. Ne pouvant attaquer sérieusement la nouvelle frontière que nous avons fortifiée sur son ancien territoire, elle juge convenable de porter ses forces, de concert avec l’Angleterre, sur nos côtes du nord. Pensez-vous que les deux puissances ne pèseront pas de tout leur poids sur vous pour vous contraindre à prendre parti pour elles ? Que vous consentiez ou non, il n’en sera pas moins vrai que nous aurons lieu de nous demander si nous pouvons laisser ainsi la Hollande à elle-même, et si l’intérêt de notre sécurité n’exige pas que nous occupions en force votre pays. Ne donnez pas le nom d’invasion contraire au droit des gens à ce qui serait simplement une nécessité stratégique. Est-ce dans un autre dessein que celui de nous garantir contre un retour offensif de la France que nous lui avons enlevé l’Alsace et la moitié de la Lorraine ? Nous n’aimons pas les conquêtes, nous tenons simplement à vivre tranquilles. On prétend chez nous qu’au commencement de la dernière guerre vous aviez massé vos divisions sur votre frontière du sud, et que, si nous avions eu le dessous dans les premières batailles, vos chefs militaires, se jetant les yeux fermés dans l’alliance française, auraient changé nos défaites en déroute en nous prenant à revers. Je ne sais ce qu’il y a de fondé dans ces bruits. Germains comme vous l’êtes, vous devriez être plus dévoués aux intérêts du germanisme, et je vous renferme dans ce raisonnement : ou bien vous vous sentez nos frères de race, de sang et de langue, et alors vous devez désirer de vous unir à nous, ou bien vous reniez vos origines ethniques, et alors le germanisme ne fait que se défendre en prenant ses précautions chez vous et contre vous. De plus, dites-vous bien que l’Allemagne est désormais la première puissance de l’Europe, du moins qu’elle doit l’être, et qu’il faut qu’elle ait une marine. Pour avoir une marine, il lui faut des côtes, des ports de commerce et de pêche, des marins. C’est pour cela que la Prusse s’est opiniâtrée à garder le Slesvig, et a éludé le traité qui l’obligeait à le rendre au Danemark. Une telle annexion, fût-elle même augmentée de celle du Danemark tout entier, ne nous suffirait pas. Vous découpez sur le territoire allemand une enclave insuffisante pour faire un état sérieux, mais qu’on dirait tracée tout exprès pour nous éloigner de nos meilleures côtes et de nos plus beaux fleuves. L’Allemagne professe pour le Rhin un culte presque superstitieux. N’est-ce pas déjà trop que notre Vater Rhein prenne sa source en Suisse, loin de nos frontières, et comprenez-vous qu’il nous est dur de penser qu’il ne finit pas davantage en terre allemande ? Peut-on prétendre qu’un fleuve est à soi quand on n’en possède pas les embouchures, et pouvons-nous supporter patiemment l’idée que dans certaines éventualités vous pourriez, sur le Rhin, nous barrer le chemin de la mer avec deux ou trois canonnières ?

Vous voyez, continua l’Allemand, que nous ne manquons pas de motifs pour désirer votre réunion à l’empire d’Allemagne. Notez bien que je vous cite seulement les plus élevés dans l’ordre stratégique et politique ; je glisse sur d’autres dont peut-être vous trouveriez l’énoncé peu convenable, tels que les avantages que nous retirerions de vos belles colonies, de vos énormes capitaux, de vos relations commerciales ; mais laissez-moi maintenant vous indiquer quelques raisons parmi toutes celles qui devraient, selon moi, vous pousser dans un sens conforme à nos désirs. J’ai déjà dit que vous étiez nos frères par le sang et la langue. Vous êtes en majorité protestans, nous aussi. Vous ne voyez pas sans inquiétude les deux cinquièmes de votre population aveuglément soumis à un clergé qui reçoit de Rome des mots d’ordre aveuglément acceptés ; c’est la nouvelle Allemagne qui est appelée à écraser définitivement l’ultra-montanisme. Vous serez forcés de subir des charges militaires écrasantes, si vous voulez être en état d’opposer à vos ennemis éventuels une résistance qui vaille son nom ; unis à nous, vous êtes protégés par la première armée du monde. Désormais pour vous plus de soucis, plus de défiances. Vous êtes un peuple éclairé, amateur de science et d’érudition ; que ne vous réunissez-vous à la grande Allemagne ? En moins de rien, vous échangeriez votre langue, qui n’est qu’un patois ignoré du monde entier, contre notre belle langue allemande, et vos savans, vos publicistes, vos professeurs, seraient connus, appréciés, admirés partout. En un mot, plus j’y réfléchis, plus je vois se multiplier les avantages qui résulteraient pour vous d’une réunion à l’Allemagne.

Notre orateur avait prononcé tout d’une haleine ce long monologue. On voyait qu’il avait étudié la question, et qu’elle lui tenait au cœur. Le Hollandais l’avait laissé discourir, non sans émotion intérieure. On le voyait pâlir lentement sous les coups de langue de son adversaire, et se contenir avec cette force de volonté dont les hommes du nord ont le secret. Un Français eût bouilli d’impatience, eût éclaté depuis longtemps. Pour lui, il avait tiré un pur havane d’un étui javanais, en avait soigneusement coupé la pointe avec une paire de ciseaux microscopiques, l’avait méthodiquement allumé pendant que l’Allemand se lançait à corps perdu dans les théories annexionistes. J’étais fort curieux d’entendre la réplique. J’avais toujours, ainsi que tant d’autres, considéré l’unification de l’Allemagne comme un danger pour la Hollande ; mais j’avoue que je n’avais pas encore entendu développer avec cette verve et cet accent de conviction les raisons de divers genres qui, du point de vue allemand, menacent son indépendance.

Le Hollandais lâcha une forte bouffée, et, avec le calme le plus parfait, se contenta de répondre : — Tout ce que vous dites, monsieur, est fort possible, mais nous ne voulons pas, — et il répéta, en insistant avec force, — nous ne voulons pas être annexés.

L’Allemand, qui s’attendait à une réfutation en règle, demeura un instant muet. Le silence dans lequel se renfermait le Hollandais l’étonnait au plus haut degré. Voyant que son interlocuteur n’ajoutait rien, il reprit la parole. — Vous ne voulez pas, vous ne voulez pas… Je viens de vous prouver que vous avez tort de ne pas vouloir, comme nous avons raison de désirer votre réunion.

— Monsieur, répliqua le Hollandais, je vous ai laissé parler sans vous interrompre. J’étais bien aise de savoir ce que vous pourriez dire en faveur d’une thèse qui, je ne vous le cache pas, nous peine et nous blesse quand nous l’entendons émettre. Vous trouveriez aisément dans mon pays, surtout dans les classes instruites, des hommes aimant l’Allemagne, qui même ont pris hautement parti pour elle dans sa dernière guerre avec la France ; cependant je ne sais pas si vous en trouveriez un seul disposé à lui faire, même pour la plus minime part, le sacrifice de notre indépendance nationale.

— Mais enfin, repartit l’Allemand, vous n’alléguez rien contre les argumens, à mon avis, très forts que j’ai avancés. Vous me parlez uniquement, comme si cela suffisait, de votre répugnance à l’idée de cesser d’être Bas-Allemands, des Niederdeutschen, pour devenir, comme nous tous, Germains du nord et du midi, des Allemands, des Deutschen tout court. La question, encore une fois, est de savoir si cette répugnance est rationnelle, si elle est conforme à une appréciation équitable des réalités.

Je crus alors avoir le droit de placer mon mot. — Je suis de l’avis de notre commensal hollandais, dis-je à l’Allemand. Vous n’attachez donc aucune importance à ce qui paraît en France, et, je le pense, paraît aussi en Hollande, la raison majeure de la légitimité ou de l’iniquité d’une annexion, je veux dire le libre consentement des populations ? La France, pour son malheur, n’a point toujours été fidèle à ce principe souverain, moderne, inséparable de son principe démocratique ; cependant on peut dire pour l’excuser que, tant qu’elle s’est appartenue à elle-même, elle l’a toujours hautement proclamé, et que si, même alors, elle lui a fait quelquefois violence, c’est égarée par l’illusion qui lui faisait croire à plus de sympathies qu’elle n’en inspirait réellement. Vous, en Allemagne, vous commencez par dire : Ceci pourrait être à nous, pour ajouter bientôt : Ceci devrait être à nous, et, dès que l’occasion favorable surgit : Ceci est à nous ! Et vous faites comme vous dites, en haussant les épaules quand on vous parle du droit supérieur des populations qui ne veulent pas être annexées. Vous prenez pour des titres de propriété l’avantage d’avoir de meilleures frontières, plus de côtes et de ports, des issues tout à fait libres pour votre commerce. Avouez que cela touche au fond très peu les gens dont vous prétendez faire le bonheur. La Hollande, nation déjà vieille, justement fière de son histoire, qui pesait en Europe à l’égal des grandes puissances quand les électeurs de Brandebourg n’étaient encore que des principicules, la Hollande est foncièrement attachée à sa liberté nationale, et quand un peuple est vraiment un peuple, quand sa nationalité est non pas une expression diplomatique ou géographique, mais une partie intégrante de la conscience de tous, quelque chose d’entré dans le sang et la moelle des générations, c’est bien en vain que vous faites briller les avantages matériels ou autres qui résulteraient d’une abdication. L’amour de la patrie est plus fort que la séduction des intérêts. C’est comme si vous engagiez un enfant de bonne maison à renier son père et sa mère en lui promettant une plus belle chambre et une bourse mieux garnie ; il vous répond simplement : J’aime trop mes parens pour vous écouter.

Je vis mon Hollandais secouer la tête à plusieurs reprises en signe d’approbation complète. L’Allemand ne se tint pas pour battu. — J’aurais beaucoup de choses à opposer à votre prétendu principe, reprit-il, mais je m’en tiens à votre comparaison finale, qui cloche, mon cher monsieur. Il ne s’agit pas ici d’un enfant, qu’on voudrait arracher à sa famille pour le faire entrer dans une famille étrangère. Il s’agit d’une famille de frères longtemps divisés, qui ont appris par une rude expérience les calamités de tout genre résultant pour eux de cette division, et qui pour la plupart sont désormais groupés sous la direction du plus habile et du plus fort d’entre eux. Il est toutefois un frère qui persiste encore à rester isolé. Cet isolement lui est nuisible, et à nous aussi. Que faisons-nous de blâmable quand nous cherchons à l’éclairer sur ses véritables intérêts conformes aux nôtres ? En quoi violons-nous les vrais principes quand nous lui disons : Ne persiste pas dans la séparation, rentre avec nous tous dans le sein de la grande famille dont tu faisais autrefois partie ; nous nous en trouverons tous bien, et tu n’y perdras réellement rien !

— Voilà ce que nous contestons absolument, interrompit le Hollandais, dont la provision de patience commençait enfin à s’épuiser. Vous partez toujours de l’idée que nous sommes des Allemands comme vous, sauf quelques différences extérieures ne touchant pas au fond. A ce compte, la France aurait le droit de réclamer comme ses enfans les Wallons de Belgique, les Romands de Suisse, les Italiens du nord. Ne confondez donc pas la race et la nation ; autrement on ne saurait ce que l’Europe va devenir. Nous sommes en majorité d’origine germanique, cela est vrai, bien que nous comptions aussi de nombreux élémens celtiques dans nos populations, les Danois, les Scandinaves en général sont aussi d’origine germanique. Voulez-vous également les annexer ? Notre langue est germanique, comme les leurs et comme l’anglais, mais elle n’est pas du tout un dérivé, encore moins un patois de l’allemand. Elle est aussi originale que la vôtre. Elle se rattache comme la vôtre au vieux tronc germanique, dont elle est une branche indépendante, poussée parallèlement au haut-allemand, lequel n’est devenu que peu à peu l’allemand moderne. Il y a même des savans qui prétendent qu’elle est plus rapprochée que la vôtre du tronc primitif. Un Hollandais et un Allemand ne se comprennent pas quand ils se parlent chacun dans sa langue. Notre articulation est toute différente. Voyez vous-même : nous sommes trois ici de nationalité distincte ; pour lier conversation, comme je ne sais pas parler allemand et que vous ne savez le hollandais ni l’un ni l’autre, nous avons dû recourir au français. Je ne me flatte pas de parler très purement cette langue, cependant je la parle sans difficulté avec les personnes que mes fautes n’effarouchent pas ; des milliers de mes compatriotes sont dans le même cas, et je vois combien vous autres de la haute Allemagne vous avez de peine à ne pas estropier tout mot français Où se rencontre un f, un p ou un d. Au surplus, qu’importe cette question de langue ? Nous parlerions allemand comme les Suisses et les Alsaciens que nous ne serions pas Allemands pour cela. Notre histoire, nos anciennes constitutions, nos mœurs, nos qualités et nos défauts réunis, tout nous distingue de vous, et si rien ne nous empêche de rester bons amis sur la base du respect de nos droits réciproques, vous pouvez être certains de nous avoir pour ennemis irréconciliables dès que vous ferez sérieusement mine de nous assujettir… Mais ce genre de conversation me déplaît, et je vous prie, messieurs, de m’excuser si je prends congé de vous.

A ces mots, il se leva et quitta la salle. — On dirait vraiment qu’il se fâche, me dit l’Allemand quand le Hollandais eut disparu. Je ne voulais pourtant pas le blesser. Il faudra bien qu’un jour ou l’autre il prenne son parti de ce qui lui répugne si fort. J’aurais pu l’inquiéter encore plus en lui parlant de ces nombreux Allemands qui pénètrent chaque jour en Hollande et très souvent s’y établissent. J’ai un neveu dans une des premières maisons d’Amsterdam, et il était inutile d’appeler son attention sur ce point délicat. Par la force même des choses, par la lente infiltration des Allemands de l’intérieur qui viennent faire leurs affaires en Hollande et s’y marient volontiers, il se formera une opinion moins revêche à nos désirs, et nous finirons bien par nous entendre.

— J’en doute, lui répondis-je. Jusqu’à présent, la Hollande s’est parfaitement assimilé les élémens français et allemands qui se sont fixés chez elle. Les descendans des Français réfugiés aux deux derniers siècles et ceux des Allemands attirés en grand nombre par le négoce pendant ce même laps de temps sont devenus complètement et également Hollandais. En tout cas, cette prévision ne pourrait se réaliser que dans un avenir encore lointain, et d’ici là l’empire allemand peut subir bien des vicissitudes.

— Et lesquelles ?

— Qui vivra verra, dis-je en le saluant et quittant la salle à mon tour.

Une demi-heure après, je retrouvai mon Hollandais. — Avez-vous entendu cet arrogant ? me dit-il. Je n’y tenais plus quand je vous ai quittés. On m’avait bien affirmé qu’il y avait des Allemands entichés de ces idées d’annexion hollandaise, mais je ne voulais pas le croire. Maintenant je ne peux plus en douter. La sécurité de leur empire ! La belle raison pour prendre ce qui ne leur appartient pas !

— Que feriez-vous pourtant si l’un de ces beaux matins on vous cherchait à Berlin une de ces querelles comme on sait en faire naître en Allemagne, et qu’on en prît texte pour envahir votre territoire ?

— Nous nous défendrions tous jusqu’à la mort.

— Je le veux bien ; mais vous seriez tous tués, et pas plus avancés pour cela. Il vous faudrait un bon allié ! L’Angleterre pourrait, mais voudrait-elle ? La France voudrait bien, mais pourrait-elle ?

Mon Hollandais hocha la tête. — A la grâce de Dieu ! dit-il, ne nous tourmentons pas avant l’heure. Tout ce que je peux vous répéter, c’est qu’en Hollande nous ne voulons pas être annexés, et que nous ferons tout ce que nous pourrons pour ne pas l’être. — Puissiez-vous être plus heureux que les Alsaciens et les Lorrains, lui dis-je en le quittant.

Cette conversation me donna beaucoup à penser. Une chose surtout m’étonnait : c’était l’espèce de surprise que mes deux interlocuteurs avaient manifestée, le Hollandais en voyant qu’un Allemand pouvait parler comme d’une chose toute simple, allant de soi, de la prochaine entrée de la Hollande dans l’empire allemand, — l’Allemand en découvrant qu’un Hollandais instruit, sans passion politique, et qui même avait fait preuve de plus d’indulgence pour l’Allemagne que pour la France dans plusieurs appréciations de la dernière guerre, se révoltait à la seule idée que les conséquences de cette guerre pussent entraîner la réunion de la Hollande à la patrie allemande. Pour moi, qu’un séjour de quelque durée en Hollande dans les dernières années et un séjour forcé tout récent en Allemagne avaient assez bien initié aux idées et aux tendances régnantes des deux pays, c’était cette surprise qui me surprenait. Tout bien pesé, l’illusion de l’Allemand était la plus facile à comprendre. On ne sait jamais très bien à l’étranger ce qui se passe dans un pays dont la langue n’est à peu près connue de personne. Je résolus de retourner en Hollande pour tâcher de me faire une idée nette de ce que l’on pensait, dans le pays même, de la situation.


II

C’est une chose assez compliquée que de déterminer avec précision le sentiment qui domine à cette heure dans les Pays-Bas à l’égard de l’Allemagne. L’attachement à la nationalité y est très fort, vraiment universel. Les exceptions, si même il y en a, ne valent pas qu’on les compte. De sourdes inquiétudes sur les dangers dont elle pourrait être bientôt menacée par un voisin très puissant et peu scrupuleux se font jour de temps à autre, sans éclat toutefois, avec une certaine discrétion, et comme si l’on craignait de donner une valeur à un péril qui n’existe pas encore d’une manière bien réelle. La classe inférieure en Hollande aime peu les Allemands, elle leur applique des sobriquets méprisans, et les regarde de haut ; mais son éducation politique est très arriérée, cette antipathie date de loin, et cette classe ne se rend pas un compte bien clair des changemens apportés par la dernière guerre à la situation du pays. On prétend que la cour, du moins pour ce qui concerne spécialement la Prusse, partage plutôt les dispositions de la classe inférieure que les tendances moins prononcées des classes moyennes. Celles-ci, plus prépondérantes peut-être en Hollande que partout ailleurs, sont partagées, très indécises, surtout très réservées dans l’expression de leurs sentimens. Chez elles comme dans les autres classes, la ferme résolution de rester « libres Hollandais » est générale, mais on dirait qu’elles se détournent volontiers de l’examen d’un état de choses qui déplaît, et auquel on ne peut rien. Il y a plus, si quelques publicistes distingués n’ont pas craint de dire nettement leur pensée sur les torts de l’Allemagne victorieuse, il en est d’autres, et ce ne sont pas les moins goûtés, qui professent de chaudes sympathies pour la nouvelle Allemagne, pallient ses fautes, exaltent ses mérites, et semblent complètement aveugles sur les dangers que court désormais leur indépendance nationale. A leurs yeux, dans la dernière guerre, c’est la France jusqu’au bout qui a eu tous les torts, l’Allemagne était d’une innocence d’agneau dans les démêlés qui ont précédé la rupture. Ne leur dites pas qu’il y a des Allemands qui comptent sur l’annexion sous une forme quelconque de leur pays à l’empire ; ils ne vous croient pas. De temps à autre cependant éclatent des symptômes qui devraient leur ouvrir les yeux. Un jour, c’est un recueil allemand qui refuse d’accorder à la littérature néerlandaise la place distincte qu’il lui réservait auparavant, et qui prétend la faire rentrer sous la rubrique allemande en général, parce que, dit la rédaction, il faut en finir avec tout particularisme. Un autre jour, c’est une feuille militaire allemande démontrant que l’armée hollandaise, postée à la frontière pendant la guerre franco-allemande, était toute prête à se jeter sur l’armée prussienne battue, et que c’est là un danger qu’une autre fois il faudrait prévenir. On se récrie, et à bon droit, sur l’absurdité de pareilles allégations ; rien en effet n’est plus contraire à la vérité que la supposition de l’écrivain allemand, et des officiers supérieurs hollandais l’ont déjà réfutée catégoriquement. On dirait que cette absurdité même suffit pour que les chauds amis du germanisme n’en tiennent qu’un très médiocre compte. Il y a chez eux quelque chose de l’engouement dont à la fin du dernier siècle les libéraux hollandais étaient possédés pour la France et les idées françaises, et tandis qu’en présence d’une situation si profondément changée on s’attendrait à un retour chaleureux des sympathies pour la France, là encore on peut s’étonner de la tiédeur générale de l’opinion. Il y a des exceptions remarquables sans doute, et elles ne sont ni obscures, ni rares ; en somme, on serait embarrassé de dire de quel côté penche décidément le sentiment national.

Cette indécision a plusieurs causes. En premier lieu, le peuple hollandais non-seulement ne s’échauffe pas vite, mais de plus il ne se passionne. pas pour les questions théoriques. C’est un trait qu’il a en commun avec le peuple anglais. Nous, en France, nous sacrifions à chaque instant le bien présent pour nous épargner les conséquences lointaines de principes que nous croyons faux, ou de situations qui pourraient un jour ou l’autre devenir menaçantes. En Hollande, on pécherait plutôt par le défaut opposé. Tant que les faits ne se sont pas déclarés avec leur évidence brutale, on ne sent pas la nécessité de s’en préoccuper beaucoup. Il est un proverbe hollandais d’une application fréquente dans les polémiques locales, lorsque l’on accuse les administrations communales d’incurie ou de négligence : « on ne bouche le puits qu’après que le veau s’y est noyé. » Peut-être pourrait-on l’appliquer parfois à de plus hautes questions. Ce qui est certain, c’est que les appréhensions des Hollandais à l’égard de l’Allemagne sont fort loin d’avoir atteint le degré ou elles se seraient élevées au sein d’une population française placée dans les mêmes circonstances.

En second lieu, le courant précis de l’opinion publique en Hollande est toujours difficile à déterminer ; on peut même se demander souvent s’il y existe une opinion publique, dès qu’il ne s’agit pas de certaines questions qui ont le privilège depuis longtemps d’intéresser fortement la population tout entière. Tel serait sans doute le cas, si l’indépendance nationale était menacée directement. Tant qu’il n’en est pas ainsi, l’opinion peut énormément varier d’une ville à l’autre et même dans une seule ville. Le Hollandais est très individualiste et supporte aisément la bigarrure des opinions politiques dans la société qu’il fréquente. A ce point de vue, le Suisse, par exemple, et le Hollandais sont aux antipodes l’un de l’autre. L’intolérance politique, si fréquente au sein des petites républiques helvétiques, est étrangère aux mœurs hollandaises. De là les erreurs dans lesquelles tombent fréquemment les étrangers quand ils prennent pour l’opinion d’un cercle ou d’une classe ce qui n’est que la pensée individuelle de ceux des membres de ce cercle ou de cette classe qu’ils ont pu consulter. Portez la conversation dans une réunion quelque peu nombreuse sur les dangers dont la Hollande est menacée par l’unité allemande, et vous avez grande chance de voir les opinions s’échelonner en revêtant toutes les nuances, depuis ceux qui sont très frappés de ces dangers et qui l’avouent jusqu’à ceux qui les nient avec plus d’assurance que de bonnes raisons.

N’oublions pas non plus que le peuple hollandais a les habitudes tenaces. Les Français ne peuvent pas se plaindre de la manière dont ils sont personnellement accueillis en Hollande. Au contraire on les recherche, on aime leur conversation, leur bonne humeur, leur nature sociable. Il est bien peu de pays hors de France où la littérature française, contemporaine aussi bien que classique, compte proportionnellement autant d’amateurs zélés. Ce goût prononcé remonte loin ; mais, si nous exceptons les dernières années du XVIIIe siècle, il n’a jamais entraîné l’amour de la France en tant que nation et puissance politique. Il est certain que la France de Louis XIV n’a rien fait pour qu’il en fût autrement. Les vives sympathies qu’on professa pour nous au temps de la première république furent bien tristement déçues par l’annexion sous l’empire. Bien qu’aujourd’hui les Hollandais aient pris très volontiers leur parti de la séparation de la Belgique, on ne peut pas ranger le rôle assumé par la France dans la révolution belge parmi les causes qui auraient pu modifier les sentimens héréditaires. Enfin, tant que dura le second empire, toujours inquiets des intentions mystérieuses d’un pouvoir irresponsable en fait et dont les menées, sourdes ou avouées, troublaient continuellement la tranquillité du monde, les Hollandais s’endurcirent dans leur défiance de la puissance française. Les insignes maladresses de la politique impériale, qui se donna tous les torts apparens de la rupture en 1870, fournirent de magnifiques argumens à ceux qui nous représentaient comme un peuple sans principes, toujours prêt à déchaîner le fléau de la guerre sans motif sérieux. Si la Hollande fut active et généreuse dans l’organisation de ses ambulances volontaires, ce fut par humanité pure, nullement par sympathie prononcée pour l’une ou l’autre des parties engagées. Depuis notre désastre de Sedan, il est vrai, quand on vit que la Prusse, bien loin de s’arrêter comme elle aurait pu et dû le faire conformément à ses déclarations officielles, ne songeait qu’à pousser ses avantages jusqu’au bout ; quand on comprit clairement qu’elle voulait faire elle-même ce qu’elle avait si vivement reproché à la France, une guerre de conquête, un revirement visible s’opéra en notre faveur. Les partisans de l’Allemagne en furent même alarmés, et il y eut une brochure politique publiée tout exprès par l’un des plus distingués sous ce titre : Le bon Droit de l’Allemagne, même après Sedan. Elle ne fit guère de conversions ; mais de cette désillusion à de franches sympathies il y avait encore loin, et, il faut le dire, les sanglantes absurdités de la commune d’une part, les tendances réactionnaires et cléricales attribuées à la majorité de l’assemblée nationale de l’autre, n’ont pas été de nature à relever la France dans l’estime d’un peuple aussi libéral dans ses institutions qu’ami de l’ordre et du bon sens pratique.

Nous venons de parler des tendances cléricales que, pendant tout l’empire et sous la république actuelle, on a imputées à la France et au gouvernement français. N’est-il pas déplorable que, dans tout le nord de l’Europe, sans parler du midi, les hommes éclairés, fort alarmés depuis quelques années des progrès de la réaction ultramontaine, en soient réduits à se féliciter de l’attitude hardie prise par M. de Bismarck à l’encontre de ce qu’on appelle désormais avec lui « l’Internationale noire ? » Qui jamais leur eût prédit qu’ils auraient lieu de craindre, sur cette question spéciale, mais de laquelle dépend l’avenir de la société moderne, la reconstitution de la France comme grande puissance ? C’est pourtant là que nous en sommes, et qu’on veuille bien ne pas attribuer au parti-pris confessionnel cette méfiance de l’opinion libérale étrangère. Dans sa campagne anticléricale, M. de Bismarck a pour adversaires le piétisme protestant aussi bien que l’ultramontanisme catholique. En homme habile et qui s’entend à s’emparer des causes riches d’avenir, il a parfaitement vu qu’il y avait une place à prendre, aux applaudissements d’une foule d’hommes instruits en tout pays, à la tête de la société moderne contre ceux qui la maudissent et voudraient la détruire. Comme cette évolution nouvelle était conforme à son rôle d’organisateur de l’unité allemande, comme l’indifférence ou la timidité des autres hommes d’état lui faisait sur ce terrain la partie magnifique, il s’est hâté d’en profiter. Pas plus en Hollande qu’en Angleterre ou en Italie, cette direction imprimée à la politique allemande n’a pu faire de tort à l’Allemagne. Plus d’un parmi ceux qui exècrent les moyens mis en œuvre pour fonder la puissance nouvelle en est à se dire que du moins de ce côté elle tire l’Europe moderne d’un véritable souci.

Enfin l’on peut se demander à quoi il faut attribuer cette complaisance infinie pour l’Allemagne et tout ce qu’elle fait, si marquée chez quelques écrivains hollandais. Est-ce un effet de la communauté de sang germanique ? Il faut en tenir compte ; mais il doit y avoir une autre cause, car le sentiment exalté de cette communauté exclurait l’attachement à l’indépendance nationale, et, encore une fois, cet attachement est général. La cause immédiate et principale se révèle dans le fait que cet engouement germanique se rencontre presque uniquement chez des professeurs ou des publicistes érudits. C’est jusqu’à un certain point une tendance universitaire. Il faut y voir une conséquence de la supériorité scientifique de l’Allemagne moderne. C’est chez elle que les savans hollandais sont habitués depuis longtemps à renouveler leurs méthodes et à suivre le grand mouvement de la pensée du siècle. La philosophie, la critique religieuse, l’histoire érudite, les sciences naturelles s’approvisionnent presque exclusivement en Allemagne. C’est la faute de la France, qui s’est laissé ravir insensiblement un sceptre qu’elle avait longtemps si glorieusement porté. Ce commerce continuel avec l’esprit allemand ne pouvait manquer à la longue de façonner plus d’un esprit à l’allemande [1]. Chez nous, la familiarité avec la science d’outre-Rhin ne présente ordinairement que des avantages. Il y a trop de différences de tempérament intellectuel pour qu’une fusion complète s’opère. En Hollande, il y a certainement aussi une différence de constitution morale entre les deux nations ; toutefois elle est naturellement moins tranchée. Si donc il serait très faux de prétendre qu’il existe en Hollande un parti allemand, il est incontestable qu’on y peut noter une tendance germanisante, forte, non par le nombre, mais par le talent de ses représentans, et contribuant pour sa bonne part à cette mollesse relative de l’opinion dont nous avons indiqué les autres causes.


III

La vérité est que l’opinion publique en Hollande ne s’inquiète pas autant de la situation que nous pourrions le croire en France, où de sanglantes expériences nous ont appris ce qu’il faut penser de la modération et de l’équité germaniques. Reconnaissons du reste qu’il ne serait pas conforme à la dignité d’un petit peuple de s’agiter dans le vide et de provoquer par des démonstrations impuissantes le malheur même qu’il redoute. Il ne manque pas non plus en Hollande de bons esprits, éclairés par un patriotisme prévoyant, et qui, sans haine contre l’Allemagne, croient pourtant nécessaire d’avertir leurs compatriotes du danger qui les menace et de dissiper les illusions que, par habitude, par indolence ou parti-pris, ils pourraient se faire encore. Tous les hommes universitaires sont loin d’avoir épousé les prétentions allemandes. Un honorable professeur d’Utrecht, M. Vreede, connu par ses travaux sur l’histoire diplomatique, a courageusement dénoncé les périls que la politique conquérante de la Prusse faisait courir à l’Europe entière. Un autre professeur dans la même ville, M. Quack, jeune écrivain d’un véritable talent, a excité mainte fois l’ire des « cousins d’Allemagne » en perçant de sa plume acérée le ballon goutté de la vertu germanique, et en versant des flots d’ironie sur ces professeurs d’esthétique qui réclamaient à cor et à cris le bombardement sans miséricorde des plus beaux monumens de la civilisation moderne. Est-il donc possible de professer l’esthétique et d’être aussi vandale ? Mentionnons encore un respectable philanthrope, M. de Bosch Kemper, d’Amsterdam, qui, dès les premiers jours, soutint contre l’opinion générale que, si l’empereur Napoléon avait eu le tort insigne de déclarer la guerre, le roi Guillaume avait fait tout ce qu’il fallait pour lui en inspirer le désir. Le chef du parti orangiste, M. Groen van Prinsterer, n’est pas non plus de ceux qui admirent la politique prussienne en fermant les yeux sur la gravité de la position désormais faite à son pays ; cependant le plus curieux et peut-être le plus digne d’intérêt des avertissemens que la quiétude hollandaise ait reçus est venu d’Allemagne même, d’un écrivain, Hollandais il est vrai, mais vivant depuis plusieurs années au milieu des Allemands et ne pouvant se défendre d’une patriotique anxiété sur l’avenir que l’Allemagne nouvelle pourrait bien réserver à son pays natal [2].

L’auteur du livre dont nous allons parler est M. A. Pierson, ancien pasteur d’une église réformée en Hollande. Il y a quelques années qu’il se démit de ses fonctions ecclésiastiques ; ses opinions religieuses ne lui permettaient plus, semble-t-il, de continuer à les remplir consciencieusement. M. Pierson était fort goûté comme orateur en Hollande, et l’est toujours comme écrivain. En quittant son pays, il se retirait à Heidelberg, où bientôt il occupa, d’abord comme simple docent, puis comme professeur extraordinaire, une des chaires de l’université. Rien ne serait plus injuste, ayons soin de le dire, que de l’accuser d’avoir écrit son livre dans une pensée hostile au pays qu’il habite. Ce n’est ni l’Allemagne ni même l’unité allemande qui l’inquiète pour l’avenir de sa patrie, c’est la manière dont cette unité s’est faite et surtout l’énorme pouvoir confié aux mains d’une dynastie dont le passé est bien propre à inspirer les plus vives inquiétudes à toute nation pouvant passer pour être de bonne prise. Il revendique pour lui, non-Allemand domicilié dans le grand-duché de Bade, le droit de parler des affaires d’Allemagne avec la même liberté et la même sympathie qu’un Allemand de naissance, et en particulier de professer la même opinion que les nombreux Badois qui ne cachent pas leur aversion pour le régime imposé de Berlin à toute la nation allemande. Il ne peut pas et ne veut pas admettre que l’Allemand proprement dit, celui qui n’écoute que sa probité native, nourrisse des envies d’annexion violente contre un peuple inoffensif qui veut rester lui-même ; mais il se défie des convoitises prussiennes, de la facilité avec laquelle la Prusse, mise en appétit, pourrait donner le change à l’Allemagne sur le caractère moral de ses spoliations préméditées, et il s’effraie de voir que dans son pays, ou du moins dans certaines régions, règne un optimisme prussophile qui semble avoir oublié toute l’histoire antérieure de cette puissance essentiellement conquérante.

« On est en train chez nous, j’en ai peur, dit-il, d’idéaliser la Prusse. Des âmes pieuses attendent de sa suprématie l’avancement du règne de Dieu sur la terre. Des amis du peuple saluent, dans les victoires remportées par la Prusse sur l’Autriche et Napoléon, le triomphe de l’état moderne. Chacun peut s’améliorer ; mais, pour savoir jusqu’à quel point ces espérances sont fondées, il serait convenable d’examiner le passé de la Prusse, et de se demander ensuite : l’Europe est-elle actuellement délivrée de la politique révolutionnaire et napoléonienne ? ou bien cette politique subsiste-t-elle et a-t-elle seulement changé de nom ? . On n’usurpe pas le manteau des prophètes quand on prévoit le jour où notre existence nationale pourra être menacée par la Prusse. Déjà la cognée est mise à la racine d’autres arbres, à celle des parties allemandes de l’Autriche comme de la Suisse. La haine de la Prusse contre l’Angleterre grandit tous les jours. Est-il impossible que nous devenions le prix de la lutte qui ne peut manquer d’éclater tôt ou tard entre les deux puissances ? L’unité allemande n’a-t-elle pas toujours été associée à l’idée d’une Prusse puissante sur les mers ? Et où la Prusse trouvera-t-elle la puissance maritime ailleurs que dans notre patrie et dans nos colonies ? »

Il y a trois mois, un publiciste, M. Giraud, a raconté ici même l’histoire des origines et de l’accroissement continu de la maison de Hohenzollern [3]. M. Pierson a dressé un réquisitoire historique tout semblable contre cette dynastie foncièrement et âprement annexioniste, qui se compose de grands princes et d’hommes très médiocres, tantôt incrédules jusqu’au cynisme, tantôt orthodoxes jusqu’à l’intolérance, les uns téméraires, les autres méticuleux, mais qui reste identique à elle-même dans ses visées constantes, et aspire depuis longtemps à devenir la maison la plus puissante en Europe. C’est une dynastie peut-être plus remarquable encore par la prudence qui l’empêcha souvent de céder aux tentations les plus séduisantes que par l’audace qui lui permit de profiter des occasions inespérées qui s’offraient à elle. On peut porter à son actif deux périodes d’audace, celle de Frédéric II et celle du roi Guillaume. Après de longues intermittences de timidité, presque d’effacement, elle se retrouve prête à happer la proie qu’elle n’a cessé d’épier. Elle a toujours poursuivi systématiquement la domination sur l’Allemagne, et par elle sur l’Europe. Une des plus infernales ironies de l’histoire, c’est que la Prusse en 1870 a soulevé le peuple allemand tout entier contre « l’ennemi héréditaire, » c’est-à-dire contre la France, et que, s’il est une nation à laquelle la Prusse doive de la reconnaissance pour ce qu’elle a fait aux momens les plus critiques de son histoire, à l’exception de la guerre napoléonienne de 1805, cette nation sans contredit c’est la France. M. Pierson ne manque pas de le relever chemin faisant. Après avoir mis plus d’une fois à profit l’alliance française pour s’arrondir en Allemagne, la Prusse s’est servie de la rancune allemande, savamment attisée, Contre la France, pour s’agrandir encore aux dépens de celle-ci. Du reste M. Pierson ne croit pas que l’unité allemande, telle qu’elle s’est faite sous l’hégémonie ou plutôt sous la férule prussienne, soit encore une unité bien réelle. Il considère l’état de choses amené par les guerres de 1866 et de 1870, non comme la réunion de l’Allemagne en un seul corps national, mais comme la conquête à peine déguisée de l’Allemagne par la Prusse. En réalité, l’unité allemande, sincèrement et librement constituée, aurait cherché son point central entre le nord et le midi, non pas à Berlin, car l’Allemand du nord diffère autant que possible de l’Allemand du sud. Il est retiré, très économe, laborieux, sérieux, discipliné, mais le plus souvent étroit d’idées, hautain, cassant, raide de corps et d’esprit. L’Allemand du sud au contraire vit beaucoup plus au dehors, il est plus ouvert, plus généreux, plus facilement content de vivre. M. Pierson n’est donc nullement certain qu’une fusion réelle des esprits et des cœurs s’opérera sous le couvert de l’unité officielle à la prussienne, et il prévoit que l’alliance hybride, il est vrai, mais déjà visible, de la démagogie et de l’ultramontanisme suscitera de sérieux embarras aux directeurs de l’édifice construit à coups de sabre. Cependant, et c’est ainsi qu’il conclut, il ne faut pas se payer de vains rêves, l’Allemagne devenue réaliste ne reviendra pas à l’idéalisme poétique et philosophique qui faisait son plus puissant attrait, et il faut que l’avenir nous dise si la redoutable Allemagne d’aujourd’hui, avec ses armées et ses parlemens, aura pour l’histoire intérieure de notre race la même signification bienfaisante et profonde que l’Allemagne désarmée d’autrefois.

Tel est le jugement qu’un Hollandais clairvoyant porte sur l’Allemagne contemporaine, tout en continuant d’éprouver pour elle des sympathies qu’il est permis à un Français de ne pas ressentir au même degré qu’avant la guerre de 1870. Ce qui nous intéresse plus encore, c’est le parallèle qu’il trace entre cette Allemagne prussifiée et son propre pays sous le rapport du caractère national et des différences morales qui feraient d’un assujettissement quelconque à l’Allemagne un régime insupportable pour la Hollande.

Le publiciste hollandais relève d’abord la différence de tempérament populaire que crée entre deux nations le sentiment d’un passé glorieux, remontant déjà loin, et celui d’une élévation récente encore à l’état de puissance réellement indépendante. Il ne faut pas reculer au-delà de Guillaume III pour rencontrer l’époque où le marquis de Brandebourg se tenait pour très honoré de s’asseoir à la table d’un stathouder de Hollande. Qu’était-ce que la Prusse aux jours où la république des Provinces-Unies luttait d’influence et de richesses avec la France et l’Angleterre ? Les deux nations ont passé par deux écoles bien différentes. Les grandes guerres de la Hollande, soit contre l’Espagne, soit contre la France, ont eu pour mobile la noble ambition de conquérir ou de défendre l’indépendance nationale, et non, comme les campagnes de la Prusse, le désir de s’enrichir avec les dépouilles d’autrui. Il en est résulté chez le peuple hollandais un sentiment extrêmement vif de la liberté, du droit populaire, de l’individualisme, sentiment qui tranche singulièrement avec cette vertu prussienne qui consiste surtout à se courber et à obéir. La bureaucratie prussienne, par exemple, si on la transportait eu Hollande avec le servilisme de ses habitudes et l’arrogance de ses prétentions, ne tarderait pas à être intolérable.

La Hollande est riche depuis longtemps, et, sans faire plus de cas qu’il ne convient de cette supériorité, il ne faut pas méconnaître qu’une longue possession de la richesse a creusé un abîme entre les habitudes cossues, étoffées, du peuple hollandais et la vie gênée, maigre à tous égards, du peuple allemand. Pauvreté n’est pas vice, mais richesse non plus, et surtout, quand il s’agit de deux peuples, on peut être certain d’avance que leurs qualités et leurs défauts se ressentiront fortement de l’inégalité de leur fortune. Par exemple, l’esprit hollandais, rendu plus souple par son éducation historique et sociale, s’ouvre bien plus facilement que l’esprit allemand aux opinions et aux idées d’origine étrangère. Le Hollandais possède les qualités germaniques de sérieux dans la vie et de profondeur dans la pensée, mais il sait apprécier, il aime le brillant des peuples latins. L’esprit français trouve en lui un admirateur très sympathique. L’écrivain hollandais, comme le français, tâche d’écrire d’une manière agréable. Il ne se modèle pas sur ces gros livres allemands, très savans sans doute, mais qui font payer si cher à leurs lecteurs le profit qu’ils en peuvent tirer. Que de fois on lit les Allemands avec un sentiment comparable à celui du voyageur qui se résigne à la poussière du chemin et à la grosse chaleur du jour dans l’espoir d’arriver enfin à quelque chose qui le récompensera de toutes ses peines ! Les savans allemands qui ont du style sont rares ; bien peu songent à lutter avec la langue, à la dompter, à l’assouplir, et il y a plus d’artistes de la plume dans la petite Hollande que dans la grande Allemagne.

Cette remarque trouve son explication dans un fait d’ordre plus général. La personnalité, le type individuel est plus fortement marqué en Hollande qu’en Allemagne. Bien peu de savans allemands gagnent à être connus personnellement ; le livre et l’écrivain en Allemagne se confondent. Le savant allemand, inépuisable tant qu’on lui parle de sa science spéciale, est muet sur tout le reste. Si vous le suivez sur son terrain de prédilection, ne vous avisez pas de le contredire : vous êtes par cela même à ses yeux un ignorant, si ce n’est un homme immoral. La causerie, la discussion, ne lui vont pas. Il ne comprend rien au trait sardonique lancé sans intention méchante, qu’il faut recevoir de bonne humeur. A vos flèches légères il répondra par des bombes. C’est pourtant par ce genre de polémique, où la courtoisie n’exclut pas la vivacité, que se révèle le mieux la personnalité. Le savant allemand n’est point dépourvu de tout attrait ; sa simplicité, sa naïveté, le sérieux parfait avec lequel il voue toute la poésie de son âme, tout l’idéal de sa vie, à l’étude de quelques questions abstraites, sa susceptibilité ombrageuse, son dévoûment à la science spéciale dont il se fait une maîtresse adorée, tout cela commande autre chose que le dédain, tout cela même a droit au respect ; mais ce sont là des traits généraux dont aucun ne caractérise un individu, une véritable personne.

Qu’on ne s’y trompe pas : c’est le même effacement du caractère individuel qui fait que l’Allemand se courbe si aisément devant son supérieur, tandis que le Hollandais est républicain-né. S’il est fort attaché à la famille d’Orange, c’est bien plus parce qu’elle est famille d’Orange que parce qu’elle est famille royale. C’est le maintien persévérant du bon droit de la nationalité néerlandaise qui fait le prestige de la dynastie, et on ne crie pas ordinairement en Hollande : Vive le roi ! on crie : Oranje boven ! Orange à notre tête ! parce que cela veut dire indépendance et sécurité, quel que soit le titre conféré. Cet individualisme prononcé engendre peut-être les défauts particuliers que les étrangers reprochent aux Hollandais, une certaine raideur, peu de liant, une grande froideur. L’enthousiasme est rare en Hollande, sauf quand il s’agit de quelques questions où les Hollandais se sentent unanimes. Sur les autres points, chacun a son idée, se dit que son voisin a le droit absolu d’en avoir une autre, et il est peu de pays où il soit aussi difficile de former une nombreuse école, d’organiser un grand parti, de créer un courant général d’opinion qu’on puisse diriger, modérer ou précipiter à volonté. Lorsqu’on suit de près le jeu des partis politiques en Hollande, on est frappé de la vérité de cette observation. Combien de fois M. Thorebecke, l’éminent homme d’état qui depuis 1848 a le plus souvent présidé le conseil des ministres, a-t-il vu sa majorité se scinder, se dissoudre, l’abandonner dans les momens critiques ! Que de déceptions M. Groen et les chefs du vieux parti orangiste se sont vu infliger toutes les fois qu’ils ont essayé de grouper et de concentrer les forces réactionnaires ! La politique et la littérature de ce petit pays sont comme sa grande école de peinture. Elles comprennent les excentricités d’un Jean Steen aussi bien que le sérieux imposant d’un Rembrandt. C’est pour la même raison qu’aucun pays sur le continent ne compte autant de sectes religieuses habituées depuis longtemps à vivre côte à côte. « On nous a dit souvent que nous étions les Chinois de l’Europe, s’écrie M » Pierson ; eh bien ! oui, nous sommes les Chinois de l’Europe, nous ne ressemblons qu’à nous-mêmes, il y a une muraille autour de notre nationalité, et l’aimable légion des gouvernantes anglaises et suisses, notre connaissance des langues étrangères, nos voyages, notre prédilection même pour ce qui est étranger, rien encore n’a pu détacher une pierre de cette muraille… Quand les étrangers viennent chez nous, ils nous entendent parler dans leur langue respective, ils retrouvent une partie de leur esprit et de leur vie spirituelle, l’Anglais son méthodisme, l’Allemand sa science, le Français sa littérature, l’Italien son Dante, et tous de s’écrier : « C’est surprenant, mais dans cette Chine il me semble que je suis encore chez moi. »

Il y a incontestablement beaucoup de vérité dans ce tableau qu’un Hollandais trace de son pays, lors même que çà et là on serait tenté de lui faire quelques objections. Qu’il nous soit permis d’ajouter un trait auquel l’ingénieux écrivain ne paraît pas avoir songé. Quand, bien avant les derniers événemens, nous cherchions à nous expliquer cette espèce de discordance qui existe entre deux populations si voisines par le sang et par la langue, nous arrivions en dernière analyse à cette antithèse : l’Allemand, pris en général, est ou bien idéaliste au suprême degré, ou bien il est d’un réalisme grossier, parfois même il est en même temps l’un et l’autre. Le Hollandais serait plutôt positif, c’est-à-dire que, sans abjurer l’idéal, il aime avant tout la réalité pratique. Cette réalité, à son tour, si on veut qu’elle lui plaise, doit être relevée par un certain attrait moral. Il y a donc antagonisme fréquent de goûts et de tendances entre l’Allemand et lui. Tantôt l’idéalisme quintessencié de son voisin le met en défiance ou l’ennuie, tantôt son excès de prosaïsme, son mépris des convenances, l’effronterie de son égoïsme, lui répugnent. Il est à chaque instant ou trop au-dessous ou trop au-dessus de l’Allemand pour s’imaginer qu’il ne fait qu’un avec lui.

A quelque point de vue qu’on se place, il faut donc avertir de l’erreur profonde où ils tombent ceux qui inclineraient à fonder sur l’affinité matérielle de la race un argument en faveur d’une fusion de la Hollande dans l’Allemagne et surtout dans l’Allemagne prussienne. Il y a entre les deux peuples cette incompatibilité d’humeur qui n’empêche nullement des relations amicales de s’établir et de durer entre deux voisins, mais à la condition que chacun d’eux reste chez lui. La cohabitation serait un supplice pour tous les deux, surtout pour le plus faible. Si l’annexion de la Hollande devait un jour se réaliser, ce serait un triomphe nouveau de la force brutale, et nous aurions à enregistrer un meurtre national de plus dans les annales de l’Europe moderne.

IV

Ceux qui croient le moins aux dangers que court désormais l’indépendance nationale de la Hollande sont les Allemands honnêtes, qui ne veulent pas admettre que la Prusse puisse commettre un acte aussi évidemment injuste, — sauf à trouver admirable le prétexte qu’il lui plaira de mettre en avant pour se justifier, quand elle en éprouvera le besoin, — et ces Hollandais dont M. Pierson a cru nécessaire de troubler la placidité un peu myope. Partout ailleurs en Europe on sent que la position de cet intéressant petit pays est devenue critique. Il est vrai que jusqu’à un certain point la Prusse aurait le droit de protester contre des soupçons qu’aucun fait palpable jusqu’à présent n’autorise. Si de plus on fait entrer en ligne de compte que la politique commerciale très libérale du gouvernement hollandais n’apporte aucune entrave sérieuse au trafic international, on devra éliminer des chances de conflit l’un des plus actifs stimulans qui puissent pousser un peuple à faire bon marché de l’indépendance d’un voisin plus faible. Enfin il faut reconnaître à la politique de la Prusse, comme à la tactique de ses généraux, le mérite de tenter bien rarement des entreprises que la prudence conseillerait d’ajourner. Serait-il prudent à elle de compromettre la consolidation de l’unité germanique en brusquant son extension sur un territoire habité par une population récalcitrante, et à laquelle l’Europe entière, bien qu’affaiblie, porterait de vives sympathies ?

Ces considérations seraient de nature à confirmer les optimistes dans leur sécurité ; mais est-il possible de négliger le revers des médailles ? La Prusse a-t-elle le droit qu’on la croie sur parole quand elle proteste de l’innocence de ses intentions ? Assurément ce n’est pas en France que nous nous sentirions très rassurés par les certificats de probité politique dont la Prusse se gratifierait elle-même. D’autre part, quelque libéral que soit un régime commercial établi entre deux pays indépendans, rien n’équivaut pourtant à l’unité de législation, de douanes, de monnaie, de mesures, et il faut s’attendre à ce que plus d’une voix s’élèvera en Allemagne pour démontrer les avantages que la Hollande retirerait de son entrée dans le Zollverein. La Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, ne s’en sont-ils pas trouvés à merveille ? Enfin, s’il y a des Allemands qui ne songent pas à l’annexion de la Hollande, il en est beaucoup d’autres qui y pensent très sérieusement, et qui s’abandonnent d’autant plus volontiers à cette espérance qu’ils ignorent la profonde répugnance qu’elle inspirerait aux Hollandais eux-mêmes. Si la prudence pouvait conseiller à la Prusse de borner ses ambitions, est-il certain qu’elle ne se croira pas forcée de faire taire les oppositions grandissantes à l’intérieur de l’Allemagne par quelque nouvelle entreprise à l’extérieur ? C’est ainsi que plus d’une puissance conquérante a calculé dans ses momens d’embarras. Le négociant qui voit péricliter les affaires qu’il a lancées gagne souvent du temps et des chances en en créant de nouvelles [4].

La conduite des hommes d’état en Hollande a été jusqu’à présent ce qu’elle devait être. Après avoir pendant la guerre poussé jusqu’au scrupule le respect des lois de la neutralité, ils ont évité de donner à la puissance victorieuse le moindre prétexte d’ingérence ou de mécontentement avouable ; mais il est évident qu’ils ne se dissimulent pas les périls qui menacent dans l’avenir, sinon dans le présent, l’indépendance de leur pays. La réorganisation de l’armée, la réforme des lois de recrutement, l’amélioration des armes, sont à l’ordre du jour. Récemment encore le ministre de la guerre venait demander à la chambre la somme, énorme pour le pays, de 34 millions de florins (environ 72 millions de francs) pour le mettre en état de défense. Lorsqu’on se demande quelle est la puissance contre laquelle on croit nécessaire de prendre de telles précautions, la réponse n’est guère douteuse. Il en est en Hollande comme en Angleterre, où, depuis que le régime impérial français, longtemps si redouté, est à terre, on a découvert la nécessité de tripler le nombre des soldats et de s’armer jusqu’aux dents. C’est ainsi que la paix dictée à la France par la Prusse condamne l’Europe à un militarisme hors de toute proportion avec tout ce que nous avons conçu jusqu’à présent. Où est le temps où la France portait ombrage à l’Europe entière parce qu’elle avait toujours de 3 à 400,000 soldats prêts à se jeter n’importe où ? Quatre cent mille hommes, qu’est-ce que cela ?

Les efforts des Hollandais prévoyans rencontrent des difficultés de plus d’un genre. Le peuple néerlandais, essentiellement commerçant, n’a jamais eu des goûts militaires. Il calcule avec effroi les sommes improductives qu’engloutit chaque année le budget de l’armée, et il est peu de pays où les théories du désarmement général aient fait autant de progrès dans les dernières années. C’est au point que tout récemment encore, dans un cercle politique d’Amsterdam, on a pu présenter avec un demi-succès la proposition de supprimer, ou peu s’en faut, le budget de la guerre. La Hollande, disaient les promoteurs du projet, est forte de son bon droit, de sa force morale, et, si cette égide ne suffisait pas à la protéger, elle est trop faible pour se défendre avec chance de succès.

Le raisonnement est spécieux, mais il n’est que cela, et le bon sens du pays en a fait immédiatement justice. Il est vrai qu’en face de la multitude d’hommes armés dont l’Allemagne pourrait inonder la Hollande, le peuple hollandais, même levé en masse, ne pourrait mettre en ligne qu’une armée relativement peu nombreuse. Il aurait bien de la peine à réaliser un chiffre supérieur à 150,000 combattans. On doit même ajouter que, si la guerre devait durer longtemps sans l’intervention de l’Europe, la Hollande succomberait infailliblement. Une guerre de quatre-vingts ans ne serait plus possible aujourd’hui, comme elle le fut jadis contre l’Espagne ; mais il faut maintenant faire entrer en ligne de compte l’acharnement avec lequel le peuple se défendrait. Les quelques voix qui s’élèveraient pour conseiller une soumission honteuse seraient noyées dans la réprobation générale. Des jugemens très divers sont portés sur le roi de Hollande, Guillaume III ; mais de l’aveu de tous c’est un soldat énergique, portant haut la conscience de ce qu’en pareil cas il devrait au glorieux nom de sa race. Personnellement très courageux, il se ferait hacher à la tête de son armée plutôt que de devenir l’homme-lige d’un empereur allemand quelconque. L’appel qu’il adresserait à son peuple au nom du pays en danger électriserait les masses, qui ne lui refuseraient rien ni en hommes ni en argent. En second lieu, des militaires très compétens, le premier Napoléon entre autres, ont toujours eu la plus haute idée de la force de résistance que la Hollande, bien décidée à se défendre, est en état d’opposer à ses envahisseurs. Le pays est plat, mais tellement sillonné de fleuves, de canaux, de fossés pleins d’eau, que les grandes manœuvres sont à peu près impossibles sur la partie la plus importante du territoire. L’artillerie, par exemple, ne peut circuler que sur les chaussées empierrées qui coupent les interminables prairies néerlandaises. Partout ailleurs elle s’enfoncerait dans un sol spongieux qu’il faut continuellement relever pour qu’il ne s’affaisse pas au niveau des eaux dormantes. Il existe un plan très ingénieux, fondé sur la configuration particulière du sol, qui permettrait en cas de besoin d’inonder toute une large bande de terrain, partant du Zuiderzée, contournant Utrecht, allant rejoindre la Mer du Nord, et qui ferait de la Hollande proprement dite une île-forteresse qu’on ne pourrait bloquer, à moins de disposer de forces maritimes très considérables. Derrière cette ceinture aquatique, s’appuyant sur des forts espacés au milieu des eaux, les défenseurs du pays pourraient défier longtemps les coups du plus puissant ennemi. Le grand inconvénient de ce plan est toutefois que les provinces situées au-delà de cette ligne de défense devraient être abandonnées à l’envahisseur, et l’imagination s’épouvante à la pensée des ruines indescriptibles qui viendraient accabler un pays devenu prospère à force de patience et de travail. C’est même la perspective de ces désastres qui pourrait ébranler plus d’un courage et rendre quelque autorité aux voix qui conseilleraient la soumission.

Cependant, si nous avions des conseils à donner au peuple hollandais, nous serions de ceux qui l’exhorteraient à se défendre jusqu’au bout, d’abord parce qu’à la guerre les prévisions les plus rationnelles peuvent être démenties par les événemens les moins probables, et qu’on voit même les bons joueurs perdre parfois avec les meilleures cartes, — ensuite parce que la défaite est plus honorable que la soumission lâche, et que pour les peuples, encore plus que pour les rois, on ne peut jamais dire que tout soit perdu quand l’honneur est sauf, puis encore parce qu’une résistance courageuse leur vaudrait les sympathies de toute l’Europe, qui, malgré son désarroi, comprendrait qu’il est des ambitions intolérables contre lesquelles il faut à tout prix que tous s’unissent ; enfin parce que l’avenir est à Dieu, que les grands empires fondés par la violence finissent de même, et que le meilleur titre pour un peuple revendiquant son indépendance dans les momens de réorganisation européenne, c’est de pouvoir rappeler qu’il a fait tout ce qu’il pouvait pour la défendre. Nous serions bien surpris si, en tenant ce langage, nous ne rencontrions pas l’assentiment de l’immense majorité des Hollandais.

Au reste, nous ne pouvons nous empêcher de faire des vœux pour que les faits viennent donner tort à nos appréhensions. Sommes-nous donc condamnés sans rémission à voir la guerre ensanglanter toute la fin de ce siècle, comme elle en a désolé les premières années ? Les gouvernemens militaires pourront-ils toujours fermer l’oreille à la grande voix de la civilisation, qui réclame avec une énergie croissante qu’on en finisse avec la conquête et les horribles moyens qui la procurent ? Le sentiment que dans la confédération européenne tous les peuples, petits et grands, qui ont une conscience nationale, un esprit, une valeur propre, ont droit par cela même à l’indépendance, ce sentiment ne prévaudra-t-il pas un jour sur les théories matérialistes qui érigent le sang, la race, l’idiome, en facteurs exclusifs des nationalités, et laissent de côté la sympathie morale, la communauté des épreuves et des gloires ? Si donc nous disons aux Hollandais : Veillez, tenez votre poudre sèche, nous voulons ajouter : Espérons encore que vous n’aurez pas besoin de vous en servir.


  1. Croirait-on, par exemple, qu’au beau milieu de la guerre un professeur hollandais s’avisa d’appliquer à nos malheurs la théorie darwiniste sur l’élimination fatale des races inférieures par les supérieures !
  2. Herinneringen uit Pruisen’s geschiedenis (Souvenirs tirés de l’histoire de Prusse), Arnhem, 1872.
  3. Voyez la Revue du 15 janvier 1872.
  4. Nous omettons à dessein les complications qui ne pourront un jour ou l’autre manquer d’éclater à propos du Luxembourg. On ne sait pas assez à l’étranger que, si le roi de Hollande est aussi grand-duc de Luxembourg, il n’y a rien de commun entre ce pays et la Hollande, dont il est séparé par l’Allemagne et la Belgique. Législation ! ministère, parlement, tout diffère. La Hollande ne pourrait être impliquée dans les affaires du grand-duché que comme cosignataire du traité qui en garantit la neutralité,