La Hongrie et les partis magyars depuis la guerre

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La Hongrie et les partis depuis la guerre
Édouard Sayous


I

Parmi les peuples qui, sans être mêlés à notre guerre contre l’Allemagne et à nos discordes civiles, ont assisté avec le plus d’émotion aux péripéties de la lutte, les Magyars peuvent être cités au premier rang. Ils suivaient avec une attention qui n’était pas absolument désintéressée cette longue série de désastres dont le contre-coup ébranle aujourd’hui, par des secousses plus graves à chaque fois, l’édifice du dualisme péniblement construit, il y a cinq ans, par M. de Beust et par le parti Deák-Andrassy. Ce peuple, doué d’une remarquable intuition politique, avait compris, dès que la guerre eut été déclarée, que de grands changemens en résulteraient pour la constitution internationale de l’Europe. Il s’était posé, avec une anxiété facile à comprendre, cette question vitale : qu’adviendra-t-il de nous, de notre progrès intérieur, de notre indépendance nationale ? Une histoire séculaire et tragique, pleine de déceptions encore plus que de désespoirs, a fait à cette nation, lorsque s’annonce la tempête, du recueillement un devoir et de la prudence une nécessité.

Les sympathies n’étaient pas douteuses. Il est peu de Hongrois qui n’aiment avec passion la France et les Français. De toutes les littératures étrangères, la littérature française est celle qu’ils goûtent le plus, à laquelle ils reviennent de préférence pour la lire, pour la traduire, pour la critiquer. Les esprits les plus avancés ont une prédilection pour le génie violent de nos écrivains révolutionnaires, les plus modérés admirent le bon goût, la tradition austère, qui régnent à travers les grands siècles de notre histoire littéraire ; tous aiment notre vivacité, notre clarté, notre vigueur. Les souvenirs historiques, les plus anciens comme les plus récens, n’ont rien qui puisse être contraire à cette attraction morale. Ils se rappellent que depuis la première croisade, qui fut entre eux et nous la première rencontre pacifique, jamais deux peuples ne se sont mieux compris, que les rois de la dynastie angevine ont porté la puissance hongroise à son apogée, que les grands défenseurs de leur indépendance étaient les alliés de Louis XIV, enfin qu’après les funestes événemens de 1849 les héros magyars ont trouvé sur le sol de la France la plus cordiale hospitalité. S’ils tournaient leurs regards vers la Prusse, quand donc cette haineuse et froide puissance leur avait-elle rendu le moindre service capable de compenser les flots de sang hongrois versés par l’épée du grand Frédéric ou par celle de Guillaume sur ]es champs de bataille de la Bohême, dans des guerres chaque fois déclarées par la Prusse ?

Au mois de juillet 1870, les Hongrois, tout en blâmant notre gouvernement d’avoir déclaré la guerre, ne pouvaient admettre que les Français fussent rendus entièrement responsables des malheurs de toute sorte qu’il était trop facile de prévoir. Chaque dépèche, imprimée dès qu’elle arrivait, sur des papiers de toute couleur et colportée dans les rues de Pesth à titre de supplément d’un journal, était reçue par le public avec un vif plaisir lorsqu’elle contenait la nouvelle, fausse ou incomplète trop souvent, d’un avantage remporté par nos armes, avec un chagrin visible lorsqu’apparaissait la triste réalité. Un soir, le consul-général prussien pouvait entendre tout près de sa demeure le cri de vive la France ! poussé par un nombreux groupe populaire, et M. de Castellane, qui représentait dignement son pays, n’a certes jamais eu à se plaindre d’un témoignage quelconque de malveillance. Pendant le mois d’août, un Français ou un partisan bien connu de la France ne pouvait entrer dans un magasin, paraître dans une société, sans être accueilli par des sentimens, quelquefois bien amers, de douloureuse sympathie. A cette époque de vacances générales, il n’y avait aucune réunion politique ; mais les paisibles manifestations du théâtre national en tenaient lieu. On semblait jouer de préférence la musique française sur des paroles magyares. On donnait le drame de Rakoczy, dont le héros fut un allié de Louis XIV, et les allusions à la France étaient vivement saisies par le public. La plupnrt des journaux, surtoiit les feuilles modérées, suivaient avec inquiétude les progrès de la Prusse, de la puissance « toujours grandissante, naturellement illibérale, » et, par-dessus tout, « sœur chérie de la politique russe. » La haine de la Russie, passion dominante du plus pauvre comme du plus noble Magyar, augmentait l’antipathie contre son alliée traditionnelle.

Cependant une minorité assez ardente formait un contraste visible avec le reste de la nation. Elle se composait de deux élémens très différens, des luthériens et de plusieurs députés ou journalistes de la gauche. Les luthériens de Hongrie sont beaucoup moins nombreux que les calvinistes, et les calvinistes étaient pour la plupart amis déclarés de la cause française. Ce n’était donc pas précisément la croyance religieuse qui valait à la Prusse la sympathie d’une partie des protestans hongrois : c’était plutôt la similitude confessionnelle, l’habitude de regarder le roi de Prusse comme le premier représentant de la confession d’Augsbourg, nom porté en Hongrie comme chez nous par l’église luthérienne ; c’était le désir de voir la plus redoutée des nations catholiques vaincue par le peuple et le roi luthériens. Quant aux députés et journalistes de la gauche, les uns étaient conduits par leurs passions politiques à souhaiter la chute de la puissance napoléonienne, les autres voyaient dans l’unité allemande victorieuse la ruine des ambitions germaniques de l’Autriche et par suite la prépondérance de l’élément magyar dans cet empire ; quelques-uns enfin éprouvaient une sorte de haine philosophique pour « la France vieillie et cléricale, vouée par cela même, selon eux, à la décadence. »

Les foudroyantes nouvelles de la capitulation de Sedan et de la journée du 4 septembre, sans modifier l’opinion générale, produisirent dans la presse et dans les rangs des hommes d’état un déplacement sensible des sympathies. L’opposition de gauche accueillit avec enthousiasme la proclamation de la république française, et suivit de ses vœux le gouvernement de la défense nationale. Deux fois dans le courant de l’hiver, la chambre des députés, qui venait de reprendre ses séances, entendit un de ses membres proposer, sans résultat il est vrai, un vote d’encouragement à notre adresse, et plus d’un radical hongrois franchit la frontière pour aller s’enrôler dans l’armée de Garibaldi. Malheureusement c’étaient là autant de motifs capables de refroidir les conservateurs ; ils se rappelaient qu’en 1848 notre exemple était devenu funeste à leur pays, ils éprouvaient pour l’établissement d’un ordre stable en France des inquiétudes, qui se sont progressivement calmées, mais qui étaient très vives au début. Ils craignaient que de quelque embrasement général ne sortît la ruine du dualisme et de l’empire autrichien. On put s’en apercevoir dans les délégations au peu de faveur que rencontra M. Julian Klaczko, chaleureux avocat d’une cause déjà perdue.

De toute façon, il ne convient point d’attacher une grande importance à des manifestations populaires qui ne sauraient engager la politique des partis. Ces partis eux-mêmes, quelque sincères, que fussent leurs sympathies pour la France, ne songeaient à rien moins qu’à porter atteinte à la neutralité observée par l’Autriche-Hongrie. Les vœux exprimés tour à tour par les deux côtés de l’assemblée en faveur des Français n’ont jamais cessé d’être platoniques ; jamais ils n’ont été de nature à entraîner les Magyars dans une alliance quelconque ou dans une sérieuse intervention. La nation hongroise éprouve depuis quelques années la lassitude permise aux vieux soldats ; elle a, plus que toute autre, prodigué son sang de siècle en siècle. Les stériles efforts de 1849 et les batailles de Solferino et de Sadowa, livrées sans enthousiasme, perdues sans regret, lui ont donné l’amour du travail paisible et le dégoût de la politique guerroyante. Avec un sol aussi riche, avec autant de blé, de vin, de sel, de métaux, avec tous les élémens d’une indestructible richesse, pourquoi jouer le rôle dangereux de don Quichotte, qui a, si mal réussi à d’autres peuples chevaleresques ? Mieux vaut continuer ses canaux, achever son réseau de chemins de fer, réformer des institutions arriérées, fonder des écoles pratiques, et conserver l’inappréciable neutralité.

Ce raisonnement fort naturel aurait suffi pour contenir dans de prudentes limites l’élan sincère de la plupart des Hongrois ; mais il y avait plus. Ils étaient tous d’accord pour ne souhaiter à la France ni une défaite qui pouvait écraser la Hongrie aussi bien que la cour de Vienne, ni une victoire qui pouvait rendre à François-Joseph la domination de l’Allemagne avec une force suffisante pour retirer toutes les concessions faites aux Magyars. Un autre sentiment grandissait avec notre abaissement, et maintenant encore ne cesse de grandir. Ce que l’on détestait jusque-là dans la Prusse, c’était la vieille alliée de la Russie. Plus on voyait que les progrès militaires de l’Allemagne mécontentaient le parti national russe et le faisaient pencher en faveur de la France, plus les Hongrois se disaient que tout n’était pas mauvais dans les victoires prussiennes, puisqu’elles effrayaient le Moscovite, le vainqueur de 1849, l’éternel ennemi. Rien n’a plus contribué à réconcilier les Magyars avec les changemens subis par la situation politique de l’Europe, et à leur faire accepter sans réclamation ni déplaisir l’hégémonie allemande. Cependant des craintes plus pressantes, des intérêts plus immédiats, rapprochent les Hongrois de la Prusse, très habile à profiter de ces craintes, à encourager ces intérêts.

Le Magyar n’est pas vénal, mais il est ambitieux. Cette périlleuse qualité ou ce noble défaut lui fait désirer avec ardeur la grandeur de son pays plus encore que la sienne. Son rêve perpétuel, c’est la grande Hongrie devenant, comme au XIVe et au XVe siècle, la puissance dominante de l’Europe orientale, tout au moins de la région du Danube ; mais il ne se dissimule pas la faiblesse numérique de l’élément magyar, qui lui cause une poignante inquiétude. N’est-ce pas un avenir effrayant que celui de 5 ou 6 millions d’hommes, si énergiques et si patriotes qu’ils puissent être, serrés entre l’énorme masse slave et l’énorme masse allemande, aussi envahissantes l’une que l’autre, et menacés, dans le seul coin de leur sol libre de ces formidables étreiiîtes, par les Roumains, qui veulent, eux aussi, leur unité nationale, et qui ne peuvent y arriver que par le démembrement de la Hongrie ? Il ne faut pas oublier qu’entre ces nations et les Magyars il y a une différence de race bien plus profonde qu’entre les Allemands et les Danois, ou même qu’entre les Français et les Allemands, que seuls dans l’Europe centrale les Magyais sont d’origine tartare et parlent une langue étrangère à la famille indo-européenne, enfin que les peuples voisins, parfaitement instruits de ces questions, réservées chez nous aux savans, ne cachent pas leur intention d’écraser ou d’exclure cette « race de barbares asiatiques. »

Les Magyars comprennent depuis les dernières guerres que l’union des nations libérales contre l’absolutisme, — les peuples opprimés faisant appel à la France contre les cours du nord et la sainte-alliance, — cette vieille et estimable légende de Lafayette, des émigrés polonais, ne signifie plus rien dans une époque livrée aux haines de race et à la brutalité sans franchise. L’Europe et le libéralisme européen ont-ils gagné à ce changement ? Cela est fort douteux. Quoi qu’il en soit, les Magyars, après avoir payé à la France un tribut de regrets et de vœux fraternels, ont pris le parti de chercher un appui solide contre les deux dangers qu’ils redoutent, le fédéralisme slave et le retour à l’ancien régime autrichien. Par cette double crainte, la Prusse tient également dans sa main la majorité et l’opposition.

En effet, les auteurs du dualisme, les fondateurs de l’Autriche-Hongrie, suivent avec une mauvaise humeur défiante les tentatives de fédéralisme qui ont failli aboutir au succès complet des Slaves de Bohême. Ce qui les effraie, ce n’est pas seulement l’autonomie des Tchèques, c’est plutôt l’exemple donné aux Slaves de Hongrie, la tendance au démembrement intérieur, et finalement la dislocation de la patrie magyare. En cela surtout, ils sont d’accord avec la politique prussienne, qui ne veut pas d’un fédéralisme presque républicain où domineraient les Slaves, et qui l’a nettement laissé voir dans l’été de 1871. Les ennemis de nos ennemis étant un peu nos amis, les conservateurs magyars se trouvent rapprochés des Allemands par une aversion commune pour les Slaves et leurs projets de fédération. D’autre part l’opposition, qui réclame sans cesse l’indépendance absolue de la Hongrie, compte sur l’unité allemande pour interdire à l’Autriche toute velléité de reprendre son ancien rôle. Mieux encore, elle compte sur la Prusse pour agrandir contre les Slaves, c’est-à-dire contre la Russie, dans un démembrement éventuel de l’Autriche, le royaume magyar. L’avenir et peut-être la simple réflexion montreront aux hommes d’état hongrois les périls d’une semblable alliance avec une nation qui peut bien par momens flatter les Magyars, mais qui n’a avec eux aucune sorte d’affinité. En attendant, les partis qui divisent la nation et le parlement de Hongrie auront donné prise à l’ambition allemande et contribué à faire accepter ses triomphes. D’un autre côté, les événemens extérieurs agissaient sur les partis, accusaient plus nettement leurs tendances, les soumettaient à un lent travail qui devait aboutir en janvier 1872 à des programmes nouveaux, en mars et avril à une crise aiguë, dangereuse pour l’empire tout entier.


II

Les deux partis opposans, le centre gauche et l’extrême gauche (balközép-szélsö baloldal), ont tenu dans les premiers jours de cette année des séances que l’on pourrait comparer aux « réunions » des diverses fractions de notre assemblée, avec cette différence, que nos députés ne délibèrent qu’entre eux, et qu’en Hongrie de nombreux électeurs, accourus de tous les comitats, venaient présenter leurs observations et recevoir ou donner le mot d’ordre. En aucun pays, l’électeur n’exerce une pression plus directe sur son mandataire, c’est là une tradition vieille comme la constitution hongroise ; le mandat impératif a été pendant des siècles une réalité précieuse aux yeux de l’aristocratique peuple magyar. De pareilles réunions, qui n’empêchent pas les fréquentes comparutions de chaque député devant ses électeurs, ont l’avantage de donner une idée plus complète des partis en montrant quelles sont, dans les diverses régions du pays, leurs variations, leurs inquiétudes, leurs exigences.

La gauche modérée n’a pas beaucoup changé depuis 1867 ; elle a cependant un peu plus résolument fixé son programme, en même temps qu’elle gagnait en influence et en discipline. Le chef de ce parti, M. Tisza, est un caractère énergique, une intelligence distinguée servie par une parole brève et saisissante ; il a toutes les qualités du leader sans oublier l’ambition. Sa place est marquée dans l’avenir comme premier ministre, et il n’y a pas lieu de craindre qu’il laisse passer l’occasion. L’orateur séduisant du parti est M. Ghyczy, à l’éloquence pleine, abondante et sonore, au visage franc où respire une sorte de loyauté militaire. Il rappelle ces députés des anciennes diètes hongroises qui délibéraient sous leur brillant costume de hussard, et qui conservaient même dans les discussions je ne sais quelle vivacité et quelle aisance cavalière. Le romancier Jokai appartient aussi à cette fraction puissante de l’opposition. Il en faudrait nommer bien d’autres en parcourant ces camps si différens et mortellement hostiles, mais où ne manquent ni l’honnêteté ni le talent. Le mot d’ordre de ce centre gauche est aujourd’hui : indépendance absolue de la Hongrie, plus de dualisme, plus de ministère commun pour les affaires étrangères, la guerre et les finances, union personnelle pure et simple. Si ce programme réussissait, la puissance autrichienne serait brisée, car, l’armée hongroise n’ayant plus rien à démêler avec l’état-major autrichien, ni l’armée autrichienne avec l’état-major hongrois, l’Autriche-Hongrie ne pourrait plus ni entreprendre ni soutenir la guerre sans s’exposer à des désastres presque inévitables ; on peut même dire qu’aucune négociation diplomatique ne pourrait être suivie sérieusement, puisque l’ambassadeur autrichien et l’ambassadeur hongrois tiendraient un langage différent et ne pourraient jamais se concerter. Et pourtant ce projet si radical paraît timide à l’opposition extrême ; elle trouve le centre gauche beaucoup trop royaliste, beaucoup trop aristocrate, et elle a raison jusqu’à un certain point, si on considère que les députés qui reconnaissent pour chef M. Tisza appartiennent pour la plupart à des familles considérables, et ne, songent nullement à changer la forme monarchique du gouvernement. Mais enfin ce parti avancé, que veut-il ?

L’extrême gauche a pris récemment un titre on ne peut plus significatif, celui de parti quarante-huit. Encore un effort de franchise, et elle s’appellera parti quarante-neuf, ce qui voudra dire déchéance de la maison de Habsbourg. Du reste, si cette déchéance n’a été proclamée qu’en avril 1849, elle était contenue en germe dans les votations de l’année précédente, et le chiffre 48 a toute la netteté possible. De même il est chaque jour plus évident que le vrai chef du parti est un absent, Kossuth, l’irréconciliable, la « bouche qui dit non » à toutes les tentatives d’arrangement avec l’Autriche. Les autres chefs ne sont que ses lieutenans, orateurs fougueux et amers, M. Irányi surtout, qui, après une longue proscription, a rapporté dans sa patrie, avec la sincérité du martyr, toutes les passions de l’exil.

Parmi leurs exigences, il en est une sur laquelle ils insistent beaucoup : la suppression de la chambre haute, de la table des magnats (förendek), où siègent, comme en Angleterre à la chambre des lords, les chefs des grandes familles et les évêques. On peut se demander d’où vient cet acharnement contre la plus inoffensive des assemblées ; les séances des nobles pairs ne sont ni bien fréquentes ni bien longues, et la place qu’elles occupent dans les journaux est bien modeste. Il ne semble pas non plus que la passion politique dévore les magnats, car on leur reproche d’exercer trop rarement leur droit de présence parlementaire. Comme toutes les chambres héréditaires en ce siècle de démocratie montante, mais plus qu’en tout autre pays, ils paraissent ne plus croire à leur propre rôle, et ceux d’entre eux qui veulent exercer une influence sérieuse se font élire à la toute-puissante chambre des députés (Képviselö haz), Néanmoins la suppression de ce vénérable reste féodal est réclamée par les quarante-huit, qui détestent à l’égal des Habsbourg la vieille aristocratie du pays. Ainsi commencerait la démolition de l’édifice, mais ce ne serait qu’un début. Le suffrage universel, éclairé par une large instruction obligatoire, deviendrait la base de toutes les institutions, projet nullement chimérique en Hongrie, où se pratique depuis longtemps sur une grande échelle l’élection des administrations locales. Le vieux régime confessionnel, qui partage les citoyens en catholiques, luthériens, calvinistes, Israélites, serait remplacé par une absolue liberté de conscience, par l’indifférence religieuse de l’état. Plus de monopoles, beaucoup moins d’impôts. Les haines de race, si fatales à la Hongrie, disparaîtraient devant la fraternité des Magyars, des Slaves, des Roumains, et le plan de Kossuth, la fondation des États-Unis du Danube, serait bien près d’être réalisé. On peut se demander ce que deviendrait la royauté. Le parti quarante-huit se défend de tout projet révolutionnaire ; il déclare ne vouloir parvenir : à ses fins que par les moyens légaux, en respectant la dynastie établie, pourvu qu’elle respecte à son tour l’indépendance du pays. Il n’en est pas moins vrai que ce trône inutile ne tarderait pas à crouler, bien que dans le pays de la sainte couronne on hésite à s’avouer républicain.

En attendant, les réunions du mois de janvier ont révélé une divergence croissante entre les deux gauches. Des orateurs irréconciliables ont décoché au centre gauche l’épithète de « politiques lâches, » qu’ils réservaient jusque-là aux purs conservateurs. Quelques électeurs du comitat de Baranya, étant venus dire que leurs concitoyens avaient peur du radicalisme et voulaient fusionner avec l’opposition modérée, ont été hués et mis à la porte, ou peu s’en est fallu. C’est à peine si la majorité de cette réunion fougueuse a consenti à se coaliser avec les candidats du centre gauche dans les élections partielles ou générales, et cela seulement dans les cas où l’on pourrait redouter le triomphe d’un candidat de la droite conservatrice.

Ce parti conservateur, le parti du dualisme, possède encore la majorité dans la diète, et semble tenir le pouvoir plus solidement que jamais ; le ministère magyar, présidé par le comte Lonvay, n’est-il pas sorti de son sein, et le chef du ministère commun, le premier personnage de tout l’empire, n’est-il pas le comte Andrassy ? Et combien de talens parlementaires ! M. Deák, fatigué, disait-on, usé par les longs efforts de sa vie politique, a de nouveau fait retentir sa parole ferme, logique, serrée, toujours écoutée avec respect de ses adversaires même. Des hommes de tout âge, surtout des jeunes gens, élément important et difficile à recruter pour les partis conservateurs, soutiennent sans broncher les attaques passionnées de l’opposition, et les ministres s’expriment avec netteté, souvent avec éloquence. Eh bien ! ce parti, qui gouverne depuis cinq ans, dont la puissance a toujours semblé grandir, est sérieusement menacé. Beaucoup de ses amis le trouvent timide, embarrassé, défiant de lui-même et de l’avenir. Deux hommes politiques, deux patriotes depuis longtemps célèbres parmi leurs concitoyens et même en Europe, le général Klapka et M. Szentkirályi, ont essayé dans ces derniers mois de créer une sorte de centre droit, qui professerait les mêmes principes conservateurs que les fondateurs du dualisme, mais avec un esprit de réforme plus prononcé ; malheureusement il ne semble pas que cette nuance réformiste obtienne de nombreuses adhésions ; elle affaiblira un peu les conservateurs et ne les changera pas.

On ne saurait pourtant reprocher au parti Deák d’être demeuré oisif, surtout dans ces derniers temps. Il s’est beaucoup occupé de la viabilité, si importante et si arriérée dans ce pays agricole, de l’instruction populaire, non moins arriérée, non moins importante. Il a organisé, exercé l’armée nationale des honvéd, dont les manœuvres ont été fort appréciées par les hommes compétens de tous les pays. Enfin il a osé modifier, par la suppression de quelques abus, la belle institution des comitats, et rendre l’administration de la justice indépendante des élections politiques. Les magistrats, élus par une funeste confusion des pouvoirs, se faisaient quelquefois des arrestations et des accusations criminelles un instrument de domination égoïste, et d’honnêtes gens étaient victimes de cette tyrannie de clocher. Par exemple, il y a trois ou quatre ans, dans un comitat du nord-ouest, un puissant petit personnage redoutait la concurrence d’un homme fort estimé qui se constituait son adversaire. Que fit-il ? Il le jeta en prison moyennant une ridicule accusation d’empoisonnement, et, en vertu des pouvoirs qu’il tenait de l’élection, refusa longtemps au gouvernement et à la juridiction suprême la mise en liberté de son rival. Mieux vaut mille fois un peu de centralisation que de pareils abus de la liberté provinciale. La majorité a pensé de même ; elle n’a pas craint de confier au gouvernement le soin de composer les tribunaux ; elle n’a pas hésité à soustraire les juges à toute pression politique, et à soulever par là les colères de l’opposition, notamment du centre gauche, à quelques égards très conservateur. Toutefois ces réformes et ces bonnes intentions n’empêchent pas que le parti Deák et le dualisme, qui est son œuvre, ne soient sérieusement ébranlés ; les discussions de ces derniers mois en fourniront la preuve.


III

Ce qui fait la gravité des luttes parlementaires dont le récit va suivre, c’est qu’au fond il s’agit moins de budget ou de réformes que d’union avec l’Autriche ou de séparation complète. Cette question primordiale se dresse à chaque instant, que l’on parle de l’armée, des finances ou de l’instruction publique. Chacun a pu s’en apercevoir lorsqu’au milieu de janvier le comte Lonyay a présenté le budget de la défense nationale comme ministre provisoire de ce département. On sait que M. de Beust, en créant un ministère commun pour l’armée austro-hongroise, a laissé à chacune des moitiés de l’empire, situées l’une en-deçà, l’autre au-delà de la Leitha, une administration spéciale pour la levée et l’instruction des milices, et que cette administration porte en Hongrie le nom de ministère du honvédelem (défense de la patrie). Il faut avouer que c’est là une dangereuse complication, et l’on comprend la tentation qu’éprouvent les Magyars de la résoudre à leur profit en obtenant leur complète indépendance militaire. L’opinion publique penche incontestablement vers cette solution ; devenir un état indépendant (független állam), c’est le désir exprimé par des journaux même très modérés. Le glorieux passé de la Hongrie, profondément gravé dans ces mémoires tenaces, enseigne aux descendans des Hunyade une ambition légitime. Nous ne voulons pas quelque chose de nouveau, disent-ils, nous voulons seulement être ce que nous avons été pendant six siècles. Ils pourraient ajouter que, même depuis le désastre de Mohacs et les conquêtes de Soliman le Magnifique, leurs ancêtres ont toujours revendiqué le droit d’avoir une armée séparée, de se lever spontanément en insurrection (c’était le mot officiel) ; Marie-Thérèse a dû son salut à ces dispositions belliqueuses.

L’opposition a beaucoup insisté sur la nécessité où se trouvait le pays et sur le devoir auquel ne pouvait se dérober le gouverneraient d’arriver à une séparation absolue de l’armée magyare et de l’armée autrichienne. Le centre gauche s’est montré prudent et modéré, il n’a pas sommé le comte Lonyay de briser immédiatement tout lien entre les deux armées : il a déclaré qu’il voterait le budget de la défense nationale tel qu’il était présenté ; mais M. Tisza n’a fait cette concession qu’en adjurant les ministres d’accomplir leur devoir envers la patrie, quand même ce devoir leur serait désagréable. En effet, les auteurs du dualisme ne pourraient trouver une grande satisfaction à lui porter le coup mortel. Sans une armée commune, on ne saurait trop le répéter, l’empire d’Autriche n’existe plus, pas plus l’Autriche-Hongrie que la vieille Autriche de Metternich ; il faut qu’au moins les armes savantes et un certain noyau de troupes permanentes continuent à représenter l’union, sinon l’unité des divers peuples qui reconnaissent la souveraineté des Habsbourg.

Les quarante-huit, qui tiennent fort peu à l’existence de la dynastie, n’ont pas été arrêtés par cette considération. La discussion pendante leur fournissait l’occasion de réveiller les souvenirs comme les passions de la guerre d’indépendance ; ils n’y ont pas manqué. Un orateur a opposé aux soldats stipendiés les soldats citoyens, qui seuls, disait-il, étaient dignes de garder les villes hongroises : funeste distinction dont notre exemple aurait dû guérir à jamais les autres peuples. D’autres ont exigé que les régimens magyars en garnison dans les diverses provinces de la monarchie fussent immédiatement rappelés, et que les régimens autrichiens fussent expulsés du sol hongrois. Les défenseurs du gouvernement ayant objecté que cette règle existait dans la pratique, à très peu d’exceptions près, et que deux régimens de cavalerie magyare seulement étaient logés au-delà de la Leitha, l’un à Vienne, l’autre à Prague, M. Irányi n’a pas été satisfait de cette réponse. « Le régiment qui est à Vienne, a-t-il dit, peut servir à la garde du roi ; mais celui qui est à Prague, à quoi sert-il ? — A garder le roi Ferdinand VI » cria, se gaussant du tribun, un interrupteur du côté droit. Pour comprendre cette plaisanterie, il faut se rappeler qu’à la fin de 1848 l’empereur-roi Ferdinand V, ayant abdiqué en faveur de son neveu François-Joseph, se retira dans son palais de Prague, où il réside encore aujourd’hui, et que les révolutionnaires hongrois, n’acceptant pas cette abdication, persistèrent à reconnaître Ferdinand V, devenu une sorte de roi malgré lui. « Je ne croyais pas, a répondu M. Irányi, comme s’il prenait l’interruption au sérieux, que le côté droit regardât Ferdinand V comme roi de Hongrie. » Là-dessus, grand tumulte, et cela se conçoit. Ces courts incidens ont une gravité extrême lorsqu’ils réveillent à l’improviste des passions que l’on croyait mortes.

Le comte Lonyay, sans nier absolument qu’il n’y eût rien à faire pour consolider l’indépendance militaire et par suite politique de la nation, a insisté avec énergie pour le maintien des principes de la pragmatique-sanction, du pacte juré dès 1723 avec la maison d’Autriche, et pour que l’on tînt compte des circonstances et des nécessités. Le ministre a obtenu la grande majorité des suffrages pour ce chapitre du budget comme pour le budget tout entier. Le 5 février a été votée la loi de finances établissant un total de recettes ordinaires et extraordinaires montant à 252 millions de florins, total insuffisant pour couvrir les dépenses ordinaires et extraordinaires, lesquelles s’élèvent à 296 millions de florins. Ce n’est pas là, malgré la richesse croissante du pays, une situation rassurante ; mais les discussions financières les plus vives ont eu lieu sur un terrain autre que celui du budget, sur la question d’une banque magyare, dans les séances du 15 au 21 février.

L’amour-propre national, sans distinction de partis, est vivement froissé depuis longtemps de la situation dépendante de la Hongrie à l’égard de la banque autrichienne. Les billets émis par ce grand établissement circulent en Hongrie sans concurrence, puisqu’il n’y a pas encore de banque purement magyare ; de là une véritable action exercée par la finance viennoise, et, suivant les Hongrois, une pression qui dans certains cas pourrait devenir funeste au pays. C’est toujours, on le voit, la question de l’union avec l’Autriche qui surgit à propos des finances comme à propos de l’administration militaire ; mais cette fois le centre gauche a pris une attitude plus agressive. M. Tisza (le chef de ce parti, qu’il ne faut pas confondre avec M. Louis Tisza, ministre du commerce), M. Coloman Tisza s’est écrié : « Je ne veux pas que la banque nationale de Vienne dirige le commerce et l’industrie de la Hongrie ; je ne veux pas que la Hongrie soit à la merci de quelques banquiers viennois. » M. Jokai n’a pas craint d’élargir le débat et d’ajouter : « De quoi s’agit-il ? Des billets de banque ? Non, il s’agit de tout le développement du pays, de son progrès ou de sa décadence. » D’autres orateurs, M. Simonyi par exemple, ont fait honte à leur patrie de n’avoir pas une banque à elle, comme le plus petit royaume de l’Europe. Un économiste d’origine française, membre distingué du parti Deák, M. Tréfort, a fait prévaloir, sur ces réclamations radicales un projet modéré, aussitôt accepté par le gouvernement et adopté par 180 votons contre 124. En attendant qu’une banque purement magyare soit instituée, le ministre des finances hongrois devra s’entendre avec son collègue autrichien pour un règlement de la banque viennoise qui puisse être soumis aussi à la diète de Hongrie. Encore sur ce point, le dualisme l’emportait, mais non sans effort.

Les réformes et les nouvelles créations relatives à l’instruction publique reposaient un peu de ces questions brûlantes. Devant le besoin universellement senti des progrès de l’instruction nationale dans toutes les branches, les partis modéraient leur vivacité, le patriotisme inspirait l’apaisement. En Hongrie, une fraction considérable des hautes classes, obéissant aux funestes conseils de l’intérêt conservateur mal entendu, a été longtemps indisposée contre la science ; mais les leçons de l’expérience n’ont point été perdues. Ce sont les députés conservateurs qui ont le plus vigoureusement appuyé les projets nouveaux. M. Csengery, excellent critique, désire les progrès de l’économie sociale autant que M. Edouard Horn, l’économiste de l’opposition, il a montré une connaissance approfondie des lois qui régissent en chaque pays l’enseignement populaire, et n’a pas oublié, comme modèle de sage progrès, la loi Guizot de 1833. M. Deák a lui-même pris la parole sur une petite question d’augmentation du traitement des professeurs, et a déclaré bien haut que c’étaient là, pour une nation, de sages prodigalités, de l’argent placé à gros intérêts. Les orateurs de l’opposition se sont montrés encore plus pressés que la majorité dans leur ardeur de réforme. Ils ont voulu peut-être trop supprimer et surtout trop créer à la fois ; cependant aucune différence grave ne les séparait de leurs adversaires et du ministre de l’instruction publique. M. Pauler a succédé dans cette charge importante au regretté Joseph Eotveos, un des plus fermes esprits politiques, une des intelligences les plus ouvertes qu’il y eût en Europe. Le baron Eotveos est mort l’année dernière, bien jeune encore ; mais l’esprit de renouvellement qu’il avait donné à son administration lui a heureusement survécu, et son successeur a aisément obtenu de toutes les nuances de la chambre les crédits dont il avait besoin pour l’université de Pesth, les écoles populaires et surtout les écoles réales perfectionnées sur le modèle allemand. Une belle retraite a été accordée à M. Toldy, l’infatigable historien de la Hongrie et, comme l’a dit M. Saint-René Taillandier, le patriarche de la littérature magyare, pour qu’il eût tout le loisir de consacrer ses dernières années à l’achèvement de son œuvre vraiment nationale. Le musée de Pesth, qui comprend à la fois des collections d’histoire naturelle, d’antiquités, de tableaux modernes et une riche bibliothèque, a reçu des crédits nouveaux. Son directeur, M. Pulszky, a soutenu d’assez vives attaques avec la verve et la fermeté d’esprit qui lui valurent jadis un rôle important dans la révolution hongroise et dans la révolution devienne, suivi, il est vrai, d’une double condamnation par contumace ; mais aujourd’hui M. Pulszky ne semble pas se ressentir beaucoup d’avoir été pendu à Pesth et décapité à Vienne il y a vingt-trois ans. La fondation du gymnase de Ujyidék (en allemand Neusatz, en serbe Novisad) a donné une preuve éclatante du nouvel esprit de largeur apporté par las Magyars dans les choses de l’enseignement. On sait avec quelle âpreté ils ont toujours combattu la propagation des langues slaves sur le sol hongrois, s’efforçant même à diverses époques, notamment en 1848, d’imposer leur propre langue aux quatre millions de Serbes, Ruthènes, Slovaques, établis au nord et au sud dans les comitats voisins de la frontière. On pouvait donc craindre que la proposition, soutenue par M. Miletics et les autres députés slaves, de fonder à Novisad un gymnase de l’état où l’on enseignerait en langue serbe ne fût repoussée avec effroi ou avec dédain par les conservateurs magyars. Bien au contraire, M. Deák a soutenu le projet à l’aide des plus nobles argumens. « Toute race a le droit d’instruire ses enfans, a-t-il dit, laissant de côté la question politique. Quand il y aurait dans notre pays trois cents gymnases, quand on ne pourrait faire six milles sans en rencontrer un, du moment qu’en un seul endroit la population se verrait imposer une langue autre que la sienne, la cause des lumières serait en souffrance… Rien ne serait plus contraire aux vrais intérêts du pays que cette barbarie sacrilège. »

Ils sont malheureusement trop rares, les momens de sincère accord entre les Magyars et les Slaves. De ce côté, l’avenir est menaçant. Tout projet de fédéralisme inquiète les hommes d’état magyars et la plupart de leurs électeurs, quand même il ne serait question que des Tchèques de Bohême, quand même par conséquent ce projet de fédéralisme ne porterait aucune atteinte à la couronne de saint Etienne. Ils ont une idée très avantageuse de leurs capacités politiques et sont justement fiers de leurs antiques et tenaces libertés : « si le bon peuple de Vienne et de Bohême n’avait pas eu notre exemple, il n’aurait jamais songé à une constitution. » Cette prétention des Tchèques d’avoir un roi de Bohême couronné comme il y a un roi de Hongrie couronné, un parlement de Prague comme il y a un parlement de Pesth-Bude, un ministère tchèque comme il y a un ministère hongrois, leur paraît déplacée et un peu risible. Aussi ont-ils pris une grande part à la chute du ministère Hohenwart, et l’avènement du comte Andrassy à la direction commune de tout l’empire a-t-il eu le caractère d’une défaite, politique des peuples slaves. Lorsqu’il s’agit des Confins militaires ou de la Croatie, qui possède une diète provinciale représentée au parlement hongrois par une délégation, l’entente devient encore plus difficile. Ces frontières militaires, créées par Eugène de Savoie contre les invasions turques, ces populations de soldats laboureurs, avaient perdu depuis longtemps leur destination primitive de boulevards de la chrétienté ; ce n’était plus pour l’Autriche qu’un moyen assuré de recrutement et un instrument de despotisme. Le gouvernement et la diète de Hongrie, en rendant ces contrées au régime civil, ont accompli une œuvre de progrès, mais ils ont encore envenimé les haines de race. Quel sera en effet ce régime civil, jusqu’à présent plutôt décrété qu’organisé, quoiqu’on ait déjà supprimé deux régimens, c’est-à-dire civilisé deux districts de cette singulière contrée ? Les ministres et la majorité, une partie même de l’opposition, réclament les frontières militaires comme un ancien domaine hongrois qui doit faire retour à la couronne. Cette opinion, fondée sur le droit historique, est combattue par M. Miletics et ses amis, qui font valoir la nature éminemment slave de ces populations, et qui réclament l’autonomie d’une partie de cette région, la réunion du reste à la Croatie. Ce sont là des luttes passionnées que nous ne pouvons comprendre, nous autres Français, sans un grand effort, et dont les détails auraient à nos yeux peu d’intérêt, s’il ne s’agissait au fond du maintien ou de l’effondrement de la puissance autrichienne.

Cette question, incomplètement résolue, est venue aggraver le dissentiment qui existait déjà entre les Croates et le ministère magyar. Jamais les deux pays n’ont vécu en plus mauvais termes que dans les premiers mois de cette année, et les noms même des antagonistes, les noms de Jellachich et de Lonyay, rappellent 1848. Plusieurs fois la diète de Croatie a été convoquée, pour être dissoute au bout de quelques jours par un rescrit de François-Joseph. Le ban de Croatie, le premier magistrat du pays, était depuis quelque temps le baron Bedekovich, auparavant ministre des affaires croates dans le cabinet hongrois. Sa situation entre ses compatriotes et le gouvernement royal étant devenue insupportable, il a donné sa démission, et a reçu en guise de consolation une lettre aimable de son souverain avec la couronne de fer de première classe. Son successeur, M. Vakanovich, sera-t-il plus heureux que lui ? Il est permis d’en douter, si nous sommes exactement renseignés sur les pourparlers inutiles qui ont eu lieu entre le comte Lonyay et les chefs croates. Ceux-ci demanderaient que le ban fût élu à l’avenir par la diète d’Agram au lieu d’être désigné par le gouvernement magyar, et que le ministre des affaires croates, membre de ce gouvernement, fût responsable devant la diète d’Agram, — que diverses questions, celle des forêts, celle des Confins militaires, fussent résolues dans un sens conforme aux intérêts slaves. On se serait séparé sans espoir de conciliation et dans une défiance mutuelle.

Tel est au moins le sentiment qui anime les Magyars à l’égard des peuples slaves. Ils ne feraient exception qu’en faveur des Polonais, ennemis de la Russie, rebelles à tout panslavisme, à l’unité même morale de la race. Si, au lieu du dualisme, il faut absolument une triade, le troisième élément que les Magyars accepteraient le plus volontiers, c’est celui des Polonais de Gallicie. Ils regardent toutes les autres tribus slaves, celle de Prague, celle d’Agram, celle de Belgrade ou de Temesvar, comme les complices de l’ambition. russe, « des malheureux qui préfèrent le knout moscovite à la liberté magyare. » Il est toutefois un parti qui a inscrit dans son programme la fédération, la fraternité des peuples sans distinction de races : c’est l’extrême gauche, jadis ennemie déclarée des Slaves de Hongrie. Ceux-ci n’en ont pas perdu le souvenir, et la date de 1848, devise sans cesse répétée du parti Kossuth, ne peut que les rendre soupçonneux à l’égard des radicaux magyars. Le Narodni Noviny d’Agram donnait naguère à ses frères de Hongrie le conseil de ne pas faire attention, dans les élections prochaines, à ces questions de parti. « Peu importe, dit ce journal, qu’un député à la diète soit de la droite ou de la gauche. L’essentiel est qu’il défende les intérêts des Slaves. Avant de voter pour lui, donnez-lui ce mandat formel, et, afin d’être plus sûr de sa fidélité, exigez une promesse écrite. »


IV

Après d’aussi vives et d’aussi nombreuses discussions, on peut prévoir une de ces crises décisives qui rendent nécessaire une dissolution du corps législatif ou un changement de gouvernement. La loi de réforme électorale, présentée par le ministre de l’intérieur, M. Toth, dans la séance du 22 février, a été pour les partis qui se disputent le pouvoir une occasion suprême de mesurer leurs forces. D’ailleurs, en mettant de côté la gravité des circonstances, et pour ainsi dire l’état électrique de l’atmosphère parlementaire, un projet de cette nature présente toujours une importance capitale dans un pays où les électeurs, en dernière analyse, disposent de tout. Cela est vrai à plus forte raison d’un peuple conservateur dont la loi politique change rarement ; depuis des siècles qu’il existe une diète hongroise, il n’y a encore eu que deux régimes électoraux, le régime aristocratique et féodal qui a précédé 1848, et le régime à moitié démocratique qui date de 1848, et qui est en vigueur aujourd’hui.

Cette loi, qui depuis vingt-quatre ans préside aux élections hongroises, a beaucoup étendu le droit de voter, réservé auparavant à la noblesse, car les députés des villes libres royales n’avaient presque aucune influence. Sans arriver au suffrage universel, mais sans s’arrêter aux rigoureuses limites censitaires de notre ancien régime représentatif, elle a ouvert les listes électorales à la petite Bourgeoisie et à la petite propriété rurale ; pour figurer sur ces listes, il suffit de prouver un revenu d’environ 250 francs, d’être propriétaire ou locataire d’une maison ou d’une terre de médiocre importance, ou d’exercer une industrie pour son propre compte. Il n’y a guère que les domestiques, les artisans pauvres, les simples journaliers des campagnes, la partie désœuvrée ou ruinée de la population des villes, classes, il est vrai, assez nombreuses, qui soient privés du droit d’élire et d’être élus. Si l’on cherchait dans l’histoire un système comparable à celui-là, on ne trouverait guère que les citoyens actifs de notre constitution de 91, avec cette différence que les Hongrois ne pratiquent pas l’élection à deux degrés. Malheureusement, lorsqu’on examine les détails de cette loi ou les conséquences pratiques dont elle est responsable, on ne peut nier qu’elle ne réclame de nombreuses modifications. La « franchise magyare » s’est toujours opposée à l’institution du scrutin secret, et les influences aristocratiques se trouvent fort bien du suffrage public, quelquefois en revanche très favorable aux pressions populaires. Des scènes déplorables ont été signalées à maintes reprises ; tantôt les marchés scandaleux, les entraînemens de l’ivrognerie, tantôt les menaces suivies de blessure et de meurtre souillent chaque fois ces manifestations si augustes de la vie d’un peuple. « Souvent le chiffre est taché de vin ou de sang. » Quant au droit de voter, les articles de la loi sont compliqués et ouvrent la porte à l’arbitraire ; il est bien difficile de s’assurer, en l’absence d’un bon cadastre, que tel électeur se trouve dans les conditions de propriété exigées ; il est également difficile de savoir si un industriel exerce réellement pour son compte et non pour le compte d’autrui. La question des incompatibilités n’a pas été bien réglée. Enfin la loi admet de grandes inégalités, sur lesquelles ont insisté à l’envi, dans la discussion, l’opposition et le gouvernement : les exigences censitaires ne sont pas les mêmes dans la Hongrie proprement dite que dans la Transylvanie, et les circonscriptions électorales sont si mal découpées, que la ville de Debreczin avec ses 46,000 habitans nomme deux députés, et que la ville de Pesth, qui compte 200,000 âmes, en nomme cinq au lieu des huit ou neuf que lui attribuerait un calcul proportionnel.

Ce n’est donc pas le fait même d’un projet de réforme qui a soulevé les passions. La loi déposée par le ministre a déplu et par ce qu’elle contenait et par ce qu’elle ne contenait pas : elle était fort longue, elle compliquait au lieu de simplifier. Dans la bonne intention de préserver de tout abus le régime censitaire, fort peu modifié quant au fond, elle édictait des dispositions nouvelles, excluant des listes électorales un grand nombre de citoyens inscrits depuis longtemps. Elle n’osait pas ou ne voulait pas instituer le scrutin secret réclamé par beaucoup d’esprits modérés. Pour rendre moins fréquens les désordres de la période électorale, elle portait la durée de la diète à cinq ans au lieu de trois, tandis que d’autre part elle réduisait de trois mois à un mois l’intervalle exigé entre ; la convocation et les élections, toutes mesures désagréables aux diverses nuances opposantes. Au total, avec des améliorations de détail incontestables, c’était un projet timide et maladroit.

M. Tisza, déclara que ses amis et lui combattraient le projet du gouvernement, et ne dissimula nullement ses motifs. Il ne voulait pas d’une loi qui privait de leurs droits des milliers d’électeurs, appartenant pour la plupart, n’oublions pas d’en faire la remarque, à l’une ou l’autre opposition. Il reprocha aux réformes proposées, ou aux prétendues réformes, de conserver tous les mauvais élémens de la loi de 1848, et de tout faire pour enraciner ou pour rendre plus graves les abus qu’elle prétendait corriger. Nul doute que l’hostilité du centre gauche ne fût sincère ; sur le point d’être privé d’une partie considérable de ses électeurs et de voir attribuer à la diète une durée de cinq ans, alors que chaque élection triennale lui fait gagner du terrain, il était profondément irrité. Pourtant sa situation était fausse, car il ne se souciait pas de faire appel aux passions démocratiques ; les élémens dont il se compose sont plutôt anti-autrichiens que populaires, il a en horreur le suffrage universel, que M. Ghyczy par exemple a combattu jusqu’au bout. L’extrême gauche était bien plus à son aise pour opposer à la loi ministérielle un plan radical. Dès le 22 février, M. Irányi déposait son contre-projet. Après de vigoureux considérans dirigés contre M. Toth et la droite réactionnaire, l’ami de Kossuth demanda le suffrage universel, le scrutin secret, des circonscriptions électorales proportionnelles à la population, et des dispositions pénales contre toute personne qui par corruption ou par menaces aurait porté atteinte à la liberté et à la pureté des élections. Un tel projet, qui rompait si brusquement avec de vieilles institutions chères à la majorité des citoyens, n’avait pas de chances sérieuses d’adoption ; mais le gouvernement allait-il être plus heureux ? Les électeurs peu fortunés qu’il se proposait de rayer des listes étant pour la plupart des Roumains ou des Slaves, la question des races n’allait-elle pas soulever contre lui une coalition formidable ?

Pendant quinze jours, la lutte parlementaire fut vive, sans offrir un caractère, particulièrement orageux ; il s’agissait de l’ensemble du projet, sur lequel, on devait voter avant de passer à l’examen spécial de chaque article. C’était donc une discussion préliminaire qui rendait possibles les discours tranquillement et longuement consacrés aux principes mêmes du droit électoral. Sur ces hauteurs un peu métaphysiques, une joute des plus brillantes eut lieu entre M. Ghyczy, adversaire de la loi présentée, et M. Szilagyi, un tout jeune orateur, qui se chargeait de la défendre. Ce débutant de la tribune a montré comment un talent plein de jeunesse peut se concilier avec la sûreté de la science politique et la maturité de la réflexion. Rien n’est plus conforme à la tradition magyare ; dans les anciennes diètes figuraient, à côté des députés, sans pouvoir ni voter ni prendre la parole, mais avec le droit d’assister aux séances et de manifester leur opinion, ce que l’on appelait les délégués des absens. Les magnats qui ne pouvaient siéger à la chambre haute, les veuves des magnats qui avaient des fils mineurs, se faisaient représenter par de très jeunes hommes, pour la plupart voués à la carrière politique, et qui trouvaient ainsi au début de cette carrière un salutaire apprentissage de patience et d’attention. M. Szilagyi a prouvé qu’il était fidèle à cette école des anciens jours. Il a réclamé avec éloquence les droits des classes élevées, les droits de l’intelligence, et montré les dangers que pouvait faire courir au pays le chiffre brutal, le suffrage universel insuffisamment éclairé.

D’autres orateurs du parti Deák, M. Gabriel Kemény par exemple, ont défendu la loi sans en dissimuler les défauts, en signalant au contraire certaines inégalités, certaines injustices, qu’elle ne faisait point disparaître. L’opposition avancée mettait en regard de cette politique expérimentale et prudente, conforme au génie de l’Angleterre et de la Hongrie, les formules tranchantes et absolues de la révolution française. La langue elle-même s’en ressentait ; au milieu des éclats de l’éloquence sonore des Magyars, on entendait parler de la népsouverenitas (souveraineté du peuple), de l’incompatibilitas ; cependant, à part quelques personnalités blessantes, la discussion générale ne sortait pas des limites des convenances parlementaires, et le 5 mars l’ensemble du projet était accepté en principe par 42 voix de majorité.

Dès lors toute modération disparaît, du moins dans les rangs opposans. Les députés de la gauche convoquent leurs partisans pour une grande manifestation ; le rendez-vous est fixé à Pesth le 9 et le 10 mars, il y aura des discours suivis d’un banquet. Ce genre de réunions, que les souvenirs historiques rendent effrayant pour des lecteurs français, n’a rien de particulièrement dangereux chez les Magyars, non plus que chez les Anglais ; la gravité de la convocation était dans ce fait, qu’elle émanait du centre gauche et qu’elle s’adressait aux nuances même les plus radicales de l’opposition, qu’elle annonçait par conséquent une fusion des modérés avec l’extrême gauche. Tel a été le caractère de la fête du 10 mars, destinée, nous le craignons, à devenir une date sérieuse dans l’histoire de la Hongrie et de l’Autriche. Les chefs du centre gauche ont déclaré qu’ils empêcheraient la loi électorale de passer par tous les moyens qui leur étaient offerts. Ils ont repoussé le reproche d’être les ennemis des réformes et de soulever les races, les nationalités (nemzeliségek) dans un intérêt de parti. Ils ont fait adopter un programme de vaste propagande dans tous les comitats, au moyen de journaux, de brochures, de réunions publiques. A la fin du banquet, M. Jokai a porté un double toast : « Au roi, qui est le premier homme magyar ; à Kossuth, qui est le plus grand homme magyar ! » Séance tenante, on envoyait à Kossuth un télégramme de félicitation.

Rien de moins rassurant. M. Kossuth est sans doute un grand homme, un grand patriote, un orateur comparable seulement aux deux ou trois gloires les plus éclatantes de la tribune française, il pourrait encore aujourd’hui rendre de vrais services à sa patrie ; mais le rôle d’irréconciliable dans lequel il s’enferme obstinément fait de son nom un drapeau dangereux et fatal. Et voilà que ce drapeau, qui signifie haine, vengeance, bouleversement, est porté en triomphe par des hommes modérés dont le mot d’ordre était jusqu’à ce jour : « suppression du dualisme au profit de la simple union personnelle par des moyens légaux et paisibles. » Ces hommes modérés ont frémi de voir la durée de chaque diète, portée à cinq ans au lieu de trois, parce qu’ils avaient calculé que dans les élections générales de 1875 ils deviendraient assez puissans pour empêcher deux ans plus tard le renouvellement du dualisme, système qui n’a été voté que pour dix ans (1867-1877). Cet espoir et bien d’autres encore leur échappant si la loi électorale était mise en vigueur, ils ont juré de l’empêcher de passer malgré la majorité, et la coalition s’est faite.

On se demande comment on peut empêcher la majorité de faire passer une loi, et d’où vient cette assurance d’y réussir ? En France, après une discussion plus ou moins longue, la majorité demanderait la clôture, la voterait, et le projet adopté, fût-ce par 201 voix contre 200, deviendrait loi. Les règlemens de la diète hongroise n’admettent pas que la clôture soit infligée à la minorité. Tant qu’il y a des orateurs inscrits, la discussion doit continuer. Bientôt l’honorable président, M. Somsich, constate avec effroi que cinquante membres de l’opposition sont inscrits pour parler sur le titre et le premier article, et le projet du gouvernement contient plus de cent dispositions, destinées peut-être chacune à une épreuve semblable. La majorité, voulant parer le coup, décide qu’il y aura des séances de nuit ; les opposans viennent parler aux séances de nuit. Beaucoup de discours sont bien vides, et les orateurs ne s’en cachent pas ; ils veulent seulement parler, et ils l’avouent. Assez enclins eux-mêmes à interrompre, ils provoquent à leur tour des interruptions fréquentes ; ils ne le regrettent pas, le temps s’écoule, la lassitude est inévitable. Pour atteindre plus sûrement leur but, les députés de la gauche discutent pendant des séances entières sur l’ordre du jour (napirend), et interpellent à chaque instant les ministres sur un chemin de fer qui n’est pas terminé, sur un régiment qui a changé de garnison, sur le droit électoral des femmes. La majorité a-t-elle eu sérieusement l’idée de voter la loi en bloc ? En tout cas, c’est une tentation qui se concevrait. Nul autre moyen d’en finir, car au bout de cinq semaines on en était toujours au premier article, et l’on calculait qu’il faudrait vingt ans pour la discussion de la loi tout entière. Le 12 avril, M. Toth, avec une mauvaise humeur évidente, bien qu’avec résignation, a retiré sort projet en annonçant la clôture de la diète.

En effet, l’assemblée devait être, après une durée de trois ans, non pas dissoute, mais remerciée par le gouvernement, et les électeurs devaient être convoqués pour la formation d’une nouvelle diète triennale, suivant la loi de 1848, puisque cette loi reste en vigueur après l’échec du nouveau projet. Le 15 avril a eu lieu la séance d’adieu. M. Somsich, le président de la chambre des députés, a prononcé un long discours. plein à la fois de patriotisme et d’amertume, et n’a pas ménagé à ses collègues des reproches bien naturels de la part d’un homme qui vient de présider une pareille fête parlementaire de cinq semaines. Le lendemain 16 avril a été prononcé le discours royal. Un des chefs de l’extrême gauche, M. Madarasz, avait annoncé que ni lui ni ses amis ne se rendraient à la séance ; tous les députés qui y ont assisté ont fort bien accueilli le roi. François-Joseph est personnellement populaire, et les Magyars, toujours chevaleresquement dévoués à leur souveraine, témoignent une reconnaissance particulière à la reine actuelle, qui s’est donné la peine d’apprendre leur langue, et qui la parle fort bien. Quant au discours du trône, il exprime sous une forme générale une grande satisfaction des réformes votées, des nouveaux crédits accordés : mais dans un paragraphe fort, significatif il ne dissimule pas les regrets du gouvernement au sujet des embarras suscités par la, discussion électorale et du temps perdu pour bien des lois utiles indéfiniment retardées.

Dès le milieu d’avril, l’agitation électorale a commencé, pour durer plusieurs mois ; les candidats prononcent des discours, envoient des lettres aux journaux, tracent des programmes. Il semble que plusieurs membres importans du centre gauche soient un peu effrayés du chemin qu’ils ont fait vers les opinions extrêmes. M. Ghyczy veut se retirer de la carrière politique ; ce serait une véritable perte pour son pays. M. Jokai revient à une attitude plus modérée ; ses grands talens seront ainsi bien plus utiles au libéralisme hongrois. On ne peut espérer aucun changement dans les allures de l’extrême gauche et dans ses passions irréconciliables, qui sont pour elle une religion. Le parti Deák aura probablement la majorité cette fois encore, mais on comprend que ce parti et son chef éprouvent quelque découragement. Les moyens récemment employés pour réduire la majorité à l’impuissance n’ont rien de bien édifiant. Quoi de plus triste que cette dérision des principes parlementaires, que cette parodie de la liberté de la tribune, que ce manque de respect envers la représentation nationale ?

La nation magyare ne peut laisser longtemps l’Europe sur une pareille impression. Quelle que soit la majorité de la future assemblée, conservatrice, réformiste, radicale même, elle doit à sa propre dignité, au noble passé de la Hongrie, une attitude plus constamment ferme et plus modérée, moins de violence, moins de passions. La diète de 1869-1872 lui lègue un laborieux héritage et de salutaires enseignemens. Après une année de travaux paisibles, l’assemblée dont les pouvoirs viennent d’expirer a traversé une longue crise européenne dont elle n’était point responsable, dont elle a cependant trop subi l’influence. Elle a sans doute continué sur bien des points d’excellentes réformes auxquelles nous avons rendu justice ; mais les conservateurs ont exagéré le dualisme aux dépens des Slaves, les opposans, dans leur ardeur à se séparer de l’Autriche, ont failli lancer leur patrie dans les aventures. Sans prétendre donner des conseils aux différens partis qui se disputent l’influence en Hongrie, on peut renvoyer les Magyars aux souvenirs de leur propre histoire. Ils y verront que, si l’Autriche ne peut rien sans eux, ils ne peuvent rien non plus sans l’Autriche, que l’orgueil excessif et la violence les ont toujours perdus, que l’esprit de légalité patiente et les prudentes concessions leur ont seuls permis de survivre à tous leurs malheurs.


EDOUARD SAYOUS.