La Hongrie et l’opposition croate

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La Hongrie et l’opposition croate
Charles Loiseau

Revue des Deux Mondes tome 131, 1895


La Hongrie et l’opposition croate


I

Il faut remonter aux événemens de 1849 pour trouver les traces, d’ailleurs sanglantes, du seul conflit entre Hongrois et Croates dont le public se soit jamais occupé. Les contemporains y virent moins, du reste, l’effet d’une rivalité de races qu’un élan populaire de loyalisme qui se portait au-devant d’une révolution. C’est l’une et l’autre cause qui mirent ces peuples aux prises : la première seule subsiste, car le chemin de la rébellion a été, pour les Hongrois, celui du pouvoir. La constitution de 1867 eu a fait les associés, souvent impérieux, de la politique autrichienne. A l’intérieur ils gouvernent la descendance des hommes qui leur rappelèrent jadis leurs devoirs de sujets. Il ne paraît point que cette bienveillante ironie du sort leur inspire un gouvernement paternel. Ils ont contraint la Transylvanie à poser, devant l’Europe, la question roumaine. La question croate est moins connue. L’intérêt va naturellement à qui l’appelle, et, hors de la monarchie ou de l’armée, les Croates ont rarement su faire parler d’eux.

En France, ils n’éveillent que des souvenirs militaires. Ils ont servi contre nous, quelquefois avec nous ; l’histoire môle leur nom à la rumeur de toutes nos grandes guerres ; la légende en a fait les Cosaques de l’empire autrichien. La campagne improvisée qui les conduisit, en 1849, sous les murs de Vienne, si elle ajoute à leur gloire, ne change rien à leur physionomie. Nous avons peine à nous les figurer aujourd’hui sous les traits d’un peuple constitutionnel. Sous cet aspect pourtant, la Croatie intéresse à bien des égards. L’histoire de sa constitution, sa constitution elle-même, découvrent la source psychologique des conflits de race, la diversité des tempéramens qui nous apparaissent, le Magyar, dans la plénitude de ses appétits et de ses ressources, le Slave, à l’état pour ainsi dire occidental et isolé. Derrière la question croate, on voit poindre la nouvelle question d’Orient, l’évolution lente et chaotique des Jugo-Slaves vers l’unité, je ne sais quelle rosée d’avenir qui fertilisera ces vieux champs de bataille de la chrétienté et de l’Islam. Au premier plan, et déjà acquises à l’histoire, des figures puissantes ou originales : Strossmaier, expression unique et harmonieuse du génie slave-latin ; Mazuranic, le ban national poète ; Starcevic, la première organisation démocratique de son pays. Dans le lointain, des foules colorées, de vieilles mœurs, des lucidités surprenantes alternées d’enfantillages, des enthousiasmes rythmés sur des chansons presque lugubres, l’arrière-garde des invasions ottomanes, la Bosnie et ses minarets enchâssés dans la patrie jugo-slave, champ de cimetières chrétiens de la cathédrale de Djakovo à Saint-Biaise de Raguse. — Foulée de souvenirs ; monde qui s’élabore ; peuple qui attend.

C’est en 1860, après la guerre d’Italie et la chute du ministère Bach, que se présenta, pour la Croatie, le passage difficile de la vie traditionnelle aux expériences parlementaires. Une diète fut réunie à Agram, comme dans tous les centres de la monarchie, sorte de Constituante consultative dont la composition, d’ailleurs, était réglée par le diplôme de convocation.

L’objet qui la préoccupa d’abord, et duquel dépendaient, du reste, les solutions ultérieures, consistait moins à dresser une liste de garanties constitutionnelles qu’à préciser la nature du lien qui rattachait le pays à la couronne. Nul ne contestait le souverain ; mais en quelle qualité serait-il reconnu pour tel ? Ce n’était pas une question de mots. Si la Diète ne voulait voir dans sa personne que le roi de Croatie, elle réclamait l’autonomie, solidaire, ou peu s’en faut, de l’établissement dans tout l’empire du système fédératif, dont, à ce moment même, Strossmaier plaidait l’opportunité au Reichsrath de Vienne. C’était la solution doctrinale et ambitieuse. — Si la Diète y renonçait, il lui fallait opter entre l’empereur d’Autriche et l’héritier de la couronne de Saint-Etienne, et accepter les conséquences d’un protectorat politique : l’allemand ou le magyar.

La majorité de la Diète penchait à l’autonomie. C’était justement celui des trois partis sur lequel, au fond, on ne la consultait pas. Ni la cour, ni les représentans des nationalités dominantes n’envisageaient le fédéralisme comme la première étape de l’évolution constitutionnelle. Du reste, de Vienne et de Pesth, les Croates recevaient des avances. Deak, qui cherchait alors pour son pays des alliés contre le germanisme, leur tendait son historique page blanche, avec prière d’y inscrire la formule d’un accord politique avec la Hongrie. Le ministère viennois appuyait sur les souvenirs de 1849, faisait valoir son néo-libéralisme, et flattait, en outre, une ambition populaire entre la Save et l’Adriatique : la reconstitution du vieux royaume tri-unitaire aux trois fleurons de Croatie, Slavonie, Dalmatie.

Ces sollicitations en partie double ne profilent qu’aux habiles. Elles ne profitent surtout qu’aux hommes qui savent ce qu’ils veulent et restent unis pour le vouloir. La Diète de 1861 ne sut répondre opportunément ni à Pesth, ni à Vienne. Dès le début elle se divisa. Les uns, sous le nom de parti national, s’obstinèrent à réclamer l’autonomie ; les autres, que l’opinion devait baptiser magyarons, — le nom, du reste, a survécu, — conseillèrent inutilement l’entente avec les Hongrois. Dans le fond, comme il arrive presque toujours en pareille matière, ce ne sont pas les opinions qui parlaient, mais les intérêts et surtout les tempéramens. A l’aversion du despotisme autrichien, au besoin longtemps comprimé d’être à soi, les nationaux mêlaient une conception presque trop fière des droits et des destinées de leur patrie. La Croatie militante de Jellacic et littéraire de Louis Gaj s’exprimait par leur bouche. Du côté des magyarons inclinaient, par une association singulière, l’opportunisme aristocratique et les passions blessées, — magnats escomptant, dans un retour aux institutions traditionnelles, la restauration des privilèges abolis en 1848, — patriotes démocrates, en petit nombre, qu’un instinct semi-révolutionnaire, un grain de folie libérale, poussaient vers la patrie de Kossuth, en aversion d’une cour classique dans les annales de l’autorité.

Le parti national dominait à la Diète. Il en profita pour faire œuvre théorique de Constituante. Sa grande préoccupation, — qui s’affirme dans un acte resté célèbre, — fut d’établir qu’aucun rapport de droit ne préexistait entre les Croates et la Hongrie. Le même esprit lui dicta une adresse à la Couronne, portant refus de nommer des délégués aux conseils de l’Empire.

A la suite de l’adresse, la Diète fut dissoute. C’était au ministère à prendre son temps : il ne la convoqua de nouveau qu’en 1865. Dans cette assemblée un troisième parti se dessine. Il s’appelle autonome, et l’ironie veut que ce titre couvre une renonciation partielle à l’autonomie doctrinale, sous forme d’entente avec le cabinet viennois ; elle veut aussi que ce groupe, le plus positif en l’état des circonstances, ait pour chef un poète. C’est Ivan Mazuranic, l’auteur de Cengic-Aga. — Mazuranic avait raison : l’heure n’était pas aux réminiscences du ministère Bach, mais à l’option en faveur de l’Autriche. Ce choix conciliait aux Croates les bonnes grâces de la cour, les abritait contre les rancunes des Magyars, surtout leur restituait le contact politique avec la Dalmatie qu’au détriment de l’unité jugo-slave le hasard des événemens leur avait fait perdre.

Tant de dissentimens devaient aboutir à la pire des solutions. C’est à Pesth que, de guerre lasse, la Diète finit par envoyer des délégués. Les négociations commencèrent l’année même de Sadowa, sous le ministère Belcredi. Malheureusement pour les Croates, le temps de la paye blanche est passé. Les Hongrois qui ont temporisé avec Vienne, et pour cause, se pressent moins encore de conclure avec Agram. La sagacité de leurs hommes d’Etat pressent une humiliation de la politique et des armes autrichiennes, l’Ausgleich qui en sera la conséquence, et la soumission des Jugo-Slaves au régime qu’on voudra bien leur accorder. Leur tactique se borne à traîner la discussion, au point d’alarmer la dignité de Mgr Strossmaier, qui abandonne avec éclat ses collègues de la délégation croate. Sur ces entrefaites, la guerre éclate ; les revers fraient le chemin aux ambitions hongroises ; le successeur de Belcredi, Beust, entre résolument dans la voie du dualisme, qui reçoit, un an après, sa forme organique. La question des nationalités était résolue au profit des dominantes ; les rêves d’autonomie croate sombraient dans la fiction politique de la Transleithanie.

La Diète d’Agram refusa de se faire représenter à Pesth, aux fêtes du couronnement. C’était un acte ombrageux et inhabile. Elle fut dissoute le 25 mai 1807. On ne la supposait pas assez souple, on la sentait trop froissée surtout pour renouer avec elle des négociations. Presque à la même époque un ordre de la cour, coloré d’une mission vague, éloignait Mgr Strossmaier. L’évêque vint à Paris, où le hasard lui fit rencontrer Kossuth. Kossuth, dans la réconciliation de l’exil, jugea comme lui la politique des Magyars, qui consacrait l’isolement de leur nation, même au faîte de sa puissance, et lassait autour d’elle la redoutable inimitié du monde slave.

Les dernières séances de la Diète furent les mieux employées. Elle vota quelques lois destinées, en prévision des mauvais jours, à constituer, sous la forme littéraire et artistique, une citadelle à l’esprit national. C’est le 28 juillet de la même année que fut inaugurée l’Académie jugo-slave des sciences et des arts (Ingoslavenska Academija znanosti i umjelnosti), à laquelle contribuèrent, du reste, des fondations particulières, et surtout la générosité de l’évêque de Djakovo. Agram retentit, ce jour-là, de Zivila ! et d’ovations, écho faible, et quelque peu particaluriste, aux fêtes de Pesth.

La réalité apparut avec le baron Rauch, chef du parti magyaron, nommé ban par Andrassy, et chargé de mettre en vigueur un nouveau règlement électoral. La vigueur fut telle, corroborée de tant d’épurations et d’une pression si savante, que la nouvelle Diète de 1808 comptait à peine quinze députés patriotes. Ceux-ci péchèrent, comme leurs prédécesseurs, par fierté lasse, ignorant ce qu’à ce moment même un regard vers la France leur eût appris : la puissance d’une opposition ramassée en quelques hommes d’énergie. Ils se retirèrent d’une assemblée qu’à Pesth on eût pu déclarer la Chambre introuvable. C’est du sein de cette Diète que sortit la commission chargée, d’accord avec les délégués hongrois, de formuler le pacte dont les travaux préparatoires languissaient depuis 1861.


II

Ce pacte, ou Nagoda, mérite une place à part dans la vitrine des curiosités constitutionnelles. C’est du moins l’opinion du jurisconsulte Palma, qui le définit : « La costituzione dei popoli liberi, colle parole : unio realis, inæqualis, singolarissima. »

Imaginez une sorte de fédération, — le mot est absent du pacte, mais l’idée s’en dégage, — qui laisse subsister la notion de peuples et de territoires distincts, sépare soigneusement les affaires communes des autonomes, mais adjuge à l’un de ces peuples, et naturellement au plus fort, l’e pouvoir exécutif et les finances. C’est le trait essentiel et original de la Nagoda.

Les affaires communes sont la règle et les autonomes l’exception, en ce sens que celles-ci seulement sont l’objet d’une énumération limitative. Cette énumération comprend : l’administration intérieure, la Justice, l’Instruction publique et les Cultes. En ces matières, la Diète croate est théoriquement souveraine, de même que le ban, chef du pouvoir exécutif, est théoriquement responsable. Seulement elle n’est ni maîtresse de son budget, ni armée d’une sanction contre la politique du ban. Celui-ci ne relève, en fait, que de la Couronne, qui seule le nomme ou le destitue, sur la proposition du ministère hongrois. La Croatie est représentée, à litre spécial, aux Délégations. Mais ses finances, — ainsi que tous les services qui sont censés en dépendre : travaux publics, commerce, agriculture, chemins de fer, postes et télégraphes, voire même armée territoriale, — lui sont déclarées communes avec la Hongrie. Pour défendre la part de son pays dans ces intérêts soi-disant communs, la Diète d’Agram délègue quarante de ses membres au parlement transletlhan. On conçoit que cette représentation joue les rôles muets ou fasse figure de minorité de parade, dans une assemblée dix fois plus nombreuse.

En revanche, la Nagoda accorde libéralement à la Croatie tout ce qui, dans la forme, peut rassurer l’amour-propre national. Dans le cabinet hongrois, un ministre sans portefeuille a charge des « affaires croates ». Il est stipulé, par exemple, que les couleurs des deux nations Hotteront sur le Parlement pendant la discussion des affaires communes ; qu’au cours de ces mêmes discussions, les députés croates pourront s’exprimer dans leur langue. La première de ces règles est inobservée ; la seconde, puérile, car les législateurs de Pesth ne comprennent que l’allemand ou le magyar.

Les questions d’écusson, de sceau, sont minutieusement réglées. Il est entendu que, sur les actes de l’autorité et les bâtimens publics figureront les armes de la Croatie, surmontées de la couronne de Saint-Etienne. Est réputé seul officiel, sur le territoire croate, l’idiome jugo-slave, ce qui n’a point empêché les Hongrois d’introduire leur propre langue dans l’administration des chemins de fer et dans les postes. L’étranger s’aperçoit vite qu’ils se sont arrogé en Croatie, sous ce rapport, un privilège d’exterritorialité.

La Nagoda réserve le statu quo à la ville de Fiume, dont la possession est un sujet de rivalités séculaires entre Slaves et Magyars, et que ceux-ci ont fini par soumettre à un régime de fait, à défaut d’entente possible sur un régime de droit. Une dernière clause consacre, à la charge du gouvernement de Pesth, l’engagement d’aider les Croates à reconstituer, par l’annexion de la Dalmatie, l’ancien royaume tri-unitaire. Promesse insérée, dirait Palma, ad pompam et ostentationem, que les Hongrois n’ont jamais tenue et qu’au fond il ne dépend guère d’eux de tenir.

La Nagoda ne mettait pas sans doute la Croatie hors de chez elle, mais y installait les Magyars. Un pays qui reçoit de l’étranger le chef du pouvoir exécutif et voit son existence économique absorbée dans celle d’un peuple voisin, eût-il par ailleurs une constitution respectueuse de la tradition nationale, en fait ne s’appartient pas ; il est en tutelle. L’ancien groupe patriote, qui s’était tenu à l’écart des négociations, dénonça le piège. Il fut entendu. C’est la belle période de l’opposition croate qui commence, — et pour cause, — avec le fonctionnement de la constitution.

Le premier engagement fut un succès, et il est intéressant de noter qu’à une époque où la presse ne dénonçait pas communément le mélange bâtard de la politique et des affaires, c’est dans une « histoire d’argent » qu’on fit sombrer le premier ban magyaron. C’était le baron Rauch. On le sut intéressé dans une société financière, constituée en vue d’assainir les marécages de la Lunja, et qui sollicitait la garantie du gouvernement. Un modeste journal de Pétrinja, dans les Contins militaires, le prit violemment à partie, par la plume de l’avocat Mrazovic. En vertu de la législation alors en vigueur dans les Contins, ce délit de presse eut le sort original d’être déféré à une sorte de conseil de guerre. Mrazovic prouva ses dires, fut acquitté, et Rauch dut donner sa démission.

Il suffit de peu pour réconforter un parti vaincu, surtout en pays jugo-slave. Le procès fit du bruit. Justement il coïncidait avec des élections, les pouvoirs de la Diète de 1868 étant expirés. Cette fois, le parti national l’emporta. Un nouveau ban, Koloman Bedekovic, esprit honnête niais faible, cédant à la pression des Magyars, prorogea trois fois l’Assemblée. Elle se montra réfractaire et fut dissoute. Sur ce demi-coup d’Etat, une majorité patriote revint ; la nation protestait décidément contre la Nagoda, il fallait la lui appliquer de force. Le successeur d’Andrassy, Lonyay, crut on trouver le moyen.

Il fit convoquer à la Diète d’Agram tous les magnats qu’une pratique quasi féodale et tombée en désuétude autorisait à y siéger. En fait, une partie de cette noblesse avait cessé depuis longtemps d’habiter la Croatie et d’en parler la langue. Elle comptait des familles établies depuis un siècle et plus en Hongrie, en Autriche, en Allemagne, même en Angleterre ; le peuple avait oublié leurs noms : c’étaient, en somme, des étrangers. Cet élément, par plusieurs raisons, était acquis aux Magyars. Sa présence à la Diète paralysa l’opposition, mais ne permit pas de constituer une majorité de gouvernement.

C’est peut-être à ce point de l’histoire de la Croatie qu’il faut s’arrêter pour considérer la répartition des forces sociales dans ce conflit que le dualisme a ouvert. La richesse et les habitudes cosmopolites ont éteint, chez les magnats croates, l’esprit national. Ils ne saisissent même pas très bien pourquoi, à la fin du XIXe siècle, leurs compatriotes aspirent à faire figure de nation. Leurs traditions, non moins que le néo-occidentalisme des Hongrois, les inclinent vers cette race, séduisante sous bien des rapports, dont, après les gloires, ils affectent de partager les plaisirs. Il est fort peu d’aristocrates, en Croatie, qui disent avec fierté : Notre peuple. Ceux qui le disent ont pourtant raison. Le peuple est ce que les Croates ont de meilleur. Il a conservé le dépôt de la foi, de la langue ; il a le culte du souverain, de la patrie, et une rare aptitude au dévouement. Seulement, rien ne le prépare à la vie politique, et sous le régime du cens électoral il y est appelé fort peu. L’ancienne noblesse s’en éloigne, non qu’elle le tienne pour démocrate, — ce serait prématuré, — mais parce qu’elle ne voit en lui qu’une force inférieure et barbare. Il y a un monde, on le sent, entre les mélancolies de la plaine slavonne, l’hymne d’avenir qui monte sur les basses grêles de la tambourica, et les élégances du féodalisme boulevardier.

Entre ces extrêmes, un tiers état s’élabore. Dans un pays presque dépourvu de commerce et d’industrie, ces hommes du tiers ne peuvent guère être que des intellectuels ou des prédestinés au fonctionnarisme. Sous l’uniforme, beaucoup de ces derniers, surtout parmi les modestes, gardent l’amour du pays et l’aversion du Magyar. Mais celle aversion ne saurait être publique, encore moins communicative. Au vote, il faut soutenir le gouvernement, ombrageux en Transleithanie plus qu’ailleurs. Restent les savans, les lettrés, le groupe des professions libérales, les propriétaires aisés, quelques représentans de la noblesse récente, confinant à la bourgeoisie, surtout les prêtres. Dans l’histoire de la vie nationale, le clergé mérite une place et un éloge à part. Il a séparé sa cause de celle de la haute aristocratie dont ses intérêts temporels auraient pu le rendre solidaire. Il fut l’âme de l’opposition ; il l’est encore.

Telle est l’avant-garde que la Croatie a pu mettre en ligne contre la magyarisation, au premier jour de sa vie constitutionnelle, qui fut, en somme, pour l’ensemble du pays, une surprise. Nous verrons plus tard l’opposition prendre des formes concrètes, le courant moderne la traverser et faire fonction d’isolateur, l’esprit démocratique se dégager du pur sentiment national. En 1872, elle est instinctive et elle est une ; idéaliste en même temps, et ceci, il faut bien le dire, ne tient pas uniquement à l’éducation des hommes. Dans un pays où ni la question religieuse, — au sens où l’entendent nos sociétés occidentales, — ni la question sociale, ni la question dynastique ne sont posées ; l’opposition manque de son aliment quotidien. Elle est obligée de remonter toujours aux mêmes sources, ataviques, lointaines, qui ne tarissent pas, il est vrai, mais ne coulent à pleins bords qu’en certaines saisons de l’histoire.

Les Croates avaient fourni, au cours de cette lutte de quatre ans, tout ce dont ils étaient capables, en l’état des circonstances et de leurs moyens. Les Hongrois eurent l’habileté de ne pas les pousser à bout et se prêtèrent à une révision de la Nagoda. Ils avaient l’expérience de la diplomatie croate : ils étaient assurés de garder les positions acquises et de mettre encore, en apparence, le beau rôle de leur côté. De fait, cette révision, obtenue à si haut prix, n’apporta que des modifications de détail au régime des finances, sans toucher au principe désastreux qui liait l’indépendance économique de la Croatie. Elle fut signée au cours de l’été de 1873.

Le même besoin réciproque de trêve porta au pouvoir un homme qu’y prédestinaient sa haute quiétude intellectuelle et une sorte de primauté d’honneur acceptée par tous les partis. C’était Ivan Mazuranic, le seul ban national que son pays ait obtenu depuis vingt-cinq ans.

Mazuranic ne s’était distingué, dans la politique, que par des conseils sensés et des manifestes fort éloquens. Dans les lettres, il était l’orgueil de la Croatie. Il avait pris, fort jeune, à côté de Louis Gaj, la tête du mouvement illyrien de 1835. À trente-deux ans, il écrivait Cengic-Aga, poème admirable de couleur et de concision, dont le sujet, d’une actualité poignante alors, est emprunté aux guerres des Monténégrins et des Turcs. Les deux héros de cette moderne épopée, le Turc et le chrétien, se trouvèrent face à face dans une rencontre. Cengic-Aga fut tué. Le Slave Novica Cerovic trouva sur le cadavre une montre d’or, et son fils l’offrit au poète, en s’excusant de ce qu’elle fût malo udubljena, — littéralement « un peu enfoncée ».

Le cadeau était plus digne des sentimens que Mazuranic avait inspirés que de ceux qu’il éprouvait. Sa dominante était l’horreur du fanatisme. Il se déliait même de la pénétration de la vie publique par le sens religieux. On retrouve dans sa politique l’esprit qui lui dicta cette strophe de l’Osmanide : « Oh, qu’il soit maudit, l’homme qui persécute son frère à cause de sa foi. Tous tes malheurs, ô terre des Slaves, prennent leur source dans cette boue ! »

Très ouvert aux idées de l’Occident, il essaya d’introduire en Croatie l’éducation libérale. En 1874 il fit voter une réforme retentissante, qui excluait le clergé de la direction des écoles. Cette semi-laïcisation, péniblement acceptée des catholiques, irrita tout à fait les orthodoxes, dont elle nivelait d’anciens privilèges. Ce fut une des causes — peut-être un des prétextes — qu’invoqua en Croatie le parti serbe pour susciter un nouveau schisme national. Mazuranic n’était pas homme à garder le pouvoir contre le gré d’une partie de ses concitoyens. Il le quitta comme il l’avait pris et comme il l’avait exercé, en esprit supérieur et amoureux surtout de l’intimité des lettres.

Sa démission remonte à 1879. Ce fut un malheur d’autant plus grand pour le pays que le parti national n’était guère en état de lui trouver un successeur. Les Hongrois en profitèrent pour confier les fonctions de ban à une de leurs créatures, le comte Pejacevic, puis à Hédervary. De celle époque date ce que les Croates appellent la période de magyarisation, qu’on pourrait caractériser : la conquête du pays par le pays, à l’instigation et au profit d’une race étrangère.


III

La nation magyare subit, plus rigoureusement qu’une autre, peut-être, la loi de la lutte pour la vie. Il faut le dire à sa décharge et ne pas requérir, sans réserves, contre son tempérament. Dans un siècle où le sentiment de la race se réveille et s’attribue une part prépondérante à la formation ou à la réforme des corps politiques, la situation des Magyars est particulièrement périlleuse. Ils ne se rattachent à aucune des grandes familles européennes. Il ne leur est pas donné de prononcer ce mot, qui, à lui seul, est une douceur pour les peuples isolés : frères de race, ou, s’ils le prononcent, on les renvoie aux Mongols. Les tassemens constitutifs de la nouvelle Europe s’opèrent autour de leur petit groupe, en vertu d’une loi naturelle contre laquelle ils se sentent contraints de réagir, sous peine d’être réduits à un rôle nul, sinon à une sécurité douteuse. De là le caractère artificiel et inquiet de leur politique. Il y a quelque chose de défensif dans leur plan d’assimilation acharnée. Leur bloc ethnique ne peut être soutenu que par l’alluvion. Leur politique, vis-à-vis des Slaves du Sud, — comme vis-à-vis des Slovaques et des Roumains, du reste, — n’est que le développement de cet esprit de conservation égoïste et militant. Les froissemens qu’ils indigent à cette nation, que le dualisme leur a livrée, ne sont pas le pur effet d’une haine de race, qui agirait sans but et uniquement pour s’assouvir. Ils n’ont point résolu, — comme le soutient parfois l’exaltation des patriotes croates, — de tenir le pays dans une sorte de servage à distance, analogue au régime que l’Angleterre applique à l’Irlande ou à celui que l’Autriche lit sentir à la Lombardie. C’est un autre esprit, un autre système. Ils exigent à la fois plus et moins. Leur but est de faire entrer de force la Croatie dans le moule magyare de contraindre l’idée nationale à se fondre dans l’unité politique que la constitution de 1867 a créée à leur profit et dont ils sont l’âme.

Le Budapesti Hirlap disait, en 1891 : « Il est de l’intérêt de l’Etat que le magyarisme s’étende aux dépens des nationalités, les conquière et les assimile. » Jamais formule mieux appropriée au dessein soutenu du peuple hongrois. Son ennemi c’est donc la nationalité des autres. Par l’exécutif et par le budget ils disposent de la vie officielle en Croatie. Par l’exploitation de l’intérêt ou de la peur ils tentent d’absorber sa vie intime. Leur méthode est d’associer les Croates eux-mêmes à l’œuvre de magyarisation, en peuplant les fonctions publiques et la Diète d’employés soumis et de députés complaisans. Elle a relativement réussi. L’étranger qui ne prend contact qu’avec la surface du pays n’aperçoit pas d’antagonisme entre le gouvernement et l’esprit national.

Il faut pourtant savoir à quel prix ces apparences sont acquises. On est tenté île dire de la loi électorale que c’est le régime censitaire retourné. La capacité, ou ce qui passe pour tel, fournit plus aux listes que le cens. Elle est acquise, non seulement à qui justifie d’un diplôme ou d’un grade déterminés, mais à tous les fonctionnaires et employés sans distinction, y compris le personnel communal et celui des chemins de fer. Il en résulte qu’un cantonnier, un garçon de bureau, un balayeur municipal, voire un garde-barrière ou un homme d’équipe, quelquefois Hongrois d’origine, n’ayant aucune attache à la Croatie, dont il parle à peine la langue, prennent part aux élections, alors que la majorité des possesseurs du sol y reste étrangère. Le cens est élevé, en effet, pour un pays pauvre. Il varie entre 15 et 30 florins d’impôts directs.

Les velléités d’indépendance sont prévues. Le vote est public, verbal ; il est reçu, au chef-lieu du collège électoral, par un représentant de l’administration. Je passe sur l’intervention des gendarmes, l’ultima ratio des élections douteuses, qui servit notamment à repousser, dans la circonscription de Djakovo, sous les fenêtres du palais épiscopal, les partisans du comte Vojnovic. — C’est aussi l’élément administratif qui prévaut dans les commissions de recensement. Plus encore : il entre de droit à la Diète, comme les magnats, dans la personne des Veliki zupani (préfets), ce qui ferme, on en conviendra, le cycle des ressources officielles contre une saute de vent électorale.

Ce n’est donc point par voie de suffrage que la réaction nationale peut triompher. La presse n’est pas soumise à un régime moins prévoyant. En principe elle est justiciable du jury : mais le jury peut être suspendu par mesure d’Etat, et le comte Hédervary a usé, deux années durant, de cette prérogative. Sa meilleure garantie contre l’amende et la prison est encore lu confiscation préalable. Une épreuve de chaque numéro est remise, avant, tirage, au procureur d’Etat, qui supprime ce qui lui déplaît, alinéa ou article. Le rédacteur laisse soigneusement en blanc la partie confisquée, ce qui donne à un organe de l’opposition l’aspect matériel du journal blessé dans la lutte. La censure ne badine pas. Il n’est point permis, par exemple, à l’Obzor, feuille patriote d’Agram, de demander en quoi le millénaire de l’établissement d’Arpad dans les plaines du Danube, que les Hongrois se préparent à célébrer, peut intéresser la Croatie. Le cas s’est présenté au mois de décembre 1893. Il valut à l’Obzor deux confiscations successives. A cette date — 13 décembre — le journaliste pouvait écrire : « Cela l’ail, un chiffre. Nous en avons déjà subi cinq cent soixante-treize ! »

La question financière, en Croatie, mériterait une étude à part. Elle est d’autant plus compliquée que le pays alimente un triple budget : celui des affaires communes avec tout l’Empire (guerre, relations extérieures, Bosnie et Herzégovine), — celui des affaires communes avec la Hongrie seulement, — celui enfin des affaires spéciales à la Croatie ; le tout suivant les distinctions établies par la Nagoda et une règle de proportions sujette à la révision décennale.

La convention de 1868 attribuait en principe à la Croatie le 45 pour 100 de ses revenus, le surplus représentant sa contribution aux charges communes quelconques. Seulement, sous couleur d’assistance fraternelle (c’est l’expression même de l’article 13), la Hongrie se substituait pour dix ans à ses engagemens vis-à-vis de la communauté, moyennant un forfait de 2200 000 florins, dont la Croatie se contentait pour couvrir ses dépenses propres. Le forfait, la première année, fut avantageux aux Croates ; lu suite en montra le piège, les Hongrois se libérant envers eux par une somme fixe et réalisant, d’année en année, par de nouvelles taxes, des bénéfices sur cette ferme des impôts. Ce fut un des griefs sur lesquels s’appuya la campagne de la révision. Le dernier exercice qui la précéda, celui de 1872, accusait une différence de 343 155 florins, au détriment de la Croatie, entre la somme forfaitaire et le 45 pour 100 auquel, en principe, elle avait droit. La révision de 1873 rétablit le partage proportionnel (le rapport a été légèrement modifié en 1890, toujours au détriment de la Croatie, et ne lui assigne plus en propre que le 44 pour 100 de ses revenus), — mais laissa substituer un abus grave : la centralisation de la comptabilité entre les mains des Magyars. Il n’existe pas, entre la Croatie et la Transleithanie de juridiction neutre, — comme entre la Confédération américaine et les divers États qui la composent, — chargée de trancher les différends d’ordre financier. Le budget que le ministère hongrois fait voter par le parlement transleithan s’impose à la Diète d’Agram, en ce sens qu’elle n’a aucun moyen légal de faire réviser contradictoirement les comptes auxquels s’applique la formule de répartition.

L’opposition croate, surtout par l’organe du docteur Franck, qui s’est fait une spécialité des questions financières, élève contre ce système une double protestation. Elle se plaint premièrement de ce qu’une partie des revenus constatés de la Croatie, ne trouvant leur application ni à ses dépenses propres, ni aux charges diverses qu’elle assume vis-à-vis de la double communauté, sont absorbés par les Hongrois et à leur profit ; ensuite de ce que les statistiques officielles ne portent pas en compte un groupe de revenus hors budget, — notamment ceux des chemins de fer et des postes, — dont l’omission diminue d’autant le quantum du 44 pour 100 affecté à l’autonomie croate. Dans un remarquable discours du 23 décembre 1893, le docteur Franck a démontré, par exemple, s’appuyant sur les chiffres mêmes du budget en discussion, que les recettes brutes de la Croatie s’élevaient à environ 22 500 000 florins, le chapitre de ses dépenses propres étant arrêté à 7 159 702 seulement. Celle somme — même majorée de la part contributoire de la Croatie aux frais de perception des impôts — s’écarte sensiblement du 44 pour 100 de la précédente.

Si l’on ajoute que la comptabilité quasi occulte des chemins de fer de l’Etat, le budget des Confins militaires, le régime des tabacs et celui des octrois, même la clef de la Quote Kroatiens dans les charges communes à tous les pays de la monarchie austro-hongroise sont autant de sujets de contestations et de plaintes, on aura une idée, non seulement de l’effrayante complexité des finances de la Croatie, mais des abus auxquels un régime si peu simple, si peu égal surtout, doit donner lieu. Au fond, la Regnicolar Deputation qui, en 1868 et on 1873, avait change des intérêts croates, a souscrit à une sorte d’indivision léonine, en une matière où l’indépendance réciproque était la seule garantie du faible contre le fort. Les impôts augmentent ; leur recouvrement donne bien à des scènes qui rappellent de loin celui du haratch ; et grâce à des artifices que le docteur Franck, le 28 juillet de l’année dernière, qualifiait en pleine diète de « fraudes d’Etat » la situation continue à être présentée par les Hongrois sous le faux jour d’une charité permanente faite par leur nation à la Croatie.

Cette région, surtout agricole, aurait besoin d’un bon réseau vicinal et de quelques tronçons de chemins de fer, se raccordant aux grandes lignes qui la traversent, pour écouler les produits de son élevage et de ses bois. Le ministère commun de Pesth les lui a refusés, surtout pendant les dix premières années du fonctionnement de la Nagoda. Son grand souci fut d’attirer au centre de la Hongrie le commerce de l’Adriatique. Il a construit le chemin de fer de Pesth à Fiume en négligeant ce qui ne concourait pas à ce but et en supprimant ce qui pouvait le contrarier. La Croatie, traitée, au point de vue économique, en simple région de transit, non seulement n’a tiré de cette ligne qu’un avantage médiocre, mais a vu tomber son propre commerce maritime, sa navigation à voiles et l’ancienne prospérité de ses petits ports, par la redoutable concurrence de Fiume, dont l’importance dépasse aujourd’hui celle de Trieste.

Avec l’occupation de la Bosnie, en 1878, s’ouvre, pour les Croates, une ère plus favorable. Ils bénéficient, grâce à leur position géographique, de quelques-uns des efforts tentés par l’Autriche en faveur de cette province. Le vieux boulevard militaire de Brod sert d’amorce à la voie ferrée qui, par Serajevo, relie l’Adriatique à la Save. Un peu d’activité commence à se manifester sur ce grand fleuve mélancolique, autrefois frontière de l’Islam, grâce à la flottille commerciale de ses affluens bosniaques. On a fini par construire en entier la ligne Agram-Brod-Belgrade, qui met en communication les capitales de la Serbie et de la Croatie, soit deux centres jugo-slaves, dont l’isolement avait trop longtemps servi les intérêts magyars. De vagues encouragemens, sous forme d’écoles professionnelles, sont donnés au commerce et à l’industrie.

Agram est devenue une grande ville, attrayante, animée, où la couleur locale et la civilisation semblent échanger des sourires. Aux abords de la magnifique place Zrinjski, l’Etat a fait construire une nouvelle gare. Par Agram passeront peut-être un jour les grands express européens. Depuis l’achèvement du tronçon Brod-Belgrado, la ligne la plus courte de Trieste, de la Haute-Italie et même de Marseille à Constantinople traverse la Croatie. Il est vrai que, dans l’état actuel des graphiques et des horaires, il faut trente heures pour passer de Zapresic, frontière croate occidentale, à la frontière serbe. Les Hongrois, maîtres des voies ferrées, n’ont assuré le confort, la vitesse et même l’économie, qu’à celles qui ont Pesth pour tête de ligne.

C’est peut-être en matière d’instruction publique que la politique magyare a le mieux toléré le développement de la Croatie. Elle y était, du reste, intéressée. Chez les Jugo-Slaves l’enseignement libre est presque inconnu. C’est le gouvernement qui nomme les professeurs et les instituteurs. On fait concourir les plus dociles à la magyarisation du pays. Dans les campagnes, leur influence contrecarre celle du clergé. Le conflit du maître d’école et du curé existe en Croatie, un pou comme en France. Seulement la question cléricale s’y mêle à la question nationale. L’école a bien conservé un caractère semi-confessionnel, en ce sens que la prière et la récitation du catéchisme y sont prescrites. Mais le personnel enseignant, sous l’influence éloignée de la philosophie allemande, et aussi un peu, je pense, du « libéralisme » français, se détache peu à peu du dogme et de l’esprit religieux. Il devient insensiblement ce qu’il est chez nous, à l’attitude extérieure près, neutre en religion et gouvernemental en politique. Le clergé réagit contre cette double tendance : il lutte, au sens rigoureux, pour Dieu et pour la patrie. De là son autorité sur des populations traditionnalistes et pieuses, qui serait plus considérable encore, s’il ne la diminuait par ses mœurs.

L’enseignement secondaire a fait, depuis vingt ans, des progrès immenses. On trouve à Agram quantité de gymnases ou d’instituts où dominent les méthodes allemandes. Le ministre actuel de l’instruction publique, M. Krsnjavi, a une prédilection pour les lycées de filles. Leur modernisme dépasse celui des établissemens similaires en France. Dans l’un sont installés des ateliers de couture, de coupe, de montage de chapeaux : on y forme assidûment la femme pratique. Dans l’autre, on enseigne le latin. N’y cherchez point, du reste, le frou-frou de la traîne de Philaminte : ce n’est que curiosité d’apprendre et désir du mieux, avivé par l’émulation de la savante Allemagne. Au fond, du reste, une idée positive : celle de préparer la mère à contrôler l’éducation des enfans.

Agram possède une Université, inaugurée le 19 octobre 1874, sous Mazuranic. Elle se divise en trois Facultés : droit, théologie, lettres et sciences. Née de la réaction patriote de 1868 et des généreuses ambitions de Strossmaier, elle porte encore aujourd’hui le cachet de sa double origine, malgré l’épuration magyare, qui est même parvenue à y introduire l’athéisme.

L’Académie, assez richement dotée, couronne chaque année des travaux et assume les frais de leur publication. Le plus considérable est sans contredit le grand dictionnaire jugo-slave, conçu d’après la méthode de Littré, et parvenu jusqu’à la lettre L. Le premier collaborateur du dictionnaire fut le célèbre philologue Danicic, élève de Vuk, continué par le type accompli de l’encyclopédiste et du polyglotte, Budmani. L’Académie est placée hors de la sphère d’autorité et même d’influence de l’Etat. C’est le refuge de la haute culture nationale, le sanctuaire où se conserve le pur esprit de l’homme auquel la Croatie doit son reste de force vitale, après quinze années de ce régime dissolvant : Mgr Strossmaier.


IV

Cette grande figure de Strossmaier n’a pas encore été placée, devant le public européen, sous son vrai jour. Certes, le siècle la revendique, et parmi les orateurs, les érudits, les philosophes, élite réclamée, en quelque sorte, par le genre humain, il pourrait choisir son groupe, assuré d’y trouver le rang. Au fond, il appartient surtout à son peuple et n’a toute sa taille que dans ce cadre qu’il a choisi et illustré.

C’est lui qui, au lendemain de la mort de Jellacic, précédée d’une disgrâce caractéristique, a sauvé l’héritage de la renaissance nationale. Quand un peuple essentiellement militaire, enthousiaste, courageux, honnête, — quelquefois jusqu’à la crédulité, — est surpris par la crue ambiante de la civilisation et obligé de se juter dans des formes nouvelles de lutte pour la vie, il a besoin, avant tout, d’un ordonnateur de la transition. Si ce peuple est faible et riche surtout de bonne volonté, cet ordonnateur doit être doublé d’un croyant. Mgr Strossmaier croit à l’avenir des Jugo-Slaves, d’une foi grandiose et communicative, qui tantôt s’élève au-dessus des déceptions inévitables, tantôt descend aux détails d’une œuvre complexe et contrariée.

De bonne heure il a deviné son étoile. Mais c’est sa volonté qui l’a fixée. Déjà célèbre à l’Augustineum, ancien prédicateur de la Cour, servi par de hautes relations avant même que commençât sa carrière épiscopale, il n’eût dépendu que de lui de s’élever, dans l’Eglise d’Autriche, au rang des prélats conseillers des trônes. Il a préféré servir de conseil et de guide à sa patrie, et l’histoire officielle n’attache d’autre titre à ce grand nom que celui d’évêque de Djakovo.

Ce siège de Djakovo l’attirait : il s’y sentait prédestiné. On raconte que, simple vicaire à Péterwardein, il vint confier à l’évêque de ce temps, Kukovic, quelque déception professionnelle. Econduit, il passa la nuit en prières et écrivit sur ses tablettes (ce curieux autographe est conservé à l’Académie d’Agram) : Mihi semper est orandum, præsertim autem hac nocte, et si mihi licet in futura prospicere, me Deus ad magna destinavit. Au matin, Kukovic le fait appeler, et lui tendant une lettre : « Vous êtes heureux, lui dit-il, on vous attend à l’Augustineum. » Ici l’âme slave déborde, et l’abbé Strossmaier, touchant l’épaule du prélat stupéfait : « Monseigneur, n’en doutez point, je serai votre successeur ! » Kukovic regimbe. « N’en doutez point, insiste le futur évêque de Djakovo, une voix de Dieu me le dit ! »

Le pressentiment vint à échéance huit ans plus tard. C’est le 29 septembre 1850 que la cérémonie d’intronisation eut lieu. Depuis cette époque, il n’est pas une œuvre, pas une lutte, pas une épreuve nationales à laquelle Mgr Strossmaier ne s’associe. Souvent contrarié dans ses vues politiques et convaincu qu’une nouvelle trempe intellectuelle est surtout nécessaire à son pays, son génie s’exerce à la lui fournir. Il provoque des souscriptions et paie magnifiquement d’exemple en faveur de l’Académie et de l’Université. Il découvre les maîtres, subventionne les élèves, encourage le goût de l’histoire et de la langue nationales. Il se dépouille de ses tableaux et fonde à Agram la galerie qui porte son nom. De la plaine de Slavonie, aux bourgades monotones, où ne circulent guère que des charrettes de paysans et dont l’automne transforme les routes en fleuves de boue, émerge un chef-d’œuvre, digne de Vienne ou de Paris, lumineux, attirant, personnel : sa cathédrale, véritable élan d’une âme d’artiste vers Dieu, d’un penseur aussi, qui lui donne la forme symbolique de la croix grecque, pour attester sa foi en la réconciliation des deux Eglises, — sa cathédrale, où, les jours de fête, une foule rustique, naïve, bariolée, s’agenouille devant des fresques de Seitz, aux sons d’un orgue tenu par un lauréat du conservatoire de Prague.

Son exemple maintient le clergé dans les voies du nationalisme, et aussi de la culture occidentale ; par le clergé, son génie est diffusé dans la démocratie naissante, qu’il épure. Au Vatican, qui lui tint longtemps rigueur de son attitude au Concile, ses avis ont épargné, en matière de promotions épiscopales, des erreurs que la nonciature de Vienne ne signalait pas. La nomination du respectable Mgr Posilovic au siège d’Agram, à la suite d’une vacance qui défraya, pendant trois ans, la chronique européenne, est indirectement son œuvre.

Ni le fanatisme des Serbes orthodoxes, qui lui ont refusé même une chapelle à Belgrade, ni leur attitude déplorable en Croatie, où ils votent avec le parti magyaron, ne l’ont découragé de poursuivre l’apaisement entre frères de race et de faire ressortir, lui, évoque catholique, la fraternité des croyances. Il entrevoit la solidarité de l’unité jugo-slave et de l’union des deux Eglises. C’est un grand unitaire, un lutteur contre la force centrifuge qui dévore la péninsule des Balkans. On suit à la trace ses desseins et même ses générosités jusqu’en Bulgarie, où il édite à ses frais un recueil de chants nationaux (Narodne bugarske pjesme), œuvre de Constant et de Dimitri Miladinov. Toute sa conduite s’inspire d’une immense charité intellectuelle, du besoin d’attirer à des sources communes une race encore ignorante et émiettée. Prêtre dans l’âme, d’une indicible autorité sous ses habits sacerdotaux, évêque avec les puissans, enjoué avec les humbles, homme de prévision et même de détail, on l’a vu donner une instruction pastorale, — entre tant d’autres qui sont des chefs-d’œuvre d’apologétique chrétienne, — contre les prospectus financiers qui inondent les cures de son diocèse, faisant en cela œuvre d’économiste, que l’épiscopat français aurait grand sujet d’imiter.

On a calomnié Mgr Strossmaier en suspectant son loyalisme. Aristocrate de tempérament, et attaché à la maison régnante autant par la culture historique que par l’atavisme, il n’a jamais cessé d’être retenu, même attiré, par le droit dynastique. La presse hongroise, l’israélite surtout, l’a peint autrement. D’un sujet à la fois respectueux et lier, conscient des droits et de l’avenir de sa race, elle a fait je ne sais quel prélat aigri, un propagateur de désillusion. La littérature magyare est prise trop au sérieux à Vienne. Mgr Strossmaier lui doit une des plus sensibles épreuves de sa vie : la scène de Belovar.

En 1888, à l’occasion du millénaire de Saint Vladimir et des fêtes auxquelles prit part toute la Russie, il fit parvenir un télégramme, non point — comme le crut, sur de faux rapports, l’empereur François-Joseph — à la Société slave de bienfaisance, dont il est membre d’honneur et qu’Ignatieff préside, mais au comité de Kief. La presse germano-hongroise prit feu ; elle prononça les mots de conspiration ouverte et de panslavisme. Quelque temps après, au cours des manœuvres du 13e corps d’armée, l’évêque va saluer l’empereur à Belovar. A ses côtés, dans le salon de l’hôtel de ville, Mgr Mihalovic, l’ancien archevêque d’Agram, Mgr Posilovic, alors évoque de Senj, le patriarche Angelic, et l’évêque orthodoxe de Krizevac, dont il avait été l’hôte la veille. L’empereur s’incline devant les trois premiers prélats, mais, en l’ace de Strossmaier, prend du recul et dit sévèrement : « Qu’avez-vous fait, monseigneur ? » (Herr Bischoff, was haben sie gethan ? ) — Puis : « Vous avez envoyé un télégramme trahissant votre foi et votre Etat ! » — L’évêque se redresse : « Ma conscience est tranquille. » — « Vous avez envoyé, insiste l’empereur, une dépêche à une monstruosité (Ausbund), à laquelle même la dynastie russe est hostile. » — « Majesté, je vous demande pardon, mais cela je ne puis le croire ! » (Majestät, erlauben sie, das kann ich nicht glauben ! ) — L’empereur, irrité, tourna les talons.

Tel est le récit exact de cette entrevue, que la presse a dénaturée, et qui ne donnait pas, heureusement, l’expression reposée des sentimens de la famille impériale. Quelques semaines après, le Kronprinz Rodolphe, passant par la Croatie, rendit à Mgr Strossmaier des témoignages publics de déférence. On ne saurait nier toutefois que la politique magyare, à force de travestir le rôle et les intentions de l’évêque de Djakovo, ne soit parvenue à isoler ce grand esprit, manifestement né pour représenter l’élément slave aux conseils de l’Empire. Cet isolement, que la nation croate sent et partage, n’a fait perdre à la dynastie ni un sujet ni un soldat. Mais il refroidit un dévouement séculaire et prépare mal des populations, jadis attachées à l’empereur jusqu’au fanatisme, à subir l’épreuve qui les attend, si jamais une guerre contre la Russie met aux prises leur loyalisme et la voix du sang. A Vienne, cet état nouveau et caractéristique de tiédeur passe pour n’être point ignoré. On attribue aux appréhensions qu’il cause une démarche fort commentée, il y a deux ans, dans les pays slaves. Au mois d’octobre 1893, à l’époque où l’attitude de l’Italie provoquait des rumeurs de guerre, le ban Kuhen-Hédervary, qui avait combattu à outrance la personne, l’influence et jusqu’aux amis de Mgr Strossmaier, fit à Djakovo une visite inopinée. Le sens en parut clair à l’entourage et même au public. L’entretien l’ut, du reste, tout officiel, et cette visite, qui n’avait point été provoquée, à l’heure actuelle, n’est pas encore rendue.

Mgr Strossmaier a quatre-vingts ans. Il ne quitte plus guère Djakovo ; sa résidence tient du palais et du couvent. Le faste y est digne, l’étiquette tempérée de je ne sais quoi de paternel et d’hospitalier. Il y règne le silence dont on aime à sentir entouré l’homme de génie. La vie y est réglée et le travail l’absorbe. A l’appel d’une cloche, le personnel de l’évêché et les hôtes se réunissent, le soir, dans une antichambre attenante à la salle à manger. Quelques instans après, dans la pénombre d’immenses salons formant galerie, portes ouvertes à deux battans, et dont les ors tremblotent au passage du bougeoir, un vieillard à peine voûté, les épaules couvertes d’un châle, s’avance d’un pas agile, précédé d’un serviteur. L’œil caressant, chercheur, plein de feu ; des tempes qui semblent repousser des flocons de cheveux gris ; le geste d’une grâce indicible ; un peu d’ironie dans la bouche : c’est Mgr Strossmaier.

A la table qu’il préside, peu importe le sujet de la conversation. Quel qu’il soit, ce causeur incomparable va l’évoquer, le marquera de son empreinte, le vêtira des chatoiemens de son imagination, ou le nourrira de quelque substance inattendue, fortifiante, d’un produit spécial de son érudition à lui. Une idée qui a passé par sa bouche n’est plus un simple être de raison : on lui trouve une quasi-personnalité, de la vie. La parole est lente, nuancée, prenante. Dans la controverse, où le grand orateur du concile est resté maître, elle semble happer l’argument contraire, et du monde intellectuel on croit percevoir un bruit de chose broyée. Les mains magnifiquement jointes, le front attentif et mobile complètent cette physionomie, à laquelle pas une séduction ne manque, et qui se détend, après les jeux de l’athlète, dans un rayonnement de bonté.


V

On peut s’étonner qu’un esprit si puissant et si prodigue de lui-même n’ait pas pris sur sa génération, au point de vue politique, une influence décisive. Le fait est qu’une partie de l’opposition croate échappe aujourd’hui aux voies dans lesquelles Strossmaier avait voulu la fixer. Il l’entrevoyait sous l’aspect d’une résurrection plénière de vie nationale, alimentée par les lettres, les arts, l’instruction à tous les degrés, largement communiquée surtout aux races sœurs qui entourent la Croatie. Son sentiment était que, ce programme rempli, la question proprement politique se résoudrait d’elle-même. Cette double préoccupation d’élever l’âme de son pays et de la faire rayonner sur toute la famille jugo-slave n’honore pas seulement le prélat, le philosophe et l’artiste. C’est une vue positive, à longue échéance, il est vrai, inaccessible à la vanité et au particularisme démocratiques, — mais adaptée aux besoins du pays, à sa constitution ethnique et au meilleur de ses aspirations. Cette idée d’éducation, ces conseils implicites de patience, pardessus tout l’appel à l’altruisme national, fût-il fondé sur la communauté de race, sont insupportables à certains caractères, épris de succès immédiat, local et bruyant. Le reproche d’idéalisme leur est familier ; celui de modérantisme suit de près. Au fond, c’est le tempérament démocrate, instinctivement hostile aux esprits supérieurs, et dont le grand luxe intellectuel est l’intransigeance. Ce luxe éblouit quelquefois, surtout quand il est affiché par un doctrinaire. Le doctrinaire s’est rencontré en Croatie, figure de second plan à laquelle on ne saurait contester, d’ailleurs, ni l’actualité, ni le relief. C’est Antoine Starcevic, qui s’est haussé au rang de rival politique de Strossmaier et presque à celui de chef de l’opposition.

Antoine Starcevic est docteur en philosophie, et même philosophe à sa manière. Il habite, à Agram, un quatrième étage, presque une mansarde, vit retiré, parle rarement, et suit, depuis trente ans, son idée fixe, en des écrits d’une véhémence rugueuse. Ses allures l’ont fait comparera Diogène ; son esprit de conspirateur prudent à Mazzini. Du moins, personne ne lui reproche de n’avoir pas mis d’accord ses principes et sa conduite. Il n’a jamais cherché ni fonction ni faveur. Il a créé un dogme et s’y tient. Personnellement peu porté à l’action, il la suscite. Idéaliste dans son genre, — son programme en fait foi, — il méprise pourtant avec ostentation l’illyrisme de Gaj et le jugo-slavisme de Strossmaier, le jugo-slavisme surtout, car il est l’adversaire acharné des Serbes. Au point de vue extérieur, il a placé successivement ses sympathies sur tous les adversaires de l’Autriche. Son journal Hrvatska (Croatie), qui fit jadis la cour à Napoléon III, est à présent russophile.

Il est l’âme du « parti du Droit » qui ne comptait que cinq députés à la Diète de 1861, ne fut représenté par personne de 1868 à 1875, et absorbe aujourd’hui presque toutes les forces actives de l’opposition. Ce parti, appelé plus communément radical ou starcevicien, réclame pour la Croatie un traitement identique à celui que la Hongrie a obtenu pour elle-même, sur la base de l’autonomie intégrale, à l’union personnelle près, étant bien entendu, par ailleurs, que le « royaume croate » s’étendra à tous les pays jugo-slaves de la monarchie, soit : la Dalmatie, l’Istrie, une partie de la Carniole, la Bosnie et l’Herzégovine. Ainsi élargie, la Croatie devient, en effet, une puissance, d’au moins six millions d’habitans, comprenant — sauf Trieste — tout le littoral austro-hongrois, et dont il m ; reste plus qu’à fixer la capitale : Agram ou Serajevo. Le starcevicianisme est avant tout l’expression d’un tempérament. C’est le patriotisme démocratisé, ne doutant de rien, légèrement frotté des essences de 1848, tout au moins d’un extrait d’irrédentisme, sous la formule : Croatia farà da se. C’est un peu l’esprit des échauffourées populaires et des émeutes d’Université. Ses ennemis lui reprochent encore, non sans sujet, d’être une école plutôt de déclamation que de caractères. Il s’en faut que le maître ait communiqué à tous ses disciples ce détachement très franc, même un peu cynique, des bienfaits que dispense le pouvoir. Beaucoup de ses partisans finissent dans les bureaux et ne demandent qu’à être calmés, ce à quoi le ban actuel, connaisseur d’hommes, se prête à l’occasion. Quand Diogène fait de la politique, il lui arrive quelquefois d’engendrer Rabagas.

Mais il engendre aussi, — c’est une justice à lui rendre, — des convaincus, des batailleurs, des héros d’épopées électorales, dont une opposition, singulièrement en pays jeune, a toujours besoin. Cet homme, dont le caractère, par bien des côtés, sinon par tous, s’éloigne du type commun des Croates, a fini par prendre beaucoup d’empire sur la génération nouvelle : on lui trouve une irrésistible unité ; ou le place sur une sorte d’autel patriotique, entre le type idéal du patriarche et celui du penseur. Starcevic n’écrit plus guère de brochures et communique aujourd’hui ses opinions par la voie du journal et de l’almanach. Il a condensé les principes du « parti du Droit » en une sorte de catéchisme. C’est un mélange de vues politiques neuves et d’aphorismes à la Franklin, d’un effet toujours imposant sur une démocratie qui commence à lire. On y trouve, amalgamées au pancroatisme, toutes les idées qui défraient la littérature électorale de l’Occident et singulièrement la nôtre : progrès, solidarité, instruction, tolérance — mais à l’état encore philosophique, de monnaie qui n’a point passé par toutes les mains. Ainsi :

§ 6. — La pauvreté et la persécution ont mis au cœur du peuple la malice qui rend les uns satisfaits ou dédaigneux du malheur des autres. On ne l’extirpera qu’en apprenant au peuple, par la parole et par l’exemple, que le bonheur ou le malheur d’un fils de la patrie finit par se communiquer à tous, et qu’en conséquence chacun doit regarder comme sien le mal qui échoit à l’un de ses frères.

§ 13. — Le parti du Droit doit enseigner au peuple que la foi est une affaire de conscience, qu’elle ne divise point les nations, que personne ne doit toucher à celle des autres ; que la nation, diversifiée par les croyances, doit être une dans le bonheur et la liberté.

§ 24. — Ne promettez rien au peuple que ce que vous pouvez lui donner et appelez son attention sur ceux qui lui font des promesses.

§ 25. — Le peuple ne doit pas s’en remettre aux individus de ses affaires, ni rien attendre d’eux ; mais préparer lui-même ses destinées et Atre son propre bienfaiteur.

On croirait lire l’Almanach du bon citoyen.

Sous le rapport purement politique, le « parti du Droit » fait front, en même temps : au principe de la constitution austro-hongroise ; à la Nagoda, qui l’applique ; aux prétentions des Serbes, qui font valoir, eux aussi, des litres à la Bosnie et à l’Herzégovine ; enfin à l’esprit, plus encore qu’au programme de Mgr Strossmaier, dont il incrimine la résignation au fait constitutionnel et par-dessus tout la tendance a solidariser l’avenir de la Croatie avec celui des autres pays jugo-slaves.

Autour de l’évêque se groupèrent naturellement quelques hommes d’élite, de ces esprits consciencieux et clairvoyans capables d’exercer, même des régions où ils se tiennent, une bonne influence sur leur pays, à la condition d’être docilement écoutés. L’un des plus éminens, le chanoine Racki, est mort l’année dernière ; il jouissait, comme historien, d’une haute notoriété dans tous les pays slaves ; le jour de ses obsèques, qui furent vraiment nationales, affluèrent à Agram les télégrammes et les couronnes des corps savans de Bohème, d’Allemagne et de Russie. Un autre, qui fut plus particulièrement l’exécutif politique de Mgr Strossmaier, le comte Constantin Vojnovic, ancien doyen de l’Université, garde, dans la retraite où l’ont relégué les rancunes mesquines d’Hédervary, l’autorité qui s’attache à une magnifique carrière oratoire et au caractère le plus honoré du parti. C’est peut-être pléiade qu’il faudrait dire, car, dans ce groupement dont Strossmaier fut le centre, l’érudition et les lettres occupèrent une large place, quelquefois an détriment de l’action. Markovic, par exemple, dont le nom figure avec honneur dans l’histoire de cette lutte pour la vie nationale, ne fut jamais un homme politique : c’est, le poète, l’âme slave blessée au contact d’une race qui en foule les délicatesses et les espoirs.

De la masse, un peu bruyante et crédule, qui a choisi Starcevic pour prophète, émergent quelques personnalités dont il serait injuste de méconnaître le mérite. C’est un mérite d’un autre genre, en dehors, militant, tribunitien. Au premier rang, d’une popularité presque égale à celle du maître, d’une culture supérieure, le député de Fiume-campagne, Erasme Barcic, qu’on appelle quelquefois le Garibaldi croate. Il a de l’audace, de la tactique et du trait. Ses « mots » sont imprégnés de ce je ne sais quoi dont les masses sont friandes et qu’elles s’assimilent. C’est lui qui, en 1885, fit tomber de la tribune d’Agram cette phrase restée légendaire : « La politique magyare amènera un jour les Cosaques à faire résonner les sabots de leurs chevaux sur le pavé de Vienne. » Il est coutumier, du reste, de ces propos d’enfant terrible, mais d’enfant terrible qui sait ce qu’il veut et où il va. — En novembre 1893, le tsar Alexandre III éprouva les atteintes du mal qui devait l’emporter. On télégraphia successivement à Agram la mauvaise nouvelle, puis un bulletin d’amélioration. Il y avait séance à la Diète et, dans une tribune, le président du parlement de Pesth y assistait. Barcic demande la parole, et, dévisageant le Hongrois : « J’invite mes collègues, dit-il, à manifester la joie que, très certainement, le rétablissement de la santé du Tsar leur cause. N’oublions pas que c’est un de ses ancêtres, Nicolas 1er, qui a sauvé la monarchie, en étouffant la rébellion magyare. »

Barcic est la physionomie la plus brillante et la plus sympathique du parti starervicien. Le docteur Franck en est le modérateur, surtout l’économiste, spécialité rare et d’autant plus appréciée dans son pays. Il faut reconnaître à cette opposition, qui s’intitule radicale et se montre telle sous bien des rapports, qu’elle n’a jamais pris contact, même à distance, avec le socialisme. L’infiltration socialiste s’est produite en Croatie, depuis quelques années, par les ouvriers allemands. Les typographes, comme de juste, se rendirent les premiers aux argumens de Marx et de Lasalle et propagèrent une agitation qui gagna les villes, mais fort peu les campagnes. Il y a quatre ans, au congrès socialiste de Pesth, le prolétariat croate, à la suite d’une réunion publique tenue à Agram, se fit représenter par trois délégués. Ce congrès décida la publication, en Croatie, d’un recueil bimensuel, Sloboda (Liberté), et lui donna probablement, outre l’investiture d’organe officiel du parti socialiste démocratique, les fonds nécessaires à son existence. La Sloboda est mal rédigée. Son aridité et son intransigeance ont Uni par provoquer une scission entre doctrinaires et possibilistes, la typographie, cette fois, s’enrégimentant parmi les seconds. Cet organe est combattu, du reste, avec succès, par une feuille populaire d’Agram, Obrtnik (l’Artisan), que dirige le très distingué secrétaire de la Chambre de commerce, M. Milan Kresic. — Au total, le socialisme ne compte encore, en Croatie, ni comme facteur de la politique, ni comme tremplin de politicien. Ce n’est, du reste, que sous la forme agraire qu’il pourrait devenir dangereux, et, dans les campagnes, il est d’une adaptation très difficile au tempérament national.
VI

Le magyarisme, depuis la mort de Mazuranic, non seulement dispose de l’autorité en Croatie, mais n’a jamais rencontré qu’une opposition désunie, il a d’ailleurs été servi par un instrument inflexible, le comte Kuben-Hédervary, ban depuis 1883.

Le comte Hédervary, — qui a déjà été appelé par deux lois, notamment après la chute de M. Weckerlé, à former un cabinet et à en prendre la présidence, — réussit mieux à étendre les conquêtes artificielles de la Hongrie qu’à lui procurer des ministères. Il est jeune, actif, intelligent, charmeur même, assurent ceux qui l’ont approché. A Pesth, on le tient pour un homme d’Etat. Son mariage avec la nièce de M. Tisza n’a certainement pas nui à sa carrière, ni au crédit, presque illimité dont il jouit dans les hautes sphères politiques de la Transleithanie. En Croatie, il est redouté des fonctionnaires, dont il tranche ou modifie les destinées ; courtisé par l’aristocratie, qui reconnaît en lui un des siens ; maître des élections, qu’il pétrit d’une main alternativement habile et rude ; dédaigneux du peuple, auquel il se considère comme doublement supérieur, et par la race, et par la caste. Il eût dépendu de lui d’être une manière de bon tyran : les patriotes s’accordent à le dénoncer comme un tyran sans épithète. La part faite à l’exagération naturelle aux administrés, il apporte probablement à son rôle un trop petit nombre de scrupules pour avoir le droit d’être plus scrupuleusement jugé.

Ses débuts furent marqués par une épreuve caractéristique, qui ne contribua certainement pas à humaniser ses relations avec le parti national. Quoiqu’elle remonte à une douzaine d’années, elle fait encore la joie de ses adversaires. Un coup de main la lui attira. Ce coup de main provoqua un coup de pied.

Il s’était avisé de faire rassembler, une nuit, et entasser dans un wagon, à destination de Pesth, certaines archives d’Etat, touchant l’histoire et le droit politique de la Croatie, qu’en avait rapportées Jellacic, en 1849, — d’accord, du reste, avec le gouverneur impérial. Ce procédé peu parlementaire lit sensation à Agram. A la Diète, il y eut interpellation. Hédervary se montra hautain, convint du fait, et ajouta que cette réintégration nocturne s’imposait, les Croates étant « de mauvaise foi » en possession de ces documens. A ce mot, la discussion dégénéra en bagarre. Le ban fut bousculé et reçut, affirment les Croates, du neveu de Starcevic, un coup de pied des plus immodestement placés. En tous cas, il y eut procès. Gros scandale, mais réparation difficile. Le procureur d’État se garda bien, et pour cause, de qualifier le délit de violence sur la personne. Il requit et obtint une condamnai ion du chef d’attentat « à une assemblée régulièrement constituée » (littéralement : crime de publique violence). Il en coûtait alors de ne pas souscrire à l’euphémisme. Un pauvre avocat, Tuskan, ayant juré qu’il avait vu porter le coup, et avancé des détails sur sa trajectoire, se vit condamner, comme faux témoin, à la déchéance de son titre et à l’emprisonnement. Il est aujourd’hui aubergiste à Sissek. On peut conjecturer qu’il appartient toujours à l’opposition.

Je cite cette anecdote, classique dans les annales des patriotes, — il n’est pas rare de trouver chez eux une photographie de la botte de David Starcevic, tirée à un grand nombre d’exemplaires — parce qu’elle est caractéristique du tempérament des Croates. Incapables, quoique fort intelligens, de rompre les mailles d’une politique persévérante et raffinée, ils deviennent ombrageux et passent promptement à l’action, dès qu’on entreprend sur une forme sensible de leur patriotisme. Une question d’archives valut à Hédervary une voie de fait ; avant lui, sous Pejacevic, une question d’écusson avait provoqué une émeute. Le neveu de M. Tisza dégagea la philosophie de ces expériences. Il ganta ce que la presse hongroise appelait avec éloges son « poing de fer ». On le voit même dédaigner, en ce qui le concerne, les attaques de la presse, d’autant plus fort pour sévir contre les articles impersonnels, dirigés contre le principe de son gouvernement. Il connaît l’art de faire à ses ennemis des concessions stériles et de leur abandonner quelques sièges, surtout quand la partie électorale est douteuse. C’est ainsi qu’en décembre 1893 il n’a suscité aucun concurrent, dans le collège de Brod, au romancier Kumicic, appelé l’Alexandre Dumas de la Croatie, dont le succès était ardemment désiré par le parti national. Du reste, en s’abstenant d’écraser l’opposition, il en laisse juste assez pour qu’elle témoigne de ses propres dissentimens.

Ces dissentimens se sont exprimés longtemps sous une forme amère et désolante pour les patriotes éclairés. Les indépendans, dans l’Obzor, les starceviciens, dans la Hrvatska, se prodiguaient les injures, s’accusant réciproquement et assidûment de faire le jeu de la politique magyare. Depuis quelques années, l’excès même des humiliations qu’a engendrées ce conflit amène insensiblement une débilite. En 1892, le conseil municipal d’Agram ayant été dissous, les deux partis se mirent d’accord, arrêtèrent une liste, et la firent passer. Plus tard, élargissant les bases de l’union, ils finirent par s’entendre, sous la dénomination d’Opposition réunie (Sjedinjena opozicija) et par élaborer un programme commun. Ce programme revendique l’autonomie de la nation croate, et en recule les limites au-delà de l’ancien royaume tri-unitaire, jusques et y compris Fiume, l’Istrie, la Bosnie et l’Herzégovine. Cette nation doit être sur un pied d’égalité parfaite, au point de vue des affaires communes, avec les autres pays de l’Empire. Elle doit jouir du véritable régime parlementaire, faussé par la Nagoda. Elle recherchera l’union des Slovènes, qui paraissent bien disposés, en effet, à entrer dans cette combinaison, si jamais la fortune semble lui sourire.

L’Opposition réunie à grand’peine, du reste, à se maintenir compacte. La nature compliquée des Slaves prend à chaque instant des revanches sur ce mouvement de patriotisme et de bon sens. Tantôt c’est une question de mots : les starceviciens veulent revenir à leur dénomination traditionnelle de parti du droit. Tantôt c’est un retour de tempérament : dans le sein même du parti de Starcevic un schisme menace de se produire, sous forme d’adhésion partielle et provisoire au pacte constitutionnel, conseillée par l’opportunisme du docteur Franck. Tantôt enfin, c’est un conflit de consciences : à l’Obzor, on est catholique sans compromission ; la libre pensée est répandue, au contraire, dans les hauts rangs des starceviciens, et l’on cite telle personnalité qui vient de s’affilier à la nouvelle loge maçonnique d’Agram. Il est évident que ce chaos a grand’peine à s’organiser.

Par cette raison et d’autres qu’on devine, il n’est guère d’homme d’Etat, en Autriche-Hongrie, qui prenne au sérieux le nouveau programme. Il paraît bien porter le cachet d’une opposition à la fois imaginative et diserte, à laquelle il coûte d’autant moins de remanier en esprit la carte constitutionnelle, qu’en fait elle soupçonne mieux son impuissance. Et pourtant cette reconstitution de la « Grande Croatie », dans laquelle on retrouve une part de l’illyrisme de Gaj, une autre du panslavisme de Strossmaier, une consécration, — par l’exclusion des Serbes, — de l’intransigeance de Starcevic, enfin un appel au droit commun des peuples civilisés, répond, de la Save à l’Adriatique, à la vibration nationale. Il y a sans doute, devant un tel dessein, un épais rideau de complications et même d’impossibilités actuelles. Mais derrière s’affirme la même force qui a fait l’Allemagne et l’Italie.

Communauté de race, quasi-communauté d’histoire, solidarité d’intérêts économiques, sens inquiet et partagé de l’isolement, dans ce coin de l’Europe qui servit de boulevard à l’Occident, pendant que l’Occident construisait les siens, ce sont des élémens qui, même dispersés, refoulés, hésitans, chaotiques, à la longue engendrent une nation. Leur ciment naturel est l’usage de la même langue : déjà la langue trahit la tendance unitaire. Des confins du Syrmium aux portes de Fiume et aux Bouches de Cattaro, nul mot n’est plus populaire que celui de narod (nation), et nul n’entend par là son pays propre. Le peuple ne saurait dire exactement où commence cette patrie, quelles sont ses frontières et sa capitale. Mais il est sûr qu’elle existe ; il sent que l’avenir la révélera ; il n’en adoptera jamais d’autre.

Quoique la Russie observe l’attitude la plus prudente et se garde d’encourager les tendances panslavistes, son prestige, dans ces régions, est considérable. Ce n’est pas seulement la sœur aînée, à laquelle va naturellement l’affection des nationalités slaves secondaires, ni l’émancipatrice des frères chrétiens des Balkans, c’est encore, dans l’arrière-pensée commune, le Deus ex machina qui paraîtra au dernier acte de cette lutte contre les élémens étrangers. L’accord de sa politique avec celle de la France a paru de bon augure aux Jugo-Slaves. Après tout, le programme de l’Opposition réunie ne fait qu’élargir une conception napoléonienne. Il étend, à l’est, les frontières du royaume d’Illyrie et y annexe les provinces jadis chrétiennes que les Turcs ont été forcés d’abandonner. Et cet élargissement, au regard, du moins, de l’historien et du philologue, n’est pas arbitraire : car le Bosniaque est Slave ; ses ancêtres ont été gouvernés par des rois du même sang ; quand Vuk est remonté aux sources de la langue nationale, c’est dans la pauvre Herzégovine qu’il s’est arrêté.

La politique hongroise ne se borne donc pas à entreprendre sur la personnalité de la nation croate, qui ne compte que deux millions et demi d’âmes ; elle refoule l’idée commune et chère à la plupart des Jugo-Slaves de la monarchie, par la seulement on jugera du caractère véritable de la réaction qu’elle provoque. Une opposition, en Croatie, qui se bornerait à réclamer une somme plus large de libertés publiques, qui serait un pastiche de la guerre ; que les « progressistes » de l’Occident font depuis si longtemps au principe autoritaire, manquerait d’intérêt et n’aurait qu’un avenir banal. Sur le terrain national, appuyée moralement par des populations du même sang, parlant la même langue et aspirant, en somme, au même résultat, elle apparaît légitime, sensée, et se hausse jusqu’à’ la région des problèmes européens. Car nul ne méconnaît les effets qu’aurait, sur la politique extérieure de l’Autriche, la réalisation d’une hégémonie jugo-slave.

Cette hégémonie, on comprend que les Hongrois la redoutent. Non seulement, elle est inconciliable avec le régime dualiste, mais elle constituerait à côté d’eux un état égal et rival. Ce qu’on saisit moins, c’est la défiance et le dédain qu’elle inspire à Vienne. Pris en masse, les Jugo-Slaves sont encore sujets fidèles ; leur particularisme respecte le droit dynastique : c’est le pur effet d’une réaction contre le séquestre, insupportable à la longue, qu’on a mis sur leur nationalité. Leur position géographique est exceptionnelle ; ils sont placés sur les routes de l’Orient et de la mer. La porte de l’Orient s’ouvre précisément sur d’autres régions slaves, et supposé même que l’Autriche borne son expansion aux limites tracées par le congrès de Berlin, la tâche d’assimiler la Bosnie et l’Herzégovine échoit bien plus naturellement aux frères de race des anciens raïas qu’à des fonctionnaires allemands, polonais ou magyars, dont le génie administratif — le même partout — ne fera jamais qu’une Algérie continentale.

Le problème soulevé par l’opposition croate, qu’on a essayé quelquefois de réduire aux proportions d’une question de clocher transleithane, engage donc l’avenir de la monarchie en Orient, et, jusqu’à un certain point, son équilibre à l’intérieur. Les fausses relations finissent par engendrer de faux sentimens. Plus on considère les rapports de la race jugo-slave avec les autres élémens de l’empire austro-hongrois, plus apparaît le contraste entre la minutie du mécanisme administratif et le relâchement du lien moral. Il n’y a plus, en somme, dans les dispositions intimes de cette race, de substratum qu’à l’union purement personnelle. On a cherché à rendre cette union aussi réelle que possible ; elle est si arbitrairement conçue que de ce groupe, un par le sang, la langue et même les mœurs, on a fait trois tronçons, déduit la nécessité de trois régimes : le cisleithan en Dalmatie, le magyar en Croatie-Slavonie, le colonial, ou peu s’en faut, dans la Bosnie et l’Herzégovine. Il est impossible qu’une combinaison si mal adaptée aux besoins d’un peuple, et qui est, en somme, la négation de son unité, n’ait pas pour effet, à la longue, de dévoyer ses inclinations naturelles ou traditionnelles. Constitué pour servir de réserve au loyalisme, dans les temps difficiles que le mouvement social présage à toutes les dynasties, il risque, au détriment de son génie, de ses intérêts et de ceux de l’Autriche, de s’égarer dans les voies du panslavisme ou de chercher une issue vers l’idéal républicain. Ce n’est pas œuvre faite ; la vieille génération y serait probablement réfractaire ; mais qui répondra de la démocratie qui s’élabore, épelle les déclarations du « parti du Droit », et se laissera conduire, là plus qu’ailleurs, avec une formule et une chanson ?


CHARLES LOISEAU.