La Hongrie

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La Hongrie
Revue des Deux MondesPériode Initiale, tome 17 (pp. 769-801).


LA HONGRIE




Un service régulier de pyroscaphes est établi entre Vienne et Constantinople ; j’en profitai pour me rendre de Vienne dans cette capitale. Le bateau ne part pas de la ville même, il faut l’aller chercher à l’extrémité du Prater ; mais doit-on se plaindre d’être obligé de parcourir une fois encore les magnifiques allées, les pelouses et les taillis ombreux de cette île délicieuse ? La plupart des voyageurs, cependant, peu touchés des charmes d’une promenade matinale, avaient passé la nuit à bord. Aussi, lors de mon arrivée, les cabines offraient-elles un curieux spectacle. Ici, c’était un Turc rêvant à Stamboul et aux houris célestes, en face d’un bol de mauvais café ; là, un groupe tumultueux d’officiers autrichiens ; plus loin, un noble Hongrois frisant ses moustaches, et à ses pieds, roulé dans une couverture, un petit être sale, laid et crépu, que je n’osai d’abord prendre pour un enfant. Au coup de canon, signal de notre départ, je ne pus méconnaître la progéniture du fils d’Arpad ; réveillé en sursaut, le petit drôle, sans craindre de nous montrer ses vêtemens en guenilles, courut, en faisant sonner ses éperons, voir tirer la seconde pièce.

De Vienne à Presbourg, la route serait insignifiante sans les souvenirs qu’elle rappelle ; mais les villages de la rive, les plaines de la Hongrie et les îles du Danube ont chèrement acheté le droit de porter des noms historiques. C’est à Semmering que Soliman, en 1529, déploya l’étendard du prophète ; c’est de l’île de Lobau que l’armée française s’élança pour effacer le revers d’Essling par la victoire de Wagram ; c’est à Schvächacz que Léopold, en 1683, reçut Jean Sobieski. L’empereur, superbe mannequin de parade, s’entendait assez mal à défendre ses états ; jamais, en revanche, il ne fut égalé dans l’importante science de l’étiquette et du blason. L’épée de général était lourde pour sa main, mais il connaissait le cérémonial à merveille : une entrevue avec le vainqueur des Turcs mettait donc Léopold dans un grand embarras. Il demanda conseil au duc de Lorraine : « Comment recevoir Sobieski ? -Eh mais ! les bras ouverts, répondit le prince. -Quoi ! sans plus de façon ! je suis l’empereur, et Jean n’est qu’un roi électif ; l’oubliez-vous ? » Pendant ce grave pourparler, le Polonais arriva, et Léopold daigna donner une froide accolade au héros qui l’avait sauvé.

Presbourg n’est pas la ville influente du royaume. Quoiqu’elle soit toujours le siège de la diète, les Hongrois ne la regardent point comme leur capitale, ils la trouvent trop rapprochée de Vienne. Pesth est à la fois le cœur et la tête de la nation. Le bateau s’arrête à peine une heure à Presbourg ; j’eus le temps de visiter la landhaus, le palais des états. La salle où se réunissent les représentans de la nation est de la plus grande simplicité. Elle ne ressemble en rien aux lieux des séances de nos chambres ; elle n’a ni tribune, ni gradins, ni tentures de soie. Une longue table, recouverte d’un modeste tapis vert, tient lieu de l’espèce d’estrade où, chez nous, prennent place le président et les secrétaires. Le palatin, qui est de droit président de l’assemblée, s’assied à l’une des extrémités de cette table ; les grands dignitaires siègent à sa droite et à sa gauche ; les évêques catholiques et ceux du rit grec non uni viennent ensuite ; derrière eux sont les fauteuils réservés aux magnats. Les membres parlent et votent de leurs places.

Le Danube, aussitôt après avoir laissé Presbourg, roule dans une plaine immense, et l’on peut déjà prendre une idée de la Hongrie. Le regard, des deux côtés du fleuve, se perd dans de vastes et fertiles prairies, sueurs des pampas de l’Amérique du sud. Quelques collines, ou plutôt quelques plis de terrain chargés de vignes excellentes, des troupeaux de bœufs blancs gardés par des pâtres dignes du sévère pinceau de Murillo, interrompent seuls la monotonie du spectacle. Les villages vraiment hongrois sont rares sur la rive. De loin en loin, on rencontre des amas de cabanes petites, basses, mal fermées, plus mal couvertes encore d’un chaume à demi pourri, et toutes d’un aspect si misérable, que, n’étaient les emblèmes de la religion chrétienne, dont les consolations ne manquent jamais à la souffrance, on se demanderait si des hommes habitent ces tanières.

A partir de Gran, le pays prend une physionomie sévère. Les Alpes noriques et les Carpathes poussent leurs dernières ramifications jusqu’au Danube et l’enferment entre des murailles de verdure. A sept heures, nous étions en face de l’île Sainte-Marguerite ; d’un côté, nous apercevions Bude, l’ancienne ville turque, aussi fièrement assise sur sa montagne qu’un pacha sur son divan, de l’autre le superbe quai de Pesth.

Bude et Pesth sont rivales : la première a le passé, la seconde a l’avenir. Un pont de bateaux, long de douze cents pieds, réunit les deux villes ; mais, comme il ne pourrait pas résister à la violence des eaux, on le supprime pendant l’hiver. C’est un grave inconvénient. Aussi, à la dernière diète, le comte Istvan Széchényi proposa-t-il d’établir un pont de pierre et de soumettre les nobles comme les paysans à un droit de péage pour subvenir aux frais de construction. Ce moyen, qui, chez nous, paraîtrait si simple, devait heurter vivement les idées de l’aristocratie hongroise ; c’était pour la première fois porter atteinte à un de ses privilèges, qui consiste à ne point payer d’impôts. Elle comprit parfaitement qu’il s’agissait assez peu du pont de Pesth, et que l’audacieuse proposition de Széchényi était grosse d’une révolution. Elle voulut résister. La seconde table, c’est-à-dire la chambre élective, fidèle au principe populaire de sa puissance, adopta le projet du comte avec joie. La cour de Vienne, intéressée à détruire les restes d’indépendance et de fierté seigneuriales qui subsistent encore chez la noblesse hongroise, eut l’adresse de faire aussi triompher le projet à la première table. Il est assez étrange que l’alliance du parti libéral avec M. de Metternich ait remporté cette victoire de la raison sur l’entêtement, du droit sur l’abus.

Deux ans se sont écoulés depuis la clôture de la diète. Le but du comte de Széchényi était si bien de faire consacrer un principe, que, ce but atteint, on ne s’est pas encore occupé de commencer les travaux. Une compagnie s’en rendra-t-elle adjudicataire, ou l’état lui-même les entreprendra-t-il ? Le comté de Pesth supportera-t-il seul les frais d’établissement, et la perception du droit de péage ne sera-t-elle qu’une sorte d’octroi communal ? Telles sont les questions laissées indécises et qu’il faudra résoudre à la prochaine assemblée. Quoi qu’il en soit, le péage qui existait autrefois sur le pont de bateaux n’est encore acquitté que par les pauvres et les paysans. Tout homme bien vêtu est présumé noble.

Bude se compose de trois parties distinctes. Le quartier adossé contre le Bloksberg, montagne qui joue un grand rôle dans les traitions merveilleuses du pays, est une véritable ville du moyen-âge. Les rues de ce quartier sont étroites, sales et à peine pavées ; les maisons basses, toutes à pignons sur le devant et la plupart construites et couvertes en bois. De nombreuses flaques d’eau jaunâtre, des immondices et des amas de fumier où des troupeaux de porcs trouvent leur nourriture, obstruent la voie publique et infectent l’air. Rien n’est plus pittoresque cependant que l’effet de ce cloaque vu de la rive gauche du fleuve.

Le château du palatin couronne bien le mamelon qui, placé au centre de la ville, la domine de tous côtés. Une ceinture de murailles en mauvais état règne autour de la montagne ; elle renferme d’assez beaux palais, qui s’élèvent tous dans une position ravissante ; on y voit aussi la vieille cathédrale, qui, jadis transformée en écurie par les Turcs, porte encore sur ses autels les marques de la profanation, ainsi que des casernes et d’autres édifices publics. C’est dans la cathédrale, et loin des yeux des profanes, que l’on conserve la couronne envoyée à saint Étienne par le pape Silvestre. Le peuple a pour cet emblème royal un respect voisin de la superstition. Le monarque qui, à son avènement, ne l’a point reçu des mains du primat, n’est pas considéré comme légitime. Joseph II avait fait transporter à Vienne la précieuse couronne. Ce fut un deuil public. Les réformes essayées par l’empereur échouèrent toutes auprès de ceux même qui auraient dû les soutenir. En outre, il avait eu l’imprudence d’entamer les privilèges du clergé ; l’archevêque de Gran se mit ouvertement à la tête d’un parti qui aurait pu tenter de rompre l’union de la Hongrie et de l’Autriche, si Joseph ne fût pas mort. Léopold II, son successeur, pour calmer cette dangereuse irritation, rendit la couronne au chapitre de Bude. Partout où elle passa, il y eut des prières et des réjouissances ; elle était déposée sur les autels à côté du Saint-Sacrement, et gardée la nuit par des chevaliers armés. Le peuple parcourait les rues en criant : Hongrie et liberté ! et, comme preuve de son respect pour la liberté d’autrui, il brisait les vitres des citoyens qui n’avaient pas poussé le patriotisme jusqu’à illuminer leurs maisons. Depuis Léopold, la coutume de ceindre la couronne de saint Étienne s’est conservée chez les empereurs d’Autriche. La cérémonie se fait en plein air, au milieu des magnats et du peuple. Fidèle observateur de ces formes antiques dédaignées par Joseph II, le monarque doit gravir au galop un tertre artificiel d’où il domine l’assemblée, tirer son sabre et en frapper l’air à l’est et à l’ouest, au nord et au midi.

Une abondante source d’eau sulfureuse sort du Schlossberg et alimente l’établissement thermal de Kaiserbad. Les Romains et les Turcs n’avaient point négligé cette richesse naturelle. Une belle piscine, si solidement construite qu’on n’a pas encore eu besoin de la réparer, est un reste des travaux de ces derniers conquérans. C’est dans ce seul bassin qu’hommes et femmes du peuple viennent se baigner aux mêmes heures, sans se soucier beaucoup des lois de la décence. Comme en sortant d’une pareille étuve les malades ont besoin, de repos et qu’un lit serait pour eux un véritable luxe, ils se couchent sur les bords même de la piscine sans prendre la peine de se couvrir d’un vêtement. La fontaine, placée au milieu d’une jolie cour dont les arcades, les galeries et les balcons sont de style oriental, est sans cesse entourée d’une foule de buveurs de toutes les classes.

La vieille ville (Alt-Bude), séparée des deux autres quartiers, et par sa position, et par son organisation communale, s’étend assez loin sur la rive droite du Danube. C’est là que les Huns firent une halte au milieu de leurs brutales conquêtes, et que leur roi posa son trône de fer. L’inondation du 15 mars 1838 a exercé dans ce quartier de terribles ravages. Des rues entières n’offrent plus que des monceaux de ruines. Pesth, par la beauté de son quai qui rappelle un peu celui de Bordeaux, par la largeur de ses rues percées à angles droits, le nombre de ses places et ses brillans magasins, semble être à cent lieues de Bude. Du 13 au 18 mars, mais le 15 surtout, le Danube avait envahi la ville ; les rues et les places étaient devenues des torrens et des lacs de douze pieds de profondeur. J’étais à Pesth deux mois à peine après l’affreux désastre, et déjà cette ville avait retrouvé une partie de son activité. Le quai et la ville proprement dite ont peu souffert, mais les deux quartiers de Josephstadt et de Franzstadt, bâtis, à ce que l’on prétend, dans l’ancien lit du Danube, ont été complètement renversés. Au mois de mai dernier, deux mille maisons, sur les cinq mille que contenait Pesth, étaient à terre ou tellement ébranlées, qu’il fallait les reconstruire de fond en comble. Les amplifications de rhétorique me plaisent peu, je ne gémirai point sur des décombres ; il y a quelquefois du bien dans le mal, et quoiqu’il me soit dur d’écrire ces mots lorsque mille familles portent encore le deuil de leurs membres, l’inondation a été pour Pesth presque autant une leçon qu’un malheur. Les quartiers de Joseph et de François n’avaient pas été bien construits ; les bâtimens étaient en briques mal cuites qui, bientôt changées en boue, n’ont pu résister à l’action de l’eau. De généreuses souscriptions, montant à plusieurs millions, ont été ouvertes dans tout l’empire ; elles répareront presque intégralement les pertes pécuniaires. Une commission, dirigée par l’archiduc palatin, s’occupe activement d’effacer les effets du ravage ; et pour prévenir le gaspillage de l’argent destiné aux secours, il est remis, non pas aux victimes, mais à des ouvriers qui, sur les ruines des chétives maisons des faubourgs, en élèvent de plus solides et de plus commodes. Aujourd’hui, nul ne peut bâtir sans soumettre d’abord ses plans à la commission, qui les approuve ou les corrige et fait examiner les matériaux par des experts.

Pesth, malgré son importance actuelle, est une de ces villes qu’il faut juger plutôt encore par ce qu’elle sera que par ce qu’elle est ; elle prend un accroissement rapide auquel la navigation si active du Danube ne peut que donner une forte impulsion. C’est ici le lieu de dire quelques mots de cette magnifique entreprise qui, bien incomplète encore, est pourtant si digne d’être encouragée. Elle a été traitée trop sévèrement par des voyageurs étonnés de ne pas rencontrer sur les bateaux de Semlin et de Giurgevo le comfortable que l’on est en droit d’exiger sur ceux qui font le trajet de Paris au Hâvre.

Le Danube, ce fleuve magnifique qui, dans un cours de sept cents lieues, arrose la Bavière, l’Autriche, la Hongrie et les Principautés, ce fleuve qui, en cas de guerre maritime, pourrait servir de communication entre l’Europe et l’Asie, semblait, pour ainsi dire, protégé par les monstres fabuleux dont l’avait peuplé l’imagination des anciens poètes. Quelques barques, espèces de pirogues creusées dans des troncs d’arbres, se hasardaient seules à en côtoyer les rives ; mais toutes s’arrêtaient à cette ligne de rochers si pittoresquement désignée dans le pays sous le nom de Porte de fer. La navigation était coupée en deux ; elle n’avait quelque activité que dans la portion méridionale du Danube, mais personne ne songeait à tirer un parti convenable du plus grand cours d’eau de l’Europe. César, Charlemagne et Napoléon conçurent, sans pouvoir l’exécuter, le vaste projet de joindre le Rhin au Danube, l’Océan à la mer Noire. César voulait ouvrir un canal de Constance à Ulm ; Charlemagne eut la pensée d’effectuer la jonction des deux grands fleuves par le Mein ; Napoléon fit commencer les travaux d’un canal qui d’Anvers aurait abouti à Cologne, et de Cologne à Neubourg sur le Danube. Les évènemens de 1814 empêchérent la réalisation de cette grande idée. Des Français, parmi lesquels il faut citer le général Pajol, chassés de la patrie pour laquelle ils avaient combattu vingt ans, voulurent tourner vers l’industrie l’activité qu’ils ne pouvaient plus déployer dans la guerre : ils songèrent à la navigation du Danube ; mais le gouvernement autrichien, par ses défiances, ajouta de nouveaux obstacles à ceux que les proscrits rencontraient déjà sur la terre d’exil, et ils durent renoncer à l’espoir de les vaincre.

L’honneur du succès était réservé à un Hongrois, le comte Istvan Széchényi, libéral ardent, mais éclairé. Fortement convaincu, après avoir visité la France et l’Angleterre, de l’influence civilisatrice du commerce, le comte appela de nouveau l’attention de la Hongrie sur le magnifique débouché offert par la nature à ses produits. La Hongrie qui, dans une étendue de cent soixante-dix lieues de l’est à l’ouest et de cent trente lieues du nord au sud, possède les plus belles plaines de l’Europe, était pauvre au milieu de ses richesses. Les propriétaires se bornaient à vendre à Vienne les récoltes de ces campagnes qu’une bonne culture rendrait si productives. Encore devaient-ils acquitter des droits de douane fort lourds sur les vins, le tabac, les blés et le bétail. Si on leur parlait du Danube comme de l’artère vivifiante de leur pays, ils objectaient ces mots sans réplique : « Et la Porte de fer ? » Széchényi se chargea de leur répondre ; il fit construire sur le quai de Pesth une barque légère, en annonçant à ses compatriotes qu’il voulait avec elle franchir les cataractes. Il partit. Peu de temps après la Hongrie tout entière applaudissait à son triomphe. Il y eut alors un revirement complet dans les esprits ; la nouvelle du passage du Cap ne produisit pas plus d’impression en Europe, que parmi les Hongrois celle de l’arrivée du comte Széchényi au-delà des cataractes. Dans leur orgueilleux enivrement, les Hongrois virent déjà leur capitale devenue port de mer. Une gravure (prohibée par la censure autrichienne) représenta Széchényi planant au-dessus de gros nuages échappés des cheminées de pyroscaphes anglais, russes, français, etc., rangés en bataille devant le quai de Pesth.

Suivre les travaux de M. de Széchényi depuis cette époque, dire les obstacles qu’il a dû surmonter, attribuer avec justice à chacun sa part de gloire, ce serait dépasser les bornes que je me suis posées. J’ajouterai seulement que l’empereur François, enfin convaincu des avantages que ses royaumes doivent retirer de la navigation danubienne, concéda à M. Andrews un privilège exclusif pour l’établissement d’un service de bateaux à vapeur. Après avoir organisé ce service avec une intelligence et une activité vraiment britanniques, M. Andrews, en 1834, abandonna ses droits à la compagnie actuelle.

Sept bateaux à vapeur se croisent tous les mois de Linz à Galatz. En voici le tableau :

Marianna ; 76 chev. ; capitaine : Rau ; destination : de Linz à Vienne ; 5 allers et retours par mois.

Nador ; 60 chev. ; capitaine : Masjon ; destination : de Vienne à Pesth ; 9 allers et retours par mois.

Arpad ; 80 chev. ; capitaine : Pohl ; destination : de Vienne à Pesth ; 10 allers et retours par mois.

Franz ; 60 chev. ; capitaine : Ferro ; destination : de Pesth à Drenkova ; 4 allers et retours par mois.

Zrinyi ; 80 chev. ; capitaine : Mayr ; destination : de Pesth à Drenkova (le trajet de Drenkova à Skéla-Gladova se fait sur des barques ou en voiture.) ; 5 allers et retours par mois.

Pannonia ; 36 chev. ; capitaine : Kniffer ; destination : de Skéla à Galatz, en côtoyant la rive gauche.

Argo ; 50 chev. ; capitaine : Lazarief ; destination : de Gladova à Galatz, en suivant la rive turque. — Les passagers qui voudraient descendre à Galatz, seraient soumis à la quarantaine.

La même compagnie, pour compléter son système de navigation, a, de plus, établi les paquebots suivans :

Ferdinand ; 100 chev. ; capitaine : Everson ; destination de Galatz à Constantinople ; 2 allers et retours par mois.

Libano ; bâteau à voiles ; destination de Galatz à Odessa (Quarantine) ; 1 aller et retour par mois.

Metternich ; 140 chev. : capitaine : Vyn-Ford ; destination : de Constantinople à Trébisonde ; 2 allers et retours par mois.

Stamboul ; 160 chev. ; capitaine : John Ford ; destination : de Constantinople à Smyrne ; 4 allers et retours par mois.

Maria-Dorothea ; 70 chev. ; capitaine : Glacian, en correspondance avec le précédent, des Dardanelles à Salonique ; 4 aller et retours par mois.

Tous les mois, les jours de départ des différentes stations sont fixés à Vienne. Je ne puis reprocher qu’une seule inexactitude aux agens de la compagnie ; le Ferdinand nous a fait attendre vingt-quatre heures à Galatz. Le paquebot, en outre, est si mal construit, qu’il est à désirer qu’on se décide à le remplacer. Quant au nom de la Bella, donné à la barque qui fait le trajet de Drenkova à Orsova, c’est une mauvaise épigramme.

Les bateaux du Danube sont beaux, mais dans leur aménagement on a trop sacrifié les voyageurs aux marchandises : le pont est encombré, et les ballots envahissent trop souvent les premières places. On pourrait aussi mettre plus d’activité dans le service et réduire facilement à dix les treize jours employés pour le trajet de Vienne à Constantinople. Malgré ces reproches mérités, il faut le reconnaître, l’entreprise, toujours surveillée par M. de Széchényi, marche bien, et son succès n’est plus douteux. Le commerce de la Hongrie est en plein progrès, et c’était là le but qu’on voulait atteindre. Déjà les exportations des produits du sol excèdent de treize millions le montant des importations. L’Autriche, de son côté, acquiert une voie prompte et facile pour ses rapports avec Bukarest et les principautés riveraines.

L’Europe entière est intéressée aux grands travaux qui ont pour but d’aplanir les difficultés qui entravent la navigation du Danube. Le projet d’un canal de jonction du Rhin à ce fleuve a acquis une plus grande importance que jamais. Hommes civilisés de l’Occident, nous devons répondre à l’appel de ceux que nous avons trop l’habitude de traiter en sauvages. Le roi de Bavière, en 1825, résolut d’exécuter la pensée de Charlemagne et d’opérer la réunion du Danube au Rhin par le Mein. Les travaux, commencés avec assez de lenteur, sont aujourd’hui poussés avec une activité funeste à la France. Trop absorbés par nos luttes politiques, nous nous épuisons en vaines paroles, et nos voisins profitent de nos travers. Nous n’y pensons pas assez ; il s’agit cependant de tout le commerce de transit de l’Allemagne qui nous échappera, si nous n’y prenons garde. Notre système de canalisation, dû à Louis XIV et à l’empereur, vient admirablement aider l’heureuse disposition de nos quatre grandes rivières qui, déjà mises en rapport avec le Rhin, seraient rattachées au Danube par un canal percé entre ces deux fleuves. On avait parlé d’un canal de Kehl à Ulm ; ce plan nous serait de tous le plus avantageux, il serait de plus facile à exécuter. Mais j’abandonne ce sujet qui n’est pas le mien [1], pour revenir à la Hongrie.

Du jour où les travaux seront achevés, du jour surtout où la législation commerciale sera refondue ou plutôt créée, Pesth deviendra l’un des plus importans marchés de l’Europe. Déjà le mouvement de son quai étonne le voyageur habitué au silence des villes allemandes. C’est là que les paysans viennent apporter leurs denrées, les produits de leurs champs et de leurs troupeaux. Ils ont conservé le costume national, je n’ose pas dire dans sa pureté, l’expression serait risible, mais dans toute sa barbarie et toute sa saleté primitives. A les voir couchés sur la paille, au milieu de leurs petits chevaux et de leurs légères charrettes, on peut se croire tombé dans une horde de sauvages. Dix siècles ont passé sur ce peuple sans effacer son caractère : le Madjyar d’aujourd’hui est le digne fils du barbare d’autrefois. Comme son père, il a une physionomie dure, mais pleine d’expression ; il unit la force nerveuse à une grande insensibilité physique ; comme son père, il porte une chevelure longue et huileuse, et n’a pour costume qu’une veste de cuir enduite de graisse (ce qui, pour lui, remplace la chemise), de larges pantalons et une peau de mouton presque séculaire. La présence de cette race à part au milieu d’une ville civilisée, ce souvenir du IVe siècle encore vivant au XIXe forme un spectacle auquel les yeux et l’esprit s’habituent difficilement.

Hâtons-nous de le dire, il existe en Hongrie, au sein de la noblesse elle-même, un parti libéral et philosophique qui sent la nécessité de corriger les abus pour ne pas être dévoré par eux. Le terrible exemple de la révolution française ne sera point perdu pour l’Europe ; la Hongrie ne reconstruira pas sur table rase ; elle amendera sa constitution, mais elle ne l’abolira pas pour adopter celle de l’Angleterre.

Les Hongrois affectionnent Pesth, ils ont une haute idée de son avenir ; aussi cette ville a-t-elle été choisie pour servir de centre à la politique, au commerce et à l’instruction. Son université peut soutenir la comparaison, non pas sans doute avec les premières écoles de l’Allemagne, mais avec toutes celles de l’empire autrichien. La langue nationale, chose bizarre, était peu cultivée en Hongrie ; on écrivait, on parlait, on plaidait en latin. L’Autriche aurait bien voulu substituer l’allemand au hongrois ; mais, ne pouvant y parvenir, elle avait pris le latin pour langue officielle. L’esprit national s’est enfin réveillé, et l’homme dont le nom se retrouve toujours attaché aux projets vraiment utiles et patriotiques, le comte de Széchényi, contribua de toutes ses forces à faire passer une loi qui détrôna la langue de Cicéron au profit de celle d’Arpad. La séance où fut prise cette résolution est une des plus belles de la dernière diète.

Les rares partisans de l’Autriche parlaient de l’illégalité de cette mesure. « S’il était vrai, répondit le député des comitats Magypaul, que la constitution proscrivît l’usage de notre langue, je dirais sans hésiter : « Meure la constitution plutôt que notre nationalité ! » Széchényi vint ensuite… « Voilà, dit-il, un trait d’audace qui me confond ! Je me résigne enfin à faire cause commune avec ceux que depuis quinze ans j’appelle les calomniateurs de mon pays ! oui, la Hongrie est ingouvernable, ils ont raison de le dire, et les bienfaits dont la comblent ses maîtres ne sont payés que par l’ingratitude ! Voilà dix millions d’hommes qui réclament le droit de s’exprimer dans leur langue, de faire des lois intelligibles pour tous, et non des oracles sibyllins rendus dans un idiome mort et obscur ; quelle insolence ! » L’orateur termina en souscrivant pour une somme de cent cinquante mille francs destinés à la fondation d’un institut national.

Le gouvernement de Vienne dut accéder au vœu de la diète Ferdinand Ier d’Autriche est Ferdinand V de Hongrie. Aujourd’hui les actes de l’autorité et les jugemens sont publiés en hongrois ; les commandemens militaires se font en hongrois ; l’exergue des monnaies est emprunté aussi à la langue nationale ; les princes de la famille impériale, enfin, étudient cette langue, d’abord proscrite comme séditieuse.

Les propriétaires, depuis l’extension du commerce, ont éprouvé le besoin de communiquer entre eux, d’améliorer la culture, de connaître leurs ressources réciproques : tous les ans ils se réunissent à Pesth pour des courses de chevaux mais ils ne se bornent pas à applaudir les plus agiles lutteurs, ils se livrent à une véritable enquête sur les progrès matériels du pays.

Ces faits indiquent qu’un mouvement assez considérable s’opère dans les esprits ; les longs travaux de la diète de 1832-36 sont là pour prouver que ce mouvement n’est point stérile. Quelques hommes distingués, dont les conversations spirituelles sont restées gravées dans ma mémoire, m’ont fourni sur cette assemblée des détails fort curieux. Avant de les exposer, et pour que l’on en saisisse mieux l’importance, je vais faire un résumé succinct de la législation politique de la Hongrie ; c’est un chaos difficile à débrouiller.

Les derniers conquérans, les Madjyars ou Hongrois, ne se sont point mêlés aux Esclavons, aux Gépides et aux Avares, leurs prédécesseurs. Leur armée victorieuse s’est établie de force dans le pays ; mais, ainsi que celle des Normands en Angleterre, elle est, pour ainsi dire, demeurée sous les armes. Les guerres continuelles que, du XIVe siècle au XVIIIe, les Hongrois, placés à l’arrière-garde de l’Europe, durent soutenir contre les Turcs, contribuèrent à nourrir leur esprit remuant et belliqueux. Le long intervalle qui s’écoula de 1529 à 1682 fut perdu pour la civilisation dans ces contrées, théâtre de luttes glorieuses et de déchiremens intérieurs. Le roi n’était qu’un général en chef élu par ses frères d’armes : aussi, comme la Pologne, sa malheureuse voisine, la Hongrie, à la mort de chaque souverain, était-elle ensanglantée par le choc des ambitions rivales. L’élection de Léopold d’Autriche avec réversibilité de la couronne à ses héritiers cicatrisa cette première plaie ; la seconde, l’invasion des Turcs, fut fermée par Sobieski, le prince Eugène et Marie-Thérèse. Tant que l’union de la Hongrie et de l’Autriche ne fut qu’une alliance contre l’ennemi commun, elle resta sincère de part et d’autre ; mais, le danger une fois dissipé, bien des germes de division se sont développés entre deux pays dont l’un est jaloux de ses privilèges, de son indépendance, de sa constitution enfin, et dont l’autre est soumis au régime absolu.

Quelle est, en effet, l’étendue de la puissance du roi de Hongrie ? Le principe d’hérédité, introduit à la place du principe d’élection, s’il a changé l’origine du pouvoir, n’en a que faiblement altéré la nature. En 1215, les barons anglais avaient obtenu de Jean-sans-Terre une reconnaissance de leurs droits contenue dans la grande charte ; sept années plus tard, les magnats hongrois arrachèrent la bulle d’or à la faiblesse d’André Il. Ce serait un utile et curieux travail que la comparaison de ces deux monumens de la même victoire, remportée aux deux extrémités de l’Europe, à l’époque où les rois, en France, commençaient heureusement leurs campagnes contre l’aristocratie. Deux révolutions et le bill de réforme ont singulièrement modifié la charte anglaise ; celle de la Hongrie est, pour ainsi dire, intacte. Quoique cette fameuse clause de la bulle d’André II : « et si nous voulons, nous, ou si nos successeurs veulent en aucun temps déroger à notre disposition, que les évêques et les barons présens et futurs aient la libre et perpétuelle faculté, sans être jamais accusés du crime de haute trahison, de résister au roi et de le contredire… » quoique cette clause ait été abolie à la diète de 1687, l’acte qu’elle confirmait n’en subsiste pas moins, et les rois jurent toujours de l’observer fidèlement.

Chef suprême de l’armée conquérante, le monarque devait gouverner dans l’intérêt de ses chevaliers et par leur intermédiaire. De grandes charges qui existent encore furent créées dans ce double but. La plus importante de toutes est celle de palatin décernée par l’assemblée nationale qui doit choisir entre les quatre candidats proposés par le roi. Le palatin est la sentinelle avancée de l’aristocratie, le gardien des privilèges de tous, l’intermédiaire du souverain et de la nation. C’est à lui qu’appartient de droit la présidence de la première table de la diète. Depuis 1796, l’archiduc Joseph est revêtu de cette importante dignité. Les liens étroits qui l’unissent à la cour de Vienne ne lui font point oublier ses devoirs. En 1825, sous le règne du dernier empereur, il ne craignit pas de défendre les privilèges méconnus de sa patrie adoptive. Esprit sage et libéral il comprend à merveille la portée du siècle, et les réformateurs utiles ne le trouveront jamais au nombre de leurs adversaires entêtés. Le courage avec lequel les jeunes archiducs se sont exposés, lors de l’inondation, pour sauver les malheureux naufragés, a fait reporter sur eux une partie de l’affection que les nobles qualités de leur père ont inspirée aux Hongrois. Cette popularité si justement acquise est gênante pour la cour de Vienne ; aussi, lors de la récente maladie du palatin, se résignait ou sans trop de douleur à porter son deuil.

Le lieutenant du royaume vient après le palatin. Nommé par le roi, il le représente à la tête des armées et dans les solennités publiques. La lieutenance a été réunie au palatinat dans la personne de l’archiduc Joseph.

A l’époque de la conquête, la Hongrie fut partagée en cinquante-deux comitats, c’est-à-dire en cinquante-deux cantonnemens occupés chacun par un corps d’armée. La division du sol anglais en comtés a la même origine. Cette organisation, vicieuse sous une foule de rapports, renferme néanmoins un principe excellent et libéral, celui de l’administration du pays par le pays lui-même. Un comte et un vicomte sont à la tête de chaque comitat. Ces charges ont dû primitivement être toutes deux électives ; mais, depuis longues années, la première est devenue héréditaire dans certaines localités, dans d’autres elle est laissée à la nomination royale. Tous les nobles, quelle que soit leur fortune, quel que soit leur état, et beaucoup n’ont plus d’autre bien que leur nom, se réunissent tous les trois ans dans une assemblée dite restauration, pour choisir le vicomte et les autres magistrats.

Le gouvernement local, ainsi constitué, exerce sur toutes les campagnes du comitat un pouvoir à la fois administratif et judiciaire. Les actes sont appuyés et au besoin exécutés par les hussards, corps tout-à-fait distinct de l’armée de ligne. Une espèce de cour d’assises, composée du vicomte-président et de six assesseurs choisis par le comte sur une liste assez nombreuse, tient quatre sessions par an.

L’impôt foncier voté par les nobles n’est point acquitté par eux. Ils se réunissent par comitats en congrégation pour déterminer le quantum dû par chaque propriété. Les paysans, sur qui pèse tout le fardeau, nomment eux-mêmes leurs collecteurs, et le seigneur surveille la perception de la somme fixée. La congrégation tout entière juge les nombreuses difficultés qui arrêtent le jeu de ce système assez simple en apparence.

Chaque comté est morcelé en un certain nombre de fiefs capricieusement régis par de petits despotes. Les paysans n’ont pas le droit de propriété, mais ils ont le fait depuis 1834 ; la plupart cependant cultivent des terres qui leur sont concédées par le seigneur à charge de cinquante-deux jours de corvée par an et du paiement de la dîme. Ils sont jugés en premier ressort par leur magnat ; la cause, au moyen d’une filière assez compliquée, peut arriver jusqu’à la table royale de Pesth, tribunal suprême, dont tous les membres sont nommés par le souverain. Les débats de peu d’importance, et les querelles que les grosses paroles et les coups n’ont pu terminer, se vident chez le bailli, magistrat choisi par les paysans eux-mêmes dans une liste de candidats présentés par le seigneur. Le servage à la glèbe n’existe plus depuis Marie-Thérèse : le vassal a le droit d’abandonner son propriétaire en le prévenant trois mois à l’avance ; le noble, de son côté, peut chasser le paysan, mais en lui fournissant une indemnité pour les impenses utiles qu’il a faites sur la terre. Ce double principe est d’une rare application.

Le noble seul parvient aux emplois ; il ne peut être arrêté pour dettes, il chasse dans ses domaines, il est le père de ses tenanciers ou leur tyran, si bon lui semble ; mais, s’il a quelque chose à démêler avec la justice criminelle, avec les gens du roi, il est saisi de force et jeté dans les cachots infects d’une prison souterraine. La peine de mort, même dans les cas les plus graves, lui est ordinairement épargnée ; mais on peut le voir, les boulets aux pieds et les fers aux mains, se promener tristement dans la cour du comitat de Pesth, où, tous les samedis, le bourreau vient, armé du fouet, lui infliger une humiliante correction. Il est des droits enfin dont la jouissance, inconnue au temps d’André II, est refusée aux nobles hongrois par la police de M. de Metternich. Le magnat, dans ses terres, à la diète, à la congrégation, peut tenir les discours les plus violens, déclarer la patrie en danger, regretter l’époque de l’indépendance et en prévoir le retour ; mais il lui est défendu de faire imprimer une ligne sans la permission du censeur impérial ; bien plus, il a besoin de la même autorisation pour lire un ouvrage étranger. Qu’il parcoure la Hongrie, les larges chapeaux des paysans tomberont tous devant lui, les hussards du comitat lui rendront les honneurs ; mais s’il désire voir Paris ou Londres, il lui faut long-temps solliciter son passeport à Vienne.

L’absence presque complète des majorats est pour l’aristocratie territoriale une cause de ruine plus active de jour en jour. Le partage des successions s’opère par têtes : la femme a l’usufruit des biens de son mari, les enfans n’en conservent que la nue propriété. Le château de la famille, loin d’être l’apanage du droit d’aînesse, appartient au dernier des fils. Le magnat, s’il laisse des enfans, ne peut pas disposer de sa fortune par testament ; s’il a vendu quelques-unes de ses propriétés, sans observer les minutieuses précautions exigées en pareil cas, tous ses parens ont quarante années pour exercer une action en réméré. Le fief étant attaché au nom, le dernier membre d’une race n’a la faculté de disposer que des acquêts ; la donation d’origine royale retourne à la couronne. Tous ces articles d’une loi qui n’est plus en accord avec les besoins nouveaux de la société sont la source d’interminables procès.

L’église forme un corps tout aussi compact, tout aussi puissant que la noblesse, et composé de soixante et dix mille membres. L’évêque primat de Gran est le chef du clergé catholique. Ses propriétés et ses revenus immenses l’obligent, en cas de guerre nationale, à fournir deux mille hommes d’armes, et, d’après la coutume du moyen-âge, il devrait lui-même les commander. Tous les bénéficiers, laïques ou clercs, sont soumis à un impôt de ce genre. Deux archevêques, ceux de Colossa et d’Eslau, dix-huit évêques diocésains et seize titulaires, cent quarante-sept couvens d’hommes et trois mille curés marchent sous la bannière du primat. L’église grecque est desservie par dix mille prêtres ou caloyers. Le haut clergé hongrois, il faut l’espérer, comprendra mieux sa mission que le clergé de France avant 89.

Et la bourgeoisie, cet élément si fort des sociétés modernes, cette classe victorieuse en France, cet appui de l’ordre, quelle place tient-elle en Hongrie ? Une place bien petite, et cela se conçoit. En Angleterre, en France et dans une partie de l’Allemagne, un grand développement industriel a mis les richesses en circulation ; la balance est devenue, comme l’épée, le symbole d’une aristocratie véritable. En Hongrie, jusqu’à ces dernières années, le commerce, effrayé par la guerre, a été languissant. Les Juifs, qui depuis leur dispersion ont toujours souffert pour l’amour du lucre, qui partout et dans tous les temps se retrouvent avec le même caractère avide et rampant, et qui, sans sourciller, courent au martyre là où il y a de l’or à gagner, les juifs seuls ont osé se livrer à des spéculations commerciales. La richesse a été le prix de leurs efforts ; mais leur religion leur ferme la carrière politique. La phase nouvelle que la nation hongroise va parcourir augmentera la force de la bourgeoisie, qui n’est encore représentée que par quarante villes royales. L’organisation administrative et judiciaire de ces villes se distingue entièrement de celle des comitats. Elle se compose d’un sénat dont tous les membres, élus à vie par les citoyens, sont seuls appelés aux charges municipales. Tous les trois ans on choisit parmi eux le consul, le juge, le capitaine et le castellan de la cité. Le consul administre les biens communaux ; ses fonctions offrent beaucoup de ressemblance avec celles de nos maires. Le juge, comme son titre l’indique, préside aux débats judiciaires ; dans les causes minimes, il prononce seul ; dans les autres, il se fait assister par plusieurs hommes de loi. L’appel de ses décisions est porté à la table tavernicale, tribunal particulier, qui, je crois, n’existe nulle part ailleurs qu’en Hongrie. Ce tribunal est formé par la réunion des députés des villes royales et présidé par le tavernicus, magistrat élu comme les autres. Cette cour, qui, selon moi, mérite à plusieurs titres beaucoup d’attention, tient ses séances à Pesth, deux fois dans l’année. Les plaideurs peuvent encore recourir de ses décisions à la table septemvirale, organe de la justice du roi. Enfin, les deux autres officiers municipaux, le capitaine et le castellan, ont pour devoir, l’un de veiller au maintien de l’ordre et de la police, et l’autre de commander la garde bourgeoise.

Tous ces pouvoirs, si divers d’origine, si gênés dans leur marche par d’inévitables conflits, se retrouvent encore en présence à l’assemblée nationale. La diète hongroise ne fut, pendant long-temps, qu’une prise d’armes. L’immense plaine de Räkos, bornée au nord par les montagnes de Vatzen et de Tokay, s’étend vers le sud jusqu’à Belgrade ; c’est dans ce Champ-de-Mars que, sous le pennon royal, se réunissait toute la noblesse, c’est-à-dire l’armée conquérante. Les magnats, dans un conseil de guerre tenu par le souverain, arrêtaient les plans de campagne, et les simples chevaliers les acceptaient en poussant un formidable hourra. Mais les temps héroïques passèrent. Peu à peu, les Hongrois prirent en affection le sol conquis par leurs ancêtres, et il devint plus difficile de les en arracher pour leur faire courir les chances d’une expédition lointaine. En 1526, Ferdinand Ier décida qu’à l’avenir les diètes se tiendraient dans l’intérieur des villes, et les choses depuis lors n’ont pas changé.

L’assemblée se partage en deux tables.

La première se compose : 1° des prélats catholiques, et, depuis 1792, des évêques du rit grec non uni ; 2° des magnats ou grands propriétaires laïques. Ces magnats ont le droit d’entrée à l’âge de vingt-quatre ans : les mineurs et les femmes doivent se faire représenter ; mais, par une bizarrerie incompréhensible, leurs mandataires siègent à la seconde table dont tous les membres sont élus. Les comitats se réunissent en congrégations pour choisir chacun deux députés. Tous les moyens de séduction employés par les candidats au parlement d’Angleterre souillent aussi les élections hongroises. John Bull termine ses différends à coups de poing, le Madgyar se sert de son sabre. Tous les nobles, seigneurs ou varlets, riches ou pauvres, sont électeurs, et la propriété la plus minime suffit pour conférer le droit d’éligibilité.

Pendant toute la durée de la diète, les députés reçoivent, sur la caisse domestique du comitat, la somme de deux ducats au moins par jour. Les couvens, les chapitres ecclésiastiques et le bas clergé élisent aussi leurs délégués. Les villes royales, enfin, sont représentées à la diète. Dans chaque cité il existe une chambre de la commune, dont les membres décédés sont remplacés à la majorité des suffrages. Ce conseil des notables, assisté des seuls magistrats municipaux, envoie à la diète un ou deux députés, suivant l’importance de la ville.

La première table est présidée par le palatin, la seconde par le président de la table royale ; elles se réunissent souvent en concertations, pour délibérer des intérêts généraux de l’état. Les propositions royales sont examinées dans les cercles avant d’être discutées en séance publique ; le concours des deux tables, qui ne forment qu’une seule voix, est nécessaire pour leur donner force légale.

Lorsque la diète n’était qu’une revue solennelle, on n’avait pas senti la nécessité d’en fixer le retour périodique. L’ennemi paraissait-il aux frontières, la nation courait aux armes, et la diète se confondait, pour ainsi dire, avec l’insurrection. L’appel du souverain prévenait toujours le désir du peuple. Mais quand au tumulte d’un camp succéda l’ordre d’une assemblée choisie, quand la froide délibération des députés eut remplacé l’enthousiasme des leudes, les rois éprouvèrent de la répugnance à voir autour d’eux des surveillans incommodes. Les nobles se plaignirent, et, pour satisfaire à leurs exigences, il fut décidé que la diète serait convoquée tous les trois ans. Le chancelier, un mois au moins avant l’ouverture de la diète, adresse des lettres de convocation aux membres de la première table, aux comitats, aux communes et aux corporations religieuses ; il expose sommairement les lois qui seront mises en discussion, afin que les électeurs puissent manifester leurs vœux à leurs commettans ; il donne enfin les ordres nécessaires, en 1839 comme en 1526, pour que les ponts et chaussées soient mis en état sur le passage de sa majesté.

La constitution hongroise mériterait, sans doute, un examen plus approfondi, mais mon but a seulement été de donner une idée de son ensemble. Une simple esquisse a suffi, j’ose l’espérer, pour bien faire ressortir tout ce, qu’il y a de remarquable dans ce monument, un des plus curieux de l’histoire du moyen-âge. Voyons maintenant de quelle manière cette machine vieillie fonctionne encore au milieu d’une société moderne. Elle est embarrassée de quelques rouages inutiles, il lui en manque de nécessaires ; mais elle marchera toujours, parce qu’elle possède, pour principal moteur, le système représentatif établi sur de larges bases.

Tous les esprits élevés, tous les hommes qui jettent sur l’avenir un coup d’œil impartial, comprennent la nécessité d’une réforme ; mais ce travail, toujours dangereux, se complique ici d’une difficulté particulière. L’empereur d’Autriche a beau joindre à ses titres celui de roi de Hongrie ; fidèle à son origine, il désirerait faire triompher l’influence germanique chez les peuples de mœurs si diverses que les traités ont soumis à son sceptre. Le peuple hongrois, au contraire, fier de son antique indépendance et jaloux de sa nationalité, se révolte à l’idée de voir sa patrie réduite au rôle d’un cercle autrichien. En Angleterre, en France, comme dans tous les pays vraiment constitutionnels, le parlement, et je prendrai ici ce mot dans un sens général, possède des moyens légaux de forcer le premier pouvoir à marcher dans la route que la nation veut suivre. Le refus du budget est l’exercice d’un droit terrible devant lequel s’écroulerait le ministère le plus entêté. Mais que la diète hongroise rejette l’impôt foncier qui s’élève à la somme de 45 millions, l’action gouvernementale en sera-t-elle paralysée ? Pas le moins du monde. Si le roi n’a plus d’argent, l’empereur d’Autriche lui en prêtera ; si les Madjyars ne veulent plus s’enrôler sous les drapeaux, le roi de Lombardie placera ses troupes à Comorn et à Péterwaradin, et la Hongrie n’aura plus alors que la ressource hasardeuse de la révolte.

Les magnats craignent d’être écrasés sous les ruines de l’édifice construit par leurs ancêtres, et désirent voir s’animer le corps inerte dont ils sont la tête intelligente. Le roi profite de cette disposition pour affaiblir une caste puissante par ses richesses et l’influence personnelle de ses membres ; il espère ainsi frapper le peuple hongrois dans ce qu’il a de vivace et de caractéristique, et le trouver ensuite plus souple, plus propre à être façonné selon le type allemand. II appelle donc de tous ses vœux l’affranchissement des paysans, comme les rois de France se sont déclarés protecteurs de la bourgeoisie ; mais il se décide de mauvaise grace à sanctionner toute mesure nationale.

L’absence de la classe moyenne laisse un vide que rien ne peut combler. A qui l’aristocratie fera-t-elle partager ses sentimens de patriotisme ? Sera-ce à ce troupeau d’esclaves qu’elle a si long-temps exploité ? Ces malheureux, dont on a fait des bêtes de somme, accepteraient sans murmure le bât de l’Autriche ; car, il y aurait de l’injustice à le nier, il est doux en comparaison de celui qui les accable. Le nom de la liberté sera-t-il prononcé par des bouches imprudentes ? Mais, pour des esclaves, la liberté n’est-elle pas le droit de tuer les maîtres, ou, tout au moins, celui de les opprimer à leur tour ? Les réformateurs ne doivent donc point compter sur la masse de la nation ; l’appeler à l’œuvre, ce serait se rendre coupable d’une faute immense, ce serait ouvrir une carrière sanglante et faire rétrograder la Hongrie pour des siècles. Les peuples, comme les individus, n’ont droit à l’exercice de leur liberté que lorsqu’ils sont capables de comprendre tous les devoirs que cette grande faculté leur impose. Les nobles hongrois, cependant, ont un rôle magnifique à remplir : que par leurs soins, que sous leur direction, les paysans soient appelés à la vie civile ; que l’instruction, soutenue par la morale religieuse, visite les campagnes ; que, par leurs efforts, l’industrie et l’agriculture apportent aux travailleurs le bien-être et la richesse, ils commanderont à des hommes dont les cœurs battront aux mots d’indépendance et de patrie. La nationalité hongroise ne sera plus en danger, car alors elle ne résidera point dans une seule caste, mais dans un peuple jeune, actif et courageux, et, pour me servir d’une expression de Mirabeau, jamais la constitution ne sera vendue pour du pain !

Aux approches de la diète de 1839, tous les esprits étaient en suspens. Le gouvernement, intéressé à connaître les vœux de tous les partis pour les combattre ou les seconder, se relâcha de sa rigueur ; les pensées purent se manifester sans avoir à redouter les mutilations de la censure, et le despotisme lui-même rendit hommage à la liberté de la presse.

Durant les deux ou trois années, où, sur les demandes du parlement et de l’assemblée des notables, la convocation des états-généraux devint en France un objet d’espoir pour le plus grand nombre, de crainte pour quelques privilégiés, une foule de brochures ignorées aujourd’hui parurent sur toutes les questions du moment ; il en fût de même en Hongrie. Les réformateurs et les amis du passé préludèrent par leurs écrits à la lutte dont la diète devait être l’arène. Les magnats nourris de la lecture des économistes et des philosophes du XVIIIe siècle, les jeunes nobles élevés dans les universités étrangères, les légistes et les bourgeois des villes, composaient un parti dont les principes et les vœux furent soutenus avec talent par M. de Széchényi. On ne lira pas, je crois, sans intérêt, quelques fragmens d’un ouvrage publié par le comte à la fin de 1830. Le passage que nous allons citer offre un tableau vivement tracé de l’esprit public de la Hongrie :

« Chacun veut améliorer, chacun désire voir s’élever un bel édifice, mais chacun prétend poser la première pierre sans s’inquiéter des autres ouvriers. — Ah ! dit l’un, quand donc sera percée la chaussée de Fiume ? — Ne vaudrait-il pas mieux jeter un pont entre Pesth et Bude ? répond un autre. — Ayons un théâtre et des pièces en hongrois, ou la langue se perdra, et la nationalité avec elle [2]. — Si nos magnats, s’écrie-t-on d’un autre côté, n’allaient point manger leurs revenus et se corrompre à l’étranger ? Mais ces grands seigneurs croiraient compromettre leur dignité en se coudoyant aux assemblées des comitats avec la pauvre noblesse ! D’autres regrettent les costumes de nos pères. Où sont leurs pesantes armures ? — Malheureuse Hongrie, murmurent ces amans du passé, tout en chantant l’air de la bataille de Mohacz, le jour de cette défaite fut le dernier de ta gloire ! — Ayons de belles rues, des trottoirs et des réverbères ; tel est le cri d’une autre opinion. Que Pesth soit bien éclairée, le reste se fera. N’oublions pas les promenades et plantons le quai du Danube. — Il y a aussi des esprits positifs. C’est le papier-monnaie qui nous ruine, disent-ils, il nous faudrait de beaux ducats frappés avec notre or de Kremnitz. Mais où sont ces ducats ? Que de nobles Hongrois ont oublié leur couleur ! — Non, réplique un autre, non, ce n’est pas cela ; or ou papier, qu’importe ? Nous serions à notre aise sans les impôts… l’impôt sur le sel surtout, mes amis ! Ah ! chers amis, qu’il y aurait de choses à dire sur le sel ! C’est l’administration étrangère qui nous appauvrit ; les douanes, les monopoles, que sais-je encore ? Tels sont nos véritables maux ! Savez-vous quel est notre ennemi ? c’est notre maître ! »

N’est-ce pas là le spirituel croquis d’une de ces réunions d’excellens politiques qui, pour chasser les ennuis d’une longue soirée d’hiver, devisent des choses de l’état, sans donner plus de suite à leurs idées qu’à leurs discours ?

Mais M. de Széchényi ne se contente pas de signaler le mal, il en indique la source et le remède. Il passe rapidement en revue tout ce qui, dans les institutions actuelles, empêche le crédit public de se fonder, et de propager en Hongrie les bienfaits qu’il a répandus dans la plus grande partie de l’Europe. Et d’abord, il attaque avec force le maintien des corvées. Les paysans doivent au seigneur cinquante-deux jours de travail, sans compter les nombreuses corvées de transport, de voirie, etc., etc.- L’église, de son côté, prescrit l’observation des dimanches et des fêtes, et la meilleure moitié de l’année est ainsi perdue pour le laboureur.

Voilà, continue M. de Széchényi, voilà sa perte ; quel est votre gain ? Personne n’ignore que nos paysans, avec leurs chevaux et leurs vieux outils, avancent moins les travaux en trois jours que des manœuvres en un seul. Qu’est-ce qu’un ouvrage de corvée ? Une méchante besogne, suivant le proverbe. Laissant de côté bien des considérations importantes, je ne consulte ici que votre intérêt seul. Pensez-vous que vos terres cultivées de cette façon vous donnent les belles récoltes dont le ciel récompense le travail intelligent ? Mesurant votre droit sur votre profit, pouvez-vous donc priver le paysan de cent journées qui en valent à peine trente pour vous ? Mais, sachez-le bien ! annuler ainsi pour deux tiers chaque année le travail de tout un peuple, c’est un monstrueux suicide !

J’arrive au privilège des nobles de ne point payer d’impôts. Je marche sur des charbons ardens ; mais, quand je devrais irriter toutes les passions, je ne cacherai point ma pensée. Si l’Autriche, hors de la diète, députait vers nous ses commissaires et nous disait : — Mes amis, il faut payer pour avoir. Comment administrer votre pays, entretenir vos routes, vous percer des canaux, vous construire des ponts comme à vos frères de Bohème qui donnent de l’argent à cet effet ? Vous restez sans communications, vos chemins sont crevassés d’ornières où se brisent aussi bien vos calèches que les humbles charrettes des paysans. Mais ces malheureux sont accablés sous le poids des charges, aidez-les à les supporter. Contribuez à l’entretien des routes ; les plus petites sommes ainsi placées seront productives. La Hongrie ne demeurera pas privée des bienfaits du commerce ; vos terres augmenteront de valeur, et vous connaîtrez plus de jouissances ; — si le gouvernement me tenait ce langage hors de la diète, et qu’il me demandât de payer, je préférerais rester au fond de la berne avec ma voiture embourbée. J’ai aussi horreur du joug étranger. Subir le lien d’autrui, ne fût-ce qu’un fil, voilà l’esclavage ! Mais s’imposer des entraves, limiter soi-même ses droits, voilà la liberté ! c’est celle des grands peuples, c’est celle de Dieu même. »

Comme l’auteur le prévoyait, ce langage si noble et si vrai blessa au vif tous ceux qui, par peur, par habitude, ou par entêtement, voulaient conserver le régime de la féodalité. Le comte de Széchényi devint le point de mire des attaques des privilégiés. Par les uns, il était signalé comme un traître vendu à la cour de Vienne ; par les autres, comme un fils indigne de la noble Hongrie. Les idées françaises l’avaient entraîné dans une fausse route, et ses projets ne tendaient à rien moins qu’à exciter une révolte des chaumières contre les châteaux. Mais la violence des réfutations dont la brochure du Renégat fut l’objet ne servit qu’à étaler aux yeux de tous les profondes blessures qu’elle avait faites.

Un seul des écrivains du parti stationnaire, tout en s’attaquant à la personne de Széchényi, se posa comme le défenseur des intérêts menacés ; ce fut le comte Dessewfyi. La vieille réputation du comte, l’indépendance et la fermeté de son caractère, l’amitié qui l’avait uni jadis à M. de Széchényi, appelèrent l’attention sur sa réplique. A l’époque où la révolution française atteignait sa sanglante apogée, la Hongrie envoyait aussi ses députés à une diète restée célèbre dans les fastes parlementaires de la nation. Le successeur de Joseph II n’était pas de force à soutenir l’œuvre de cet empereur, et les libéraux hongrois relevaient enfin la tête. Le comte Dessewfyi, par le courage avec lequel il défendit les droits de sa patrie ou plutôt les privilèges de la noblesse contre le pouvoir royal, mérita de devenir le chef des amis de la constitution. Depuis ce temps il a voué à la Bulle d’or un respect sans bornes ; il la regarde comme le code modèle de toutes les nations. Ce fut donc une affreuse douleur pour ce vieux patriote, que de voir les rudes coups portés par l’empereur François à l’objet de son amour chevaleresque. L’intervalle de 1812 à 1825, pendant lequel tous les comitats, mis en interdit, furent gouvernés par des proconsuls autrichiens, lui parut un long supplice. Le comte Istvan Széchényi commençait alors à se faire connaître. Lui aussi rougissait de l’asservissement de la Hongrie, lui aussi regrettait les anciens jours et soupirait après la liberté perdue. Dessewfyi devint, pour ainsi dire, le patron politique du jeune magnat. Mais, depuis 1825, la cour changea de marche : M. de Széchényi visita la France et l’Angleterre, première faute aux yeux de son vénérable ami ; de plus il vanta les avantages de ces deux pays ; il admira leurs ressources financières, leur commerce, leurs nombreuses manufactures, et il voulut contribuer à faire jouir la Hongrie des mêmes richesses, dût la constitution subir quelques réformes. Dessewfyi renia dès-lors le comte comme un enfant ingrat. « Les attaques de M. de Széchényi contre les dîmes, dit-il dans sa réfutation, ressemblent aux déclamations de tous les révolutionnaires contre la propriété. Le seigneur est maître de ses terres comme le paysan de sa bêche et de sa charrue… Les corvées ne sont que le loyer des terres que le seigneur concède aux paysans. Qui donc songe en France à abolir les fermages ?… D’ailleurs, quel seigneur se refuserait à la suppression des corvées, si les paysans pouvaient les racheter ? »

Ce dernier paragraphe fournissait au comte Istvan des armes trop sûres pour qu’il négligeât de s’en servir. Son adversaire enfermait le débat sur la propriété du sol dans les bornes étroites d’une question financière. Consentir à transiger sur des privilèges, c’était reconnaître ce qu’ils avaient d’abusif. Les nobles français aussi firent un semblable aveu en cédant au fiévreux enthousiasme de la nuit du 4 au 5 août. Que le système féodal ait eu ses avantages, c’est ce que l’on peut soutenir ; mais, comme toutes les institutions humaines, il devait être emporté par le flot des siècles. M. de Széchényi proposa donc de racheter les corvées et les dîmes au moyen d’une banque nationale ; il cita l’exemple de l’Angleterre, qui venait précisément de rendre la liberté aux noirs de la Jamaïque en indemnisant les propriétaires d’esclaves.

La cour de Vienne suivit cette discussion d’un œil attentif, et quoique M. de Metternich continuât de traiter avec un superbe dédain ceux qu’il appelle les sujets asiatiques de l’empire, il mit en jeu toutes les ressources de son esprit pour faire tourner au profit du roi le mouvement qui se manifestait de l’autre côté de la Leytha. L’habile ministre veut aussi détruire les restes de la féodalité, non pas, sans doute, pour délivrer la Hongrie des obstacles qui ralentissent ses progrès, mais pour donner à ce pays une impulsion conforme à ses vues, pour régulariser l’administration, c’est-à-dire pour la placer dans les mains qui tiennent déjà les rênes de l’Autriche, de la Lombardie et de la Bohème. Les tentatives du parti philosophique avaient pour but le renversement des privilèges dont le pouvoir royal était lui-même fatigué ; M. de Metternich résolut de conclure une alliance avec le comte de Széchényi. L’empereur, les archiducs et grands seigneurs autrichiens s’inscrivirent au nombre des actionnaires de la compagnie du Danube ; de son côté, le comte, comprenant les avantages d’un semblable traité, s’empressa de répondre aux propositions du gouvernement, et peu de jours avant l’ouverture de la diète, il publia ce manifeste qui lui valut la clé de chambellan :

« Il est des personnes qui refusent de rien apprendre et qui s’imaginent que, depuis saint Étienne, tout a été fourberie et mensonge dans le langage de nos seigneurs rois. En 1825, nous apportions ici le livre de nos lois déchiré ; nos droits étaient foulés aux pieds ; notre constitution était morte depuis treize années ! Honte alors, honte à celui qui eût pu trouver une parole d’excuse pour tous ces faits ! Mais depuis, le monarque a juré de respecter nos privilèges ; quand a-t-il trahi ses sermens ?… Le gouvernement marche avec le pays rester dans l’opposition, c’est folie, c’est ingratitude !

Le jour fixé pour l’ouverture de la diète parut enfin. C’était le 20 décembre 1832. La table élective tout entière appartenait à l’opposition libérale ; un grand nombre de magnats partageaient les opinions de M. de Széchényi ; le gouvernement avait son parti ; les défenseurs ultras de la constitution n’étaient qu’en minorité.

Le roi fit cinq propositions principales

1° L’établissement d’un code urbarial, c’est-à-dire une exposition certaine et définitive des droits et des devoirs respectifs des seigneurs et des paysans ;

2° La révision des lois criminelles, leur réunion en un seul code, et la simplification de la procédure civile ;

3° Une répartition plus équitable des charges et des contributions, et la diminution des impôts versés dans les caisses domestiques du comitat ;

4° La demande d’un don gratuit de la noblesse pour couvrir les dépenses nécessitées par la tenue de la diète ;

5° Le remboursement à l’archiduc Joseph d’un prêt de 262,606 florins.

Ces deux dernières demandes ont été accordées sans restriction. La noblesse hongroise est riche et loyale, elle a dignement répondu au double appel fait à sa générosité et à sa bonne foi.

La première proposition était la plus importante à cause des nombreuses questions qu’elle devait soulever. Si elle n’a pas été acceptée dans toute son étendue, il faut reconnaître, cependant, qu’elle a fait faire un pas immense au bien-être des populations rurales. Les articles 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 et 12 du code sont autant de lois favorables aux paysans. La quotité des dîmes est réduite dans plusieurs cas ; les collecteurs seigneuriaux ne peuvent plus exiger un prélèvement égal sur les bonnes récoltes et sur celles qui n’offrent au laboureur que la faible récompense de ses peines. Comme il est de l’intérêt public d’encourager certaines cultures, on dégrève de quelques charges ceux qui s’y livreront. Les redevances les plus onéreuses aux pauvres étaient celles qu’ils devaient fournir sur les objets même de leur consommation journalière ; on les a supprimées. Toutes les petites dîmes sur le beurre, les volailles, les œufs, sont à jamais abolies. Le droit féodal, dans toute sa rigueur, pesait encore sur quelques localités. Ainsi, après avoir acquitté les charges qui les privaient déjà de leur revenu le plus net, les tenanciers étaient encore obligés de vendre les vins du seigneur pour obtenir la faculté de tirer parti de leurs propres récoltes. Enfin, l’ancienne législation sanctionnait à la fois une injustice et une barbarie tout-à-fait gratuite : les paysans, opprimés outre mesure par leur seigneur, ne pouvaient l’appeler devant les juges sans sa permission. Par l’article 13, ils sont autorisés, au contraire, à le citer directement et de leur chef. Malgré les efforts de M. de Széchényi, les corvées ont été maintenues, mais les jours de travail ne seront plus arbitrairement fixés ; le tiers au moins de ces journées doit être fourni l’hiver, pour que l’agriculture ne manque point de bras dans les saisons favorables.

Toutes ces concessions sont importantes ; sans nul doute, elles améliorent la condition du paysan, mais elles ne l’élèvent pas beaucoup au-dessus de celle du serf ; elles posent des limites au pouvoir seigneurial, mais il est difficile de les regarder rigoureusement comme de nouveaux droits acquis aux subordonnés. Leurs prescriptions sont à peu près résumées dans cette phrase triviale : Ne pressurez pas l’homme au-delà de ce qu’il peut donner.

Toutefois l’égoïsme est chose si commune, qu’il faudrait encore remercier les nobles d’avoir retranché, de leur plein gré, ce qu’il y avait d’excessif dans leurs privilèges, mais ils ont fait plus. Le seul moyen d’attacher les masses à l’ordre établi, c’est de les faire entrer dans la société à un autre titre qu’à celui de machines à exploiter. La vente des biens nationaux, chez nous, à part ce qu’elle a eu d’illégal, a détruit le monopole de la propriété foncière ; elle a divisé le sol entre cinq millions de propriétaires qui, grands ou petits, ont un égal intérêt au maintien de ce qui existe. Dans le régime féodal, après une courte période, il en est autrement. Le paysan cultive sans beaucoup de zèle les terres seigneuriales : incertain de transmettre à ses enfans le sol qui lui est concédé, il se borne à lui demander des récoltes dont l’abondance le mette en état de payer les dîmes et de fournir à sa misérable existence. S’il fait quelques économies, il cache précieusement la somme acquise par de cruelles privations, pour que, le cas échéant d’une rupture avec son maître, le brigandage ne soit point sa seule ressource. La révolte, avec toutes ses fureurs, est la conséquence inévitable d’un tel état d’abaissement. Elle arrive quand la misère pousse le serf à bout, quand la faim désole sa cabane, et que ses bras, amaigris par la fatigue et la maladie, ne peuvent plus se raidir pour pousser la charrue. La Hongrie ne sera pas soumise à cette horrible épreuve ; elle ne proclamera pas sa liberté sur des décombres. Le gouvernement autrichien, s’il est quelquefois d’une prudence pusillanime, a l’instinct de sa conservation ; les princes qui sont à sa tête, et l’empereur régnant surtout, ont gardé sur un plus grand théâtre la bonté qui caractérisait les ducs de Lorraine ; ils éprouvent, il n’en faut pas douter, le désir d’adoucir l’état des dernières classes de leurs sujets.

Le roi a proposé, à la dernière diète, l’établissement des contrats à perpétuité, qui créent un mode de posséder particulier aux habitans des campagnes. L’acceptation de cette mesure est, sans contredit, l’acte le plus important de la diète de 1832-36 ; il jette en Hongrie des germes de prospérité qui, dans les conditions où ce pays se trouve enfin placé, ne tarderont pas à porter leurs fruits. Le paysan peut, aujourd’hui, au moyen d’une somme une fois payée, se racheter, à perpétuité, lui et ses héritiers, de toutes corvées, dîmes et redevances ; il a la possession pleine et entière du sol qu’il laboure et de la maison qu’il habite ; la propriété n’est plus, dans les mains du seigneur, qu’un droit nominal et stérile. Ces rachats, encouragés et facilités par la loi, donneront naissance à une nouvelle classe de citoyens, les campagnes prendront leur essor, et ces immenses villages de quinze à vingt mille ames, si nombreux en Hongrie, deviendront un jour des cités riches et populeuses.

L’agriculture, délivrée de ses entraves, est destinée à fleurir dans ces belles contrées trop long-temps désolées par un système oppressif. Mais à quoi servirait d’activer la production, si la consommation n’augmentait point dans le même rapport ? La Hongrie peut exporter beaucoup de denrées et de matières premières, mais elle est privée de voies de communication. L’assiette des impôts se lie essentiellement à la propriété industrielle d’un pays. Les nobles hongrois ont enfin senti que leur privilège de ne point contribuer aux charges directes de l’état, lorsqu’ils acquittaient sans murmure les droits exigés par la régie et la gabelle, leur était plus nuisible qu’utile, et qu’il n’y a point de honte à payer lorsqu’on surveille l’emploi de son argent. Il a été question plus haut du péage général établi sur le pont de Pesth ; on a vu que l’auteur de cette proposition voulait poser un principe ; une conséquence assez importante en a été déduite à la même diète. Tous les possesseurs nobles ou non nobles de terres autres que celles qui ont été originairement concédées par le roi, devront (art. 2) acquitter l’impôt foncier, et la Hongrie aura des routes.

Les merveilles de l’industrie, les admirables spéculations du génie français fécondées par la patiente et laborieuse Angleterre, l’emploi de la vapeur comme force locomotive, ont vivement frappé tous les esprits. Malgré les prospectus dictés par le charlatanisme, malgré les revers inséparables de toute entreprise à son début, les peuples semblent comprendre qu’il y a dans ces grandes découvertes comme un lien mystérieux qui doit unir plus étroitement les sociétés modernes. Les Hongrois ont partagé cette préoccupation générale, et dans leur dernière diète, lorsqu’ils avaient à peine quelques chemins frayés dans tout leur pays, ils ont pensé à le doter d’un réseau de rail-ways. Si l’on songe que la Hongrie est riche en mines de fer et de houille, qu’elle offre une surface plane dans presque toute son étendue, et qu’enfin elle serait obligée de supporter de grandes dépenses pour établir un système complet de routes ordinaires, on ne trouvera peut-être plus cette idée trop folle ou trop ambitieuse. Si l’on eût dit, il y a vingt ans, que bientôt des bateaux à vapeur sillonneraient le Danube, qui n’eût traité le prophète de visionnaire ? L’article 25 [3] promet de grands avantages aux compagnies qui voudront tenter la fortune et établir des chemins de fer sur les treize lignes qui doivent parcourir le royaume en tous sens. Tous les habitans, magnats ou roturiers, seront soumis aux péages ; les expropriations nécessaires seront faites sans distinction sur tous les terrains.

Une autre réforme utile doit être signalée. Les nobles contractaient fréquemment des emprunts, alléguant pour prétexte l’éclat de leurs noms qu’ils avaient à soutenir ; et si, comme leurs ancêtres, ils n’assommaient pas les créanciers assez hardis pour parler de leurs titres, du moins ils les payaient rarement. Le privilège de ne pouvoir jamais être arrêté, même pour dettes commerciales, dans un pays où la contrainte par corps est malheureusement de droit commun, portait atteinte au crédit. Cet abus a disparu ; l’article 18 autorise l’arrestation des nobles pour fait de lettres de change.

Les seconde et troisième propositions royales sont restées sans effet. La législation criminelle a conservé toute sa barbarie. La diète de 1839 fera sans doute disparaître les prescriptions indignes des législateurs modernes dont abonde ce monument d’un autre âge. De plus, les mêmes impôts grossiront toujours les caisses des comitats ; les Hongrois attachent trop d’importance au maintien de leur administration nationale pour la priver de son nerf principal.

Le parti philosophique, guidé par M. de Széchényi, a fait, malgré les répugnances de l’Autriche, adopter le hongrois pour langue officielle. L’article 4 garantit cette réforme qui est une excellente sauvegarde de la nationalité.

Tels sont les actes de la diète qui, après une session de plus de trois années, fut close le 2 mai 1836 par le roi Ferdinand V. Ils sont dus en partie à ces idées généreuses que, malgré ses excès, notre grande révolution a fait partout éclore.

Les nobles hongrois ont fondé un système fort sage d’émancipation progressive qu’ils compléteront sans doute à la diète de cette année. La révision des lois qui régissent l’agriculture et l’industrie, ces deux mamelles de tous les peuples, est la mesure la plus urgente ; le crédit public ne peut s’établir que sur une bonne législation.

Les journaux de Pesth sont censurés comme ceux de Vienne. La raison sur laquelle on s’appuie pour justifier cette mesure mérite d’être citée : c’est que, parmi les droits reconnus aux nobles hongrois par la Bulle d’or, il n’est nullement question de la liberté de la presse. La diète de 1832, a fourni au gouvernement autrichien l’occasion de rappeler aux Hongrois ce singulier aphorisme de politique. On a vu comment l’opinion publique s’était préoccupée des futurs travaux de l’assemblée nationale : aussi l’idée vint-elle à plusieurs membres de la seconde table de donner au corps électoral les moyens de suivre les débats parlementaires, en fondant un journal de la diète ; mais le comité de censure de Pesth ne permit pas de reproduire le compte-rendu des séances. La seconde table ne se découragea point. Les députés ouvrirent une souscription pour l’achat d’une presse lithographique qui fut établie dans le palais même des états, et de nombreux exemplaires du journal se répandirent en Hongrie. L’alarme fut vive à Vienne, et bientôt on décida que la lithographie étant une espèce d’imprimerie, ses produits devaient être soumis aux censeurs impériaux : c’était tuer le journal, on le croyait du moins ; mais la liberté fut plus tenace et plus habile que le despotisme. Un avocat, M. Kossuth, membre de la deuxième table, aidé d’un assez grand nombre de jeunes gens des écoles, prit le parti de sténographier les séances ; le soir, il en résumait les discussions avec d’autres avocats qui allaient, munis chacun d’un exemplaire du manuscrit définitif, le dicter à des étudians et à des écrivains de bonne volonté. Tous les jours les cercles de Pesth, les comitats, les membres de la diète, etc., recevaient le compte-rendu de la séance de la veille. M. de Metternich s’avoua vaincu ; ses agens, toutefois, recoururent aux petits moyens : les papiers suspects étaient décachetés à la poste, et de temps à autre on avait le bonheur de supprimer les numéros du journal séditieux, malgré les soins avec lesquels on déguisait les enveloppes. M. Kossuth ne voulut pas même laisser au pouvoir cette consolation ; il fit décréter que sa feuille serait colportée par les hussards du comitat, et pendant les quatre années que dura la diète, elle ne cessa de paraître.

Malheureusement des esprits turbulens et inquiets ont voulu profiter de l’espèce d’excitation que les réformes, même les plus sages, produisent toujours dans les masses. Un parti, dont les opinions exaltées ne peuvent être que contraires au progrès de la Hongrie, a tenté de réveiller les jalousies de la petite noblesse et de soulever les paysans contre leurs seigneurs. Des révoltes, en effet, ont éclaté sur divers points ; mais la force légale les a comprimées, et la noble conduite des grands propriétaires, lors de l’inondation de mars 1838, a prouvé aux pauvres que les riches étaient leur providence.

Le pouvoir de la haute classe est trop réel, son influence trop grande, les moyens de répression trop prompts, pour qu’elle ait à craindre, avant longues années, une rivalité dangereuse. La réforme commencée s’accomplira donc sans grande secousse, et la Hongrie occupera parmi les nations européennes le rang que lui assigne son heureuse situation.

Après avoir donné à la ville de Pesth le temps qu’elle mérite, je m’embarquai, le 25 mai, sur le Zrinyi, pour continuer de descendre le cours du Danube. Le Zrinyi est le plus beau des bateaux de la compagnie, et son capitaine, M. Francesco Mayr, a pour les passagers une prévenance qui mérite les plus grands éloges. Comme la foire de Pesth devait avoir lieu dans les derniers jours du mois, nous étions peu de voyageurs, et, sans l’importune compagnie de cinq Grecs curieux, remuans et bavards, qui se rendaient à Bucharest avec une cargaison de marchandises de Leipsig, notre traversée n’eût été qu’une belle promenade.

Les rives du Danube offrent peu d’intérêt jusqu’à Mohäcz. Aucun village n’égaie ces vastes prairies qui avaient séduit les compagnons d’Arpad, et où se heurtèrent si souvent les Hongrois et les Turcs. Les paysans, exposés sans cesse aux ravages de la guerre, avaient senti le besoin de se réunir en masse et de s’enfoncer dans l’intérieur des terres ; on ne trouve donc pas, en Hongrie, un seul de ces jolis hameaux si communs en Allemagne ; les villages y ont été fondés dans des jours funestes ; ils sont populeux, mais misérables. Le Danube, en outre, est un voisin dangereux. Les bancs de sable, et ces îles si vertes et si pittoresques qui encombrent son lit, nuisent à l’écoulement des eaux, et sont souvent cause, à la fin de l’hiver, d’une inondation favorable au sol, mais cruelle pour les habitations. Il n’y a, sur la côte, que quelques pauvres huttes de pêcheurs.

A sept heures, les canons du Zrinyi réveillaient les échos de Mohäcz. J’ai voulu voir les lieux où les Hongrois, en 1525, perdirent une bataille qui les livra aux Turcs pour plus d’un siècle. Après avoir traversé la ville, dont les maisons m’ont paru annoncer assez d’aisance, je suis arrivé sur le champ du combat. C’est derrière les montagnes de Fünfkirchen que s’éteignit le dernier jour de l’indépendance nationale. Les Hongrois, au nombre de vingt mille, attaquèrent sans prudence l’armée turque, dont les mouvemens du terrain leur cachaient la force. Louis II, à la tête de ses hussards, fondit sur les janissaires et les mit en fuite ; mais, au moment où il croyait en finir avec ses ennemis, il se trouva sous le feu de quarante pièces de canon, artillerie formidable alors : il ne lui resta plus qu’à mourir noblement. Un grand nombre de magnats, des évêques et vingt-trois chevaliers de Malte perdirent glorieusement la vie dans cette triste affaire.

Notre bateau se remit en marche au point du jour. De Péterwaradin à Belgrade, la rive droite est fort pittoresque. La célèbre citadelle de Péterwaradin, élevée sur un promontoire qui domine le cours du fleuve, présente avec orgueil son triple front de murailles immortalisé par le prince Eugène. On raconte qu’un Anglais fut tellement ravi du panorama du Bosphore, que, pour conserver toutes ses illusions, il passa outre sans vouloir descendre à terre. J’aurais aussi dû me contenter d’admirer Belgrade de la plage de Semlin. Le Danube décrit, entre Semlin et Belgrade, un demi-cercle dont ces deux villes occupent les extrémités ; elles sont donc sur la même rive par rapport au fleuve, mais l’embouchure de la Save les sépare entièrement.

La vieille forteresse, sanglant théâtre de tant d’assauts, la ville avec ses blancs minarets et ses maisons qui semblent sortir chacune d’un bosquet délicieux, les riches collines des environs ; tout cela, par un beau soleil, est d’un effet enchanteur. On pense aux Mille et une nuits, aux séraïs des vizirs, aux jardins embaumés de citronniers et d’aloès, en un mot à l’Orient et à ses délices ! Quel triste réveil quand on débarque sur la rive servienne ! Le médecin et les gardes du lazaret, qui, armés de longues baguettes, accompagnent les voyageurs, leur apprennent déjà que la peste et toutes les maladies contagieuses enfantées par la corruption désolent souvent ce pays pour lequel, cependant, le ciel a tout fait.

Le quai de Belgrade n’est qu’un marais fangeux sans cesse remué par des troupeaux de porcs et des nuées de corbeaux, et les fenêtres d’un hôpital s’ouvrent sur ce cloaque, tout exprès pour en recevoir les exhalaisons malsaines.

Nous montâmes d’abord à la forteresse, qui est restée au pouvoir des Turcs, quoique la ville appartienne au prince Milosch. Les crevasses des murailles ressemblent de loin à de nobles cicatrices ; mais on voit bientôt qu’elles ne sont que des ruines honteuses. La dernière ligne de remparts s’écroule de tous côtés, les Turcs laissent à Allah le soin de la relever. Milosch, pour ne pas rompre le dernier lien qui l’attache à Constantinople, consent à l’occupation de la forteresse par une garnison turque ; mais, d’un jour à l’autre, il lui serait facile de s’en emparer : la famine d’ailleurs, ne tarderait pas à soumettre les assiégés. Les soldats de Mahmoud, mal payés, mal nourris, mal vêtus, n’ont rien conservé de la fierté des janissaires, et ils s’estiment fort heureux lorsque les rayas serviens leur permettent de descendre de leur prison. C’est dans l’enceinte de la forteresse que sont les casernes, la grande mosquée et le séraï du pacha : noms imposans ! mais il faut voir les choses. J’ai traversé la Valachie dans toute sa longueur, j’ai parcouru la Grèce, je n’ai trouvé nulle part autant de misère qu’à Belgrade. Le séraï est en planches jadis recouvertes d’un plâtre colorié qui est presque entièrement tombé ; des fenêtres sans vitres, une toiture à demi pourrie, offrent un libre passage au froid et à la chaleur, au vent et à la pluie. Le pachalik appartient à ce Joussouf qui, dans la dernière guerre, signa la honteuse capitulation de Warna. A une autre époque, le sultan lui eût envoyé le cordon ; mais, pour plaire à ses vainqueurs, il a dû conserver ses bonnes graces à l’homme qui l’avait trahi. La mosquée a une apparence assez mesquine ; nous passions devant cet édifice sans nous arrêter, lorsqu’un individu qu’à la couleur blanche de son turban et à sa longue robe rouge nous reconnûmes pour l’iman, nous proposa d’entrer. Cela renversait toutes mes idées : un prêtre musulman ouvrir lui-même les portes d’une mosquée à des giaours ! Rien n’est plus simple que l’intérieur de ce temple : les murailles sont entièrement nues ; de longues nattes de joncs recouvrent le parvis ; une galerie de bois pour le pacha et son état-major, une espèce de chaire où tous les vendredis se fait la lecture du livre saint, voilà les seuls ornemens. J’allais presque trouver à ce temple un caractère de grandeur, si je n’eusse vu l’iman se baisser avec une joie cupide pour ramasser les trois ou quatre piastres que l’un de nous lui avait jetées. Le cimetière est voisin de la mosquée ; les demeures des morts sont en meilleur état que celles des vivans.

Le tableau que m’offrit la ville était tout nouveau pour moi ; je pouvais me croire bien loin de l’Europe. A Belgrade, comme dans tout l’Orient, les habitans passent leur vie en public ; ainsi, durant le jour, la devanture de chaque maison est enlevée, et les curieux peuvent apercevoir ce qui se passe dans la première salle. Là, quelques individus, gravement accroupis sur le plancher, fument le chibouk et boivent le café ; ici, un autre s’amuse à compter ou des paras ou les grains d’un chapelet ; plus loin, c’est un groupe de dormeurs. Une ceinture garnie de belles armes est une partie intégrante du costume de tous les hommes.

Belgrade est la capitale de la Servie ; le prince Milosch n’y a pas encore fixé le siège de son gouvernement, mais il y a fait commencer quelques travaux, entre autres une église grecque, une fort belle caserne et une assez jolie maison, pompeusement décorée du nom de palais. Quelques négocians étrangers se sont établis à Belgrade. La Russie, l’Angleterre et l’Autriche y ont, depuis quelque temps, placé des consuls ; la France vient aussi d’y envoyer un agent : Milosch est donc enfin reconnu souverain par la diplomatie. J’ai vivement regretté de ne pouvoir pousser jusqu’à Kraguyéwatz, pour rendre une visite à ce prince paysan ; j’aurais voulu me former une opinion sur les réformes qu’il a entreprises avec tant d’audace. J’ai beaucoup causé de la Servie et avec des hommes capables : tous m’ont donné sur ce pays des notions si différentes, si opposées, que, désespérant d’y découvrir la vérité, je m’abstiendrai de les rapporter. On m’avait dit que les troupes serviennes étaient ridicules ; j’ai vu un bataillon de ces troupes parfaitement tenu, commandé par des officiers russes. L’armée de ligne pourrait facilement se composer de soixante mille hommes, et les défilés de la Servie deviendraient des Thermopyles.

Les Serviens font, avec l’Autriche et la Hongrie, un commerce considérable de bestiaux ; Milosch s’était réservé de nombreux monopoles, il y a renoncé par une ordonnance publiée en novembre 1837, dans la gazette de l’état.

J’ai peu de choses à dire de Semlin. Comme Belgrade, son antique rivale, cette ville a perdu beaucoup de son importance. Malgré ses remparts de gazon et les marais assez profonds qui l’avoisinent, elle ne peut plus compter au nombre des places fortes. Sa position l’appelle à jouer désormais un rôle plus pacifique ; elle est l’entrepôt naturel du commerce du Bannat et de la Servie avec la Hongrie et l’Autriche. Un négociant de Semlin a épousé depuis peu la fille du prince Milosch.


ÉDOUARD THOUVENEL.

  1. M. Michel Chevalier a traité cette question d’une manière remarquable dans son curieux ouvrage : les Intérêts matériels de la France, pag. 154 et suiv.
  2. Ce vœu a été rempli ; j’ai vu représenter à Pesth la Christine de M. Alex. Dumas, traduite en hongrois.
  3. Toutes les dispositions législatives décrétées par la dicte et sanctionnées par le roi sont appelées articles.