La Jeune Fille verte/Les Nuées

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CHAPITRE VI

LES NUÉES


Loin de Ribamourt, loin de son étude où le papier dort sous la poussière, Me Beaudésyme chassait dans les bois de Nyxe, avec des amis, la bête noire. Depuis l’aube, les chiens donnaient sur un solitaire ; lui-même, voilà une heure qu’il était à son troisième poste, sous les hêtres. Tout autour de cette ombre, par delà les fûts argentés, on se sentait, tant le jour était glorieux, comme dans un globe de lumière, et la lourdeur du soleil pénétrait le feuillage.

Ses yeux battirent de fatigue ; un coup de fusil les lui fit rouvrir. Deux autres, au loin, retentirent sans éclat ; et puis le son d’un cor qui sembla nager faiblement, se dissoudre, dans la chaude étendue. Plus près de lui, tout à coup, le bruit des branches rompues vint l’avertir que le sanglier dévalait. Il y courut, mais à peine pour voir passer la meute, et, derrière, Wolfgang Etchepalao qui, parmi les piqueux, courait de ses épaisses jambes, en s’épongeant et criant : « Tayaut ! »

— Tayaut, Tayaut, répéta le notaire qui n’était point puriste en vénerie. Il se jeta à leur suite ; on traversa une clairière ; le soleil fit luire la robe des chiens, les clous d’une large semelle, un canon de fusil. Et presque aussitôt la trombe de couleurs, de voix, se précipita, se confondit, mourut dans la forêt immobile.

Cependant, dans sa maison, Basilida, de ses doigts aigus, caressait les cheveux de son amant agenouillé.

— Non, tu ne m’aimes point, dit-elle ; et, au même instant s’écria. Car Vitalis venait, en réponse, de la meurtrir sous son peignoir.

— Ah ! fit l’amoureuse, qui entrouvrit sa bouche si rouge, comme pour aspirer l’âme d’une puissante fleur.

— C’est que tu es trop jeune, reprit-elle. Tu ne penses qu’à toi, toujours, même quand tes rêves t’emportent loin de toi. Tu ne sais pas souffrir dans un autre cœur que le tien. Et une douleur partagée ; c’est cela qui est l’amour même, ô mon amour.

— Le plaisir, n’est-ce donc rien, demanda-t-il ?

— Et jusque dans le plaisir, Vitalis, tu n’inventes que ton plaisir.

Mais c’est son corps qu’il interrogeait. Sous ses doigts le peignoir s’ouvrit ; il l’aperçut toute entière, avec sa poitrine bombée, des genoux ronds, la haute lyre de ses hanches. Et il la désira.

— …Lida…

Sans répondre, elle le précéda ; et d’une ondulation, faisant glisser son peignoir jusqu’à terre, se coucha toute nue.

Cependant elle laissait nager sur Vitalis les regards d’une méprisante joie, comme si elle ne lui eût offert qu’à son gré ses membres, et leur servage orgueilleux.

C’était un des jours les plus chauds de cette fin d’été. Sous le firmament d’or, voguaient des nuages éclatants et denses que les souffles d’en haut, ignorés d’un sol immobile, modelaient selon des caprices mystérieux. L’un d’eux, en passant sur le soleil, plongea dans la pénombre ces amants embrassés déjà.

O Nuée aux humides flancs, mouvante vapeur, ô Nuée du hasard pétrie en forme de cygne, éphémère ivresse des yeux : avant qu’une nuée nouvelle épouse les figures inconstantes de ta beauté ; et que par vous se ruine ou renaisse l’image innombrable de nos rêves, avant qu’au front des Pyrénées, un instant retenue par les sapins aux noires chevelures, on te voie, pareille au chasseur qui fuit et se retourne, tendre l’arc sept fois teint, et que jusqu’au prochain soleil qui t’y vienne concevoir encore, tu n’ailles abîmer dans la mer ton être identique et changeant, toujours la même, toujours une autre, ô Nue porteuse de rosée — te sont-ils apparus au loin, dans la ténèbre des bois, Me Beaudésyme qui court le sanglier à toutes jambes, au milieu des piqueux, et, non loin d’eux, Wolfgang au front suant ? Ou bien, par delà la gare, dans le chemin d’argile qui contourne les Réservoirs, n’as-tu pas en passant gardé du soleil Jean de Cérizolles, auprès de qui, sous un voile épais, se hâte la facile épouse d’Etchepalao ?

— Jean, dit-elle, j’ai peur d’être reconnue ; ça serai’affreux.

— Haffreux ! La réputation d’un homme vierge est comme le pétale du camélia. Mais, madame chérie, les Mortiripuaires sont tous au café du Casino, à part votre mari et Alexandre Beaudésyme qui chassent à Nyxe, d’où ils ne reviendront que fort avant dans la nuit, ivres, je pense. Quant à la patronne de cette auberge où nous allons — puisque vous ne voulez de nulle autre part — c’est, je le tiens de Vitalis Paschal, une enfant d’Oloron-Sainte-Marie, d’où elle n’est arrivée que depuis un mois, et, par conséquent, qui vous ignore. Et je me demande même où elle est, cette auberge. Ça n’est pas ça, continua-t-il en indiquant deux tours gardées par des palissades vertes.

— Non, ça c’est le Château-d’eau. Autant qu’il me souvient de mes promenades d’enfance, pour trouver une maison ici, il faut tourner un peu plus loin, à travers un pré.

En effet, l’auberge était là, sous un chêne et fort isolée. Mais contre le mur de façade des jeunes gens jouaient à la pelote.

— Ah, murmura Cérizolles, c’est bien ma chance.

— Allons-nous en, dit-elle.

— Clarisse, vous ne voudriez pas. Dites que vous ne voudriez pas.

— Je ne voudrais pas, répéta, après un soupçon de résistance, la femme de Wolfgang.

Ils hâtèrent le pas, sans être vus ; le chêne bientôt les cacha.

— Songez, reprit-il, que j’ai mis en votre honneur, pour n’être pas reconnu, des choses couleur d’ardoise et de brouillard et que je ne vous ai pas embrassée depuis hier, pour ne pas vous compromettre.

— Eh bien alors, dit Clarisse, compromettez-moi, je vous prie, Monsieur de Cérizolles.

Elle lui tendait ses lèvres, mais Cérizolles fit la moue.

— Dehors, fit-il, en étendant la main : jamais !

Clarisse se mit à rire.

— Grand fou, dit-elle ; et ils firent le tour de l’auberge, jusqu’à la porte de derrière, qui était celle de l’étable.

— C’est gentil, dit-elle, chez vous.

— Oui, simple et confortable, c’est la devise de la maison. Bon luxe bourgeois, pas tapageur.

Et il se mit à frapper sur la porte, pour appeler l’aubergiste, qui apparut enfin. C’était une vieille femme vêtue de noir dont le visage paraissait fait d’une pomme cuite. Elle les conduisit, à travers l’épaisse litière, vers une échelle de poulailler qui donnait sur un grenier à foin, d’où on descendait dans la cuisine, et de là dans une chambre basse, dont les volets étaient clos.

— C’est à cause des joueurs de balle, expliqua la vieille.

— Vous n’auriez pas pu les flanquer dehors ? Je vous ai fait retenir une chambre, pas un fronton.

— Mais, monsieur, si je leur avais refusé, ils se seraient doutés de quelque chose, et vous auraient guettés — à coups de cailloux.

— On est bienveillant, dans le pays, fit remarquer Cérizolles.

— Ah, monsieur, si vous saviez ce qu’ils sont malhonnêtes, et comme je regrette Oloron. Tenez, il y en a un vieux, là, avec les jeunes : celui de Lahourque, j’entends qu’ils l’appellent. Un joli cadet, ça fait. Il est déjà saoûl.

— Ah, mon Dieu, murmura la jeune femme, c’est le frère de Victorine.

— Et il va jouer contre la fenêtre.

— Voyons, Jean, qu’est-ce que ça fait, murmura Clarisse, tandis que la vieille refermait la porte. Puisque je suis là, moi. Est-ce que vous m’aimez beaucoup, au moins ?

— Ce sera à vous de me le dire, tout à l’heure, répondit-il.

On voit que cette liaison naissante n’était pas fondée sur des sentiments bien profonds. Ils n’en avaient pas moins su tirer peu après les plaisirs les plus vifs, scandés par le bruit sec de cette pelote qui, à intervalles inégaux, frappait les contrevents, tandis qu’un joueur annonçait les points, à voix haute. Et, une heure après, Jean de Cérizolles, commençant à reprendre toute sa tête :

— Treize, annonça le buteur de l’autre côté.

— Mon chéri, dit le jeune homme, il exagère.

Clarisse ne répondit qu’en cachant son visage entre l’épaule et l’oreille de son amant.

— Quatorze ! cria encore le buteur, dont on venait de manquer le service.

— Ah oui, continua Cérizolles : l’homme fort qui a tué le diable.

— Clarisse, qui le contemplait avec plus de sérieux que ses yeux n’en laissaient voir d’ordinaire, soupira, comme Mme Beaudésyme :

— Non, vous ne m’aimez pas.

Et le jeune homme, ayant fait quelques protestations pour lui prouver que si, encore…

— Oui, répondit-elle, je sais bien ; mais l’amour, ce n’est pas cela.

Cérizolles murmura une inconvenance.

— Grand fou, dit-elle de nouveau. Et avoue que d’imaginer Wolfgang — ce que nous en avons fait, c’est la moitié de ton plaisir.

Les lèvres étroites de Cérizolles laissèrent percer un sourire. Mais il répondit :

— Je vous assure que non.

— Pourquoi riez-vous comme ça ? Ah Guiche avait bien raison !

— Qu’est-ce qu’elle a dit, Guiche ? demanda Cérizolles, qui avec la chemise de son amie, jouait à lui faire une bavette.

— Elle a dit… elle n’a rien dit. Mais elle serait jalouse.

— De moi ?

— Vous savez bien qu’elle a quelque chose pour vous.

— Vitalis, elle a. — Et votre mari, est-ce qu’il serait jaloux, lui ?

— Ah, le sot ! Je voudrais qu’il soit là, attaché sur cette chaise, pour nous voir. On ne saurait croire combien, de tromper cet homme, ça m’a fait toujours plaisir.

— Toujours, interrompit Cérizolles. Mais vous mériteriez en vérité…

— Jean — non — ne me faites pas de mal. Et qu’est-ce que ça vous fait, puisqu’au fond, vous ne m’aimez pas ?

— J’aime à voyager seul.

— Mais, mon chéri, quand j’ai épousé M. Etchepalao, j’étais comme toutes les jeunes filles bien élevées qui se marient : j’espérais lui rester fidèle, je vous assure. C’est lui qui n’a pas voulu. Si vous saviez comme il est grossier, et bête, et brutal.

— Clarisse, n’en jetez plus.

— Pardon de vous en parler. Je sais bien que ça ne se fait pas. Mais de lui, vraiment… Et il boit par-dessus le marché !

— Moi aussi, fit Cérizolles.

— Ah, s’écria sans logique la jeune femme : que j’aimerais vous voir un peu parti.

— Et vous avec moi ?… Ah ! Partir ensemble.

— Jean, enfin, vous êtes fou : une mère de famille, boire ! (Voyons, laissez-moi.) C’est qu’il faut de la tenue dans la vie.

Cérizolles, qui s’occupait de ses doigts osseux à découvrir la chair obéissante de sa compagne, pour en composer des poses, au bord du lit :

— Vous avez donc des enfants, demanda-t-il ?

— Ah, mon Dieu, oui, soupira-t-elle. Je croyais vous l’avoir dit. Une fille. (Enfin, Jean ! Ce couvre-pieds est sale.) Elle est à Cambo, chez sa grand’mère. — Pauvre chérie ! (Non, je suis très mal à l’aise, comme ça.)

Elle était sur le ventre, le menton dans l’oreiller, les jambes à demi-pendantes, et son corps, à la fois ample et délicat, tranchait sur une satinette écarlate, où Cérizolles l’avait de force étendue.

— C’est ainsi que je vous aime, dit-il. Ne bougez plus jamais.

A ce moment une nuée, encore, passa sur le soleil à son déclin. Clarisse ne fut plus au clair-obscur qu’une arabesque lumineuse et recourbée. Et sans bouger, elle murmura dans la plume :

— Non, vous ne m’aimez pas.

Le jeune homme ne se put tenir de l’attirer dans ses bras, — et dérangea la pose. Mais Clarisse, comme si le nuage eût laissé un peu de son ombre dans son cœur, semblait ne plus savoir sourire.

— Qu’y a-t-il, Clarisse ?

La jeune femme soupira sans répondre. Et comment dire le pourquoi de sa peine, elle qui, aux bras d’un homme jeune et plaisant, n’en avait ressenti jusque là jamais aucune. Mais celle-ci était une peine délicieuse.

Cérizolles la serra contre lui, plus près qu’il n’avait fait encore. Il sentit ce cœur enfantin qui battait contre sa poitrine. C’était un mouvement à peine sensible, un peu d’inquiétude, presque un aveu. Alors, attirant vers lui son clair visage, il en baisa les yeux tour à tour, comme s’il y cherchait des larmes ; aussi doucement qu’un enfant, le matin, pose ses lèvres sur la rosée des fleurs. Et Clarisse, qui pour la première fois se sentit découverte sous les yeux d’un amant, — avec ce frisson que la pudeur donne — tira le drap sur sa nudité.

Ils demeurèrent ainsi sans parler, plusieurs minutes ; la jeune femme, si elle avait pu voir le visage de son ami, n’y aurait plus rencontré ce sourire qui lui faisait un peu de peine.

L’aubergiste, qu’étonnait le mutisme de ses clients, frappa à la porte.

— Il est bientôt sept heures, dit-elle ; en cas que la dame oublie.

— Comment ! s’écria-t-elle, sept heures ! Il faut que je me sauve.

Elle avait sauté du lit.

— Jean, ne me regardez pas, dit-elle.

Jean allumait une cigarette. Les joueurs de pelote avaient cessé leur partie ; le soir tombait : on entendit le pied nombreux d’un bétail qui gagnait la fontaine. Une vache meugla vers le ciel.

Cependant, Basilida, rassasiée de caresses, mâchait son cœur amer ; toute prête de crier contre le vide de l’amour. Tel un fou qu’ont égaré les mirages du couchant, pleure dans la nuit sans étoiles. Son complice était encore à ses côtés ; c’est à lui qu’elle s’en prenait de l’aimer, mais avec un tel ressentiment qu’il lui semblait, à force, ne l’aimer pas. Que n’y avait-elle sacrifié ; et qu’en retour il donnait peu de choses, ce jouet joli, pliant, à toutes mains abandonné : oui, à toutes mains ; et cela valait bien des crimes.

Vitalis, dont la pensée visiblement était ailleurs, ne répondit point. Son silence même exaspérait Basilida.

— Va, tu n’es qu’une fille, cria-t-elle enfin.

— Je veux bien, fit-il ; et se leva.

— Où vas-tu ?

— Où vont les filles, donc : sur un trottoir… prendre l’air.

Mme Beaudésyme lui barra la porte. Elle méprisait son amant, soit ; le haïssait, passe encore ; mais ne voulait pas le perdre. De cela, au moins, elle était sûre : autant que de cette jalousie qui la broyait comme un pressoir, où elle n’était plus qu’une grappe douloureuse. A demi rhabillée, en jupon, avec ses blanches jambes nues, et ses cheveux à l’abandon, ses cheveux d’or femelle, qui bouffaient sur ses épaules comme un paquet de filigranes, elle contemplait, déjà repentante d’y avoir insulté, celui qu’elle avait reçu dans son lit. Elle le tenait embrassé par sa taille de demoiselle. Les plus belles larmes coulaient sur ses joues ; un de ses seins avait sauté hors de la chemise ; et elle suppliait. Mais Vitalis, saoûl de plaisir lui aussi, las d’une même présence, obsédé de reproches, demeurait de glace devant ces fureurs nouvelles et plus tendres. Debout et muet contre le lit, il avait encore à la main son béret qu’il venait de reprendre. Pour tout dire, il songeait à Sabine que l’on rencontrait d’ordinaire, à cette heure-ci, sous les platanes du Jardin Public, entre Bottine et Monotonto.

Sans rudesse, il tenta d’écarter la jeune femme ; celle-ci, laissant glisser ses bras le long du corps de son amant, tomba à genoux :

— Vitalis, tu ne m’aimes plus.

A ce reproche mille fois entendu, le jeune homme, qui sentait la patience lui échapper avec la tendresse, répondit d’un air, hélas ! trop sincère :

— Non.

La jeune femme se détacha soudain de lui, comme de la branche, un oiseau blessé, et porta ses mains à son cœur.

— Ce n’est pas vrai ?

— C’est vrai. Le pire bonheur fatigue à la longue ; et il y a des jours où celui que je vous dois m’assomme comme un pavé.

Basilida devint plus pâle.

— Vous êtes impoli, dit-elle. Mais elle resta agenouillée. Elle avait remonté son épaulette, et, de ses deux mains, écoutait battre son cœur.

— Parlons-en, continua Vitalis, de ta politesse. Est-ce que tu l’as retrouvée dans ton corset. Mais non, c’est vrai : il est encore sur le fauteuil rouge. — Femme du monde, va ! Epouse chrétienne qui embrasse son amant devant les jeunes filles.

Basilida éclata de rire, d’un rire mauvais :

— Ah, c’est là que le bât te blesse ! benêt qui s’imagine qu’on en tenait pour lui. Mais c’est à ton ami qu’elle en a, mon cher, au comte Jean de Cérizolles. Ils se moquent de toi, tous les deux.

— C’est pour ça qu’il fait la cour à Clarisse, et qu’il est avec elle, à présent, derrière la gare.

— Il te le dit, mon enfant. Va tirer le drap : sais-tu qui tu trouveras dessous ?

— Ça n’est pas vrai !

— Mon pauvre Vitalis, tu croyais que c’était toi qui tenais la corde. Mais elle te trouve bien trop poltron !

— C’est idiot, à la fin, cria Vitalis. Qui est-ce qui m’a fait monter dans sa chambre — oui, monter, et comme au claque. — Qui m’y a gardé, de force ?

— Cérizolles ne se serait pas laisser garder. Il sait se servir d’un revolver, lui.

— Pour ce qu’il en fait. Il n’a tué personne, après-tout.

— Tandis que toi, tu as laissé assassiner ton ami Firmin.

— Oh, assassiner… il n’en est pas mort, n’est-ce pas ? Et qu’est-ce que j’aurais fait contre cinq cents personnes qui ne lui en voulaient pas ? Vous savez bien que c’est un coup de hasard qui l’a blessé. Et pourquoi volait-il au secours de ce finaud de curé, qui criait : au secours, parce qu’on le ramenait en douceur à son presbytère.

— Oui, oui, interrompit la jeune femme ; je l’ai toujours dit, que tu parlais bien.

— Quelquefois, reprit Vitalis. — Et avec un sourire perfide, il ajouta : Mais peut-être que j’aurais mieux agi s’il s’était agi d’une autre…

— Tu l’aimes donc !

Il prit un air grave. Car la jalousie l’avait mordu, lui aussi.

— Je l’aime, dit-il.

Basilida se releva sous le coup, et dit en scandant ses paroles :

— Et tu t’imagines que je vais te le permettre. Tu t’imagines que je t’aurais élevé à la becquée, que je t’aurais, au danger de mon âme, appris comment on caresse, et comment on embrasse, à toi qui n’avais eu affaire qu’à des Gothons. Et tout cela pour que vous fassiez l’amour devant moi.

Elle lui avait mis la main sur l’épaule, et parlait les dents serrées. Mais Vitalis, ce jour-là, brisait ses entraves. Il haussa les épaules et reprit avec plus de force :

— Je l’aime et je l’épouserai.

A ce moment, la passion de Mme Beaudésyme se déchaîna à travers des sentiments extrêmes : la fureur, la haine, l’amour, la honte. Elle pleura de nouveau. Elle se roula aux pieds de Vitalis qui ne la releva point. Ses cheveux balayèrent en vain le sol, et enfin tout de nouveau elle cria des reproches avec des injures.

— Je crains, s’il vient quelqu’un, que vous ne vous fassiez remarquer, lui dit le jeune homme, qui avait repris tout son sang-froid.

— Écoute, Vitalis, ne me brave pas. Tu ne sais pas de quoi je suis capable, je n’ai pas d’enfants, après tout — et quant à mon mari…

Quelques coups frappés à la porte l’interrompirent.

— N’entrez pas.

— En effet, dit Vitalis.

— C’est, reprit Detzine dans le corridor, M. et M{me} Laharanne, qui sont entrés en passant, pour voir Madame si ça ne la dérange pas.

— Dites que j’ai la migraine….. que je garde le lit, que… n’importe quoi.

— Vous feriez mieux d’y aller, insinua Vitalis, avec toute sa douceur retrouvée. — On sait que je suis ici et que vous n’êtes pas sujette aux migraines.

Basilida prit ce soin encore pour de l’ironie.

— Ah ! tu as assez de moi, fit-elle. Eh bien, va-t’en. Qui te retient. Va retrouver ton émeraude ! Quant à moi, penser à ce que pensent les autres, j’ai d’autre poisson à frire. Et ne ris pas comme ça : je vais leur crier dans la figure que nous sortons du lit.

Elle touchait la clef, déjà.

— Ça serait drôle, dit-il, presque malgré lui.

Mais à ces seuls mots, Mme Beaudésyme ouvre la porte, se jette dans le couloir, avant qu’il la puisse retenir. Sans se soucier de Detzine, Vitalis court jusqu’à l’escalier. Et là, il entend Basilida, déjà descendue, qui ouvre la porte du salon en disant :

— Je vous demande pardon de vous recevoir comme çà, au saut du lit. J’étais avec mon amant.

Dans le salon encore brillant de jour, les deux visiteurs restèrent muets de surprise, et Mme Laharanne, malgré sa douceur, se pinça les lèvres devant la tenue de Basilida. Mais le capitaine qui n’était point méchant homme répondit :

— Nous vous laissons donc, Madame, et soyez sûre que ma femme ni moi ne retiendrons rien de cette minute de… d’égarement. N’est-ce pas, Marie ?

— Oui, mon ami, approuva Mme Laharanne, en reprenant son indulgence.

A ce moment un nuage encore passa sur le soleil ; celui-là même sans doute, qui allait tout à l’heure vêtir les plaisirs de Clarisse d’ombre et de mélancolie.

— Le temps se couvre, ajouta Mme Laharanne, en assurant son face à main.

Mme Beaudésyme ne répondit pas. Elle restait contre la porte, irrésolue, avec ses jambes à découvert et ce visage bombé d’Espagnole sous une pâle crinière.

— On se couvrirait à moins, observa le capitaine.