La Jeunesse blanche (1913)/Les Orgues

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La Jeunesse blancheEugène Fasquelle - Bibliothèque Charpentier (p. 81-82).


LES ORGUES


 
Quand le soir descendait, le soir attendrissant,
Des amants chuchoteurs allaient le long des berges ;
Des bruits d’orgues venaient des lointaines auberges
Et la Lune attristait comme un portrait d’absent.

Or, ces orgues pleurant parmi les vapeurs bleues
Du brouillard qui semblait l’haleine de la nuit,
Ces orgues dont l’espace alanguissait le bruit,
C’était la voix dolente et l’âme des banlieues.


L’âme des quartiers morts et des pauvres enclos,
L’âme éparse du peuple au fond des terrains vagues,
Du peuple tristement joyeux, pareil aux vagues
Dont l’écume chantante est pleine de sanglots.

L’âme des vagabonds, des forains sans asile
Et des vieux chiens perdus par les chemins lépreux,
Où des flaques d’eau morte ont un air douloureux
Comme des yeux crevés d’où le soleil s’exile !

Oh ! ces orgues, le soir, par les lointains faubourgs,
Rythmes plaintifs cognant aux vitres des lanternes,
Et venant consoler, près des mornes casernes,
L’âme des déserteurs pleurant dans les tambours.