La Jeunesse blanche (1913)/Soir

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La Jeunesse blancheEugène Fasquelle - Bibliothèque Charpentier (p. 193-195).
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SOIR


 
Ô calme de l’ombre indistincte !
Ô silence du logis clos !
Le carillon du beffroi tinte,
Et ses sons semblent les halos
Du cadran qui, sur la tour, hante
Comme un clair de lune qui chante !

La bûche brûle, opiniâtre :
Elle s’enflamme, chaque fois
Que le vent noir souffle sur l’âtre

Avec un bruit presque de voix ;
Ô le vent dans la cheminée !
La chambre est toute enluminée…

On songe à des choses finies,
À tout ce qu’on avait rêvé,
Processions sans litanies,
Maison où rien n’est arrivé,
Tout le passé dont on est vieux !
Ô les lampes comme des yeux…

Les pâles lampes nous regardent,
Regards de ceux qui ne sont plus ;
Et les miroirs un peu nous gardent
Les visages irrésolus
De tant de morts que nous aimâmes ;
Ce soir, le vent porte leurs âmes.

Souvenance ! Morne veillée !
Pourquoi tant d’essais de bonheur ?
Toute vie est dépareillée…
La bûche, comme un Sacré-Cœur,
Dans la cendre saigne en silence ;
Le vent la perce de sa Lance.


La chambre est triste à cause d’elle,
Triste à cause de nous aussi ;
Sa peine à la nôtre se mêle,
Et tout s’en va dans l’air transi
Finir en un peu de fumée
Par qui la chambre est résumée.


1896