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La Jeunesse de Leconte de Lisle (Louis Tiercelin, 1898)

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Revue des Deux Mondes4e période, tome 150 (p. 629-656).

LA JEUNESSE
de
LECONTE DE LISLE




Charles Leconte de Lisle quitta l’île Bourbon, le 11 mars 1837, pour venir étudier le droit en France. Il laissait ses parens désolés de son départ. « J’ai beau chercher à me faire une raison de son absence, écrivait son père, quand son souvenir me revient, et il me revient souvent, mes yeux se mouillent. Je me laisse volontiers pleurer. Puisses-tu, mon ami, n’être jamais obligé de te séparer de tes enfans à d’aussi immenses distances ; cela nuit au bonheur de la vie. » Avant de s’installer à Rennes pour y suivre les cours de la Faculté de droit, Charles devait passer quelques mois chez son oncle, M. Louis Leconte, avoué à Dinan. C’était le plus proche parent que M. Leconte de l’Isle[1], émigré depuis vingt ans, eût laissé dans la petite ville bretonne d’où il était originaire. C’était à lui qu’il confiait la surveillance et la tutelle de son fils pendant le temps de ses études, en lui donnant tout pouvoir pour l’administration du budget et la direction de la vie du jeune étudiant.

La correspondance échangée entre les parens de Bourbon et le cousin de Bretagne, les notes que j’ai prises dans les archives de l’Université et dans les journaux et revues de Rennes, — notes et correspondance éclairées ou complétées par quelques lettres de Charles Leconte de Lisle et par des souvenirs de famille, — m’ont permis de suivre, à Rennes, pendant près de six années[2], les traces du mauvais étudiant qui devait être un grand poète.


« Que nous serions heureux, si vous alliez l’aimer, Lucie et toi, écrivait M. Leconte de l’Isle à son parent. Mon Dieu ! si je pouvais deviner ce qu’il faudrait pour cela ! »

Par malheur, les deux cousins étaient loin d’avoir le même tempérament, et M. Leconte de Bourbon prêtait bien à tort à l’oncle de Dinan sa sensibilité paternelle. Son excuse était dans son ignorance : l’absence lointaine et prolongée avait entretenu l’illusion de ses souvenirs d’enfance ; il ne semble pas qu’il eût reçu depuis déjà longtemps des nouvelles de son cousin ; le besoin d’un correspondant pour son fils avait réveillé les relations de famille ; mais il avait, vis-à-vis de ces parens retrouvés, des ignorances avec des ardeurs de néophyte. Il écrivait : « Fais-moi connaître, je te prie, l’intérieur de ton ménage. Combien as-tu d’enfans ? Leur âge, leur nom ? Que nous nous connaissions avant de nous voir ![3] »

Fort estimé dans sa ville natale, dont il allait bientôt devenir maire, ayant la réputation méritée d’un homme d’affaires très honnête et très laborieux, M. Louis Leconte, s’il faut le juger par sa correspondance, était d’une nature un peu sèche, d’une correction bourgeoise un peu étroite, de principes un peu durs. Il était peu fait, lui, l’avoué pointilleux d’une petite ville de province, pour comprendre et pour diriger un jeune homme élevé librement à Bourbon et déjà atteint de poésie, un enfant gâté, s’il faut tout dire, car les lettres de M. Leconte de l’Isle, même aux heures où elles se feront sévères, témoignent de la plus grande tendresse et d’une faiblesse ancienne pour l’enfant exilé. Ces lettres sont intéressantes à parcourir. Elles marquent, dès le début, les préoccupations les plus vives, les inquiétudes les plus minutieuses. Les moindres détails de la vie de l’étudiant sont l’objet de soucis constantsconstans et de recommandations pressantes. Si les parens du poète ne l’ont jamais compris, — au dire d’un biographe qui reçut les confidences du maître, ils l’ont, du moins, profondément aimé.

« Mon premier désir, écrit M. Leconte de l’Isle, est qu’il habite le quartier le plus aéré et conséquemment le plus sain. Je suis loin de vouloir et de pouvoir lui fournir un logement autre que modeste et propre, mais encore que je ne veuille pas faire une dépense folle, suis-je désireux que sa chambre soit bien propre, bien garnie de tous les meubles nécessaires et commodes, — on se plaît mieux chez soi, quand on est bien logé, — et bien située pour l’air et la vue. Il est peu difficile en nourriture. Quant à la pension, qu’elle soit saine, c’est tout ce qu’il lui faut. Sous ce rapport, il n’est pas sensuel. S’il était possible qu’une personne fût chargée de son linge (celle chez qui il logerait, par exemple), cela serait fort utile pour lui, car nul que je sache ne porta plus loin l’insouciance en pareille matière. »

L’excellent père tient à ce que son fils « soigne son costume ; il se respectera davantage, quand il sera bien mis. Je n’ai pas le désir, écrit-il, qu’il soit un fashionable, mais cependant je serais désolé que sa mise ne fût pas soignée. Veuille, mon ami, y donner la main, sans permettre l’excès contraire qui jusqu’ici n’a jamais été dans ses goûts, mais que je désapprouve autant que la négligence. Qu’il soit donc toujours mis avec goût et propreté. L’homme bien mis[4] se respecte toujours plus que celui qui, en raison de son mauvais maintien, ne craint pas de se mélanger. » Cette préoccupation de la « bonne tenue » revient souvent dans les lettres de Bourbon. « Nous désirons vivement, écrit encore M. Leconte de l’Isle, qu’il puisse tenir son rang, qui le force à sortir des habitudes de trop de laisser aller qui lui sont naturelles. Si je me sers du mot rang, je veux dire tout simplement une bonne société ; peu soucieux qu’il était ici de voir le monde, nous craignons, Élysée et moi, qu’il vive trop retiré, ce qui est toujours peu avantageux pour un jeune homme, lorsqu’il est destiné, si rien ne s’y oppose, à entrer dans la magistrature.

C’était, selon les vues de M. Leconte de l’Isle, chez M. Robinot, magistrat de Rennes, que son fils devait faire ses débuts dans le monde ; il avait prié son cousin Louis de l’y présenter, mais, soit négligence du cousin, soit refus de Charles, en dépit des rappels fréquens des parens de Bourbon, la présentation ne fut pas faite. Cet « oubli » contrariait vivement M. Leconte de l’Isle. « Il n’eût pas manqué de rencontrer » chez M. Amand Robinot « des hommes de robe dont la société ne pouvait que lui être utile et la connaissance avantageuse. »

Mais ce n’est pas tout d’habiter un logement sain, de vivre d’une vie confortable, d’avoir la tenue d’un homme du monde et de fréquenter la bonne société ; Charles devait encore, au gré de ses parens, se teinter d’art, non pas certes pour l’art en lui-même, mais pour ce qu’il peut ajouter d’agrément au bonheur d’une vie bourgeoise. On lui a bien recommandé à son départ, et on y insiste dans chaque lettre, de prendre des « maîtres de dessin (paysage), de musique et de danse. » Il serait bon aussi qu’il eût un maître d’armes « pendant l’hiver ; » tout cela est « accessoire, » c’est vrai, et « secondaire, » mais « utile » pourtant. Le cousin de Dinan est instamment prié de faire exécuter ce programme. Malheureusement, Charles n’est pas encore musicien, mais on espère que son oncle lui indiquera un bon maître et « presque toujours, en ces matières, l’élève dépend du maître. »

Le chapitre des plaisirs était aussi prévu dans ce règlement de vie, sinon dans tous ses détails, du moins au point de vue de la dépense. Une somme de dix francs par mois y devait suffire ; cependant M. Leconte de Dinan était autorisé à consentir un léger supplément à cet article et « au besoin à ne pas se tenir à cinquante francs de plus » par an. Mais M. Louis Leconte pensait sagement qu’on a toujours trop d’argent pour s’amuser, et il n’apparaît pas qu’il ait jamais dépassé la somme fixée ; au contraire, il se montra économe à l’excès des deniers de son cousin et des plaisirs de son neveu.

Mais M. Leconte de l’Isle a réfléchi que son fils allait arriver en France « pour la saison des pluies, » et l’hiver le préoccupe. Charles ne doit pas « regarder à une brasse de bois de plus ou de moins. » Non pas qu’on le croie une demoiselle, « mais on travaille mieux, quand on n’a pas froid ; et on ne désire pas aller se chauffer ailleurs. » La maladie aussi est prévue ; il faut qu’on lui indique « le meilleur médecin qu’il devra faire appeler, ainsi que la garde-malade. » On ne doit rien épargner alors. « J’aime encore mieux sa santé que sa science, écrit M. Leconte de l’Isle. Nous travaillerons pour lui, sa mère et moi ; nous avons besoin essentiellement qu’il se porte bien pour être heureux. » Et, comme s’il se rendait compte qu’il formule beaucoup et de bien minutieuses recommandations, le bon père s’en excuse doucement près de son cousin. « Tu songeras que c’est un père qui envoie son fils à 4 000 lieues de lui. » Et, en déléguant ses pleins pouvoirs, il ajoute : « Remplace-moi, mon ami ; supplée dans ses intérêts à ce que j’ai omis ; fais pour le mieux, comme ton père fit pour moi dans ma jeunesse. »

Hélas ! que ne pouvait-il déléguer avec son autorité un peu de sa tendresse ! Charles Leconte de Lisle ne devait pas trouver auprès de son oncle de Dinan l’indulgence à laquelle on l’avait habitué, et la vie à Rennes allait être pour lui bien différente de celle de Bourbon.

Ce à quoi M. Leconte de l’Isle tient par-dessus tout, c’est à « savoir la vérité, toute la vérité sur son fils ; si elle est pénible, il tâchera d’y remédier. Qui n’a pas commis des fautes dans sa vie ? Encore vaut-il mieux connaître les erreurs de son fils que de le croire dans la bonne voie, quand il est égaré. Enfin, conclut-il, dans une de ses lettres à son cousin, sois sévère avec Charles pour la reddition de ses comptes ; cela lui apprendra à avoir de l’ordre. Il n’est point habitué à garder de l’argent. Dans le principe, on ne lui confie que l’argent de ses plaisirs et de ses leçons particulières, non qu’il soit aucunement capable d’en mésuser, mais il est si étourdi qu’il laisserait son secrétaire ouvert et il pourrait être dupe. Lorsqu’il sera habitué à soigner lui-même ses affaires, il est digne de toute confiance ; lui aussi, sera un honnête homme. »

Ces extraits de la correspondance de M. Leconte de l’Isle avec son cousin ont un autre intérêt que de nous montrer sa sensibilité profonde, sa vraie tendresse, en même temps que ses ambitions modestes pour son fils ; ils commencent à nous initier à la vie nouvelle qui va être celle de l’étudiant et nous permettent déjà de connaître le caractère du poète en sa vingtième année et nous aideront à fixer sa vraie physionomie à cette époque.


Charles Leconte de Lisle arriva à Dinan peu de jours avant la nomination de son oncle à la mairie de cette ville[5]. Il tombait en pleines joies d’espérance ; l’accueil fut excellent et, bien vite, en quelques lignes, il écrivait à ses parens combien M. et Mme Leconte avaient été bons pour leur neveu. L’oncle, lui, en annonçant à son cousin de Bourbon la réalisation imminente de son rêve municipal et l’arrivée de Charles, ne se laissait aveugler ni par les satisfactions prochaines de son orgueil, ni par l’illusion des premiers épanchemens. L’avoué perspicace avait déjà flairé dans le nouveau venu « une tendance à la coquetterie, un peu de vanité et d’amour-propre. »

En lui répondant, à la date du 27 novembre 1837, pour remercier « les protecteurs, les amis de son enfant, » M. Leconte de l’Isle s’étonne bien un peu des observations de son cousin. De la vanité ! De l’amour-propre ! « soit faiblesse de père, soit changement chez Charles, il ne s’en était pas aperçu. Il aime la toilette, me dis-tu ! J’avais craint le contraire, tant ce triste pays où je suis exilé avait jeté d’abandon dans son âme, dans sa tenue… Les excès ne valent rien ; je serais aussi peiné qu’il s’occupât trop de sa mise que je serais contrarié qu’il se négligeât. » Il semble pourtant que ce brave homme, si préoccupé du juste milieu en toutes choses, pardonnerait plutôt un excès de « coquetterie, » Il en donne ses raisons, toujours les mêmes : « Un costume soigné porte au respect de soi-même et vous ferme en quelque sorte, à mon avis, l’entrée des réunions trop faciles, où l’on contracte de mauvaises habitudes. » Ce qu’il juge nécessaire, c’est d’habituer le jeune homme à mettre de l’ordre dans ses dépenses et son tuteur doit en exiger le compte strictement ; le désordre, l’insouciance, la prodigalité sont telles dans ce « malheureux pays de Bourbon » que la « contagion » était inévitable. C’est à M. Louis Leconte, « qui a si bien mené sa barque, » de convertir son neveu aux pratiques de la vie régulière.

Charles, cependant, ne paraissait pas devoir s’y plier promptement. Une fois les premières lettres écrites, ce fut un oubli complet, du moins quant à la correspondance, de tous les devoirs d’un « bon fils. » Aucune nouvelle de Bretagne n’était arrivée à Bourbon, depuis les « quelques lignes » de Charles écrites au cap de Bonne-Espérance, au débarquement à Nantes, à l’arrivée à Dinan ; M. Louis Leconte, lui-même, sans doute absorbé par son apprentissage des charges de sa fonction, négligeait de renseigner son cousin sur la vie de l’enfant prodigue.

M. Leconte de l’Isle patienta jusqu’au mois de février 1838, mais, le 10 de ce mois, n’en pouvant plus, il prit la plume et, en même temps qu’il envoyait l’argent de la seconde année de pension de son fils, il suppliait son cousin de rompre le silence. Que se passe-t-il ? Charles aurait-il commis une faute grave ? Il l’en croit incapable ; du moins le lui eût-on écrit ! Qu’on le rassure, et il fait appel à la « complaisance » de M. Louis Leconte, et il le remercie « bien sincèrement, » car il sait que cette surveillance doit lui peser ; mais, puisque Charles n’écrit pas, qui leur donnera les nouvelles ? Ah ! ce silence de Charles ! « Aurait-il oublié notre amour pour lui ? » se demande M. Leconte de l’Isle et, à la pensée du fils que son silence fait doublement absent, il s’ingénie avec tendresse à tromper l’oubli et la distance. Il faut que Charles fasse faire sa miniature par le meilleur artiste de Rennes ; on paiera la somme nécessaire ; du moins, ce sera pour eux « un moyen de le revoir. »

Le 25 février, de plus en plus inquiet, il songe aux moyens pratiques d’arracher des nouvelles de France. Il envoie par Le Gol de Nantes « un petit ballotin de café ; il n’est pas gros, mais c’est de la crème. » Quel est le cousin, fût-il avoué, fût-il maire, qui pourrait résister à de si douces violences ?

Enfin, le 29 mars 1838, arrivait à Bourbon une lettre de France, datée du 23 octobre 1837, apportant des nouvelles de Charles. Mais quelles nouvelles ! Le maire de Dinan était épouvanté de son neveu, et son effroi et sa colère semblaient même s’atténuer de réticences, pour ne pas braver l’honnêteté dans les mots. Charles était accusé « d’affecter un mépris sauvage pour tout ce que l’on est convenu de respecter dans la société ; » son caractère est froid, inégal ; il est peu poli ; ses opinions politiques affectent une exagération blâmable ; il est républicain ! Et M. le maire n’entend pas que son neveu le compromette ! M. Louis Leconte signale encore une « prétendue myopie » qui lui paraît être de l’affectation et de la pose ; il se plaint d’achats excessifs de livres, de dépenses exagérées de toilette ; il signale enfin certains déportemens de ce jeune homme qui n’est pas du tout « la demoiselle » annoncée.

La surprise des parens de Charles fut grande. Sa conduite jusqu’à son départ avait toujours été si pure, le mot est souligné dans la lettre ; son caractère était « si égal ; » il s’était toujours montré « si poli avec tout le monde, qu’ils en étaient littéralement tombés des nues. » Les compagnons de voyage de Charles avaient tous « chanté ses louanges ; » c’était à qui des passagers, — le capitaine le leur avait écrit, — aurait vanté sa douceur et son affabilité. « Je n’en reviens pas, je m’y perds, écrit M. Leconte de Lisle. Quant à sa timidité, ou plutôt son caractère froid et réservé, cela lui est naturel. Il est peu communicatif, peu causeur ; la nature l’a fait ainsi ; le temps, les femmes, la société, le changeront peut-être. « Pour ses opinions politiques, il n’a péché que par trop de franchise avec son oncle ; il a cru pouvoir « s’exprimer avec celui qui lui tient lieu de père, » comme il le faisait avec son père à Bourbon. Non pas que son père soit responsable de ses idées ! Il ne les lui a pas plus données « de cette espèce que les professeurs de l’École polytechnique et de tous les collèges royaux de France n’en avaient inculqué de semblables à tous les jeunes gens. Cette exaltation de pensée tient à sa jeune organisation ; les idées religieuses prennent chez lui une teinte plus forte parce qu’il sait mieux soutenir son paradoxe. Certes, il ne prétend pas défendre les exagérations de son fils ; cela serait impardonnable à son âge ; mais il veut plaider la cause de son enfant, » pour lui conserver l’affection de son oncle. D’ailleurs, il pense qu’avec les années, tout cela s’atténuera. « Les temps et les bons conseils viendront facilement à bout de son républicanisme[6]. »

Il est clair qu’en défendant son fils, M. Leconte de l’Isle veut éviter surtout de froisser son sévère cousin ; il n’ajoute foi qu’à moitié à toutes ses accusations ; quelques-unes le font sourire ; il a meilleure opinion de Charles. Et, tout récemment encore, une lettre de France, adressée à un parent de Bourbon, M. Foucque, donnait de si bonnes nouvelles du cher enfant, « un excellent garçon et d’une conduite exemplaire !» Quant à la « prétendue myopie, » puisque le père et un oncle de Charles « étaient atteints de cette infirmité, quoi d’étonnant à ce que Charles en souffrît également ? » Quant aux dépenses exagérées, ne faut-il pas que sa chambre soit « bien située, » ses meubles « en quantité suffisante, « sa mise constamment soignée. » Quant aux livres, M. Leconte de L’Isle consent à ce que son cousin soit juge et tranche la question.

Mais tout cela n’était rien et de plus graves nouvelles parvenaient au sujet des études de Charles.

Au commencement du mois d’octobre 1837, M. et Mme Louis Leconte avaient conduit leur neveu à Rennes et l’avaient installé au no 4 de la rue des Carmes. Ce n’était pas précisément le quartier « le plus sain et le mieux situé » de la ville ; ce qui avait déterminé leur choix, c’était le voisinage d’un parent des Leconte, M. Liger, brasseur, qui demeurait au no 1 de cette rue. Mais voilà qu’avant de faire son droit, il fallait obtenir le diplôme de bachelier es lettres ; il semble que personne n’y eût pensé jusque-là et les choses n’allèrent pas au gré de la famille. Cette « formalité » n’est pas sans ennuyer M. Leconte de L’Isle qui n’en comprend pas la nécessité. « Je viens de voir, écrit-il, qu’il était essentiel d’être bachelier avant de prendre sa première inscription ; je compte sur ton aide et sur tes connaissances de Rennes pour lui faciliter ce ridicule examen. » Ce n’était pas tout encore ; pour se présenter à l’examen, il fallait un certificat d’études : — « Quand donc ce gouvernement cessera-t-il de faire des sottises ! » — et M. Leconte de L’Isle avait oublié de munir son fils d’une attestation que ses études s’étaient achevées dans sa famille. L’année fut occupée par ces difficultés, que l’éloignement rendait encore moins aisées à résoudre. Enfin M. Leconte de l’Isle envoya l’attestation demandée, qui arriva un peu avant la session de novembre 1838. Peu s’en fallut que Charles ne fût encore « repoussé de l’examen » parce que son père n’avait pas « désigné d’une manière spéciale » les professeurs qui avaient dirigé ses études avant qu’il les eût continuées avec lui à Bourbon[7]. On esquiva la difficulté en inscrivant le candidat comme élève de son père et du collège de Nantes. La faculté se contenta de ces renseignemens et le candidat fut autorisé à se présenter devant la commission d’examen. Il comparut à la date du 14 novembre 1838 et fut « déclaré admissible au grade de bachelier ès lettres. » J’ai copié sur le registre du baccalauréat ès lettres les notes qui furent attribuées à Charles Leconte de l’Isle, né le 29 novembre[8] 1818, à Saint-Paul (Île Bourbon). Les voici :

               Interrogations
Notes    
En grec (Homère
 Médiocre
En latin (Cicéron
 Assez bien
Sur la rhétorique 
 Assez bien
En histoire et en géographie 
 Assez bien
Sur la philosophie 
 Passable
En mathématiques 
 Faible
En physique 
 Très faible
En français 
 Suffisant


Cette épreuve fut sans doute insuffisante comme pierre de touche de l’avenir du jeune bachelier. D’ailleurs, Leconte de Lisle ne maudit pas ses juges, même pendant le délai réglementaire ; au lendemain de l’épreuve, il écrivait : « Fort peu préparé à mon examen, je n’étais pas sans crainte. Heureusement que les demandes qu’on m’a faites étaient faciles, puisque j’ai répondu passablement et que le résultat a été plus favorable que je ne le méritais. » Un peu plus loin, il ajoutait : « La ville de Rennes me plaît beaucoup, rien ne me manque, la bibliothèque, le théâtre, une chambre tranquille et point d’amis ! que demanderais-je de plus ? » Point d’amis ! Est-ce que déjà le pessimiste s’éveille ? Lisons plutôt : Et pas encore d’amis ! car on verra que les amitiés ou les camaraderies vinrent assez vite troubler le silence de cette chambre tranquille et le recueillement de cette fausse misanthropie.

Le 14 novembre, Charles Leconte de Lisle prenait sa première inscription de droit.

Cette première année (1838-1839) fut assez mal employée par l’étudiant, je veux dire au point de vue de ses études de droit. Il prit une seconde inscription en janvier 1839, mais son défaut d’assiduité aux cours lui avait fait perdre la première ; il perdit pour les mêmes motifs celle d’avril 1839 et ne crut pas devoir prendre celle de juillet. N’ayant pas le nombre d’inscriptions réglementaire, il ne put se présenter à l’examen de première année. Les admonestations de la Faculté ne lui avaient pas manqué. Le Recteur, son correspondant M. Liger, son oncle de Dinan, ses parens, furent prévenus des pénalités encourues.

Pour occuper les loisirs de son fils et lui donner quelques notions des affaires, M. Leconte de l’Isle avait demandé qu’il put « travailler, une heure le matin et autant le soir, dans l’étude d’un avoué. » Il avait recommandé qu’il suivît un cours d’anatomie et de physiologie. « Ces connaissances sont de toute nécessité en médecine légale. J’ai rencontré en Cour d’assises, disait l’ancien chirurgien, trop de magistrats ignorans sur cette matière, incapables de concevoir nos explications, et conséquemment de fixer leur jugement. » Charles devait encore étudier « la botanique au printemps et la chimie dans les cours d’hiver. Quant aux leçons d’histoire, il en aime l’étude. Une faculté des lettres étant établie à Rennes, je ne doute pas qu’il ne se rende à ses conférences avec plaisir. » Comme distraction, « l’étude de la flûte et du paysage » est recommandée dans toutes les lettres, « ordonnée même. » Enfin, la fréquentation du monde est un des points importans sur lequel M. Leconte de l’Isle appuyait toujours.

Grande fut sa déception, quand il apprit, après un silence prolongé, l’indifférence que son fils marquait pour ses études, principales ou accessoires, la perte de ses inscriptions, l’impossibilité de passer le premier examen, tout ce gaspillage d’une année après une autre année déjà perdue par les formalités du baccalauréat. M. Leconte de l’Isle écrivit à son fils une lettre attristée et sévère, pleine de reproches et de menaces ; M. Leconte de Dinan joignit une sèche mercuriale aux plaintes émues de Bourbon. Charles avait bon cœur, les rapports entre son oncle et lui ne s’étaient pas encore aigris ; il répondit à M. Louis Leconte :

« Mon cher oncle,

Je viens de recevoir une lettre qui m’a fait bien du mal, un mal d’autant plus profond que je sais, — que je savais, — le mériter. C’est sans doute avec une résolution sincère, inébranlable que je viens vous prier en toute humilité, — si l’on peut être humilié d’avouer franchement ses torts, et de revenir au sentier de son devoir, — de vouloir bien faire part à mon père de mes regrets, de mes remords même, et de ma décision arrêtée d’employer toute ma volonté à réparer par un travail continu le temps perdu dans de vaines espérances. Veuillez me pardonner aussi, mon cher oncle ; j’en ai besoin. J’ai bien mal reconnu votre affection et celle de ma tante. Mon indifférence a été un fait pour vous quoiqu’elle n’existât pas dans le fond de mon cœur. Pardonnez-moi donc ; dites-le-moi et vous me rendrez heureux de penser que toute amitié pour moi n’est pas éteinte en vous. Croyez-en ma sincérité, car ce ne sera pas la première fois que je vous aurai fait des promesses oubliées dans le tourbillon d’idées incessantes. Croyez-moi, je me réveille maintenant et la réalité m’apparaît, trop étrangère à mes yeux pour que je ne la reconnaisse pas. Les menaces de mon père ne peuvent exister pour moi ; je ne vois pas leur effet, mais leur cause. Je ne veux être à charge à personne, et je m’aperçois pour la première fois que, depuis ma naissance, je ne fais que cela. Eh bien ! si mes efforts sont vains, si je ne puis me réhabiliter dans le cœur de ceux qui m’aimaient, Dieu n’a pas fait en vain l’homme tout-puissant ! Mais voilà un sot orgueil, pardonnez-le-moi.

Ma résolution est irrévocablement prise. Que je ne sois qu’un vil lâche, si j’agis autrement que mon devoir ne me le commande.

Adieu, mon cher oncle, priez ma tante d’écrire quelques mots dans la réponse que vous aurez la bonté de m’envoyer.

Votre neveu bien amèrement repentant,
C. Leconte de L’Isle[9]. »



Ces promesses étaient sincères, mais la réalisation n’en pouvait être immédiate. Il fallait que l’étudiant, frappé des censures universitaires, obtînt l’autorisation officielle de prendre une nouvelle inscription. Le 10 décembre 1839, Charles écrit à ses parens son regret « que ses lettres ne soient pas accompagnées des preuves de sa bonne volonté à recommencer son droit. » Le ministre de l’Instruction publique et le recteur d’Académie étaient moins pressés de s’associer à son repentir, et d’aider à la levée des mesures de rigueur paternelles, car M. Leconte de l’Isle avait coupé les vivres à son fils, qui, d’ailleurs, se reconnaissait « encore fort heureux d’avoir une chambre et une pension que certainement il ne méritait pas. » Enfin, le 14 janvier 1840, toutes les difficultés ayant été aplanies, l’étudiant repentant put prendre une inscription « pour faire suite à celle prise en janvier 1839, celles de novembre 1838 et d’avril 1839 ayant été annulées : Mme Liger se faisait, auprès de Mme Louis Leconte, la messagère de la bonne nouvelle ; elle garantissait les excellentes dispositions de Charles et implorait un adoucissement aux sévérités de son oncle. Elle écrivit à sa cousine :

« Charles désire une redingote ; il l’a même commandée. Peut-on le laisser faire ? Il en a grand besoin et il serait à craindre que, si on lui refuse tout, il pourrait se dégoûter de son droit, qu’il suit dans le moment très exactement. » Il y avait même, peut-on penser sans trop de malice, quelque exagération dans ce zèle d’étude et de claustration, car Mme Liger est obligée de constater qu’elle ne voit jamais son jeune parent.

M. Louis Leconte avait notifié aux cousins de Bourbon la reprise des études de leur fils. C’était si imprévu que M. Leconte de l’Isle avait quelque peine à croire à la sincérité de ce retour. Aussi écrivait-il à Charles, au commencement de janvier 1840, que, s’il ne passait pas « son premier examen en juillet 1840, son second en juillet 1841, et sa thèse en juillet 1842, » il deviendrait « ce qu’il voudrait. » A lui « d’orienter son budget » comme il le pourra ; la somme de 1 200 francs ne sera pas dépassée : « 500 ou 600 francs pour logement et nourriture, 200 pour vêtement, le reste pour les cours et livres, etc. » Et il complétait ses ordonnances dans une lettre à son cousin. « Donc, 100 francs par mois, s’il se conduit bien ; sinon, qu’on le réduise de suite à 40 francs par mois, pendant trois mois, au bout desquels il aura trouvé un moyen de se suffire à lui-même. Son cœur se serre en écrivant cela, mais il doit à sa nombreuse famille cette décision sévère ; il la doit même à son fils qu’il soutiendrait dans son inqualifiable conduite. » Il veut bien oublier, mais non pas être dupe, et l’excellent père ajoute : « Puisque Charles s’est remis au travail, qu’il nous écrive ; sa pauvre mère souffre beaucoup de son silence. La honte de nous avouer sa paresse l’a retenu sans doute ; dis-lui, je t’en prie, que nous oublions, s’il se conduit bien et que conséquemment il peut nous écrire sans nous parler de ses fautes. »

Il ne semble pas que Charles ait obéi au désir de son père ; pendant cette année 1840, il n’écrivit pas à Bourbon. Les registres de la Faculté de Droit nous apprennent qu’il prit, le 14 avril, une inscription notée comme sa troisième ; une autre, sa quatrième, le 14 juillet[10] ; la cinquième, le 14 novembre. On lui permit de prendre la sixième le 13 janvier 1841, bien qu’il n’eût pas encore subi son premier examen ; on l’invitait pourtant à s’y présenter à cette même session.

Le 29 janvier 1841, Charles Leconte de Lisle comparaissait devant ses examinateurs. Les trois juges étaient MM. Morel, Lepoitvin et Gougeon. « Le résultat du scrutin, disent les registres, a été pour l’admission, mais avec deux boules rouges et une noire. » Ce n’était pas brillant, mais c’était suffisant : Charles était bachelier en droit ; on dut fêter cet heureux événement avec les camarades, dans la boutique de l’horloger Alix, où se réunissait le Cénacle, et dans les bureaux de rédaction où fréquentaient ces jeunes étudians, qui déjà s’essayaient à la littérature.

« Encore que Rennes ne soit pas précisément une ville enchanteresse, a dit M. Henry Houssaye dans son discours de réception à l’Académie française, Leconte de Lisle s’y plaisait, grâce au milieu intellectuel où il vivait. »

M. Henry Houssaye n’est pas le premier à médire de la capitale de la Bretagne ; il le fait, d’ailleurs, avec un sourire qui n’est pas sur les lèvres de tous les détracteurs de la vieille ville parlementaire. Baldric, évêque de Dol, appelait Rennes « un nid de scorpions et de bêtes doublement féroces. » Marbode, évêque de Rennes, a fulminé contre sa ville épiscopale une satire en vers dont la consonne d’appui, la double assonance et la triple répétition amusaient Leconte de Lisle.

Urbs Redonis, Spoliata bonis, Viduata colonis… Ce qu’un traducteur qui aggrave, tout le long de la pièce, la cruauté des accusations, M. S. Ropartz, a traduit :


La ville des Redons
Que désertent les bons
Est pleine de fripons.


Charles Alexandre, un Breton qui fut secrétaire de Lamartine, a écrit :


Ô terre de l’ennui, morne pays de Rennes !


et la description continue en assez beaux vers, peu galans pour Rennes et ses environs, comme disent les guides. Benech de Cantenac a rimé des méchancetés assez vives contre le Cours de Rennes, d’une repoussante saleté. Un bienheureux, le P. Grignion de Montfort, plus saint que poète, a foudroyé la malheureuse ville d’un cantique long et cruel. « Sans le Parlement, a dit Mme de Sévigné, Rennes ne vaut pas Vitré. » Mérimée et Taine ne paraissent pas avoir été séduits par les charmes de la vie rennaise ; l’abbé Manet, — les prêtres et les poètes sont parmi les plus sévères, — a fait un véritable sermon contre les contemporains de Leconte de Lisle à Rennes.

Il y a toutefois quelques notes élogieuses dans les opinions des gens de lettres ; Boulay-Paty et Hippolyte Lucas ont « chanté » la ville où ils étudièrent aussi ; Arthur Young y trouvait « la table d’hôte de La Grande Maison fort bonne. » Brizeux disait « la douce ville de Rennes ; » Emile Souvestre l’appelait « par excellence, la ville de l’élégie. » Leconte de Lisle, d’ailleurs, écrivait qu’il s’y plaisait et M. Henry Houssaye le répète, et tous les deux nous en ont donné les raisons. Quel était donc ce « milieu intellectuel, » en lequel la vie se faisait agréable et où se plaisait l’étudiant ?

M. Leconte de Bourbon pensait justement que les cours de la Faculté des Lettres auraient eu quelque attrait pour son fils ; Charles y fut plus assidu qu’aux cours de Droit et rappelait volontiers le souvenir de quelques professeurs dont il avait aimé l’enseignement. Les noms de MM. Martin, helléniste distingué, qui étudiait la tragédie grecque ; Delaunay, qui fit quelques leçons sur la poésie au XVIe siècle ; Charles Labitte, qui parla de Dante et de Pétrarque ; Xavier Marmier, qui ne fit que passer, pour n’être déjà plus qu’un voyageur aux pays du Nord ; Varin, qui exposait l’histoire des temps mérovingiens ; Le Huérou, un savant vraiment capable d’éveiller en ses élèves le sens de l’histoire, ces noms, — dont quelques-uns sont connus de tous, — étaient restés familiers au maître. Je l’ai même entendu rappeler un cours libre de langue hébraïque, — peut-être y fut-il question de Qaïn et d’Akkab ? — et qui s’ouvrit en effet le 2 février 1839. MM. Lepoitvin, Gougeon et Morel, quand l’élève Leconte de Lisle ne brillait à leurs cours que par son absence, auraient pu le faire chercher aux cours de leurs collègues des Lettres. Un petit groupe de jeunes gens s’y donnait rendez-vous, sauf à se retrouver encore vers la fin du jour dans la boutique de l’horloger Alix.

Cet Édouard Alix était poète, et son album, qui m’a été communiqué, est le tombeau où dorment les premières ébauches de ces jeunes gens : Laissez chanter l’oiseau, de Victor Lemonnier ; Mes vœux, de Yilleblanche ; La Fleur, de M. Mille ; d’autres vers d’Émile Langlois, d’E. du Pontavice et deux courtes pièces de Leconte de Lisle. Que le tombeau reste fermé sur ces vers du maître et, si nous en avons soulevé la pierre, que ce soit uniquement pour y prendre deux strophes et à seul titre de curiosité !


L’heure est venue où la brune vallée
N’a plus d’échos pour les adieux du jour,
Où la candeur aux cieux s’est envolée,
Où tout s’enfuit de l’âme désolée,
        Même l’amour !

Ô revenez, mes joyeuses chimères !
Oiseaux dorés, célestes passagers,
Tendez vers moi vos ailes éphémères ;
Venez bercer mes tristesses amères
        De chants légers !

                            C. Leconte de Lisle.


Tous ces poètes collaboraient plus ou moins à un petit journal, Le Foyer, qui se fondait à Rennes au moment même où Leconte de Lisle y arrivait pour passer son baccalauréat (15 novembre 1837). Chaque numéro était imprimé sur un papier de couleur différente, ce qui faisait dire à l’un des rédacteurs : « Nous pouvons nous flatter d’en faire voir à nos abonnés de toutes les couleurs. » Le Foyer paraissait tous les dimanches pendant la saison théâtrale. Tout s’y contait « sans le voile de l’anonyme » et certains numéros étaient écrits entièrement en vers, depuis la manchette jusqu’à la signature de l’imprimeur.


Avis important : on s’abonne
Sans jamais souffrir de refus,
En payant cinq francs par personne,
Et par la poste un franc de plus.


On y était généralement plus satirique que rêveur ; cependant quelques poètes y rimaient leurs états d’âme, et ceux-là, par exception, signaient ces épanchemens de leur nom. Je dois dire que, parmi les signatures des Kerambrun, Turin, Langlois, de Léon, Letourneux, Marteville, je n’ai pas trouvé celle que je cherchais. Quelle fut la part de collaboration de Leconte de Lisle au Foyer[11] ? je ne saurais le dire ; les rédacteurs étaient ses amis ; je sais qu’il y écrivit, mais sans doute de ces bagatelles qu’il ne crut pas devoir signer et que, pendant longtemps, il n’aima pas à rappeler[12].

Ce petit Foyer était le moniteur du théâtre de Rennes et ses rédacteurs étaient parmi les plus assidus spectateurs. Le théâtre fut une des premières joies du jeune étudiant.

Est-ce aux auditions de la troupe d’opéra de Rennes qu’il prit cette horreur de la musique que devaient développer encore les répétitions des Érinnyes ? On y jouait les u nouveautés d’alors, » qu’il entendit du moins, dans leur première fraîcheur : la Muette, la Juive, Robert, « toujours une solennité, » dit un chroniqueur, la Dame Blanche, le Postillon, le Serment, le Domino noir, l’Ambassadrice. Les chanteurs y étaient médiocres ; du moins, aux concerts en grande vogue, on entendait d’excellens artistes qui donnaient jusqu’à trois et quatre séances de suite : Stamaty, Delioux, Prudent, les sœurs Milanollo, les romanciers de Latour et Loïsa Puget, M. et Mme Yweins d’Hennin, d’autres encore, tous applaudis et redemandés. Leconte de Lisle se rappelait surtout les soirées de comédie et de drame : Mademoiselle de Belle-Isle, l’Alchimiste, le Fils de la Folle, l’Homme au Masque de fer, le Manoir de Montlouvier, le Naufrage de la « Méduse ». L’année 1839 lui donna deux grandes impressions d’art ; il entendit, à quelques mois de distance, Mme Dorval et Frederick Lemaître. Leur succès fut très grand[13] et l’impression en demeura très vive dans l’âme de ces jeunes poètes, non pas pourtant jusqu’à les distraire de leurs mauvaises habitudes d’étudians : tapage au théâtre, charivaris à la préfecture, transferts d’enseignes, beuveries de « cidre en bouteilles » au vieux cabaret du Fort de Plaisance et de boissons modernes au Café du Cirque, décoré « à l’instar » de Paris ; duels dans les petits chemins creux de la promenade du Thabor, et autres menus divertissemens de la vingtième année.

Cependant quelques-uns y cherchaient des joies plus nobles. Leconte de Lisle était de ceux-là qui fondèrent en 1840 la Revue littéraire, La Variété. Ses débuts comme poète et comme écrivain datent vraiment de cette année, et, pour modestes qu’ils soient, valent qu’on s’y intéresse.


Le 19 mars 1840, l’Auxiliaire Breton annonçait à ses lecteurs l’apparition d’une revue littéraire, La Variété. En un style un peu pompeux, le chroniqueur exprimait quelques idées justes sur « l’individualisme mal entendu, » sur une sorte « d’éloignement pour l’esprit d’association, » sur le manque d’émulation, sur « la tiédeur déplorable » des Rennais. Aussi qu’advient-il « de cet isolement funeste ? Aussitôt qu’un jeune talent se sent assez de vigueur pour aspirer à quelques succès, à un peu de renommée, il tourne ses yeux vers Paris ; vite il y transporte son bagage littéraire, quelque minime qu’il soit. « Et la ville natale, un beau jour, est toute surprise que « la capitale » ait fait de ce jeune homme, inconnu ou dédaigné des siens, un artiste renommé, un écrivain célèbre.

La Variété fut une tentative de décentralisation. En ouvrant « ses colonnes à la jeunesse laborieuse et amie des arts, » elle avait pour but d’encourager « les talens ignorés », de les faire connaître et de « dissiper l’apathie qui étouffe tout sentiment artistique ; émancipation de l’intelligence, tendances religieuses, appel à tous les jeunes et nobles esprits qui se sentent entraînés par l’espoir de faire quelque peu de bien, voilà notre but, disaient encore les fondateurs de La Variété[14]. Ils étaient trois qui s’étaient associés pour cette œuvre : N. Mille, Charles Bénézit et Charles Leconte de Lisle ; ils demandèrent à un professeur de la Faculté des Lettres, M. Alexandre Nicolas, de les présenter au public, et publièrent en tête de leur premier numéro, son Introduction, qui, avec quelques précautions oratoires de l’universitaire prudent pour le cas d’insuccès, louait l’initiative de « cette milice adolescente, de ces enfans de la Croisade. » Une ligne de conduite était aussi tracée à la jeune rédaction. « Les doctrines chrétiennes, disait M. Nicolas, forment l’immense dépôt de toutes les traditions spiritualistes de l’humanité, tandis que les croyances du paganisme étaient le honteux égout de toutes les passions et de toutes les absurdités matérialistes. » La Variété doit être, concluait le professeur, « un foyer domestique » où triomphera la pensée chrétienne, où se rallieront tous les arts « sortis du christianisme, » où les doctrines spiritualistes seront défendues. « Le paganisme vit encore au milieu de nous ; ses adversaires se doivent réunir, se nommer et combattre. Ah ! que cette flamme divine qui a brillé un instant aux mains de Platon, pour se rallumer avec tant de force dans celles des Apôtres, ne soit pas abandonnée par la jeunesse, dans cette terre chrétienne et catholique où s’est levé l’astre de Chateaubriand. »

Donc, adversaires du paganisme, ces jeunes gens voulaient combattre pour l’idée chrétienne. Ils chantaient, avant le cantique. Catholique et Breton toujours, et Chateaubriand, — astre à son déclin, — invoqué par eux, leur adressait quelques paroles d’encouragement, un peu désenchantées ; mais la jeunesse a des chaleurs d’illusion et d’enthousiasme où se fondent toutes les glaces de l’expérience et de l’âge. L’illustre vicomte écrivait[15] : « Si je n’avais pas entièrement renoncé aux lettres et à la politique, je vous demanderais, tout vieux que je suis, à combattre dans vos rangs. Grâce aux armes modernes, l’âge n’est plus une excuse pour refuser de descendre en champ clos ; mais, pour écrire avec succès, il faut avoir de la foi, et je n’en ai plus aucune dans la société. Tous mes vœux seront pour votre Revue littéraire. Il y a aujourd’hui en Bretagne trois ou quatre talens dont les preuves sont faites et qui seront sans doute très disposés à vous prêter secours dans vos belles études. »

Je ne sais si cette façon de passer la main tout en bénissant fut goûtée par nos enthousiastes ; du moins déclarent-ils que la lettre était « honorable « pour eux, et, comme ils avaient la foi, Leconte de Lisle et ses deux amis redoublèrent de zèle chrétien et d’ardeur littéraire, en faisant appel « aux talens inconnus. » Ils déclarèrent même que les bénéfices — ô naïfs ! — de la Revue seraient consacrés à des œuvres de bienfaisance. À La Variété, « les paioles seront aumônieuses, les pensées seront la propriété de l’indigent » et tous ainsi, « riches et pauvres, poètes et puissans, » collaboreront à l’accomplissement d’une bonne pensée. Les marches de l’autel, on le voit, furent ainsi les premiers degrés que franchit le jeune poète pour arriver au fouriérisme, au bouddhisme, au panthéisme et au naturalisme. La charité et la fraternité chrétiennes furent son premier idéal ; il a aimé le catholicisme autant qu’il devait le haïr plus tard, et cela servirait à justifier ses amis et ses exécuteurs testamentaires d’avoir voulu l’ombre de la croix pour sa tombe et pour son œuvre, puisqu’ils lui firent des obsèques religieuses et qu’ils ont publié son poème La Passion. Ne faut-il pas ajouter aussi que ses haines s’étaient bien atténuées à la fin et que, dans ses derniers vers, Jean Dornis a voulu voir « un acte de foi ? » On peut dire sans exagération que La Variété fut, de toute manière, un véritable acte de foi.

M. Mille était un humoriste, Charles Bénézit était un musicien. Les mémoires d’une puce de qualité (une puce de Napoléon Ier !) et l’Orphelin, roman musical, de ces deux rédacteurs, se continuèrent de livraison en livraison. La collaboration de Leconte de Lisle[16] était de moins longue haleine, mais ne fut pas moins importante ; elle comprend cinq poèmes, trois études littéraires et deux nouvelles.

Les cinq poèmes sont Issa ben Mariam, Lelia dans la solitude, La gloire et le siècle, À M. F. de Lamennais, Rehdi et Stephany ; il faut y joindre une sixième pièce en petits vers, À Mlle A.-L. de L., insérée dans une des nouvelles.

Les trois Esquisses littéraires (c’est le titre même qui leur est donné) témoignent des études que Leconte de Lisle avait entreprises sous l’impulsion donnée par Charles Labitte dont les cours à la Faculté des Lettres obtenaient un très vif succès. Ces articles sur Hoffmann et la satire fantastique, Sheridan et l’Art comique en Angleterre, André Chénier et la Poésie lyrique à la fin du XVIIIe siècle étaient « l’essai consciencieux d’une trilogie raisonnée ; » il s’agissait « de faire entrevoir la réaction littéraire fondamentale qui se rattache » à ces trois noms en Allemagne, en Angleterre et en France.

La valeur critique de ces esquisses n’est pas grande, non plus que la valeur esthétique de ces poèmes ; ce n’est pas sous ce rapport que nous devons les interroger, mais seulement comme des témoins d’un état d’esprit et d’un état d’âme que nous aimerions à fixer nettement. Quelque contradiction qu’il y ait entre les croyances du poète à vingt ans et ses négations d’homme mur, quelque variation que ses théories littéraires aient dû subir avec le temps, on ne doit rien écarter de ce qui peut faire mieux connaître une telle pensée, et les années d’étude et de formation ne sont pas les moins intéressantes à étudier.

Quand j’ai parlé du catholicisme de Leconte de Lisle, je n’aurais pas eu le droit d’être aussi affirmatif, si je n’avais pu que lui prêter les croyances que voulait défendre sa Revue ; mais j’en trouve à toutes les pages l’expression personnelle, sans qu’il soit possible d’en nier la sincérité. Ce qui frappe dans tous les poèmes de cette époque, ce sont ses convictions religieuses, très ardentes. Pour Leconte de Lisle, alors, le progrès de l’humanité est lié au christianisme ; c’est des yeux de Jésus qu’a jailli « l’aurore du monde ; » c’est « son sang sacré qui a fécondé l’avenir ; » c’est lui qui a doté « la frêle humanité

Des rayons de l’amour et de la liberté
Et de l’immortelle espérance.

Les mots Dieu, ange, prière, foi, espoir divin, impiété, soleil de Dieu, espérance, azur divin, âme immortelle, but sacré, œuvre divine, temps religieux, tombent tout naturellement de sa plume ;

quand il s’adresse à Lamennais, il l’appelle prophète ; c’est

… Son geste sauveur qui désigne dans l’ombre
L’étoile de la liberté ;

c’est lui qui fait luire

Un radieux soleil de jeunesse et de fête
     Sur notre vieille humanité.

Leconte de Lisle était à cette époque un catholique libéral. Et qu’on ne dise pas que ce sont là de simples formules poétiques, de purs développemens lyriques[17], comme on pourrait dire qu’il ne partageait pas les idées de M. Nicolas dans l’Introduction de La Variété ou de ses collaborateurs dans leur programme ! La prose de Leconte de Lisle est plus nette encore que ses vers et trahit la ferveur de son christianisme. Nous en trouvons un témoignage dans l’étude sur André Chénier ; il ne lui ménage pas les éloges, certes, mais il ne peut s’empêcher de noter que « la sublime et douloureuse tristesse de la Grèce chrétienne échappait à ses regards. Aveuglement coupable ou incompréhensible du poète, » il s’est laissé éblouir par l’éclat du passé : « Les rêves sublimes du spiritualisme chrétien, cette seconde et suprême aurore de l’intelligence humaine, ne lui avaient jamais été révélés. Nous ne pensons même pas qu’il les eût compris. André Chénier était païen de souvenirs, de pensées et d’inspirations. Il a été le régénérateur et le roi de la forme lyrique, mais un autre esprit puissant et harmonieux lui a succédé pour la gloire de notre France. Ce doux et religieux génie nous a révélé un Chénier spiritualiste, disciple du Christ, ce sublime libérateur de la pensée, un Chénier grand par le sentiment comme par la forme, M. de Lamartine[18]. »

Si l’auteur de Qaïn, des Siècles maudits et d’Hypatie, le fervent de la Grèce païenne, l’ennemi du christianisme n’apparaît pas encore dans le rédacteur de La Variété, nous parviendrons peut-être à découvrir, dans les théories littéraires de Leconte de Lisle à cette époque, le point de départ de l’originalité du chef de l’école parnassienne.

Dans son étude sur Hoffmann, il s’attache à prouver que ce génie « bizarre et enthousiaste » fut cependant « éminemment et incontestablement moral. » Il le défend, comme d’une injure, de l’accusation d’avoir « mené une vie errante et sauvage, » et constate avec empressement qu’il occupait « une position élevée et honorée, » qu’il était accueilli « dans la haute société et y exerçait une influence proportionnée à la profondeur de son talent. » Ce qui surprendra moins, c’est qu’en louant les œuvres « de ce créateur d’une nouvelle forme de satire, » il condamne « les fantaisies incroyables et les caprices fous » de ses imitateurs. En terminant, il demande à M. Henri Heine de prendre la direction du mouvement allemand, « pour ramener l’esprit enthousiaste de mélancolie outrée aux beautés plus réelles d’une pensée sévère. » Et comme il ajoute que « les jeunes écrivains font tous leurs efforts maintenant pour se laisser guider par le cachet qui leur est propre et se confient avec plus de foi à leurs tendances particulières, » on pourrait peut-être déjà pressentir sous cette formule, — si peu nette soit-elle, — la première expression d’une personnalité qui se cherche et le rêve d’une réaction contre les devanciers.

Ce mépris pour la bohème de lettres se marque de nouveau dans les opinions de Leconte de Lisle sur Sheridan ; son mépris aussi pour l’improvisation littéraire s’y affirme. Le brillant auteur comique aurait pu être un réformateur ; il ne l’a pas voulu. « Cet écrivain indolent prodiguait avec trop de facilité les éclairs de son esprit pour qu’il se souvînt de son génie. Les bizarreries artistiques de sa vie privée rejaillissaient sur ses œuvres ; il composait par saccades. » L’esprit aussi, qui « s’allie rarement au génie, » est un obstacle que Sheridan ne sut pas franchir et qui l’empêcha de fournir toute sa course. H ne faudrait pas croire cependant que Leconte de Lisle réclamât de l’écrivain une correction exagérée ; il donne en passant, à propos de Gumberland, un coup de plume à Casimir Delavigne, « le premier de nos poètes corrects, si toutefois il n’est pas le seul à l’être, » et qui semble avoir encore un double tort aux yeux du jeune critique : d’être spirituel, — on venait de jouer Don Juan d’Autriche, — et d’être académicien. Pour conclure, Leconte de Lisle se demande qui réveillera la littérature anglaise endormie. Le sommeil lui semble profond, tandis qu’en France, il salue « le génie régénérateur de Victor Hugo. »

Le nom de Victor Hugo, prononcé avec sympathie, nous amène à rechercher quelles étaient les idées de Leconte de Lisle sur la poésie. Il les a formulées dans son étude sur Chénier. La poésie, « inspiration créatrice et spontanée, sentiment inné du grand et du vrai, » était morte « dans les dernières années du XVIIe siècle. À l’énergie avait succédé la timidité académique ; à la spontanéité, la réflexion ; à Corneille, Racine ! » La poésie n’est pas ce qu’ont écrit Malherbe et Boileau. « Ces hommes » sont oubliés ! Corneille n’a pas eu d’héritier ; Phèdre et Athalie « ne révèlent qu’une prodigieuse puissance déforme, rien de plus. » Quant à Voltaire, « il a passé inaperçu ou justement méprisé par ceux qui conservaient religieusement les saintes traditions de la véritable poésie. » Le XVIIIe siècle n’est intéressant qu’à son agonie, et seulement pour sa double réaction politique et littéraire. Corneille et André Chénier « se touchent, comme intelligences primitives, spontanées, originales. » Chénier aussi est un fils de Ronsard, « le seul poète du XVIe siècle, et qui a conquis la gloire de n’avoir pas été compris par Boileau. » André Chénier est « le Messie » et, sil avait eu le sentiment chrétien, il ne lui eût rien manqué, pour atteindre la perfection du génie, qui s’est réalisée dans Lamartine ; aussi, malgré la grandeur de ses qualités poétiques, n’a-t-il pu faire revivre que « la forme éteinte, l’expression oubliée… La facture de son vers, la coupe de sa phrase pittoresque et énergique, ont fait de ses poèmes une œuvre nouvelle et savante, d’une mélodie entièrement ignorée, d’un éclat inattendu… » Lebrun-Pindare, Lefranc de Pompignan,Lamotte, Marmontel et Dorat avaient « jeté la honte et la médiocrité sur l’inspiration lyrique. Ces incapables et ces insensés » avaient profané la poésie. Chénier parut ! Le présent fut relié au passé et se nouait à l’avenir. De son amour, de son enthousiasme et de son énergie, Chénier a « créé Lamartine, Hugo et Barbier, le sentiment de la méditation ou de l’harmonie, l’ode, l’iambe. » Notre littérature actuelle n’a « d’autre sève primitive que lui ; sans lui nous ne posséderions pas aujourd’hui ce qui fait l’envie du monde contemporain. »

J’ai tenu à conserver à ces opinions de la vingtième année leur expression même, si imparfaite et si naïve soit-elle parfois ; dans ces bouillonnemens, ce sont des germes qui fermentent. Leconte de Lisle, à cette heure, était « plein d’idées, » selon le mot de Beaumarchais, et, s’il négligeait de plus en plus le droit, ses études n’en étaient pour cela même que plus sérieuses et plus variées[19].

Les deux nouvelles par lesquelles se complète la collaboration de Leconte de Lisle à La Variété ont pour titre : Une peau de tigre et Mon premier amour en prose. La première lui fut inspirée par son passage au Cap ; la seconde est un souvenir de sa vie amoureuse à Bourbon. Elles n’offrent pas d’intérêt au point de vue de l’étude que nous avons entreprise.

Au bout d’un an, avec le nom de Leconte de Lisle inscrit à sa dernière page, mourut doucement la petite Revue littéraire bretonne qui eut l’honneur de servir aux débuts du poète et qui en a fixé le souvenir.

Le 11 mars 1841, l’étudiant inassidu était mandé de nouveau devant la Faculté. On prononçait contre lui la perte conditionnelle d’une inscription et il était marqué « sur la liste des étudians qui seraient plus sévèrement interrogés à leur examen. » Le 22 juillet, il était encore mandé, et ne comparaissait pas ; la perte par défaut était prononcée et devenait définitive, le délinquant ayant négligé de se pourvoir ; le 23 juillet 1842, il est invité encore à comparaître, frappé de perte conditionnelle et inscrit sur la liste de sévérité. Dans l’intervalle, il avait pris quatre inscriptions, les 15 avril, 15 juillet et 15 novembre 1841, et le 13 avril 1842. Ce fut sa dernière inscription, et la Faculté comprit qu’elle n’avait plus à mander devant elle celui qui n’y voulait plus revenir. On se borna à prévenir sa famille qu’il n’avait pas pris l’inscription de juillet, comme on l’avait avertie qu’il avait omis de prendre celle de janvier.

Sa vie pendant cette année semble de plus en plus affranchie des obligations imposées par son père. Quelques lettres de lui, adressées à son oncle, nous en ont gardé le témoignage. Le 7 février 1841, il écrit :

« Votre lettre, mon cher oncle, m’a fait beaucoup de peine. La promesse que j’avais faite à ma tante de ne plus me défaire de mes vêtemens n’a pas été oubliée. Si vous avez été informé que je persistais à vendre mes habits, on vous a fait un infâme mensonge. Quant à mes mauvaises connaissances, mon cher oncle, l’influence qu’elles exercent sur ma conduite se réduit à me faire rester dans ma chambre toute la journée, si ce n’est pour aller aux cours. Nous nous rassemblons, le soir, pour causer, et à cela se réduit mon crime. Depuis quelque temps, je suis on ne peut plus assidu à la Faculté. Si je suis appelé devant elle pour quelques absences, je viens d’écrire au doyen pour lui expliquer mes motifs et j’espère qu’il y aura égard. J’ai maintenant la ferme volonté de terminer le plus tôt possible mes études de droit ; mais, si je recevais encore de Bourbon d’aussi affreuses lettres que par le passé, je ne sais trop ce que je ferais. Je suis bien avec papa maintenant et j’ai une grâce à vous demander, c’est de ne pas lui écrire contre moi. Fiez-vous encore à ma promesse de travail ; je la tiendrai. J’aurai une éternelle reconnaissance, mon cher oncle, des peines que je vous cause.

Votre dévoué neveu,
C. Leconte de Lisle. »

Dans d’autres lettres, ce sont des réclamations d’argent, à cet oncle qui laisse son neveu « mourir de faim » et qui semble outre-passer les mesures d’économie prescrites. La pénurie de Charles va s’accroissant de plus en plus et les demandes se multiplient, toujours plus pressantes. Leconte de Lisle en arrive à « manquer de tout ; » il ne sait même plus « comment se faire la barbe ; » il a dû recourir « à la bonne volonté d’un de ses amis pour se procurer un peu de sirop, attendu qu’il a la fièvre et que la soif le dévore et qu’il n’a pas un centime à sa disposition. » Ce sont, il le sait bien, « demandes un peu honteuses, » mais la nécessité l’y réduit.

Les parens de Bourbon, cependant, avaient repris un peu d’espérance. On croit au prochain succès de la licence enfin conquise, et déjà on prie M. Louis Leconte de mettre en avant ses amis pour obtenir une place de substitut ou procureur du roi, ou de juge auditeur à Bourbon. Si Charles pouvait être nommé au tribunal de Saint-Denis, ce serait le rêve accompli ; car on voudrait bien le voir rentrer dans sa famille ; « malgré ses forfaits, sa pauvre mère n’a pas d’autre pensée ; ainsi est fait le cœur des parens, » Pour arriver à ses fins, M. Leconte de l’Isle écrit à un ancien camarade, M. Gesbert, avocat général à la cour royale de Rouen[20], et le prie de prendre en main les intérêts de son fils ; il donne pour caution du jeune étudiant la bonne opinion qu’en a M. Louis Leconte, près de qui Gesbert peut se renseigner, mais, craignant quelque mauvais renseignement de l’oncle, il lui écrit aussi pour le prier d’oublier les torts de Charles. « La jeunesse a besoin d’indulgence, et, à notre âge, il sera probablement plus raisonnable, » dit-il. Hélas ! la raison ne venait pas, du moins celle qu’espéraient les parens de Charles. Un moment, pour expliquer l’abandon de ses études de droit, Leconte de Liste parla de se faire inscrire étudiant en médecine ; cette fantaisie dura peu ; en réalité, il avait renoncé à la magistrature et à toute autre carrière « bourgeoise. » Sa décision était prise d’être un homme de lettres et rien que cela.

Pendant toute l’année 1842, Leconte de Lisle vécut sans relations presque avec sa famille, ne recevant plus d’elle que des subsides irréguliers, étudiant l’histoire et les langues, faisant quelques courses en Bretagne, tout entier à ses idées d’avenir. Ses parens le rappelaient en vain près d’eux ; il faisait la sourde oreille. De cette année datent ses premières révoltes ouvertes contre la « société, » qu’exaspéraient encore les remontrances de son père, les duretés de son oncle, et l’imbécillité de quelques « bourgeois » de Rennes.

Il projeta de dire à tous ces braves gens ennuyeux, — magistrats et professeurs, — ce qu’il pensait de leurs ridicules ; un de ses camarades de l’école, fils d’un riche notaire pourtant, s’associa à lui pour fonder un journal satirique. Le Scorpion. Le titre était menaçant et le premier numéro justifiait le titre, paraît-il. Ce fut du moins l’opinion des imprimeurs de la ville, à qui les deux fondateurs, Paul Duclos et Charles Leconte de Lisle, s’adressèrent vainement à tour de rôle. L’un d’eux, M. Ambroise Jausions, avec lequel des pourparlers avaient été engagés, se déroba comme les autres, dès qu’il eut pris connaissance des premiers manuscrits. Les deux journalistes ne se tinrent pas pour battus ; ils firent sommation audit Jausions d’imprimer leur journal, offrant de satisfaire, — Duclos le pouvait sans peine, — à toutes les exigences et garanties pécuniaires. L’imprimeur, ayant persisté dans son refus, fut cité à comparaître devant le tribunal civil de Rennes, le 28 décembre 1842, pour être condamné à imprimer Le Scorpion[21], à payer 1 500 francs à titre de dommages-intérêts aux demandeurs, plus 20 francs par jour de retard. » La cause fut renvoyée au lundi suivant pour l’audition de Me Caron, avocat de Jausions. Ledit Me Caron fut sévère. « L’esprit du journal, dit-il, mérite la réprobation des gens de bien ; c’est ce qui explique et justifie le refus de tous les imprimeurs de fournir leur concours au journal projeté. Le prospectus déjà imprimé, et les articles proposés à l’impression, ne laissent aucun doute sur le caractère du Scorpion, où les personnages les plus recommandables par leur position et les plus honorables par leur caractère sont l’objet des attaques les plus vives. En imprimant de pareilles œuvres, les imprimeurs seraient complices et bientôt le ministère public serait obligé de les poursuite… Le tribunal ne peut les contraindre à accepter une telle responsabilité. »

Tel fut aussi l’avis du procureur du Roi, M. Malherbe, et ses conclusions furent celles de Me Caron. Le 9 janvier 1843, le tribunal donna gain de cause à l’imprimeur récalcitrant et débouta Leconte de Lisle et Duclos de leurs prétentions.

Ce fut la dernière manifestation littéraire de Leconte de Lisle à Rennes. À bout de ressources et las de cette vie de privations, dans la pénurie d’une ville de province qui devenait hostile peu à peu, il céda enfin au désir de ses parens et s’embarqua pour retourner à Bourbon[22] ; il était resté près de six ans à Rennes.

Sans doute, quand le bateau quitta le port de Nantes, regarda-t-il en arrière, non pour dire adieu à cette Bretagne qui était un peu sa patrie pourtant, mais au revoir à cette France où il rêvait de revenir pour ne la plus quitter et qu’il devait remplir à jamais de son nom.

Louis Tiercelin.


  1. Au sujet de l’orthographe du nom, dans les lettres et documens de cette époque, il y a lieu de remarquer que le nom Leconte est toujours écrit en un seul mot par les trois correspondans ; l’apostrophe à l’Isle figure dans les signatures du père ; elle est omise dans celles du fils. Je me conformerai, en les nommant, à l’orthographe adoptée par chacun d’eux.
  2. Six années et non pas trois, comme l’a écrit Jean Dornis, pourtant d’après les notes du maître, ni quatre, selon M. Fernand Calmettes. Ce séjour à Rennes n’a été étudié encore par aucun des biographes de Leconte de Lisle. M. Calmettes n’en méconnaît pas l’importance, puisqu’il écrit que Leconte de Lisle, pendant ces années, fit « une étude approfondie du grec, lut beaucoup d’histoire, visita la Bretagne, apprit l’italien. Il préparait ses forces ; c’est son premier temps de germination. » C’est à peu près tout ce qu’on a écrit jusqu’ici sur cette période de la vie du maître, et c’est cette lacune que notre étude a pour objet de combler.
  3. Le rêve du retour au pays natal apparaît dès cette première lettre. M. Leconte de l’Isle se considérait comme un exilé sur la terre de Bourbon. Il avait placé dans sa maison, « de manière à l’avoir toujours sous les yeux, » une vue de Dinan que lui avait envoyée M. Louis Leconte. « Je suis fort aise, lui écrivait-il, de la revoir tous les jours, encore qu’elle soit bien gravée dans mon souvenir. » Plus tard, il priait son cousin de lui « envoyer toutes les vues de Dinan du même auteur. » Son projet bien arrêté était de rentrer au pays ; il avait déjà fait choix du capitaine et du bateau qui devaient le ramener. « Les 4 000 lieues qui nous séparent ne m’enlèvent rien de mon affection pour ma terre natale. »
  4. Un article de modes de l’Auxiliaire breton (12 février 1838) nous donne les renseignemens suivans sur la manière d’être bien mis à Rennes. « Redingote-pardessus en drap peloté. La jupe ne dépasse pas le dessous des genoux ; elle n’est pas fendue et l’ampleur par derrière est formée par deux gros plis grevés. La taille est très longue et d’une largeur prodigieuse. Les boutons d’un très grand diamètre ; les paremens, le col et les poches garnis de velours… Le paletot est très bien porté ; les habits à la française sont une fantaisie négligée. Les pantalons ajustés à la botte passent de mode ; on revient aux pantalons droits ; en négligé, on porte encore quelques pantalons à plis. Les chapeaux n’ont pas varié : fonds ballonne avec rebords plus larges devant et derrière que sur les côtés. »
  5. La nomination est du 7 juillet 1837. Parti de Bourbon le 11 mars, débarqué à Nantes dans les derniers jours de juin, Charles Leconte de Lisle dut arriver à Dinan au commencement du mois de juillet.
  6. M. Leconte de l’Isle, on le voit, croyait peu à la durée des opinions républicaines de son fils, et n’admettait qu’à demi la sincérité de ses croyances religieuses d’alors ; il est bun de noter pourtant qu’il n’avait pas élevé Charles, comme on l’a dit, dans la haine du catholicisme, ou dans son ignorance, comme on l’a prétendu aussi jusqu’à affirmer que Charles n’avait pas fait sa première communion.
  7. Quels étaient ces professeurs ? M. Auguste Lacaussade, originaire de Bourbon, m’a dit avoir été le camarade de Leconte de Lisle « à la pension Brieugne, place aux Cochons, à Nantes, au moment de la Révolution de Juillet. » Une note du maître, que l’écrivain qui signe Jean Dornis a bien voulu me communiquer, est ainsi conçue : « Venu en France à trois ans, retourné à Bourbon avec ma famille à dix ans. » En acceptant la date de M. Lacaussade, il faudrait lire cinq ans et douze ans. Le fait du séjour de Leconte de Lisle à Nantes est confirmé par le certificat d’études, mais l’établissement est désigné sous le nom de Collège de Nantes.

    Le maître a-t-il étudié au collège de Dinan, comme on l’a affirmé ? Une lettre de lui, écrite à Rennes, à la date du 12 janvier 1838, et dont un extrait m’a été adressé par M. Bellier-Dumaine, auteur d’une Histoire du collège de Dinan, le montre occupé à faire « démonter entièrement pour l’emporter, » un grand bureau qui faisait partie de son mobilier de Rennes, cherchant le moyen d’expédier ses malles à Dinan et prenant soin « de payer tout » avant son départ, selon la recommandation de son oncle.

    Il est probable que, prévoyant les difficultés et les lenteurs que l’éloignement des parens de Charles allait mettre à la solution de cette affaire du certificat d’études, M. Louis Leconte avait rappelé son neveu près de lui. Il est possible encore que, pour occuper les loisirs forcés du candidat, il l’ait fait entrer au collège de Dinan pour y compléter la préparation de son examen. Aucune trace du passage de Leconte de Lisle n’est restée au collège ; c’est une tradition pourtant qu’il y fut élève. En tout cas, il n’a pu y entrer avant le mois de février 1838 et y rester après la fin de l’année scolaire, en tout six mois environ.

  8. On a donné la date du 22 octobre (Revue Bleue, 10 juillet 1897).
  9. Avec l’apostrophe, par exception.
  10. Il avait été mandé encore une fois, pour défaut d’assiduité, devant la Faculté, le samedi 13 juin.
  11. Plusieurs écrivent : le Sifflet. Je ne connais aucun journal de ce nom auquel Leconte de Lisle ait collaboré à Rennes.
  12. Pendant longtemps aussi, le maître voulut faire le silence sur ses premiers vers. À une date que je ne saurais préciser, peu de temps, je crois, après son élection à l’Académie, Leconte de Lisle me pria d’intervenir près d’un éditeur et d’un compilateur rennais, qui se proposaient de publier ses vers de jeunesse, pour leur défendre de faire paraître la plaquette projetée. Leconte de Lisle me rappelait souvent cet incident, qui l’amena, me dit-il, à prendre quelques précautions contre des exhumations possibles de ses premiers vers. Depuis, ses idées s’étaient modifiées sur ce point comme sur bien d’autres, et il avait fini par sourire au rappel de ses débuts. Un jour même, comparant ses longs tâtonnemens poétiques aux rapides habiletés de nos jeunes maîtres, il me dit : « Plus j’y pense, mon ami, plus je crois qu’il faut avoir fait de mauvais vers ! »
  13. Mme Dorval joua Angelo, Trente ans ou la Vie d’un joueur, les Suites d’une faute. Frederick se fit entendre dans Ruy Blas, Trente ans et Kean. La Préfecture interdit la représentation demandée de Robert Macaire et de l’Auberge des Adrets. Frederick dut partir clandestinement à la suite d’une émeute des étudians et pour éviter des désordres.
  14. La collection rarissime de La Variété forme un volume de 396 pages. Le premier numéro parut en avril 1840 ; le douzième et dernier est du mois de mars 1841. Chaque numéro se compose de deux feuilles in-8°.
  15. La lettre est datée de Paris, 14 mai 1840.
  16. Les autres collaborateurs étaient Émile Langlois, Charles Vergos, Édouard Turcfuety, A. Lefas, Julien Rouffet, P. de Labastang, P.-E. Duval, Camille Maugé, Charles de l’Hormay, Pitre Werbel, J.-M. Tiengou, etc..
  17. C’est d’un accent bien personnel aussi qu’il adjure Lélia de se rappeler les jours de sa jeunesse, où son « hymne d’innocence » cherchait Dieu dans le ciel ; qu’il lui demande de maudire l’orgueil qui fît d’elle « un ange déshérité, » de prier et de pleurer, et de se laisser emporter par « l’espoir divin » pour remonter aux cieux.
  18. La préface des Poèmes antiques (Ducloux, 1852) est curieuse à comparer à cette étude.
  19. Il annonce, dans un des numéros de La Variété, une série d’articles sur le Théâtre français depuis son origine jusqu’à Corneille et Molière, et le Théâtre italien depuis le XVIe siècle.
  20. « Simple élève de son père, écrit M. Leconte de l’Isle, il a dépassé son professeur ; il s’est adonné à l’étude et est regardé comme capable parmi les élèves. » Et il conclut, avec un retour sur lui-même : « Adieu, mon ami ; plus heureux que moi, tu ne vis jamais l’étranger dans ses fêtes, comme dit Chateaubriand. Moi, depuis de longues années, je souffre de mon exil. La nostalgie est le mal le plus pénible pour l’homme qui pense.
    Et dulces semper reminiscitur Argos ! »
  21. Me Provins, leur avocat, se fondait sur l’article 7 de la charte de 1830, qui accordait aux Français « le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions. » L’imprimerie étant un monopole, le refus des imprimeurs équivalait à une annulation de cet article.
  22. Il y arriva vers la fin du mois de septembre 1843. Une lettre de son frère parle de l’heureuse métamorphose que les idées et les principes de l’indigne et bien-aimé Charles ont subie à Rennes, idées maintenant de haute philosophie et principes irréprochables.