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La Justice/Veille VIII

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La JusticeAlphonse LemerrePoésies 1878-1879 (p. 193-204).





HUITIÈME VEILLE


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LA CONSCIENCE




ARGUMENT



Le poète rappelle et résume les phases de la crise qu’il a traversée. Refoulé de tous côtés en lui-même par le monde extérieur que sa raison a vainement interrogé sur la justice, il en revient au témoignage irrécusable et sûr de sa conscience.



HUITIÈME VEILLE



LA CONSCIENCE


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Sur les astres fermons, cette nuit, ma fenêtre :
Si contempler est doux, il est beau de connaître ;
Fermons même les yeux, et, le front dans la main,
Entrons dans l’ombre intime à fond jusqu’à demain.



I



Où sont les abandons, les gaîtés de naguères,
Quand, fort de la coutume et de la foi vulgaires,
Je savais me laisser par le jour éblouir
Et des biens de la vie aveuglément jouir ?
Je me sens aujourd’hui la pensée en détresse,
Et je ne prends plus part à la commune ivresse.
J’y demeure étranger, comme un faux libertin
Qu’un désespoir d’amour égare en un festin :
Dans les rires, les cris, les senteurs, les fumées,
Et les pourpres éclairs des lèvres allumées,
Dans l’ondoiement des seins que l’étreinte a flétris,
Et le scintillement fiévreux des yeux meurtris,
De la fête odieuse il n’a que la livrée ;
Résistant au roulis de sa tête enivrée,
Sa volonté tient bon, debout au gouvernail ;
Seul il compte les pas de l’heure sur l’émail,
Et voit l’aube rougir la vitre qui larmoie :
Un incurable amour corrompt en lui la joie.
Ainsi, des voluptés sublime empoisonneur,
L’amour de la justice a troublé mon bonheur.

Pour moi, le sang versé, comme une huile épandue,
A, depuis que j’y songe, envahi l’étendue !
La tache grandissant couvre l’azur entier,
Et nul souffle d’avril ne saurait l’essuyer.
Des maux plus grands que moi, que j’ai peine à décrire,
M’obsèdent ; peine étrange et dont on peut sourire !
Mais de tout refléter j’ai le triste pouvoir :
Tout l’abîme descend dans le moindre miroir,
Et tout le bruit des mers tient dans un coquillage.
Est-ce ma faute, hélas ! si ma pitié voyage,
Si je peux réfléchir dans un seul de mes pleurs
Un théâtre infini d’innombrables malheurs,
Si toutes les douleurs de la terre et des mondes
Font tressaillir mon âme en ses cordes profondes ?


Combien plus sagement, avec moins de grandeur,
Exempt de sympathie, affranchi de pudeur,
L’animal se résigne aux fléaux sans refuge !
Des lois d’où sort le mal il ne se fait pas juge :
Instrument et matière à la fois du Destin,
Il tue et meurt, convive et pâture au festin,
Sans chercher qui l’héberge et qui le sacrifie.
Il est heureux ! Son sort, par moments je l’envie ;
Je voudrais imiter ce qui se passe en lui,
Pour connaître, à mon tour, le loisir sans ennui,
Le meurtre sans remords, la volupté sans honte,
Et l’assouvissement sans règlement de compte.
Les loups ne savent point qu’ils passent pour méchants,
Et les moutons, sans peur, broutent l’herbe des champs,

Et dans l’ombre ou l’éclair de leur fixe prunelle
Je vois rêver en paix la Nature éternelle :
Par leurs yeux elle tente un regard ignorant
Sur son œuvre, pour elle encore indifférent,
Et semble s’étonner devant ses propres gestes ;
C’est par leurs yeux, hantés d’images indigestes,
Qu’elle entrevoit d’abord, confuses visions,
Le luxe éblouissant de ses éclosions !
Elle en dégage à peine une aube de pensée,
L’ère de l’âme en elle est déjà commencée !
D’âge en âge elle essaye à des songes nouveaux
Sa conscience éparse en mille étroits cerveaux,
Sans discerner encore, à leur humble étincelle,
De ses lois en travail l’orgie universelle.



II



Elle n’en sentira ni pitié ni terreur,
Avant qu’un jour plus net en dénonce l’horreur !
C’est dans l’humanité qu’à sa fatale date
La révélation de cette horreur éclate,
Et qu’enfin la Nature émet le premier vœu
Qui, dépassant son œuvre, en soit le désaveu !

Que n’ai-je dormi, l’âme et la paupière closes,
Sans les ouvrir avant l’achèvement des choses !
La soif de l’Idéal n’aurait dû nulle part
En devancer le règne inauguré si tard !
Le sentiment des maux, qu’en frémissant je scrute,
Devait m’être épargné, comme il l’est à la brute,
Jusqu’à ce qu’enfantant un astre réussi
La Nature à ma race eût crié : « C’est ici ! »
Mais non ! l’humanité porte la peine auguste
D’une grandeur précoce à quoi rien ne s’ajuste
Elle a l’air d’une espèce éclose à contretemps :
Tout est prématuré dans ses vœux transcendants,
Tout dans ses appétits la rappelle en arrière,
Tout ce que son génie ouvre en haut de carrière,
En bas la pesanteur à ses pieds l’interdit.
De son globe natal, qu’elle étreint et maudit,
Comme d’un vieil amant dégoûtée et jalouse,
Avec trop d’âme en soi pour s’en faire l’épouse,
Et trop d’argile aussi pour s’en pouvoir passer,
En rêvant de le fuir elle aime à l’embrasser !


Je le sens, moi son fils, malade et vieux comme elle !
Car je bois, en suçant son antique mamelle,
Non le lait primitif, non ce sauvage lait
Où nul sang par l’épreuve usé ne se mêlait,
Et qu’à ses nourrissons offrait dans sa tanière,
À peine femme encor, la dryade dernière,

Mais bien le lait qui court d’elle à ses descendants,
Plein de ferments couvés depuis des milliers d’ans,
Dépôt de vérités et de vertus amères,
De vices monstrueux et d’absurdes chimères,
Que reçoit des aïeux tout homme à son insu
Pour le léguer plus lourd qu’il ne l’avait reçu.
Quand je songe à ma part dans ce vaste héritage
De pensers et de mœurs amassés d’âge en âge,
Je ne sais où me prendre, et cherche avec effroi
Dans mon être, âme et corps, ce que j’appelle moi,
S’il est rien dans cet être entier qui m’appartienne,
Si la justice, en moi, plus que le reste est mienne.
Tant de fous violents, d’adroits ambitieux,
Usurpant dans mon cœur son rôle au nom des Dieux,
Par la voix de l’oracle ou la voix du prophète,
M’ont, sous son nom, dicté la loi qu’ils avaient faite !
Tant de sages, de rois, de prêtres sont venus
De tous les lieux nommés, de tous les temps connus,
Emmaillotter mon cœur de langes invisibles,
Incliner sur mon front leurs codes et leurs bibles,
Et me rompre à leur gré les reins et les genoux,
Chuchotant ou criant : « La justice, c’est nous ! »
Et qu’y pouvais-je, à l’âge où la raison s’ignore,
Où les sens étonnés s’interrogent encore ?
Devant moi se dressaient leurs puissants héritiers :
« Sers et crois, m’ont-ils dit, de force ou volontiers ! »
J’obéis et je crus, sans dépouiller leurs titres,
Fasciné, comme si les crosses ou les mitres,
Les sceptres vacillants et les bandeaux étroits
De nos dominateurs, maîtres de nous sans droits,

La suite et l’appareil des Dieux et des monarques,
Ô Justice, portaient tes véritables marques !


Ton seul vrai témoignage est l’indignation !


Un jour il m’a percé, ce pieux aiguillon.
Si longtemps qu’on le rouille, ou le fausse, ou l’émousse,
Il n’attend, pour entrer, qu’une vive secousse,
Et, par la sympathie ébranlé tôt ou tard,
Pénètre et vibre au cœur comme le fer d’un dard.
Le sanglant défilé de tes martyrs proclame
Qu’il n’est de tribunal sûr et sacré qu’en l’âme,
Qu’il ne se rend que là des arrêts sans appel,
Qu’enfin la conscience est ton unique autel !
Si noir, si bas que soit ton gîte au fond de l’âme,
Le plus inculte y sent ta louange ou ton blâme,
Et le plus endurci craint toujours ton réveil,
Car il sent là toujours tressaillir ton sommeil.



III



Ainsi je reconnais ton infaillible signe
Dans l’oracle secret qui m’approuve ou s’indigne.
Te croire sur parole, en épurant ta voix,
Ce fut longtemps ma règle, humble et sûre à la fois

Comme le lent conseil d’une âpre expérience.
Mais plus tard j’ai voulu formuler ma croyance,
Et, pour rendre ton verbe intime plus distinct,
Faire parler pour toi la raison sans l’instinct ;
J’ai voulu te prouver après t’avoir sentie.


Que d’ombre emplit alors ma tête appesantie !
Que j’ébauchai pour toi d’impuissantes babels !
Comme, pour se bâtir, plus haut que leurs autels,
Un port plus sûr, jadis, dans la nuit des carrières,
Les hommes follement ont remué les pierres,
Ainsi j’ai remué dans leur chantier profond
Les lourds matériaux dont les preuves se font.
Je rêvais de fonder sur une ferme assise
Une juste cité d’une forme précise,
Et je voulais donner à ce fier monument,
Pour matière et maçon, la raison seulement.
Mais elle n’offre point une base assez ample
Pour t’y dresser un fort aussi haut que le temple
Que je t’avais naguère, avec moins de rigueur,
Et pourtant plus solide, élevé dans mon cœur.
J’avais beau le bâtir comme un froid géomètre,
Aux lois de l’équilibre avec soin le soumettre,
M’enquérir des granits, des ciments les meilleurs,
Et des secrets qui font les bons appareilleurs,
Plus j’en réglais l’aplomb par l’équerre et la corde,
Plus j’exaltais l’orgueil sans fonder la concorde !
Et, comme des babels pleines de vains discours,
J’ai dû l’une après l’autre abandonner mes tours.

Et les prêtres m’ont dit : « La Raison nous insulte.
Eh bien, vois son ouvrage et le fruit de son culte !
Hommes, le droit, c’est Dieu qui permet ou défend ! »
J’entendais me railler leur défi triomphant ;
J’eus honte et voulus voir, si, tenant tout sous elle,
Ta loi, vraiment divine, éclate universelle.
Ah ! que cet examen me valut de tourments !
Que sur toi j’ai conçu de doutes alarmants !
Car de tous mes regards l’enquête vagabonde
Fit ma déception grande comme le monde.
Pour en consulter l’ordre et m’y conformer mieux,
Hélas ! Autour de moi j’ai promené les yeux,
Dans l’espoir de ravir au commerce des brutes
Le secret naturel des foules sans disputes,
Et j’ai presque envié leur silence aux troupeaux !
Mais j’ai vu, plein d’horreur, la guerre sans repos,
Sans courage et sans bruit, des espèces entre elles,
Plus atroce cent fois que nos promptes querelles,
Guerre où, par avarice, ouvrier de la Mort,
Le sol contre le faible est l’allié du fort !
J’ai détourné la tête et contemplé les astres :
Un jour de calme y coûte un âge de désastres !
Je le sais, car le prisme, interrogeant leurs feux,
À ces faux paradis arrache des aveux…
J’ai vu chaque élément de leur essence vraie
Étaler sur l’écran sa redoutable raie ;
Je sais que leur matière est terrestre, et qu’ainsi
L’on y pourra souffrir tout ce qu’on souffre ici !

Leur soyeuse lueur, qui baise la prunelle,
Est d’un possible enfer la menace éternelle.
En vain je les veux fuir, l’espace plus obscur
Me suit plus effrayant, comme un cachot sans mur
Et j’y vois en silence errer les nébuleuses
Comme des vols épars de graines douloureuses !
Je suis donc durement de partout refoulé,
Quand, de la terre au ciel sans cesse reculé,
Aussi loin que mon cri voyage et retentisse,
Je demande ton siège à l’abîme, ô Justice !


Ah ! puisque l’univers s’est fait sans la vertu,
Quand donc nous es-tu née et d’où donc nous viens-tu ?
Pourquoi, de toutes parts autour de l’homme absente,
Faut-il que seul il t’aime et que seul il te sente ?
J’ai reconnu ta place et ta borne aujourd’hui ;
Demain, je sonderai ton origine en lui.




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