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La Justice/Veille XI

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La JusticeAlphonse LemerrePoésies 1878-1879 (p. 227-251).





ONZIÈME VEILLE


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LA CITÉ




ARGUMENT



La cité est le plus haut produit de la planète. Dans l’espèce humaine, comme dans toute autre, la vie en société est non pas contractuelle, mais instinctive. Il n’y a pas de justice hors de la sympathie, et c’est la conscience et la science qui développent la sympathie. Le progrès de la justice est lié à celui des connaissances et s’opère à travers toutes les vicissitudes politiques.



ONZIÈME VEILLE



LA CITÉ


________




le poète.

 


Je respire ! Il est clos, le combat singulier,
Si long, si rude en moi, du cœur et de la tête !
Il cesse comme on voit, après une tempête,
La falaise et le flot se réconcilier.


Je sens à ma raison mes vœux se rallier
Pour me rendre ma flamme et mon nom de poète ;
Les voix qui l’étouffaient lui font maintenant fête,
Et se changent pour elle en écho familier.

Ces voix, je souffrais tant de les repousser toutes !
Les plus douces surtout, qui parlaient à mes doutes
Comme un chant de nourrice humble, antique et puissant !

En elles vibre au cœur la vérité vivante,
Qui communique un souffle à celle qu’on invente,
Et prête à la parole un invincible accent.




________



chœur des voix.



Sources vives, ruisseaux, fontaines,
Dont, par les midis accablants,
Les pèlerins aux pieds sanglants
Aspirent les fraîcheurs lointaines !

Torrents sonores, gais à voir,
Dont la poudre humide, au passage,
Est bonne et saine à recevoir
En fouets de perles au visage !

Puits cachés sous de verts arceaux,
Que l’oreille, à travers le lierre,
Connaît au choc profond des seaux,
Aux clapotements sur la pierre !

Vous semblez moins délicieux
À qui boit votre onde et s’y lave,
Que la Vérité n’est aux yeux
De lumière altérés suave !




le poète.



Ô Terre, nul mortel, même entre les meilleurs,
Bien que de tous ses dons la vertu le décore,
Si fort, si grand soit-il, n’est ton chef-d’œuvre encore :
Tous ses frères, unis, lui sont supérieurs !

Libre concert de bras et d’esprits travailleurs,
La Cité, mieux qu’un homme, en florissant t’honore ;
Une fibre isolée est vainement sonore,
Thèbes sort de tes flancs à l’accord de plusieurs.

Ô Terre ! la Cité, c’est la puissance humaine,
Élite, somme et nœud de tes forces, qui mène
Ton tournoîment aveugle à son suprême but !

C’est en elle qu’enfin s’ennoblit ta corvée,
Et qu’au progrès du monde acquittant ton tribut,
Tu vois ta mission sidérale achevée !




le chœur.



Les hommes sentent la valeur
De l’astre dont ils ont l’empire,
Et sa fin, conforme à la leur,
Par le culte qu’il leur inspire ;

Le paysan, âpre au labour,
Aime en avare la campagne ;
Le chevrier, de sa montagne
Garde l’inaltérable amour ;

Dans sa grossière houppelande
Le pâtre, sur son grand bâton
Penché, les mains sous le menton,
Est l’amant rêveur de la lande ;

Le bûcheron chérit les bois,
Le matelot l’onde marine ;
De tous leurs amours à la fois
Le poète emplit sa poitrine !




le poète.



La bête hésite à boire un sang pareil au sien,
Et ne cherche en son rut qu’un amant de sa race ;
D’un solidaire instinct c’est la première trace,
Et des êtres vivants le nœud le plus ancien.

Les carnassiers entre eux n’ont pas d’autre lien,
Endurcis par le meurtre, isolés par la chasse ;
Mais l’herbage a formé le troupeau moins rapace,
La fourmi fait déjà penser au citoyen.

La ruche, et de son miel la commune industrie,
Ont préparé la terre à devenir patrie ;
Mais l’homme est obligé de s’inventer des lois :

Artisan douloureux de sa propre excellence,
Pour fonder la Justice il éprouve les poids,
Et semble en tâtonnant affoler la balance.




le chœur.



Durant la tourmente, les eaux
Vont, en montagnes révoltées,
Par-dessus digues et jetées,
Toucher la cime des vaisseaux ;

Mais la mer retombe à sa place.
Les vents ont beau l’écheveler,
Tous les atomes de sa masse
Ne tendent qu’à la niveler ;

La vague, plus longue et moins haute,
Aux agrès déjà n’atteint plus,
Déjà de la rade à la côte
Les mouchoirs se font des saluts !

Et tout à l’heure les navires,
Par la lame à peine léchés,
Comme des patineurs penchés,
Y glisseront sous les zéphires…




le poète.



Dans les bandes d’oiseaux unis pour voyager,
Chacun soumet son aile au vol des autres ailes,
Comme au pas du troupeau chacune des gazelles
Asservit de ses bonds le caprice léger ;

Ces tribus, poursuivant sans nul guide étranger
L’air plus doux, ou le champ plus prodigue envers elles,
Vont au but pressenti, par un concert de zèles
Qu’un sens éclos du groupe a l’air de diriger.

Ainsi le genre humain, bien qu’il dévie et doute,
Vers l’idéal climat, dont il rejoint la route,
Porte son guide issu de sa propre unité.

Le couple fait le sang, la Cité le génie,
Et peut-être naît-il de la fraternité
En des âmes sans nombre une force infinie.




le chœur.



Vierge, de tes bras délicats
Ose enlacer le jeune athlète
Qu’aux derniers jeux tu remarquas :
La vie à deux seule est complète !

Enfant, qui déjà sais courir,
Aide à marcher ton petit frère ;
Préparez-vous à secourir
L’aïeul qui vous portait naguère.

La plaine est grande, le blé haut,
Et la saison courte, ô familles !
Unissez toutes les faucilles,
Et vous engrangerez plus tôt.

Ô peuples, abaissez les herses
Que dresse la guerre entre vous,
Pour jouir tous des biens de tous
Par de sûrs et libres commerces !




le poète.



Une suprême fin lie entre eux tous les cœurs ;
Elle se cache à nous et pourtant nous attire,
Par le même idéal hantés, sans nous le dire,
Dans nos communs transports, dans nos vagues langueurs.

Cet idéal émeut jusques à ses moqueurs,
Sur la place publique, aux jours de saint délire
Où d’un peuple, vibrant comme une immense lyre,
L’âme unique s’exhale en formidables chœurs !

Nous pressentons alors quelque cité dernière,
Où s’uniront nos mains, nos fronts dans la lumière,
Tous frères, et rois tous par un sacre pareil ;

C’est dans notre tourmente une vive éclaircie,
Dont nous reste longtemps la splendeur obscurcie,
Comme aux yeux refermés luit un profond soleil.




le chœur.



Quand défilent dans la grand’rue,
Clairons levés, chevaux piaffants,
Aux cris de la foule accourue,
Les vieux escadrons triomphants,

Ou quand passent les funérailles
D’un illustre et pur magistrat,
Un frisson court jusqu’aux entrailles
Du plus lâche et du plus ingrat !

Les âmes sont dans l’air ! Il semble
Que de longs fils éoliens
Rattachant tous les citoyens
Tressaillent ébranlés ensemble ;

Et le douteur indifférent,
Le railleur même aux froids sarcasmes,
Suivent, poussés par le torrent
Des civiques enthousiasmes.




le poète.



Peuple inhabile à vivre, un jour nous florissons,
Pour languir et déchoir, bien que sans cesse abonde
Dans nos champs, que le soc de plus en plus féconde,
Le trésor séculaire et croissant des moissons :

Les blés offrent leur masse à tous leurs nourrissons,
Invitant la justice à combler tout le monde,
Sans qu’à leur noble appel la Justice réponde,
Sans que les peuples morts nous servent de leçons.

Ah ! n’en accusons pas l’ordre de la Nature,
Du peuple accru la faim débordant la culture :
L’homme par son génie élargit son séjour.

Mais pour juger l’effort, l’ouvrage et le salaire,
La loi sans âme attend qu’on l’échauffe et l’éclaire
Au flambeau du savoir, au foyer de l’amour.




le chœur.



Déjà les lois sont moins barbares,
Et tous les cris mieux entendus ;
D’âge en âge se font moins rares
Les arrêts par le cœur rendus.

Salomon, sage, en ouvrit l’ère,
Quand jadis il eut deviné
Qu’on est sûr de trouver la mère
En menaçant le nouveau-né ;

Puis, clément au pauvre qui pleure,
Jésus a largement payé
L’ouvrier de la dernière heure,
Dont Caton n’eût pas eu pitié ;

Enfin le juste Marc-Aurèle,
Cœur indulgent, sévère esprit,
Sentinelle du droit écrit,
Médite la loi naturelle.




le poète.



Une mère varie à l’infini ses soins
Pour l’enfant délicat et pour l’enfant robuste ;
C’est à force d’amour que sa mamelle est juste,
Pressentant le devoir d’allaiter plus ou moins ;

Des indices légers lui sont de sûrs témoins ;
Car ce n’est pas sans but que la Nature incruste
Dans l’albâtre vivant de la poitrine auguste
L’or du cœur maternel qui sait tous les besoins.

Mais il manque à la Loi, ce maternel organe !
Le vrai droit de chaque homme est un intime arcane
Ouvert pour la tendresse et clos pour la rigueur ;

La Loi demeure inique et mauvaise nourrice
Avec des seins égaux où ne bat pas un cœur,
Et son indifférence a l’effet du caprice.




le chœur.



Que les droits soient égaux ou non,
Dès qu’on s’entr’aime on se respecte :
Le prisonnier fait d’un insecte,
D’un brin d’herbe, son compagnon ;

Et dans cet être qui partage
Son eau trouble ou son pain frugal,
L’humble ami, moins fort qu’un égal,
Lui devient sacré davantage.

Les faibles ont pour bouclier,
Bien plus que leur droit, leur faiblesse :
Quel est l’orphelin que délaisse
Le cœur le moins hospitalier ?

Et quelle est la femme frappée
Ou qu’une insulte fait rougir,
Qui ne fait aussitôt surgir
Un bras d’homme offrant une épée ?




le poète.



Crains, pour te gouverner, la plèbe autant qu’un roi :
D’ignorance et d’envie elle est trop coutumière.
La Justice est l’amour guidé par la lumière ;
Elle ne règne point par l’équerre et l’effroi.

Nul ne peut se vanter d’être juste envers toi,
S’il n’a jamais sondé l’esprit et la matière,
Si dans ton corps entier, si dans ton âme entière
Il ne lit clairement quelle est ta propre loi ;

Car les lois justes sont les vrais rapports des choses ;
Et la Nature seule a des urnes bien closes
Où ne tombe aucun vote aveugle ni pervers.

Ah ! quiconque proclame égaux les droits de l’homme
Est hardi pour lui-même et pour toi, quand il nomme
D’un seul et même nom deux êtres si divers !




le chœur.



Penseurs, seuls vrais aristocrates,
Seuls vrais rois, seuls vrais empereurs,
Dont les fautes sont des erreurs,
Jamais des œuvres scélérates,

Vous dont sans cesse, pour monter,
Le trône éternel se déplace,
Bienfaiteurs de la populace,
Qui l’élevez pour la dompter,

Seuls vrais conquérants, vos provinces
Sont de sublimes régions,
Vos invincibles légions
Des rêves qui défont les princes ;

Et sans vous, sans luth ni levier,
Sans Archimède et sans Homère,
Les princes ont beau guerroyer,
Leur tombeau même est éphémère !




le poète.



Orientons d’abord, d’un œil froid, mais altier,
Le point de l’univers, dont l’homme auguste est l’hôte,
Comme un navigateur, près de quitter la côte,
Mande à ses pieds hardis l’horizon tout entier.

Faisons de notre îlot l’école et le chantier
Où s’arment sans répit la nef et l’argonaute
Qui, vers d’autres splendeurs, sur une mer plus haute,
Se frayeront dans la nuit un lumineux sentier.

Appareillons au port pour l’étoile future,
Réglons le gouvernail, assurons la mâture,
Dressons un équipage au vaisseau bien muni !

Que la terre, où l’orgueil inassouvi déprave,
Nous soit, par la science aventureuse et grave,
Un quai d’embarquement au seuil de l’Infini !




le chœur.



Avant que le vaisseau s’élance,
Règne un bruit d’agrès, de ballots,
De cris, de pas,… puis le silence,
Quand la proue a fendu les flots.

Ainsi l’humanité prélude
En tumulte à son calme essor
Vers le climat et le trésor,
Prix de la guerre et de l’étude !

Son désordre n’est qu’apparent ;
La terre n’est qu’un lieu d’attente
Où se fait la commune entente
D’une espèce entière émigrant !

Guide et salut de l’équipage,
La science y maintient l’accord,
Veillant seule au livre de bord
Plus rassurant de page en page.




le poète.



Nous naissons pour régner, et n’abdiquons jamais.
Du serf, ancien vaincu rêvant les parts égales,
Au seigneur, indigné des barrières légales,
Nul homme de plein gré ne dit : « Je me soumets. »

Et c’est peu d’être libre, on dit : « Si je primais !
Maître à mon tour, exempt des besognes banales ! »
Vœu que réveille, en bas, le cri des saturnales,
En haut, l’appel tentant des glorieux sommets.

Hé bien ! tous compagnons d’une même infortune,
Tous prétendants captifs, dans la chaîne commune
Pour nos titres gardons un respect mutuel ;

Vivons sur terre en rois dont n’a pas sonné l’heure,
Qui, par grâce accueillis dans quelque humble demeure,
S’y font l’esprit plus sage et le cœur moins cruel.




le chœur.



Si l’indice de la misère
Est un front pâle et soucieux,
Combien manquent du nécessaire
Avec tout l’or de leurs aïeux !

Que d’hommes ont la lèvre blême
Avec du pain blanc dans la main !
L’appétit fait le goût du pain
Plus encore que le blé même.

Hélas ! hélas ! pour décider
Qui mérite louange ou blâme,
Et qui plaindre ou féliciter,
Apprenons à lire dans l’âme !

À force d’étude et d’amour
Nous la rendrons moins insondable ;
Quand nous y lirons tous un jour,
La Loi n’aura plus d’autre table.




le poète.



L’âme, c’est le vrai nous, monde proche et lointain
Du monde où le pied marche et la bouche respire,
Espace intérieur, inviolable empire
Qu’un refus du vouloir barre même au Destin.

Nul mineur n’y pénètre avec sa lampe en main,
Aucun n’a sous la terre affronté de nuit pire ;
Dante, qui des enfers a descendu la spire,
N’a pu qu’interroger les âmes en chemin.

Jour levant, ô Science, ô Conscience, étoile !
Que, par vous révélé, tout l’homme se dévoile
Aux yeux de la Justice à peine dessillés !

Seuls flambeaux de la Loi, dissipez l’ombre en elle,
Dans l’esprit qui la guide en même temps brillez,
Et guidez pour l’écrire une main fraternelle.




le chœur.



Le sang pur versé tant de fois
Pour la fraternité rêvée
Attiédit le bronze où des lois
La lettre, qui tue, est gravée :

Un jour les cœurs, tous envahis
Par le grand flux d’amour qui monte,
De s’être si longtemps haïs
N’auront plus que surprise et honte.

Il nous semble que le présent
N’offre que rapine et carnage ;
Toujours pourtant il en surnage
Un nouveau dogme bienfaisant.

Toujours les causes magnanimes
Ont leur triomphe, lent ou prompt :
Fumés par le sang des victimes,
Les oliviers triompheront !