La Jeunesse de la Restauration - Victor Jacquemont

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LA JEUNESSE
DE
LA RESTAURATION

VICTOR JACQUEMONT

I. Correspondance de Victor Jacquemont pendant son voyage dans l’Inde, 2 vol. in-18. — II. Correspondance inédite de Victor Jacquemont avec sa famille et ses amis, précédée d’une introduction par M. Prosper Mérimée ; 2 vol. in-8°, 1867.

Il y a des générations heureuses, il y a des générations qui n’ont. pas de bonheur. Celles qui n’ont pas de bonheur, ce sont ces générations venues aux heures mauvaises, serrées, étouffées pour ainsi dire entre deux crises, quand tout paraît s’alanguir ou se troubler, quand les événemens semblent faits pour décourager les convictions et les espérances, en dérobant tout à coup un but longtemps poursuivi, en bouleversant subitement la direction des choses. Pour celles-là, il n’y a guère de souffle favorable. On dirait que l’air et l’espace leur manquent. Elles sont réduites à cette suprême infortune de se perdre dans le torrent des frivolités vulgaires et des ardeurs subalternes, ou de lutter sans cesse avec un obscur héroïsme contre un courant qui les emporte. Filles d’un temps de déception et de confusion, elles portent la marque de l’heure où elles sont arrivées à la vie publique ; elles sont sceptiques ou chimériques, peut-être l’un et l’autre à la fois, et si elles ne font pas tout de qu’on leur demande, c’est qu’aussi rien ne les soutient, rien ne les rallie dans l’action. Elles ressemblent à une armée bariolée et confuse, marchant à l’aventure sans lien et sans drapeau. Telles qu’elles apparaissent, elles sont assurément plus malheureuses que coupables, puisqu’après tout cette situation déprimée et troublée dont elles sont les premières victimes, elles ne l’ont pas créée. Et cependant elles sont comme si elles étaient coupables, et les seules coupables, puisque c’est sur leur tête que se résout l’orage. Ce sont des générations sacrifiées qui ne sont pas plus pauvres de caractère et d’intelligence que d’autres, qui, elles aussi, auraient pu facilement avoir leur rôle et leur éclat, mais à qui l’air vivifiant et salubre de la liberté a manqué. Supposez, si vous voulez, purement imaginaire ce portrait des générations qui n’ont pas de bonheur.

Eue génération heureuse, c’est celle qui se levait vers 1815, au lendemain des excès de la force, dans cette trêve laissée au monde après vingt-cinq ans de batailles. Génération heureuse, dis-je, plus heureuse même que celle de 1789, qui n’apparaissait que pour sombrer aussitôt dans des catastrophes inouïes, plus heureuse aussi que celle de l’empire, que cette génération soldatesque qui grandit par les armes et périt par les armes, allant à la gloire et à la mort, silencieuse, obéissante, au mot d’ordre d’un maître. Pour la génération poussée sur la scène vers 1815 une carrière nouvelle s’ouvrait. Je ne dis pas qu’elle ne ressentît l’amertume cuisante de la défaite sous laquelle pliait la fortune guerrière de la France, et que ce désastre militaire n’ait laissé des traces profondes. Au premier instant du moins, l’empire en s’évanouissant tout à coup semblait délier les langues et laisser reparaître une France nouvelle, presque inattendue, intelligente, animée à toutes les luttes de l’esprit et de la science, disposée à chercher dans la liberté la généreuse et féconde compensation de la gloire meurtrière des armes. Pour cette génération donc, tout semblait propice, tout jusqu’à cette fatalité intime, mystérieuse, qui rendait impossible après Napoléon un despotisme continu, — et en effet, s’il fallait caractériser d’un mot cette période des quinze ans de la restauration, on pourrait dire qu’il y eut assez de velléités de réaction pour enflammer les esprits, poulies discipliner au feu du combat, sans qu’il y eût jamais dans le gouvernement assez de puissance pour enchaîner un mouvement né de la force des choses. Il y avait tout juste ce qu’il fallait pour donner à chaque progrès la saveur d’une victoire sur une résistance décousue et sans avenir. De là cette marche en avant, cet entrain universel d’une génération brillante, originale, pleine de jeunesse et ! d’essor, prenant possession de la vie comme de son bien. Elle avait tout pour elle, la faveur des circonstances et le ressort intérieur, la vivacité de l’enthousiasme, la sincérité des émotions généreuses, la confiance en elle-même et ce désir ardent de tout renouveler qui la poussait à la fois dans tous les domaines, dans l’histoire et dans la philosophie, dans l’art et dans la science comme dans la politique. Elle avait ce que rien ne remplace, l’unité du but dans la variété des efforts et des talens. C’est ce qui faisait sa force. Je ne sais s’il y eut jamais une génération entrant dans la vie d’un air plus conquérant, sachant mieux arriver au succès.

Elle n’a pas tout conquis, cela est bien clair, ou elle n’a pas su garder ses conquêtes, ou elle n’a pas eu cet autre grand art de se préparer des successeurs pour défendre son œuvre. Ce fut dans tous les cas à son avènement la génération la plus brillante, la plus favorisée depuis la révolution française, la plus féconde aussi par tout ce qu’elle a produit et par ce qu’elle a laissé entrevoir. D’autres sont venus depuis ; il est resté malgré tout une sorte de reflet particulier et attachant sur les hommes de cette période, même sur ceux qui n’ont pas eu le temps de remplir jusqu’au bout leur destinée, et dont le nom retentit quelquefois sans qu’on sache bien au juste ce qu’ils ont fait, ce qu’ils représentent, comme il arrive de Victor Jacquemont, une des figures de ce monde d’autrefois. Qu’a fait réellement Victor Jacquemont ? Peu de chose : il a passé sans laisser des traces bien distinctes, il a commencé une carrière de savant interrompue par la mort, il a écrit au courant de la plume des lettres qu’on a recueillies, qu’on achève de recueillir aujourd’hui, et dont les dernières, sans être dénuées d’intérêt, n’égalent pas peut-être celles qui ont été publiées il y a quelques années. C’est tout ; mais dans cette vie si brusquement brisée, dans ces lettres écrites pour ses amis, pour ses parens, apparaissent justement cette verve, cet esprit, cette curiosité inassouvie, cette ardeur intrépide d’un homme qui est sans le vouloir et sans y songer un des. types les plus curieux et les moins connus de cette jeunesse d’avant 1830.

Victor Jacquemont ne croyait nullement être un écrivain, et M. Mérimée, qui a tracé son portrait avec une fidélité affectueuse, ajoute même qu’il ne s’était jamais occupé sérieusement de littérature, qu’il avait lu beaucoup, mais sans songer à se donner une forme littéraire, et surtout sans avoir l’idée de livrer ses impressions et ses pensées au public. Chose étrange, c’est cependant comme écrivain qu’il survit, et sur ces pages intimés, courantes, faciles, datées de Delhi ou de Lahore, de Cachemire ou des hauteurs glacées de l’Himalaya, sur ces pages s’étend pour en doubler l’intérêt l’ombré d’une mort prématurée. S’il n’eût pas songé à écrire à ses amis, il ne serait rien de plus qu’un voyageur obscur et oublié, victime inconnue d’un dévouement scientifique. Ses lettres font de lui un de ces jeunes morts qui ne s’en vont pas tout entiers, qui méritent d’éveiller autour d’une attachante mémoire toutes ces questions nées d’une curiosité sympathique : qu’auraient-ils fait, s’ils n’eussent été arrêtés dans leur épanouissement, s’ils avaient vécu assez pour tenir tout ce qu’ils promettaient ? Quelle eût été leur place définitive parmi les hommes de leur âge et de leur pays ?

Certes, à ne prendre que les événemens extérieurs, rien n’est plus simple que l’existence de Victor Jacquemont. Il était né avec son siècle en 1801, il a vécu de la vie de son siècle tant qu’il a été de ce monde, et il est allé mourir sur une plage de l’Inde, ayant à peine dépassé trente ans. Fils d’un père qui avait été directeur de l’instruction publique, un des membres du tribunat éliminés par Napoléon, et qui passait son temps à édifier des systèmes philosophiques sans trouver beaucoup d’écho parmi ses contemporains, Victor Jacquemont avait reçu une sévère et forte éducation. Après ses études littéraires, il s’était livré aux sciences avec Thénard, et il ne fut distrait des travaux de laboratoire que par un accident qui, en mettant sa vie en danger, le rejeta vers l’étude plus libre de la botanique, de l’histoire naturelle. Il entrait du reste dans le monde par la meilleure porte, admis familièrement chez Lafayette, chez M. de Tracy, lié de bonne heure avec Mérimée, Stendhal, Jules Cloquet et bien d’autres hommes de son âge ou même plus âgés, dont il partageait les idées et les plaisirs. Que se passa-t-il à un certain moment de cette jeunesse à la fois studieuse et orageuse, vers 1826 ? Ses amis remarquèrent d’abord son humeur sombre, puis le virent disparaître et apprirent tout à coup qu’il venait de s’embarquer au Havre. Il était parti pour les États-Unis, pour Saint-Domingue, qu’il visita successivement en volontaire naturaliste, et où il se trouvait encore lorsque se nouait déjà la grande affaire de sa vie, son voyage dans l’Inde. C’est du Muséum, où il comptait des amis, qu’il recevait cette mission inattendue. Il revint en France, organisa son voyage à Paris et à Londres, et il s’embarqua pour ne plus revenir. En apparence, c’est donc la simple existence d’un jeune savant envoyé à la découverte des combinaisons géologiques et des plantes de l’Inde avec un modique traitement alloué par le Muséum ; en réalité, ce qu’un voyage de ce genre mettait surtout en lumière, c’était un homme épris de science sans doute, mais en même temps d’une trempe supérieure, d’une humeur virile et enjouée, d’une vive et ferme sagacité, d’une industrie merveilleuse pour faire face à tout avec des ressources ridiculement insuffisantes sans s’abaisser jamais. Là est le charme de ces lettres, ou, ce qui est le plus intéressant, c’est l’homme même se révélant dans son caractère, dans sa nature morale, dans son originalité indépendante et libre.

C’est par cette nature morale que Victor Jacquemont est de son temps et de sa génération. Il en a tous les instincts, les idées, les préoccupations, les impulsions. Quand je dis qu’il se méprend sur lui-même en se croyant si peu un écrivain et si exclusivement un savant, je ne prétends pas qu’il se trompe doublement, et que, rentré en France, il n’eût réussi à tracer une description de l’Inde qui eût pu l’élever au rang des naturalistes supérieurs. Jacquemont fait son métier d’explorateur vigoureusement, consciencieusement, sans craindre les fatigues, sans reculer devant le danger, en livrant noblement sa vie ; mais ce qu’il est le moins assurément, c’est un savant confiné dans son domaine, un homme de spécialité, se désintéressant de tout ce qui n’est pas l’objet direct de ses études, oubliant tout, la vie, le monde, pour l’analyse d’une superposition de terrains ou d’une plante. Il y a des hommes, et non-seulement des savans, des écrivains même, des artistes, qui sont la proie de leur vocation ; il en est qui la portent avec aisance, sans se laisser absorber. Victor Jacquemont, et c’est la marque de sa supériorité, était de ceux qui échappent, par le ressort de leur nature flexible, à la tyrannie de la spécialité. Lui, il ne se désintéressa de rien, il a le goût de tout, de la société comme de l’étude, de la science, de la politique surtout, de la géologie, de l’art, de la musique ; il cultive Mme Pasta aussi bien que Cuvier, et on pourrait, ce me semble, donner pour épigraphe à son voyage dans l’Inde ce qu’il écrivait un jour à Mme Victor de Tracy au sortir d’une représentation de Tancrède : « L’homme courageux qui, dans un généreux enthousiasme, promet le sacrifice de sa vie, éprouve sans doute alors une jouissance de cœur bien profonde. Qui n’a pas connu cette jouissance en se sentant plein de mépris pour le danger et animé d’une noble confiance à la veille d’une entreprise aventureuse ? Eh bien ! c’est là ce que je sens en entendant le — si, morte affrontero, — dans Tancrède. » Une mélodie de Rossini servant de prélude à une expédition de naturaliste dans les solitudes sauvages de l’Himalaya, ce n’est pas très ordinaire.

D’ailleurs cette vocation scientifique à laquelle obéissait Victor Jacquemont, d’où lui venait-elle, ou du moins dans quelles circonstances se révélait-elle pour décider de sa vie ? Je ne veux pas en diminuer la gravité : elle était réelle chez lui, et surtout, une fois acceptée, elle devenait très sérieuse ; mais enfin cette humeur sombre que remarquaient ses amis à un certain m’ornent, ce départ soudain pour les États-Unis qui le jetait dans la carrière des explorations scientifiques, tout cela tenait à une mystérieuse et profonde blessure du cœur, à une de ces passions romanesques qui sont le privilège et le tourment des âmes délicates faites pour sentir plus vivement et pour souffrir plus que les autres. Il partait pour chercher l’oubli, la guérison, dans l’absence et le travail. Il n’avait eu pour confidens que son père et son frère aîné, Porphyre Jacquemont, qui était un autre père pour lui, et c’est avec eux seuls qu’il laisse échapper durant son voyage quelques éclairs de cette flamme invisible pour tous. « J’aurais voulu t’écrire du Havre avant de partir, dit-il à son frère ; je voulais aussi écrire à notre père, et puis je n’y ai pas eu le cœur. Là j’étais encore trop près de vous ; mais en Amérique je vous écrirai, car, tu le vois bien, ici encore quête dis-je ? Voici quatre grandes pages déjà, et de quoi t’ai-je parlé, De choses sans doute bien indifférentes dans notre position ; mais, pour t’exprimer tout ce dont mon cœur est plein, il me faudrait de la solitude, du silence autour de moi, du recueillement. Porphyre, ce que je ne te dis pas, mon ami, je ne le sens que plus fort… — Voici un mois aujourd’hui que je suis parti, et à peine me semble-t-il qu’il y ait huit jours que je t’ai quitté, mon ami. Pourtant le temps s’est écoulé tristement, mais les jours se succédaient avec uniformité ; rien pour moi n’emplissait le temps, rien n’en marquait la durée. Il ne me reste de tout ce mois que le souvenir confus de pensées tristes et indécises, des sentimens vagues et irrésolus qui m’ont agité tour à tour. Il me tarde à présent d’arriver. » Victor Jacquemont ne sacrifiait pas du tout à la mode de la mélancolie et de l’amour désespéré ; par inclination et par système, il était, je crois bien, le moins mélancolique des hommes. Pour qu’il parlât ainsi, il fallait qu’il eût l’âme profondément ébranlée dans cette première heure, et ce n’est que quelques mois plus tard, après avoir savouré l’oubli dans un monde si différent de celui de la France, qu’il pouvait écrire avec une tranquillité mal reconquise : « Adieu, mon ami, adieu, mon cher frère, ma pensée ne doit plus être pour vous un sujet de tourment. Je suis mieux, presque bien, j’espère en l’avenir… » Je ne sais si je me trompe, mais quand la vocation de voyageur scientifique serait venue un peu, même tout à fait de là pour Victor Jacquemont, quand elle serait née du trouble d’un jeune cœur déchiré, elle n’aurait pas une origine moins noble et moins sérieuse, elle proviendrait d’une source tout humaine qui lui donnerait une sorte de poésie émouvante allant se confondre avec cette autre poésie d’une carrière prématurément brisée.

Ce qu’il y a de plus grave dans ces crises invisibles et inavouées, c’est qu’elles laissent des traces profondes qui vivent encore même quand la cause première a disparu. Elles disposent l’âme et l’esprit d’une certaine façon, et qui sait si cette déception qu’avait eue Victor Jacquemont n’était pas pour quelque chose dans cette humeur taciturne, dans ces affectations de dédain ou ce penchant au paradoxe qu’on voyait en lui quelquefois ? C’était peut-être au souvenir de ce qu’il avait éprouvé qu’il manifestait ces répugnances dont par le M. Mérimée pour la littérature trop intime de ceux qui mettent en roman leurs aventures d’amour, qu’il se cuirassait de cette apparence d’insensibilité qu’on lui reprochait quelquefois, qui le faisait accuser d’indifférence et d’égoïsme. Sous cette fatuité d’homme fort se cachait peut-être encore la faiblesse secrète. Au fond, c’était une nature simple, droite, virile, facilement séduisante, affectueuse aussi dans l’intimité, et ce qu’on ne voyait pas chez le causeur préoccupé de ceux qui l’écoutaient, on le voit mieux dans ses lettres, parce que là Jacquemont ne se contraint plus et se livre sans effort à l’inspiration du moment, parce qu’il écrit pour son père, pour son frère, pour des amis devant lesquels il ne songe point à se cacher, et c’est lui-même qui donne la plus juste idée de cette ingénieuse et substantielle correspondance quand il dit : « J’écris beaucoup, sur tous les tons, sans effort, selon la disposition de mon esprit, l’état de mon estomac et la qualité de ma plume. Personne n’est tout sublime, tout digne, tout gai et riant. Après une description géologique vient une page confidentielle que nul autre que moi ne doit relire. Je craindrais de mentir, si j’écrivais autrement… » On ne peut pas dire précisément que Victor Jacquemont ait une philosophie et une politique. Sa politique et sa philosophie sont des instincts bien plus que des raisonnemens réfléchis et coordonnés. Il y a eu évidemment à cette époque de la restauration, même dans cette portion de la société française plus particulièrement envahie par l’esprit de la révolution et du libéralisme, il y a eu, dis-je, deux courans très différens, l’un tout spiritualiste, l’autre qui n’était en définitive que la tradition survivante du sensualisme, du scepticisme, en un mot des idées du XVIIIe siècle. Jacquemont est franchement et même quelquefois assez crûment de cette dernière école avec son ami Stendhal et aussi, je crois bien, avec son père.

Chose étrange, cet homme qui commence par les orages d’une passion romanesque ouvre son esprit à tout ce qui semble la négation de ces choses idéales, immortelles du cœur. En sa qualité de naturaliste, de demi-médecin, de savant accoutumé à l’analyse, il est volontiers sceptique, incrédule ; il frise un peu le matérialisme, il a du goût pour une science toute positive et utilitaire. Au fond, il ne faut pas s’y fier. Avec ces natures sincères et vives, on risque toujours de se tromper en les prenant au mot. Jacquemont est un de ces hommes qui passent leur vie à démentir par une réelle élévation morale ce qu’il y a d’étroit et de corrupteur dans leurs systèmes, — qui valent mieux que leur philosophie, ou qui se font une philosophie à leur usage, plus large, plus humaine que celle qu’ils reçoivent toute faite. Sceptique, il l’était à coup sûr ; mais en même temps il croyait à l’amitié, au dévouement, à tout ce qui ennoblit la race humaine ; il se faisait une haute et sévère idée du devoir ; il ne voyait pas dans la vie un jeu futile, il pensait que tout homme était tenu de se rendre utile à ses semblables ; il se créait à lui-même une sorte de stoïcisme sans morgue par lequel il se plaçait au-dessus des contrariétés vulgaires, et c’est l’homme qui justement avec cette idée qu’il se faisait du devoir allait vivre des mois entiers au milieu des déserts de l’Inde, seul, campé sous sa petite tente de voyage, gaîment d’ailleurs et sans se croire un héros. C’est l’homme qui, séparé du monde, de son camp de Hinguelisse, à 340 milles de Calcutta, écrivait : « Ma solitude est loin de me peser ; je suis très assuré de passer sans tristesse mes six mois de retraite aux montagnes, sans voir un seul Européen. Des pensées pleines de douceur et de tendresse emplissent tous les instans de ma vie que l’étude n’occupe pas. Je ne sens plus les choses du passé, je me les rappelle seulement, et juge ainsi ce qui fut jadis en moi comme ce qui est en dehors… Quoi qu’il puisse m’arriver de contraire, vous me saurez pourvu d’une arme de résistance qui est en moi dans un principe bizarre de satisfaction intérieure, dans une simplicité de goûts qui, n’est pas de mon temps ni de mon éducation, dans une sorte d’orgueil sauvage qui me consolera aux mauvais jours, s’il en vient. Il y a mille degrés de malheur au-dessus de la possibilité desquels je me suis désormais placé… » Ce n’était pas évidemment dans un scepticisme vulgaire que Jacquemont puisait cette vigueur d’âme qui le soutenait au milieu des épreuves d’une campagne où il pouvait à chaque instant rencontrer une mort obscure et sans gloire.

Et quand il parle de servir l’humanité, quand il prononce ce mot de philosophie utilitaire, il faut s’entendre encore, il ne faut pas laisser à cette expression un sens étroit et bas. il y a des utilitaires pour qui toute la science consiste à bien nourrir, à bien vêtir les hommes, à leur procurer le plus de satisfactions matérielles possible, sans s’occuper de tout ce qui peut relever leur esprit et leur âme, sans songer que cette humanité ondoyante et diverse a une nature morale à côté d’une nature physique. Victor Jacquemont ne l’entend pas ainsi, il se fait une autre idée des instincts et des besoins multiples de la race humaine ; il élargit, le cadre de l’utilité pour ainsi dire, et y fait entrer toute sorte de choses dans lesquelles se résume en définitive la civilisation elle-même, l’art, la science, l’instruction, le perfectionnement moral et intellectuel, les plaisirs les plus exquis et les plus nobles de l’esprit. Je ne sais ce qu’avait pu lui écrire un étranger dont il s’était fait l’ami, un colonel espagnol réfugié dans l’Inde à la suite des révolutions de son pays et réduit à faire le commerce de l’indigo pour refaire sa fortune ou, plus simplement, pour vivre. Ce n’était pas un homme vulgaire ; Jacquemont s’entretenait avec lui de tout, de commerce, de philosophie ou de politique ; et il lui répondait un jour du fond de l’île de Salsette : « Walter Scott était mourant aux premiers jours de juillet ; Cuvier était mort. Voilà les hommes utiles ! J’y ajouterai Canova et Rossini. Que de millions d’hommes doivent à Scott un grand nombre d’heures d’un plaisir économique et innocent ! L’art de Canova parlait à un plus petit nombre, mais que de plaisirs et quels plaisirs nobles ses ouvrages ne donneront-ils pas toujours à tous ceux qui pourront les voir ! Que serait la géologie, si Cuvier n’avait pas existé pour créer l’anatomie comparée ? Quelle masse énorme de sensations agréables à versée Rossini dans les sociétés humaines ! Il est, ne vous en déplaise, mon cher Hezeta, beaucoup plus utile que vous, oui, utile. Ce que vous faites, mille autres le pourraient faire, et si vous ne le faisiez, ils le feraient. Quel substitut aurons-nous pour Cuvier et Scott ? Les hommes qui sont cause pour d’autres de sensations agréables sans l’être pour personne de sensations pénibles, voilà les hommes utiles par excellence. Ce n’est pas la doctrine des utilitarians anglais. Il n’y a d’utile pour eux que ce qui sert à la satisfaction des besoins physiques. L’homme qui engraisse les bœufs, celui qui fait le dîner, le manufacturier qui fabrique de bons chapeaux, de bons habits, de bonnes chaises percées, ce sont là les hommes utiles. Scott, Cuvier, Rossini, ne sont que des superfluités agréables, et c’est profaner le nom d’utile que de le leur donner. Le père de sir Robert Peel a filé plus de coton et fabriqué plus de pièces de calicot dans sa vie que qui que ce soit : ergo c’était l’homme le plus utile ; mais s’il n’avait pas existé, son voisin, M. Thompson ou M. Smith en aurait filé autant pour satisfaire aux demandes du marché, tandis qu’en supposant que Scott et Cuvier n’eussent pas existé, il ne s’ensuit pas que Wawerley eût été écrit par quelque autre auteur, ni qu’un autre eût inventé l’anatomie comparée… » Convenez du moins qu’il y a de la ressource avec cet utilitaire, ce positif se moquant des utilitarians, faisant de ces superfluités agréables qui s’appellent l’art, la science, le nécessaire de la vie, se souvenant dans l’île de Salsette que Canova et Rossini existent, et les comptant comme les premiers serviteurs, comme les serviteurs utiles, bienfaisans de l’humanité. L’esprit, le goût de Jacquemont, échappaient ainsi à la tyrannie des philosophies subalternes, des systèmes faits pour rabaisser la race humaine en l’asservissant aux besoins faméliques du corps, et par là il revenait à ce spiritualisme qu’il raillait quelquefois comme ayant la prétention de remplacer les idées de l’autre siècle.

Ce que je disais de la philosophie au temps de la restauration, je pourrais le dire de la politique. Là aussi il y eut au sein du libéralisme deux courans qui au premier moment se confondaient, et qui n’étaient pas moins distincts. Dans le camp de l’opposition des quinze ans, il y avait deux genres de libéralisme, l’un s’abritant en quelque sorte sous la gloire de l’empire, évoquant sans cesse les souvenirs de cette époque d’écrasante et pompeuse grandeur, s’armant du sentiment national offensé en 1815, aussi bien que de tous les sentimens d’égalité mis en défiance par des velléités de réaction plus bruyantes que réellement dangereuses ; — l’autre, remontant plus haut, se rattachant de préférence aux traditions du premier essor révolutionnaire, caressant plus ou moins une idée de république et sans enthousiasme pour l’empire, qu’il ne comptait pas précisément comme un allié nécessaire dans une campagne poursuivie au nom de la liberté. Victor Jacquemont, jeune encore, était de ce dernier groupe par ses idées aussi bien que par ses relations avec Lafayette. Il n’était pas plus insensible qu’un autre aux désastres nationaux de 1815, mais il résistait absolument à la fascination de la gloire militaire. La gloire, à ses yeux, ne se sépare pas de la moralité des actions qui la donnent, et dès que cette moralité manque, dès que tout se réduit à une question de courage matériel, de périls à braver, il n’y a plus, selon lui, une grande différence entre les victorieux ravageurs de peuples et les malfaiteurs en guerre avec les gendarmes. Il trouve « fort vulgaire la gloire telle que le vulgaire la comprend, la gloire brillante, éclatante, sans que ce soit nécessairement par la moralité ou même par l’esprit. » C’était un jeune philosophe très libre quelquefois, très irrévérencieux pour les grandeurs de ce monde.

Le fait est que, soit par tradition de famille, soit sous l’influence d’un sentiment exalté de la moralité en politique, Victor Jacquemont apparaît dans cette époque de la restauration comme un des jeunes libéraux peu nombreux qui refusaient de subir la dictature des souvenirs napoléoniens. La légende de Sainte-Hélène ne l’éblouissait pas, et il prenait pour l’expression de sa propre pensée ces mots de l’Américain Channing au sujet de l’empereur : « il avait agi toute sa vie en dehors de toute loi, il s’était mis lui-même au-dessus des lois, aucune d’elles n’avait à le protéger. » Victor Jacquemont traitait Napoléon fort durement, en homme qui avait vu de ses yeux d’enfant s’abattre sur son foyer cette domination impériale qu’on colorait de libéralisme. « Je hausse les épaules, écrit-il un jour, quand on veut s’apitoyer sur le sort de Bonaparte à Sainte-Hélène. Il avait huit domestiques, quatre courtisans, 12,000 guinées par an, dix chevaux dans son écurie, etc., etc. ! Quand j’avais huit ans, — il y en a vingt de cela, — des gens de la police, munis d’un ordre de Fouché, vinrent un dimanche envahir notre maison. Ils enlevèrent les livres, les papiers, fouillèrent partout pour trouver des traces de conspiration, puis emmenèrent mon père. Pendant onze mois, il resta renfermé dans une chambre étroite et obscure que je me rappellerai toute ma vie, y étant allé pendant les onze mois deux fois par semaine, c’est-à-dire autant que cela était permis. C’est là que j’appris à lire et à écrire… Au bout de onze mois, mon père sortit enfin, mais pour subir un exil qui dura autant que l’empire. Il est vrai qu’il n’avait pas eu, comme son persécuteur, la gloire de désoler le monde. Ce n’était qu’un obscur patriote, qu’un penseur innocent. Son crime secret était d’avoir gardé les opinions et les amitiés qui l’avaient fait exclure du tribunat avec Benjamin Constant, Say, Daunou, Laromiguière, Andrieux, etc., car il est sans doute inutile de vous dire que ces arrestations, ces emprisonnemens, ces exils et quelquefois ces meurtres n’étaient ordonnés que par la police. Mon père n’a jamais vu la figure d’un juge d’instruction ni d’un procureur impérial. Cependant les lois sur la liberté individuelle étaient alors les mêmes qu’aujourd’hui. Le code édictait contre les auteurs de détentions arbitraires les mêmes peines qu’aujourd’hui ! »

Cette haine du despotisme impérial est une partie de la politique de Jacquemont. Pour le reste, il ne dépasse pas évidemment dans ses idées, dans ses vœux, le programme de la société née de la révolution et attachée à tout ce qui vient de 1789. C’est un type réussi de libéralisme bourgeois formé dans la familiarité de M. de Lafayette, n’ayant aucun goût pour le bonapartisme, en ayant peu pour les doctrinaires, très froid pour la légitimité ou même la quasi-légitimité, — et sans reculer devant la république, en la considérant au contraire comme la forme à peu près inévitable de l’avenir, il se montre peu impatient. Il ne veut pas qu’on la traite de chimère, mais il écrit : « Je suis de ceux qui ne veulent pas de la république jusqu’à ce que tout le monde sache lire en France et soit un peu décrassé, besogne d’un demi-siècle au moins. » Voilà ce que pensait un jeune libéral de 1829, un des représentans de cette jeunesse d’autrefois qui a eu le mérite d’avoir du feu, de la passion, la foi en elle-même, et le bonheur plus grand encore de voir clair devait elle, de ne pas connaître la défaite sans combat, de ne pas se débattre indéfiniment dans l’obscurité des situations sans issue.

Victor Jacquemont avait à peine vingt-huit ans quand il partit pour l’Inde, ignoré du monde, mais singulièrement apprécié, suivi avec une affectueuse confiance par tous ceux qui le connaissaient, simple explorateur naturaliste en apparence, mais lié par ses idées, par ses instincts comme par son âge, à la fortune de la cause libérale française et de la génération à laquelle il appartenait, allant conquérir une renommée qui n’était pas au-dessus de ses facultés et portant avec lui partout le feu d’une nature brillante, d’un esprit plein de ressources. Il avait bien besoin d’avoir ces ressources dans l’esprit, puisqu’il ne les avait guère d’une autre façon. Il partait, ai-je dit, avec une mission du Jardin-du-Roi, beaucoup de lettres de recommandation et un médiocre traitement de 6,000 francs qui n’égalait pas celui du plus humble officier de la compagnie anglaise des Indes. Tout autre eût échoué ou se serait inévitablement découragé au milieu des difficultés d’une entreprise ainsi engagée. Victor Jacquemont réussit du premier coup par son esprit, par son naturel hardi et simple, par sa franchise indépendante et habile, portant sa pauvreté avec une bonne humeur fière au milieu des opulences asiatiques, sceptique et incrédule au milieu d’une société à l’extérieur rigide, aux mœurs empesées, gai au milieu de gens ennuyés, et la première conquête qu’il fit avant tant d’autres fut celle du gouverneur des Indes lui-même, lord William Bentink, et de lady William Bentink. Il était à peine arrivé qu’il devenait leur hôte à Calcutta et à leur campagne aux bords du Gange. « C’est un vieux militaire, écrivait-il de lord William, diplomate aussi pendant longtemps, qui a gardé une sainte horreur de la guerre et un mépris vraiment bourgeois pour les finesses obligées de la politique. Il ne ressemble pas mal à un quaker de Philadelphie, beaucoup plus assurément qu’au fils d’un duc anglais, grand mogol temporairement. Il y a dans ce caractère une bonté vraie, une droiture, une simplicité qui m’ont séduit. » Jacquemont avait un procédé bien simple, qui n’est pourtant pas à l’usage de tout le monde, pour gagner et pour garder les bonnes grâces de lord et lady Bentink : il écoutait le vieux soldat diplomate avec le respect qui lui était dû, en l’intéressant à son tour par sa conversation ; avec lady William, il causait librement, ingénieusement, en homme de bonne compagnie placé auprès d’une femme d’esprit qui connaissait la France, Paris, et trouvait du plaisir à en parler. « Pendant huit jours, dit Jacquemont, elle n’eut, d’autre compagnon de promenade que moi. Je passai plusieurs longues journées en tête-à-tête, causant du bon Dieu, elle pour et moi contre, — de Mozart, de Rossini, de peinture, de Mme de Staël, — de bonheur, de malheur, à ce sujet d’amour, de toutes choses enfin qui requièrent sinon de l’intimité, du moins bien de la confiance et de l’estime réciproque, surtout de la part d’une femme anglaise, religieuse et sévère, avec un homme jeune garçon et Français. Nous ne parlâmes jamais de choses insignifiantes… » C’est sous la protection de cette bienveillance si rapidement conquise et conservée jusqu’au bout que, pendant trois ans, Victor Jacquemont battait toutes les routes de l’Inde, poussant jusqu’à la Tartarie chinoise, jusque chez les tributaires ou les alliés de la puissance anglaise, laissant des amis un peu partout, passant des mois sans voir un visage européen, herborisant en chemin ou lisant sur son maigre bidet persan, et le soir, sous sa tente, écrivant sur toutes les variétés de papiers indiens ces lettres charmantes où il revit dans la vérité expressive de sa physionomie, au milieu des portraits et des scènes de mœurs dont il parsème ses pages.

Les portraits sont fins et piquans ; les scènes pittoresques sont vivement enlevées ; le voyageur donne à tout l’originalité de son esprit et de son humeur, et il y met tant d’aisance qu’en vérité on finit presque par oublier avec lui que ce n’est pas tout à fait une partie de plaisir. Ce ne sont pas les épisodes qui manquent dans cette odyssée aussi merveilleuse que dangereuse à travers des contrées où la puissance anglaise a fait bien des progrès depuis quarante ans, où bien des souverainetés locales ont disparu, et si je voulais montrer Victor Jacquemont dans la variété de ses aventures et de ses impressions ; je n’aurais qu’à choisir. Un des plus curieux de ces épisodes assurément est son voyage à Lahore et à Cachemire, l’histoire de ses relations avec ce potentat asiatique, cet aventurier couronné qui s’appelait Rundjet-Sing. Arrivé à la frontière de l’Inde anglaise, Jacquemont avait bonne envie d’aller plus loin, de visiter le Pundjâb, qu’il avait devant lui et dont Rundjet-Sing s’était fait roi, de pousser jusqu’aux mystérieuses régions de Cachemire ; mais il avait à surmonter tout à la fois les répugnances des autorités anglaises, qui n’aimaient guère ces sortes de voyages faits par des étrangers, et les répugnances de Rundjet-Sing lui-même, prince fort peu au courant des missions scientifiques, fort disposé à se défier de tout ce qui venait de chez ses terribles voisins les Anglais. Ce n’est pas sans diplomatie qu’il réussit. Il fut aidé surtout par le général Allard, cet officier français qui était passé dans l’Inde après l’empire, qui s’était mis au service du roi de Lahore et lui avait fait une armée à l’européenne. Les premiers soupçons dissipés, Rundjet-Sing fut enchanté ; il reçut Jacquemont comme un prince, sans trop savoir ce qu’il était, croyant voir en lui un homme doué de la science universelle. C’était, à vrai dire, dans le monde indien de ce temps-là, un personnage singulier que ce roi, cynique tout naturellement, fort dépravé, complètement ignorant, curieux, spirituel, coquin sans pudeur au demeurant. « J’ai passé plusieurs fois, dit Jacquemont, une couple d’heures à causer avec Rundjet de omni re scibili et quibusdam aliis. Il est à peu près le premier Indien curieux que j’aie vu, il paie de curiosité pour l’apathie de toute sa nation. Il m’a fait cent mille questions sur l’Inde, les Anglais, l’Europe, Bonaparte, ce monde-ci en général et l’autre, l’enfer et le paradis, l’âme, Dieu, le diable, et mille autres choses encore… Ce roi asiatique modèle n’est pas un petit saint, il s’en faut. Il n’a ni foi ni loi lorsque son intérêt ne lui commande pas d’être fidèle et juste ; mais il n’est pas cruel. A de très grands criminels, il fait couper le nez et les oreilles, mais jamais ne prend la vie. Il a pour les chevaux une passion qui va jusqu’à la folie. Il a fait les guerres les plus meurtrières et les plus dispendieuses pour saisir dans un état voisin un cheval qu’on refusait de lui donner ou de lui vendre. Il est d’une bravoure extrême, qualité assez rare parmi les princes d’Orient, et quoiqu’il ait toujours réussi dans ses entreprises militaires, c’est par des traités et des négociations perfides que de simple gentilhomme de campagne il est devenu le roi absolu de tout le Pundjâb, de Cachemire, etc. » Les relations de ce « successeur de Porus » et du voyageur sont du meilleur comique. Rundjet dit à bout portant à Jacquemont qu’il est le « Platon du siècle ; » Jacquemont lui répond sans sourciller qu’il est le « Bonaparte de l’Orient, » moyennant quoi ils sont les meilleurs amis du monde. Le fait est que Rundjet-Sing comble Jacquemont de présens, qu’il pourvoit à « toutes ses dépenses, qu’il lui envoie chaque jour des raisins de Maboul, des grenades délicieuses et des sacs de roupies, qu’il le laisse aller passer quelques mois à Cachemire, où il le loge dans un joli pavillon au milieu d’un jardin, et pour dernier trait de royale munificence il lui offre, quoi donc ? c’est Jacquemont qui le dit : « savez-vous ce que j’ai refusé hier ? D’être vice-roi de Cachemire. Rundjet-Sing me l’offrit et me pressa beaucoup d’accepter. Cela rapportait au seigneur pundjabi qui y était dernièrement cinq cents roupies par jour de traitement et environ quatorze laks de susdites roupies par an de profit, comme on dit de ce côté du Sutledje. J’ai pouffé de rire, au mépris de l’étiquette, dont un aflatoune (Platon) n’est guère esclave, et j’ai dit au roi que c’était besogne fort ; au-dessous de moi, les aflatounes ne s’entendant qu’aux choses du ciel et de l’esprit. Rundjet me fit presque des excuses pour l’inconvenance de sa proposition… » Et voilà comment le petit envoyé du Jardin-du-Roi, devenu l’hôte de lord Bentink et de Rundjet-Sing, pouvait attendre patiemment les subsides qu’on ne lui prodiguait pas de Paris.

Ici c’est la vie indienne du voyageur, je veux dire que tout est asiatique dans cet épisode où il se joue. Voici où la France ressaisit Jacquemont : c’est en plein empire indien qu’il reçoit la nouvelle de la révolution de 1830 ! Il y a dans la vie des voyageurs d’étranges combinaisons. Au moment où cette révolution s’accomplissait à Paris, Jacquemont était quelque part du côté de l’Himalaya, non sans souci de la situation de la France, mais ne songeant guère que tout était décidé à l’heure où il en était encore à herboriser tranquillement. Il y avait près de six mois que la révolution était faite lorsque la nouvelle allait éclater à Delhi, où se trouvait Jacquemont. Est-ce une illusion qu’il se faisait ? est-ce la vérité vraie qu’il voyait ? Ce qui est certain, c’est que dans l’enthousiasme du premier moment Jacquemont se hâte d’écrire : « Amis, inconnus, tous venaient à moi et me félicitaient d’être Français. Mon hôte, — un colonel de cavalerie qui seul de son régiment échappa à Waterloo, non sans une balle au travers du corps, — pleurait de joie en m’embrassant. L’enthousiasme avait mis en déroute l’étiquette rigide des mœurs anglaises. Je pourrais jeter au feu mes passeports, mes lettres d’introduction, changer de nom, ne conserver que ma nationalité française et me mettre en route pour le cap Comorin : il n’y a pas un Européen dans l’Inde qui ne me reçût à bras ouverts. »

Puissance singulière de ce mot écrit sur un journal à l’extrémité du monde : une révolution en France ! voilà la fibre libérale qui s’émeut sous la gravité anglaise elle-même, et cette révolution va être célébrée comme un événement domestique, comme une date heureuse pour la liberté universelle dans une ville indienne, à Delhi, en présence d’une ombre d’empereur à barbe blanche, d’un fantôme de grand mogol laissé debout par la puissance anglaise et qui ne sait pas même s’il y a un roi en France, ni ce que c’est que la France. Victor Jacquemont était le héros de ces fêtes de Delhi où on portait des toasts : France and England for the world ! Il était tout entier d’âme et d’esprit avec cette révolution par laquelle sa génération semblait revêtir la robe virile et consacrer son avènement définitif. Au premier instant cependant, sa joie ne fut pas sans mélange ; il éprouvait un sentiment bizarre, quelque chose comme un refoulement d’héroïsme bourgeois non satisfait. « Les ordonnances du 25 juillet, écrivait-il, attaquaient les droits de toute la nation ; mais leur attaque était plus directe contre les classes plus riches et plus instruites, qui avaient le privilège exclusif du droit électoral, et que les habitudes de l’aisance et de l’éducation faisaient jouir plus particulièrement des bienfaits de la liberté de la presse. C’était donc aux classes les plus riches et les plus éclairées à marcher les premières au combat. Il me semble que, dans les trois journées, elles se sont tenues derrière le peuple. C’est le peuple qui a fait la révolution, le peuple plutôt que nous. Cependant c’était à nous à la faire plutôt qu’au peuple ; c’était à nous plutôt qu’au peuple que la guerre était déclarée. »

Visiblement Jacquemont attendait beaucoup de cette victoire populaire qui émancipait la France. Bientôt, à mesure que la suite des choses se déroulait et que de loin il voyait la révolution se régler, se discipliner, il n’était plus aussi satisfait intérieurement, et il en venait à craindre pour l’idéal qu’il s’était créé. « Je rêvais après cette grande victoire, disait-il, une ère nouvelle de probité politique, un ordre nouveau de relations entre les peuples, une éloquence nouvelle pour la tribune et pour la presse… Je faisais une utopie !… » A la place de tout cela, il voyait des choses qui l’inquiétaient, des luttes intimes et stériles, des disputes mesquines, des efforts pour diminuer la portée du victorieux mouvement des trois jours, des émeutes dans la rue. Au fond il était très combattu, plein de perplexités, car il avait autant de bon sens que de hardiesse d’esprit et d’énergie de cœur. Chaque courrier d’Europe le mettait dans un état nerveux. Tantôt il regrettait pour la France le rôle d’initiation libérale qu’on lui faisait perdre et se laissait pousser vers la possibilité d’une république prématurée par dégoût de ce qu’il appelait le mezzo termine ; tantôt la raison l’emportait, et il sentait que ses amis du mouvement allaient trop loin, qu’ils créaient sans profit des difficultés à un gouvernement qui, même quand il le voudrait, ne pouvait devenir despotique. Quelquefois, quand il contemplait de loin cette agitation de Paris, il se demandait ce qu’il pourrait y faire, quel serait son rôle. « Les nouvelles sont fort tristes, écrivait-il, elles sont même décourageantes. Il y a une anarchie complète d’opinions ; il y a haine, envie du pouvoir qui existe, et aussitôt qu’il fait place à un autre, le nouveau est odieux à son tour. Je doute de la stabilité des choses ; la plupart de mes amis sont du parti des enragés. Ils regrettent sans cesse que je ne ; sois pas là ; je ne sais ce qu’ils voudraient faire de moi, s’ils pouvaient faire quelque chose, mais le pouvoir n’est pas à eux ; sans douté ils l’espèrent prochainement ; mais je doute qu’ils le saisissent. Si je les y trouve à mon retour, peut-être leur demanderai-je de m’envoyer à Washington, s’il y a moyen de placer ailleurs notre ministre en Amérique. J’aimerais, à rester quatre ou cinq ans aux États-Unis pour parfaitement connaître le mécanisme de cette société singulière et de ses mœurs nationales, et en faire un tableau fidèle pour les gouvernemens et les gouvernés de l’Europe. Cet ouvrage serait très utile. » Chose curieuse, il y a eu vers le même temps ou à peu d’intervalle deux esprits bien différens, inconnus l’un à l’autre et attirés par les mêmes sujets d’études. Lorsque Jacquemont parlait ainsi, Tocqueville méditait déjà son œuvre sur l’Amérique, et un peu, plus tard il songeait aussi à un travail sur l’Inde ; il avait rassemblé des matériaux, il a laissé des ébauches. Je ne compare pas les deux esprits. L’un a promis, tout au plus ce que l’autre a tenu, au moins pour l’Amérique. Jacquemont en est resté au rêve qu’il caressait dans sa vie indienne.

Les lettres de Jacquemont sont l’histoire fidèle de ces préoccupations, de ces perplexités, de ces impressions qui faisaient de lui un acteur lointain du drame d’une révolution ; mieux encore elles sont l’histoire fidèle de l’homme, de ce naturaliste singulier qui se demandait comment, vivant d’herbes et de pierres, il se trouvait si fort engagé dans la politique. Après cela, ne croyez pas qu’il vive seulement d’herbes et de pierres, ni même de politique. C’est le propre de sa nature d’être d’une élasticité merveilleuse, de se plier à tout, de tout sentir, de tout comprendre et de tout dire. Un jour il écrit une lettre d’une mâle vigueur ou bien il trace une scène du plus savoureux comique ; un autre jour il se laisse aller à quelque caprice de cœur ou d’imagination, et s’il n’est Yorick, s’il a bien soin de se défendre de toute ressemblance avec ce héros sentimental, il a des histoires à la Yorick. Je n’en voudrais d’autre preuve que cette lettre charmante, écrite de Calcutta et où il explique ce qu’il appelle sa théorie du galop à cheval.


« Par un brouillard pareil à celui d’hier matin, mais d’où ne devait pas sortir un soleil aussi chaud, car c’était en France au mois de novembre, je me souviens d’avoir galopé comme les fashionables de Calcutta avec un vif sentiment de bonheur. D’abord il faisait froid, et par la rapidité du mouvement je repoussais cet ennemi, le froid ; puis j’étais seul dans des lieux solitaires et sauvages. Il y avait encore quelques fleurs tardives, dans les prairies, mais pâles et sans parfum. Les feuilles jaunes des peupliers couvraient déjà la terre, et les bois offraient les riches teintes de l’automne. Je cherchais à résoudre le problème suivant : Mme ***, m’aime-t-elle ou ne m’aime-t-elle pas ?

« Quand je penchais pour l’affirmative, je laissais mon cheval aller au pas, je ne m’occupais plus de lui ; quand au contraire la négative l’emportait, pour fuir une idée si horrible, je galopais dans les sentiers étroits et pleins de boue. Tant galopai-je ainsi qu’à la fin, je me perdis au milieu des bois et des bruyères. J’en tendis alors le bruit de deux chevaux qui s’approchaient au galop, et dans, le sentier que j’avais perdu je vis passer comme deux ombres, une grande figure blanche de femme suivie d’un valet paysan avec son large chapeau : c’était Mme ***. Elle montait un poney, moi j’étais sur un noble cheval qui avait laissé son maître à Waterloo. Je fus bientôt près d’elle. Alors je me demandai pourquoi je l’abordais, et je regrettai, amèrement ma démarche. Il était trop tard cependant pour reculer.

« Je parlai, surpris de la trouver seule par un jour si froid, allant si vite, elle qui aimait à aller doucement. Elle me dit qu’elle avait, comme moi, perdu son chemin dans le brouillard ; mais je vis qu’elle avait pleuré. Je descendis de cheval pour sangler le sien, car sa selle n’était pas solidement assujettie ; elle me tendit la main pour me remercier. Je remontai, et nous revînmes ensemble aussi lentement que possible. Quand nous rentrâmes au château, nous trouvâmes le feu presque éteint au salon. Il y faisait un froid de loup, et nous avions grand besoin tous les deux de nous réchauffer. Dans ma chambre, il fumait ; je restai avec elle dans la sienne tout le jour, jusqu’au dîner.

« Nous nous sommes promenés depuis bien des fois ensemble, mais depuis ce jour-là nous n’avons jamais galopé. Voilà ; mon ami, la théorie du galop ! »


Et voilà, dirai-je à mon tour, comme un naturaliste sait s’amuser aux histoires de sentiment quand il a la libre humaine et l’imagination vive sous son extérieur de savant et de sceptique.

Quand il était parti pour l’Inde, et même après trois ans d’excursions, Jacquemont croyait bien revenir en France, où tout le rappelait. Il se fiait à sa bonne constitution, à sa sobriété et un peu aussi à ce bonheur qui l’avait constamment suivi depuis son débarquement. Il se trompait. Au moment où il voyait déjà l’heure de regagner la France, il était arrêté subitement à Tanna. Il s’était trop exposé à des soleils torrides. En allant chercher des superpositions de terrains, comme il le disait, il avait puisé la fièvre dans les marais pestilentiels de l’île de Salsette, et, qui pis est, à cette vie de fatigue que sa jeunesse trouvait légère, il avait contracté une maladie au foie. Il put à peine se faire transporter à Bombay, et il ne se fit pas longtemps illusion. Même en ce moment du reste, surtout en ce moment, il était entouré des soins les plus dévoués, les plus affectueux, car si Jacquemont était apprécié de ses compatriotes de Paris, qui le connaissaient depuis longtemps, il s’était fait aimer aussi de tous les Anglais de l’Inde avec lesquels il s’était trouvé en relation. Il était connu de tous. La protection de lord Bentink avait commencé sa bonne renommée dans l’Inde ; il l’avait achevée lui-même par la droiture et la sûreté de son caractère, par la séduction de son esprit. Jacquemont connaissait son mal, il en sondait la gravité, il le suivait avec une sagacité inexorable, préparé à tout, opposant à la mort un stoïcisme tranquille mêlé parfois d’un viril attendrissement au souvenir de ceux qu’il aimait. Il avait à peine quelques heures à vivre lorsqu’il écrivait de Bombay à son frère : « Il y a trente-deux jours que je suis arrivé ici fort souffrant et trente et un que je suis au lit ; j’ai pris dans les forêts empestées de l’île de Salsette, exposé à l’ardeur du soleil dans la saison la plus malsaine, le germe de cette maladie, dont au reste j’avais reçu des atteintes sur lesquelles je m’étais fait illusion… Ma fin, si c’est elle qui s’approche, est douce et tranquille. Si tu étais là, assis sur le bord de mon lit, avec notre père et Frédéric, j’aurais l’âme brisée et ne verrais pas venir la mort avec cette résignation et cette sérénité. Console-toi, console notre père, consolez-vous mutuellement, mes amis. Je suis épuisé par cet effort d’écrire. Il faut vous dire adieu. Adieu ! Oh ! que vous êtes aimés de votre pauvre Victor ! Adieu pour la dernière fois ! »

Ces morts prématurées ont toujours une gravité triste ; elles ne sont point cependant sans de secrètes et amères compensations. Elles épargnent du moins à ceux qu’elles poussent à l’improviste dans l’inconnu la cruelle épreuve des espérances brisées, des plus nobles rêves déçus. Elles laissent sur ces existences enlevées dans leur fleur le charme suprême et émouvant des belles choses inachevées. Vivant, que serait devenu Victor Jacquemont ? Il eût certainement dans tous les cas joué un rôle, et il aurait eu la destinée de tout le monde. Il aurait vu passer encore les révolutions et les gouvernemens, et il serait arrivé au bout de sa carrière avec ce sentiment un peu amer que rien n’est jamais définitif, qu’il faut sans cesse recommencer. Dans son petit tombeau de l’Inde où il a été scellé à trente-un ans, il reste avec cette fleur de jeunesse qui poétise sa mémoire, avec ce reflet de courage, de bonne humeur et d’esprit qui fait de lui un des représentans d’une génération brillante éprouvée par les déceptions après avoir été formée aux grandes espérances.


CHARLES DE MAZADE.