La Jeune Indienne

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La Jeune Indienne
Œuvres complètes, tome 4, Texte établi par P. R. Auguis, Chaumerot jeune (p. 317-351).


LA
JEUNE INDIENNE,


COMÉDIE EN UN ACTE ET EN VERS.


PERSONNAGES

BETTI.

BELTON.

MOWBRAI.

MYLFORD.

UN NOTAIRE.

JOHN, laquais.


----


La scène est à Charlestown, colonie anglaise de l’Amérique septentrionale.


LA JEUNE INDIENNE,


COMÉDIE.





Scène première.

BELTON, MYLFORD.


Mylford.

À Charlestown, enfin, vous voilà revenu :
L’ami que je pleurais à mes vœux est rendu.
Je vous vois, vous calmez ma juste impatience.
Mais de ce morne accueil que faut-il que je pense ?
J’arrive au moment même. En entrant dans le port,
J’apprends votre retour, j’accours avec transport ;
Je m’attends au bonheur de répandre ma joie
Dans le sein d’un ami que le ciel me renvoie :
Je vous trouve abattu, pénétré de douleur.
Daignez me rassurer, ouvrez-moi votre cœur.
Tout semble vous promettre un destin plus tranquille.
De ces lieux à Boston le trajet est facile ;
D’un père, avant trois jours, vous comblerez les vœux…


Belton.

Ah ! j’ai fait son malheur ! comment puis-je être heureux ?
La jeunesse d’un fils est le vrai bien d’un père.
Je regrette mes jours perdus dans la misère,
Ces jours si prodigués, dont un plus sage emploi
Pouvait me rendre utile à ma famille, à moi.

Dès long-temps, cher Mylford, une fougueuse ivresse,
L’ardeur de voyager domina ma jeunesse.
J’abandonnai mon père, et le ciel m’en punit.
Dans un orage affreux notre vaisseau périt.
Je fus porté mourant vers une île sauvage :
Un vieillard et sa fille accourent au rivage.
J’allais périr, hélas ! sans eux, sans leur secours ;
Quels soins, quels tendres soins ils prirent de mes jours ?
Leur chasse me nourrit ; leur force, leur adresse,
Pourvut à mes besoins et soutint ma faiblesse.
Voilà donc les mortels parmi nous avilis ?
J’avois passé quatre ans dans ce triste pays,
Quand ce vieillard mourut. L’ennui, l’inquiétude,
Mon père, mon état, ma longue solitude,
Cet espoir si flatteur d’être utile à mon tour
À celle dont les soins m’avaient sauvé le jour,
Tout me rendit alors ma retraite importune :
J’engageai ma compagne à tenter la fortune.
Vous savez tout. Après mille périls divers,
Nous fûmes à la fin rencontrés sur les mers,
Par un de vos vaisseaux qui nous sauva la vie.
Mais quels chagrins encore il faudra que j’essuie !
Il faudra retourner vers un père indigné
Contre un fils criminel et plus infortuné.
Soutiendrai-je ses yeux en cet état funeste !
Irai-je de sa vie empoisonner le reste ?
Prodigue de ses biens et même de ses jours,
Puis-je encor justement prétendre à tes secours ?


Mylford.

L’amour et l’amitié vont d’une ardeur commune
D’un amant, d’un ami respecter la fortune.


Belton.

L’amour ?…


Mylford.

L’amour ?… Oubliez-vous qu’Arabelle autrefois
Fut promise à vos vœux ? Eh ! vous l’aimiez, je crois.


Belton.

Personne sans l’aimer ne peut voir Arabelle :
Mais quand Mowbrai formait cette union si belle,
Quand cet aimable objet à mes vœux fut promis,
De l’amour, je le sens, il n’était pas le prix.
Votre oncle affermissait une amitié sincère
Qui joignait ses destins aux destins de mon père ;
Mais croyez-vous encor qu’il voulût aujourd’hui,
Après cinq ans passés…


Mylford.

Après cinq ans passés… Quoi ! vous doutez de lui ?
Vous ignorez pour vous jusqu’où va sa tendresse ?
Vos malheurs vont hâter l’effet de sa promesse.
Les charmes d’Arabelle augmentent chaque jour :
Je lirai dans son cœur, il sera sans détour.
Pour vous, voyez mon oncle ; il est d’un caractère
Excellent, sans façon, d’une vertu sévère.
La secte dont il est tranche les complimens ;
Les Quakers, comme on sait, ne sont pas fort galans.


Belton.

Eh ? depuis si long-temps vous croyez qu’Arabelle…


Mylford.

Répondez-moi de vous, je réponds presque d’elle.


Belton.

Revenez au plutôt : un cœur comme le mien
Doit, vous n’en doutez pas, goûter votre entretien.
Votre oncle m’est fort cher : je l’aime ; mais son âge
M’impose du respect, et m’interdit l’usage
De ses épanchemens à l’amitié si doux ;
Mon cœur en a besoin, et les garde pour vous.



Scène II.

BELTON, seul.

Je revois ce séjour ! je vis parmi des hommes !
Quel sort vais-je éprouver dans les lieux où nous sommes ?
Cet hymen d’Arabelle, autrefois projeté,
Devient, dans ma disgrâce, une nécessité.
Généreuse Betti, tes soins et ton courage
Sauvent mes tristes jours, m’arrachent au naufrage :
Je saisis le bonheur au fond de tes déserts,
Et je trouve une amante au bout de l’univers.
Pourquoi donc te ravir à ce climat sauvage ?
Étais-je malheureux ? Ton cœur fut mon partage.
Ô ciel ! je possédais, dans ma félicité,
Ce cœur tendre et sublime avec simplicité ;
Heureux et satisfaits du bonheur l’un et l’autre,
Dans un affreux séjour quel destin fut le nôtre !
Le mépris n’y suit point la triste pauvreté ;
Le mépris, ce tyran de la société,
Cet horrible fléau, ce poids insupportable
Dont l’homme accable l’homme et charge son semblable.

Oui, Betti, je le sens, j’aurais bravé pour toi
Les maux que ton amour a supportés pour moi.
Mais je ne puis dompter l’horreur inconcevable…
Ma faiblesse à Betti paraîtra pardonnable,
Quand elle connaîtra nos usages, nos mœurs,
Mon déplorable état, et nos communs malheurs.



Scène III.

MOWBRAI, BELTON.

(Belton lui fait une profonde révérence.)

Mowbrai.

Laisse-là tes saluts, mon cher, couvre ta tête.
Pour être un peu plus franc, sois un peu moins honnête.
Je te l’ai déjà dit, et le dis de nouveau :
Aime-moi, tu le dois ; mais laisse ton chapeau.
Mon ami, tes erreurs et ta folle jeunesse
De ton malheureux père ont hâté la vieillesse.
Ce père fut pour moi le meilleur des amis.
Je te retrouve enfin, je lui rendrai son fils.


Belton.

Mais, monsieur…


Mowbrai.

Mais, monsieur…Heum, monsieur ! C’est Mowbrai qu’on me nomme.


Belton.

Pensez-vous…


Mowbrai.

Pensez-vous… Penses-tu… Je ne suis qu’un seul homme

Et non deux ; souviens-t-en, et parle au singulier.


Belton.

Tu le veux : eh bien ! soit. Je vais vous… tutoyer.
Mon père est indulgent ; mais ma trop longue absence
A peut-être depuis lassé sa patience ;
Après tous les chagrins que j’ai pu lui donner,
Le penses-tu ? peut-il encor me pardonner ?


Mowbrai.

Tu ne sais ce que c’est que l’âme paternelle.
Dès qu’un enfant revient se ranger sous notre aile,
On n’examine plus s’il est coupable ou non ;
Et l’aveu de l’erreur est l’instant du pardon.
Mais après ce qu’ici je consens à te dire,
Si désormais encor un imprudent délire
T’égarait, t’éloignait des routes du devoir,
Si d’un pareil aveu tu t’osais prévaloir,
Je te mépriserais sans retour ; mais je pense
Qu’après cinq ans entiers d’erreurs et d’imprudence,
Le fils infortuné d’un ami généreux,
Puisqu’il s’adresse à moi, veut être vertueux :
Et pour me mettre en droit d’adoucir ta misère…

(Ici Belton frémit.)

Ta misère… oui. Voyez un peu la belle affaire…
Regardez comme il est confus, humilié,
Pour ce mot de misère !… Ô ciel ! quelle pitié !
De ton père envers moi l’amitié peu commune
Dernièrement encor a sauvé ma fortune.
Je perdis deux vaisseaux, presqu’au port, sous mes yeux ;
On me crut sans ressource : un créancier fougueux,
Afin de rassurer sa timide avarice,
Veut que je fixe un terme, et que j’aille en justice,

Par un serment coupable autant que solennel,
Déshonorer pour lui le nom de l’Éternel.
À l’Être tout puissant faire une telle injure !
J’allais m’exécuter, la faillite était sûre,
Quand je reçus soudain ce billet. Lis.


Belton prend le billet et lit :

Quand je reçus soudain ce billet. Lis. « Monsieur…


Mowbrai.

Ah ! sans doute.


Belton continue.

Ah ! sans doute.  » Je viens d’apprendre le malheur
» Qui vous met hors d’état de pouvoir faire face
» À quelqu’arrangement. Je vous demande en grâce
» D’accepter de me part cinquante mille écus,
» Que j’ai fort à propos nouvellement reçus.
» Ignorez, s’il vous plaît, l’auteur de ce service.
» Si la fortune un jour vous redevient propice,
» Je les reclamerai. Conservez ce billet :
» Il est votre quittance, et je suis satisfait. »


Mowbrai, reprenant le billet.

Ton père de ce trait me parut seul capable.
C’est en effet à lui que j’en suis redevable…
Ne te voilà-t-il pas interdit, confondu !
Mon fils, ne sois jamais surpris de la vertu.
Te voilà maintenant en état de comprendre
Quel intérêt sensible à tous deux je dois prendre :
Mais n’attends pas de moi des protestations,
Des élans d’amitié, des exclamations.
Je suis tout uni, moi : sois donc de la famille ;
Dès ce jour mon neveu te présente à ma fille.


Belton.

Votre… ta fille !…


Mowbrai.

Votre… ta fille !…Eh ! oui. Tu sembles t’étonner ?
À ton aise, s’entend, ne va pas te gêner.


Belton.

Dès long-temps, en faveur d’un amitié fidèle,
Ta bouche à mon amour promettait Arabelle.
J’aspirais à ces nœuds ; et cet espoir flatteur,
Précieux à mon père, était cher à mon cœur.
Mais je me rends justice, et j’ai trop lieu de craindre
Que mes longues erreurs n’aient dû peut-être éteindre
Cet espoir dont jadis mon cœur s’était flatté.
Je sens que cet hymen, entre nous concerté,
Serait le seul moyen de me rendre à mon père,
Et de m’offrir à lui digne encor de lui plaire.


Mowbrai.

Va, mon cœur est encor ce qu’il fut autrefois ;
Je chéris ton malheur, il ajoute à tes droits.
Oui, tant de maux soufferts, fruits de ton imprudence,
Doivent l’avoir donné vingt ans d’expérience.
Belton, il faut du sort mettre à profit les coups ;
Oublier ses malheurs, c’est le plus grand de tous.
Adieu… Bon ! glisse donc le pied ! la révérence !
(À part.)
Il me fait enrager avec son élégance.
Depuis trois jours entiers que nous l’avons ici,
Il ne se forme pas, il est toujours poli.

(Haut.)
La franchise, mon cher, voilà la politesse :
Les bois t’en auraient dû donner de cette espèce.
(Il veut sortir, et revient sur ses pas.)
À propos, j’oubliais… Quelle est donc cette enfant
Que toute ma famille entoure en l’admirant ?
En habit de sauvage, en longue chevelure,
Je viens de l’entrevoir… L’aimable créature !


Belton.

C’est elle dont les soins et les heureux travaux
Ont protégé mes jours, m’ont conduit sur les eaux ;
Elle était avec moi, lorsque ton capitaine,
Nous voyant lutter seuls contre une mort certaine,
Cingla soudain vers nous, et nous prit sur son bord.


Mowbrai.

Ah ! ce que tu m’en dis m’intéresse à son sort.
Elle a des droits sacrés sur ta reconnaissance ;
Mais je te laisse. Adieu : la voici qui s’avance.

(Il sort.)

Belton, seul.

Hélas ! puis-je à mon cœur dissimuler jamais
Qu’il n’est qu’un seul moyen de payer ses bienfaits ?



Scène IV.

BETTI, BELTON.


Betti.

Ah ! je te trouve enfin. L’on m’assiège sans cesse.
D’où vient qu’autour de moi tout le monde s’empresse ?

On me fait à la fois cinq ou six questions ;
J’écoute de mon mieux, à toutes je réponds ;
On rit avec excès. Que faut-il que j’en croie,
Belton ? Le rire ici marque toujours la joie…


Belton.

Tu leur as fait plaisir…


Betti.

Tu leur as fait plaisir… Oh bien ! si c’est ainsi,
Tant mieux. Mais, toi, d’où vient ne ris-tu pas aussi ?
On te croirait fâché.


Belton.

On te croirait fâché. J’ai bien raison de l’être.


Betti.

Quelle raison ? Dis-moi, ne puis-je la connaître ?
Tu parais inquiet…


Belton.

Tu parais inquiet… Je le suis… non pour moi.


Betti.

Pour qui donc, mon ami ?


Belton.

Pour qui donc, mon ami ? Le dirai-je ? pour toi !
Je crains que dans ces lieux ton sort ne soit à plaindre.


Betti.

Tu m’aimes, il suffit ; que puis-je avoir à craindre ?


Belton.

Non, il ne suffit pas. Il faut, pour être heureux,
Quelque chose de plus…


Betti.

Quelque chose de plus…Que faut-il en ces lieux ?


Belton.

La richesse.


Betti.

La richesse.À parler tu m’instruisis sans cesse ;
Mais tu ne m’as pas dit ce qu’était la richesse.


Belton.

Eh ! peut-on se passer ?…


Betti.

Eh ! peut-on se passer ?… Tu parles de l’amour…
On ne s’aime donc pas dans ce triste séjour ?


Belton.

On s’aime ; mais souvent l’amour laisse connaître
Des besoins plus pressans…


Betti.

Des besoins plus pressans… Et que peuvent-ils être ?


Belton.

L’amour sans d’autres biens…


Betti.

L’amour sans d’autres biens…L’amour sans la gaîté
Ne peut guère suffire à la félicité ;
Mais dans votre pays, ainsi que dans le nôtre,
Ne peut-on à la fois conserver l’un et l’autre ?


Belton.

Il faut, pour bien jouir de l’un et l’autre don,
Être riche.


Betti.

Être riche.Eh ! dis-moi, suis-je riche, Belton ?


Belton.

Toi ? non ; tu n’as pas d’or.


Betti.

Toi ? non ; tu n’as pas d’or.Quoi ! ce métal stérile
Que j’ai vu…


Belton.

Que j’ai vu… Justement.


Betti.

Que j’ai vu… Justement. Il te fut inutile ;
Tu ne t’en servis pas pendant plus de quatre ans.
Mais dans ce pays-ci tu connais bien des gens ;
Ils t’en donneront tous, s’il t’est si nécessaire ;
Ils ne voudront jamais laisser souffrir leur frère.


Belton.

Écoute-moi, Betti, tu n’es plus dans les bois.
Les hommes en ces lieux sont soumis à des lois ;
Le besoin les rapproche et les unit ensemble :
Ces mortels opposés, que l’intérêt rassemble,
Voudraient ne voir admis dans la société
Que ceux dont les travaux en ont bien mérité.


Betti.

Mais… cela me paraît tout à fait raisonnable.


Belton, à part.

(Chaque instant à mes yeux la rend plus estimable.
(Haut.)
Betti… la pauvreté m’inspire un juste effroi.


Betti.

La pauvreté ! mais, c’est manquer de tout, je crois ?


Belton.

Oui.


Betti.

Oui.J’en sauvai toujours et toi-même et mon père…
Quoi ! nous pourrions ici manquer du nécessaire ?


Belton.

Non ; mais il ne faut pas y borner tous nos soins.
Nous sommes assiégés de différens besoins ;
Ils naissent chaque jour, chaque instant les ramène ;
Et lorsque par hasard la fortune inhumaine
Ne nous a pas donné…


Betti.

Ne nous a pas donné…Je ne le comprends pas…
Manquer d’un vêtement, d’un abri, d’un repas,
Voilà la pauvreté ; je n’en connais pas d’autre.


Belton.

Voilà la tienne : hélas ! connais quelle est la nôtre.


Betti.

Une autre pauvreté ! vous en avez donc deux ?
On doit dans ce pays être bien malheureux !


Belton.

C’est peu de contenter les besoins de la vie…
Une prévention, parmi nous établie,
Fait ici, par malheur, une nécessité
Des choses d’agrément et de commodité.

Dont tes yeux étonnés ont admiré l’usage ;
Et d’éternels besoins un funeste assemblage…


Betti.

Oh ! cette pauvreté… C’est votre faute aussi.
Pourquoi donc inventer encore celle-ci ?
Chez nous, grâce à nos soins, la terre inépuisable
Était de tous nos biens la source intarissable.
Belton, comment ont fait, et comment font encor
Tous ceux qui, parmi vous, possèdent le plus d’or ?


Belton.

L’un le tient du hasard, et tel autre d’un père ;
Du crime trop souvent il devient le salaire ;
Mais la vertu parfois a produit…


Betti.

Mais la vertu parfois a produit…Que dis-tu ?
Avec de l’or ici vous payez la vertu ?


Belton.

Contre le besoin d’or l’infaillible remède…


Betti.

Eh bien !


Belton.

Eh bien ! C’est de servir quiconque le possède ;
De lui vendre son cœur, de ramper sous ses lois.


Betti.

Ô ciel ! j’aime bien mieux retourner dans nos bois.
Quoi ! quiconque a de l’or oblige un autre à faire
Ce qu’il juge à propos, tout ce qui peut lui plaire ?


Belton.

Souvent.


Betti.

Souvent.En laissez-vous aux malhonnêtes gens ?


Belton.

Plus qu’à d’autres.


Betti.

Plus qu’à d’autres.De l’or dans les mains des méchans !
Mais vous n’y pensez point, et cela n’est pas sage :
N’en pourraient-ils pas faire un dangereux usage ?
Vous devez trembler tous, si l’or peut tout oser.
De vous et de vos jours ils peuvent disposer.
La flèche qui, dans l’air, cherchait ta nourriture,
Était, entre mes mains, moins terrible et moins sûre !


Belton.

Chacun, suivant son cœur, s’en sert différemment ;
Des vertus ou du vice il devient l’instrument.
Avec avidité celui-ci le resserre,
L’enfouit en secret, et le rend à la terre…


Betti.

Ah ! fuyons ces gens-là. Tu viens de me parler
D’un pays plus heureux où nous pouvons aller,
Ce pays où les gens veulent qu’on soit utile
À leur société. Si la terre est fertile,
Ils en auront de trop : nous le demanderons ;
Et comme elle est à tous, soudain nous l’obtiendrons.


Belton.

Ils ne donneront rien ; les champs les plus fertiles
Ne suffisent qu’à peine aux habitans des villes…


Betti.

Tant pis ; car j’aurais bien travaillé.


Belton.

Tant pis ; car j’aurais bien travaillé.Dans ces lieux,
On épargne à ton sexe un travail odieux.


Betti.

C’est que vos femmes sont languissantes, débiles :
J’en ai déjà vu deux tout-à-fait immobiles ;
Mais pour moi le travail eut toujours des appas ;
Dans nos champs, dès l’enfance, il exerça mes bras.


Belton.

Tu ne peux travailler au séjour où nous sommes :
L’usage le défend.


Betti.

L’usage le défend.Le permet-il aux hommes ?


Belton.

Sans doute, il le permet.


Betti, avec joie.

Sans doute, il le permet.Belton, embrasse-moi.


Belton.

Quoi donc ?


Betti.

Quoi donc ?Tu me rendras ce que j’ai fait pour toi.


Belton.

Ah ! c’est trop prolonger un supplice si rude !
Vois la cause et l’excès de mon inquiétude.

Va, Betti, j’ai déjà regretté ton pays :
Ici, par ces travaux, nous sommes avilis.
Vois à quel sort, hélas ! nous devons nous attendre ?
Des besoins renaissans l’horreur va nous surprendre ;
Privés d’appuis, de biens, abandonnés de tous,
L’œil affreux du mépris s’attachera sur nous.
Nous n’oserons encor prendre ces soins utiles
Que l’amour ennoblit, qu’ici l’on croit serviles.
Il faudra dévorer, mendier les dédains ;
Rebutés, condamnés à l’affront d’être plaints.
Tout aigrira nos maux, jusqu’à notre tendresse ;
Nous haïrons l’amour, nous craindrons la vieillesse ;
En d’autres malheureux reproduits, chaque jour.
Nos mains repousseront le fruit de notre amour.


Betti.

Ciel !



Scène V.

BETTI, BELTON, MYLFORD.


Mylford, à Belton.

Ciel !Je quitte Arabelle, et je vais vous instruire…


Betti

Aimes-tu Belton ?


Mylford.

Aimes-tu Belton ?Oui.


Betti.

Aimes-tu Belton ? Oui.Bon ! il vient de me dire
Qu’il n’a point d’or…


Belton, à Mylford.

Qu’il n’a point d’or…Ô ciel ! oseriez-vous penser !…


Mylford.

Par un vain désaveu craignez de m’offenser.
Vous connaissez mon cœur, mes sentimens, mon zèle.
Je sais l’heureux devoir de l’amitié fidèle :
Tout mon bien est à vous.


Belton, bas à Betti.

Tout mon bien est à vous.À quoi me réduis-tu ?


Betti, à Belton.

Mais il t’offre son or : que ne le reçois-tu ?
(À Mylford)
Nous ne prendrons pas tout.


Belton, à Mylford.

Nous ne prendrons pas tout.Souffrez que je l’instruise.
(À Betti.)
Il se fait tort pour moi, son cœur le lui déguise.
Il m’offre tout son bien, je dois le refuser.
Ou de son amitié ce serait abuser.
Cette offre où quelquefois un ami se résigne,
Quand on l’ose accepter, on en devient indigne.


Betti.

Quoi ! l’on rejette ici les dons de l’amitié !


Belton.

Souvent qui les reçoit excite la pitié.


Betti.

Je ne vous entends point. Si chez vous la parole
Ne présente aucun sens, c’est donc un bruit frivole.
Des cris dans nos forêts parlaient plus clairement
Que ce langage vain que votre cœur dément.
Quoi ! tu veux que les dons puissent être une tache,
Que sur qui les reçoit quelque opprobre s’attache,
Que la main d’un ami ?… Non, tu t’es abusé,
J’en suis sûre ; jamais je ne t’ai méprisé.


Mylford.

Belton, vous entendez la voix de la nature.
Elle me venge, ami ; vous m’aviez fait injure.
(À Betti.)
Je voudrais lui parler ; Betti, retire-toi.


Betti.

Pourquoi donc ? ne peux-tu lui parler devant moi ?
Est-il quelque secret que l’on doive me taire ?
(À Belton qu’elle regarde tendrement.)
Quand je t’en confiais, éloignais-je mon père ?
Tu le veux ?…
(Belton lui fait signe de la tête.)
Tu le veux ?… Allons donc !

(Betti, en sortant, soupire, et regarde plusieurs fois Belton.)



Scène VI.

BELTON, MYLFORD.


Mylford.

Tu le veux ?… Allons donc ! Enfin tout est conclu.

Je suis sûr d’Arabelle, et son cœur m’est connu.
Sa réponse pour vous est des plus favorables.
« Ces nœuds, a-t-elle dit, me semblent désirables.
» Mon cœur, depuis six ans, à Belton fut promis ;
» Mes yeux ont vu Belton, et ce cœur s’est soumis.
» Je déplorais sa mort, le ciel nous le renvoie ;
» Mon père a commandé, j’obéis avec joie. »
Mais de cet air chagrin, que dois-je enfin penser ?
L’amitié doit savoir…


Belton.

L’amitié doit savoir…Ah ! c’est trop l’offenser.
Connaissez mon état. La jeune infortunée,
Compagne de mes maux, en ces lieux amenée…
L’homme est fait pour aimer. J’ai possédé son cœur.
Dans un climat barbare elle a fait mon bonheur.
Non, je ne puis trahir sa tendresse fidelle ;
Elle a tout fait pour moi.


Mylford.

Elle a tout fait pour moi. Vous ferez tout pour elle.
Il m’est doux de trouver mon ami généreux ;
Mais mon premier désir est de vous voir heureux.
De l’hymen d’Arabelle observez l’avantage ;
Observez que déjà vous touchez à cet âge,
Où pour un état sûr votre choix arrêté
Doit vous donner un rang dans la société.
Pour vous, par cet hymen la fortune est fixée ;
Et de tous vos malheurs la trace est effacée.


Belton.

Je le sens, vos raisons pénètrent mon esprit.
Sans peine, il les admet ; mais mon cœur les détruit.

Qui ? moi ! trahir Betti ! la rendre malheureuse !
Je n’en puis soutenir l’image douloureuse.
Hélas ! si vous saviez tout ce que je lui dois !
Mais qui peut le savoir ? C’est elle, je la vois.
Le remords à ses yeux m’agite et me dévore.



Scène VII.

BETTI, BELTON, MYLFORD.


Betti, à Belton.

As-tu quelque secret à me cacher encore ?
Hélas ! oui… Loin de moi tu détournes les yeux.
Ah ! je veux t’arracher ce secret odieux.
Mais qui vient nous troubler ?


Mylford, à Belton.

Mais qui vient nous troubler ? C’est mon oncle lui-même.


Betti.

Quel pays ! on n’y peut jouir de ce qu’on aime.


Mylford.

Adieu, décidez-vous ; vous n’avez qu’un instant :
Songez à votre état, au prix qui vous attend,
À cinq ans de malheurs, à vous, à votre père,
Et prenez un parti que je crois nécessaire.


Betti, à Belton, lui montrant Mowbrai.

Ne faut-il pas sortir encor pour celui-là ?
Moi, j’aime ce vieillard, je reste.



Scène VIII.

BETTI, BELTON, MOWBRAI.


Mowbrai.

Moi, j’aime ce vieillard, je reste.Te voilà !
Je te cherchais ; j’apporte une heureuse nouvelle.
J’ai pour toi la promesse et les vœux d’Arabelle.
Le contrat est tout prêt.


Belton.

Le contrat est tout prêt.Une telle faveur…
Autant qu’il est en vous… peut faire mon bonheur.


Betti, à Mowbrai, avec ingénuité.

Bien obligé…


Mowbrai.

Bien obligé… Betti, tu serviras ma fille ;
Et je te veux toujours garder dans ma famille.


Betti.

Oh ! pour moi, je ne veux servir que mon ami.


Mowbrai, à Belton.

Combien tu dois l’aimer ! je me sens attendri.
En formant ces doux nœuds, l’amitié paternelle
Croit assurer aussi le bonheur d’Arabelle ;
Et par l’égalité cet hymen assorti,
À ma fille…


Betti.

À ma fille…Belton, que parle-t-il ici
De sa fille ? et qu’importe ?…


Mowbrai, à Belton.

De sa fille ? et qu’importe ?…Eh ! daigne lui répondre.


Belton, à part.

Dieux ! quel affreux moment ! que je me sens confondre !


Mowbrai.

Son amitié mérite un meilleur traitement,
Et tu dois avec elle en user autrement.
Et quand elle saurait qu’un prochain hyménée
De ma fille à ton sort joindra la destinée…
Elle prend part assez…


Betti.

Elle prend part assez…Bon vieillard, que dis-tu ?


Mowbrai, à Belton.

Mais d’où vient donc cet air inquiet, éperdu ?
(À Betti.)
Dès aujourd’hui ma fille…


Belton, à part.

Dès aujourd’hui ma fille…Il va lui percer l’âme.


Mowbrai.

Par des nœuds éternels va devenir sa femme.


Betti.

Sa femme ! votre fille !…
Sa femme ! votre fille !… (À Belton.)
Sa femme ! votre fille !… Est-il bien vrai, cruel !
Aurais-tu bien formé ce projet criminel ?
Quoi ! tu pourrais trahir l’amante la plus tendre ?
Ô malheur ! ô forfait que je ne puis comprendre !

Mais je ne te crains plus ; tu m’as dit mille fois
Qu’ici contre le crime on a recours aux lois.
J’ose les implorer ; tu m’y forces, perfide !
Respectable vieillard, sois mon juge et mon guide ;
Que ta voix avec moi les implore aujourd’hui.


Mowbrai.

(À part.)
Qu’allais-je faire ? ô ciel !…
Qu’allais-je faire ? ô ciel !… (À Betti.)
Qu’allais-je faire ? ô ciel !… Je serai ton appui.
Mais, mon enfant, ces lois que ton amour réclame,
En vain…


Betti.

En vain…Quoi ! par vos lois il peut trahir ma flamme !
Il pourrait oublier… Dieu ! quels affreux climats !
Dans quel pays, ô ciel ! as-tu conduit mes pas ?
Arrache-moi des lieux, témoins de mon injure,
Qui d’un amant chéri font un amant parjure ;
Exécrable séjour, asile du malheur,
Où l’on a des besoins autres que ceux du cœur ;
Où les bienfaits trahis, où l’amour qu’on outrage…
De la fidélité quel est ici le gage ?
Quel appui…


Mowbrai.

Quel appui… Des témoins, sûrs garans de l’honneur.


Betti

Oh ! j’en ai…


Mowbrai.

Oh ! j’en ai… Quels sont-ils ?


Betti.

Oh ! j’en ai… Quels sont-ils ? Moi, le ciel et son cœur.


Mowbrai.

Si, par une promesse auguste et solennelle…


Betti.

Il m’a promis cent fois l’amour le plus fidelle.


Mowbrai.

A-t-il par un écrit ?…


Betti.

A-t-il par un écrit ?…Ô ciel ! qu’ai-je entendu ?
Quoi ? tu peux demander un écrit ! l’oses-tu ?
Un écrit ! oui, j’en ai… Les horreurs du naufrage,
Mes soins dans un climat que tu nommas sauvage,
Les dangers que pour toi j’ai mille fois courus ;
Voilà mes titres ! viens, puisqu’ils sont méconnus,
Dans le fond des forêts, barbare, viens les lire ;
Partout, à chaque pas, l’amour sut les écrire,
Au sommet des rochers, dans nos antres déserts,
Sur le bord du rivage et sur le sein des mers.
Il me doit tout. C’est peu d’avoir sauvé ta vie,
Qu’un tigre ou que la faim t’aurait cent fois ravie ;
Mes travaux, mes périls t’ont sauvé chaque jour…
Entre mon père et lui partageant mon amour…
Mon père !… Ah ! je l’entends à son heure dernière,
Au moment où nos mains lui fermaient la paupière,
Nous dire : Mes enfans, aimez-vous à jamais ;
Je t’entends lui répondre : Oui, je te le promets.
(Se tournant vers le Quaker.)
Tu t’attendris…


Belton, à part.

Tu t’attendris…Ô ciel ! quel homme impitoyable

Pourrait…


Mowbrai.

Pourrait… De la trahir serais-tu bien capable ?


Betti, à Belton.

Que ne me laissais-tu dans le fond des forêts ?
J’y pourrais sans témoins gémir de tes forfaits.
Dans mon obscur réduit, dans ma grotte profonde,
Savais-je s’il était des malheureux au monde ?
Ah ! combien je le sens, quand tu ne m’aimes plus !
Eh bien ! puisqu’à jamais nos liens sont rompus…
Tire-moi de ces lieux… qu’au moins, dans ma misère,
Mes pleurs puissent couler sur le tombeau d’un père.
Toi, cruel, vis ici parmi les malheureux.
Ils te ressemblent tous, ils te souffrent chez eux.


Belton, se retournant tendrement.

Betti…


Betti.

Betti…Tu m’as donné ce nom que je déteste.
Ce nom qui me rappèle un souvenir funeste,
Ce nom qui fait, hélas ! mon malheur aujourd’hui,
Jadis il me fut cher : il me venait de lui.
À ce nom qu’il aimait, autrefois sa tendresse
Daignait joindre le sien, les prononçait sans cesse ;
Se faisait un bonheur de les unir tous deux ;
Prononcés par ma bouche, ils rallumaient ses feux ;
Son affreux changement pour jamais les sépare.


Mowbrai, à part.

Mon cœur est oppressé…
Mon cœur est oppressé… (À Belton.)
Mon cœur est oppressé… Quoi ! tu pourrais, barbare !…


Belton.

Je le suis en effet pour avoir résisté
À cet amour si tendre et trop peu mérité.
(À Betti.)
Ah ! crois-en les sermens de mon âme attendrie !
L’indigence et les maux où j’exposais ta vie,
Seuls à l’abandonner pouvaient forcer mon cœur :
Même en te trahissant, je voulais ton bonheur.
Dût cent fois dans tes bras la misère, l’outrage,
M’accabler, m’écraser, je bénis mon partage.
Je brave ces besoins qui pouvaient m’alarmer.
Je n’en connais plus qu’un : c’est celui de t’aimer.
Je te perdais ! Ô ciel ! que j’allais être à plaindre !
(Il se jette à ses pieds.)
Voudras-tu pardonner ?…


Betti.

Voudras-tu pardonner ?… Ah ! tu n’as rien à craindre,
Cruel, tu le sais trop : ce cœur qui t’est connu
Peut-il ?…


Belton.

Peut-il ?… Chère Betti ! quel cœur j’aurais perdu !

(Ils s’embrassent.)

Mowbrai.

Ô spectacle touchant ! Tendresse aimable et pure !
L’amour porte en mon sein le cri de la nature !
Livrez-vous sans réserve à des transports si doux :
Je les sens, et mon cœur les partage avec vous.

(À Belton.)
Tu fus vil un instant…
Tu fus vil un instant…(À Betti.)
Tu fus vil un instant…Et, toi, que tu m’es chère !
(Il va vers la coulisse.)
John, John.



Scène IX.

BETTI, MOWBRAI, BELTON, JOHN.


Mowbrai.

John, John.Écoute.


John.

John, John. Écoute.Quoi ?


Mowbrai.

John, John. Écoute. Quoi ? Fais venir le notaire.

(John sort.)

Mowbrai.

Belton, rends grâce au ciel de t’avoir réservé
Ce cœur si généreux par toi-même éprouvé ;
Et que ton âme un jour puisse égaler la sienne.


Betti.

Égale, cher Belton, ta tendresse à la mienne.
Existant dans ton cœur, riche de ton amour,
Le mien peut être heureux, même dans ce séjour.
(À Mowbrai.)
Cesse de l’accabler par un cruel reproche :
Il m’aime…


Mowbrai.

Il m’aime… Quelqu’un vient, c’est le notaire.



Scène X et dernière.

BETTI, BELTON, MOWBRAI, LE NOTAIRE.


Mowbrai.

Il m’aime… Quelqu’un vient, c’est le notaire.Approche.


Le notaire.

Serviteur.


Mowbrai.

Serviteur.Assieds-toi… C’est pour ces deux époux.


Betti, à Belton.

Quel est cet homme-là ?


Belton.

Quel est cet homme-là ? Cet homme vient pour nous.


Le notaire, à Mowbrai.

Tu te trompes, je crois ; je ne viens pas pour elle ;
Et j’ai sur ce contrat mis le nom d’Arabelle.


Mowbrai.

Efface-moi ce nom ; mets celui de Betti.


Le notaire.

Betti !


Mowbrai.

Betti ! Vite, dépêche.


Le notaire.

Betti ! Vite, dépêche.Allons, soit… J’ai fini.


Belton.

Signons.


Le notaire.

Signons.C’est bien dit ; mais, avant la signature,
Il faudrait mettre au moins la dot de la future.


Mowbrai.

Allons, mets : ses vertus.


Le notaire, laissant tomber sa plume.

Allons, mets : ses vertus. Bon ! tu railles, je crois ?


Mowbrai.

Ses vertus.


Le notaire.

Ses vertus. Allons donc, tu te moques de moi.
Qui jamais aurait vu ?…


Mowbrai, avec impatience.

Qui jamais aurait vu ?… Mets ses vertus, te dis-je.


Le notaire.

Tout de bon ! par ma foi, ceci tient du prodige.
N’ajoute-t-on plus rien ?


Mowbrai.

N’ajoute-t-on plus rien ? Est-il rien au-dessus ?…
Ajoute, si tu veux, cinquante mille écus.


Le notaire.

Cinquante mille écus, si tu veux ! l’accessoire
Vaut bien le principal, autant que je puis croire.


Belton, à Betti.

Il nous comble de biens ! Ah ! courons dans ses bras…


Betti.

Ah ! surtout, bon vieillard, ne nous méprise pas.


Mowbrai.

Que dit-elle ?


Betti.

Que dit-elle ? Je sais que chez vous on méprise
Quiconque en recevant des dons…


Mowbrai.

Quiconque en recevant des dons…Autre sottise.
Où prend-elle cela ? Serait-ce toi, Belton,
Qui peux la prévenir de cette illusion ?
De rougir des bienfaits ton âme a la faiblesse ?
Puisqu’avec le malheur tu confonds la bassesse,
Je dois te rassurer. Je ne te donne rien :
La somme est à ton père, et je te rends ton bien.


Le notaire

Signez.     (Belton signe.)
Signez.(À Betti.)
Signez.À vous…


Betti.

Signez. À vous…Qui ? moi, je ne sais point écrire.


Belton.

Donnez-moi votre main, l’amour va la conduire.


Betti.

Et le cœur et la main, Belton, tout est à toi.


Belton.

Votre cœur en aimant ne le cède qu’à moi.


Betti.

Eh bien ! c’est donc fini ? Que cela veut-il dire ?


Belton.

Qu’au bonheur de tous deux vous venez de souscrire :
Vous m’assurez l’objet qui m’avait su charmer.


Betti.

Quoi ! sans cet homme noir, je n’aurais pu t’aimer !
(Au notaire.)
Donne-moi cet écrit.


Le notaire.

Donne-moi cet écrit.Il n’est pas nécessaire.
Cet écrit doit toujours rester chez le notaire.
D’ailleurs que feriez-vous de…


Betti.

D’ailleurs que feriez-vous de…Ce que j’en ferais ?
S’il cessait de m’aimer, je le lui montrerais.


Le notaire.

Peste ! le beau secret qu’a trouvé là madame !


Belton.

En doutant de mes feux vous affligez mon âme.


Mowbrai.

Par les nœuds les plus saints je viens de vous unir.
Ton père l’aurait fait, j’ai dû le prévenir.
Il approuvera tout ;

(En montrant Betti.)

Il approuvera tout ; Et voilà notre excuse.
Instruisons mon ami que sa douleur abuse.
Lui-même en t’embrassant voudra tout oublier :
Consoler ses vieux jours, c’est te justifier.


FIN DE LA JEUNE INDIENNE.