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La Jeune Proprietaire/Conclusion

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chez Martial Ardant frères (p. 245-250).

Conclusion.

Peu temps après le départ de Clarisse, M. de Monclard demanda au comte la main d’Olympe pour son fils ; mais un nouvel obstacle devait encore s’opposer au bonheur de Jules. Mlle de Saint-Julien avait résolu de ne se point marier tant que le nom de son père ne serait point rayé de la liste des émigrés. Le jour de cette radiation, qui devait lui permettre d’abdiquer son rôle de propriétaire pour celui de fermière, ce jour-là seulement elle consentirait à admettre un tiers entre son père et elle.

— J’attendrai, mademoiselle, répondit Jules, pénétré de tout ce qu’il y avait de générosité et de noblesse dans ce procédé d’une fille sacrifiant sa jeunesse à son père.

Il attendit, en effet ; car ce ne fut que deux ans plus tard, lorsque le vainqueur de l’Italie et de l’Égypte se fut mis à la tête du gouvernement de la France, que les listes de proscription disparurent. Dans cet intervalle de deux ans, M. de Montenay avait reçu pour son parent un legs de cinquante mille francs, fait par une parente éloignée. Toujours pénétrant et habile en affaires, l’abbé engagea le comte à placer cet argent en rentes sur l’état. Ce fut bientôt une fortune, grâce à la confiance qu’inspirait le premier consul, et cette richesse inattendue permit à M. de Saint-Julien de donner sa terre en dot à sa fille. La reconnaissance de tant de bienfaits dont il jouissait avec toute la France attacha l’ancien soldat vendéen à la fortune de Napoléon, en même temps il retrouva à la cour de l’empereur son titre, son rang, du pouvoir, tout ce qu’il avait possédé ou ambitionné dans sa jeunesse. Mais lorsque la catastrophe de 1814 l’eût fait déchoir une seconde fois, il tourna ses pas vers Saint-Julien. Olympe, devenue mère de famille, n’en était pas moins une fille dévouée. M. de Monclard, l’un des riches propriétaires du Gatinais, jouissait de la considération la mieux acquise, correspondant de plusieurs sociétés savantes, membre de la société d’agriculture. Il avait, à la prière de sa femme qui l’aidait de tout son pouvoir, consacré ses lumières, son temps et son argent à faire adopter dans le pays les genres de culture les plus productifs, et s’était ainsi enrichi en répandant autour de lui l’aisance et le bonheur. Ainsi le comte, retourné chez son gendre, eut encore le contentement de se trouver placé dans un centre d’action, et de dominer à dix lieues à la ronde, de par l’omnipotence de M. et de Mme de Monclard.

Le même retour à l’ordre et au crédit, qui avait fait une héritière d’Olympe sortie si pauvre de la pension de Mlle Desrosiers, rendit assez d’aisance à Mme d’Iserlot pour qu’elle pût passer les hivers à Paris. Son existence, ainsi partagée entre la maison brillante du comte et le repos de Saint-Julien, s’écoula doucement jusque dans un âge très-avancé.

Dès que les temples furent ouverts aux fidèles, et que le prêtre officia à la face du soleil, M. de Montenay quitta le rôle de Jacques Dutais pour entrer sérieusement dans les ordres. La restauration le trouva et le laissa chanoine du chapitre de Saint-Denis, toujours bon, toujours officieux, s’occupant, dans ses instans de loisir, d’œuvres philanthropiques, et correspondant avec son cousin de Monclard pour hâter la propagation de la vaccine en province, la culture des betteraves et l’établissement des écoles d’enseignement mutuel.

Il ne nous reste plus qu’à vous apprendre ce que devinrent les amies d’Olympe. Mme de Selbas ayant gagné son procès, Clarisse épousa un munitionnaire. Tous deux éblouirent Paris de leur luxe. Clarisse donnait le ton partout ; elle était la reine des fêtes et de la mode. Mais cette existence eut l’éclat et la durée d’un météore. À vingt-trois ans, la jeune femme mourut de la poitrine. Cette fin prématurée, si affreuse en apparence, fut cependant un bonheur pour Clarisse. Sa fortune avait été dévorée aussi vite que sa jeunesse : il ne lui fût resté de ses joies éphémères que d’éternels regrets.

Amélie, plus sage, fut aussi plus heureuse. Déjà rompue au travail par ses fonctions de sous-maîtresse chez Mlle Desrosiers, elle acheva de se convertir. Un automne, où elle fut passer les vacances à Saint-Julien, la vigilance, le zèle, le savoir de la jeune propriétaire lui parurent aussi bons à imiter que son bonheur était à désirer. Ces dispositions raisonnables n’échappèrent point à la perspicacité d’un honnête cultivateur. Quoique Amélie fût dépourvue de fortune, il osa l’épouser, pensant qu’une femme se modelant sur Mme de Monclard ne pouvait manquer de faire prospérer une maison. Il ne fut point trompé dans son calcul. Amélie devint une excellente ménagère, sans cesser d’être aimable et de cultiver ses talens ; et quand Mlle Desrosiers recevait la visite de parens, gens de sens, jaloux de donner à leurs filles une éducation solide en même temps que brillante, elle savait amener adroitement les noms d’Olympe et d’Amélie, ou trouver le moyen de montrer des passages de leurs lettres à leur ancienne institutrice ; mais elle ne disait pas que ses deux élèves faisaient elles-mêmes l’éducation de leurs enfans, et se garderaient bien de les envoyer dans son brillant pensionnat.

FIN.